La rousseur infamante

La rousseur infamante

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Description

Depuis l’Antiquité, l’imaginaire collectif a associé la chevelure rousse à la sexualité et au mal. Du dieu Seth chez les Egyptiens au traître Judas en passant par le diable lui-même et à ses suppôts terrestres, sorcières, et autres créatures malfaisantes, la rousseur symbolise l’impureté perfide, la sensualité lascive et enfin la connivence avec les puissances diaboliques. S’il fait peur, le roux – et davantage encore sans doute la femme rousse – fascine et intrigue au point de devenir un réservoir inépuisable de fantasmes. Aujourd’hui encore, ces préjugés n’ont rien perdu de leur vivacité et connaissent même un regain de vigueur dans la presse et au cinéma où ils s’affichent impunément, échappant à la censure vigilante du politiquement correct...

Dans cet ouvrage, l’auteur retrace avec brio l’histoire de l’adaptation littéraire de ces préjugés millénaires qui, depuis le pharaon Ramsès II au film Notre jour viendra de Costa Gravas, n’ont cessé d’inspirer les plus grands auteurs.

Professeur à l’ULB et Membre de l’Académie royale de Belgique, Valérie André occupe actuellement les fonctions de Maître de recherches du FRS/FNRS. Elle est spécialiste de la littérature française du Tournant des Lumières qu’elle aborde dans la perspective de l’histoire de la littérature et des idées. Elle est l’auteur de Réflexions sur la question rousse, paru aux éditions Tallandier en 2008.


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Date de parution 20 février 2014
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EAN13 9782803103706
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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LA ROUSSEUR INFAMANTE



Valérie André



La rousseur infamante.
Histoire littéraire d'un préjugé



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ISBN : 978-2-8031-0370-6

© 2012, Académie royale de Belgique


Collection L’Académie en poche

Sous la responsabilité académique de Véronique Dehant

Volume 32


Diffusion

Académie royale de Belgique

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Crédits

Conception et réalisation : Grégory Van Aelbrouck, Laurent Hansen, Académie royale de Belgique


Illustration de couverture : Masaccio,L’Expulsion d’Adam et Ève du Jardin d’Éden(détail)
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Avant-propos

Comment un chercheur en littérature se met-il à étudier les préjugés liés à la rousseur des cheveux ? La question m’a été posée bien des fois et, malgré les apparences, la réponse n’a rien d’une lapalissade. Le questionnement s’est imposé à moi par la littérature, plus exactement par la lecture, en 2003, deKorsakoff, un roman d’Alain van Crugten :

Je n’ai pas hérité du teint mat et des beaux cheveux aile de corbeau de ma mère. […] Lorsque grand-maman née Buonacorsi me traitait d’affreux rouquin et se pinçait les narines en évoquant l’odeur âcre de ma sueur – car tous savent bien qu’un rouquin, et même une belle rouquine, ça pue – je ravalais ma rancœur1.

« Tous savent bien… » Jamais je n’avais ressenti de prévention à l’égard des roux et des rousses, jamais je n’avais imaginé qu’on pût en ressentir. Et pourtant, ces quelques lignes me paraissaient familières. Comme un goût de « déjà vu », « déjà lu », en tout cas de « déjà entendu ». Poil de carotte remontait évidemment à la surface de mes souvenirs d’enfance, les quolibets de madame Lepic envers son plus jeune fils résonnaient, intacts, et rappelaient cette phrase terrible de Jules Renard : « Tout le monde ne peut pas être orphelin2» ! Pourquoi la couleur rousse déclenchait-elle une pareille aversion ? Comment en était-on arrivé à prononcer de si puissants anathèmes ? Cela avait-il toujours existé ? Je n’avais aucune réponse et l’envie d’en savoir davantage m’entraîna, presque par hasard, dans un voyage au cœur de l’idée reçue qui allait m’emmener beaucoup plus loin que je ne l’aurais jamais imaginé.

L’enquête fut longue, consignée dans lesRéflexions sur la question rousse, publiées en 2007 aux éditions Tallandier. L’ouvrage comportait deux parties. La première entreprenait l’autopsie du préjugé, la seconde se voulait une re-lecture d’œuvres littéraires dont les protagonistes avaient en partage cette particularité capillaire, enviée par les uns, décriée par les autres. La conclusion, difficile, s’orientait tout de même vers un certain optimisme. La science avait depuis longtemps tordu le cou aux croyances absurdes et aux superstitions associées à la rousseur. LeXXIesiècle, du moins dans certaines parties du globe et dans certains milieux, valorisait le métissage, la marginalité singularisante. La société de consommation avait attribué à la sensualité et à la sexualité féminines une valeur marchande perceptible à tout instant sur les écrans de télévision, dans la presse ou sur le net. La rousseur enfin mise à l’honneur par les nouveaux canons esthétiques. On en aurait presque terminé avec cette stigmatisation aussi ridicule qu’injuste, au point que certaines pensent aujourd’hui que le débat est vide de sens, discussion à la mode servant à créer le buzz dans le cyberespace.

Qu’en est-il réellement ? Le préjugé qui touche les personnes rousses serait-il un non-sujet ? La réaction des lecteurs desRéflexions sur la question roussem’invite à penser le contraire. Je me souviens d’une séance de dédicaces au salon du livre de Paris. Un très bel homme, d’une septantaine d’années, se présente devant moi, arborant une magnifique chevelure blanche. Il me tend le livre et me dit, ému : « Vous voyez mes cheveux ? Eh bien, ça ne fait que dix ans que je les assume. Jusque-là, je me suis toujours rasé la tête pour couper court aux moqueries et aux sarcasmes. » Même réaction il y a quelques mois, à l’issue de la conférence que je donnais à l’Académie royale de Belgique dans le cadre des leçons du Collège Belgique. Une auditrice me confie que toute sa vie affective a été conditionnée par sa rousseur ; elle revient sur la souffrance au quotidien, la difficulté de s’assumer dans le regard des autres… Les demandes d’interviews sont nombreuses. Elles sont motivées par la place accordée à la « roussitude » sur les blogs et les réseaux sociaux, l’actualité cinématographique et les faits divers.

Le 13 février 2013, à Bourg-Saint-Maurice, le petit Matteo, 13 ans, se donnait la mort par pendaison pour mettre fin au calvaire qu’il subissait chaque jour sur les bancs du collège Saint-Exupéry. Sa rousseur était devenue trop lourde à porter, les brimades trop douloureuses. L’enfant laisse une bande-audio testament, déclamant les paroles d’un rap composé quelques temps plus tôt : « Il y a aussi la discrimination, oui je le crie fort, j’en ai beaucoup souffert, mais il n’y a pas que moi. La vie est une lutte, il faut résister3». Le drame est isolé, fort heureusement, mais il nous interpelle. Parfois, le tragique le cède au ridicule. Le 20 novembre 2007, un groupe fait son apparition sur le très médiatique réseau Facebook.Son nom ? « National Kick a Ginger Day, are you going to do it ? ». Plus de 5 000 adhérents s’inscrivent, déversant leur lot de blagues et de propos haineux à l’encontre des rouquins. L’anecdote serait sans importance, si elle n’avait entraîné un nombre remarquable d’« attentats » anti-roux au Canada, prouvant, s’il en était besoin, que la bêtise s’impose rarement de limites. Le préjugé renaît de ses cendres encore tièdes. Il y a quelques années, une célèbre brasserie belge n’hésitait pas à l’exploiter pour lancer une nouvelle bière ambrée au nom très connoté, dans ce slogan sexiste et déplacé : « Une rousse de caractère est très vite chaude (buvez-la tant qu’elle est fraîche)4» ! Le 15 août 2006, le Daily Mail publiait un article intitulé « Redheads ‘have more sex than blondes or brunettes’ », reproduisant les assertions du docteur Werner Habermehl, sexologue hambourgeois :

The sex lives of women with red hair were clearly more active than those with other hair colour, with more partners and having sex more often than the average. The research shows that the fiery redhead certainly lives up to her reputation. […] Even women in a fixed relationship are letting their partners know they are unhappy if they dye their hair red. They are saying that they are looking for something5.

On le verra dans la suite, l’idée n’est pas neuve… Les réactions ont fusé, bien sûr, mais tous ne regardent pas les propos de monsieur Habermehl avec le même scepticisme. Ainsi, la psychologue Christine Baumanns confirmait-elle dans le journal20 minutes :

Lorsque des hommes voient une rousse, ils estiment qu’ils pourront vite passer à l’acte avec elle. Et que cela va se passer avec ardeur. La femme qui ne perçoit pas assez d’attention à son goût peut se teindre les cheveux en roux. Ce subterfuge lui donnera un atout de séduction auquel les hommes ne resteront pas insensibles6.

Si la première phrase relève de la constatation – parmi les déclinaisons du préjugé, la croyance à la « facilité » des femmes rousses figure en bonne place –, la seconde a de quoi surprendre puisqu’elle avalise l’idée reçue en la généralisant et en l’érigeant au rang d’imparable « recette séduction ».

L’optimisme de 2007 n’était donc pas de mise. Du moins mérite-t-il d’être revu à la baisse au vu des nouvelles données qui nous sont soumises. En moins de dix ans, les réseaux sociaux ont conquis un espace énorme, leur influence est réelle. Les écrivains et les artistes continuent à parler des roux en se positionnant, chacun à sa manière, dans la mouvance du préjugé. Dans ce volume, nous nous efforcerons de livrer la synthèse d’une réflexion déjà aboutie mais qui trouve aujourd’hui de nouveaux prolongements.

Chapitre I

La rousseur infamante : de quel préjugé parle-t-on ?

«Il n’y a pas de préjugés anodins.»Comment ne pas rejoindre Dostoïeveski dans ce constat sans complaisance ? Plus tenace que les vérités démontrées, le préjugé s’insinue dans les consciences et prend sournoisement possession de notre représentation du monde. Prisme déformant, il apparaît sans crier gare et s’impose à nous comme une évidence. Il se propage en silence, traverse l’espace-temps sans prendre une ride. La longévité est pour lui un gage de légitimité.

«Les roux sentent mauvais»;«les enfants roux ont été conçus pendant les règles de leurs mères»;«ils ont regardé le soleil à travers une passoire»;«les rousses sont lascives et nymphomanes»;«elles sont en état de menstruations permanentes»;«les roux sont faux et bagarreurs»;«ils ont une propension à l’hypocrisie et à la traîtrise»… La liste n’est pas exhaustive et se passe de commentaires. La stupidité de ces affirmations ancestrales est évidente et, pourtant, qui n’a jamais entendu proférer l’une d’entre elles au détour d’une conversation ou dans les cours de récréation ?

Plusieurs constatations s’imposent d’emblée : les roux et les rousses ne sont pas logés à la même enseigne : l’idée reçue se décline au féminin et au masculin dans des registres radicalement différents, à l’exception de la prévention olfactive qui touche les deux sexes et tous les âges. Aux hommes revient la méchante réputation de l’irascibilité et de la félonie, associée à une dépréciation esthétique sans appel :les roux sont moches, définitivement, contrairement à leurs homologues féminins, cesbelles roussesqui font fantasmer les mâles qui les rencontrent. La sexualisation du préjugé est renversante, associée au sang des règles et à l’appétit insatiable ainsi quau goût immodéré des débauches charnelles. Cette fois, l’odeur présumée renforce l’idée reçue. Pour nous en convaincre, relisons ce rapide extrait desCent vingt journées de Sodome:

Et il fallait, dit l’évêque, que cette créature fût absolument rousse ? – Absolument, dit Duclos. Ces femmes-là, vous ne l’ignorez point, Monseigneur, ont dans cette partie un fumet infiniment plus violent, et le sens de l’odorat était sans doute celui qui, une fois picoté par des choses fortes, réveillait le mieux dans lui les organes du plaisir7.

Le divin marquis aurait-il inspiré les recherches du docteur Habermehl ? Laissons la galéjade. Sade récupérait simplement une croyance bien ancrée dans les consciences et qui était destinée à traverser les siècles.

Pourquoi naît-on roux ?

Avant d’aller plus loin, il n’est pas inutile, sans doute, de nous livrer à un petit rappel scientifique. Pourquoi certains d’entre nous naissent-ils avec les cheveux roux ? Pourquoi sont-ils moins nombreux que les blonds ou les bruns ? Pourquoi leur peau est-elle couverte de « taches de son », ces éphélides qui n’appartiennent qu’à eux ? Pourquoi leur teint est-il pâle et plus vulnérable aux rayons du soleil, leurs yeux plus clairs, quelle qu’en soit la couleur ? La biologie nous livre la réponse.

La couleur de la peau, des yeux et des cheveux est conditionnée par la présence et la répartition d’un pigment appelémélanine.Il existe deux groupes de mélanines : les phaeomélanines (de couleur jaune orangé à rouge, elles sont composées de cystéine, riche en soufre, et présentent un pouvoir d’absorption des rayons ultraviolets beaucoup moins puissant que les eumélanines) et les eumélanines (plus foncées, de couleur brune à noire). Elles apparaissent successivement dans la chaîne de production du pigment. Les mélanocytes – ces cellules qui déterminent la couleur de nos cheveux, de nos yeux et de notre peau – fabriquent des mélanosomes qui opèrent la synthèse de la mélanine. C’est le rapport entre les eumélanines et les phaeomélanines qui décidera de la pigmentation de notre épiderme et de notre pilosité8. Chez les sujets roux, on assiste à une mutation dans la chaîne de synthèse de la mélanine9: ce sont les phaeomélanines qui se retrouvent majoritairement dans les mélanosomes, contrairement aux autres individus. Voilà pourquoi les roux et les rousses sont plus sensibles aux attaques des rayons ultra-violets et manifestent une résistance au bronzage ; voilà pourquoi leur teint est si différent du nôtre ; pourquoi leur chevelure est singulière. Statistiquement, nous sommes bien confrontés à une anomalie, puisque seulement trois pourcents de la population humaine serait touchée par cette particularité chromatique10.

Comics présentée dans le magazineVice(2013).


De façon tout à fait neutre, on peut affirmer que la rousseur constitue une exception. Les roux et les rousses sont des marginaux, au sens propre du terme. Or, « si le groupe se sent en état d’altérité par rapport à l’un de ses membres, il en fait sa victime11», son bouc émissaire ou, au contraire, l’objet de son adoration. Sentiment ambivalent devant l’altérité bien connu des sociologues. Cette altérité essentielle qui, de toute évidence, est à l’origine même du préjugé. On imagine aisément la...