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La prostitution en Afrique Noire

De
158 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296367869
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PROSTITUTION EN AFRIQUE L'exemple de Yaoundé

Collection

«

Points de Vue»
face au marxisme.

Sekou TRAORE,Les intelIectu,els africains 1983.

WOUNGLY-MASSAGA, va le Cameroun. 1984. Où J.-P. BIVITI BI ESSAM, Cameroun: complots et bruits de bottes. 1984. P. KOFFI TEYA, Côte-d'Ivoire: le roi est nu. 1985. MUTEBA TSHITENGE, Zaïre. Combat pour la deuxième indépendance. 1985. G. ADJÉTÉKOUASSIGAN, Afrique: Révolution ou diversité des possibles. 1985. ELOI MESSI METOGO, Théologie africaine et ethno-philosophie. Problèmes de méthode en théologie africaine. 1985. BABOUPAULIN BAMOUNI,Burkina Faso. Processus de Révolution. 1986. E. KENGNE POKAM,La problématique de l'u,nité nationale au Cameroun. 1986. MAR FALL, Sénégal. L'Etat Abdou Diouf, ou Le temps des incertitudes. 1986.

Paulette SONGUE

PROSTITUTION

EN AFRIQUE
L'exemple de Yaoundé

Editions

L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-684-X

AVANT -PROPOS

La prostitution?

Peu

de personnes répondraient:

« Connais pas », au moins sous une de ses formes, ouverte

ou discrète. Nous avons connu, au cours des années 1970 à nos jours, son développement fulgurant, autant du côté des professionneUes que chez les «amateurs», ainsi qu'une diversification de ses formes. Elle présente, au Cameroun, des variantes originales. Pourquoi a-t-elle sa place dans les mœurs camerounaises? Comment s'exprime-t-elle et se développe? Qui sont ceux qui se prostituent? Nous serions très tentés d'aller en bataille contre la prostitution au Cameroun, mais notre objectif est premièrement de la comprendre, de l'expliquer. Non pas que nous nous y esquivons, mais l'objectivité de notre travail en serait affectée. Nous avons donc voulu garder la neutralité maximale de l'observateur, laissant le soin à ceux qui en ont la charge, d'exploiter, si elles leur sont utiles, les informations que nous exposons ici, dans le but d'enrayer le mal. Pour notre part, nous nous contenterons de décrire et d'expliquer. En ce qui concerne la neutralité de l'observateur et l'objectivité, d'aucuns pourraient se demander s'il n'eût pas été préférable, pour ne pas déformer la réalité, dont il est question, de tout simplement laisser la parole aux prostitué(e)s, recueillir des récits, témoignages et les rapporter. Autrement dit, que chaque concerné raconte son histoire. Nous nous y sommes refusé pour les raisons qui suivent.

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Les récits autobiographiques auraient plutôt pour résultat d'appeler le lecteur à l'apitoiement sur leur condition, ou alors de grossir ou surévaluer les mérites de la prostitution, là où la prostituée a « réussi». La tendance dans le discours des prostituées est presque toujours d'aller dans un excès ou dans un autre. Au niveau le plus bas, le discours est plutôt celui de la souffrance, de la misère, ou alors l'attitude est défensive par rapport à une société qui les juge ou les rejette, alors qu'elle use de ses services, et qu'elles en sont le produit. Aux niveaux les plus élevés, il y a cette tendance à vouloir se blanchir, soit à en vanter les mérites en faisant étalage des fruits de cette activité. Pour beaucoup, elles (ou ils) se félicitent d'avoir pu se battre contre un destin qui les vouait à une condition sociale moins nantie; c'est avec fierté que l'on se vantera d'avoir su monnayer ses charmes. Nous étions assez gênées de devoir manœuvrer en évitant de suivre nos interlocuteurs dans l'un ou l'autre excès. La prostitution étant perçue comme un fait de société, les acteurs impliqués peuvent ne pas être les mieux placés pour analyser le fait. Notre avis aura été d'être à leur écoute pour nous en informer: savoir quel est le contenu de la prostitution et comment elle se déroule, quelles sont les personnes à qui elle s'adresse. Mais les personnes qui se prostituent ne détiennent pas toute la vérité sur la prostitution. Il existe une dimension supérieure au simple fait de livrer son corps à autrui contre de l'argent ou des avantages matériels. A la genèse de cette pratique, il y a un (ou des) besoin(s), et en-deçà il existe des mécanismes qui la dépassent. Nous avons aussi voulu éviter un autre écueil: étaler brutalement les réalités de la prostitution et plus précisément de la semi-prostitution, lui enlevant ainsi tout le charme de son côté officieux. Ce serait la présenter comme une plaie béante dont on aurait enlevé le pansement. En réalité, la société camerounaise s'accommode fort bien de sa plaie, mais veille à ce que son pansement reste bien en place. La culture camerounaise, - pour autant que l'on pourrait parler d'une culture camerounaise garde une tradition de pudeur, et fait de son mieux pour dissimuler ses nouveaux côtés « indignes». La vérité est que le « pansement» est pratiquement comme soudé à la plaie,

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et le reste du corps continue de fonctionner malgré cette blessure. Nous n'avons pas voulu mettre comme à nu cet échange vénal, alors que toute la société tente avec force artifices de le garder loin de la vulgarité, tout au moins dans le principe. Nous ne violerons donc pas non plus ce côté pudique de la prostitution en en faisant une peinture crûe. Ce serait comme livrer en spectacle ce type de sensualité vénale à la délectation de tous ceux qui se refusent à s'y aventurer, de peur de se «salir », ou de s'y reconnaître, quelque part dans leur être profond. Nous avons renoncé à ce type de romantisme qui exploite le vécu des uns et des autres pour le bonheur de quelques assoiffés d'insolite, des «voyeurs» en réalité. Loin de vouloir nous esquiver et en rejeter la responsabilité sur les seuls acteurs, nous avons voulu, tout en la décrivant, ressituer la prostitution dans l'ensemble de la société. D'abord décrire le phénomène, puis dans un second temps, en chercher l'explication dans le système de valeurs, la mentalité prévalant au Cameroun. Ce sujet peut s'inscrire dans un champ plus vaste, sur le plan spatial. Nous pensons notamment à la prostitution des jeunes Camerounais en France et en Europe, qui connaît aussi un développement certain ces dernières années, aussi bien chez les étudiants que chez les professionnel(le )s. De même cette prostitution n'est pas seulement observable au Cameroun mais à l'échelle du continent. Pour notre part, nous nous limiterons à la ville de Yaoundé, compte tenu de nos moyens. Mais notre analyse peut s'étendre au niveau national. S'agissant de l'enquête proprement dite, nous avons observé, interrogé, administré des questionnaires, que nous présenterons en annexe. Nous avons eu également recours, là où le contact direct n'était pas possible, à des renseignements de seconde main (que nous tenions souvent de personnes proches de l'intéressé, ou de propos tenus par la personne à diverses occasions). Ceux-ci n'ont pas connu de changements vraiment importants. Par contre, peut-être y aurait-il lieu de modifier les données en ce qui concerne les cadeaux offerts et les sommes d'argent brassées dans les circuits prostitutionnels, car le coût de la vie augmentant, et l'inflation galopante 7

aidant, le prix à payer pour s'offrir les services d'une prostituée est plus élevé qu'il y a cinq ans. A titre d'exemple, il est beaucoup plus courant de nos jours, dans le cadre de la semi-prostitution, qu'une étudiante ou une salariée se voie offrir un voyage en Europe, du mobilier, et même un véhicule. Le pouvoir d'achat des catégories sociales les plus élevées a aussi - et il faudrait le rappeler - augmenté, ce qui explique en partie cette croissance dans les revenus des prostituées. Cependant l'analyse du phénomène n'est pas caduque. L'enquête ne s'est pas déroulée sans problèmes, et nos statuts de femme et d'étudiante, contrairement à ce qu'il y aurait lieu de s'imaginer, ont constitué pour nous des obstacles, pour ne citer que ceux-là. Les femmes nous ont souvent considérée comme
«

l'autre », qui venait en intruse s'ingérer dans leur vie,

en voulant exploiter ce qu'elles avaient de plus précieux, leur vécu à elles, alors qu'elles n'avaient pas toujours eu l'occasion de poursuivre des études, même lorsqu'elles le souhaitaient. Ou encore, nous les avons contraint à se faire violence, dans leur principe si cher de ne rien donner que contre un paiement. Parce qu'à ce moment, nous étions en train de collecter des renseignements gratuitement. Nous nous sommes plus d'une fois entendu demander, ou alors, rapporté par l'un de ceux qui nous ont aidé à administrer les questionnaires: «Tu vas me donner quoi? » ; ou alors

des réflexions du type: « Tu me perds mon temps; est-ce
que tu vas me le payer?» Et ceci aussi bien chez les professionnelles que chez les semi-prostituées, nos camarades étudiantes notamment. Quelquefois, cette contrepartie était directement demandée avant même que commence tout entretien. Nous avons évité, autant que faire se peut, ce climat d'affaires qui faussait le rapport de l'un à l'autre. Nous avons eu aussi à faire face à une attitude d'hostilité ouverte, lorsque le sens de notre démarche n'était pas bien compris. Ou alors c'était la méfiance, la suspicion: nous avons été prise pour un agent de la police ou des impôts. Le statut de femme a aussi été un blocage auprès de nos interlocuteurs masculins qui se prostituaient. La société camerounaise, au-delà des discours ouverts et l'européani8

sation des mœurs, reste fondamentalement traditionnelle en ceci que l'homme est toujours considéré premier devant la femme, pour ne pas dire supérieur à elle. TI était alors ardu de faire parler les hommes sur un sujet qui les diminuait : dépendre financièrement d'une femme est humiliant pour l'amour-propre d'un mâle. Se faire interroger sur ce sujet par une femme blesse encore plus leur amour-propre. Nous avons donc dû nous solidariser au maximum de ceux avec qui nous travaillions, nous identifier à eux, pour être acceptée, ce qui n'était pas toujours facile. Ceci étant, nous avons surtout voulu inciter tout un chacun à y réfléchir, et nous nous adressons aussi bien à l'universitaire, qu'à tous, d'où la forme allégée dans le style et la méthode. Ceci était un risque à prendre, et peut-être l'universitaire devra-t-il nous passer les détails de la rigueur dans l'analyse des données. Peut-être aussi le lecteur non averti nous reprochera-t-il d'avoir intellectualisé à un niveau ou à un autre? Nous souhaitons cependant que cet ouvrage interroge, ou mieux nous fasse découvrir sous un nouvel éclairage la réalité prostitutionnelle, mais que quelque part en vous, la prostitution vous interpelle. Le terme prostitution ou prostituée est rendu par plusieurs expressions au Cameroun en langage argotique ou courant. Le terme générique pour la prostitution est le

mot « njooh », qui peut être traduit par l'adjectif gratuit,
Le fait de se prostituer est « faire du njooh» ; de même la personne qui paie les services d'une prostituée, services réels ou escomptés, est appelée un « njooh ». Le mot est d'ailleurs beaucoup plus utilisé dans le cadre de la semi-prostitution que dans celui de la prostitution pure. TI y a à l'origine, dans le mot, une idée de gratuité, sous-entendue par le fait qu'une relation sexuelle ne coûte rien, ou presque rien, à la personne qui se donne. Et ceci parce que dans l'esprit du camerounais, avoir une relation sexuelle n'est pas considérée comme un travail, à proprement parler. Les prostituées femmes sont désignées sous plusieurs noms; nous en citerons quelques-uns. Les professionnelles sont depuis bien des années appelées «bordelles », ou ou l'adverbe gratuitement.

aussi rendu par le même terme:

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putains, ou encore «filles de rue », en référence aux lieux où se déroulaient traditionnellement ces activités. Plus récemment, sont apparus les mots «mbock», ou encore « pirate», surtout utilisés dans le milieu des jeunes. Les cercles plus aisés et la catégorie de personnes plus âgées utilisent des mots en rapport avec une liaison, ou une personne: maîtresse, ou, un peu plus sympathique encore, « ami(e) ». Ceux-ci sont moins chargés de connotations méprisantes, tout comme l'expression: «sortir avec...» à laquelle on rajoute souvent: «... pour de l'argent ». C'est le lieu de voir aussi de manière plus précise qui pour nous peut être considéré comme se prostituant. Avant de le faire, nous préciserons que nous parlerons souvent de prostituée, au féminin, parce que le terme est plus usité à ce genre qu'au masculin, mais en le faisant, il s'agira indifféremment de l'un ou l'autre sexe. Pour les garçons, nous n'avons pas trouvé, dans le langage courant, de terme spécifique, et la réalité camerounaise ne nous permet pas d'utiliser des expressions du type : « gigolos» sans la trahir. Il faut dire que la prostitution masculine, bien qu'existant depuis plusieurs années en Occident, est un phénomène très récent en Afrique. Nous allons à présent définir des caractéristiques observables pour distinguer le phénomène de toute activité similaire. Le mot prostitution vient du verbe prostituer, qui signifie dégrader, avilir par un usage autre que celui auquel l'objet est normalement destiné. La prostituée serait, selon le Dictionnaire encyclopédique Larousse, une «femme débauchée, qui se livre à quiconque la paie ». S'arrêter à cette définition ne nous avancerait pas beaucoup, dans la mesure où la notion de débauche est très relative, et qui plus est, teintée d'une connotation morale subjective. L'idée de débauche est liée à un système de valeurs donné, système variant dans le temps, d'une société à une autre; et nous nous trouvons, faut-il le rappeler, dans le contexte camerounais. La première caractéristique est la présence de rapports sexuels entre deux ou plusieurs partenaires. Ces rapports, dans les textes anciens évoquant le phénomène, sont de nature hétérosexuelle. Aujourd'hui, les formes en sont plus variées avec l'homosexualité où deux individus du

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même sexe se trouvent en présence -, et les partouzes, où au moins deux acteurs évoluent dans la même pièce, avec, à l'occasion, échange de partenaires. Cette condition est la première: la présence de rapports sexuels. Mais il faut lui ajouter une seconde, la plus déterminante, à savoir la rémunération, qui la différencie de tout autre type de rapports sexuels. La prostituée offre ses services sexuels contre paiement. Mais si la rémunération est une récompense qui intervient suite à un travail ou en échange pour un service rendu à autrui, nous nous heurtons à un obstacle. En analysant objectivement les situations dans lesquelles peuvent avoir lieu des rapports sexuels volontaires, nous constatons qu'il y a toujours rémunération. Ceci est, certes, une constatation brutale, mais à y regarder de plus près nous nous plions à l'évidence: il y a toujours, après une relation sexuelle se déroulant dans des conditions normales, une rémunération d'ordre physique, sentimental, moral, ou encore matériel. Ainsi, les deux amoureux échangeront des étreintes dans le but d'assouvir un besoin physique, ou d'exprimer leur estime, leur attachement mutuel. S'il n'y a pas d'incident, ils éprouveront une réelle satisfaction, la joie d'avoir assouvi un désir, une envie, ou d'avoir réjoui le partenaire. Le jeune pubère ou la jeune fille peut également réaliser un acte sexuel pour tester ses aptitudes, ou affirmer sur ce plan sa féminité. On ne saurait mesurer, faute de disposer d'instruments adéquats, ce type de rémunération d'ordre psychologique, mais qui n'en sont pas moins négligeables. Nous en connaissons l'importance au niveau de la formation de la personnalité des individus, et du caractère. Dans le. même ordre de rémunération, nous incluons ceux qui ont des relations sexuelles par souci d'équilibre affectif ou physiologique. Nous connaissons les thèses classiques en psychanalyse, et notamment celles de Sigmund Freud, qui développent l'idée suivant laquelle des refoulements sexuels répétés provoquent des frustrations, et des troubles psychologiques plus ou moins grave.s. La rémunération dans ce cas serait le maintien de cet équilibre de base. Autre cas, peut-être poussé à l'extrême, est celui de l'épouse se donnant à son mari. En dehors du plaisir qu'elle pourrait ou non éprouver au cours de l'acte sexuel, il y a
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rémunération dans la satisfaction d'avoir accompli un devoir: une obligation morale envers le conjoint et envers la société (le droit camerounais en fait cas, dans les conditions à remplir pour qu'un mariage soit consommé). Il y a donc toujours, dans un cas ou dans un autre, rétribution, dans toute relation sexuelle se déroulant dans des conditions normales (nous excluons les cas de viol, de contrainte physique ou psychologique). La rémunération est de nature physique, affective, morale ou matérielle. Nous devons donc préciser que la prostitution est un contrat dans lequel la partie donnante offre ses charmes sexuels contre une rémunération matérielle. Nous incluons dans la rémunération tout ce qui se rapporte aux objets, directement ou indirectement. TI s'agit soit d'argent, soit de produits en nature, mais aussi tout ce qui a trait aux nécessités de la vie, à la sécurité matérielle ou au bien-être de l'individu. Il peut s'agir ici de promotion sociale, d'élévation du niveau de vie, ou de tout autres biens. Seule la personne livrant son corps à autrui contre rémunération matérielle se prostitue. Il faudrait aussi, pour parler de prostitution, qu'il y ait un contact établi entre les deux parties. Les deux partenaires prennent donc un engagement explicite ou tacite, l'un de payer, l'autre de se donner. Au niveau le plus bas de la prostitution, cet engagement est clair, et les clauses sont établies verbalement dès le premier contact, avec le tarif et les modalités de la « passe». Au fur et à mesure que l'on s'élève dans l'échelle catégorielle des prostituées, l'engagement est tacite. Nous voulons souligner ici le fait qu'il y a une attente consciente de rémunération de la part de la prostituée, ou de celui qui se prostitue. Ce contact revêt un caractère commercial, avec comme priorité le profit. Le principe est donc ici que la personne se prostituant relègue ses sentiments au second plan, laissant le gain matériel primer sur le reste. Elle ne fera ainsi pas cas du physique de son partenaire, ni de son tempérament, de sa situation familiale ou toute autre considération que le gain, pour se donner. Son seul souci est le salaire. Cette idée est présente et bien rendue par tous les adages populaires se rapportant à la prostitution au Cameroun. Nous en citerons quelques-uns. 12

expression en « pidgin» I signifiant: donne et prends. Elle

La règle d'or de la prostitution est: «give and take »,

s'adresse au client qui d'un côté donne son argent, et de l'autre, bénéfice des services qui lui sont offerts. On notera ici la brièveté de l'expression, et le ton sec qui est utilisé en la déclinant, qui rendent bien la froideur de l'acte, le climat d'affaires régnant, qui laisse bien peu de place aux sentiments. Pour d'autres, la prostituée est celle qui sans regarder le client, lui dit: «Money hand, back for

ground» ; ce qui signifie en pidgin: « Argent à la main,
dos au sol» (le sol désigne ici ce qui tiendrait lieu de lit, car dans les débuts de la prostitution, la prostituée disposait d'un mobilier assez sommaire, qui pouvait se limiter à une natte ou à un matelas posés par terre). On voit aussi dans cette expression avec quel automatisme le mécanisme est déclenché, l'argent mettant tout en marche. Dans le principe, la prostituée ne s'en tient qu'à la poche de son client. Cependant, nous pourrons constater que dans le cadre de la semi-prostitution - c'est-à-dire quand la prostitution n'est pas la seule activité de l'intéressé(e), ou la seule source de revenus - il Y a bien souvent, un tri qui est fait au niveau des partenaires. Et si ce tri est fait suivant le critère prioritaire du pouvoir d'achat, il est aussi mû par des critères très subjectifs tels que le physique, la réputation, le milieu social d'origine, pour ne citer que ces aspects. Cette nuance était à préciser. Pour l'instant, nous terminerons de citer les différentes caractéristiques définissant la prostitution au Cameroun par la fréquence des rapports de cette nature. TI serait à notre avis abusif de taxer de prostituée une personne n'ayant ce type de rapports sexuels qu'une fois l'an. Exceptés les cas particuliers où les possibilités matérielles de consommer l'acte sont très limitées, (cas de disponibilité dans le temps ou l'espace, ou cas d'impotence physique) le critère de la régularité est important. Pour considérer une personne comme une prostituée ou une semi-prostituée, il faudrait que celle-ci se livre habituelle1. Le pidgin est une sorte d'anglais déformé, auquel on a ajouté des termes empruntés aux langues locales, et transformé des mots anglais. C'est l'équivalent du «Broken english» utilisé dans les anciennes colonies anglaises en Asie. Le pidgin est de nos jours une langue commerciale et véhiculaire. 13

ment à ce type d'activité. Il serait difficile pour nous de donner une moyenne, mais ces rapports doivent être répétés. Notons aussi qu'il n'est pas indispensable que le partenaire soit le même. Pour nous résumer, nous pouvons définir comme se prostituant toute personne consentant habituellement à avoir des rapports sexuels avec un ou plusieurs partenaires s'engageant à la payer. Il est déjà établi que l'objectif premier est la rémunération matérielle.

J.G. Mancini 2, il Y a quelques années, avait proposé
la définition suivante: «La prostitution est le fait, pour une femme de pratiquer, contre rétribution, librement et sans contrainte, alors qu'elle ne dispose d'aucun autre moyen d'existence, des relations sexuelles habituelles, constantes et répétées, avec tout venant et à la première réquisition, sans choisir, ni refuser son partenaire, son objet essentiel étant le gain et non le plaisir» 3. Par rapport à notre définition, il existe des différences portant sur trois points. Le premier est le sexe des intéressés: la prostitution engage l'un et l'autre sexe. La seconde précision est que les personnes qui se prostituent disposent quelquefois - comme nous le verrons dans le cadre de la semi-prostitution de revenus provenant d'autres sources. Le troisième point de différence porte sur le choix du partenaire de la prostituée. Au Cameroun, même au niveau le plus bas de la prostitution, les femmes opèrent en «indépendantes », c'est-à-dire qu'elles ne doivent pas verser leurs revenus à un souteneur, à un «mac ». Donc la prostituée garde encore cette liberté théorique de choisir son client. Il y a certes parfois la nécessité pécunière du moment qui la prive dans la pratique de jouir de cette liberté, mais cette dernière peut toujours être vécue; elle est théoriquement valable. Ceci n'est pas le cas en Europe où la plupart des prostituées professionnelles travaillent

sous le contrôle d'un souteneur, et à son profit. Les « indépendantes» étant l'exception 4.
2. J.G. Mancini, Prostitution et proxénétisme, P.U.F., Paris, 1965. 3. Idem. 4. Cf. à ce sujet l'ouvrage sus-cité, ou encore les suivants: Marc Oraison, La prostitution, ...et alors, Editions du Seuil, Paris, 1979. Germaine Aziz, Les chambres closes, Stock, Collection « Ellesmêmes », Paris, 1980 (roman).
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Nous revenons à présent sur une originalité que présentent plusieurs pays africains et en voie de développement, mais qui est d'une envergure moins importante dans les pays occidentaux: la semi-prostitution. Elle est le lot de personnes qui dans la vie courante sont engagées dans une activité autre que celle de la prostitution, et mènent de front les deux, simultanément ou à titre secondaire. Il s'agit d'étudiants, d'employées de maison, de bureau, ou encore travaillant au sein d'établissements en rapport direct avec la prostitution: les bars, dancings, hôtels. L'activité d'employée ou de propriétaire de débit de boisson, ou de maison de restauration communément appelées « chantiers» 5 peut avoir été ou non la première. Elle peut parfois servir de couverture par rapport à l'activité principale qui est la prostitution. Dans certains cas, la prostitution n'est qu'une activité secondaire ou ponctuelle. Nous avons eu l'occasion de rencontrer des étudiantes pour lesquelles le statut d'étudiante ou le diplôme était un atout de plus pour mieux exercer dans leurs activités prostitutionnelles. Nous avons entendu une fois faire cette réflexion, et rapporterons celle d'une étudiante en troisième cycle: «L'école ne paie pas, quand on veut avoir beaucoup d'argent. Mais quand on a des diplômes, on ne se fait pas aborder par n'importe qui, et les gens sont obligés d'y mettre le prix...» Pour cette jeune fille, elle n'envisageait pas de faire une carrière normale en rapport avec ce diplôme, car elle trouvait que c'était se battre pour un salaire de « misère», et considérait son activité parallèle de prostituée comme prioritaire par rapport au reste. Le diplôme faisait tout simplement monter les tarifs. La semi-prostitution estudiantine touche également les jeunes hommes qui, à l'occasion, plaisent à une dame
5. Il s'agit d'une forme de commerce presque toujours non déclaré, mené le soir dans des maisons ou villas aménagées à cet effet, dans lesquelles sont vendus poissons et poulets cuits à la braise, ou gibiers, servis avec des boissons achetées aussi sur place. Ce sont des lieux très fréquentés par les jeunes, célibataires et mariés - sans leurs épouses -. Ces lieux sont très indiqués pour faire des rencontres intéressantes, dans le cadre de la semiprostitution, car la clientèle est sélectionnée d'office par les prix des denrées, qui ne sont pas à la portée de tout un chacun. En général, il y a toujours aux côtés de la patronne des serveuses ou amies, qui au-delà de la nourriture, peuvent s'offrir pour obtenir quelque argent. 15