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La mort

De
217 pages
Et si la mort devenait un des sujets tabou du XXIe siècle ? Il suffit d'entendre les débats où d'éminents professeurs posent l'hypothèse d'une possible immortalité du corps et du cerveau pour comprendre que l'humain d'aujourd'hui ne veut plus entendre parler de mourir. Il n'est pas inutile alors de repenser cette notion en regardant comment est traitée la mort par d'autres civilisations dans les représentations artistiques, dans les rituels contemporains et par la médecine.
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La mort
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Sous la direction de

Gérard DABOUIS

La mort
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Séminaire Le Lien social organisé par L’Équipe de recherche en sciences humaines et sociales appliquées à la cancérologie (ERSSCa) Nantes 19-20 mai 2008

Textes rassemblés et présentés par

Fabienne Le Roy

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12160-7 EAN : 9782296121607

Présentation

C'est à une traversée que nous invitent les textes présentés ici. Un voyage dans ce qui caractérise le mieux l'humanitas, c'est-à-dire dans les différentes manières dont l'être humain « acte » sa conscience de sa finitude. Car s'il est une chose dont l'homme n'aura jamais l'expérience directe, c'est bien celle de sa propre mort. La mort est donc à la fois réalité indiscutable et hypothèse virtuelle. Avec la mort, la philosophie, l'histoire, la littérature, toutes les sciences humaines se placent sur des territoires non balisés, des interstices, des lieux de passage, des zones tampons en quelque sorte, où se heurtent des contraires : passé/futur, temporel/intemporel, immanence/transcendance, oubli/mémoire, soi/autrui, individuel/collectif, extériorité/intériorité, visible/invisible. C'est pourquoi nous pouvons parler de traversée car, parler, écrire sur la mort, c'est avant tout parcourir ces espaces de turbulence, ambigus, incertains où l'on peut se perdre de mille façons. Les chercheurs de toutes disciplines qui se sont emparés de ce thème au cours du séminaire thématique de la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin ont entrouvert quelques portes et désigné quelques pistes. • Métamorphoses, aborde les processus de transformation et de mutation sous l'angle de l'intemporalité. Que reste-t-il du passé, quelles traces perdurent par-delà les transformations du mouvant : les civilisations (Fatima Ouachour), la pensée scientifique (Geoffroy Botoyiyê), les mutations de l'économie (Lætitia Pihel, Maryse Duboulois), l'évolution des conceptions de la mort (Julie Cheminaud). Il s'agit de mettre en lumière critique la question de l'intemporel. Qu'est-ce qui nous parvient, dans nos institutions, nos paysages ou notre imaginaire, des civilisations disparues ? D'où vient l'auto légitimation de l'universalité du discours scientifique ? Une restructuration entraînet-elle inévitablement la mort de la « culture d’entreprise » qui lui précédait ? Sur quelles constructions historiques, médicales, philosophiques évoluent les diffé-

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PRÉSENTATION

rentes conceptions de la mort à partir du XIXe siècle et quelles en sont les conséquences dans la création esthétique ? • Questions de vie et de mort dessine une mort moins symbolique en abordant de façon très pragmatique son traitement social. On y rencontre ce que la doxa nomme aujourd'hui « la fin de vie », avec d'une part la difficile mise en place d'un nouveau secteur de la médecine « les soins palliatifs », la nécessité d'un nouveau rapport à l'autre (Gérard Dabouis, Bruno Gaurier), et d'autre part la violence incorporée, par les soignants comme par les patients, dans ce type de prise en charge de la mort (Angélique Bonnaud-Antignac) ; la mort selon les pouvoirs publics, à travers l'histoire de la reconnaissance, par les politiques publiques de la mort civile, de plus en plus revendiquée par exemple par les associations de victimes d'accidents de la route, qui mettent en avant le refus de la fatalité et le droit au secours (Sylvie Morel), ou selon les stratégies des individus qui anticipent leur propre mort, par des comportements de patrimonialisation et d'épargne, la « pérennité de l'avoir » venant contrer la « finitude de l'être » (Luc Arrondel). • Rituels aborde quelques façons de traiter le corps du défunt. S'y retrouvent: – Des pratiques profanes, avec les nouveaux processus de mémorialisation que sont les bouquets de fleurs sur les lieux d'accidents (Lætitia Nicolas). À qui s’adressent ces « bornes de mémoire » ? sont-elles privées ou publiques ? Qu’estce qui anime ceux qui les déposent ? Après un détour historique et géographique, l’auteur analyse en anthropologue un terrain éminemment délicat. – Des rituels sacrés avec le traitement du cadavre du suicidé en Grèce classique (Kevin Peytral). Il semble bien que le corps du suicidé ait eu droit à des traitements qui l’excluaient de la cité, de la compagnie des hommes et de celle des Dieux. Beaucoup de textes décrivent ces rituels, précisent les condamnations mais la communication pose également des questions de contexte auxquelles l’historiographie ne répond pas. – Le travail des organisateurs de funérailles que nous suivons au cœur même de l'entreprise des Pompes funèbres (Julien Bernard). L’auteur a travaillé aux côtés de ces professionnels en tant que porteur de cercueil. Il livre une observation minutieuse du travail funéraire, de la mise en scène des obsèques et de la gestion de l’émotion. C’est par sa confrontation directe au quotidien des endeuillés que le secteur funéraire est un terrain privilégié pour l’observation des évolutions du rapport social à la mort.
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PRÉSENTATION

• L'art est peut-être le chapitre qui s'éloigne le plus du thème de la mort « réelle », socialisée, ritualisée, domestiquée par le politique et le social, mais qui navigue en fait au plus près de l'être puisqu'il pose les questions existentielles. Ce chapitre aborde deux questions : celle de la représentation de la mort et celle de la transcendance, c’est-à-dire de son dépassement. C'est par la médiation de la peinture, de la littérature, du théâtre que l'homme tente de se représenter la mort, et en même temps d'y échapper symboliquement. L'artiste est celui qui brouille le mieux les pistes en s'essayant à l'alliance des contraires, mêlant intimement la mort à la vie pour n'en faire qu'une et indivisible réalité. On lira ainsi deux textes sur la peinture. L'un (Bruno Trentini) analyse le reflet mortuaire chez Le Caravage, qui s'est représenté comme mort à deux reprises, sous les traits de Méduse et de Goliath. Utilisant le mythe de Narcisse, le texte mêle plusieurs niveaux de réalité et de représentation, le reflet, le miroir, le double, le modèle etc. Le second, (Izabella Lubiniecka) étudie l'œuvre peinte de Zdzislaw Beksinski, peintre, sculpteur, photographe et dessinateur polonais (1929-2005) dont les tableaux représentent des « corps qui ne sont ni morts ni vivants », des « êtres suspendus entre présent et futur ». Cette peinture qui « rend visible l'invisible » montre que « la mort n'est pas un événement qui nous arrive, mais une manière d'être qui nous accompagne dans le quotidien ». Restent la littérature et le théâtre. Comment écrire la mort ? Avec la tragédie grecque, « La mort sur scène » (Gunther Krause) donne naissance au héros qui prend ainsi « silencieusement » sa place auprès des Dieux. Le théâtre moderne convoque lui aussi ses morts, son « festival de cadavres ». La mort théâtrale antique, résistance aux dieux, devient sur la scène contemporaine, le signe de la résistance contre les tragédies de l'Histoire. Changeant de public et faisant le détour par les albums de jeunesse, Françoise Nicol montre comment la mort est racontée aux enfants. Souvent cachée, transposée, euphémisée, la mort dans cette littérature en dit long sur la place qu'occupe « le » mort dans notre société. Michel Magniez, par le truchement d'un texte de Stefan Zweig, peu connu en France car non traduit, montre comment Zweig, écrivant sur la mort de Cicéron, raconte en fait, dans une mise en abîme, la mort de la République romaine, la fin de l'ordre européen des années vingt, ainsi que son propre désespoir et sa tentation d'en finir avec la vie. Toutes ces morts se répondent et trouvent un écho ultime dans l'Allemagne nazie de la fin des années trente.
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PRÉSENTATION

Bien d'autres pistes seraient à explorer. L'interdisciplinarité ne prétend pas à l'exhaustivité. Mais un fil se tire à la lecture de ces communications, qui rejoint la thématique de la Maison des sciences de l'homme de Nantes, « Le lien social ». Il y est plus souvent question de l'évolution des rapports sociaux que de la mort. Beaucoup d'études soulignent la tentation, qui serait propre à nos sociétés contemporaines, d’éloigner de plus en plus la mort des univers quotidiens, familiaux, professionnels, sociaux. Mais comme l’écrit déjà Bossuet1 en 1666, dans son Sermon sur la mort, c’est moins de la mort que de la pensée de la mort dont nous voulons nous débarrasser : « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain, que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses… Les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes ». Ce qui est nouveau est peut-être une forme de « désocialisation » que serait une mort non partagée, ni dans le réel, ni dans l'imaginaire. Reprenant à notre compte une remarque de Xavier Emmanuelli à propos de la médecine (cité par Sylvie Morel dans son article) : « tout se passe comme si notre siècle attendait de la société qu'elle guérisse de la mort ». Fabienne Le Roy Maison des sciences de l’homme Ange-Guépin

1. « Sermon sur la mort », 1966, in Dictionnaire culturel en langue française, A. Rey (dir.), Le Robert, 2006.

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Métamorphoses

Temporalité et éternité des civilisations : Rome et l’Afrique du Nord1
Fatima OUACHOUR*

À Farida Vie et mort des Empires ; Rome, grandeur et déclin de la République ; grandeur et chute de l’Empire romain, décadence, mutations ; tels sont les concepts essentiels liés à l’étude de l’histoire romaine ancienne et avec lesquels il faut se familiariser. Ils posent la thématique même de la naissance, de la vie et de la mort d’un Empire ou d’une organisation politique et, Rome constitue une référence incontournable pour comprendre l’apogée et le déclin d’une civilisation. Une des idées couramment admise est que les États et les Civilisations, tout comme la nature et les hommes, sont soumis à des cycles : comme eux, ils naissent, grandissent, déclinent et meurent2. Au IIe siècle avant notre ère, Polybe écrivait : « en ce qui concerne la constitution romaine, nous pouvons comprendre comment elle s’est formée, développée, a atteint son plus haut degré de perfection et comment elle devra décliner dans l’avenir… Il en est de même dans la nature des choses qu’après la croissance vienne pour elles le déclin3 ». Ainsi est posée la métaphore biologique4 de la vie et de la mort des civilisations. Comment ne pas songer aussitôt à la célèbre phrase de Paul Valéry :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles5. »
* Docteur en histoire ancienne de l’université de Nantes, Centre de recherche en histoire internationale et Atlantique (CRHIA). 2. Le Glay M., Rome : grandeur et déclin de la République, Paris, Perrin, 1990, p. 467-468. 3. Polybe, Histoires, VI, 9. 4. Toynbee A.-J., Study of History, Londres, Oxford University Press, 12 vols., 1934-1961. 5. Paul Valéry la publie en 1919 dans une revue anglaise, puis dans la Nouvelle Revue Française.

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MÉTAMORPHOSES

Aussi, doit-on penser qu’au-delà d’un certain point de croissance6 et de maturité, la civilisation, comme toute forme vivante, s’altère ? Doit-on supposer que l’appel à l’universalité est indubitablement pour une civilisation l’appel de la mort ? Et, malgré les mutations, les transformations7 et les métamorphoses8, les civilisations sont-elles inévitablement mortelles9 ? C’est à travers un regard sur l’Afrique du Nord antique que nous allons tenter de répondre à ces interrogations.

Présence et permanence de Rome en Afrique du Nord
De tout temps, d’une manière générale, l’Antiquité fascine les esprits. Érigée au rang d’entité, et presque personnifiée, elle symbolise le berceau de l’humanité. Concernant Rome, « la cité reste incontournable pour le monde, concernant la politique, le droit, l’administration et la guerre10 », et pour Paul Veyne, le peuple romain est pensé comme « peuple-valeur11 ». Ainsi, Rome interpelle, car elle disparaît après avoir donné au monde un Empire de cent millions d’hommes. Aussi, lorsque durant la période de la colonisation française au Maghreb, se développent des études archéologiques et historiques de cette région, les érudits du XIXe siècle, tout imprégnés de culture classique, retrouvent avec émotion, les lieux cités par César, Salluste, Tite-Live ou encore Saint Augustin. « Nous comprenons l’admiration qu’ont suscitée les ruines antiques dans l’esprit des premiers historiens. Comment Rome ne serait-elle pas devenue la référence évidente pour cette nouvelle latinité qui s’établissait en terre africaine ? Et, comment ne pas chanter les louanges de Rome12 ? » Ce Maghreb où Delacroix s’émerveillait de rencontrer les Grecs ou les Latins encore vivants.

Elle sera reprise en 1924 dans le premier recueil d’essais intitulé Variété. Elle est inspirée par la Première Guerre mondiale et se renforcera avec la montée du nazisme puis la Seconde guerre mondiale. 6. Corte M. de, Essai sur la fin d’une civilisation, Paris, Librairie de Médicis, 1949. 7. Carrié J.-M., Rousselle A., L’Empire romain en mutation, Paris, Seuil, 1999, p. 721. 8. Brunsvick Y., Danzin A., Naissance d’une civilisation, le choc de la mondialisation, Paris, Éd. UNESCO, 1998, p. 15. 9. Banks I. M. , Une forme de Guerre, Paris, Robert Laffont, Librairie générale française, 1997. 10. Duruy V., Histoire des Romains, Paris, Hachette, 1870-1885, t. 7, 1885, p. 547 ; t. 3, 1881, p. 177 ; t. 7, p. 534. 11. Veyne P., Comment on écrit l’histoire, essai d’épistémologie, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1971, p. 64. 12. Février P.-A., Approche du Maghreb romain, t. 1, Aix-en-Provence, Edisud, 1989, p. 84.

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Les expéditions savantes et leurs résultats vont alors permettre à d’éminents spécialistes de découvrir et d’écrire l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Et à cette époque, se référer à Rome en Afrique justifie de « retrouver un monde familier dans un univers exotique13 ». Mais ce qui interpellera les chercheurs, ce sont les références récurrentes, permanentes à l’Antiquité et les continuités avec cette même Antiquité. Références qui se transmettent de génération en génération à travers la mémoire ou les traditions. En Algérie par exemple, les traditions populaires abondent de rites hérités de l’époque romaine14. Ainsi, actuellement, au printemps, dans les montagnes de la région de Tipasa, antique cité, un taureau est sacrifié après avoir été promené dans tout le village couvert de fleurs et d’un tissu. Toujours en Algérie, les Berbères continuent de prénommer leurs enfants avec les noms des grands rois numides et maurétanien tels que Jugurtha, Massinissa, ou encore Tacfarinas. La référence à une filiation qui traverse le temps, qu’elle soit libyque, punique, romaine, semble renforcer la dimension immatérielle, vivante et composite de la culture. Par ailleurs, de nombreux cultes païens anciens subsistent encore jusqu’à nos jours. Dans le domaine archéologique, l’Afrique du Nord regorge de sites antiques, et certains sont intégrés dans les constructions récentes. Ainsi, dans la ville de Cherchell en Algérie, l’ancienne Cæsaræ romaine, de nombreux vestiges sont encore visibles et font parfois partie du quotidien des habitants qui les utilisent. Pour exemple, dans le jardin public de la ville subsiste une colonne, reste d’un vestige dont la construction peut être datée entre le Ier et le IIIe siècle de notre ère, qui est complètement intégrée à la nouvelle architecture de ce jardin, et dont la base sert d’assise à celui qui veut s’y reposer. Une sorte de banc en somme. Cette colonne est en bon état de conservation, et cela contribue à en faire un élément vivant et durable. Ces exemples sont fréquents. En Tunisie, sur le site de l’antique Thugga, site antique remarquablement conservé, ville numide sous Massinissa au IIe siècle avant notre ère, puis devenue colonie romaine au IIIe siècle de notre ère, certaines ruines, loin des regards des touristes, sont utilisées par les bergers et leurs moutons.
13. Frémeaux J., Le Maghreb fantasmatique. Souvenirs de Rome et présence française au Maghreb, essai d’investigation, Éditions du CNRS, Paris, 1984, p. 32. 14. Ferdi S., « Trésors de l’Afrique romaine », Géo 312, février 2005, p. 95.

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La civilisation de Rome en Afrique dure également jusqu’à nous à travers l’œuvre de Saint Augustin, dont la tradition de l’Occident médiéval s’est fait héritière. Et à travers lui, c’est Tertullien et Cyprien qui continuent de vivre15. D’ailleurs, au-delà même de l’Afrique, il est intéressant de noter que même si l’Empire romain a disparu, que ses provinces se sont affirmées en autant de royaumes, l’idée de Rome elle-même a subsisté comme un mythe vivifiant, « celui d’une patrie humaine dont l’histoire a montré qu’elle n’était pas un rêve impossible16 ». Après avoir cessé d’être une réalité politique, Rome continue de fasciner. Elle est devenue un mythe17 et son action se fait encore sentir. Elle correspond à la métaphore de la paix durable et sûre, la pax romana. Elle est le plus souvent considérée comme une terre d’humanité avec une faculté d’accueil importante à l’égard de ce qui est humain, comme une entité capable d’unifier la diversité. La littérature renforce cette considération et ce, depuis le célèbre vers du poète Térence « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », jusqu’à celui du Gaulois Rutilius Namatianus qui disait, alors que l’Empire était menacé de toutes parts : « de nations diverses tu as fait une seule patrie. » L’acte récent de la fondation de la Communauté européenne, le fameux Traité de Rome (1957), aussi, n’est pas une coïncidence, ni une démarche isolée. Alors, les civilisations sont-elles temporaires ? Leur disparition est-elle inéluctable ?

La civilisation : une substance éphémère ?
Depuis Edward Gibbon, auteur en 1776 de l’Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, on ne cesse de s’interroger sur les causes du déclin et de la chute des grands Empires, et de la fin des civilisations. Mais ce qui pose problème, c’est la définition même du terme de civilisation. C’est en retraçant les premières étapes définitionnelles de ce mot que Lucien Febvre19 soulignera en 1929, la nécessité de consacrer des recherches à la genèse et à l’évolution de termes incontournables et largement employés par les historiens.
15. Février P. A., Approches du Maghreb romain, op. cit., p. 11 et 14. 16. Grimal P., La civilisation romaine, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1981, p. 327. 17. Ibidem, p. 3. 19. Febvre L., « Civilisation. Évolution d’un mot et d’un groupe d’idées », in Febvre L., Mauss M., Tonnelat E. et al., Civilisation, le mot et l’idée, Paris, La renaissance du livre, 1930, p. 10-81.

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En effet, le mot civilisation est un terme important du lexique moderne. Il est particulièrement révélateur parce qu’il se prête aussi bien au débat académique qu’à la controverse politique, et, qu’au fil du temps, il a acquis de nouveaux sens et de nouvelles idées. Il apparaît souvent dans le vocabulaire courant mais aussi dans le langage scientifique comme un terme mouvant et incertain. De plus, ce mot n’a pas seulement le pouvoir de signifier, il a aussi celui de suggérer ou d’évoquer ; il fait appel à l’imagination et draine des valeurs affectives. En effet, lorsque l’on évoque la notion de civilisation, cela suggère le mouvement collectif et originel qui fit sortir l’humanité de la barbarie puis, de l’action au résultat, l’état de la société civilisée. Par la suite, l’emploi du mot au pluriel traduit la reconnaissance de la pluralité des systèmes culturels, autrement dit, des civilisations. Ainsi, à la pluralité des peuples correspond une pluralité de civilisations20. Mais si d’ordinaire, on pense aussitôt à l’écriture et à l’art comme caractéristiques premières, puis à la complexité de l’organisation politique et sociale, pour définir une civilisation, selon Fared Diamond, « on ne peut pas dessiner une ligne de partage entre les sociétés humaines avec, d’un côté celles qui mériteraient le nom de civilisations, et de l’autre, celles qui ne le mériteraient pas. Une société peut être qualifiée de civilisation pour tel critère et non pour tel autre21 ». Quoi qu’il en soit, la conception de la civilisation mais également de son devenir est ancienne. Dans la conception romaine, reprise par la suite par les conceptions chrétiennes et musulmanes, la civilisation possède une vocation universaliste et expansionniste. Et au sein d’une même civilisation, plusieurs cultures, peuvent cohabiter, mais on y trouvera toujours des règles apportant une cohésion civilisatrice d’ordre, soit politique, religieux, juridique ou encore économique22. C’est Cicéron qui va donner aux idées de barbarie et de civilisation, ou humanitas, leur expression la plus précise. Sa philosophie a fait ensuite autorité en la matière. Pour cet auteur, il apparaît que la romanité permet la civilisation23. Celle-ci consiste à promouvoir une humanité véritable, libérée de
20. Beneton Ph., Histoire de mots : Culture et civilisation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975, p. 19 et p. 42. 21. Diamond J., « Toutes les sociétés sont menacées d’effondrement », L’Histoire 316, « Comment meurent les civilisations », janvier 2007, p. 37. 22. Roque M.-A., « Les cultures, éléments vitaux des civilisations », in Les cultures du Maghreb, Paris, L’Harmattan, 1996, coll. « Les cahiers de Confluences », p. 16. 23. Boyancé P., Études sur l’humanisme cicéronien, Bruxelles, Latomus, 1970.

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toute animalité. Cette humanité devrait rassembler tous les hommes en un corps unique grâce à la communauté de langue, d’institutions et d’idées et à fonder l’activité intellectuelle et religieuse sur une recherche méthodique de la vérité24. Toutefois, la civilisation peut retomber dans la barbarie. Au XIVe siècle, l’historien Ibn Khaldûn (1332-1406 de l’ère chrétienne/732784 de l’ère musulmane), dans la préface de son livre Al-Muqaddima (qui signifie « Le discours sur l’histoire universelle »), écrit « L’homme se distingue des autres créatures vivantes par ses attributs concrets, parmi lesquels la civilisation, c’est-à-dire la cohabitation des hommes dans les villes, pour satisfaire leur tendance vers la société et leurs besoins, car la coopération est dans la nature des hommes ». Il considère que les civilisations sont mortelles à cause de l’entropie, car « la finalité de la civilisation est la culture et le luxe. Une fois que cette finalité est accomplie, la civilisation se gâte et décline, suivant l’exemple des êtres vivants25 ». Cette idée de la mort des civilisations devient alors inéluctable. Et par la suite, l’étude historique des sociétés anciennes et des civilisations va s’orienter vers une analyse mortifère. En 1917, Oswald Spengler fait paraître le premier tome de son ouvrage Le Déclin de l’Occident26. Utilisant une métaphore biologique, sa réflexion affirme que les civilisations vont de l’enfance à la mort. Il distingue pour chacune d’elle une phase de jeunesse (la « culture ») et une phase de déclin (la « civilisation »). La culture est alors caractérisée par la vitalité, la force d’expansion et de domination d’une communauté culturelle humaine. Tandis que la civilisation incarne le stade ultime d’une aire culturelle, celui de son déclin puis de son repli. Ainsi, une civilisation a une vie naturelle : elle naît, se développe, vieillit puis meurt27. C’est dans la comparaison avec d’autres civilisations, notamment celle de l’Antiquité gréco-romaine, qu’Oswald Spengler acquiert la certitude du déclin de l’Occident qui finira immanquablement, selon lui, « sous le joug d’une dictature césarienne, comme la Grèce et la Méditerranée avaient en leur temps été dirigées par l’Empire romain et son César28 ».
24. Davies J. C., The Originality of Cicero’s Philosophical Works, Bruxelles, Latomus, 1971, p. 105-119. 25. Ibn Khaldûn, Discours sur l’histoire universelle. Al-Muqaddima, vol. 2, Monteil V. (trad.), Paris, Sinbad, 1967, p. 771. 26. Spengler O., [1917], Le déclin de l’Occident, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1967. 27. Taguieff P.-A., « L’obsession de la décadence », L’Histoire 316, « Comment meurent les civilisations », janvier 2007, p. 68-73. 28. Spengler O., op. cit.

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Parallèlement aux réflexions d’Oswald Spengler, Arnold J. Toynbee, montre que l’ascension des civilisations est liée à la réponse à des défis29. C’est en dernier ressort l’action des individus, surtout des dirigeants politiques ou militaires, qui décide de l’expansion ou de la perte d’une civilisation. Arnold J. Toynbee insiste aussi sur les hybridations et les emprunts constants entre les cultures et montre que chaque civilisation forme un tout. Il estime également que les religions constituent le point d’aboutissement des civilisations car elles permettent d’effectuer la transition vers un renouvellement ultérieur. Il n’adhère cependant pas à la théorie déterministe d’Oswald Spengler selon laquelle les civilisations croissent et meurent selon un cycle naturel. Par la suite, Fernand Braudel, extraira l’idée principale d’Oswald Spengler que « toute culture au moment où elle se transforme en civilisation, cesse alors d’être un organisme vivant, puisque le feu de son âme s’est éteint30 ». Toutefois, il considère qu’une civilisation est une continuité qui – lorsqu’elle change, même aussi profondément que peut l’impliquer une nouvelle religion – incorpore des valeurs anciennes qui survivent à travers elle et forment sa substance. « Elles traversent le temps, elles triomphent de la durée ». Et pour lui, les civilisations ne sont pas mortelles. « Elles survivent aux avatars, aux catastrophes. Elles sont pétries de résurgences historiques qui lui viennent de mondes en apparence défunts et qui cependant vivent toujours31 ». Enfin, l’anthropologie va tenter une approche remettant en question le schéma évolutionniste. Marcel Mauss signalera « que les civilisations sont des sociétés car ce sont celles-ci qui sustentent les civilisations et les animent de leurs tensions et leurs progrès32 ». L’anthropologue Alfred L. Kroeber, va insister sur le fait que la culture est une entité surorganique et que le processus de développement de la civilisation est un processus d’accumulation : « l’ancien demeure malgré l’apparition du nouveau33. » Néanmoins, la vision des civilisations comme mortelles perdure puisqu’aujourd’hui encore, concernant nos propres sociétés, la pensée qui domine est
29. Toynbee A.-J., A Study of History, London, Oxford University Press, 12 vols., 1934-1961. 30. Braudel F (dir.)., La Méditerranée, l’espace et l’histoire, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1985, p. 160. 31. Braudel F., op. cit., p. 161. 32. Mauss M., « Les Civilisations. Éléments et formes », in Weber L., Febvre L., Tonnelat E., Mauss M. et al., Civilisation, le mot et l’idée, op. cit., p. 83-107. 33. Kroeber A. L., Style and Civilizations, Greenwood Press, 1973.

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celle de la fin de l’humanité, au-delà même de la fin de notre civilisation. Et la philosophie s’en fait l’écho. En effet, pour Michel Serres, au même titre qu’il existe des morts individuelles, il existe des morts collectives, celles des civilisations. Pour le philosophe, notre civilisation repose sur une antiquité morte et sur des civilisations, telles l’Égypte antique, la Grèce antique, et la Rome antique, qui n’existent plus. Alors, notre civilisation peut être également amenée à mourir un jour34. Aussi, l’histoire des civilisations et de leurs cycles doit-elle indéniablement se définir comme une succession « d’ascendances et de déclins » ? La chute d’un Empire ou d’une organisation politique signifie-t-elle la mort de la civilisation qu’il l’a générée ? Et si les civilisations sont mortelles, ne sont-elles pas également intemporelles ?

La civilisation comme objet intemporel
Dans ce cas, l’histoire de l’Afrique du Nord s’inscrit dans celle des civilisations millénaires de la Méditerranée et les apports des siècles passés sont toujours vivants et perdurent dans les cultures du Maghreb. Depuis Hérodote, l’Afrique, est conçue comme une terre de l’extraordinaire et du merveilleux. Et ce caractère extraordinaire, qui affecte surtout Carthage, a traversé les siècles. Cette Carthage punique, qui a défié Rome, qui a été détruite par celle-ci en 146 avant notre ère, reconstruite puis devenue la Carthage romaine. Dès lors, l’Afrique du Nord sera insérée dans une unité politico-culturelle qui s’étendra sur l’ensemble de la Méditerranée, et Carthage deviendra une riche cité du monde romain dont elle partagera l’histoire tout en conservant ses spécificités35. Plus tard, en 439 de notre ère, lors de l’invasion de l’Afrique du Nord par les Vandales, l’Afrique de Saint Augustin est l’une des régions les plus prospères de l’Occident romain et la plus urbanisée : un grand nombre de ses cinq cents cités existe toujours et possède un patrimoine monumental encore souvent somptueux. Nous savons que fascinés par les thermes, dans certaines villes comme à Thuburbo Maius en Tunisie, les Vandales ont entretenu avec le plus grand soin ces symboles de la civilisation romaine. Ce qui fait dire à Yves
34. Serres M., Corps et identité, mais qui sommes-nous ? http://www.canalacademie.com, ECL263. 35. Briquel-Chatonnet F., « Les Phéniciens ou la splendeur de Tyr », L’Histoire 265, « Les civilisations disparues de Méditerranée », mai 2002, p. 40-45.

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Temporalité et éternité des civilisations

Modéran, spécialiste de l’Afrique du Nord vandale, qu’ils étaient un peuple délicat36. En effet, les thermes ne sont pas, sous l’Empire, un simple équipement sanitaire ; ils constituent un lieu de sociabilité et de culture important. Nous savons également que l’organisation administrative de l’État vandale se coule dans le moule précédent, et que le royaume conserve aussi les divisions provinciales romaines à la tête desquelles sont nommés comme précédemment, des gouverneurs issus de l’aristocratie locale, et qui porte toujours les titres honorifiques romains de l’ordre sénatorial37. Aux XIe siècle et XIIe siècle, les descriptions détaillées d’Al-Bakrî et d’AlIdrîsî concernant l’amphithéâtre de Carthage, confirme la fascination que la civilisation romaine exerce encore sur les esprits de cette époque et l’historiographie arabe va jouer un rôle éminent dans la conservation et la survie du souvenir de Rome38. Dans l’élaboration contemporaine, Flaubert entretient avec l’Afrique du Nord, et surtout Carthage, des liens privilégiés. En écrivant Salammbô, il réinterprète les représentations des Anciens, notamment celle de Diodore de Sicile et de Plutarque, à propos des sacrifices d’enfants que les Carthaginois auraient pratiqués en l’honneur du dieu Baal Hammon (Moloch). Il en amplifie l’écho dans l’imaginaire contemporain. Par la suite, de nombreux historiens et archéologues vont alors considérer ces sacrifices comme une réalité irrécusable, et certains écrivains dénonceront la cruauté et la barbarie de Carthage, dont la Tunisie serait l’héritière. Toutefois, les recherches récentes permettent d’affirmer que les Carthaginois ne sacrifiaient pas leurs enfants à la divinité Baal Hammon39. D’une manière générale, imaginaire ou imagination, depuis Virgile, la Carthage punique et romaine, séduit, subjugue, fascine et la représentation de l’histoire africaine chez les poètes et les romanciers a donné naissance à des mythes historiographiques.
36. Modéran Y., « Les Vandales, le plus délicat des peuples », L’Histoire 327, « Rome et les Barbares », janvier 2008, p. 72. 37. Ibidem, p. 74. 38. Hugoniot C., Rome en Afrique, de la chute de Carthage aux débuts de la conquête arabe, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2000, p. 237. 39. M’Hamed Hassine Fantar, « Le tophet de Salammbô », in Briand-Ponsard C., Crogiez S. (dir.), L’Afrique du Nord antique et médiévale : mémoire, identité et imaginaire, Actes des journées d'études, 28 janvier 1998 et 10 mars 1999 organisées par le GRHIS-université de Rouen, Mont Saint Aignan, Publications de l’université de Rouen, 2002, p. 13-24.

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MÉTAMORPHOSES

Toutefois, c’est à travers les mots sculptés dans la pierre40, les inscriptions bilingues libyco-punique, les dédicaces en latin, les textes, la langue libyque, les découvertes des vestiges antiques, les mausolées, aqueducs et citernes, que se maintient vivante, dans sa diversité et dans la mémoire des hommes, la civilisation de l’Afrique du Nord antique dont, dans le Maghreb actuel, les références sont constantes. Actuellement, les nombreuses fouilles archéologiques mettent au jour des vestiges et des données importantes. Pour l’archéologue Hédi Slim, « ce bond de dix-huit siècles dans l’histoire doit réconcilier les Africains avec leur patrimoine et les intéresser à leur passé pour comprendre leur présent41 ». Il y a donc une volonté indéniable, à travers ces recherches, de comprendre comment les Anciens voyaient le monde. En effet, les hommes se sont toujours posé des questions en pensant aux générations disparues. Peut-être sentent-ils que leur histoire contenue dans un petit nombre d’années a un sens propre parce qu’elle n’est pas définie, ni achevée ; qu’elle n’est pas un épisode délimité par un début et une fin, mais plutôt le moment d’une séquence infinie. Aussi, pour se connaître, l’homme doit connaître ceux qui l’ont précédé et en même temps, laisser un témoignage de lui-même à ceux qui le suivent42. Et, la fouille récente de la nécropole de Puputt en Tunisie, montre que l’histoire complexe des civilisations est souvent lue à travers ses pratiques funéraires et ses gestes du souvenir (offrandes entre autres). Globalement, les rites funéraires éclairent l’histoire de l’humanité. La mort raconte la vie. D’une manière générale, peut-on alors tenter une analogie avec le biologique, et considérer un Empire comme une enveloppe, tandis que la civilisation en serait la dimension immatérielle, mouvante, et intemporelle. Dans cette considération, les Empires et les organisations politiques seraient amenés à disparaître comme l’enveloppe corporelle tandis que la dimension immatérielle, culturelle, perdurerait à travers l’œuvre, la mémoire et le souvenir des hommes, (qu’elle soit architecturale, politique, littéraire, artistique, économique, religieuse ou encore philosophique…) mais également à travers des valeurs et des références qui se transmettent.
40. Yoyotte J., « Les Égyptiens savaient-ils qu’ils allaient mourir », L’Histoire 316, « Comment meurent les civilisations », janvier 2007, p. 43. 41. Slim H., « L’ambiance d’une somptueuse demeure romaine du IIe siècle », Géo 312, « Trésors de l’Afrique romaine », février 2005, p. 82. 42. Bourbon F., in Albanese M. A., Bourbon F., Massimo Corradi G., et al., À la découverte des civilisations disparues, traduit de l'italien par Schelstraete E. et al, Paris, Grund, 2004, p. 10.

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Temporalité et éternité des civilisations

Nous pourrions penser alors, à la suite de Fernand Braudel et de Maurice Sartre, que les civilisations sont « d’interminables continuités historiques43 ». Et que, comme les peuples qui les concoivent, elles ne disparaissent jamais, mais se fondent dans d’autres, les enrichissent et les modifient jusqu’à devenir méconnaissables et difficilement perceptibles44 ».

Conclusion : Disparition, transmission et métamorphose
En conclusion, la question de la mortalité ou de l’immortalité des civilisations se pose toujours aux chercheurs. Pour les uns, les collectivités humaines sont l’émanation d’un monde destiné à s’évanouir après une période de croissance, un apogée et un déclin. Pour les autres, ce sont des processus de changement, de métamorphose, de transformation qui sont à l’œuvre dans l’histoire des civilisations. Ainsi, les Empires peuvent bien passer, les civilisations, elles, se métamorphosent mais restent vivantes. Et chacune puise dans les précédentes des savoirs sur lesquels elle bâtit ses propres connaissances. Néanmoins, qu’elles soient mortelles ou intemporelles, les sociétés humaines et leurs réalisations, au-delà des disparitions, alimentent les références et la mémoire, ce qui concourt à rendre l’essence de ces réalisations pleinement vivantes tandis que la réalisation elle-même peut avoir disparu. Si les civilisations sont passagères dans le temps, leurs essences demeurent intemporelles et perdurent à travers les héritages, les transmissions et les réinterprétations. Et, selon l’expression de Georges Duby, « héritage qui, depuis l’effacement de Rome est sans cesse entretenu et maintenu à toute force dans le fil de la vie45 ».

Bibliographie
• Algoud J.-P., Systémique. Vie et mort de la civilisation occidentale, Lyon, L’Interdisciplinaire, 2004. • Audouin-Rouzeau S., Azema J.-P., Becker J.-J., [et al.], Naissance et mort des Empires, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2004. • Bourbon F., A la découverte des civilisations disparues, Paris, Gründ, coll. « Berceau de l’histoire », 2004.
43. Braudel F., La Méditerranée, l’espace et l’histoire, op. cit., p. 167. 44. Sartre M., « Les civilisations sont-elles mortelles ? », L’Histoire 265, op. cit., p. 35. 45. Duby G., « L’héritage », in Braudel F., Duby G., La Méditerranée, les hommes et l’héritage, Paris, Flammarion, coll. « Champs »,1986, p. 200 et. 212.

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