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La question familiale en europe

336 pages
L'Union européenne aura-t-elle sa “famille unique “comme elle aura sa monnaie unique ? non bien sûr ! on ne change pas la famille par décret... mais néanmoins, on observe un progressif rapprochement des idéaux familiaux. Cela n'exclut pas la diversité de la mise en oeuvre de cet idéal selon les traditions nationales. Cela n'exclut pas non plus la diversité des politiques publiques en faveur de la famille. Avec l'aide des meilleurs spécialistes européens et internationaux, ce livre analyse cette double diversité, en partie contradictoire, à partir de dossiers portant aussi bien sur la question de la fécondité, la solidarité entre les générations, les rapports sociaux de sexe, l'égalité et la conciliation, le bien de l'enfant, les suites du divorce...
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LA QUESTION FAMILIALE EN EUROPE

Secrétariat de rédaction: Natbalie JEAN-ALExIs Traduction: Sarah HIu.coAT-NAlLETAMBY Natbalie JEAN-ALExIs Nathalie LIKHITE Christine TOMBOY Secrétariat: Catherine COULOMBŒR

Cet ouvrage

a bénéficié

du soutien

de :

la Direction Générale de l'Emploi, des Relations Industrielles et des Affaires Sociales (Commission européenne) la Caisse Nationale des Allocations Familiales (France) la Direction de l'Action Sociale (Ministère du Travail et des Affaires Sociales, France) la Direction de la Population et des Migrations (Ministère de l'Aménagement du Territoire, de la Ville et de l'Intégration, France)

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4975-1

Jacques COMMAILLE, François de SINGLY (sous la direction)

La question faDliliale en Europe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Autres ouvrages publiés
Par Jacques CommaiUe: Le Divorce en France: de la réforme de 1975 à la sociologie du divorce, La Documentation Française, Paris, 1978. Familles sans justice? Le droit et la justice face aux transformations de lafamille, Le Centurion, Paris, 1982. La Loi et le nombre. Changements législatifs et évolution de la divortialité (en collaboration), Presses Universitaires de France - INED, Paris, 1983. Familles, interventions et politiques. Nouvelles régulations sociales? (dir.), Annales de Vaucresson, 27, 1987. Normesjuridiques et régulation sociale (dir. avec F. Chazel), Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1991. Les Stratégies des femmes. Travail, famille et politique, La Découverte, Paris, 1993. L'Esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique du droit, Presses Universitaires de France, Paris, 1994. Politique des lois en Europe. Lafiliation comme modèle de comparaison (dir. avec L. Assier-Andrieu), Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1995. Misères de la famille, question d'État, Presses de Sciences Po, Paris, 1996. Par François de Singly: Fortune et infortune de la femme mariée, Presses Universitaires de France, Paris, 1987 (quatrième édition revue et remaniée, 1996). Gens du privé, gens du public (avec C. Thélot), Dunod, Paris, 1989. Lire à douze ans, Nathan, Paris, 1989. La Famille: l'état des savoirs (dir.), La Découverte, Paris, 1991. Affaires de famille, affaires d'État (dir. avec F. Schultheis), Éditions de l'Est, Nancy, Paris, 1991. L'Enquête et ses méthodes: le questionnaire, Nathan, Paris, 1992. Parents salariés et petites maladies d'enfant, La Documentation Française, Paris, 1993. Sociologie de la Famille contemporaine, Nathan, Paris, 1993. Identité, lecture, écriture (dir. avec M. Chaudron), Éditions du Centre Georges Pompidou, Paris, 1993. Le Soi, le couple et la famille, Nathan, Paris, 1996.

Introduction

LES RÈGLES DE LA MÉTHODE COMPARATIVE DANS LE DOMAINE DE LA FAMILLE LE SENS D'UNE COMPARAISON
François DE SINGLY* et Jacques COMMAllLE**

Oui ou non?

Oui et non

Répondre à ces deux questions

- La famille

européenne existe-

t-elle? La politique familiale européenne existe-t-elle? - constitue l'objectif de ce livre. Les meilleurs spécialistes ont été mobilisés pour répondre directement ou indirectement à l'une ou l'autre de ces interrogations. D'autres, avant nous, s'y sont déjà essayé et leur contribution est intéressante. Ils ont opté, souvent, pour une double réponse négative, estimant que les divergences l'emportent sur les convergences. Après examen des données, nous proposons un autre choix. Nous répondons «oui» à la première question et « non» à la seconde. La famille européenne existe, même si des différences sont perceptibles, alors que la politique familiale européenne n'existe pas, même si des ressemblances peuvent être repérées. Et c'est dans cette tension entre les deux niveaux que doit être pensée. repensée l'élaboration des principes d'une politique européenne. C'est ce dont traitera le chapitre de conclusion. Comment expliquer qu'à partir des mêmes données les conclusions puissent ne pas être semblables? Comment la lecture d'un tableau décrivant les comportements familiaux des pays européens peut-elle produire des divergences d'appréciation? Pour le comprendre, il faut réfléchir aux principes théoriques du travail comparatif. 7

Première règle: expliciter le modèle sous-jacent à la comparaison
TIfaut dès le départ poser les principes qui servent pour procéder à la comparaison. Contrairement aux apparences, le recours à la réalité, aux données observées ne suffit pas pour prendre parti. Un modèle théorique de référence est engagé dans toute comparaison. Ainsi, les travaux sur le choix du conjoint concluent souvent à l'existence d'une tendance à l'homogamie, c'est-à-dire au fait que les hommes et les femmes qui se marient ou vivent ensemble ont des traits communs: ils appartiennent plutôt au même milieu social et sont de même niveau culturel (par exemple, Girard, 1964). Cet énoncé n'est pas un constat de la réaIUé. Dans les faits, il Y a autant de mariages homogames que de mariages hétérogames (de Singly, 1987). Si les démographes ou les sociologues estiment que les hommes et les femmes se choisissent en fonction de leurs ressemblances, c'est parce qu'ils comparent les données observées au modèle hypothétique d'une société dans laquelle les mariages se feraient par hasard, sans effet de l'origine sociale ou du niveau culturel. Et c'est seulement en référence à cette société imaginaire (sans intervention du social) qu'ils concluent -le niveau observé d'homogamie étant supérieur à celui d'homogamie qui existerait dans une telle société - que les couples se forment selon le principe de l'homogarnie. Sinon, il n'est pas possible de conclure à la force des choix homogamiques. Or, dans bon nombre de travaux sur l'Europe le modèle de référence reste implicite. Les spécialistes font comme si l'on pouvait voir la vérité dans les données, comme si des faits pouvaient directement fournir la réponse à l'interrogation sur l'homogénéité de l'Union européenne. Ces travaux reposent sur le postulat selon

.

lequell 'Europe idéale existera lorsque tous les pays concernés
se comporteront de la même manière. Dès qu'une différence entre le pays A, le pays B, le pays C, etc. appartenant à l'Union européenne est enregistrée, il en est déduit que l'Europe n'a pas un degré de cohérence suffisant. Ces chercheurs croient se soumettre à l'épreuve des faits alors qu'en réalité ils testent un modèle d'union qui n'a aucune chance 8

d'être conîmné, en tout cas tel qu'ils l'éprouvent. TIpeut paraitre paradoxal de découvrir comment la procédure de validation de l'uruté européenne la plus fréquemment utilisée doit conduire, par construction, quasi-automatiquement à l'invalidation de I'homogénéité (sans que cela soit conscient de la part des spécialistes). Cela est tellement vrai qu'il suffit, au début d'un article centré sur cette question, de savoir comment les données sont construites pour connaI"treles conclusions! Comment est-ce possible? Un exemple permettra de le comprendre. Un enseignant de sociologie peut se demander si ses étudiants présentent des points communs, ne serait-ce que parce qu'ils ont choisi cette filière. S'il mène une enquête auprès de ces dertùers, il observera avant tout des différences; et il sera tenté d'en conclure l'hétérogénéité de son public, avec raison. Cette démarche est comparable à celle de bon nombre de travaux sur l'Europe. Elle n'est pas fausse en soi, mais il faut souligner, ici encore, que les résultats pouvaient être prédits dès le début de l'enquête. L'enseignant de sociologie aurait pu procéder autrement, en effectuant une enquête auprès d'étudiants de sciences, de lettres, de droit, et pas seulement auprès des apprentis sociologues. Ses résultats feraient alors apparaître un degré d'homogénéité de ses étudiants de sociologie beaucoup plus élevé que lors de la première enquête. Sans matùpulation des données, chacune de ces deux enquêtes fourtùt une image différente de la réalité. Certains éléments de leur identité sociale distinguent les étudiants de sociologie des autres étudiants, et certains traits individuels leur permettent de se différencier entre eux, à l'intérieur même de leur groupe. Dans la vie ordinaire, de tels résultats ne surprennent pas : une grandmère estimera que ses petits-enfants ont bien des points communs, un air de famille, ce qui ne la conduira pas pour autant à les confondre. Pour l'Europe - toutes choses étant égales par ailleurs - c'est la même chose. Reterur une comparaison limitée aux pays membres de l'Uruon européenne, c'est adopter, consciemment ou non, une position qui privilégie les différences, et donc les traits qui distinguent les nations entre elles. Ceux qui procèdent ainsi - c'est-à-dire qui déduisent des différences observées à l'intérieur du groupe des nations européennes l'hétérogénéité de l'Union - présupposent, en revanche, sans discus9

sion que la famille française, la famille anglaise, la famille allemande, la famille italienne, etc. existent puisqu'ils prennent un indicateur par pays pour effectuer leur comparaison. Or, s'ils réglaient autrement leur lunette d'observation, ils se rendraient compte que le chiffre pour un pays masque des différences aussi grandes que celles observées entre les pays membres de l'Union! La famille française est une aussi grande illusion - une aussi grande réalité - que la famille européenne. Tout dépend donc du point de vue, de la distance choisie pour comparer.

Deuxième règle: établir la bonne distance d'observation C'est Georg Simmel, un grand sociologue allemand, qui a introduit la notion de «distance variable ». Il explique pourquoi il faut rompre avec la simplicité de l'assertion selon laquelle l' existence de différences démontre l'inexistence de l'unité au sein de laquelle ces différences ont été observées. «Lorsque nous voyons un objet spatial à deux, cinq, dix mètres, nous en avons chaque fois une autre image, qui n'est "juste" chaque fois que dans chaque cas déterminé et qui peut donner lieu dans ces limites à des erreurs. Si, par exemple, nous considérons un tableau à distance de plusieurs mètres alors que nous l'avons contemplé auparavant en détail dans une de ses parties, la nouvelle vision sera totalement déformée et faussée - bien qu'à partir de notions superficielles on puisse estimer que la vue détaillée soit plus "vraie" que le tableau vu de loin» (Simmel, 1970). Ce principe de la distance variable, évident dès qu'il est explicitement énoncé, peut avoir des conséquences immédiates. Il contraint (devrait contraindre) tout chercheur à énoncer dès le départ de sa recherche les choix qu'il effectue. Si, en se posant les

questions du type de celles que pose le présent ouvrage, il compare les pays européens entre eux, il ne doit pas faire croire à un quelconque suspense, la réponse est contenue dans la méthode de travail. La force des différences s'imposera. Il ne faut jamais oublier que les méthodes d'analyse des données traquent les différences et savent toujours en repérer. 10

Prenons l'exemple de la proportion de mariages religieux, ou suivis d'une cérémonie religieuse, en Europe (Dittgen, 1994). Les données montrent nettement des variations: à un pôle, certains pays ont des taux de plus 80 %, à l'autre, d'autres des taux inférieurs à 50%. Des différences de l'ordre de trente points peuvent difficilement passer pour non significatives. A chaque indicateur d'un comportement domestique correspondent des variations. Louis Roussel en apporte la démonstration dans son article «La famille en Europe occidentale: divergences et convergences» (1992). A la lecture des données démographiques, il conclut ainsi: «Au bout du compte, les écarts observés entre pays sont trop nets pour que l'on puisse parler d'une unité même relative de l'Europe occidentale. Dans le domaine des comportements familiaux, l'Europe des familles est plutôt un manteau

d'Arlequin. »
Pour que le test de l'homogénéité des pays membres de l'Union européenne, du point de vue des affaires - privées ou publiques de famille, soit le plus probant possible ne devrait-il pas inclure d'autres pays? C'est ainsi que procède Jean-Paul Sardon (1992), pour la primo-nuptialité, par une analyse hiérarchique des proximités, méthode qui clive l'ensemble en deux sous-groupes, euxmêmes ensuite scindés en d'autres sous-ensembles. S'appuyant sur des données portant sur vingt et un pays de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, l'auteur observe que «la distinction principale recoupe presque parfaitement celle des systèmes politiques ; seule la Belgique fait exception en figurant avec le groupe des démocraties populaires». D'un côté l'Ouest, de l'autre l'Est. Les clivages de deuxième et de troisième degré montrent, puisqu'ils servent à différencier le second sous-groupe, que les pays de l'Est sont plus hétérogènes (pour ce critère) que les pays de l'Ouest. Cette analyse permet donc, en hiérarchisant les coupures qu'elle opère, de conn3.lùe la réalité, à un moment donné, du regroupement étudié. Comparativement à l'Europe de l'Est, l'Europe de l'Ouest existe - aujourd'hui plus qu'hier - du fait de la concurrence plus forte entre le concubinage et le mariage. Pour répondre à la question initiale sur le singulier ou le pluriel de la famille européenne, il ne suffit donc pas de repérer l' existence, dans la réalité, d'une homogénéité ou d'une hétérogénéité 11

des formes de la vie familiale (ou de la politique familiale) selon les pays membres de l'Union européenne. TIfaut prendre une distance suffisante pour être cenain de ne pas être trop sensible aux détails qui interdisent d'appréhender le sens du tableau. Imaginons que le démographe compare les indices de fécondité des pays de l'Union européenne non plus entre eux, mais en les rapprochant de ceux de l'ensemble du monde. Les variations européennes changent de sens; elles apparaissent minimes, en comparaison des indices enregistrés dans cenains pays d'Afrique ou d'Asie. Les mêmes chiffres qui, dans le cadre de la première lecture, donnaient une impression d'hétérogénéité, deviennent presque homogènes dans le cadre de la seconde lecture. Vu sous un autre angle, le manteau ne semble plus appartenir à Arlequin! Voir l'Europe de près, de très près, déforme la perception d'ensemble, et rend le spectateur suttout sensible aux différences qui subsistent. L'histoire de l'art ne pourrait pas proposer des catégories - comme celle de l'impressionnisme, du cubisme, des fauves - si elle cherchait à rendre compte des différences entre chaque peintre, entre chaque tableau de chaque peintre. Elle prend du recul. C'est ce que nous avons fait dans cet ouvrage, en proposant trois regards éloignés: les familles européennes vues du Japon (grâce à Tadaki Matsukawa), des États-Unis (grâce à Kara M. Andersen) et de l'Australie (grâce à Don Edgar; dans ce pays, existe une solide sociologie de la famille). Comme l'historien de l'art, qui ne se contente pas de créer des catégories et qui cherche aussi à décrire l'originalité de chacun des peintres composant telle ou telle école - pourquoi confondre Georges Braque et Picasso par exemple? -, le sociologue ou le démographe de l'Europe peut disposer des deux visions. La vue de loin constitue un suppon indispensable pour la compréhension de la spécificité, éventuelle, de l'Europe, et pour la définition des décisions politiques qui peuvent être prises. Georg Simmel mérite d'être écouté lorsqu'il refuse de considérer a priori la vision de près comme plus juste. Pour lui, il est impossible de hiérarchiser en soi des distances à l'objet: «La seule différence vient de ce qu'elles répondent à des intentions différentes de la connaissance, qui correspondent à une vision à partir de distances différentes.» Tout dépend des objectifs, explicites ou non, du 12

spectateur, du scientifique, du politique. La vue de près est plus utile pour suivre l'évolution des comportements et des décisions politiques, pour juger l'efficacité de ces dernières. Le chapitre sur les caractéristiques du travail des femmes de Linda Hantrais relève davantage de cette vision. Les deux distances sont d'autant plus nécessaires que le travail scientifique a pour fonction d'être utile au travail politique et administratif, beaucoup plus sensible aux différences nationales et donc à la vision de près. L'élaboration de la politique européenne repose toujours en dernière instance sur des logiques nationales (notamment du fait des négociations politiques).

Troisième règle: théoriquement

procéder à des comparaisons

significatives

Quelle que soit la distance choisie, une énigme subsiste. Comment savoir si les différences observées méritent attention? En effet, celles-ci n'ont pas toutes le même statut, certaines pouvant être considérées comme secondaires, d'autres servant au contraire de fondement au groupe ou à la catégorie. Il faut, pour prendre la décision, disposer de critères de pertinence. Appliquée à notre objet - la famille et la politique familiale européennes -, une telle règle conduit à expliciter une hiérarchisation des différences: par exemple, le fait qu'en Allemagne les conjoints dorment dans des lits séparés alors qu'en France, depuis la fin du XIX"siècle, le mari et l'épouse tiennent à faire lit commun (Nouvel, 1995) est-il un signe de la dualité des formes de la vie conjugale entre ces deux pays? Ou est-ce, au contraire, un indicateur secondaire qu'un spectateur éloigné n'aurait pas vu, qu'un politique estimerait ne pas devoir être retenu? En reprenant le travail de Louis Roussel (1992), on constate que la «typologie des familles européennes» est construite selon les critères suivants: la fécondité, la nuptialité, la divortialité, les naissances hors mariage, la cohabitation. Quatre des cinq indicateurs utilisés - avec la nuptialité (Ie fait de se marier), la divor13

tialité, les naissances hors mariage (désignant le plus souvent aujourd'hui des naissances dans le cadre de couples cohabitants), la cohabitation - renvoient à la dimension institutionnelle de la vie familiale, au rapport que les hommes et les femmes ont au mariage. Cela signifie que les différences sont mises en ordre en référence à un modèle sous-jacent: celui d'une famille définie avant tout par le mariage. Pourquoi d'autres dimensions sontelles absentes de la typologie, notamment celles qui sont constitutives des fonctions sociales de toute famille: la régulation des rapports entre les sexes (l'évolution de la division du travail entre les hommes et les femmes apparaît, curieusement, dans les variables externes à la famille), la régulation des rapports entre les générations (Lévi-Strauss, 1971; Héritier, 1981)? La dimension «rapport à l'institution», importante sans aucun doute, ne peut pas, à elle seule, servir à approcher la famille; rien ne dit que les variations observées sur ce point peuvent être généralisées à l'ensemble des autres dimensions de la vie domestique. Cette règle est difficile à respecter. Comme pour tout principe méthodologique, il faut accepter quelques arrangements, à moins de s'interdire toute comparaison. En effet, comparer présuppose que le sens de l'indicateur soit identique dans les différents groupes (en l'occurrence, dans les différents pays) étudiés, ou aux différents moments de l'observation. Or rien ne garantit jamais la stabilité de la signification d'une donnée (1). Comme le souligne Jean-Claude Passeron (1991), le raisonnement en termes de «toutes choses étant égales par ailleurs» ne peut pas être mené jusqu'au bout, le langage des variables étant trompeur puisque la forme et la force de leurs relations dépend pour une part du contexte. C'est pourquoi la sociologie ne peut s'appuyer que sur un raisonnement spécifique, une sorte de «"va-et-vient" entre contextualisation historique et raisonnement expérimental ». Franz-Xaver Kaufmann réclame ici une exigence comparable pour les recherches comparatives internationales, qui ne doivent pas se soumettre trop vite aux apparences des catégories (faire
comme si les politiques familiales, les familles monoparentales,

avaient un degré d'existence identique dans tous les pays membres de l'Union européenne).
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Cas par cas, il faut s'interroger sur la pertinence d'utiliser tel ou tel indicateur. C'est ainsi que le modèle traditionnel occidental, défini par un âge élevé au mariage et par un fort taux de célibat, peut sembler, après une période de déstabilisation, être réactivé puisque dans les nouvelles générations, peu se marient et peu se marient jeunes (Sardon, 1994). Ce serait une erreur que de se fier uniquement aux chiffres; il ne s'agit pas d'un «retour», d'un mouvement de balancier. L'attraction de la vie conjugale s'est d'abord traduite par une diminution de l'âge au mariage (entre les années 1950-1970), et ensuite par son augmentation, les jeunes ayant désormais, grâce à la cohabitation, accès à cette vie à deux (soit repoussant le mariage, soit même ne contractant pas alliance). On peut penser que la période actuelle ressemble à la période précédente, seul change le rapport, distant, à l'institution matrimoniale, alors que demeure constant le désir, pour l'ensemble des individus, de vivre en couple (Kaufmann, 1993). On pourrait également prendre le cas de la fécondité dont les données sont fréquemment interprétées comme si leur sens était évident. Là encore, le détour théorique n'est pas effectué, au détriment d'une démarche qui repose sur «les chiffres qui parlent d'eux-mêmes». Ainsi, dans certaines comparaisons européennes (par exemple, Hantrais, 1992) le nombre d'enfants réel ou souhaité est pris comme indicateur de l'attachement aux enfants de la part des parents. Plus le nombre d'enfants est grand, plus les pères et les mères montreraient un intérêt pour l'enfant. Un grand historien français, Philippe Ariès, dans Histoire des populations françaises (1971) et dans L'Enfant et la vie familiale sous l'ancien régime (1960), estime au contraire que le nouveau rapport à l'enfant, le sentiment de l'enfance (nés à partir du milieu du XVIIIesiècle) se traduisent par une diminution du nombre d'enfants dans la famille. La centration sur l'enfant s'inscrit, en particulier, dans une contraction de la taille de la famille. Les conclusions des comparaisons sont fortement dépendantes des options théoriques retenues, c'est pourquoi ces dernières doivent être explicites afin d'éviter l'impression d'accès direct à la réalité.

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Quatrième règle: procéder à des comparaisons significatives statistiquement
D'autres travaux comparatifs ne souffrent pas du manque d'attention portée au sens théorique des indicateurs. C'est le cas notamment de ceux d'Emmanuel Todd. Pour ce chercheur, les formes contemporaines de la famille - et, qui plus est, bon nombre de comportements non familiaux - portent trace des formes antérieures d'organisation domestique. Peuvent être dessinés quatre portraits de famille en combinant deux traits: soit le libéralisme ou l'autoritarisme des relations entre les parents et les enfants, soit l'égalitarisme ou le non-égalitarisme des relations entre les frères et les sœurs (1990). La notion d'autoritarisme est approchée par un indicateur, la corésidence des générations: «Une proportion élevée de ménages comprenant trois générations est un indicateur sûr de l'existence d'un modèle de relation autoritaire entre parents et enfants; l'absence, ou du moins la rareté, de ces ménages complexes est signe du libéralisme de la relation» (2). Emmanuel Todd dresse alors une carte de l'Europe en trois teintes reflétant trois niveaux: les zones où la structure des ménages est uniformément complexe, les zones de complexité dans un pays hétérogène, les autres zones. La lecture des annexes des recherches (peu fréquemment effectuée) montre que les chiffres sur lesquels reposent les calculs et les classifications peuvent être très faibles: les ménages qui comprennent au moins deux noyaux familiaux sont très minoritaires. Comment un trait qui concerne au maximum un dixième des ménages peut-il représenter, par l'effet de la cartographie, l'ensemble des ménages et entraîner l'attribution de l'étiquette « zone à forte complexité» ? Déjà, dans L'Invention de la France
(Le Bras et Todd, 1981), une procédure comparable était utilisée. Par exemple, le département du Tarn, présenté comme représentatif d'une zone à «familles larges» comprend 15,2 % de ménages multiples dans la population agricole, 4,9 % de ménages multiples dans la population rurale et 2,6 % de ménages multiples dans la population urbaine. Les ménages agricoles étant très minoritaires, la densité, dans ce département, des familles à plusieurs générations est plutôt comprise entre 3 % et 7 % !

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Cela n'invalide pas la quête des traces. Historiens et anthropologues nous y invitent (Burguière, Klapisch-Zuber, Segalen, Zonabend, 1986), comme le fait André Burguière ici même. TIs aiment repérer ce qui reste du passé, résistant aux discours sur la modernité, sur le changement. Ces auteurs rejettent fortement l'hypothèse du passage progressif de la famille élargie traditionnelle à la famille nucléaire, trouvant des familles nucléaires à d'autres époques et dans d'autres cultures. Pour eux, il faut surtout, derrière les apparences de l'uniformité contemporaine, dégager la diversité des formes domestiques. Malgré tout, dans cette perspective, les limites des données ne sont pas toujours suffisamment soulignées et, par voie de conséquence, la force de la permanence tend à être surestimée. Et les raisons d'un tel maintien restent mystérieuses puisqu'il faut alors découvrir les facteurs qui font que la socialisation «rurale» des populations urbaines demeure efficace dans un nouvel environnement, et surtout dans des sociétés dont le capital de référence est passé de la terre au diplôme (cf. Bourdieu, 1989; de Singly, 1993; Schultheis dans ce volume). Contrairement à certaines recherches ne mettant l'accent que sur la permanence des différences régionales ou anthropologiques, il est possible de proposer une autre interprétation des données qui combine l'existence d'un modèle commun de référence pour les pays européens et la persistance de traits spécifiques. On retrouve la question de la hiérarchie des différences observées: les modèles anciens de la famille ne semblent pas aujourd'hui former un clivage de premier degré à l'intérieur de l'Europe, ce qui ne signifie pas qu'ils ne continuent pas à avoir un impact (clivage de deuxième ou de troisième degré).

Cinquième règle: ne pas confondre différences observées et diversité des modèles
Sans modèle théorique de référence, le jeu des différences risque de ne jamais finir. Émile Durkheim - qui, le premier, a 17

fonnulé l'exigence de la méthode comparative (1895) - a cherché à repérer des constantes au-delà de la variation infinie des données sur le suicide (1897), grâce à quelques concepts notamment celui d'intégration (Besnard, 1987) - qui lui ont permis de mettre de l'ordre dans le réel. Des tableaux portant sur le taux de suicide selon la situation matrimoniale et le sexe, il ne retient que le fait que les individus mariés sont mieux protégés que les autres. TIdégage des tendances, sans se perdre dans les détails des variations qui lui semblent secondaires (3).

Lafamille européenne, de ses membres

un groupe respectant l'autonomie

Pour la famille contemporaine en Europe, il est possible de proposer un modèle, un idéal-type, construit à partir de nombreux travaux de sociologie de la famille (de Singly, 1993), et d'appréhender ensuite le statut des différences observées entre les pays membres de l'Union européenne. Franca Bimbi (1996) propose également une telle perspective en analysant «la convergence des

symbolismes partagés )), une forme de «modèle d'identité européenne)) autour «de la présence des femmes dans le travail professionnel et leur investissement dans la carrière, de l'importance des enfants pour la vie émotive de la famille, du droit de l'enfant à vivre dans sa famille, de la responsabilité de la sphère publique dans les soins aux petits enfants. de la démocratie dans les décisions familiales, de la participation du père aux soins prodigués

aux enfants )). Schématiquement, la famille contemporaine est

une famille relationnelle, davantage «centrée sur les personnes que sur les choses)) - pour reprendre une expression de Durkheim (1921) -, devant assurer à chacun de ses membres, petits et grands, femmes et hommes, les conditions de la construction de son identité sociale et personnelle. Pour y parvenir, le groupe familial doit parvenir à concilier deux principes: celui du respect des individus, de leur autonomie, et celui d'une vie commune(4). Ce modèle de la famille ressemble à d'autres institutions, d'autres groupes. Dans l'entreprise, dans les associations, il y a 18

également recherche d'un équilibre entre ces deux objectifs. Le directeur général ne souligne-t-il pas la nécessaire réforme du fonctionnement de son orchestre: «Le but est de favoriser l'autonomie et l'expression de chacun des musiciens et de renforcer la cohérence de l'orchestre.» C'est pourquoi il faut augmenter «la responsabilisation et le dialogue [...] il s'agit d'établir des rapports différents entre les différents membres de l'orchestre en faisant appel plus directement et plus profondément aux talents artistiques de chacun d'entre eux» (5). Les parents modernes tiennent, dans leur langage, des propos comparables; la famille est une création qui résulte de la mobilisation des ressources de chacun, la décision ne peut plus venir d'en haut, du chef de famille. En conclusion, on verra aussi que, pour la politique familiale, il faut, peut-être, chercher moins l'uniformité des règlements que l'élaboration d'un accord sur quelques principes permettant à chacun des pays membres de l'Union européenne de conserver sa spécificité tout en jouant la même partition. La diversité des formes familiales, incontestable, traduit une diversité non pas des modèles familiaux mais des arrangements entre le principe de l'autonomie et celui de l'organisation de la vie commune, entre l'individuel et le collectif, et également les conséquences inhérentes au poids important du premier principe. L'affIrmation de l'autonomie au sein du groupe a pour effet de dévaloriser l'institution matrimoniale, les rôles sexuels, les affIrmations de l'autorité... Si la famille conserve aujourd'hui sa forte attraction, ce n'est pas, contrairement à ce qui est souvent écrit, «malgré son instabilité », c'est en raison de ce que signifie celleci, à savoir le maintien de la liberté individuelle pour les deux sexes, tout au long de la vie familiale (liberté de pouvoir rompre en cas de désenchantement affectif, et non pas liberté sexuelle). La croissance des séparations ou des divorces, l'augmentation des familles monoparentales et des familles recomposées en découlent. On perçoit donc combien les données statistiques sur les familles, très souvent «statiques », peuvent donner lieu à des interprétations trompeuses, du fait de l'apparition de périodes de transition (comme la vie «monoparentale»), qui ne sont pas équivalentes à l'entrée dans une nouvelle vie conjugale (avec la recomposition familiale qui en résulte). 19

Un modèle familial, plusieurs réalisations

La construction de ce modèle théorique de la famille contemporaine en Europe occidentale ne présuppose pas que les statistiques décrivant les représentations et les comportements familiaux soient uniformes dans chacun des pays de l'Union. Cela pour deux raisons : . Premièrement, l'inégalité d'adhésion à l'individualisme Les pays peuvent ne pas avoir un degré identique d'alignement sur une norme de réalisation individuelle, ce que François Dubet, prolongeant les analyses de Louis Dumont (1983), nomme dans sa Sociologie de l'expérience (1994) la logique de la subjectivation. L'individualisme est plus intériorisé comme justification de l'existence individuelle dans le Nord, dans les pays protestants (cette religion - qui, contrairement à la religion catholique, n'accorde que peu de place à la médiation des autorités religieuses pour fournir la «bonne» interprétation de la Parole de Dieu - étant un vecteur plus fort de ce principe (6)). Une partie des différences observées renvoie à une inégale adhésion à l'individualisme et à une inégale diffusion de ses effets pour la conception de la vie familiale. Cet énoncé repose sur une conception qu'il convient de préciser pour éviter des interprétations erronées. L'évolutionnisme au XIX" et au XX' siècles a été invalidé; rien ne permet de vérifier que toutes les sociétés passent par des phases historiques comparables, que les sociétés dites civilisées, avancées ou modernes annoncent le futur des autres sociétés (Gresle, Panoff, Perrin et Tripier, 1990). Par un effet de halo, des chercheurs en sciences sociales et historiques estiment impossible d'envisager toute pensée évolutionniste. Les sociétés puiseraient selon leurs besoins dans le stock des formes familiales, sans qu'aucun principe ne puisse être défini pour rendre compte de ce choix. D'autres auteurs, sans se référer explicitement à une conception évolutionniste, proposent néanmoins une vision de l'histoire des individus et de leur vie privée qui relève de ce registre. On peut au moins citer Norbert Élias (1939), Philippe Ariès (1960), Niklas 20

Luhmann (1982), Louis Dumont (1983), Pierre Bourdieu (1989), Anthony Giddens (1990) qui, selon des points de vue différents, affirment tous que dans les sociétés occidentales une évolution peut être, a posteriori, dessinée: la montée concomitante de l'individualisme, des ressources - soit psychologiques, soit scolaires - de l'individu, de la valorisation de l'intimité familiale et de l'intimité personnelle, de la dévalorisation des formes d'imposition externe. Il ne s'agit pas d'une réhabilitation d'une théorie générale de l'évolutionnisme, mais seulement de la nécessité de souligner la concordance entre les transformations de la vie privée, de la vie familiale, et celles affectant l'individu. Comment ne pas rapprocher le passa~e de la contrainte sociale à l' autocontrainte selon Norbert Elias, le passage des ressources économiques aux ressources scolaires selon Pierre Bourdieu, le passage d'une famille centrée sur l'héritage à une famille centrée sur les relations et le sentiment selon Philippe Ariès et Niklas Luhmann? . Deuxièmement, les effets du modèle de la famille contemporaine Le modèle même de la famille contemporaine a pour spécificité, selon nous, d'engendrer des formes diversifiées: non seulement du fait de l'instabilité conjugale, avec la création de ,périodes de transition et de phases de recomposition (Meulders et Théry, 1993), mais aussi du fait de l'arrangement laissé, en quelque sorte, à la discrétion des individus, des groupes (et des nations). Ainsi l'autonomie doit être affirmée par chacun pour que tous - y compris les individus les plus dominés dans les familles les plus traditionnelles: les jeunes et les femmes - aient l'impression d'être eux-mêmes (de Singly, 1996). C'est un principe, accepté par la majorité des individus européens. Les conditions d'application d'un tel modèle ne sont, cependant, pas précisées (7). Dans certains cas, la femme souhaitera marquer son indépendance en ayant la possibilité de sortir seule le soir; dans d'autres, elle demandera à son conjoint de participer à quelques travaux domestiques qu'elle refusera de faire (Kaufmann, 1992). Il est donc tout à fait possible, en référence aux logiques culturelles ou aux traces anthropologiques, que les indi-

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vidus mettent en œuvre des compromis différents selon les pays pour parvenir à l'autonomie personnelle au sein du groupe familial, en puisant dans le stock d'expériences passées des éléments pour justifier tel ou tel choix. Franca Bimbi estime, elle aussi, que «l'existence d'un symbolisme partagé n'exclut ni les différences entre pays, ni le conflit des acteurs sociaux autour de lui» (1995). Dans chaque pays, les rapports de force entre les hommes et les femmes, entre les générations ne sont pas nécessairement identiques. TIsengendrent alors des effets tels que le fonctionnement de la vie privée diffère. On pourrait prendre le cas significatif des relations conjugales: le principe de l'autonomie n'est pas associé de la même façon au principe de l'égalité selon les rapports sociaux de sexe, de genre. Les différences entre les pays reflètent le jeu que la famille contemporaine autorise avec ses principes de référence. Mais ce jeu a un déroulement qui dépend, en partie, des autres jeux au sein de la société. Les rapports entre les conjoints varient aussi en fonction des rapports entre les genres dans le reste de la société, tout comme les rapports entre les parents et les enfants varient en fonction des rapports entre générations. C'est pourquoi il est impossible de classer de manière univoque les pays du Sud, à tradition catholique, comme étant «en arrière », au pôle «traditionnel ». Leur retard (différence de niveau premier) en terme d'adhésion à la logique de l'individualisme n'est pas supprimé par un alignement simple sur les positions adoptées quelques années plus tôt. Ces pays prennent des positions spécifiques, préférant - ou étant contraints de - restreindre leur fécondité non seulement pour marquer l'intérêt d'une production de l'enfant comme bien affectif et scolaire, mais aussi pour permettre aux femmes de diminuer ainsi leur charge de travail domestique dans un contexte encore moins favorable de partage des rôles. C'est moins la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle qui est recherchée (8) que la manière de s'affirmer en tant que femme, dans les contraintes du jeu politique (c'est à ce niveau que les politiques ont, sans doute, le plus d'effet, c'est-à-dire dans la création de certaines conditions matérielles et symboliques favorisant l'adoption de tel arrangement plutôt que de tel autre) à la fois comme un individu appartenant à un groupe, à une famille, 22

et comme un être personnel. Le travail à temps partiel dans d'autres pays peut servir aussi de support à cette revendication féminine dans la mesure où ce qui est valorisé le plus c'est non pas l'égalité entre les conjoints mais le fait de rester membre d'une équipe tout en étant autorisé(e) à jouer quelquefois seul(e) (9).

Trois séquences

La réflexion critique sur les travaux comparatifs n'interdit pas, bien au contraire, de mener des comparaisons. Elle augmente seulement le degré de vigilance, en rendant plus explicite les présupposés, les attendus, d'une telle perspective. Ce livre est structuré en trois séquences: (a) La première partie est consacrée tout d'abord à une mise en place du décor en trois dimensions, avec la démographie (Juan Antonio Fernandez-Cordon, François Bégeot), le droit (Jacqueline Rubellin-Devichi) et la politique (Wilfried Dumon). D'un côté les comportements des individus appartenant à des ménages et à des familles; de l'autre les interventions de l'État, sous la forme de la production juridique ou politique, souhaitant réguler ces comportements. L'analyse de la relation entre travail et famille (Linda Hantrais) - une sorte de cas exemplaire - pour montrer comment la politique de l'Union européenne cherche à faire en sorte que le développement de l'activité professionnelle des femmes puisse ne nuire ni aux intérêts des femmes, ni à la vie familiale. Si le problème se pose de manière assez semblable dans tous les pays, les réponses fournies varient selon la conception de la gestion des affaires familiales, gestion conçue comme relevant ou non exclusivement de la sphère privée. Les deux autres chapitres de la première partie, et la deuxième partie proposent un recul critique, une mise à distance nécessaire pour mener à bien le travail comparatif. Cette distance est double. Soit elle est engendrée par le temps, soit elle est produite par l'espace. Franz-Xaver Kaufmann et André Burguière, chacun à 23

leur façon, se chargent de la première dimension. L'un et l'autre soulignent la diversité historique, celle des comportements familiaux et des politiques relevant du champ familial à l'intérieur de l'Europe. Ds plaident pour que les contraintes des analyses comparatives ne suppriment pas le contexte qui, seul, permet de redonner du sens aux variations observées. Les sciences sociales, même lorsqu'elles reposent sur des données statistiques (avec l'aide de la démographie), devraient toujours rester historiques (Passero n, 1991), cherchant à expliquer les raisons qui font que telles ou telles différences dans les comportements ou dans les politiques puissent se maintenir. (b) En référence au principe de la distance variable, énoncé par Simmel, comme on vient de voir, nous avons aussi demandé à trois «non-européens» - Don Edgar, Kara M. Andersen, Tadaki Matsukawa - de nous fournir leur vision du monde européen, en regard du leur. Cet éloignement conduit à minimiser les différences internes à l'Union, et à percevoir les points de convergence, propres non seulement à bien des pays membres de l'Union européenne mais aussi à d'autres pays dits occidentaux, notamment l'instabilité conjugale et ses effets. (c) Dans la troisième partie - intitulée «Le gouvernement de la famille en Europe» - les textes de Giovanni B. Sgritta, Ulla Bjornberg et Franz Schultheis traitent des contributions de la famille à la production et à la reproduction des rapports sociaux entre les générations, entre les genres ou les sexes, et des rapports entre les classes sociales. Et ils analysent les manières dont les États et l'Europe cherchent à contrôler, à modifier ces contributions de la sphère privée. Ainsi, par exemple, y a-t-il ou non équilibre entre les aides de l'État distribuées aux différents groupes d'âge? Est-il vrai qu'en Europe, les personnes âgées reçoivent plus que les groupes les plus jeunes (la)? Ou encore, comment concevoir une politique de l'État qui parvienne à concilier les intérêts de l'égalité entre les sexes et les intérêts de la vie familiale, à articuler une perspective «féministe» et une perspective «familialiste» en encourageant notamment la participation des pères à l'éducation domestique (Commaille, 1993)? Dans un second temps, John Eekelaar, Valerio Pocar et Paola Ronfani appréhendent les modes de régulation des affaires de 24

famille. Le premier montre comment au nom de l'intérêt de l'enfant s'est installé un régime dans lequel les parents ont un pouvoir relatif, où les droits de l'enfant semblent primer ceux des parents. Toujours en référence à l'enfant, les seconds analysent le cas de la médiation familiale, forme de «traitement informel », qui tente de régler les problèmes qui suivent la séparation. On dispose ainsi d'une étude sur la logique argumentaire mise en œuvre dans les politiques, et d'une autre sur l'invention de nouveaux modes d'intervention (qui s'appuient sur l'argumentaire précédent). Enfin, le cas de la Roumanie communiste nous permet de prendre de nouveau une distance par rapport aux affaires familiales de l'Union européenne. Il nous éclaire sur les limites d'une politique familiale trop interventionniste, d'une politique publique qui ne sait pas respecter la vie privée des citoyens, fOtce avec d'excellentes intentions (comme celle de la reproduction biologique de la société). Construit de façon cohérente avec la conception moderne de l'individu et de la famille (l'autonomie dans le cadre d'un projet collectif), ce livre laisse à chaque auteur la liberté de développer ses idées sur la famille et la politique familiale en Europe. Les points de vue ne sont donc pas a priori homogènes. Avec ce chapitre introductif et avec le chapitre conclusif, les coordinateurs de l'ouvrage indiquent leurs options, sans fermer le débat, de telle sorte que la lectrice et le lecteur, éclairés (11), aient les moyens de prendre position.

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Notes

V, Paris, France. * François de Singly, Université René Descartes-Paris Jacques CommailIe, Centre d'Étude de la Vie Politique Française, Fondation ** nale des Sciences Politiques, Paris, France. (1) La recherche sur les connaissances

Natio-

en français et en calcul des élèves des années 20

et d'aujourd'hui (Direction de J'Évaluation et de la Prospective, Ministère de J'Éducation Nationale, 199(i) pourrait servir d'exemple. La comparaison la plus rigoureuse entre les résultats au Certificat de Fin d'Études à ces deux périodes (en faisant passer à des élèves d'aujourd'hui les épreuves d'hier) règle les problèmes pour le versant expérimental du raisonnement. Reste posé le problème pour le versant historique: l'orthographe a-telle le même sens social pour les deux périodes considérées '1 La baisse des résultats dans ce domaine renvoie-t-elle à une baisse du niveau des élèves? Ou à un déplacement des compétences tel que l'orthographe occupe aujourd'hui une position plus basse que celle d'hier dans la définition sociale des savoirs exigés '1 (2) On pourrait éventuellement contester le sens de la corésidence puisque, depuis quelques années, l'allongement de la corésidence entre les jeunes et leurs parents résulte au contraire à la fbis de l'allongement de la jeunesse et de l'accroissement du libéralisme parental. (3) Un des moyens les plus efficaces de ne pas se perdre dans l'infinie description des différences est de construire des séries temporelles. La courbe des données établie en fonction du temps peut fournir des indications précieuses, comme le soulignent notamment Juan Antonio Fernandez-Cordon et François Bégeot, en révélant un mouvement identique, malgré J'hétérogénéité des points d'observation. Ainsi il y a un mouvement général de baisse de la fécondité dans les pays européens, même si cette baisse n'a ni le même tempo, ni la même amplitude selon les pays. Là encore, il faut s'interroger sur le niveau principal et le niveau secondaire pour situer le mouvement d'ensemble et l'éventuel maintien des différences. (4) Dans la famille contemporaine, l'individu n'est pas d'abord défini par sa place dans le groupe. Henry Maine (cité par de Pina Cabral, 1989) soulignait déjà au début du siècle cette distinction en affirmant que dans les sociétés «primitives », « les hommes sont considérés et traités non comme des individus, mais toujours comme les membres d'un groupe particulier» (Maine, 1906). (5) S. Lissner, directeur général de l'Orchestre de Paris et du Châtelet, « Favoriser J'autonomie de chacun des musiciens», Le Monde, 3 février 1995. (6) La manière dont le modèle de la famille européenne est approprié par les pays de

J'Union européenne dépend, semble-t-il, autant de la culture religieuse que de la culture anthropologique des formes domestiques. Le conservatisme familial, favorable à une division stricte du travail entre les deux conjoints, à une éducation privilégiant les valeurs morales, au respect de l'autorité parentale et en particulier paternelle, relève davantage d'une prise de position conservatrice et d'une adhésion explicite à la religion catholique.

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Cf. notanunent Lesthaeghe et MOO£s, 1994, et surtout OIauvel, 1993. Ce dernier note que pour les valeurs, la variable «pratique religieuse» a un effet plus grand que la variable « nation» : «La distinction nationale est donc considérablement moins puissante que la distinction liée au rapport à la religion.» L'analyse Logit - toutes choses étant égales par ailleurs démontre que les clivages les plus importants au sein de l'Europe s'appuient avant tout sur les différences de groupes idéologiques: «Devant le rapport au "moderDÏsme"les pays d'Europe partagent la même culture» (Chauvel, 1993: 130). La famille contemporaine telle qu'elle vient d'être définie appartient au registre du modernisme. (1) La famille contemporaine est soumise à des tensions permanentes qui résultent des ajustements difficiles à trouver. Marianne Gullestad prend l'exemple de la tension entre le principe de l'égalité entre l'homme et la femme et celui de l'amour romantique qui demande une différenciation entre les deux partenaires (1986). Le rapport ambigu face à la vie seule témoigne aussi de la tension entre l'affirmation d'un individu autonome et le besoin d'appartenance à un couple qui apporte certaines conditions d'épanouissement personnel. Œ. de Singly, 1991 a. (8) Pour une critique de cette notion, cf. Commaille, 1992; de Singly, 1991 b ; Junter-

-

Loiseau et Tobler, 1995. (9) L'enquête sur La Place et le rôle des femmes

en France

(1994,

Ministère

des

Affaires Sociales, mission de coordination pour la préparation à la 4' conférence mondiale sur les femmes) montre bien cette tension. Les femmes estiment normale l'égalité entre les hommes et les femmes (position de principe) sans pour autant la mettre en avant dans leur vie privée. Cf. Bozon, Laufer, de Singly et Villeneuve-Gokalp, 1994. (10) Pour d'autres manières de poser le problème des rapports entre générations - qui insistent davantage sur la redistribution des ressources entre les classes d'âge - cf. AttiasDonfut, 1995; Guillemard, 1993. (11) Cependant, la manière dont les familles d'origine étrangère participent à l'élaboration de nouvelles modalités de la vie privée d'une part, et dont les politiques nationales traitent de la question des familles inUIÙgrées, de leur éventuelle intégration d'autre part, n'est pas traitée dans ce volume. Jusqu'où ces familles s'alignent-elles sur les principes du pays d'arrivée -le niveau de fécondité semble montrer un tel mouvement (Desplanques, 1985) 7 Jusqu'où ces familles conservent-elles leurs principes initiaux 7 Et surtout, comment ces familles parviennent-elles à combiner les deux afin de créer des figures originales 7 Sinon, comment expliquer que «toutes choses étant égales par ailleurs », le niveau scolaire des enfants d'origine étrangère est meilleur que le niveau scolaire des enfants d'origine française (Vallet, Caille, 1996)7

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Comportements

et politiques

LA CONVERGENCE DÉMOGRAPHIQUE AU-DELÀ DES DIFFÉRENCES NATIONALES
F. BÉGEOT* et 1.A. FERNANDEZ-CORDON**

La dynamique de la population européenne suit un modèle commun, pour l'essentiel, à tous les pays développés, caractérisé par une faible mortalité et une faible fécondité, produisant un taux d'accroissement naturel très faible également. Cette situation est l'aboutissement d'un long processus de transition démographique qui s'est déroulé à des moments et selon des rythmes différents selon les pays. Au cours de la période récente, qui prolonge à partir des années soixante cette évolution à long terme, la forte baisse de la fécondité s'accompagne de transformations importantes touchant le rôle des femmes et la famille (la formation et la rupture des unions en particulier) que certains auteurs appellent «deuxième transition démographique », pour en marquer la spécificité par rapport à l'évolution antérieure (Cliquet, 1991). La première transition démographique a été ainsi dominée par la rupture de l'équilibre ancien qu'a provoqué la baisse soutenue de la mortalité, la fécondité n'ayant fait que s'adapter pour aboutir à un nouvel équilibre, alors que la deuxième transition porte sur les conditions mêmes de la reproduction, à la suite de changements dans la situation des femmes, en particulier leur accès massif aux emplois rémunérés, ainsi que dans les rapports et les formes familiales. Ces changements démographiques ne sont plus aujourd'hui l'apanage des pays riches. A l'idée, fort répandue dans les années soixante-dix, d'une opposition entre l'explosion démographique incontrôlée des pays pauvres et le déclin que connaissent les pays développés, s'est substituée l'évidence d'un engagement de 33