La polygamie en question
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Description

La polygamie, ordre social des temps anciens, survit encore aujourd'hui. Pratique sociale où se disputent injustices et querelles au sein des familles, la polygamie met en danger l'épanouissement de la personne humaine de la femme, freine le développement de l'Afrique parce qu'elle engendre une démographie incontrôlable au poids négatif et qui mange les plus-values des économies chancelantes jusqu'à la racine...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2006
Nombre de lectures 84
EAN13 9782336253275
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus
Mounir M. TOURÉ, Introduction à la méthodologie de la recherche, 2006.
Charles GUEBOGUO, La question homosexuelle en Afrique, 2006.
Pierre ALI NAPO, Le chemin de fer pour le Nord-Togo, 2006.
Université Catholique de l’Afrique Centrale, Faculté de théologie, Le travail scientifique, 2006.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation, 2006.
Eugénie MOUAYINI OPOU, La reine Ngalifourou, souveraine des Téké, 2006.
Georges NGAL, Reconstruire la R.D.-Congo, 2006.
André SAURA, Philibert Tsiranana (1910-1978), premier président de la République de Madagascar (2 tomes), 2006.
Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad) dans la société pré-coloniale, 2006.
Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée ?, 2006.
Gilbert ZUÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une nouvelle marginalisation de l’Afrique, 2006.
Claude KOUDOU (sous la dir.), L’espérance en Côte d’Ivoire, 2006.
Eta-nislas NGODI, Milicianisation et engagement politique au Congo - Brazzaville , 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique, 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l’Organisation Internationale de la Francophonie, 2006.
Wiltrid DANDOU, Un nouveau cadre constitutionnel pour le Congo-Brazzaville, 2006.
Grégoire BIYOGO, Histoire de la philosophie africaine, 2006.
Tome I : Le berceau égyptien de la philosophie
Tome II : La philosophie moderne et contemporaine
Tome III: entre la postmodernité et le néo-pragmatisme
La polygamie en question

Alfred Yambangba Sawadogo
Du même auteur
Ma première campagne électorale, Imprimerie de la Savane, Bobo-Dioulasso, 1979
Le métier de vulgarisateur agricole, Imprimerie de la Savane, Bobo-Dioulasso, 1980
La question des ONG au Burkina Faso. Le difficile dialogue entre les peuples, publié en italien avec le concours du Ministère italien de la Coopération et des Affaires Etrangères, Edition L’Arciere Cuneo, 1988
Répertoire des Organisations Non Gouvernementales en Afrique, PNUD Lomé, 1992
Le Président Thomas Sankara, Chef de la révolution Burkinabé : 1983-1987. Portrait, L’Harmattan, Paris, 2001
L’école de mon village : 1936-1958. Un élève raconte, L’Harmattan, Paris, 2002
Le Sida autour de moi, L’Harmattan, Paris, 2003
A Nathalie, qui a conté par le menu les péripéties de sa vie à ses filles...
Une vie accomplie, riche de bonté.
A.Y.S.
www.librairiehmmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296014893
EAN : 9782296014893
A Marie-Thérèse HOUTAIN, qui a patiemment corrigé les textes des ouvrages précédents, est entrée cette fois encore dans l’esprit de l’histoire de Foyéndé qu’elle a bien connue en Afrique mais sans avoir soupçonné qu’elle mena une vie aussi bouleversante... Ses corrections ont clarifié davantage l’écheveau de l’histoire ainsi que « Mon Point de Vue sur la Polygamie ».
A.Y.S.
Sommaire
Etudes Africaines - Collection dirigée par Denis Pryen Page de titre Du même auteur Dedicace Page de Copyright 1. Le début de l’histoire 2. Le Tournant 3. Le voyage 4. La vie à Tenkodogo 5. Kamboinsé 6. L’ami de notre mari 7. La vie au camp des Gardes 8. La fuite 9. Les retrouvailles 10. Ma deuxième vie de femme 11. La jalousie entre coépouses 12. Oppression ou ségrégation ? 13. Les filles ? Des moins que rien ! 14. Changements d’attitude 15. Je sentais ma fin proche LA POLYGAMIE EN QUESTION : - POINT DE VUE
16. La polygamie autrefois 17. La polygamie aujourd’hui 18. L’héritage dans un contexte polygamique 19. Conclusion
1. Le début de l’histoire
Je suis née vers 1908 et j’ai vécu 90 ans. J’ai presque traversé le siècle, à dix ans près. En ces temps-là, les choses étaient si différentes ! Je fais donc le récit de ma vie pour que les femmes d’aujourd’hui mesurent la « distance » entre leur vie et celle des femmes d’autrefois.

Nous sommes dans les années 1900. Mon village, Hotiguê, est situé à la frontière entre notre pays et le Ghana. Les terres de mon village étaient riches et les récoltes abondantes. Malheureusement, les hommes devenaient aveugles à partir de la soixantaine, et les femmes aussi, car notre région abritait les mouches de la « cécité des rivières ». A force d’être piqués, les gens accumulaient tant et tant de parasites dans leurs corps que ces parasites finissaient par migrer dans les rétines de leurs yeux et les détruisaient. Alors, la lumière de leurs yeux s’éteignait. Dans leur nouvelle nuit sans fin, ceux qui avaient des enfants en bas âge se faisaient guider par eux, au bout d’un bâton. C’était ainsi la vie au village : les jeunes possédaient des yeux pour aller et venir à leur guise et les vieux regardaient sans voir. Aujourd’hui, ce mal a entièrement été éradiqué par le Gouvernement soutenu par les agences internationales de développement. Et les gens gardent maintenant la lumière de leurs yeux jusqu’à la tombe.

Une rivière coulait à travers nos champs : la Noaho. Pour passer d’un côté à l’autre, des piroguiers assuraient les traversées moyennant de modiques sommes d’argent ou se faisaient payer en nature : une calebasse pleine d’arachides, ou de mil ou un tubercule d’igname acheté de l’autre côté de la frontière au Ghana. Les plus hardis se jetaient simplement à l’eau, le baluchon bien enveloppé dans du vieux plastique et accroché au cou, et traversaient à la nage aux endroits où les flots étaient calmes et ne présentaient aucun danger. Tous les jeunes du village savaient bien nager, y compris les filles, et nous passions souvent de longues heures à patauger dans l’eau, surtout pendant les périodes chaudes de l’année. Les hommes avaient leur berge à part et les femmes et les filles la leur. De ce fait, personne n’éprouvait de la gêne à ôter ses vêtements avant de plonger dans la rivière. Des caïmans peuplaient une partie du cours d’eau, là où les bêtes venaient souvent boire. De temps en temps, ils dévoraient une chèvre ou un mouton, mais jamais un homme n’avait été dévoré.

Quand j’eus mes 15 ans, on me disait que j’en avais 19 ou 21, tant ma poitrine était déjà bien pleine et mon corps bien vigoureux. Une jeune fille qui recevait ces compliments n’avait plus beaucoup de temps à passer dans la maison de ses parents et l’homme qui avait jeté son dévolu sur elle se devait d’apprêter la dot : un étalon de trois ou quatre ans, sans défaut, ou trois génisses ou trois jeunes vaches. Cependant, j’avais été rassurée par mes parents : ils ne me marieraient pas précocement, car je n’avais pas de jeune frère et je travaillais au champ comme un garçon. Je serais donc mariée soit à 19 ans, soit à 21, âge à partir duquel aucune jeune fille ne pouvait se dérober au mariage. De mon temps, on mariait les filles qui entraient dans leur âge de chiffre impair, pendant la période sans lune. On disait que la nature était alors favorable, et les mariages avaient beaucoup de chance d’être des mariages heureux. Rassurée de ne pas être mariée à 17 ans, je vaquais donc tranquillement aux occupations d’une jeune fille de chez nous : aller chercher de l’eau au puits, du bois mort en brousse pour la cuisine, travailler au champ comme un garçon et se coiffer de tresses magnifiques pour se pavaner sur la place les jours de marché. Je m’entendais alors souvent interpeller par les garçons : « Hé ! Foyéndé ! Tu ne viens pas nous dire bonjour ? Tu n’as donc pas d’yeux pour nous ! Pour qui donc brillent tes beaux yeux ? » Et, en fille bien élevée, je faisais un détour vers eux, les saluais poliment les yeux baissés, et continuais à frayer mon chemin dans la foule du marché. De mon temps, pour une jeune fille, être interpellée au marché par des garçons signifiait qu’elle ne passait pas inaperçue, et cela suffisait à la combler de joie. Cela signifiait aussi que les prétendants seraient nombreux, ce que les parents appréciaient, car cela leur permettait de désigner le futur mari de leur fille selon leurs propres critères : un jeune homme de bonne famille, bien élevé, travailleur, capable d’apporter la dot au jour indiqué (au lieu d’engager des négociations à n’en plus finir afin de bénéficier de clauses de paiement à crédit), n’être déjà pas marié à deux ou trois femmes, etc. Si le prétendant possédait déjà deux ou trois femmes, les parents préféraient regarder ailleurs. En cela, on pouvait bien comprendre la précaution des parents, car un beau-fils se devait de s’occuper de temps en temps de sa belle-famille : entretien des champs de sa belle-mère, participation substantielle aux frais des cérémonies de funérailles d’un proche parent. Alors, un mari qui aurait déjà deux ou trois femmes était supposé déjà économiquement « plombé » et ne pourrait pas s’acquitter convenablement de ses devoirs le moment venu. En quelque sorte, un tel prétendant serait un mauvais « sponsor » et ne représenterait donc pas un bon parti pour des parents dont la fille avait reçu une bonne éducation et possédait déjà une certaine aura.

En ce temps-là, la sexualité avant le mariage n’était pas chose concevable. Il ne serait venu à l’idée d’aucune jeune fille bien élevée d’aller passer la nuit chez un garçon et d’y perdre sa virginité ! Quand vous y alliez, c’était toujours à deux ou à trois. On se rendait chez son prétendant, flanquée de ses propres amies. Telle était la tradition. Les garçons vous faisaient bon accueil en une soirée rythmée par les notes des guitares du terroir. Les sœurs des garçons se faisaient un point d’honneur de confectionner les mets les plus délicats, arrosés de bière locale qu’on consommait sobrement pour ne pas perdre la tête. Quand le garçon lançait son dévolu sur toi et que tu considérais que les choses étaient sérieuses, il pouvait venir chez toi, mais avec l’accord de tes parents. Tu étendais une natte dans la même cour où dormait ta famille, et toi et ton fiancé, vous dormiez ensemble, mais sans jamais accomplir un acte sexuel. Car si cela était, la perte de ta virginité, et surtout une grossesse toujours possible, faisait du coup perdre le versement de la dot à tes parents. La sanction sociale était ainsi réglée : une grossesse avant le mariage, pas de dot à exiger, en tout cas, pas selon la cote la plus élevée. Et chaque jeune fille se devait d’éviter ce contre témoignage qui couvrait sa famille d’une « honte sans nom ». La jeune fille elle-même perdait toute considération sociale non seulement au sein de sa propre famille, mais aussi dans tout le village et les villages environnants, et les mauvaises nouvelles se diffusaient partout et vite, de bouche à oreille.

J’avais deux amies inséparables. Elles étaient plus âgées que moi, mais en raison de ma grande taille et de mon corps précocement formé, on avait l’impression que nous étions toutes du même âge. Cela expliquait que nous ayons subi ensemble l’initiation. Nous étions alors très jeunes, onze ou douze. De mon temps, personne ne pouvait soupçonner qu’un jour, l’excision serait considérée comme un acte de torture nocif au bien être des femmes et combattue par le gouvernement et des organisations internationales. A l’époque des faits, qui savait ce que c’était un gouvernement ? Cela n’existait pas. Seul régnait le roi Naba Koom, roi de Tenkodogo. C’était lui qui nommait les chefs des villages, et le nôtre lui devait allégeance comme tous les autres chefs. Il en est encore ainsi aujourd’hui, car après Naba Koom, son fils Naba Wobgo lui succéda, puis Naba Tigré qui régna près de soixante ans. (Après ce long règne, le fils de Naha Tigré, le Naba Saaga, monta sur le trône, mais cela survint après la mort de la narratrice). Je ne connus la succession des rois que jusqu’au règne du roi Naba Tigré, un homme de grande générosité et qui s’était adonné aux activités agricoles. Il ouvrit un grand verger sur la route menant à Garango. L’évolution sociale se dessinait tout doucement malgré les pesanteurs, car le roi Naba Tigré avait fréquenté l’école des fils de chefs à Dakar, au Sénégal, et était rentré précipitamment au pays à la mort de son père pour monter sur le trône. Or, ni son père ni son grand père n’avaient mis les pieds à l’école. Par contre, du côté de la succession au trône et du pouvoir coutumier même, rien n’avait changé réellement.

Il y avait aussi les Gardes-cercles. Ils exerçaient, eux, un pouvoir nettement au-dessus de celui du roi. On les voyait passer de temps en temps, côtoyant la frontière pour prévenir d’éventuels troubles et lever les impôts. Ils détenaient leur pouvoir du commandant de cercle qui était un « Nansara », c’est-à-dire un « Blanc », siégeant à Katanga, le quartier sur les hauteurs de Tenkodogo, sur la route de Garango. C’était une chose redoutable pour un chef de village que d’avoir à héberger ces représentants du « Blanc ». Le chef se devait de leur préparer des viandes grillées, moutons et volailles ; et en plus, et c’était là l’ignominie, leur trouver des jeunes filles avec lesquelles ils passeraient la nuit. Après leur départ, ces filles étaient conduites dans de lointains villages pour être mariées en toute discrétion. On dirait que le fait de devenir « Gardes » ôtait du cœur de ces hommes toute morale. Ou alors, ils étaient sélectionnés parmi les hommes du pays les plus naturellement doués pour l’exercice de la cruauté et de l’immoralité. Je n’avais jamais vu un « Blanc » de ma vie et je ne savais pas à quoi il ressemblait, à part qu’on disait que son physique et son teint rappelaient le type peulh. Mais au vu des œuvres de leurs serviteurs qu’étaient les Gardes, tels qu’ils nous étaient apparus, des hommes sans cœur et sans loi, leurs maîtres devaient être des gens autrement plus terribles encore ! Une sorte de légende circulait au village sur les conditions de recrutement des Gendarmes et de leurs cousins les Gardes, tous étant formés pour la répression, semblait-il. On disait qu’une commission de recrutement sélectionnait les jeunes gens parmi les « caïds » qui se présentaient devant elle. Face à ce jury se dressait une table sur laquelle étaient exposés en évidence un billet de banque et une boite d’allumettes. (Le feu est symbole de la violence et celui qui l’incarne doit être cruel et redoutable). Le président du jury pose les questions pièges à chaque candidat : - Veux-tu devenir Garde ? - Oui ! Je veux devenir Garde. - Peux-tu être Garde ? - Oui ! Je peux être Garde.
Puis arrive la question terrible. - Si on t’envoyait spécialement pour « attraper» (pour arrêter) ton père ou ta mère, t’exécuterais-tu ?

A cette question, beaucoup de candidats répondaient « non » ! Alors, ils étaient tout de suite éliminés. Seuls ceux qui répondaient : « Oui ! Je m’exécuterais » étaient retenus pour être formés au métier. Après la réponse « Oui, je le ferais », le président du jury disait à ce terrible jeune homme : «Prends donc ce billet de banque et la boîte d’allumettes et deviens un Garde exemplaire. (C’est-à-dire cruel !). Et le candidat empochait, devant tout le monde, son premier billet de banque et sa première boîte d’allumettes. Cela signifiait, qu’il acceptait un salaire contre un « sale boulot ». La procédure de recrutement des Gendarmes et autres Gardes se déroulerait selon un tel rite. Cette légende circulait dans les moindres petits villages de notre contrée et personne ne s’étonnait de la conduite souvent crapuleuse de ces représentants locaux du pouvoir du Blanc. C’était donc avec beaucoup d’angoisse qu’on voyait ces Gardes arriver chez nous. Rien ne les intéressait si ce n’est lever l’impôt, bien manger et se conduire en hommes immoraux, la nuit tombée. Les récalcitrants parmi les chefs de famille qui ne payaient pas à temps cet impôt (impôt per capita) étaient pris en otages, ligotés et torturés jusqu’à ce que des parents viennent s’acquitter de cette « taxe pour la vie ». (Note de l’auteur : cet impôt fut supprimé seulement en 1984 par le Conseil National de la Révolution alors présidé par le Capitaine Thomas Sankara, tué dans un coup d’état le 15 octobre 1987).

L’excision était une pratique sociale que toute jeune fille subissait systématiquement, sans jamais se poser de questions, une fois devenue adulte. Ce jour de grande épreuve, chacune pleurait toutes les larmes de son corps. Comme si subir cette épreuve atroce procédait de rites que toute femme devait accomplir avant que toutes connaissances lui soient révélées pour guider sa vie. Mais personne ne se demandait pourquoi on la pratiquait, ni quelle était son origine. Plus tard, dans les années 60, la mission catholique de Tenkodogo avait mené avec succès une campagne de lutte contre l’excision. Les premiers chrétiens avaient voulu donner le bon exemple en n’excisant pas leurs filles et en le faisant savoir. Mal leur en prit, car aucun garçon ne voulut de ces filles non excisées pour épouses. Elles atteignirent l’âge de 21 ans, puis de 25, et aucun garçon ne s’intéressait sérieusement à elles, sous le prétexte que ces filles-là étaient des «tueuses d’hommes ». Face à cette déconvenue, les parents se remirent à exciser leurs filles, comme avant, et leurs filles trouvaient des garçons à marier. Cette affaire se termina ainsi. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué positivement et l’excision est combattue sur tous les fronts. Celui qui aurait vécu un siècle entier constaterait tant de changements dans les mœurs des hommes ! Et surtout des femmes ! Notamment en ville où elles portent aujourd’hui des toilettes insolites ! Etaient-elles de teint nair ? Les voilà qui deviennent rougeâtres à force de s’enduire de savons décapants que fabriquent les « Blancs » ; alors, le visage, le cou, la poitrine et les bras deviennent « clairs », mais les coudes, les pieds, restent noirs. Là, la peau est coriace et rebelle au changement. Comment un homme peut-il s’extasier devant un corps aussi « blessé » et multicolore ! Et les cheveux ! De notre temps, la beauté et la coquetterie d’une femme, c’étaient aussi les tresses de ses cheveux naturels. Aujourd’hui, beaucoup de femmes portent sur la tête des choses qui les rendent si laides ! Elles portent des perruques comme si elles étaient chauves, car les perruques sont conçues à l’origine pour les personnes chauves ! Mais les femmes et les filles d’aujourd’hui portent ces perruques, de toutes les couleurs, même blondes ! Sous le soleil de plomb de notre pays, s’épongeant sans cesse ! Qu’elles portent donc des foulards multicolores, et elles seront plus naturelles, donc plus belles !

Mes deux amies, Toyadala et Horoléo, entraient dans leur vingt-et-unième année. Leurs parents les marièrent à la fin de la lune des récoltes. Que de festivités ! Les récoltes des champs d’arachide de leurs parents furent entièrement faites par les jeunes gens et jeunes filles venus des villages, des jeunes maris, et les arachides transportées jusqu’au village, dans de grands paniers sur la tête. Le soir, sur le chemin de retour, la musique des guitares et le cliquetis des grelots rythmaient les chants et les danses, et à chaque clairière, les cercles de danseurs se formaient pour quelques instants avant de se défaire et de s’ébranler vers le village. Toyadala partit chez son mari la première et je partis avec elle pour quelques jours. Cet accompagnement était le signe d’une grande amitié entre jeunes filles. Je fis de même pour ma deuxième amie. Ainsi, chacune d’elles avait appris à s’intégrer dans son nouvel environnement de vie, dans un village étranger, avec le sentiment rassurant d’une présence amie.
2. Le Tournant
Après ces mariages, je vécus des moments de solitude, puis le temps passa et j’eus d’autres amies, mais j’étais alors l’aînée.

Un jour, juste avant le soir, comme tous les autres jours, mes amies et moi partîmes au puits, les canaris sur la tête. Ayant rempli nos récipients et prêtes à repartir, nous aperçûmes au loin quatre cavaliers qui se dirigeaient vers nous à bride abattue. Nous les reconnûmes à leur chéchia rouge. C’étaient les redoutables Gardes du « Blanc ». Nous abandonnâmes nos canaris et prîmes la fuite vers le village. Mais les foulées précipitées d’une jeune fille apeurée derrière laquelle galope un cheval, c’est la course entre un cycliste et un piéton ! J’entendais derrière moi les cavaliers crier des ordres les uns aux autres. Je fus rattrapée en peu de temps, encerclée par les cavaliers, empoignée par des mains robustes et jetée sans ménagement sur la selle d’un cheval, solidement maintenue par le cavalier. Mes cris de détresse n’y firent rien ! Qui au village oserait défier le pouvoir des Gardes du « Blanc » ! Je fus ainsi emportée, loin de mon village, loin de ma région natale, privée de ma langue maternelle et pendant plus de vingt ans, je n’eus jamais plus de nouvelles de mes parents. Je devins une des épouses du Garde qui m’avait kidnappée, et une nouvelle vie, inattendue, commença pour moi assez précocement. Je sus, mais près de vingt-cinq ans plus tard, que mes parents et les parents de mon prétendant, informés de