La prospective

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Cet ouvrage propose une histoire de la prospective, depuis la divination pratiquée sous l'Antiquité juqu'à nos jours où elle prend une allure scientifique. Il présente également les outils actuels de la prospective et prend en considération l'ethnotechnologie.


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Date de parution 10 juin 2005
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EAN13 9782130615217
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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QUE SAIS-JE ?

 

 

 

 

 

La prospective

 

 

 

 

 

THIERRY GAUDIN

Ingénieur général des mines, fondateur de prospective 2100

 

 

 

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« Reconnais ce qui est devant ton visage et ce qui est caché te sera dévoilé. »

Évangile de Thomas, trad. Jean-Yves Leloup.

 

 

 

978-2-13-061521-7

Dépôt légal — 1re édition : 2005, juin

© Presses Universitaires de France, 2005
6, avenue Reille, 75014 Paris

Sommaire

Page de titre
Page de Copyright
Introduction
PARTIE 1 – Le mouvement des idées et la prospective
Chapitre I – Histoire des futurs
I. – Chamans, oracles et devins
II. – La prospective depuis 1950
Chapitre II – Crédibilité de la prospective
I. – Le tableau global
II. – La rétroprospective
III. – Utilité de la prospective

Chapitre I – Les techniques quantitatives
I. – Les modélisations
II. – Les traitements d’opinions
Chapitre II – L’ethnotechnologie
I. – Après le machinisme
II. – Le biologique
Chapitre II – L’élaboration de scénarios
I. – Le métier d’ingénieur (États-Unis)
II. – La méthode des scénarios
III. – Le processus analytique
Chapitre III – Les trois composantes du travail
I. – Le corps
II. – L’âme
III. – L’esprit
Chapitre V – Les « jeux de l’utopie »
Chapitre IV – Trois écueils à éviter
Conclusion – La prospective, démarche cognitive
Bibliographie
Notes

Introduction

« La prévision est difficile, surtout quand elle concerne l’avenir. »

Pierre Dac.

Néanmoins, nous sommes tous des prévisionnistes. Lorsque nous choisissons les grandes orientations de notre vie telles que les études, l’emploi ou le lieu de résidence, nous saisissons les occasions qui se présentent, mais celles-ci ne prennent sens qu’en fonction d’une certaine représentation de l’avenir, le plus souvent implicite et instinctive.

La prospective consiste à passer de cette approche instinctive à une vision plus travaillée, en faisant appel à une documentation, en recueillant des avis pertinents, puis en élaborant, en général à plusieurs, des représentations de différents avenirs possibles.

Le mot « prospective » est un adjectif. On doit à Gaston Berger (1896-1960), qui fut successivement chef d’entreprise, philosophe et haut fonctionnaire, de l’avoir utilisé comme substantif, en même temps qu’il en développait la pratique. Il l’introduit dans le constat suivant : « Notre civilisation s’arrache avec peine à la fascination du passé. De l’avenir, elle ne fait que rêver et, lorsqu’elle élabore des projets qui ne sont plus de simples rêves, elle les dessine sur une toile où c’est encore le passé qui se projette. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir “prospective”. »1

Quand on la lit attentivement, cette citation surprend. On pourrait l’interpréter naïvement comme un appel à l’oubli : « Du passé faisons table rase », comme dit un hymne célèbre, L’Internationale. Or, en tant que philosophe, Gaston Berger ne pouvait refuser les leçons de l’Histoire ni la continuité des mœurs.

Mais, alors que le passé a été animé de profonds mouvements, il stigmatise une certaine paresse de l’esprit consistant à le considérer comme un décor fixe destiné à rester tel qu’il est. C’est donc en rupture avec la tendance persistante à prendre des décisions en se référant à un contexte supposé immuable qu’il pose la nécessité de la prospective.

Cette nécessité était particulièrement justifiée par sa fonction. Gaston Berger était en effet directeur des enseignements supérieurs de 1953 jusqu’à sa mort en 1960. Plus que les autres métiers, l’enseignement a des conséquences à long terme. Ceux qui sont en formation aujourd’hui seront encore en activité dans une trentaine d’années. Il convient2 donc d’organiser les enseignements en fonction d’une idée du futur à trente ans aussi fondée que possible.

Mais on voit aussi à travers cette citation que le prospectiviste est voué à la position inconfortable de celui qui dérange les idées reçues, refuse le prêt-à- penser et oblige à se poser des questions. En cela, il est proche de l’innovateur. Comme dit Gaston Berger : « L’avenir est moins à découvrir qu’à inventer. » D’ailleurs, les plus remarquables prospectivistes3 ont souvent pris fait et cause pour des innovations. Ils ont été des avocats de l’avenir.

PARTIE 1

Le mouvement des idées et la prospective

Chapitre I

Histoire des futurs

I. – Chamans, oracles et devins

Depuis l’Antiquité, le discours sur le futur a toujours fait l’objet d’une demande soutenue. Cette demande était autrefois satisfaite au moyen de différentes techniques de divination. Le mot « divination » signifie, par son étymologie, une activité procédant du divin. Le « devin » accédait, par et pour ses prédictions, à un statut proche de la prêtrise.

En Grèce, l’oracle4 de Delphes est resté le plus célèbre. Il était rendu par des femmes, les pythies, qui entraient en transe en articulant leurs prédictions. Ainsi, la Grèce antique, où sont nées la philosophie et la science, qui nous a transmis une certaine idée de la raison (le logos), confiait ce qu’il y a de plus stratégique au sens militaire du terme (les cités grecques étaient toujours en guerre)5, l’évaluation de l’avenir, à des personnes en état de transe. En fait, la transe était – et est encore – considérée comme une des voies d’accès à la connaissance.

Mais ce n’était pas de loin la seule méthode employée. On dit que le fondateur de la Chine, le premier empereur Fu-Xi, créa l’empire du Milieu en définissant l’écriture (les idéogrammes) et les trigrammes composant la trame du Yi King6, technique divinatoire à laquelle on faisait appel avant les décisions importantes. Un pavillon entier était consacré à la divination dans la Cité interdite où se tenait l’empereur, témoin du rôle essentiel de ces pratiques dans la culture chinoise.

D’autre part, dans le peuple chinois, les « fangche » se transmettaient les arts ésotériques de maître à disciple. Ces devins chamaniques, en général non-conformistes, représentaient la tradition anarchisante paysanne face au pouvoir ritualisé des fonctionnaires impériaux. Certains furent appelés à la cour et refusèrent d’y aller. Néanmoins, ils eurent une influence politique, car leur parole était entendue du peuple, et parfois de l’empereur lui-même7.

Dans le Moyen-Orient et en Afrique, la technique la plus répandue est la géomancie, assez voisine du Yi King dans son principe8. Il s’agit en effet d’un tirage au sort de quatre valeurs binaires, au lieu de six dans le Yi King. Toutefois, le paysage décrit par la géomancie est d’une nature différente. Il évoque des « énergies » plus que des situations.

Au Moyen-Orient et en Europe occidentale, où se trouvaient aussi des druides, des marabouts, des sahirs et des sorciers, la fonction prédictive a été progressivement captée par les religions sous la forme de la prophétie et de l’eschatologie. Puis, lorsque, au siècle des Lumières, l’influence des religions diminua au profit de celle de la science, les récits du futur s’inspirèrent davantage des évaluations et des concepts scientifiques.

Est-ce que pour autant la prospective est « scientifique » ? Certes non ! Elle utilise les résultats de la science et revendique une rationalité, mais ce n’est pas une science. C’est, nous le verrons, une technique cognitive.

À chaque époque, la demande est satisfaite par une offre ajustée aux critères de crédibilité en vigueur9. Quand la religion domine, les récits du futur s’expriment dans un style religieux. Quand la science devient plus crédible, ils s’expriment en langage scientifique. Car les auteurs mettent tous les atouts de leur côté pour être entendus.

Faut-il pour autant considérer les anciennes techniques de divination comme des superstitions sans fondement exploitant sans vergogne la crédulité publique10  ? Bien des scientifiques « rationalistes » sont tentés de le faire. Le scandale qu’a suscité en 2001 la délivrance d’une thèse de sociologie à une astrologue (Élisabeth Teissier) témoigne de cette attitude... Je serais pour ma part enclin à tempérer leurs indignations en observant que la connaissance des voies d’accès à la connaissance est encore bien trop imparfaite pour justifier de tels anathèmes.

Ces pratiques existent depuis plusieurs millénaires, bien avant les débuts de la philosophie grecque et de la science, sa fille. Elles ont essuyé bien des sarcasmes et sont néanmoins toujours là. Leur ancrage social est indéniable. C’est un fait, et la science se doit de respecter les faits.

Les pratiques divinatoires sont donc des objets pertinents de recherche, qui ont, jusqu’à présent, surtout intéressé les ethnologues. Il est probable qu’elles attireront bientôt l’attention des sciences cognitives11. Elles sont en effet intelligibles si l’on se réfère non plus au paradigme scientiste12, mais au paradigme cognitif qui est, selon nos travaux13, celui du futur.

La science, en effet, fonctionne implicitement dans l’hypothèse d’un sujet unique où s’accumulent et s’actualisent les connaissances. Le paradigme cognitif suppose au contraire une multiplicité de sujets, depuis les populations de neurones jusqu’aux sujets collectifs que sont les institutions, voire l’espèce humaine ou la biosphère, qui ont des fonctionnements cognitifs hétérogènes mais en interaction.

Pour résumer, après avoir exploré tous les continents, l’infiniment grand et l’infiniment petit, il reste à la conscience à s’explorer elle-même. Et ce continent-là est aussi grand que tous les autres, puisque c’est lui qui sert à les comprendre.

Le discours divinatoire apparaît donc non comme une science mais comme une technique. Son ambiguïté le situe, selon Popper, en dehors du champ de la science14. Il opère néanmoins des associations d’idées poétiques permettant de surmonter l’aporie15 et la désorientation.

Celui qui vient consulter un devin (ou un prévisionniste) est en général arrivé au bout de ce qu’il peut voir et cherche une aide pour voir plus loin. Il est bloqué dans sa réflexion. L’aide qu’il reçoit alors s’apparente à une thérapie.

Dès lors, le fonctionnement des techniques divinatoires est bien compréhensible. Les associations d’idées poétiques remettent en marche l’analyse et contribuent à la résolution du problème, non pas du côté de l’objet de la prédiction, mais du côté du sujet, en faisant passer un souffle nouveau qui surmonte les blocages de son esprit.

Or, c’est là précisément une partie essentielle du travail de la prospective.

En outre, la rationalisation scientiste, même si elle contribue à rassurer sur le « sérieux » des études, s’essouffle vite à essayer de modéliser l’avenir16. Les tentatives de mise en équation sont limitées par le manque ou l’imprécision des données d’observation pertinentes, notamment en économie17, et par les capacités de calcul.

Par exemple, pour l’évaluation des conséquences de l’effet de serre, il faut modéliser les interactions océan-atmosphère à l’échelle mondiale, ce qui mobilise les ordinateurs les plus puissants et butte sur une imprévisibilité intrinsèque, appelée « effet papillon » par la théorie du chaos18.

Lorsqu’on raisonne globalement, les limites des modèles mathématiques et des capacités de calcul sont vite atteintes. Le principe du déterminisme énoncé par Laplace se heurte alors à une impossibilité pratique : la taille du calculateur nécessaire pour calculer l’Univers serait plus grande que l’Univers lui-même. Or il doit être nécessairement inclus dans l’Univers...

Néanmoins, en deçà de cette réfutation logique, les travaux de prospective ne peuvent se limiter à un domaine circonscrit a priori. Ils doivent nécessairement aller vérifier comment les choses évoluent en dehors du champ de la question posée et quelles interactions peuvent être pressenties avec le sujet étudié. Un travail qui omettrait de transgresser les limites ressemblerait à ce conte soufi de l’homme qui cherchait ses clefs sous le réverbère parce que c’est là que c’est éclairé, alors qu’il les a perdues chez lui, où il fait sombre.

Les contributions de la science-fiction, sous forme de romans ou de films, sont souvent plus pertinentes que les habillages scientistes. Chacun reconnaît par exemple en France la valeur des œuvres de Jules Verne ou de Robida, en Angleterre celles de H. G. Wells (La Guerre des mondes), de George Orwell (1984), aux États-Unis celles d’Isaac Asimov (Fondation, Chroniques martiennes...), de Ray Bradbury ou de Robert Heinlein et, plus récemment, de Drexler sur les nano-technologies. En France, parmi les contemporains, le plus impressionnant est sans doute Jean-Michel Truong (Le Successeur de pierre).

L’influence des films de fiction est plus forte encore : une génération a été marquée par 2001, Odyssée de l’Espace, une autre par E. T. et Rencontres du troisième type, une autre encore par Matrix.

II. – La prospective depuis 1950

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants américains, et notamment le ministère de la Défense (DOD), prennent conscience qu’un tournant dans l’histoire de la guerre a été franchi et que celle-ci ne sera plus jamais comme avant.

Afin de comprendre les évolutions futures, les possibilités diverses et les risques que recèlent les nouveautés apparues lors du conflit mondial (radars, troupes aéroportées, déplacement des champs de bataille, arme nucléaire, etc.), l’état-major décide, dès 1945, de mener les premières études à caractère réellement exploratoire, que l’on définit aujourd’hui comme « prospectives ».

À partir de là, l’étude du futur (future study) est rationalisée, diffusée, institutionnalisée (création de la Rand Corporation, bureau d’études généraliste à vocation prospective) et portée par des personnages médiatiques notamment Hermann Kahn, fondateur de cette « Rand ». Deux courants naissent de ce mouvement :

  • – celui, très imaginatif, du what if ? (que se passerait-il si ?) destiné à anticiper les événements les plus improbables. Cela donna naissance par exemple au programme « Watch » d’anticipation de la chute d’une météorite de grande dimension ;
  • SWOT
  • strenghts, weaknesses, opportunities and threats,

Ainsi, depuis la Seconde Guerre mondiale, les futurists américains se sont orientés en fonction des besoins issus très directement de la préparation des décisions. Ils ont travaillé sous contrat du ministère de la Défense (DOD), principal acteur économique des États-Unis, ainsi que pour les entreprises et les autres administrations.

Leur approche, cohérente avec la culture libérale anglo-saxonne, s’inspire implicitement d’une vision « darwinienne » de la société, dans laquelle dominent les intérêts particuliers en lutte pour leur survie (struggle for life).

En France, le courant de pensée né avec Gaston Berger a aussi affiché que la prospective était destinée à éclairer l’action. Mais, au lieu de s’attacher à des intérêts particuliers, d’entreprise ou même d’État, elle a toujours maintenu une inspiration humaniste, un penchant pour l’intérêt général, non seulement celui de la France, mais aussi celui de l’Europe, du monde et plus globalement celui de l’espèce humaine, suivant en cela le courant philosophique du siècle des Lumières.

La préoccupation éthique est présente chez Gaston Berger19 : il recommande en effet une discipline du sujet. Celui-ci doit être à la fois engagé, car la fonction de la prospective est de préparer l’action, et dégagé, car sa pensée doit rester aussi objective que possible, et pour cela une certaine mise à distance est nécessaire. Pour lui, cette mise à distance est un des quatre devoirs de l’intellectuel, aux côtés de la générosité, de la liberté et de la prudence. Cette position est évidemment en rupture avec les philosophies « noires » dominantes de l’après-guerre, notamment l’existentialisme sartrien.

En 1957, Gaston Berger fonde une association, le Centre international de prospective20. Les personnes qu’il réunit autour de lui à cette occasion sont pour la plupart engagées dans des postes de responsabilité très importants pour l’époque21. Il s’agit donc d’une institutionnalisation de la prospective, qui sera poursuivie par le nouveau Commissaire général au Plan, Pierre Massé, puis reprise aussi par Jérôme Monod dès la création, en 1963, de la Délégation à l’aménagement du territoire.

Ainsi, les années 1960, avec les enseignements de Jean Fourastié au Conservatoire national des arts et métiers, les écrits de Louis Armand et la constitution de l’Association Futuribles par Bertrand de Jouvenel22, constituent pour la France une sorte d’âge d’or de la prospective23, un « temps des fondations »24 dont les travaux sont encore dans les mémoires, que ce soit au niveau national ou dans les régions, avec les premiers « Livres blancs »25.

Pour donner une idée de l’audace intellectuelle de cette époque, rappelons les titres des « scénarios contrastés » pour l’an 2000, commandités par la DATAR26 en 1969 :

  • – l’agriculture sans terre ;
  • – la France côtière ;
  • – la France de 100 millions d’habitants.

Auxquels s’ajoutait un quatrième scénario, défini au départ comme « tendanciel » (la poursuite des tendances actuelles), qui prit finalement pour titre : Le scénario de l’inacceptable27.

L’intention qui guidait les commanditaires explique la vivacité du ton : c’était de hâter le passage d’une France rurale, dominée par les notables locaux, à une France industrielle, urbaine, ouverte à la compétition internationale. Trente-cinq ans plus tard, la technologie, comme par ironie, est venue confirmer « l’agriculture sans terre » : les tomates et les fraises hydroponiques envahissent les marchés et l’on estime plutôt que l’industrialisation de l’agriculture est allée trop loin. De même, le développement du tourisme a créé une France côtière, mais il a aussi, en bétonnant, défiguré les rivages. Quant aux 100 millions d’habitants, la France en est encore loin.

Pour ce qui est des conséquences concrètes, les « Livres blancs » des OREAM (qui sont des documents de prospective régionale) ont eu une efficacité plus directe que les spéculations parisiennes. Celui de la région Nord - Pas-de-Calais, par exemple, élaboré à...