La sexualité collective

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Malgré l’importance qu’elle prête à la sexualité, la psychanalyse n’a classiquement sur ce phénomène qu’une vision valable pour l’individu. Une incompatibilité entre groupe et sexualité a été d’ailleurs postulée. Mais les mouvements de libération sexuelle supposent une dimension collective. La première révolution sexuelle a été une conséquence implicite et inattendue de la révolution bolchevique elle-même et a eu lieu au début des années vingt en Russie. Ce phénomène montre l’existence de deux tendances : la tentation de l’inceste et l’ascétisme, qui seraient aussi présentes lors de la libération sexuelle produite en Occident à partir des années soixante. Un regard sur la pratique de l’échangisme, générée par ce dernier mouvement social, permet de comprendre encore mieux le contenu et les limites de la sexualité collective, ses rapports d’élection avec l’organisation de la libido à adolescence.
Radu CLIT est né en 1954 à Bucarest, Roumanie, où il poursuit sa scolarité jusqu’à la fin des études universitaire, en 1978, quand il devient psychologue. Il commence ensuite à travailler dans des institutions de soins à la fois pour enfants et adultes et se sent de plus en plus intéressé par la psychanalyse. Après la fin du régime communiste, il participe à la fondation d’une société psychanalytique en Roumanie et arrive en France quelques années plus tard. Il obtient un doctorat en Études psychanalytiques en 1999, à l’Université Paris VII. Il s’installe dans la région parisienne et travaille comme enseignant à la l’université, puis en institutions de soins.

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Date de parution 01 janvier 2007
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EAN13 9782849240281
Langue Français

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La sexualité collective
de la révolution bolchevique à nos joursLa collection « Essai » se veut ouverte aux nouveaux
regards portés sur les sciences, les faits de société et les
questions contemporaines.
Déjà parus :
Écologie profonde de Roger Ribotto
Chirurgie esthétique : les conseils d’un chirurgien de Vladimir Mitz
Psychologie de la fatigue de Jean-Louis Dupond
J’accuse la dérive de la psychanalyse de Sylvie Lanzenberg
© Éditions du Cygne, Paris, 2007
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-028-1Radu Clit
La sexualité collective
de la révolution bolchevique à nos jours
Éditions du Cygnedu même auteur :
Cadre totalitaire et fonctionnement narcissique. Effets psychiques
collectifs et individuels du pouvoir d’état communiste est-européen,
Paris, L'Harmattan, 2001.Introduction
La révolution sexuelle désigne le mouvement qui a changé,
à partir des années 1960, les pratiques de l’amour, suite à
l’utilisation de la pilule et au droit à l’avortement. Produit
notamment en Occident, dans le contexte de la société de
consommation ce progrès considérable a eu une sorte de
précédant, assez peu connu, qui s’est passé dans la suite de la
Révolution bolchevique. Le pouvoir soviétique lui-même ne
s’est pas penché directement sur la sexualité, alors que la
société a imposé des changements dans ce champ. La
libération sexuelle fut un phénomène fugace et imprévu, dont la
teneur a eu une certaine consistance. Par la suite, le régime a
essayé de le freiner, tout en essayant de se vanter de ses
résultats à l’étranger. Finalement, les tabous traditionnels à l’égard
de la sexualité se sont réinstallés. Mais ce qui s’est passé en
Russie dans les années vingt a trouvé un écho dans la
conception de Wilhelm Reich, un disciple de Freud qui s’est
intéressé à la sexualité dans une perspective sociale. C’est lui qui a
forgé l’expression de « révolution sexuelle » en 1930, donc
après la fin de la libération des m œ urs en Russie. Néanmoins,
sa vision a été utilisée par certains militants de la révolution
sexuelle en Occident, y compris par des pratiquants de
l’échangisme. Il y a ainsi une sorte de lien entre les deux
phénomènes historiques. Est-ce que d’autres facteurs communs
pourraient être désignés ? C’est justement le thème de ce livre
que de proposer la compréhension des soubassements de la
libération érotique. Par là même un éclairage de la sexualité
dans sa dimension sociale sera tenté.
Il faut préciser d’emblée que la perspective de ce livre est
interdisciplinaire. Un historien qui s’est occupé de l’histoire de la
sexualité, Flandrin (1981), remarquait dans les années quatre-vingts:
5« Je m’étonne d’ailleurs qu’en un siècle où la psychanalyse
suscite tant d’enthousiasme, on ait si peu conscience de cette
puissance du passé. Il y a quelque chose d’illogique à scruter
avec tant d’attention le passé des individus soumis à la cure
psychanalytique, et si peu leur passé collectif. Ou du moins ce
qui en survit dans notre culture. » De nos jours la situation est
différente, au sens où la sexualité est bien explorée à l’intérieur
des sciences humaines, mais sans que des échanges entre ces
sciences aillent loin. Aussi, il se pose la question si la
problématique d’une sexualité collective a actuellement un sens.
Dans cet essai, le point de vue de l’historien s’impose en
premier, car il est question d’un aspect méconnu d’un
mouveement social capital du XX siècle, à savoir la Révolution
bolchevique. La sexualité elle-même est présentée dans une
perspective sociologique, comme comportement caractéristique
à des périodes sociales différentes. Les deux révolutions
sexuelles sont bien sûr présentées dans leur contexte. Ce qui
compte, c’est de trouver des sens latents de la sexualité
humaine, des sens qui ne sont pas explicitement indiqués ou
désirés par les acteurs sociaux. De cette façon, la perspective
psychanalytique prend finalement le devant. Elle est doublée
d’une approche collective, car il est question de phénomènes
qui ont compris des collectivités entières. La durée assez brève
de la révolution sexuelle bolchevique, qui peut être considérée
« originaire », est un cas d’étude plus simple et éclairant, qui
aide la compréhension de la deuxième libération sexuelle.
Malheureusement, la nature du régime qui a généré le
phénomène originaire n’a pas permis que son contenu, ses effets et
ses conséquences soient bien enregistrés. Seul le lecteur
pourra apprécier si l’image de ce moment historique est
suffisamment convaincante pour que son modèle permette de
comprendre d’autres phénomènes similaires.Chapitre I
La révolution sexuelle originaire
La révolution française est considérée, à tort ou à raison,
comme le mouvement de changement social originaire, à
l’époque moderne. Mais, apparemment, elle n’a pas permis
l’expression de revendications de nature sexuelle. Ceci a été
posesible dans la plus importante révolution du xx siècle, la
révolution bolchevique. Il est difficile de trouver des moments
antérieurs où la sexualité a réussi à organiser un mouvement
social. Ainsi, on pourrait désigner le phénomène historique
en question comme la révolution sexuelle originaire.
Un mouvement spontané
Il parait qu’à Moscou, en 1922 il était possible de voir des
manifestations de rue où les participants étaient dans leur
plus simple appareil. Les femmes tenaient des pancartes, les
hommes portaient des fleurs. Tous ensemble ils scandaient :
amour, amour, à bas la honte. Le sexologue soviétique Stern
(1979), une des très rares personnes qui ont décrit ce type
1d’événement apprécie : « Ce fut l’époque très brève, d’un
affranchissement des esprits. » Cette époque a conduit à la
création de « ligues de l’amour libre » un peu partout en
Russie et en Ukraine. Pendant les années 1920, l’Union
soviétique a connu un mouvement de libération, qui a montré
l’importance du problème sexuel. Le point de vue qui
circulait était que « l’amour n’est qu’un besoin physiologique qu’il
faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim. » (Ibid.)
Tout est bien sûr dilué dans le bain idéologique si présent à
l’époque en Russie soviétique. Ainsi, l’abstinence, le refus du
7sexe sont des attitudes petites-bourgeoises. Dans certaines
villes, on distribue des tracts qui proposent la « socialisation
des femmes », une sorte d’obligation pour celles-ci
d’accepter des rapports sexuels avec n’importe quel homme. Ailleurs
on parle du projet de cabines publiques pour les rapports
sexuels, comme d’un équivalent de toilettes. Par contraste
avec la morale traditionnelle, l’amour est présentée comme une
nécessité physiologique qui exige la satisfaction immédiate.
Surprenantes même de nos jours, quand la révolution
sexuelle a transformé profondément les m œurs, ces attitudes
et comportements semblent impossibles dans un pays
fameux pour la persécution de ses citoyens. En plus, dans les
études et les ouvrages sur la révolution bolchevique, la
modification des habitudes en matière sexuelle est rarement
mentionnée. Alors comment explique-t-on ce phénomène ?
Contexte social
La révolution bolchevique n’a eu aucun projet en matière
sexuelle, mais elle a réalisé un changement législatif très
important du statut de la famille. Dès 1917, on introduit le
mariage civil alors que le divorce devient très facile à obtenir,
la femme devenant libre de l’asservissement traditionnel à
l’homme (Reich, 1936). En 1918, il y a un nouveau code de
la famille (Kollontai, 2001) qui entérine la diminution de
l’importance de l’autorité de l’homme et du père. Ultérieurement,
dans les années vingt, la poursuite pénale en cas d’inceste est
aussi abolie (Reich, 1933). L’inceste peut être considéré
comme l’attaque la plus grave contre la famille traditionnelle,
donc le régime soviétique devient beaucoup moins sévère à
son égard. Le mouvement de libération sexuelle a été rendu
possible par ce changement juridique important, qui plaçait
la Russie, à l’époque, parmi les pays les plus avancés à cet
égard.
8Le visage du régime soviétique était assez différent à ses
débuts, par rapport aux évolutions ultérieures, de triste
souvenir. À noter qu’au moment de l’éclosion de 1917, le
courant bolchevique était minoritaire. Pour s’imposer, il a du
déclencher une sorte de guerre qui a supposé au départ un
coup d’état contre les alliés de la révolution social-démocrate
et puis contre les défenseurs de l’ordre ancien. Cette guerre est
devenu civile et a été très destructrice pour la société russe. À
sa fin, la situation sociale était bien complexe : « D’une part,
la centralisation du pouvoir est réalisée avec l’élimination des
partis politiques en compétition et avec le renforcement des
prises de décision par le comité central, de plus en plus
autoritaire, du parti. De l’autre, les frontières restant imprécises
dans bien des domaines de la société, certaines formes
d’expérimentation sont tolérées aussi longtemps qu’elles se
justifient par leur soutien à la révolution. » (Miller, 2001). Ainsi,
tout ce qui n’était pas explicitement un adversaire déclaré de
la révolution pouvait vivre dans un contexte changeant, qui
était lui-même à la recherche de repères, s’agissant d’une
nouvelle société. Le mouvement de libération sexuelle se
manifeste de façon spontanée après la fin de ce conflit qui a imposé
le nouveau pouvoir bolchevique. Néanmoins, il a une origine
idéologique, qui est la conception de Marx et Engels sur la
famille. Apparemment, c’est cette conception qui a conduit
au changement législatif à l’égard de la famille.
La famille dans la vision marxiste
Comme dans la révolution bolchevique, chez Marx, la
sexualité ne bénéficie pas d’un traitement indépendant. Elle
intéresse dans la mesure où des enjeux sociaux sont
envisagés. La sexualité génère des phénomènes négatifs, tels la
prostitution, l’asservissement de la femme, ou les dérives de la
famille. Bien que la vulgate marxiste semble suggérer que la
9famille doive disparaître, les pères du communisme sont plus
nuancés. Ainsi, ce passage de L’Idéologie allemande : « La
efamille continue à exister, même au XIX siècle, avec cette
différence que le processus de décomposition est devenu plus
général, non à cause du concept, mais en raison du
développement de l’industrie et de la concurrence ; elle existe
toujours, bien que sa dissolution ait été proclamée depuis
longtemps par les socialistes français et anglais […] » (Marx,
Engels, 1845). Les propos indiquent plutôt la détérioration
de la famille, ainsi que le désir de certains qu’elle disparaisse.
En fait, la famille serait en difficulté à cause du capitalisme
lui-même. Certes, ça n’est pas lui qui l’a généré. D’après Reich
(1936), Marx avait quand même prédit que la révolution
sociale mettrait un terme au mariage. Mais le mariage n’est
pas la famille. Engels (1884) a essayé de refaire l’histoire de
cette forme d’union. Il désigne trois périodes dans son
évolution :
a) L’état sauvage, avec le mariage par groupes.
b) La barbarie avec le mariage apparié.
c) La civilisation, qui a installé la monogamie, complétée par
l’adultère et la prostitution. Le progrès que la monogamie
aurait apporté est ainsi diminué par les deux phénomènes
négatifs cités qui lui sont associés.
On peut comprendre que la monogamie ne serait pas bien
adaptée aux nécessités de la sexualité humaine, à la différence
des deux autres formes précédentes. Le mariage par groupes
serait une forme d’union entre plusieurs hommes et plusieurs
femmes, dans le mariage apparié l’homme a une femme
principale (Ibid.). Engels ne recommande pas directement ces
anciennes formes d’union qui facturent la pratique de la
sexualité – il ne fait que les défendre, bien que barbares ou
sauvages, par contraste avec ce qui était considéré comme
civilisé. Deux commentaires s’imposent :
101. Cette vision d’Engels ouvrait la porte à une préférence
pour un renouveau des formes anciennes de mariage, qui
auraient exclu l’adultère et la prostitution.
2. Les deux formes de mariage pré-civilisées suggèrent la
horde primitive, décrite par Freud (1921c) quelque temps
plus tard, à partir d’un point de vue de Darwin.
Ce même point de vue doit avoir compté pour Engels,
bien que sa source directe soient les travaux de l’ethnologue
Morgan. À l’époque, l’influence de Darwin était prédominante.
Il serait à l’origine de points de vue qui existent dans les deux
doctrines envisagées, le marxisme et le freudisme, malgré les
différences qui ont continué à les séparer. Leur
rapprochement est plus facilement réalisable de nos jours, mais Freud
n’a pas prêté beaucoup d’attention à la théorie de la
révolution sociale. D’un autre côté, la critique de la monogamie,
comme forme d’union dans la société bourgeoise a trouvé
une place dans la révolution bolchevique.
La libération sexuelle en tant que telle sera présentée à
travers trois phénomènes qui en font partie, quoique de manière
assez différente (Clit, 2006). Premièrement, il est question de
la contribution de Aleksandra M. Kollontaï, une féministe
russe qui a participé à la révolution bolchevique.
Deuxièmement, le mouvement psychanalytique en Russie
soviétique a conduit à la fondation d’un jardin d’enfants
ouvert à l’expression de la sexualité. Troisièmement, sera
présentée la conception de la révolution sexuelle de Wilhelm
Reich, témoin et exégète du changement des m œ urs en
Russie.
La révolution sexuelle en version féministe
À l’intérieur de la révolution bolchevique, Aleksandra
11Michajlovna Kollontaï semble la figure la plus importante à
avoir proposé une modification importante du statut de la
femme. Bien que d’origine aristocratique, elle avait participé au
emouvement révolutionnaire européen du début du XX siècle.
D’un autre côté, ses rapports avec le pouvoir bolchevique ne
sont pas simples, car elle fut un des instigateurs de
l’Opposition ouvrière, la première opposition interne
importante qu’a connue le Parti bolchevique en 1920
(StoraSandor, 1973). Envoyée à l’étranger par la suite, elle sera
nommée ambassadeur, devenant la première femme au
monde à occuper cette fonction. Toutefois, elle a continué de
militer à travers ses écrits, qui à partir de 1920 ont suscité des
controverses passionnées (Ibid.). Finalement, « ses
préoccupations sur la vie sexuelle sont jugées « antimarxistes ». »
(Chemouni, 2004). Malgré ces critiques, elle est restée dans
les rangs du parti soviétique, tout en gardant ses
responsabilités. C’est peut-être pour ces raisons qu’A.M. Kollontaï s’est
aussi essayée à la littérature.
Une perspective marxiste
Dans la critique de la famille, elle prend comme point de
départ la position de Marx. Mais elle arrive à un point de vue
plus radical, car elle soutient que la famille n’a pour but que
de transmettre le patrimoine acquis (Kollontaï, 1973), à
savoir les biens matériaux. La base de la famille est
économique, mais dans les classes exploitées, cette transmission n’a
pas d’objet, car elles sont dépourvues de possessions. A.M.
Kollontaï voit la prostitution dans la même perspective
marxienne, comme un « paratonnerre contre la débauche »
(Ibid.). Le bourgeois garde sa respectabilité grâce au recours
à l’assouvissement de ses désirs sexuels en dehors d’une
famille rigide, basée sur l’importance de l’argent. D’une
certaine façon, elle transmet le point de vue que famille et
sexua12lité ne peuvent pas aller ensemble, qu’une autre structure
sociale est nécessaire pour l’exercice de l’érotisme.
Les alternatives qu’elle propose sont plus intéressantes
que chez les fondateurs du marxisme. D’abord, elle mentionne
l’union libre, une sorte de mariage sans contrat, et qui n’oblige
pas les partenaires à rester ensemble pour la transmission de
eleur patrimoine. Cette union existait déjà à la fin du XIX siècle,
chez des féministes de gauche, tout en posant le problème de
l’indépendance économique de la femme et de la façon
d’assurer l’éducation des éventuels enfants. Les deux auraient des
solutions dans la société sans classes, où la femme pourra se
dédier à la production, alors que les enfants seront éduqués
dans des établissements collectifs. Après la révolution
bolchevique, A.M. Kollontaï a commencé même à mettre en
pratique des mesures censées libérer les femmes des tâches
quotidiennes, car elle a été pendant quelque temps
commissaire du peuple aux affaires sociales (Stora-Sandor, Op. cit.).
De façon plus générale, elle conçoit que toute forme d’union
entre les sexes doit être reconnue par la société, et mentionne
les mariages à trois ou à quatre (Ibid.), sans en donner de
2détails . Elle défend aussi les filles-mères, les jeunes
adolescentes qui mettaient des enfants au monde avant le mariage
ou hors mariages et qui étaient rejetées par la société
traditionnelle. A.M. Kollontaï décrit également une femme
nouvelle, en tant que produit du capitalisme, et chez laquelle les
vertus traditionnelles ne sont plus nécessaires. Cette femme
aime la discipline, la liberté, l’affirmation de soi et de ses
droits. Par ailleurs, A.M. Kollontaï considère que l’idéologie
prolétarienne est elle-même impliquée dans les rapports
entre les sexes, parce qu’elle prône l’égalité pour tous. A.M.
Kollontaï considère qu’il y aura moins de conflits d’amour
quand cette idéologie gagnera les masses. Comme toutes les
analyses marxistes de la société, les éléments de réalité sont
mélangés avec des propositions idéalistes, qui ne seront
13jamais réalisées.
Les idées d’Aleksandra M. Kollontaï connaissent une
évolution à travers le temps. Les réalités de la période
post-révolutionnaire, ainsi que la politique du Parti bolchevique au
pouvoir se feront sentir à travers ses écrits. Ainsi, pendant la
révolution elle va décrire la « concupiscence malsaine », et va
prôner la disparition de la prostitution. Quelques années
après, elle signale que les prostituées en Russie soviétique
sont poursuivies pour ne pas avoir un travail, et non pas pour
leurs activités sexuelles. Indirectement, elle signale que le
nouveau mode de vie soviétique ne les a pas rendues inutiles.
Plus surprenant encore pour une féministe, vers la fin des
années 1920, la maternité est présentée comme un devoir
social. Ce devoir suppose un autre, à savoir l’obligation
d’allaiter son enfant. Mais globalement, la femme est devenue
« une force de travail ». De cette façon, l’ouverture et la
permissivité pour toute forme d’amour, se combinent avec la
répression de la prostitution, qui n’a pas disparue avec les
classes de la société bourgeoise. Le mariage à trois et à quatre
reste mal défini et d’ailleurs n’a pas été intégré par le droit
soviétique. La libération transforme la femme en force de
travail, avec une connotation de soumission sociale qui semble
échapper à A.M. Kollointaï. Comme preuve, la même femme
doit aussi enfanter, non pas pour satisfaire un quelconque
désir personnel, mais pour les besoins de la patrie. Le mélange
de laxité et de moralisme est assez original, résultant des traits
de la nouvelle société communiste, produit d’une théorie qui
doit intégrer une réalité sociale complexe. A.M. Kollontaï
s’occupe également de l’amour, et considère que sa forme
traditionnelle isole le couple de la collectivité. Ainsi, elle
décrit une forme d’amour qui serait typique du communisme,
l’« amour-camaraderie » : il suppose le développement de la
solidarité collective. D’après un historien américain, quand
elle a publié ses idées sur ces nouvelles formes de rapports
14sociaux en 1920, elle a provoqué un tollé général (Miller,
2001). Chemouni (2004) reflète une attitude encore plus
critique : « Ses conceptions sur l’amour apparaissaient, à plus
d’un communiste, étrangères à l’homme nouveau que la
révolution veut créer. » Réactions surprenantes, même si à
l’époque elle comptait pour une représentante de
l’Opposition ouvrière. Son point de vue semble, à mon avis,
une conséquence logique de l’accent mis sur la collectivité
dans la société communiste. On verra que Reich plaide aussi
pour l’exercice collectif de la sexualité. Or distribué à
plusieurs personnes, l’amour se diluerait dans de la camaraderie.
Ce thème sera repris et analysé davantage par la suite.
La nouvelle famille à travers la littérature
Au-delà de ses textes de militante, Kollontaï a laissé
également quelques nouvelles, qui décrivent la femme, l’amour, les
rapports avec les hommes dans la société soviétique naissante.
On peut deviner que, soumise à des rigueurs propres à un
régime qui lui a imposé certaines limites, l’auteur a essayé
d’exprimer par le biais de la littérature ce que sa personne
publique n’osait pas. En tous cas, c’est ce à quoi permet de
penser la lecture de L’amour de trois générations. La nouvelle
se veut une sorte de narration d’une rencontre de l’auteur
avec une amie apparatchik, qui veut lui confesser un difficile
« drame familial ». Ce problème contraste un peu avec la
réussite sociale de la femme en question, ainsi qu’avec son
dévouement à la cause de la révolution. L’héroïne raconte
avec amertume que sa fille Génia et son plus jeune compagnon
de vie, le camarade Riabkov, « ont fait l’amour ensemble »
(Kollontaï, Op. cit.). La fille avait été élevée surtout par sa
grand-mère, alors que ses parents n’ont pas pu vivre ensemble,
dans les temps difficiles d’avant la révolution. La grand-mère
avait cherché elle-même l’indépendance en tant que femme
15et avait milité pour plus de liberté et d’égalité. Ainsi la mère
est devenu tout naturellement une supportrice de la
révolution bolchevique. Sa fille s’était aussi impliquée socialement
après l’installation du pouvoir soviétique. Les conditions
sociales perturbées de cette période, l’investissement de la vie
collective à la défaveur de la vie personnelle et familiale,
auraient favorisé cette dérive de la fille et de son beau-père.
Le manque d’espace dans les logements soviétiques aurait
aussi joué un rôle, en imposant trop de proximité entre des
générations différentes de la même famille.
La nouvelle contient aussi quelques éléments
psychologiques. D’abord, ni la fille, ni le mari de l’héroïne n’ont de
remords, et ils déclarent ne pas s’aimer non plus (Ibid.).
Apparemment, ils ne faisaient que satisfaire ensemble un
besoin physiologique ! À l’époque, cette vision de l’amour
était visiblement devenue populaire. Deuxièmement, la fille
se décrit comme très occupée par ses activités de militante
pour tomber amoureuse, même si cela ne la dérangerait pas.
De toute façon, elle aime surtout sa mère. Elle aimerait aussi
les dirigeants du pays, et notamment Lénine (Ibid.). Par
conséquent, on peut tirer la conclusion que l’amour physique
avec le beau-père est par défaut, le vrai objet de son
investissement libidinal et le meneur social. Lénine est inaccessible
comme personne, mais en tant que meneur de la révolution
il se doit de rester accessible à toutes et à tous. La relation
sexuelle semble aussi une conséquence implicite du
militantisme de la mère et de la grand-mère. Le titre de la nouvelle
propose lui-même un rapport entre les trois générations de
femmes. Si la liberté sexuelle est acceptée et toute union
possible, pourquoi pas avec le compagnon de la mère ? Dans
cette perspective, l’amour pour la mère n’est pas mis en doute
– la fille applique les principes de celle-ci, qui, en l’occurrence
se retournent contre l’émetteur. Les libertés que la mère
proposait pouvaient avoir des effets négatifs pour certaines
per16sonnes. Finalement, c’est elle-même qui en pâtit. Dans le
contexte du régime soviétique, les choses sont plus
compliquées. L’auteur a été critiqué pour cette nouvelle, même si
elle a pu revendiquer le fait de s’inscrire dans le réalisme
socialiste. Son héroïne est devenue un exemple d’immoralité
et de débauche, illustration de la dérive de la vie sexuelle
d’après la révolution. En tous cas, le rapport de l’auteur avec
cette histoire ne nous intéresse pas. On la considérera
comme une vignette clinique qui rend compte d’une réalité
sociale spécifique, au sein de laquelle la sexualité chercher un
nouveau statut.
La liberté sexuelle et le risque d’inceste
Malgré les contradictions apparentes, la position
d’Aleksandra Kollontaï, révélée par cette prose, témoigne
d’une certaine cohérence. D’abord il faut souligner que la
relation sexuelle qu’elle décrit est de type incestueux. À côté
de l’inceste du premier type, entre des consanguins,
Françoise Héritier (1994) a décrit l’inceste du deuxième type,
qui est indirect. L’enfant n’est pas mis directement en contact
intime avec le corps de l’un de ses parents – c’est un tiers qui
le fait, dans ce cas le substitut de beau-père. Moins horrifiant,
parfois assez accepté dans certaines sociétés, « l’inceste du
deuxième type est conceptuellement à l’origine
vraisemblablement de la prohibition de l’inceste tel que nous le
connaissons, du premier type, et non l’inverse. » (Ibid.) Il serait donc
plus facile d’accepter la tentation d’un beau-père pour sa
belle-fille, que celle d’un père pour sa fille. Un géniteur
devrait résister plus facilement à l’attraction sexuelle qui
fonctionnerait par rapport à sa propre descendance, alors
que dans le premier cas, il serait besoin d’un interdit
clairement exprimé. En l’occurrence, la fille de l’héroïne semble
être une adulte qui n’a pas été abusée. De cette façon, elle est
17partie prenante dans cet inceste du second type, forme
plutôt symbolique de transgression des interdits sexuels.
La réalisation de cette version d’inceste pourrait être
considérée comme une affaire privée, au-delà de l’implication
dans la révolution de la mère, de son compagnon, ainsi que
de la fille. Mais quelques détails indiquent le contraire :
o Le manque d’amour entre les deux partenaires de la
relation sexuelle, montre que la fille aime en fait le meneur social,
lui-même en devoir d’offrir son amour à la collectivité, selon
la description de l’amour-camaraderie. Pour le beau-père, la
fille remplace apparemment sa mère à elle, donc sa
compagne à lui, également trop prise par son dévouement à la cause
commune pour satisfaire le désir de son plus jeune partenaire.
o Tout le monde se dédie à sa façon à la collectivité, alors les
individus perdent leur importance, y compris dans l’ordre
sexuel. Les relations interpersonnelles intimes ne comptent
plus, l’amour-camaraderie suppose une ouverture sociale
importante. Le contact sexuel prend un caractère social.
o L’invocation des trois générations rapproche la perspective de
A.M. Kollontaï de la psychanalyse. Le modèle de la grand-mère,
indépendante de ses hommes, est répété par la mère, mais les
deux respectent l’interdit de l’inceste. Seulement la fille, dans un
nouveau contexte social, le transgresse partiellement.
o La dimension familiale et la dimension personnelle restent
quand même importantes. Ainsi, il faut invoquer l’absence du
vrai père, ce qui n’a pas permis à la fille de vivre pleinement
son œ dipe. L’interdit de coucher avec le père semble ne pas
avoir compter pour la fille de l’héroïne.
On peut considérer qu’il ne s’agit là que d’un cas isolé,
18décrit par Aleksandra M. Kollontaï dans une sorte de
cohérence avec soi-même. Le projet de révolution sexuelle devrait
être confronté à des formules réelles inattendues. Dans une
perspective sociale, on pourrait désigner cette situation
comme une limite indésirable de la libération sexuelle,
souhaitée par une bonne partie de la société patriarcale ou
répressive. Mais il semble y avoir une certaine continuité
entre l’occurrence de cet inceste du deuxième type et la
doctrine communiste en général. La critique de la famille a
comme effet implicite la surévaluation de la vie collective.
Ainsi les propos d’Engels sur le mariage collectif sont
devenus d’une certaine façon un modèle de libération sexuelle et
sociale, un cadre moins contraignant pour l’expression de
l’amour et l’exercice de la sexualité que la famille
monogamique. Or, dans ce contexte, l’inceste, fut-il du deuxième
type, est facilité. Et ce, malgré la critique de la prostitution ou
de la débauche comme d’autres conséquences de la société
bourgeoise. À noter que la perspective d’Aleksandra M.
Kollontaï est plus proche de la doctrine marxienne, et pas
directement influencée par la psychanalyse. Dans la même
Russie bolchevique, la théorie de Freud a connu aussi ses
jours de gloire.
La sexualité des enfants observée en institution
L’intérêt pour la psychanalyse en Russie soviétique n’est
pas directement lié ni à la révolution sociale, ni sexuelle. Son
influence fut importante à partir de 1910 (Etkind, 1995), et a
compté jusque vers 1930. Son rôle dans le mouvement de
libération sexuelle doit justement être mesuré. Ce qui est sûr,
c’est son rôle dans la création d’une institution pour enfants
où l’attitude à l’égard de la sexualité était en rupture avec la
tradition. Comment cela a été possible dans un pays qui
deviendra assez vite totalitaire ?
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