La télévision des Trente Glorieuses

La télévision des Trente Glorieuses

-

Livres
318 pages

Description

« Bonne nuit les petits », « ici Léon Zitrone »... Entre allocutions présidentielles, premiers feuilletons, et « Cinq colonnes à la une », c’est la France des débuts de la ve Républiques qui se raconte à travers l’aventure de l’ORTF. La télévision crée alors un nouveau langage, invente de nouvelles formes de prise de parole, transforme, en se les appropriant, les spectacles, les rituels. C’est à un voyage dans le passé récent que nous invitent Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy. Comment se construit le JT ? Que font les hommes politiques de ce nouveau média ? Quel pays dévoilent les retransmissions du Tour de France ? Comment le rock entre-t-il au foyer ? Quel imaginaire façonne les grandes séries ? En bref, comment la télévision s’installe-t-elle, alors, dans la vie des Français ? Une histoire culturelle exemplaire pour tous les enfants de la télé que nous sommes. Une analyse forte, érudite. Une séquence « nostalgie ».


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 juin 2013
Nombre de visites sur la page 27
EAN13 9782271078063
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Couverture

La télévision des Trente Glorieuses

Culture et politique

Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 24 juin 2013
  • Collection : Cinéma et audiovisuel
  • ISBN électronique : 9782271078063

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

COHEN, Évelyne (dir.) ; LÉVY, Marie-Françoise (dir.). La télévision des Trente Glorieuses : Culture et politique. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2007 (généré le 24 février 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/2930>. ISBN : 9782271078063.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271065216
  • Nombre de pages : 318
 

© CNRS Éditions, 2007

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

« Bonne nuit les petits », « ici Léon Zitrone »… Entre allocutions présidentielles, premiers feuilletons, et « Cinq colonnes à la une », c’est la France des débuts de la ve Républiques qui se raconte à travers l’aventure de l’ORTF. La télévision crée alors un nouveau langage, invente de nouvelles formes de prise de parole, transforme, en se les appropriant, les spectacles, les rituels. C’est à un voyage dans le passé récent que nous invitent Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy.
Comment se construit le JT ?
Que font les hommes politiques de ce nouveau média ?
Quel pays dévoilent les retransmissions du Tour de France ?
Comment le rock entre-t-il au foyer ?
Quel imaginaire façonne les grandes séries ?
En bref, comment la télévision s’installe-t-elle, alors, dans la vie des Français ?
Une histoire culturelle exemplaire pour tous les enfants de la télé que nous sommes. Une analyse forte, érudite. Une séquence « nostalgie ».

Sommaire
  1. Introduction

    Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy
  2. Première partie. La télévision comme facteur politique

    1. L’information entre contrôle, censures et libertés

      1954-1974

      Évelyne Cohen
      1. INFORMER : UNE MISSION DE SERVICE PUBLIC
      2. UNE INFORMATION SOUS CONTRÔLE
      3. L’INFORMATION : UN JEU DE POUVOIRS ET DE CONTRE-POUVOIRS
    2. Contrôler l’information politique sous de Gaulle : les productions gouvernementales

      1958-1969

      Aude Vassallo
      1. ENJEUX ET OBJECTIFS
      2. PROMOUVOIR LA POLITIQUE GOUVERNEMENTALE
      3. LES MODALITÉS DU CONTRÔLE : LES PRÉROGATIVES DES MINISTRES
      4. LES PARAMÈTRES DE RÉALISATION
      5. L’EXEMPLE DE L’ÉMISSION, GUERRE OU PAIX
    1. Rhétorique du premier journal télévisé

      Cécile Méadel
      1. DE LA MÉTHODOLOGIE
      2. DÉCOUPAGES
      3. CORPS ET DÉCOR
      4. CE QUI FAIT FOI
      5. L’ÉCHANGE
    2. Les élections présidentielles de décembre 1965 en France

      Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy
      1. LE CADRE NATIONAL ET DÉMOCRATIQUE : DE NOUVELLES RÈGLES
      2. LES HOMMES EN CAMPAGNE : UN ÉVÉNEMENT TÉLÉVISUEL
      3. LA TÉLÉVISION COMME ACTEUR DÉMOCRATIQUE
  1. Deuxième partie. Apprentissages culturels et mutations sociales

    1. Télévision, publics, citoyenneté

      1950-1974

      Marie-Françoise Lévy
      1. LES FORMES D’APPRENTISSAGE DE LA TÉLÉVISION (1948-1959)
      2. UN HÉRITAGE CULTUREL RÉAJUSTÉ (1959-1965)
      3. LA TÉLÉVISION COMME SPECTACLE (1965-1969)
    2. Les dramatiques télévisées, lieux d’apprentissage culturel et social dans la France des Trente Glorieuses ?

      Pascale Goetschel
      1. L’AFFIRMATION D’UN GENRE TÉLÉVISUEL : UN RÔLE CENTRAL DÉVOLU AU THÉÂTRE ?
      2. L’OFFRE D’UNE CULTURE TÉLÉVISUELLE
      3. LA FORMATION DU GOÛT : CONSERVATOIRE OU LABORATOIRE ?
    3. Rock et télévision : un rendez-vous manqué ? les émissions musicales pour la jeunesse

    1. 1961-1973

      Gilles Pidard
      1. LE TEMPS DES COPAINS
      2. LE PREMIER MAGAZINE ROCK À LA TÉLÉ
      3. UN MÉLANGE DES GENRES RÉUSSI
      4. DEUX TENTATIVES AVORTÉES
      5. « BONJOUR, C’EST POP 2 »
      6. VERS UNE TÉLÉ POP ?
    2. Les circulations « province-Paris » dans les feuilletons télévisés

      1961-1973

      Myriam Tsikounas
      1. POURQUOI LE FEUILLETON ?
      2. LA PROVINCE QUITTÉE
      3. « LA VIE PARISIENNE »
    3. Des Croquis aux Conteurs une sensibilité au passé : mise en images, mise en récits

      1957-1974

      Maryline Crivello
      1. ENRACINEMENTS
      2. LIEUX-DITS
      3. RÉCITS D’ESPACES
  1. Troisième partie. Rituels, formes et langages

    1. Draper le petit écran de noir. Les funérailles nationales à la télévision française

      1945-1974

      Avner Ben-Amos
      1. LE RITE À LA TÉLÉVISION
      2. FÊTES CIVIQUES ET FUNÉRAILLES NATIONALES
      3. LE RÉCIT DES FUNÉRAILLES À LA RADIO ET AU CINÉMA
      4. LES FUNÉRAILLES COMME REPRÉSENTATIONS VISUELLES DU RÉGIME À LA TÉLÉVISION
      5. LA RETRANSMISSION EN DIRECT
    2. Mises en scène d’un rituel. Les installations des présidents de la République

    1. 1947-1974

      Patrick Garcia
      1. UN « RITUEL DE COURONNEMENT »
      2. L’INSTALLATION DE RENÉ COTY : MANIFESTER LA CONTINUITÉ DE L’ÉTAT
      3. DE CHARLES DE GAULLE À GEORGES POMPIDOU : MAGNIFIER L’INFLEXION PRÉSIDENTIELLE DE LA Ve RÉPUBLIQUE
      4. TRANSFORMER UN RITUEL EN ÉVÉNEMENT : L’INSTALLATION DE VALÉRY GISCARD D’ESTAING
    2. Corps noirs pour écrans couleur

      1964-1996

      André Rauch
      1. COUP DE POING NOIR SUR CORPS BLANC
      2. LES LARMES D’UN PAPILLON NOIR
      3. VISAGE NOIR SUR ÉCRAN COULEUR
    3. Nouveaux paysages urbains. Tours et barres à l’écran

      1955-1974

      Alexandre Borrell
      1. DES IMAGES POUR DÉCRIRE UN NOUVEAU PAYSAGE URBAIN
      2. DES IMAGES POUR ATTESTER UN PROPOS INFORMATIF
      3. DE SIMPLES IMAGES DU RÉEL/PLUS QUE DE SIMPLES IMAGES
    4. Le paysage derrière la roue. Le tour de France à la télévision

      Catherine Bertho-Lavenir
      1. RACONTER LE TOUR : L’HÉRITAGE
      2. DU RÉSUMÉ D’ÉTAPE AU DIRECT : UN SAUT TECHNOLOGIQUE
      3. 1959-1969. DÉCOUVRIR LA MONTAGNE ?
  1. Bibliographie sélective

  2. Les auteurs

  3. Index des noms de personnes

  4. Index des émissions et des œuvres

  5. Remerciements

Introduction

Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy

1La télévision des années 1945 à 1974 participe à la construction d’un nouvel espace culturel et politique. À partir de l’étude des programmes (production, programmation et réception), cet ouvrage – sans prétendre à l’exhaustivité – privilégie l’histoire des relations entre la télévision et les citoyens.

2Les Trente Glorieuses portent le projet d’une télévision qui doit définir et mettre en œuvre les missions d’un service public : « informer, distraire, instruire ». Avec l’élaboration des programmes et des genres se tissent des liens entre la télévision et les téléspectateurs qui contribuent à dessiner les contours d’une communauté imaginée1. Dès les années cinquante, la télévision est pensée comme « un instrument du progrès moral et intellectuel de l’homme en même temps qu’une source de distraction et de joie2 ». Instrument de la connaissance de la France et des Français, elle se constitue comme un observatoire des pratiques de la vie quotidienne et s’installe au cœur de l’information sociale et politique. Elle contribue ainsi à l’élaboration d’une culture démocratique pour le plus grand nombre.

3La Télévision des Trente Glorieuses. Culture et politique prend sa source dans des recherches entreprises dans le cadre du séminaire « Télévision : source, objet, écriture de l’histoire » que nous avons animé entre 1996 et 20043. Celui-ci a favorisé les collaborations, permettant la réalisation d’un colloque introduit par Jean-Noël Jeanneney en janvier 2004, organisé par l’Université Denis Diderot (Paris 7) et l’UMR IRICE (CNRS-Universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris 4) avec le concours de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA)4.

4Cet ouvrage inscrit la télévision parmi les territoires de l’historien5. Les auteurs mettent en œuvre les méthodes de l’histoire culturelle. Tout en s’appuyant sur les acquis et les travaux conduits sur l’histoire de la télévision depuis près de trente ans6, ce livre collectif développe une approche qui opère la rencontre entre des objets culturels, sociaux et politiques. Il engage une réflexion sur les usages des sources de télévision en histoire, le travail de l’historien face aux sources écrites et visuelles et les formes de l’écriture de l’histoire à partir de celles-ci7. Ces matériaux de l’histoire du temps présent irriguent désormais la connaissance de l’époque contemporaine et en renouvellent méthodes d’approche et problématiques. Se confirmant dans les années soixante comme loisir privilégié des Français8, la télévision et ses programmes opèrent, en effet, une mutation des représentations tant dans la perception du territoire, de la vie quotidienne des Français, que des arts (littérature, théâtre, cinéma), de l’information et des cérémonies politiques9. Elle crée un langage et invente de nouvelles formes de la prise de parole, transforme, en se les appropriant, les spectacles, les rituels, les modes de vie et leurs expressions.

5L’ouvrage s’organise autour de trois thématiques constitutives de l’histoire des Trente Glorieuses au sein de laquelle la télévision s’érige en instance culturelle et politique et en acteur de première importance où les hommes politiques font leur apprentissage.

6La première partie est consacrée à la « télévision comme facteur politique »10. Celle-ci devient un vecteur de communication et, comme instrument de la pédagogie gouvernementale, un agent de légitimation de la décision politique. Aude Vassallo prend ainsi pour objet les émissions de commande du gouvernement.

7Évelyne Cohen décrypte les missions d’information de la télévision, leur sens politique et civique. Elle s’interroge sur la télévision comme instrument de démocratisation de la vie publique. L’histoire de l’exercice du contrôle et de la censure gouvernementales entre 1954 et 1974 n’est pas linéaire : elle est aussi celle des résistances, des discontinuités, des mises en échec et des modes de contestation.

8Les années soixante marquées par la figure du général de Gaulle connaissent d’importants changements. Les élections présidentielles de 1965 constituent un événement national, politique et télévisuel. L’étude d’Évelyne Cohen et de Marie-Françoise Lévy montre comment, dans le contexte de la première élection au suffrage universel direct du président de la République, la télévision devient un lieu de la présentation des candidats devant les Français qui découvrent les voix et les visages de l’opposition. Les transformations de la scène politique qu’elle provoque nourrissent les craintes des contemporains sur ce qu’ils nomment les effets ou le « facteur politique ». Cette recherche montre, également, comment le média et le mode de scrutin engagent un processus où la personnalisation et l’affrontement entre les candidats deviennent des caractéristiques du débat national.

9À travers l’analyse de la rhétorique du Journal télévisé entre 1956 et 1965, Cécile Meadel analyse la construction progressive de l’information, sa mise en forme et la fabrique des relations entre le journaliste, le présentateur et les téléspectateurs. L’ORTF traverse les crises et les mouvements sociaux des années 1965 à 1974. Les débats se modifient et l’offre de programmes se diversifie.

10Dans la deuxième partie de ce livre, « Apprentissages culturels et mutations sociales », Marie-Françoise Lévy analyse les politiques de programmes et leurs réalisations au service de la connaissance de la France et des Français. Elle montre comment, dès l’installation de la télévision, est prise en compte la réception des émissions au travers de la formation des premiers publics. La découverte d’un nouveau monde sensible bouleverse, en effet, le champ de leurs représentations. Au début des années soixante, l’attention se concentre sur le rôle que joue la télévision comme facteur et guide d’éducation morale et politique ; les années 1965-1974 en contestent le bien-fondé.

11Tout au long de cette période, le théâtre et les dramatiques qu’étudie Pascale Goetschel occupent une place comme genre télévisuel et comme spectacle. Le répertoire des œuvres est constitué non seulement de théâtre classique mais il se caractérise tout autant par son éclectisme. La fonction de ce genre s’avère, selon son étude, une médiation d’accession à la culture. Nous retrouvons ici l’ambition pédagogique de la télévision qui entend cependant, proposer des soirées de divertissement.

12Au tournant de 1965, s’expriment progressivement, dans les documentaires, les feuilletons, les reportages, les émissions de variétés, les questionnements et le malaise que traverse la société française. Les émissions de rock étudiées par Gilles Pidard permettent une plongée au cœur de la culture des jeunes dans les années soixante. Elles expriment autant l’attention de l’ORTF à l’égard de ce public qu’elle entend rassembler autour de l’unité familiale que la méfiance suscitée par l’introduction de musiques bouleversant la conception traditionnelle des variétés. Les feuilletons des années 1960-1970 constituent un genre ayant ses propres codes de réception tout en s’inscrivant dans une tradition littéraire. Garçons et filles refusant l’immobilisme géographique quittent le domicile familial et provincial ; découvrent chacun à leur manière le territoire puis se fixent à Paris. Myriam Tsikounas montre comment chaque épisode est une représentation de leur adaptation et de leurs difficultés.

13Ces documents offrent un paysage des mutations sociales et culturelles ; ils privilégient l’observation de la vie des Français entre ville et campagne. Si comme l’écrivait Jean d’Arcy, « la télévision va chercher la vie là où elle est »11, elle s’institue progressivement comme lieu de recueil des traditions locales. Maryline Crivello à partir de deux ensembles documentaires, Les Conteurs et les Croquis, montre que s’y fabrique une « quête du témoignage et de la reconnaissance des « mémoires populaires » ». La télévision des Trente Glorieuses s’affirme simultanément comme un laboratoire de la modernité et un lieu de mémoire. Les événements de mai-juin 1968 cristallisent cette polarisation.

14Dans la longue durée, s’instaurent des pratiques de représentations, des langages, des modes d’écriture par l’image qui scandent la vie nationale. Se mettent en place des formes d’expression, des traditions et des rituels télévisuels. Les retransmissions des événements sportifs comme des cérémonies empruntent aux traditions, et renouvellent le spectacle en fonction des aménagements et des progrès techniques, comme le montrent les retransmissions du Tour de France, celles des cérémonies nationales ou l’introduction de la couleur dans les compétitions et championnats.

15Le jeu des caméras, écrit Avner Ben Amos, « enrichit le rite télévisé » qui apparaît comme « la représentation d’une représentation ». Il souligne également que le rite politique à la télévision contribue à « la constitution d’un nouveau type de foule ». S’attachant à la dimension politique des événements médiatiques, il inscrit les retransmissions en direct des funérailles dans la tradition des fêtes révolutionnaires. Patrick Garcia analyse, quant à lui, les transformations du cérémonial d’installation des présidents de la République. Il observe l’adaptation progressive des services protocolaires de l’Élysée à la réalisation de la cérémonie et à la mise en scène du rituel.

16Outre ces temps forts de la vie nationale que la télévision permet d’appréhender par le direct dans « une expérience d’effacement entre sphère privée et sphère publique » (Avner Ben Amos), le média crée le spectacle lors des grandes rencontres sportives. C’est ce qu’André Rauch démontre en s’interrogeant sur les mouvements de caméras et les images produites. Sa contribution situe en 1964 un tournant lors de « la montée de Cassius Clay sur la scène mondiale ». Le corps des athlètes ainsi filmé transforme pour les téléspectateurs les valeurs plastiques et la nature des performances. Ainsi s’élabore « un modèle du spectacle sportif télévisé » que l’arrivée de la couleur amplifie sur les écrans.

17La troisième partie de cet ouvrage, « Rituels, formes et langages », montre comment sous différents aspects, la télévision configure le paysage français, créant des espaces inédits de représentation. Dans les années soixante, la diversité d’images de tours et de barres modifie la physionomie des périphéries urbaines en France. Alexandre Borrell déchiffre « la grammaire visuelle » qu’en proposent aussi bien les émissions d’information que les œuvres de fiction. Si la télévision, en cette période, s’attache tout autant aux témoignages et récits de vie qu’aux paysages, il n’en demeure pas moins que ces images de l’habitat se constituent comme « marqueur social des classes populaires ».

18Ces paysages de la France des Trente Glorieuses font aussi l’objet d’une mémoire commune : ce que Catherine Bertho-Lavenir met en évidence à travers la transformation du point de vue perçu « derrière la roue ». La télévision, écrit-elle, contribue « à sa manière à la construction de ce monument de la mémoire partagée ». Les retransmissions annuelles du Tour de France élaborent ainsi une hiérarchie des lieux remarquables.

19À travers la somme des programmes qu’elle propose aux Français, la télévision des Trente Glorieuses exprime les transformations du paysage politique, social et culturel. Elle en trace les représentations, et, chemin faisant, invente ses propres formes d’écriture et de langage que s’approprient les téléspectateurs. Les contributions de cet ouvrage montrent comment la télévision s’institue comme médiateur culturel. En parcourant le territoire, elle révèle les identités personnelles et collectives, travaille les registres des émotions. Elle est un acteur essentiel des débats contemporains.

20Les études rassemblées dans ce livre apportent ainsi un éclairage et des connaissances sur les Trente Glorieuses qui élargissent les champs d’investigation des historiens du culturel. Elles accordent une attention spécifique à l’histoire des pratiques de représentations, aux formes de transmission des situations filmées12. Ce livre invite à prolonger les réflexions sur les liens entre télévision, histoire et langage.

Notes

1 Benedict Anderson, L’Imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, La Découverte, 2002.

2 Étienne Lalou, Regards neufs sur la télévision, Paris, Seuil, 1957.

3 Ce séminaire a bénéficié du soutien de l’INA et très particulièrement de celui de Sophie Bachmann.
Nous soulignons que les documents de télévision et les actualités cinématographiques cités dans ce volume proviennent des fonds de l’Institut National de l’Audiovisuel.

4 Nous remercions chaleureusement Robert Frank, Philippe Jaworski, Jean-Yves Mollier, Pascal Ory, André Rauch, Jean-François Sirinelli d’avoir présidé les sessions de ce colloque.

5 Jacques Le Goff et Pierre Nora (dir.), Faire de l’histoire, 3 vol., Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 1974.

6 Jean-Noël Jeanneney (dir.), L’Echo du siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision, Paris, Hachette, 1999.

7 Au cours du colloque, une table-ronde sur « les sources de la télévison et l’écriture de l’histoire » a rassemblé Catherine Bertho-Lavenir, Christine Barbier-Bouvet, Maryline Crivello, Annie Duprat, Pascal Ory, Jean-Michel Rodes et Michel Raynal. Qu’ils trouvent ici l’expression de nos remerciements.

8 Selon l’Annuaire rétrospectif de la France (1948-1998), Paris, 1990, au terme de l’année 1949, 297 postes de télévision sont déclarés. En 1954, le taux d’équipement des ménages est de 1 % ; il passe de 6,1 % en 1957 à 13,1 % en 1960 pour atteindre 51,7 % en 1966 et 82,4 % en 1974.

9 En 1949 un seul émetteur permet de recevoir la télévision sur le territoire national et spécifiquement à Paris et dans les environs de la capitale ; dix ans plus tard, la couverture du territoire français en émetteurs a très nettement progressé : après Paris, Lille, Strasbourg, Lyon, Marseille, Bourges, d’autres zones s’équipent jusqu’à l’achèvement en 1966 de l’équipement du territoire.

10 René Rémond et Claude Neuschwander, « La télévision fait-elle l’élection ? », Revue de Sciences politiques, juin 1963.

11Exposé de Monsieur d’Arcy, directeur des programmes sur la télévision, Comité de télévision, compte-rendu de la séance tenue le jeudi 1er octobre 1953, Archives Jean d’Arcy, Bry-sur Marne.

12 Tous les documents illustrant cet ouvrage proviennent de l’INA.

Première partie. La télévision comme facteur politique

L’information entre contrôle, censures et libertés

1954-1974

Évelyne Cohen

1Entre 1954 et 1974, alors que la télévision se transforme en média de masse, devenant progressivement la première source d’information des Français, le contenu de l’information télévisée fait l’objet d’une attente politique et sociale croissante. L’information des citoyens est un enjeu de première importance dans une télévision publique. Même si elle concerne l’ensemble des programmes, elle demeure avant toute chose le domaine des Actualités télévisées : le Journal télévisé et les magazines d’actualité. C’est pourquoi les gouvernements successifs de la ive et de la ve République, les instances de direction de la Radio-Télévision Française (RTF) et de l’ORTF s’attachent à la réformer, à en contrôler les contenus, à veiller à l’organisation de ce secteur et à la chaîne des pouvoirs qui s’y exercent.

2La RTF, puis l’ORTF voient leurs statuts se modifier. Ceux-ci sanctionnent une évolution. Constamment est réaffirmée, au fil des ordonnances et des statuts, la mission confiée à la télévision publique, le devoir d’informer les citoyens, ainsi que le droit de ceux-ci à une information impartiale et objective. Il est ainsi possible d’esquisser une histoire politique du contrôle et de la censure à partir des grands tournants qui signalent des enjeux d’importance dans l’histoire politique et sociale de la France du xxe siècle1 ; de montrer comment une information plus ou moins contrôlée émerge à travers un jeu de pouvoirs et de contre-pouvoirs. L’histoire de la censure et du contrôle n’est pas ici simplement considérée comme l’histoire négative d’une interdiction mais comme l’envers d’une conception de l’information à laquelle les citoyens-téléspectateurs peuvent accéder2.

INFORMER : UNE MISSION DE SERVICE PUBLIC