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La mort dans l'âme

De
150 pages
L’amour comme un vertige, comme un sacrifice, et comme le dernier mot de tout.ALAIN-FOURNIER
Dans la France des années cinquante qui ne connaît pas encore la liberté des mœurs, Olivier, vingt ans, vit en couple avec son protecteur quadragénaire, voyageur de commerce souvent absent. Il supporte difficilement sa dépendance et sa passivité. Il souffre de son isolement et se livre, pour en sortir, à des aventures nocturnes dans un Paris secret qu’il découvre à peine. Romanesque et sentimental, il caresse le rêve de connaître un jour le grand amour. Cette passion que va lui inspirer un jeune étudiant. Amour non partagé qui le précipitera dans la tourmente et décidera de son destin.
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-53304-3

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil

Henry de Montherlant

 

1ère partie

Paul

 

 

Vendredi 17 septembre 1982

– Va voir un psy, c’est ce qu’on me dit. Alors me voilà. C’est Vincent, Vincent Daguet qui m’a donné vos coordonnées.

– Vous pouvez m’en dire un peu plus ?

– Selon mes amis, j’ai besoin de me faire aider.

– Et vous, vous en pensez quoi ?

– Peut-être oui, peut-être que je ne tourne pas rond.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– …

– Vous dormez bien ?

– Oui, j’aime dormir. C’est le réveil, le problème.

– Ah oui, comment cela ?

– Je n’ai pas envie de me réveiller. J’aime rester dans un demi-sommeil, une sorte de rêve éveillé le plus longtemps possible. Les jours où je travaille, je suis bien obligé de faire comme tout le monde.

– Ça se passe comment dans votre travail ?

– Ça se passe bien. Dans mon boulot il n’y a pas besoin de beaucoup parler, je suis ingénieur informaticien.

– Et avec votre famille ?

– C’est ma mère qui reste. Je vais la voir souvent le dimanche, elle tient une librairie, et le dimanche elle ne travaille pas.

– C’est votre mère « qui reste » ?

– Oui, elle, elle est restée. Mon père est mort il y a deux ans et puis après, Sonia, ma sœur est partie.

– Partie ? pour longtemps ?

– On ne sait pas… Elle a disparu, elle nous a juste laissé un mot.

– C’est dur, je comprends.

– Ah oui, vous comprenez ? Vous êtes forte, vous, personne n’a compris pourquoi elle a fait cela. Vous allez pouvoir m’expliquer. Ça, ça va m’aider.

– Ça, non, je ne pourrai pas le faire. Mais vous aider à y voir plus clair sur ce que cela a pu provoquer chez vous, oui, ça je crois que je peux, si vous êtes d’accord naturellement. Je vous propose qu’on se voie une seconde fois et puis vous déciderez.

*
*       *

Vendredi 22 octobre 1982

– Je n’ai pas tellement réfléchi depuis la semaine dernière. Le problème c’est que je n’ai pas envie de parler. C’est ça mon problème. Mes amis disent que je ne suis pas présent, que je déprime, que vous devez m’aider à faire mon… « deuil ».

– Le « deuil » de votre père ?

– Non, pas de mon père. C’est ma sœur, et ma mère pour qui ça a été dur, pas pour moi…

– Oui ?

– …

– Vous voudriez que je vous aide à faire votre deuil ?

– Je crois, oui, il faudrait. Je ne peux pas.… Maguy, je pense à elle tout le temps.

– Maguy ?

– Maguy, c’était ma femme, enfin presque… Elle est morte, il y a trois ans. J’avais vingt-trois ans. Sonia a disparu, il y a deux ans. Et c’est à ce moment-là, je crois bien, que j’ai dévissé. C’est venu d’un coup, je me suis laissé aller à penser à elle, à Maguy, tout le temps. Elle est venue, petite brume légère, à peine perceptible et elle reste. Je la vois, je vois son visage, je sens le poids léger de sa tête, lorsqu’elle la laisse tomber sur mon épaule, je sens sous mes lèvres la brisure de son cou, je sens son souffle dans mon oreille, je l’entends quand elle murmure tout bas pour moi seul. Je la vois repartir légère, elle sourit, elle baisse les yeux imperceptiblement. Je ne suis pas inquiet, elle reviendra, elle revient toujours. Même quand je ne la vois pas, je sens qu’elle est là, je peux lui parler et elle me répond. Elle me conseille, parfois, je la fais rire aux éclats, parfois je l’étonne, souvent elle est d’accord avec moi.

– … Vous pensez à quoi ?

– Vous croyez que je suis timbré.

– Non, pas du tout. Je pense que cela n’a pas dû être facile pour vous de venir me voir.

– Non, pas très facile, c’est vrai.

– Je peux vous aider, naturellement si vous le souhaitez.

– M’aider à quoi ?

– Vous permettre simplement de parler de tout cela, de Maguy, de votre sœur, de ce que vous ressentez.

– Et, il faudrait que je vienne parler sur commande deux fois par semaine !

– Non, je ne pense vraiment pas que cela vous convienne. Je vous proposerais plutôt quelque chose de souple, que vous puissiez réguler vous-même. Pour démarrer, une séance par mois me semblerait une bonne solution. Voulez-vous y réfléchir ?

– J’ai assez réfléchi. Maintenant il faut essayer.

*
*       *

Vendredi 19 novembre 1982

– Blancs, elle avait les cheveux blancs, blancs et courts, des cheveux décolorés blanc platine. Elle disait qu’elle ressemblait à Jean Harlow. De Jean Harlow, elle avait surtout la grosse poitrine. Pour le reste elle ne lui ressemblait pas du tout. De toute façon personne ne savait plus qui était Jean Harlow. Je lui disais que oui, en un certain sens, elle lui ressemblait. Elle avait les yeux marron comme elle et un sourire à tomber.

– Oui, à quoi pensez vous ?

– Quand ses cheveux sont tombés, elle n’a pas voulu porter la perruque que nous avions achetée ensemble. Nous avions ri, c’était rue du cirque dans le 8ème. Avec elle je riais beaucoup. C’était bon. Elle avait la peau douce, très douce. J’effleurais à peine son visage ou ses épaules, je frissonnais et j’étais dur. Elle riait, elle se moquait gentiment de moi.

– …

– Le duvet n’a pas eu le temps de pousser. Deux mois plus tard, sa belle poitrine, le léger duvet, les yeux marron, les sourcils dessinés à l’encre indélébile et son pauvre corps déformé par la maladie, tout est parti en fumée. La fumée, on ne la voit pas, les cendres non plus on ne les voit pas, elles sont enfermées.

– …

– Elles sont enfermées dans une nu-nur, une nur-ne, une… urne. Une urne c’est pire que la mort, c’est son pied de nez. Alors, non, le mot je ne voulais pas l’entendre, pas le prononcer.

Moi, j’aurais préféré un cercueil. Mais Maguy voulait se faire incinérer. Incinérer, quand elle me l’a dit, je pensais à la guérison, au moins à la rémission, c’est ce que je voulais, alors l’urne, non vraiment, ce mot-là je ne l’ai jamais prononcé, même pas dans ma tête. Non, je ne voulais pas aider le père de Maguy à choisir ça.

– …

– Et pourtant l’innommable, je l’ai vue, je l’ai regardée lorsque les pompes funèbres l’ont remise à son père.

En bronze, c’est comme cela qu’elle la voulait, patinée. Maguy avait un faible pour l’ancien. Elle avait un petit côté tape à l’œil sans en avoir l’air dont je me moquais et que j’aimais. C’était sa manière d’embellir son personnage, de se cacher derrière une façade, qui lui plaisait. Elle pensait que cette beauté rejaillissait sur elle, ou bien cette beauté lui était douce. Je ne sais pas, j’étais attendri, j’aimais sa faiblesse aussi. Je ne l’ai pas dissuadée d’accumuler autour d’elle une abondance d’objets un peu ridicules.

L’innommable était en bronze patiné et abritait Maguy. L’innommable abritait les restes de ma femme, ce qui reste de ma femme. Et j’étais content pour Maguy, content qu’elle soit dans cet objet en bronze patiné, content que son père ait réussi à satisfaire encore ce caprice.

– Oui ? vous étiez content, vous pouvez m’expliquer.

– C’était comme si elle nous adressait un signe, comme si elle nous parlait. Sa dernière blague dérisoire, sa dernière victoire futile, elle qui l’était si peu. Et moi j’étais content de la savoir là, j’ai pensé elle repose en paix. C’est ce que disent les catholiques, Maguy, elle, elle était juive, juive un jour par an, le jour de yom kippour.

Maguy, elle s’appelait Marie-Joséphine.

– Oui ?

– Marie-Joséphine, personne ne l’appelait ainsi, sauf Sonia, ma sœur. Je n’ai jamais su pourquoi elle tenait tant à l’appeler par ce prénom qui lui allait si mal et que personne ne prononçait.

– A quoi pensez-vous ?

– Sonia est venue pour l’enterrement de Maguy. Elle m’a donné du Lexomil. Elle est venue dormir à la maison. Elle avait deux heures de métro pour aller à la fac et en revenir, Maman lui disait qu’elle était folle, qu’elle allait rater son année, que si je ne voulais pas rester seul, je n’avais qu’à venir habiter à la maison, avec eux. Papa a dit, laisse les, ça leur fait du bien. Je ne peux pas oublier ce qu’elle a fait pour moi, elle a vidé les placards des affaires de Maguy, elle a vidé la salle de bains aussi, les médicaments, les produits de beauté, je ne sais pas ce qu’elle en a fait. Je n’ai rien revu. J’étais soulagé. Pas de brosse à cheveux, pas de cheveux blancs, pas de brosse à dents, pas de volants, pas vu pas pris ! Vous croyez que c’est pour ça ?

– Que c’est pour ça que quoi ?

– Rien, je ne sais plus.

*
*       *

Vendredi 17 décembre 1982

– Elle est partie, pour nous fuir Maman et moi. Elle a laissé un mot, elle nous a laissé un mot à tous les deux. Je le connais par cœur. Je l’ai lu et relu des milliers de fois. Je revois tout, la disposition des mots, des lignes, tout.

Maman, Paul,… Je m’en vais. Don’t worry. Je vais bien. Je pars, je ne donnerai pas de nouvelles, pendant un certain temps en tous cas. J’ai besoin de m’éloigner.… Portez vous bien.… Bises.… Sonia

C’était dans une enveloppe, elle avait inscrit « Famille Gerken », comme si elle, elle n’était pas de la famille. Papa était mort quand elle est partie, alors la famille Gerken c’était nous trois, Maman, Sonia et moi. Et elle, elle nous colle ça sous le nez, Famille Gerken et quand on ouvre, Maman, Paul. Chaque ligne est une gifle pour nous. Elle finit par bises, comme si elle nous avait écrit je vais acheter du pain je reviens dans cinq minutes.

– Vous avez dû être très choqué en découvrant ce mot ?

– Oui, tout s’est écroulé à nouveau.

– Pourquoi à nouveau ?

– La première fois c’était à la mort de Maguy. Quand j’ai lu le mot de Sonia, j’ai senti à nouveau le vide en moi. Ma famille s’écroulait. Ma famille c’était d’abord ma sœur, c’était d’abord Sonia. Et là elle me rejetait du côté de Maman, elle me mettait dans le même camp. Elles ne s’entendaient pas. Elles ne pouvaient pas se parler. A chaque fois ça dégénérait. C’était comme si elle me signifiait qu’entre nous, il n’existait rien.

– Nous nous revoyons dans un mois.

*
*       *

Vendredi 20 janvier 1983

– …

– Vous me parliez de Sonia, lors de notre précédent rendez-vous, des rapports de Sonia avec votre mère.

– Oui, je me souviens bien. Papa l’appelait « ma petite rebelle ». Dans la famille on était tous calmes et tranquilles, sauf Sonia. Personne ne criait, ne se mettait en colère, sauf Sonia.

– Mais pourquoi rebelle ? Ce n’est pas tout à fait pareil que coléreux.

– Non, ce n’est pas pareil. Et Sonia elle est les deux. Elle se rebelle, elle se révolte, il y a de la colère en elle, de la violence aussi.

– …

– Je me souviens de son premier combat. Elle devait avoir trois ans à peine. Papa nous lisait le premier volume de Babar. Dans la grande forêt, les chasseurs tuent la maman de Babar. Sonia a pleuré, bien sûr, comme tous les enfants, et puis elle s’est mise en colère, elle attendait qu’on attrape les chasseurs et qu’on les punisse. Mais c’est pas ça l’histoire. L’histoire c’est que Babar part dans la grande ville et rencontre la vieille dame. Elle lui achète un beau costume vert. Et il est content, Babar.

Et ça, ça ne plaisait pas à Sonia, pas du tout. Ce n’était pas l’histoire qu’elle voulait entendre.

– Et vous, vous en pensiez quoi ?

– Moi, je voulais qu’elle arrête de pleurer, qu’elle arrête d’être triste. Alors on s’est raconté tous les deux la belle histoire de Babar. Elle, elle était la vieille dame et moi j’étais Babar. Je pleurais dans mon costume vert. La vieille dame, Sonia, levait le poing, comme elle l’avait vu faire dans les dessins animés, et partait à la recherche des chasseurs, enragée comme Ma Dalton. Pendant qu’elle gesticulait et marchait dans tous les sens, moi j’avais le temps de me transformer, de laisser tomber le costume vert de Babar et de prendre mon fusil de chasseur. Ma Dalton me l’arrachait, me tirait par mon pull et me bouclait en prison. Après cet intermède, Babar reprenait sa petite vie tranquille.

– Et Sonia aussi, elle devenait tranquille ?

– Non, Sonia elle n’était presque jamais tranquille. Elle était toujours en guerre. On a joué Robin des bois, on a joué Jeanne d’Arc…

– Et vous, vous étiez toujours le calme ?

– Oui, évidemment.

– Et vous en pensez quoi maintenant que Sonia n’est plus là ?

– Je vous l’ai déjà dit. J’attends qu’elle revienne.

– Et ça changerait...