La rue dans tous ses états

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Français
252 pages
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Description

On éprouve le besoin d'approcher la rue, unité apparemment simple dont l'intérêt est sans cesse renouvelé par les sciences humaines. La rue intrigue par cette faculté de se soustraire à un sens univoque, manifestée par le titre même du colloque : non seulement la rue dans tous ses états induit l'idée de multiplicité et de diversité mais elle soumet au regard l'expression idiomatique « dans tous ses états » traduisant la quiétude rompue et donc l'affolement, la nervosité, le bouleversement, l'anormalité, etc. Versatilité qui fait passer des états de dormance à ceux d'agitation imputables à l'Histoire et à des pratiques sociales situées. Vingt-sept auteurs venus de disciplines diverses s'emploient ici à défendre la rue et à en illustrer les usages et les fonctions.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 décembre 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782336858234
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0232€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la direction de
Béatrice N’GUESSAN LARROUX








La rue dans tous ses états












Du même auteur

Aragon au miroir, essai sur Le roman inachevé,
L’Harmattan, 2010 ; nouvelle édition revue et augmentée, 2018.





La rue dans tous ses états
rassemble les Actes du colloque international
organisé à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan
le jeudi 26 et le vendredi 27 octobre 2017.





© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-85823-4COMITÉ SCIENTIFIQUE :
Marie-José Hourantier (Professeur titulaire, ENS Abidjan)
Jean-Yves Laurichesse (Professeur titulaire, Université Toulouse Jean Jaurès)
Méké Méïté (Professeur titulaire, UFHB)
Béatrice N’Guessan Larroux (Maître de Conférences, UFHB)
Kobenan N’guettia Martin Kouadio (Maître de conférences, UFHB)
Nicolas Oppenchaim (Maître de conférences, Université de Tours)
Sylvie Vignes (Professeur titulaire, Université Toulouse Jean Jaurès)
Koléa Zigui (Professeur titulaire, UAO)
COMITÉ D’ORGANISATION
PRÉSIDENT : Professeur Méké Méité
VICE-PRÉSIDENT : Docteur Brice Kouassi
MEMBRES
Docteur Kobenan N’guettia Martin Kouadio
Docteur Béatrice N’Guessan Larroux
Docteur Jean-Baptiste Kouamé
Docteur Justin Aka
Docteur Adélaïde Sérifou
Docteur Kacou Gnacabi
Publication et Coordination : Béatrice N’guessan Larroux
Photographie : Jeremy LarrouxR E M E R C I E M E N T S
Le colloque a été organisé grâce au soutien de la Présidence de l’Université, du GRATHEL,
d’organismes extérieurs à l’Université et de fonds privés. Nous tenons donc à remercier
sincèrement :

- Le Président de l’Université Félix Houphouët Boigny.
- Le Doyen, président du Conseil de l’UFR LLC et Président du GRATHEL.
- La Présidence de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire.
- La Direction des Examens et Concours de Côte d’Ivoire.
- AGEROUTE Abidjan, Côte d’Ivoire.
- BNETD, Abidjan Côte d’Ivoire.
- L’ONG AMBE (Association Mondiale pour le Bien-être de l’Enfant) de Madame Kindo Assandoi
Marie-Laure.
- Dr Noel Gbakré Amia.
- Monsieur Odi, Député de la Sous-préfecture d’Agou.
- Dr Toukalo Marie -Hélène, (Pharmacie du Marché à Korhogo).
- Dr Adjami Akil Tarek, (Pharmacie des Lagunes à Abidjan).
- Madame N’guessan Lucie, Professeur.
- Madame N’guessan Marcelline, Institutrice.
- Monsieur Kakadié Béda Kevin, fondateur du Lycée Pouchkine.DISCOURS D’OUVERTURE
QUELQUES MOTS POUR OUVRIR LA ROUTE ET NON METTRE À LA RUE !
Adama Coulibaly, Doyen, Président du Conseil de l’UFR LLC (Langues Littératures et
Civilisations), Président du GRATHEL (Groupe de Recherche en Analyses et Théories
littéraires), UFHB.

Sous ce titre, on aura compris, mon souci est plus d’inscrire mon propos dans la perspective
plutôt que dans la rupture. En effet, je prends la parole, en tant que Doyen, président du Conseil de
L’UFR Langues Littératures et Civilisations, pour dire la joie qui est la nôtre à l’occasion de ce
moment privilégié d’échange placé sous le signe de la rencontre scientifique.
Par ma voix, le Conseil de l’UFR LLC salue la présence distinguée de toutes les personnalités,
dont les premiers responsables de notre Université venus rehausser le prestige de cette cérémonie.
Je saisis cette occasion pour souhaiter la cordiale Akwaba à tous nos collègues et aux doctorants
venus des universités sœurs de Copenhague (Danemark), Univ. Guyane, Paris IV Sorbonne, de Lille
3, de Tours, Univ. Jean Jaurès Toulouse (France), de Univ. Mons. (Belgique), Univ.Tizi-Ouzou
(Algérie), Bamako (Mali), Univ. Abomey-Calavi (Benin), Univ. Ziguinchor (Sénégal), des
universités UPGC, UA, l’ENS, INJS et UFHB de la Côte d’Ivoire.
Votre Présence en ce jour, chers collègues, chers doctorants, venus des quatre coins du monde,
honore notre Institution. C’est pour nous le signe de la dynamique coopération entre les universités.
Parce que les pieds, en général, ne fréquentent pas le pays que le cœur méprise, nous sommes
sensibles à cette marque de confiance en notre pays, en notre Université et aux hommes qui
l’animent.
Je salue singulièrement la présence remarquée des doctorants et je les encourage à persévérer dans
le privilège qu’ils accordent aux rencontres scientifiques, véritables creusets où se forge la discipline
universitaire de la gestion du temps et de la confrontation des idées.
Mesdames et Messieurs, dans le français coloré des Ivoiriens, il est de coutume de dire
trivialement « il n’est pas bon d’avoir deux bouches ». L’expression s’entend dans le sens de « dire et
de se dédire ». J’avoue que je suis obligé aujourd’hui d’avoir deux bouches : l’une a parlé pour
l’administration, l’autre parle maintenant au nom du GRATHEL dont je suis le président. Mais
rassurez-vous, mes deux bouches disent la même chose et ce sont des mots de gratification à nos
autorités académiques, à nos invités et tous les annonceurs qui ont accepté d’accompagner cet
événement. Merci pour la présence, merci pour la confiance…
Ouvert, le GRATHEL, (Groupe de Recherche en Analyses et Théories Littéraires), notre équipe de
recherche créée depuis 2009 tente de fédérer les énergies pour réfléchir sur le contemporain, dans
son rapport à la création, ou la création dans sa capacité à être un état du monde. Dans cette
dynamique, après le colloque sur les Réseaux sociaux en ligne d’octobre 2016, le GRATHEL a
appuyé fortement l’initiative de notre collègue Béatrice N’guessan Larroux de réfléchir sur la
spatialité de la rue.
Mesdames et Messieurs, « La rue dans tous ses états », la thématique de notre rencontre est riche
et d’actualité car elle s’inscrit dans un contexte caractérisé par la modification des repères des unités
de mesure du temps et de l’espace.
Mais qu’est-ce que la rue ? En littérature spécifiquement, la géo-critique de Bertrand Westphal
fait valoir que « la ville est devenue un livre », trahissant une urbanité littéraire qui permet
d’approcher le phénomène. L’argumentaire du colloque dit, avec Le Petit Robert de la Langue
française (2017), « espace aménagé pour la circulation, bordée d’immeubles ». Même si la ville ne
se résume pas à la somme de ses rues, l’analyse de la rue est ainsi une archipélisation de l’écriture de
l’urbain, une reconstitution symbolique de la structure sociale « en accélérer » ou en condensé où
défilent la société et ses problèmes.
En l’inscrivant dans un plan de lecture comme le souhaite Deleuze, il apparait que la rue n’est pas
la route, car si cette dernière peut prétendre à la qualité de droite au sens mathématique, la rue est
plus de l’ordre du segment, elle est limitée par les deux bouts. Or, parce qu’elle est segment avecdeux bords qui ne sont pas confondus, mathématiquement, la rue implique deux droites parallèles et
corrélativement trois espaces : la rue et ses deux bords (droite et gauche). On peut rendre la
spatialisation ainsi faite plus dynamique en y insufflant d’autres catégories de lecture deleuzienne
comme le lisse et le strié qu’on découvre dans Mille Plateaux. Sous cet angle, il faudra interroger
dans nos villes le sens d’une rue lisse face à des dos d’âne, des "gendarmes couchés" (comme on dit
au Mali) et autres. Une rue lisse n’est peut-être qu’un effet de perception surplombant la ville où
l’on voit dans le serpentement de celle-ci, une reptation limitée dans l’espace… Cumulativement, ces
rues deviennent des artères, métaphore du corps urbain de communicabilité et la vie. On pourra bien
se demander où va la rue et peut-être même d’où elle vient… Mais une rue striée c’est bien le sens
des voies adjacentes, des carrefours et autres lieux de rencontre de la rue.
Sous un régime générique et d’histoire littéraire, le motif de la route a engendré un genre comme
le roman de la route. L’excellent collectif coordonné par Jean Morency, Jeanette Den Toonder et Jaap
Lintvelt, Romans de la route et voyages identitaires, (2006) montre bien que la dynamique de ce
genre serait liée au « vieux rêve du paradis et le désir de « recommencer à neuf » » auquel la
mobilité moderne (mécanique et maintenant virtuelle) a donné un terreau encore plus fertile que le
cosmopolitisme ancien. La route, parce qu’elle n’a pas de fin est le symbole parfait de la quête de la
liberté.
Dans le plan défini, on peut se demander ce que la rue engendre. Non que la rue soit nouvelle dans
la littérature, mais c’est plutôt son interrogation comme lieu tensif d’articulation littéraire (à la fois
taxinomique et générique) qui mérite le détour. Mais c’est aussi son inscription dans une urbanité de
plus en plus spécialisée qu’il faut interroger. Sous cet angle, le plan de lecture esquisse la
problématique d’un vivre ensemble des gens et des objets de deux bords (complémentaires ou en
contrastes, mais presque jamais identiques) et la rue passante, barrage ou pont jeté sur les bords, c’est
selon, pour celui qui traverse. Celui qui passe voit deux paysages qui se complètent ou se nuancent
les uns, les autres. Pierre Sansot rend bien compte de cette prosodie minimale dans le Paris occupé de
1940 où « lorsque les Allemands défilaient, certains Français fermaient leurs volets, en signe de
deuil, mais aussi pour couper toutes relations avec cette rue qui n’était plus à eux. » (Poétique de la
ville, p.151). Archipélisation, avons-nous dit, miniaturisation du dedans et du dehors, du public et du
privé, devrions-nous compléter…
Vous avez dit rencontre, on était parti pour lire, à la base, la rue comme un espace de passage…
L’état géométrique esquissé, à grands traits il est vrai, montre qu’il y a des états de la rue. Des états
physiques, des états psychiques ou psychologiques etc. Par exemple : Géographie de la colère : la
violence à l’âge de la globalisation (2009) d’Appadurai montrait bien que le Printemps arabe,
c’était le pouvoir de la rue sur les dictatures (sous la pression de la rue) … et des expressions
« scènes de la rue », « L’homme de la rue », « fille des rues », « langage de rue », etc. montrent qu’il
y a une dynamique, une image voire un imaginaire de la rue à interroger. La rue : espace anomique ?
Espace public ? Espace du public ? Espace du pouvoir ? Espace du contre-pouvoir ? Autant de
questions auxquelles le colloque devra répondre, deux jours durant.
Une esquisse de réponse se faufile qui fait valoir que « La rue dans tous ses états », c’est bien un
appel à s’interroger sur un espace de passage (non-lieu ou lieu non anthropologique, au sens de
Marc Augé) devenu un lieu de mémoire au sens de Pierre Nora, donc un lieu d’enfouissement
profond du sens de nos sociétés en mutation.
Je voudrais terminer en félicitant les organisateurs de ce colloque important avec à leur tête, le
Dr. N’guessan Larroux Béatrice. Sans exagération, on peut affirmer qu’elle a su débusquer et mettre
en route, sur la place publique de la réflexion collective, cette problématique de la rue dans tous ses
états…
Je vous remercie.

Prof. COULIBALY Adama
« J’ai appris dans la rue. C’est pas trop mal l’apprentissage de la rue parce qu’on
apprend aussi des mots dans la rue, ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut pas dire, selon
ce qu’on peut garder dans l’argot, dans les manières de parler, à la campagne ou
dans les quartiers. Moi, j’ai beaucoup étudié les argots de quartiers »

Charles AznavourA V A N T - D I R E1« DÉCHIFFRER UN MORCEAU DE VILLE… »
Béatrice N’GUESSAN LARROUX, Université Félix
HouphouëtBoigny, Abidjan

On pourrait se lasser d’une énième réflexion sur l’espace tant nombreuses sont les disciplines qui
s’y sont intéressées. En effet, depuis la topo-analyse de Gaston Bachelard invitant à une exploration
« systématique des sites de notre vie intime », l’intérêt s’est déplacé vers l’extérieur avec,
2notamment, la réflexion des urbanistes et des architectes sur l’espace urbain . Considérer l’espace
comme un signe, qu’il relève de l’énoncé ou de l’énonciation, justifiait le regard neuf porté par
diverses disciplines et la place prépondérante accordée aux sciences humaines. Dès 1973, Pierre
Sansot abordait dans Poétique de la ville le versant socio-poétique qui soulignait le caractère non
déterminant, mais naturant de la ville. Aux dires de l’anthropologue, cette dernière, à ne pas réduire
au seul urbain, fait autant qu’elle se fait, et produit autant qu’elle est produite, mais dans un sens
3contraire à la vision dialectique et marxiste d’Henri Lefèbvre . Ce caractère naturant auquel doit
l’épaisseur temporelle d’une ville détermine son style et la capacité à produire l’émotion qui nous
étreint et nous façonne tout comme cette même émotion est capable, en retour, de susciter en nous
non son figement, mais sa transformation :

« Si une ville me touche, au point où je la ressens comme la chair de ma chair, au point de la
réinventer au plus profond de mon être, c’est qu’elle vient à l’être dans une explosion de couleurs,
de sons, d’odeurs, et je découvre sa générosité créatrice. Celle-ci m’inonde et exalte mon sentir.
[…] L’admirable, c’est qu’une ville se refasse à chaque instant. Mais parfois elle ne se refait pas,
4elle meurt . »

En abordant l’espace par le versant géographique, la critique dépasse la simple valeur
topographique du lieu, étant donné que certains textes « thématisent de façon privilégiée un nouveau
5rapport à l’espace et aux lieux ». Ici, le savoir géographe est requis pour analyser certaines œuvres
considérées comme de vraies « fables de l’espace » organisées autour de l’altérité de leur forme.
Cela peut aller de l’observation du système socio-spatial singulier du tissu urbain tel que présenté
dans un texte comme Manhattan Transfer à une forme jusque-là ignorée, un « style géographe » tel
qu’on le rencontre chez le Julien Gracq du Rivage des Syrtes ou de La Forme d’une ville. Ces
6structures nouvelles qui soutiennent des textes qualifiés de « romans-géographes » sont à
rapprocher de celles rencontrées dans les œuvres où pointe autrement une manière de concevoir les
rapports entre hommes et espaces habités. On songe au regard myope posé sur l’espace par le
Nouveau Roman et à un auteur hors école comme le Georges Perec de Tentative d’épuisement d’un
lieu parisien et d’Espèces d’Espaces, ou encore, à La Vie extérieure d’Annie Ernaux.

Cette nouvelle position implique de tourner le dos à une conception égocentrée tributaire du
mythe de l’Un. La géocritique de Bertrand Westphal, dans ce cas, interpelle le multiculturalisme, les
7phénomènes de « dé-localisation », de polyfocalisation de l’espace comme nous les lisons dans des
textes déroutants d’Édouard Glissant ou Texaco de Patrick Chamoiseau. La géocritique célèbre par
conséquent une forme de pantopie bien connue du postmodernisme tout en évitant de réduire la
représentation spatiale ou spatio-temporelle au seul champ de la littérature. Et pour cause, la
littérature ne saurait se défaire du « reste du monde » auquel prend part aussi l’environnement. Le
regard géographe, s’il se fait descripteur, se veut également écocritique, dans une prise de conscience
claire du monde environnant. Il n’importe pas seulement de mentionner, comme le fait Balzac dans
Ferragus, les rues sales de Paris ni d’opposer, comme dans les récits d’Afrique noire, quartier nègre
et quartier européen à travers un urbanisme idéologiquement marqué. Il faut placer la littérature dans
une ère de soupçon écologique, tout en évitant de la confiner dans une approche trop spécialisée
comme celle héritée de Le Corbusier ; il s’agit alors d’approcher notre environnement quotidien,
celui du vécu de toute personne, de l’envisager dans sa « naturalité », cette manière « de s’inscrire8dans la continuité des sociétés humaines ». Est ici requise une sensibilité politique et sociale à des
fins de transformation de l’espace. De la topo-analyse circonscrite aux sites intimes de la maison à la
pantopie marquée par d’autres manières d’inscrire le signe spatial dans la représentation, l’espace
invite plus que jamais à un regard hétérocentré.

Dans le domaine proprement littéraire, il faudrait sans doute s’arrêter sur les études de deux
grands critiques auxquels est redevable La rue dans tous ses états. Dès 1980, en une période où le
structuralisme était encore vivace, Henri Mitterand interrogeait l’énoncé romanesque à partir d’un
erécit de Balzac, Ferragus. Dans le Paris de la première moitié du XIX siècle, avant les
transformations haussmanniennes sous Napoléon III, Balzac observait déjà la capitale sous le prisme
de ses rues. L’inventaire et la description qu’il en donne, le discours tenu sur elles, l’usage qui en est
fait laissent entendre non seulement une théorie sur la ville, mais exposent surtout une scénographie
des rues à laquelle prennent part les personnages et leurs actions. Voici comment s’ouvre Ferragus :

« Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l’être un homme coupable d’infamie ;
puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la
moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion ; puis des rues assassines, des
rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours
propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de
Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre
lesquelles nous sommes sans défense. […] Oui donc, il est des rues, ou des fins de rues, il est
certaines maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans lesquelles une
femme ne saurait aller sans faire penser d’elle les choses les plus cruellement blessantes. […] Si la
maison a une allée longue et sombre, humide et puante ; si au fond de l’allée tremblote la lueur pâle
d’une lampe, et que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux doigts
décharnés ; en vérité, disons-le, par intérêt pour les jeunes et jolies femmes, cette femme est
9perdue . »

Sur plusieurs pages, Balzac dresse un tableau des rues parisiennes, imposant au lecteur, par une
espèce de circulation fictive en mode pédestre ou en diligence, un incipit « vagabond » aux dires de
l’auteur lui-même. Dans ce panorama, on devine des tracés, des formes ; la représentation s’appuie
sur des hiérarchies, des atmosphères, bref une physiologie des rues inséparable de la projection que
s’en sont faite leurs concepteurs, mais aussi des pratiques des usagers. Bien plus tard, en 1975,
Georges Perec, lui-même observateur de Paris, aura raison de conclure à la démultiplication et au
10morcellement des espaces selon les usages et les fonctions , cela au regard de la mise en scène de la
vie quotidienne par les passants, les animaux, les transports, la météorologie, etc.
De cette typisation des rues suggérée par Balzac, Henri Mitterand a tiré une analyse qui
11convoquait à la fois discours urbanistique, historique, géographique, sociologique, littéraire . Cette
étude, si séduisante fût - elle, nous représente la difficulté même d’une approche théorique de
l’espace romanesque. C’est ici que prend place une remarque faite par Philippe Hamon. Dans
e 12l’introduction à sa réflexion sur les interférences entre littérature et architecture au XIX siècle , le
critique revient sur le terme « espace », le jugeant trop « massif ». Il suggère alors de substituer à
13« espace » la notion d’« effet-espace » dans la mesure où, comme l’« effet-idéologie » , l’emploi
du terme résulte « d’une production de sens travaillant par paliers hiérarchisés ». Cette stratification
des sens a pour point de départ l’histoire de l’espace qui est au carrefour de plusieurs histoires : celle
de son aménagement, de ses lieux de mémoire, de ses monuments, des populations et de leurs
déplacements et trajets. Cette volonté d’appréhender le sens de l’espace « par paliers hiérarchisés »
invite donc à un morcellement de ce « massif » et à le décomposer en niveaux et phénomènes sériés
par les différentes disciplines qui se sont emparées de lui. Ainsi avons-nous ressenti le besoin de
distinguer une unité discrète apparemment simple et caractéristique de l’urbain : la rue dont l’intérêt
est sans cesse renouvelé par les sciences humaines comme l’illustrent les contributions ici réunies.

Le choix de Balzac intéresse à plus d’un titre : l’auteur donnait déjà, par cette mise en texte de
Ferragus (mais on verrait le même procédé dans Eugénie Grandet et La Cousine Bette entre autres)la mesure de la complexité du vocable « rue » tout en l’intégrant à une sociabilité des plus
remarquables. Ferragus se déployant dans les méandres des rues parisiennes, on pouvait estimer le
modèle réservé à la capitale. Mais l’usage répété des articles indéfinis ou définis pluriels accolés au
substantif « rue » abolit ce caractère singulier. Cette multiplicité et cette diversité que manifeste
l’inventaire balzacien valent en réalité pour toutes les rues et voies de circulation tout comme elles
rendent compte de l’imbrication des différentes disciplines impliquées.
Insaisissable rue ?
Entendre la rue comme une « voie bordée, au moins en partie, de maisons, dans une
14agglomération (ville ou village, bourg) » reste problématique, car la longueur, la largeur, les
pratiques diverses qui s’y observent fixent son statut à l’intérieur d’un hyperonyme – la voirie – aux
linéaments plus complexes. Ainsi, par exemple, le quai, l’avenue, le boulevard, le passage, l’impasse,
l’allée, la chaussée, l’esplanade, le square ne sauraient s’identifier à des rues même s’ils répondent en
partie aux critères de définition mentionnés. La rue intrigue donc par cette faculté de se soustraire à
un sens univoque, manifestée par le titre même de ce colloque : non seulement La rue dans tous ses
états induit l’idée de multiplicité et de diversité, mais elle soumet au regard l’expression idiomatique
« dans tous ses états » traduisant la quiétude rompue et donc l’affolement, la nervosité, le
bouleversement, l’anormalité, etc. Versatilité qui fait passer des états de dormance à ceux d’agitation
entièrement redevables à une Histoire et à des pratiques sociales. Devenu Protée, le simple tracé des
urbanistes doit sa nature mouvante à une série de fonctions. On ne retient bien souvent de la rue que
la fonction de circulation, celle des personnes et des marchandises qui en fait un passage à l’usage de
tous. La rue, en effet, n’est apparemment la propriété de personne. Sauf avis contraire, tout le monde
y a droit. Les bâtiments et les maisons qui la bordent impliquent cependant d’autres fonctions : celle
de desservir les habitations, de supporter des commerces, des bâtiments administratifs, de se prêter
même parfois au sport comme d’être le support éventuel d’œuvres artistiques ainsi qu’on le voit
dans le cas du street art. Ces fonctions, désormais lieux communs, pourraient induire une idée
convenue, indigne d’intérêt. Il suffit pourtant d’être simple observateur ou arpenteur de rue pour se
15rendre compte que celle-ci ne saurait « être une forme urbaine désuète ». Ce qu’en France le
dixneuvième siècle et le début du vingtième siècle ont fait pour sa promotion vaut encore de nos jours.
Marie-Ève Thérenty soulignait à juste titre le nombre incalculable d’œuvres pensées, écrites dans la
rue ou sollicitées par elle. Nadja s’appréhende par la rue tout comme le paysan de Paris cultive la
capitale en arpentant ses rues, singulièrement celle des Buttes-Chaumont. Bien plus tard, dans le
poème autobiographique, Le Roman inachevé, Aragon reviendra sur cette période surréaliste. Dans
une section aux accents rualistes, le poète lève un pan de voile sur le monde de « nuées » que fut
cette période. Ainsi, une section comme « Les mots m’ont pris par la main » structurée autour du
refrain « garçon de quoi écrire », tout en dévoilant au lecteur le processus d’élaboration de l’écriture
automatique, informe sur les lieux mêmes de l’écriture – café, tabac, bistrot – et les incontournables
rues et boulevards qui lui sont contigus. C’est aussi depuis un café qu’Edgar Poe, déjà, dans
« L’homme des foules », expérimentait le pouvoir de la rue, sa capacité à susciter l’imagination
créatrice.

C’est encore à la promotion de la rue que songe Alain Mabanckou lorsqu’il conçoit certains
quartiers de Pointe Noire, au Congo, comme des pourvoyeurs de récits tintamarresques, de romans
de la clameur partagée par des personnages errants. Ainsi la rue requiert-elle notre attention parce
qu’elle est tout simplement

« Là. C’est la présence obscène (ce qui se place devant la scène) de nos métropoles. Dès qu’on
franchit la porte de l’immeuble, de la boutique, du commerce, ou le seuil d’un parking ; dès qu’on
descend du trottoir, on y est. La rue est face à nous ; elle compose l’arrière-fond du théâtre urbain.
16Elle est le sine qua non de l’urbain . »

Le poids de cette urbanité repose aussi sur une fonction rhétorique inscrite dans le langage
quotidien. Si par un déplacement de type synecdochique-métonymique, la rue peut renvoyer à sa
population, ou au quartier qui l’abrite (telles la rue de la Goutte-d’Or de L’Assommoir, la rue Pailledu Cahier d’un retour au pays natal, ou encore la rue 171 de La Rue 171 de Pierre Kanganou), elle

« est par extension, le trottoir, la place, le square, le quartier, la périphérie, ainsi que tout ce dont
se constitue la grande ville. C’est dans tous les sens du terme une voie (voix) de communication :
un lieu de trafics de tous genres, de commerces, de relations sociales, de relations de production,
de production elle-même parfois, y compris de l’espace – espace public mais aussi espace privé.
Là où l’on commerce est aussi là où l’on communique. Un élément fondamental de la ville, donc, et
17surtout fondateur . »

On est ici tenté de revenir à la nomenclature de Balzac : elle interpelle au regard de cette
multifonctionnalité sensible dans ce qui s’entend comme un étoilement de rues pour la seule ville de
Paris. On est en droit de confronter alors singulier et pluriel, rue singulière et rues plurielles. La
première serait celle élue par son créateur, que celui-ci prenne le visage d’un urbaniste ou d’un
romancier, par exemple. Ce sont, entre autres, les rues précédemment nommées ou encore, les
toponymes choisis qui, du reste, peuvent poser la question du genre (masculin ou féminin) comme
18nous le signale Yves Raibaud . Quant au pluriel des rues, il relève certes d’une élection, mais leur
diversité éclectique obéit à une construction : celle des auteurs au travers d’un artefact propre. C’est
à ce dernier que correspond la palette de qualifications et de fonctions constitutives de la physiologie
des rues. Ainsi pourrait-on comprendre la pratique d’un Perec dans sa tentative d’épuisement du lieu
ou celle d’Annie Ernaux dans La Vie extérieure ou Le Journal du dehors. On en conclut au caractère
inépuisable de la rue qui ajoute à son aspect insaisissable. La rue ouvre ainsi à des territoires
impensables dès lors que se posent les questions de circonscription et d’usage, rebattant alors les
cartes du sens. Elle est tout simplement insondable !

Ici prend tout son sens le verbe « éprouver » pour tous ceux qui pratiquent la ville à travers ses
rues comme l’observent le poète Jacques Réda et l’urbaniste Thierry Pacquot. La rue soumet « à des
19épreuves douloureuses », ou encore, elle permet de « ressentir, d’expérimenter ». L’expérience,
mêlée de souffrance ou non, va de la simple flânerie à l’arpentage motivé des rues. Cette épreuve est
celle des brasseurs de la ville, nom donné par Evains Wêche aux marchands ambulants voués à la
débrouillardise dans Port-au-Prince, marchant dans la rumeur de la ville, avançant contre elle ou
20l’esquivant comme dans un jeu de marelle . On songe aussi à Jacques Réda parcourant la rue à pied
ou à vélo.

« À pied ou à vélo, j’ai d’ailleurs cessé de croire que je circule au gré de ma fantaisie. Je ne pense
pas davantage obéir, en circulant, à quelque plan préétabli pour me guider ou me perdre. Il me
semble que sans se préoccuper de mon cas, ce sont les rues elles-mêmes qui se déplacent,
s’ébattent – et je me laisse remuer, prenant discrètement ma part du plaisir qu’elles échangent.
Elles s’en vont, reviennent, disparaissent à nouveau. J’ai beau m’efforcer d’en suivre une – puis
deux, puis trois – pour composer une sorte d’itinéraire : toujours d’autres se présentent à la
traverse et me conduisent ailleurs. Mais celles-là aussi m’abandonnent, me plantent là où l’envie
21de jouer leur a passé d’un coup . »

On pourrait prêter une forme de cynisme à la rue perçue ici comme une manipulatrice. En se
soustrayant à sa simple fonction attendue de circulation, on note comment s’établit progressivement
le passage d’un état à un autre. La rue abolit toute forme de passivité liée à sa nature d’objet, se
métamorphosant en sujet opérateur d’actions exercées sur l’arpenteur. Du coup le poète est conduit à
admettre la différence entre rue cartographiée et pratique véritable du lieu. La rue à l’œuvre permet
de confronter ainsi carte et territoire, déployant à mesure un imaginaire qui, ici, glisse peu à peu dans
la fiction. Surprises, leurres, déconvenues multiples finissent par susciter un imaginaire allant à
rebours du réel, l’arpenteur devenu soudainement personnage de conte. On admet que le
poètepersonnage puisse établir une équivalence entre sa façon d’écrire et la forme d’une rue – « rectiligne
ou sinueuse », soumise à plus d’un détour, réfractaire à la cohérence d’un plan préétabli. Puisque les
rues ont, paradoxalement, leur organisation propre qui fait fi de leur adressage et de leurs noms, elles
sont instables, recomposées au gré des usages et des ressentis. Il n’est pas alors rare que le flâneur-poète se détourne de la toponymie de la carte au profit d’une re-figuration de la rue réelle.

On pourrait en dire autant de Patrick Modiano qui ne cesse de célébrer, à sa manière, l’adressage
et la toponymie des rues, et d’être sensible aux possibles narratifs du récit de soi que recèlent les
annuaires.

« Pour tous ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier,
chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et
souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la
topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches
successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi
la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs
22du métro aux heures de pointe . »

Toutefois cet optimisme est contenu par une quête de soi problématique pour celui qui est né
dans le Paris de 1945. En s’appropriant le Paris de l’Occupation, la mémoire joue avec les noms de
lieux, de quartiers, de rues. La destruction des lieux déstabilise la quête de soi, car si la rue demeure,
les habitations tout comme certains de leurs occupants, des commerces, ont disparu. La rue restaurée
et occupée autrement abolit alors curieusement les repères. Conçues et données pour être des
facteurs d’urbanité et assurer une stabilité qui en favorise la lecture, les rues de Modiano deviennent
illisibles, méconnaissables. Parce que la ville a changé, il est impossible de retrouver le Paris d’antan.
À cette perte fait écho la propre perte des personnages et de l’auteur. La non-fiabilité des rues
pourrait militer en leur défaveur. Mais le Nobel parie sur l’avenir de la ville, interrogeant les grandes
concentrations urbaines d’aujourd’hui, s’interrogeant – lui qui fut sous l’influence d’un Baudelaire
questionnant « les plis sinueux des grandes capitales » – sur la manière qu’auront les écrivains du
futur de les représenter.
De Baudelaire à Joy Sorman
« La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Ainsi se désolait
l’auteur des Tableaux parisiens face à l’appréhension de ce qui est devenu éphémère : l’urbain et la
rue qui lui est consubstantielle. Notre délimitation peut surprendre tant la ville ne commence ni avec
l’auteur des Tableaux parisiens ni ne s’arrête avec L’Inhabitable d’une écrivaine actuelle comme
Joy Sorman. Le constat de Baudelaire pourrait être saisi sur une plus longue durée. Et, en effet,
s’impose à la mémoire Le Tableau de Paris dont l’auteur, Louis-Sébastien Mercier disait ceci :
« j’ai tant couru pour faire le tableau de Paris que je puis dire l’avoir fait avec mes jambes ». La
critique de l’époque, rendant en cela grâce à la rue, en a déduit que cette peinture de la physionomie
physique et morale de la capitale a été pensée dans la rue et écrite « sur la borne ». Cette description
fort détaillée des mœurs et usages du Paris au dix-huitième siècle s’achève au moment où éclate la
Révolution, ce qui laisse présager d’un nouveau Paris que la transformation des voies de circulation
fait entrer dans l’Histoire. Celle-ci a donné lieu, pour ce qui concerne les rues parisiennes, à des
caractéristiques et une mythologie propres conduites à leur expression la plus élevée en ce
dixneuvième siècle. La rue et son complémentaire, le boulevard, tout comme les galeries de verre que
sont les passages, marqués du sceau d’une forte haussmannisation, ont traduit au plus haut niveau
une civilisation qui figurait son entrée dans l’ère de la modernité par des pratiques jusqu’alors
inconnues. La flânerie, les promenades, l’avènement des Grands magasins et un type nouveau de
clients devaient imprimer de leur marque les rues et les grands boulevards de la capitale. Cette
urbanité offre des signes lisibles selon Walter Benjamin et Karlheinz Stierle sans toutefois se prêter à
une lecture comparable à celle d’un récit – on ne lit pas une ville comme on lit un roman ! La ville ne
saurait non plus se déchiffrer uniquement suivant les codes d’une structure ainsi que l’envisagent les
23sémioticiens ou Kevin Lynch . Sa lecture conjugue planimétrie et volumétrie. La rue se lit aussi au
travers d’une opacité, d’une obscurité participant d’un quotidien hétérogène. Cette dimension
souterraine qui fait se confondre ville et usagers, dévoilant de ce fait sa fonction naturante et bien
souvent la géographie sentimentale revendiquées par Sansot, relève de sa poétique. Cet invisible des
relations entre lieux et usagers, Patrick Modiano, lui aussi, le convoque autrement à partir de
l’exploitation d’une simple adresse et d’un nom de rue dans l’annuaire d’une ville.
Depuis « l’homme des foules » d’Edgar Poe et « Les foules » de Baudelaire, la ville et ses rues
offrent le même tableau producteur de topoï spécifiques. Commerce et trafics en tous genres s’y
exercent. Lieu de rencontre (chronotopique par excellence), des relations sociales s’y tissent, des
peurs et des angoisses y sourdent, la violence peut y éclater avec une brutalité inouïe. À l’inverse,
embouteillages, cancans, rumeurs, sonorités particulières peuvent conférer à telle rue une fonction
« naturante » (Pierre Sansot). Espace produit par les institutions soucieuses de codifier la voirie
urbaine, la rue et ses façades engendrent à leur tour différences et hiérarchies : entre extérieur et
intérieur, public et privé, richesse et pauvreté, etc. Elle trouve ainsi sa place au cœur même de la
civilisation.

En littérature encore, la rue semble entretenir de vieilles affinités avec l’esthétique réaliste, ce que
les Goncourt proclament dans la préface de Germinie Lacerteux (« ce livre vient de la rue »).
Cependant on est frappé de la constance avec laquelle elle est réinvestie : hier, par le flâneur ou la
24flâneuse romantique , l’écrivain « rualiste » (Jules Vallès), les poètes de la modernité, les
surréalistes, aujourd’hui par écrivains et artistes de la surmodernité mondiale. Il est certain que la rue
excède ses qualités et fonctions traditionnelles. Ainsi, la voie publique entre désormais en conflit
avec la définition même du SDF, ce dernier s’appropriant véritablement la rue et obligeant les
25autorités administratives et politiques à proposer des abris de fortune, dans la rue, précisément . Du
reste, le monde contemporain enregistre une évolution urbaine qui donne lieu à un nouveau regard
posé sur « la vie extérieure », tel celui d’Annie Ernaux observant Paris et sa proche banlieue à la
manière de Perec ou revenant sur les pas du Breton de Nadja, mais dans un tout autre esprit : celui
d’une socioautobiographie. Ces instantanés pris sur le vif qu’on pourrait dissocier du biographème
tant la captation de l’instant d’une vie est extérieure à l’auteure, rendent compte du caractère factice
de l’opposition entre rue et maison et de l’inscription du privé dans le public, en gommant la
26charnière entre espaces du dedans et du dehors .

Ce regard est celui-là même qu’on prête au monde postcolonial avec le brassage consécutif aux
migrations d’aujourd’hui analysées par la sociologie des mobilités (John Urry). Ainsi peut se
comprendre l’ouvrage récent de Laure Murat qui bouscule les codes traditionnels de l’urbain, dans
27Ceci n’est pas une ville . La dénégation (souvenir de Magritte) surprend pour l’une des plus
grandes mégalopoles du monde, Los Angeles, mais le livre répond en partie à la nouvelle
représentation des grandes villes que Modiano appelle de ses vœux. Le récit de Murat reconnaît à Los
Angeles un caractère naturant singulier parce qu’à rebours du sens donné par Pierre Sansot. Aux rues
de villes d’après-guerre sur lesquelles s’appuient bien souvent les thèses de Sansot font place des
voies larges appelant à une circulation continue légitimée par les distances. Cette extrême mobilité
fait éclater les frontières, malgré le sentiment de l’existence bien réelle de quartiers, par un
déplacement sans cesse de la marge vers le centre et du centre vers la périphérie. L’impression d’une
ville « mal bâtie, informe, […] moche », où l’horizontalité et la platitude donnent l’impression d’un
bâti soustrait à tout projet urbanistique, pourraient faire croire à l’absence de toute poéticité urbaine.
Los Angeles a cependant réussi le pari du plus gros brassage ethnique du monde avec la présence de
140 nationalités et 224 langues parlées, générant par association de l’hétérogénéité et de la mobilité
un type de poétique jusque-là ignoré. Le changement constant de la physionomie des rues ne
déstabilise guère ; il renforce justement le sentiment d’appartenance à Los Angeles. Parce que
pratiquée par une population migrante, déterritorialisée ou dé-localisée, la ville se joue des
« structures urbaines traditionnelles (centre, monuments, hiérarchies, etc.) », brouille les catégories
binaires habituelles comme l’opposition entre centre et périphérie. L’auteur la qualifie alors de
postmoderne :

« Los Angeles est la ville de déconstruction par excellence. Y marcher (ou y rouler, le plus
souvent), c’est parcourir un texte qui n’a pas d’explication définitive, univoque, transcendantale,
c’est explorer une longue chaîne de signifiants dont le sens n’en finit pas de proliférer. Je vois dans
28cette définition de la ville un des secrets de son charme bizarre . »
On n’est pas loin de croire que Los Angeles a mis en œuvre, avant l’heure, le concept du «
Toutmonde » élaboré par Édouard Glissant et mis à l’honneur par cette même immigration de plus en
plus spectaculaire. Ce concept modifie les données de la rue qui, désormais, invite à une typisation à
caractère ethnique qu’un certain regard sociologue saisit ici :

« La rue du Faubourg-du-Temple descend doucement de Belleville à République, du flanc des
hauteurs jusqu’au canal Saint-Martin ; elle est une ligne qui distingue autant qu’elle relie ces deux
mondes, glisse du quartier chinois au métissage populaire. Paris est un enchevêtrement de limites,
de frontières plus ou moins poreuses. Savoir où elles passent, quelles enclaves elles tracent, c’est
connaître la ville. »

Au paragraphe suivant, le regard descripteur saisit ensuite les spécificités de cette rue.

« La rue du Faubourg-du-Temple est dense, compacte, amalgamée, une profusion d’échoppes et de
nationalités. On y mange Turc, cambodgien, malien, grec ou un couscous. On y achète de la viande
hallal, des épices, des fruits exotiques, des pièces montées, un grille-pain coréen dans un bazar
pakistanais. Il y a des taxiphones pour appeler en Tunisie, des boutiques de valises à roulettes, des
téléphones portables et des T-shirts dégriffés, un Monoprix, des bars kabyles, des dancings rétro et
des théâtres. Rue trop étroite, encombrée à toute heure, qui dort rarement, qui klaxonne, gueule,
29s’alpague, et s’embrasse . »

Ainsi s’ouvre L’Inhabitable de Joy Sorman : cet incipit aux accents balzaciens entre en rupture
avec la suite par le dévoilement d’une capitale aux signes empreints d’étrangeté. À l’issue d’un
itinéraire qui couvre plus d’un siècle, l’insolite offert par la rue n’est plus à l’origine du fait poétique
et, comme Perec l’entreprit pour la Place Saint-Sulpice, Joy Sorman s’essaie, elle aussi, à une
tentative d’épuisement du Paris insalubre à travers sept adresses de rues. S’inspirant des « Travaux
30pratiques » dans la section « La Rue » d’Espèces d’espaces, l’auteure nous donne de la rue du
Faubourg-du-Temple une description détaillée à travers un regard qui se veut neutre, dans
l’enregistrement de ce qui s’offre de manière hétéroclite. Est livrée une impression de saturation due
à une population atomisée à travers nationalités, diversité culinaire, commerces et marchandises
inhomogènes. Hormis cet « à la manière de » Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, l’auteur
emprunte encore à la section d’Espèces d’espaces consacrée à « L’Inhabitable » :

« L’inhabitable : l’architecture
du mépris et de la frime, la gloriole
médiocre des tours et des buildings,
les milliers de cagibis entassés les uns
au-dessus des autres, l’esbroufe chiche
des signes sociaux
L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable,
Le petit, le mesquin, le rétréci,
31le Calculé au plus juste . »

En plus des bidonvilles, des villes nauséabondes, l’inhabitable que désigne Perec au travers de ce
riche inventaire, s’associe chez Joy Sorman à l’insalubre, l’auteure renouant avec une certaine
32rhétorique de l’urbain que signalait Michel de Certeau . Joy Sorman met en avant le lieu de vie des
personnes et donc l’environnement qui soumet la question de l’écologie urbaine, et avec elle, celle de
la santé publique posée dès l’incipit du récit.

« Insalubrité : un logement est déclaré insalubre à partir du moment où son état de dégradation peut
33avoir des effets dangereux sur la santé de ses occupants et/ou du voisinage . »

Si l’insalubrité concerne avant tout le logement, c’est par la rue qui lui est contiguë qu’on y34pénètre. L’inhabitable est décliné en six sections aux titres de noms et adresses de rues parisiennes .
La synecdoque étend l’insalubrité à la rue, au logement, aux habitants, permettant ainsi de mettre en
lumière la fonction charnière de la rue. Car l’insalubrité est aussi affaire d’articulation défaillante du
dedans et du dehors dès lors que dans un logement, « l’étriqué, l’irrespirable » se ressentent,
notamment par absence d’ouverture sur l’extérieur. La rue ne peut alors qu’être salvatrice.

Le regard écocritique de Joy Sorman s’exerce en deux temps : un premier mouvement consiste à
arpenter la rue jusqu’à l’adresse où a été constatée l’insalubrité ; un second regard critique intervient
cinq ans après pour apprécier le changement consécutif à la restauration. L’adresse et la rue n’ont pas
varié, il n’en demeure pas moins qu’elles sont parfois méconnaissables, ce qui rend bien visible le
divorce entre population et rue. Plus que jamais s’affirme l’homologie entre rue, quartier et
population qu’une simple modification peut remettre en question :

« Sarah, la chargée de mission que j’accompagne ce matin me prévient : l’immeuble de la rue
Mathis est un des plus difficiles, l’ambiance y est délétère. […]

Cinq ans plus tard

L’immeuble a été réhabilité, volets blancs et façade crème, mais semble inhabité. […]. Je tente en
vain de me remémorer l’aspect désolé de ce bâtiment, et de recomposer une vague image de ces
habitants, ceux dont j’aurais aimé retrouver la trace 5 ans plus tard ; […]. Mais aujourd’hui je me
tiens sur le seuil et les habitants ont disparu, les vies se sont dispersées ; me reste cette façade, ces
immeubles, témoignages de minuscules et incessantes modifications de la ville. Paris est un biotope
35de béton, de pierre et de zinc . »
Défense et illustration de la rue
Inépuisable, mais fascinante rue ! tel est le constat qui pourrait être tiré à la suite des 27
communications du colloque « La rue dans tous ses états ». Malgré la diversité des communicants,
on a été loin de les avoir tous analysés : si des rues dans des états divers ont été proposées, la
réflexion s’est toujours préoccupée de défendre la rue et d’en illustrer les usages et les fonctions. Six
axes ont permis de contenir le propos. Mais en préambule, le Directeur du département de
l’urbanisme du BNETD d’Abidjan, Vincent Badié a pris soin de définir les contours de la rue tels
que conçus dans les projets urbanistiques en Côte d’Ivoire. Cela suppose d’en livrer les fondements
historiques, les visées. Les influences sont celles de la Rome antique et, plus proche de nous, celle
inspirée de la charte d’Athènes établie en 1933 par Le Corbusier. Étrangère aux rites de circulation et
d’interactions des sociétés traditionnelles, la rue, base de la planification spatiale des agglomérations
ivoiriennes est avant tout calquée sur celles des occidentaux et reproduit ainsi les mêmes fonctions à
elle destinées. Ce sont celles que l’on retrouve dans la plupart des communications : fonctions de
localisation, de circulation, environnementale, d’attraction des interactions sociales et enfin, une
fonction d’exposition des identités.

La première partie consacrée aux noms de rue les envisage dans leurs aspects historique, poétique
et sociologique. Sous la fonction de repérage qui requiert la nomination sourdent l’Histoire, le
politique, le culturel. Alassane Diabaté déplore ainsi l’impossible baptême des rues de Côte d’Ivoire
à la suite d’un baptême pensé et régulé par les anciens colonisateurs. Méfiants ou ne se reconnaissant
pas dans les nouvelles désignations des indépendances, les usagers, qu’ils soient ivoiriens ou
béninois, se forgent des toponymies propres. Adjeran Moufoutaou le démontre avec les écriteaux de
rues de Cotonou et d’Abomey Calavi. On s’attendrait sans doute moins, au regard de la célébration
de la ville par les poètes de la modernité ou les surréalistes, à être confronté à l’implication
pragmatique du corps en poésie. Théo Soula s’appuie sur l’œuvre de Jacques Réda pour mettre en
exergue la puissance sémiotique de l’odonymie pour le poète ou même le simple piéton. La rue
figurée ne reproduit pas la simple cartographie qui la prend en charge, la représentation se soumettant
aux lois de la déambulation. Les toponymes du poème expérimentés par le flâneur s’en trouvent
recomposés, recréés par une conscience géopoétique.
La deuxième partie s’attache à la topique de la rue. Sa diversité, sa variété infinie manifestées par
le titre du colloque n’interdisent pas la prégnance de topoï, lieux communs, stéréotypes qui en fixent
une certaine stabilité. En milieu littéraire, le topos s’avère beaucoup plus complexe. Pour le
démontrer, Carsten Meiner revient sur le terme même de « doxa » pour dégager la notion souvent
minorée de topos entendue comme sens conventionnel, admis de tous. Rue et doxa sont ensuite
articulées pour en saisir le fonctionnement littéraire. La rue peut alors être détournée de son sens
conventionnel (lieu de circulation a minima) grâce à des fonctions relevant des usages ou actions
observées en son espace. Ainsi en est-il, par exemple, de l’embouteillage, de la chute, de
l’éclaboussure dont l’effet narratif est de suspendre ou d’arrêter la fonction habituellement reconnue
à la rue. Comme topos littéraire, elle trouverait ainsi une redynamisation fonctionnelle dans cette
articulation du doxique (rue reconnaissable dans la conscience populaire) et de l’hétérodoxique
(actions multiples observées ou pratiquées dans ce lieu). Cet axe topologique, tout entier sous le
signe du contingent, demeure le vecteur majeur des communications ici réunies.

Pour René Gnaléga, le motif littéraire de la rue s’associe à la sexualité chez Baudelaire tout
comme il est aussi révélateur du moment anthropologique d’une civilisation. À l’âge moderne, pour
« l’homme des foules » (Poe) et le poète actif, le topos de la rue acquiert une signification
dialectique, entre solitude et multitude. Le regard hugolien est autre qui peut saisir simultanément la
rue dans ses fonctions réaliste et symbolique, nous dit Philippe Dufour. Hugo donne ainsi à cette
voie la possibilité de se déployer dans l’exposition des mœurs contemporaines, questionnant l’ordre
social par une mise en scène de la vie quotidienne des Parisiens et dans l’allégorisation de l’Histoire.
Si du quotidien de la rue émergent des personnages types, narrateur et piéton par exemple, on peut y
voir l’exercice d’une démocratie incarnée par des personnages inattendus, les misérables. Territoire
des insurgés, sa force est de véhiculer une chronotopicité de la modernité démocratique née de la
Révolution de 1789. La rue accouche de l’homme démocratique, exemplaire relais du grand homme.
Pourtant, rien ne prédisposait à ce changement au vu du traitement de la rue à travers deux
romansmémoires de Marivaux, La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu. Jacques Guilhembet démontre
comment s’élabore sa représentation dans ces deux récits du dix-huitième siècle. Le brouillage ou
l’absence de descriptions s’accompagne d’une multiplication de topoï : « Embarras de rue »,
rencontres fortuites, « coups du hasard » rythment un parcours cyclothymique où alternent euphorie
et dysphorie. Le regard du personnage narrateur, nullement descripteur, vise a minima une
représentation réaliste de la rue qui, du reste, est convoquée pour une fonction narrative. La
contingence qui caractérise les actions qui s’y déroulent en fait le lieu d’une transformation d’état.
L’itinéraire ascensionnel du personnage, qu’il soit rectiligne ou sinueux, s’effectue à partir de la
métaphore de la rue, symbolisant en cela la page blanche et la narration. Si « les coups du hasard »
manifestent le chronotope de la rencontre tel que défini par Bakhtine, le critique russe voyait en lui
l’indissolubilité du temps et de l’espace. La rue doxique telle qu’observée plus haut peut alors être le
lieu de cette inscription du temps historique dans l’espace. Kassoum Koné analyse ainsi le
chronotope de l’Occupation dans son rapport à la quête d’identité chez Patrick Modiano.

Différentes disciplines – sociologie, histoire, géographie – sont sollicitées dans la troisième
partie, « Pratiques de la rue ». La démarche d’Alya Chelly plonge le lecteur dans l’histoire de
l’architecture de la Médina de Sousse, tout en prenant en compte le regard littéraire d’un Maupassant
voyageur en Tunisie. On découvre la vieille ville depuis l’extérieur avant de pénétrer l’intérieur par
à-coups, puis de revenir à l’histoire contemporaine pour suivre l’évolution architecturale de la ville
de Sousse. Dans cette histoire qui ne se départit pas de l’analyse anthropologique, où portes et
formes des rues (venelles, impasses, rues-tunnels) encouragent l’enfermement de la gent féminine, on
voit mal comment la Médina, ville masculine par essence, vidée du regard des femmes, pourrait
donner lieu à une poétique de la ville telle que conçue par un Pierre Sansot. Il y aurait sans doute
matière à s’interroger sur le chronotope de la rencontre des rues de la Médina ! Autre lieu, autres
mœurs, les rues de Katmandou observées par Claire Martinus. Saturées et polluées à la suite des
changements urbains survenus à partir des années 1990 et 2000, elles suscitent une réappropriation
qui passe par l’exploitation du grand projet urbanistique d’élargissement des voies de circulation et
d’approvisionnement en eau potable ; l’appropriation des rues s’effectue au travers des « banhs », cesmouvements de contestation populaire, puis des housings. En Côte d’Ivoire, c’est à la célèbre rue
des Jardins que s’attaquent Zuo Estelle et Nassié Dabira. Aux tracés urbanistiques auxquels étaient
assignées des fonctions précises pour une population déterminée, sont venues s’ajouter au fil du
temps des fonctions dissemblables exercées par une population autre. Il s’ensuit un changement
physiologique de la rue des Jardins qui ne manque pas de soulever des questions d’ordre écologique.

Ce détournement des fonctions dévolues aux rues par les urbanistes sert la représentation dans le
genre romanesque analysé par N’gatta Sévérin. Balta de Paule Constant et Le Tyran éternel de
Patrick Grainville reconduisent le topos de l’embouteillage, mais celui-ci, articulé sur des structures
routières inadaptées, conduit à une critique acerbe de la modernité et de l’urbanisation africaines.
C’est à la modernité (ou surmodernité) que l’on doit le genre science fictionnel dans lequel la ville
occupe une place de choix. C’est encore aux lieux communs reconnus du genre et au sense of
wonder que recourt Stefan Wul pour dire les rues déréalisées de la science-fiction. Rosine Kouadio y
voit une projection en avant de l’architecture à travers l’utopie.

La quatrième partie, « Signes et figures » interroge les figures de la représentation et les signes
qui lui sont attribués. C’est en tant que street art singulier que Marie-José Hourantier interroge
l’œuvre d’Yves Bergeret, car le poète plasticien réalise ses œuvres de grand format dans la rue, les
places publiques. L’expérience d’une collaboration avec des peintres paysans du Mali est
symptomatique d’une peinture qui se défait des rites traditionnels. Paysans peintres, habituellement
amenés à inscrire sur leurs murs en damier des signes, et Yves Bergeret posent ainsi des signes sur du
tissu ou du papier, chacun selon son mode d’appréhension de la réalité. Ils produisent ainsi ce qui
peut être considéré comme une syntaxe de pictogrammes et de lettrines réalisant ce qui peut paraître
comme la parole du lieu de la production de la toile. À sa façon, le romancier invente aussi ou
réinvente le lieu. Un grand connaisseur de Paris, Zola, suscite deux microlectures. À partir des
dessins qu’il a réalisés du quartier de la Goutte-d’Or, Guy Larroux montre comment s’élabore la rue
romanesque. À travers le sujet de la perception – Gervaise sur le seuil de sa boutique – s’opère une
captation de la rue comme lieu de vie, objet sémiotique, mais aussi comme motif pictural. Ainsi
cadrée, elle apparaît comme un réservoir de signes (visuels, chromatiques, sonores) organisés et
orientés par la semiosis littéraire. S’intéressant de son côté aux rues de L’Argent, Jean-Marie
Kouakou discerne dans l’incipit de cet autre roman de Zola, au-delà de la simple description, une
organisation topologique, un véritable « territoire sémantique ». Il y analyse aussi le travail des
figures : la métonymie (signe du manque à être de Saccard) et la métaphore qui inscrit dans la lettre
du texte le mouvement vital et l’or à la royauté duquel aspire le héros. On ne devrait pas s’étonner
que l’opération métaphorique s’accomplisse en poésie. On est cependant confondu par la faculté
qu’a telle petite rue parisienne – la rue Gît-le-cœur qualifiée d’« artère noire » – de circuler dans
l’œuvre entière d’André Breton en y étant réinvestie de significations subjectives nouvelles. Au point
que Sophie Ireland voit en elle l’« outil d’un art poétique », qui est même partagé par le poète
tchèque Nezval, d’où résulte un croisement des topographies parisienne et pragoise.

L’épreuve de la rue qui constitue le cinquième volet du colloque s’attache à la manifestation de ce
que Carsten Meiner qualifierait d’hétérodoxique : ensemble de pratiques singulières observées en
société ou en littérature qui traduisent une forme d’étoilement, de diffraction de la rue doxique.
C’est sur la rue telle que perçue par la doxa que se penche Kouabenan Kossonou en ramenant
celleci à des conduites, des savoirs, une langue type qui permettent de souscrire à l’opposition entre le
dehors et le dedans. La dichotomie rendue factice par des frontières poreuses légitime une poétique
des charnières spatiales selon que le regard se tourne vers le privé ou porte sur l’exoréalité de la rue.
Sylvie Vignes analyse différemment « l’exoréalité » de la rue montréalaise, car les robineux,
appellation des SDF dans l’œuvre de Monique Proulx, en font le territoire des miséreux, lesquels
sont capables d’en inverser les valeurs. En rendant la rue festive, créative et frondeuse, les robineux,
désignés également par le pronom « ça », invitent à reconsidérer les notions d’écart, de marge ou de
périphérie. Est ici mis à l’épreuve le concept d’« espace propre » nécessaire à l’organisation
rationnelle de l’urbain défendu par Michel de Certeau. L’épreuve de la rue ne manque pas de
s’inscrire dans le récit de soi ; elle est infligée à Annie Ernaux par la rue du Clos-des-Parts, qui
combine l’adresse familiale et celle de l’épicerie-mercerie de ses parents. La poétique des charnièress’éprouve à travers cette porosité des frontières qui fait se confondre privé et public, se heurter
langue populaire et langue académique dans une œuvre qui prend ses distances vis-à-vis de la rue de
la rue d’enfance.

Lorsque la rue convoque simultanément sciences humaines et biologie, l’interdisciplinarité à
l’œuvre trouve écho dans un texte comme Rue Darwin de Boualem Sansal qu’examine ici Bachira
Allaoua. Mœurs du passé, quotidien d’aujourd’hui, références littéraires, biographiques –
notamment à Albert Camus – dialoguent avec le biologiste Darwin pour marquer aussi la nature
géocritique de cette rue d’Alger. L’usage de la rue est fortement codé comme le montrent bien
l’itinéraire transculturel et la comparaison avec la rue algérienne sous le contrôle strict des hommes.
Jean-Baptiste Kouamé, retenant trois écrivaines maghrébines en souffrance d’identité, s’intéresse à
« la rue beure » des banlieues et cités pavillonnaires que s’approprient, contre les interdits familiaux,
les adolescentes pour y faire entendre une parole crue et une langue hybride qui mêle français, arabe,
chebran. En ce sens, la langue est façonnée par le lieu comme l’est la psychologie des héroïnes.
Quant à Ledjou Gahi, c’est le désormais classique roman d’Aminata Sow Fall,L a Grève des Bàttu,
qui retient son attention. L’occupation d’abord pacifique de la rue par les mendiants, conformément
aux attentes religieuses et culturelles, fait place à la rue révolutionnaire. Mais il s’agit d’une rue
plutôt boudeuse que de barricades qui, sur un mode cocasse, voit se concurrencer lieu doxique et
aspect hétérodoxique.

« La rue dans tous ses états » s’achève avec « Voix de la rue ». Les dénotés « chemin », « voie »,
« trajet », entre autres, ont été précisément observés. Reste à démontrer que la voie de circulation
peut être aussi le lieu d’une circulation de voix. Arouna Coulibaly démonte le mécanisme de
l’écriture vallésienne qui repose tout entier sur le pouvoir de la rue. Elle est thème obsédant et dans
la vie de l’auteur (journaliste, rédacteur d’abord de l’hebdomadaire La Rue puis du journal Le Cri
du peuple) et dans l’œuvre. Conjuguant écriture journalistique et écriture littéraire, Vallès
réaménage le topos de la rue en lui assignant une fonction d’« incubateur d’une pensée sociale ». Est
mise en avant la pensée populaire des faubourgs, de la rue, entreprise nécessitant cependant une
inversion du sens dénoté de la rue. Pour ce faire, le discours littéraire des œuvres et celui des hauts
lieux de la bourgeoisie empruntent le circuit inattendu de la rue, grâce notamment à l’alphabétisation
de masse. Inversement, la voix désormais audible de la rue passe par le canal du journal « à un sou ».
Cette circulation en sens contraires des idées manifeste, du reste, une « voie à suivre », voie
éditoriale par excellence sans laquelle la question sociale risquerait, par extinction de la voix
populaire, une forme d’amuïssement. Ainsi se réalise l’autre sens du vocable « topique », celui qui
considère la « rue-peuple » comme indispensable à la guérison des problèmes soulevés par la société.
La rue conserve son pouvoir d’entraînement au siècle suivant. Mahamadi Diallo montre que chez
Céline le récit procède d’elle et y retourne. En temps de guerre, comme on le voit dans Normance, la
barbarie humaine s’y trouve répercutée sur un mode carnavalesque. Ce n’est certes pas la voix du
peuple insurgé ni les circuits qu’elle empruntait que l’on retrouve dans La rue 171 de Pierre
Kagannou publié en 2017. Adama Samaké explique la singularité du roman par l’usage d’une forme
bien ancienne : la prosopopée. Narratrice, en effet, la rue 171 parle et nous parle de sa condition de
voie de circulation, et par sa voix, nous rend compte des multiples paroles des passants. La rue
doxique (voie de circulation) se fond dans une fonction hétérodoxique (enregistrement de la parole
ambulante) pour aborder, littérairement, la question sociale. De son côté, sur fond d’actualité
politique récente, Hilaire Bohui pose frontalement la question politique par une superposition de
voix, celle du politique et celle du social, par la bouche du président de l’Association des jeunes de la
rue (AJR) lors du forum de réconciliation qui s’est déroulé en Côte d’Ivoire en 2001 et fut
retransmis en direct à la télévision ivoirienne. Par là on retrouve l’espace public et l’antique fonction
du forum que rappelait Vincent Badié à l’ouverture du livre. La nation prise ainsi à témoin suffit-elle
à faire de la voix de la rue-peuple le « médicament » essentiel à cette réconciliation ?

Au-delà de la diversité et de la possible versatilité manifestées par « La rue dans tous ses états »,
au-delà de la singularité des rues de notre quotidien et de nos pratiques personnelles, nul doute que
36l’appel de la rue dont s’est fait écho le magnifique « attoumgblan » à l’ouverture du colloque a su
faire valoir l’extrême vitalité de cette petite unité discrète de l’espace, et nous réconcilier par-delànos différentes disciplines.
1 Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974, p. 72 et suivantes.
2 La Sémiotique de l’espace, Communications, n°27, 1977.
3 Henri Lefebvre, La Production de l’espace, Anthropos, 1974 ; Du droit à la ville, Anthropos, 1974.
4 Thierry Pacquot (propos recueillis), Pierre Sansot, juillet 1996, urbanisme.u-pec.fr/
…/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw ?... On se référera également à Pierre Sansot, Poétique
de la ville, Klincksieck, 1973.
5 Selon l’analyse du géographe Marc Brosseau.
6 Marc Brosseau, Des Romans-géographes, Essai, L’Harmattan, 1996.
7 Bertrand Westphal, Géocritique : réel, fiction, espace, Éd. de Minuit, 2007 ; Le Monde plausible.
Espace, lieu, carte, Éd. de Minuit, 2011.
8 Nathalie Blanc, Thomas Pughe et Denis Chartier (dir),L ittérature & écologie : vers une écopoétique,
in Écologie &Politique, Syllepse, n°36, 2008.
9 Honoré de Balzac, Histoire des Treize, Ferragus La Fille aux yeux d’or, Garnier-Flammarion, 1988,
p. 77-80.
10 Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Éd. Christian Bourgois, 1975. Voir
également Espèces d’espaces, Galilée, 1974.
11 Henri Mitterand, Le Discours du roman, PUF, 1980.
e12 Philippe Hamon, Expositions, littérature et architecture au XIX siècle, José Corti, 1989.
13 Philippe Hamon, Texte et idéologie. Valeurs, hiérarchies, et évaluations, PUF, 1984.
14 Définition du Petit Robert.
15 Jeanne Brody (dir), La Rue, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2005. Voir la postface de
Colette Petonnet, p. 297.
16 Ibid. p. 11.
17 Ibid., p.12.
18 Yves Raibaud, La Ville, faite par les hommes et pour les hommes Dans l’espace urbain, une mixité
en trompe-l’œil, Belin, 2015. « Dans toutes les villes de France et du monde, les rues, places, avenues et
monuments célèbrent la mémoire des « grands hommes » […] À Bordeaux, les hommes s’arrogent 92%
des noms de rue, et les plus grands axes. Aux très grands hommes les ponts, aux grands hommes les
boulevards et les cours, les avenues, les quais, les places et la plupart des rues […] Les 8% de femmes
se partagent le reste : rues, allées, impasses ». p. 10-11.
19 Chris Younes et Xavier Bonnaud (dir.), /Perception/Architecture/Urbain, Infolio, 2014.
20 Evains Wêche, Les Brasseurs de la ville, Editions Philippe Rey, 2016. Ces brasseurs de la ville ne
sont pas sans rappeler les djobeurs de Fort-de-France de Patrick Chamoiseau.
21 Jacques Réda, La Liberté des rues, Gallimard, 1997, p. 59-63.
22 Patrick Modiano, Discours à l’Académie suédoise, Gallimard, 2015, p. 26.
23 Kevin Lynch, L’Image de la cité, Dunod, 1971.
24 Voir, Catherine Nesci, Le Flâneur et les flâneuses : les femmes et la ville à l’époque romantique,
Grenoble, ELLUG, 2007.
25 Voir Jeanne Brody faisant référence au mouvement américain « Reclaim the streets », La Rue, op.
cit., p. 18.
26 Annie Ernaux, Le Journal du dehors, Gallimard, 1995 ; La Vie extérieure, Gallimard, 2000.
27 Laure Murat, Ceci n’est pas une ville, Flammarion, 2016.
28 Ibid., p. 34.
29 Joy Sorman, L’Inhabitable, L’arbalète Gallimard, 2016, p. 9.
30 Georges Perec, « La rue » in Espèces d’espaces, Galilée, 1974, p. 65-77. « […] La rue : essayer de
décrire la rue, de quoi c’est fait, à quoi ca sert. Les gens dans la rue. Les voitures. Quel genre de voitures.
Les immeubles : noter qu’ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles
d’habitation et les bâtiments officiels. Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? […] Déceler unrythme : le passage des voitures : les voitures arrivent par paquets parce que, plus haut ou plus bas de la
rue, elles ont été arrêtées par les feux rouges… »
31 Georges Perec, Espèces d’espaces, op. cit.
32 Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1 : arts de faire, Gallimard, coll. « Folio », 1990, p.
143. Voir aussi l’étude de Caroline Lebrec qui lui emprunte cette rhétorique urbaine pour l’analyse d’un
texte d’Ian Monk : « Spiralités urbaines Routines du quotidien dans Plouk Town d’Ian Monk », inL ire le
texte et son espace : outils, méthodes, études, Arborescences, n°3, juillet 2013 ;
https://www.erudit.org/fr/revues/arbo/2013-n3-arbo0733/1017368ar/ consulté le 11 septembre 2018.
33 Joy Sorman, L’Inhabitable, op.cit., p. 7.
34 Ce sont : 125 rue du Faubourg-du-Temple, 31 rue Ramponneau, 10 rue Mathis, 23 rue Pajol et 72 rue
Philippe-de-Girard, 73 rue Riquet, 46 rue Championnet.
35 Ibid. Voir la section, 10 Rue Mathis, p. 40-43.
36 L’attoumgblan ou atoumblan est un tambour joué notamment par les Akans en Côte d’Ivoire (Afrique
de l’Ouest). Il est utilisé toujours par paire (mâle pour le ton bas, femelle pour le ton haut) pour envoyer
des messages, lors de cérémonies (mariages, naissances, réunions publiques, intronisation de chefs
traditionnels ou de rois). Qualifié de tambour parleur, il doit cette qualification au fait que le
tambourineur le joue en se plaçant entre le tambour mâle à gauche et la femelle à droite. Le tambour mâle
lance en premier le message auquel répond la femelle. Ainsi s’instaure un dialogue entre les deux.