La mode

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Perçue comme un mouvement sans fin, et souvent sans logique, la mode est un phénomène social et psychologique universel, dont le vêtement n’est qu’un des éléments représentatifs. Les auteurs expliquent comment les plus grands penseurs, auteurs, artistes et créateurs se sont emparés de cette question pour décrire et explorer tant la mode-mouvement que la mode-vêtements. Que nous révèle le processus ostentatoire de la mode sur certaines facettes les plus secrètes de la nature humaine et de sa relation au pouvoir ? Comment et pourquoi la France a-t-elle, si longtemps, dominé la mode dans le monde ?
Cet ouvrage dévoile les dessous des phénomènes de mode. Il propose des explications à la réussite d’une mode et des pistes de recherche sur la prédictibilité d’un mécanisme humain auquel nul n’échappe.


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Date de parution 26 février 2014
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EAN13 9782130626787
Langue Français

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QUE SAIS-JE ?

 

 

 

 

 

La mode

 

 

 

 

 

DOMINIQUE WAQUET

Docteur en sciences économiques

Ancien directeur général de l’Institut français de la mode

Conseiller de la Fédération française du prêt-à-porter féminin

 

MARION LAPORTE

DEA sciences politiques, université Paris-I

« L’air de la mode et l’art du temps »

Ancienne chargée de mission design-mode, ministère de l’Éducation

Consultante en industries créatives, « Design et territoires © »

 

Quatrième édition mise à jour

13e mille

 

 

 

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1. Un mot ancien aux sens variés. – La mode est perçue d’emblée comme un mouvement. Une mode naît, grandit, s’étend et s’éteint. Ce qui était un temps admiré, imité, promu, diffusé devient un jour passé de mode. « Une mode a à peine détruit une autre mode, qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté. »1

La mode est aussi un état, une attitude, un comportement. C’est dans ce sens de manière d’être que Molière fait dire à Arnolphe : « Chacun a sa méthode. En femme comme en tout, je veux suivre ma mode. »2 La façon du XVIIe siècle, traversant la Manche, devint fashion pour dénommer la mode3.

Est à la mode celui ou celle qui fait, porte, lit, apprécie, écoute, dit… ce qu’il, elle, conçoit comme le mieux, le plus innovant, le plus à la pointe de ce qui doit se faire, se porter, se lire, s’apprécier, s’écouter, se dire… Un tissu, une couleur, un motif de décoration, une forme de vêtement, mais aussi un accent étranger, une destination de voyage, un auteur, un compositeur, une politique, une idée, un objet, bref tout peut être motif de mode, c’est-à-dire d’engouement puis de désintérêt. À tout moment, chacun de nous se positionne de façon plus ou moins ostentatoire dans cet univers mouvant aux innombrables composantes.

Depuis une trentaine d’années, cependant, lorsqu’on évoque la mode, on se limite souvent au seul renouvellement de l’offre de vêtements et, plus généralement, à l’univers de la création des vêtements et du textile. Dans cette acception, la mode est la variation de cette combinatoire agençant sans fin « d’un côté des formes, des matières, des couleurs, et de l’autre des situations, des occupations, des états, des humeurs ; ou, pour simplifier encore, d’un côté des vêtements, de l’autre le monde. »4

Quel paradoxe de juxtaposer cette vision foisonnante de la mode-vêtement avec les origines lointaines de ce mot, tout empreintes d’ordre et de réflexion. De la racine indo-européenne muid proviennent en effet des dizaines de mots grecs, latins, français parmi lesquels on trouve certes mode, modéliste et mouleur, ainsi que moderne et modifier. Mais en sont issus aussi accommodant, modeste, modérer, modicité, méditation5, quasi-antonymes de bien des défilés de mode actuels.

Pour étudier la mode, faut-il se concentrer sur un seul de ces trois composants : le mouvement, l’attitude, le vêtement, ou bien faut-il tenter d’envisager toutes les facettes de ce concept multiforme ?

Nous prenons le risque de cette seconde option afin de mettre en valeur toute la richesse du terme mode, dont la polyvalence nourrit l’ambiguïté. Car la mode reste un phénomène social et psychologique universel dans l’espace et dans le temps. Manifestation de la vie, le processus de mode est aisément observable, sinon totalement explicable. Consubstantiel à la nature humaine, il en révèle toutes les facettes, du pouvoir sur les autres à la considération que chacun a de soi. La mode sera donc ici considérée à la fois comme l’évolution du vêtement et des habitudes vestimentaires et comme le processus d’engouement social dont le vêtement reste jusqu’à présent l’une des principales manifestations.

2. Le vêtement, encore principal signifiant de la mode. – La place prééminente du vêtement comme signifiant de la mode n’est pas le fruit du hasard. D’autres objets, d’autres éléments matériels que les composants du costume auraient pu, au fil de l’histoire de l’humanité, assumer ce rôle. Mais c’est au tissu dont se couvre le corps, le jour et la nuit, de la naissance à la mort, que revient principalement et encore de nos jours cette expression de la différence de chacun par rapport aux autres.

« La civilisation occidentale est devenue, dans le courant duXIe siècle, une civilisation du tissu, une civilisation du drap. Sale ou propre, luxueuse ou ordinaire, teinte ou non, l’étoffe est partout : sur le corps des hommes et sur celui de certains animaux, sur les sols et les murs, sur les plafonds, sur les meubles et les immeubles, sur les objets d’art et sur ceux de la vie quotidienne. Elle joue dans les activités d’échange, dans les rituels de la vie sociale et dans l’imaginaire des hommes un rôle considérable. »6

L’étoffe tissée ou tricotée, souple par excellence, épouse les formes des corps mieux que tout autre matériau7. Par les propriétés de ses fibres naturelles, artificielles ou synthétiques, l’étoffe du vêtement se prête à toutes les variations de forme, de couleur, de texture, d’épaisseur, celles-là mêmes qui font et qui sont les modes.

Cependant, ces variations, si recherchées par certains, ne suscitent pas nécessairement un attrait universel. D’une part, il existe des sous-ensembles sociaux imperméables aux mouvements vestimentaires d’ensemble. D’autre part, nombreux sont les cas dans l’histoire sociale et individuelle où la mode est refusée, réglementée, interdite, dénigrée ou tout simplement ignorée. Rares sont les époques et les pays où la mode, prise dans le sens du vêtement est elle-même à la mode. Peu nombreux surtout sont, à l’échelle de l’humanité, les hommes et les femmes pour qui acheter et porter un vêtement, accompagner ou suivre la mode peut être réellement un plaisir, une satisfaction, une distinction sociale. D’ailleurs, même parmi les catégories sociales les plus aisées, le vêtement est peut-être en train de devenir un élément secondaire du positionnement social. Car l’avènement du numérique depuis les années 2000 et le collapsus financier mondial de 2008 ont entraîné de profondes mutations économiques et comportementales dans l’ensemble du corps social.

3. Autres signes de mode. – Tant dans les sociétés occidentales en mutation que dans les sociétés multipolaires des pays émergents, les signes de mode se diversifient rapidement au XXIe siècle, au point même où des symboliques immatérielles deviennent signifiants de mode. De l’accessoire de vêtement au design global, du maquillage aux réseaux sociaux, des multitudes d’objets et de représentations génèrent et subissent des mouvements de mode.

A) Accessoires du vêtement. – Les accessoires de la parure vestimentaire se présentent comme les premiers objets de mode au-delà du vêtement lui-même. Ceinture, foulard, cravate, bijou fantaisie agrémentent le vêtement, le décorent, en renouvellent l’allure. Du fait de la baisse continue de leur coût moyen, ils sont sujets, depuis les années 1980, à des mouvements de mode ultrarapides dans les pays développés. « Pour la première fois dans l’histoire du costume [au XXe siècle], l’usage de matériaux sans valeur marchande se calque sur les impératifs saisonniers d’une mode exigeante. »8

Le renouvellement des accessoires permet à l’homme et à la femme de changer d’apparence en conservant leurs vêtements plus longtemps. L’accessoire de mode, dont les chaussures9, rentabilise l’achat de vêtement sur une plus longue période et permet d’afficher à moindre coût une bonne réactivité aux changements de style.

B) Parure du corps. – Maquillage, coiffure et agencement des cheveux, donnant l’expression au corps, surtout au visage, et même au visage masculin avec un cosmétique spécifique, composent un contrepoint personnel aux variations sociales de la mode du vêtement. Manifestations hautement symboliques, maquillage et coiffure portent à son paroxysme la fonction de parure de la mode10. L’ornementation du corps, et on y inclut les tatouages, devient dans presque toutes les catégories sociales une manifestation décorative et symbolique de l’expression de soi11.

On évoquera volontiers aussi les parfums, en suivant « le couturier Paul Poiret qui, dès la Belle Époque, saisit la subtilité du jeu entre le vêtement et le parfum et lance en 1911 la première notion de couturier parfumeur »12.

C) Décor. – Le vêtement, accessoirisé, et le corps qui le porte, maquillé, coiffé, parfumé s’inscrivent en permanence dans un décor à l’abri des intempéries de la nature. Le design d’espace et de mobilier contribue à révéler une époque, une image de mode. En tant qu’écrin de mode, il vit assez naturellement des mouvements de mode.

« Sans cesse, des modèles de meubles et de sièges sont nés puis ont disparu, d’autres ont subsisté en se transformant. Des styles se sont élaborés, développés, affermis. Ils ont atteint leur plénitude. Puis, une réaction des esprits, un renouvellement des manières de vivre et de penser ont imposé des formes nouvelles que des amateurs, des artisans d’avant-garde, des progressistes, dirait-on aujourd’hui, ont adoptées d’emblée. » 13

D) Objets et comportements associés. – On sait depuis longtemps que pour nombre de propriétaires de voitures le modèle, la marque, la couleur, la puissance sont des signaux forts à la fois de puissance financière et de capacité à suivre une mode. Le coût des carburants, du stationnement, des péages, la sensibilité à la pollution limitent aujourd’hui pour beaucoup ce mode d’expression. Il devient alors très « tendance » d’utiliser un Vélib à Paris, un scooter à trois roues. En associant ainsi un objet et un comportement, chacun peut trouver des milliers d’exemples de signifiants de mode, dont le symbole est parfaitement compris par les autres et dans lesquels la part subjective et immatérielle prend de plus en plus de place.

E) Symboles immatériels de mode. – L’extraordinaire pénétration des technologies numériques dans les foyers depuis vingt ans n’a pas entraîné que des modifications profondes des modalités de communication de masse et interpersonnelles. Le numérique induit sans aucun doute une mutation culturelle aussi profonde que définitive sur les comportements des groupes et ceux des individus. C’est une différence fondamentale avec la dissémination des techniques industrielles des XIXe et XXe siècles (vapeur, électricité, téléphone et télévision analogiques) qui s’imposaient à tous telles quelles. Aujourd’hui, chacun peut adapter l’outil numérique, le façonner individuellement tant sur un plan purement utilitaire que pour diffuser son image. Diffuser son image, au propre et au figuré, est ainsi devenu en quelques années une activité comportementale essentielle à laquelle s’adonnent des millions d’humains plusieurs heures par jour et à toute heure.

Utiliser les réseaux sociaux est une mode, au sens où cela s’inscrit dans un mouvement général de la culture humaine. C’est aussi une mode que de se mettre en scène, à moindres frais, en photo ou en vidéo dans tel ou tel endroit avec telle ou telle personne puis de « poster » cette photo sur sa « page perso » pour que d’autres réagissent, eux aussi peut-être avec d’autres photos, le tout dans un mouvement incessant d’échanges et de commentaires. Chacun, en un clic, peut proclamer au monde entier « j’aime » ou « je n’aime pas » ce propos, cette attitude, ce personnage, ce « people », cette politique. Le buzz fait et défait une réputation, une nouveauté. Le mouvement de mode est toujours là, le vêtement a disparu.

II. – Processus d’un mouvement de mode

Comme la plupart des manifestations de la vie, et en particulier celles de la vie économique, la Mode – évolution du seul vêtement – et a fortiori la mode – représentation d’un mouvement de la société – peuvent s’exprimer par un processus de croissance et de décroissance, de la naissance à la mort d’une idée et de ses réalisations.

1. Les cinq étapes du processus de mode.

A) L’idée novatrice. – Elle exprime la rupture avec le présent de l’objet de mode et de l’ensemble de ses caractéristiques. Cette idée peut être le fruit d’une recherche volontaire sur une ou plusieurs caractéristique(s) de l’objet de mode ou le fruit du hasard comme le mythe de l’improvisation de Mlle de Fontanges, favorite de Louis XIV14.

Toutefois, les mécanismes de la création de mode demeurent mystérieux, même après des recherches approfondies sur les plus grands stylistes15.

B) L’adoption par un petit groupe. – Un groupe à fort pouvoir ostentatoire ou même un seul individu doté d’une forte autorité morale, politique et/ou de prescription dans la mode adhère à cette idée nouvelle.

C) Le transfert en cercles concentriques. – Par un double effet d’imitation et de distinction, l’innovation s’étend à l’identique vers des groupes proches sociologiquement du prescripteur. À cette étape, l’innovation ne subit aucune altération ; l’idée novatrice se reproduit telle qu’elle a été créée.

D) La diffusion et la transformation. – Au-delà des premiers cercles, l’adoption de l’idée par imitation secondedéclenche inévitablement une ou plusieurs transformation(s) qui abâtardissent l’innovation. On imite ceux qui ont vu. On adapte l’idée nouvelle à sa morphologie, à ses moyens financiers, à son propre goût, aux matériaux à sa disposition. De nos jours, les industriels se chargent aussi de décliner l’idée. Cette étape marque l’effet de mode. Un bon exemple, en Europe, est donné par des enseignes comme H & M ou Zara, proposant des modèles et des accessoires bon marché, mais qui suivent les tendances de près en s’inspirant des vêtements de créateurs et en renouvelant leurs produits quasi quotidiennement.

E) La généralisation. – Le plus grand nombre, la masse, s’approprie enfin les formes abâtardies de l’idée, pour leur tenue vestimentaire, leur coiffure, leur style de vie, la décoration, etc. La masse doit être entendue ici au sens de la population la plus large qui, à une époque donnée, peut accéder de visu à ce qui se porte, se vit dans les groupes de l’étape précédente. Chacun imaginera aisément l’étendue de cette masse à l’ère de l’Internet et des nouveaux médias. Cette cinquième et dernière étape, par la banalisation et les déformations de l’idée initiale qu’elle implique, marque la mort de l’idée.

On est ainsi passé de l’idée, à fort contenu artistique et distinctif, mais sans intérêt économique, et réservée à quelques initiés, à un produit, non différenciant pour le plus grand nombre et à forte valeur économique pour son producteur. Il n’y a plus de nouveauté puisque tout le monde a adopté l’idée.

Aujourd’hui, ce processus d’appropriation de la nouveauté par cercles concentriques connaît des variantes plus ou moins marquées du fait de trois facteurs liés à l’usage généralisé d’Internet, accès immédiat et globalisé à l’information :

  • – le raccourcissement du délai de découverte des innovations ;
  • – la possibilité de court-circuiter un ou plusieurs niveau(x) de groupe(s) d’imitation ;