La "Terre-Mère"

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Français
206 pages
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Description

Quatre poètes anciens racontent l'origine du monde : Hésiode, Ovide, Milton, Le Kalevala des Finlandais. Les mythes concernant la “ Terre-Mère ” devraient passionner les psychanalystes ! Le commentaire psychanalytique suit les récits, riche de nombreuses lectures analytiques et littéraires. En deuxième partie, la méditation à propos de John Cowper Powys et Joseph Conrad pose la question : l'enracinement de l'homme dans la “ Terre-Mère ” est-il bénéfique ou maléfique pour l'homme ? Et l'homme, que fait-il de la terre ?

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296466258
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0107€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La "Terre-Mère"


Suivi de

Etude sur John Cowper Powys et Joseph Conrad
















Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche
clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage
réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre
pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet
singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend
à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la
créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie.
Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude
solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité,
coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus
profondes.

Dernières parutions

Richard ABIBON, Scène Primitive, 2011.
Marie-Noël GODET, De la réglementation du titre de psychothérapeute.
La santé mentale, une affaire d’État, 2011.
M.-L. DIMON, Psychanalyse et empathie, 2011.
Roland BRUNNER, Freud et Rome, 2011.
Renaud DE PORTZAMPARC, La Folie d’Artaud, 2011.
Harry STROEKEN, Rêves et rêveries, 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit, 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010.
J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie, 2010.
Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ?, 2010.
Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux
origines de la pensée, 2010.
Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique œuvre
contre la douleur. Une approche psychanalytique, 2010.
Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la
fonction paternelle, 2010.
Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin. Les
rapports mère-fille en lumière, 2009.
Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou
mythe ?, 2009.
Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient, 2009.
Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie
Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh, 2009. Nicole BERRY







La "Terre-Mère"


Suivi de

Etude sur John Cowper Powys et Joseph Conrad















L’Harmattan

























© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55344-6
EAN : 9782296553446



Être pensé - Penser


Le lecteur trouvera dans ce livre des textes poétiques
racontant les mythes anciens qui concernent l’origine du
monde, de la “ Terre-Mère ” et de l’homme. Les thèmes se
rejoignent parfois, aussi éloignées que soient les terres qui
leur ont donné naissance. Saisie par leur beauté et parfois
amusée par des contrastes ou des coïncidences, j’éprouve
d’abord une réticence à interpréter.
C’est pourquoi je reporterai à la fin des récits poétiques
les interprétations psychanalytiques qui me sont venues à
l’esprit, sans toutefois m’abstenir d’exprimer ma pensée
première, rêveuse, et l’enthousiasme que ces poèmes m’ont
inspiré.
Etre pensé avant de penser !

C’est en analyste, que j’ai lu : père jaloux, Œdipe, mère
phallique toute puissante, concept du no-thing, élaboration
des représentations de faits terrifiants, répétition d’un
traumatisme, envie à l’égard du sein maternel, ces
problématiques devraient faire la joie des analystes, en
particulier la question du narcissisme. J’invite le lecteur à
sortir de son cabinet et à prendre pour sujet clinique ces
poésies venues d’un lointain passé afin de confronter les
mythes qui nous fondent et les théories psychanalytiques,
avec respect mais liberté. La mise en doute est féconde,
que l’on adhère ou que l’on critique.
Le rêve n’est pas seulement “ matériel ” d’une séance,
c’est un drame, une trame sur laquelle s’inscrivent les
événements de nos vies, décisifs ou futiles, apparemment.
7
J’aimerais écouter la musique, la musique des mots, la
musique de la poésie.

1Je me sens à l’étroit devant les concepts répertoriés et
je me suis souvent rebellée devant les théories respectables
mais trop respectées. Nous avons besoin d’innover. Les
écrivains et les poètes, parfois plus perspicaces encore que
nos théoriciens d’aujourd’hui, élargissent nos horizons. Je
voudrais d’abord m’amuser : to muse signifie méditer,
rêver, “ musarder ”, et entraîner le lecteur dans ma
promenade, une expédition hasardeuse !
La faculté d’émerveillement me semble plus noble que
le vouloir toujours expliquer. Le désir de découvrir me
pousse à écrire, tandis que, proche des arbres et des fleurs
de la terre, des oiseaux aventureux de la mer, j’éprouve
encore une fois le besoin de partager mon enthousiasme
dans l’acceptation d’une fatalité que ces mythes et
quelques écrivains offrent à notre méditation.
La création du monde, chantée par Hésiode renverse les
idées reçues ! Les Métamorphoses d’Ovide sont nos
références culturelles, le Paradis perdu de Milton est une
source inépuisable de concepts à propos du narcissisme.
Quel visionnaire ! Ces drames, enchanteurs souvent,
terrifiants parfois, sont un enrichissement, une mine pour la
réflexion du psychanalyste qui peut se sentir agréablement
modeste ! Le Kalevala étonne par sa fraîcheur.
Le lecteur trouvera dans ce livre un récit de ces quatre
grands poèmes.

Nous revisiterons ensuite Pompéi dont les fresques sont
souvent inspirées par Ovide. Le lien entre l’homme et la
nature est présent dans les maisons, les jardins et emporte
la conviction qu’ainsi nous accédons à une spiritualité.


1
Nicole Berry. Anges et fantômes, Toulouse, Ombres, 1993.
8
L’homme sur terre cultive les fruits de la terre ou les
recueille. L’homme sur terre laisse dépérir les fruits de la
Nature ou détruit ses dons étourdiment. Par quelle hargne,
quelle rancune ? Au sujet de la terre il s’interroge : depuis
quand, comment ? L’interrogation, si bien exprimée par la
voix d’Eve, d’Adam et surtout de Satan dans le grand
poème de Milton, fait de lui un être humain. Par la pensée,
il se différencie de la bête, de l’arbre et des fleurs. Qu’il se
nourrisse ou néglige et détruise, il est homme parce qu’il
contemple. Son désir est imprégné de pensée. La terre est
donc Terre-Mère, nourricière matérielle et psychique,
miroir de notre identité, fontaine de poésie, d’amour, de
rêve. Elle est aussi objet de conflits avides et destructeurs.
1
Mais elle-même se montre effroyablement destructrice.
La terre-Mère est-elle donc bonne ou maléfique ?
Les récits d’Hésiode et, après lui, d’Ovide sont
ambigus... et amusants.
Le Kalevala finnois, de l’époque d’Hésiode et Homère
dérange nos références habituelles et nous offre ainsi une
fraîche histoire du monde.

Au XVIème siècle, la “ Renaissance ”, a donné
conscience à l’homme de son individualité. Est-ce à dire
que jusqu’alors les hommes n’étaient que masses
indistinctes ? Nous savons que vers le XIIème siècle des
groupes d’hommes se déplaçaient pour travailler, des
années durant loin de leurs familles, à la construction des
cathédrales. Par nécessité sans doute et dans une exaltation
commune extraordinaire si l’on suit le récit enthousiaste de
2Louis Gillet, “ La cathédrale vivante ”. Parmi ces hommes
se trouvaient des artisans doués pour un art particulier : les
uns sculptaient les clés de voûte, d’autres façonnaient les

1
J’écris cela le 16 Mars 2011, lisant chaque jour le drame provoqué
par le tsunami, au Japon.
2
Louis Gillet. La cathédrale vivante, Flammarion, 1928.
9
gargouilles et ils n’étaient pas dénués d’humour ! Avec art
et originalité, ils sculptaient partout les fruits de la terre
avec gratitude et enthousiasme.
Cet enthousiasme à créer n’est pas éteint, ni la
spécialisation artistique : Basilique d’Amiens, Palais de
justice et Cathédrale de Rouen, Abbaye de Lessay dans la
lande du Cotentin ont été reconstruits après les ravages des
guerres. C’était l’œuvre d’hommes en groupe et aussi
d’artistes solitaires.
Depuis ce temps du Moyen Âge à la Renaissance, des
questions, essentielles pour l’être humain, ont été
clairement formulées ; Montaigne écrit “ je ” et
MichelAnge sculpte, peint et fait école avec nombre d’élèves et
d’assistants : la chapelle Sixtine est l’œuvre de plusieurs.
L’alternance entre un dialogue, un enthousiasme commun
et la solitude semble favoriser la créativité, les relations
entre plusieurs stimulant l’élan nécessaire à chacun pour
ensuite penser et créer dans la solitude. C’est bien souvent
avec une référence à la Mère Nature.

La finitude de l’homme, évidence tangible, pathétique,
angoissante a, depuis toujours, sollicité les questions pour
trouver explication à cette “ étrangeté ”, très inquiétante.
C’est pourquoi, tôt dans l’histoire des cultures, les hommes
ont inventé une mythologie qui, avec sa poésie et sa
beauté, nous est restée accessible. Un travail de la pensée
pour conjurer un mal ou tenter de l’expliquer, ne pas être
objet, victime de catastrophes inexpliquées, mais sujet, en
assurant la maîtrise d’une réalité angoissante par la
1 Hésiode au temps d’Homère chez les Grecs, pensée.
Ovide chez les Romains, le Kalevala des Finnois tentent
par leurs poèmes grandioses cette conjuration.

1
Un colloque fut consacré, à Cerisy la Salle, en 2001, sous la direction
de Bianca Lechevalier aux Contes et à leur fonction de figuration des
fantasmes.
10
En racontant, ils situent le conteur et ses auditeurs dans
le temps, fidèles à une tradition orale, et enseignent ainsi le
respect des ancêtres. La question sur la finitude et
l’aprèsvie induit une interrogation concernant l’origine : origine
de l’homme, de l’univers ; “ création ” du monde. Par qui ?
Comment ? Les religions et les poètes ont répondu.
La référence biblique invoque la création de la terre par
un Dieu, un Père. Dans d’autres cultures, les mythes
désignent une “ Terre-Mère ”. Féconde et se renouvelant,
elle incarne le fantasme d’une “ bonne ” mère. Mais
contenant des trésors inaccessibles et suscitant la curiosité,
l’avidité et le désir de possession n’est-elle pas au contraire
maléfique ?

La relation de l’homme avec la Terre est en effet
complexe : lieu de repos ou d’agitation dévastatrice,
demeure stable, embellie pour le plaisir ou terre d’exil, ou
creuset de richesses enviables : elle fait rêver, penser, créer
et aussi détruire.
Joseph Conrad dans Nostromo, John Cowper Powys
dans Givre et sang, donnent des illustrations bien
différentes de notre relation avec la Terre, on le verra à la
fin du livre.
Où se trouverait l’origine du “ Mal ” ? Dans le désir de
connaître ? L’interdit était paradoxal : comment éviter le
Mal sans en avoir connaissance ? Dans le plaisir à
découvrir sa propre beauté ? Le mythe de Narcisse montre
bien qu’il est mortel ! Le Mal ne vient-il pas de l’idée
hasardeuse de pénétrer la terre, de découvrir ses secrets et
de lui arracher les trésors qu’elle renferme ? On va percer
la croûte terrestre ! Nous lisons ce genre d’exploit tous les
jours ! L’avidité de l’homme, le besoin de posséder,
l’illusion du pouvoir et l’ambition de maîtriser la terre
ellemême n’ont pas de limites.

11
A cause de leur caractère imprévisible et destructeur
pour les hommes et leurs demeures, les cataclysmes qui
nous laissent impuissants, réclament une explication.
Eruption du Vésuve, Aquila en Italie, tremblement de terre
en Haïti, tempête Xynthia en France, volcan en éruption en
Indonésie, éruption volcanique en Islande, Tsunami au
Japon ! Est-ce une motivation pour penser ?
Si la terre se vengeait d’être ainsi violée ? Les mythes
tentaient de donner des explications.

Le désir de connaître et de posséder induit la question
du lien entre l’esprit et le corps. Connaître est privilégier
l’esprit, posséder risque d’anéantir le désir de savoir, au
profit de la possession matérielle. L’esprit et le corps
sontils une seule et même entité ? La croyance fondée par les
mythes, l’enthousiasme pour le beau nous convainquent
d’une quête de quelque chose de grand, d’admirable, une
aspiration de l’homme à une spiritualité.
Les explorations scientifiques n’ont pas exclu ce désir
d’être enchanté !
Cela me réconforte de savoir qu’Hubert Reeves, grand
scientifique, travaillait en écoutant Mozart. “ La musique
m’est aussi nécessaire que l’air que je respire, je crois au
parallèle entre la création musicale et la création du
cosmos, entre la pulsion qui possède les musiciens et celle
1
de la nature depuis le Big Bang. ” La musique, qu’Hubert
Reeves écoute lorsqu’il écrit, n’est sans doute pas
figurative, même s’il évoque Mozart et les étoiles ou le
Tannhäuser de Wagner “ qui lui a servi de guide ”.

La musique est intermédiaire entre le matériel et le
spirituel, originairement née du souffle : Hésiode était un
pâtre et jouait sur une flûte en roseau. Elle atteint sa

1
Propos recueillis par Marie-Aude Roux. Festival de Prades, Août
2010, Le Monde.
12
sublime intention dans l’harmonie à laquelle elle parvient
lorsque, pure de représentations, par associations et
oppositions, suites ou échos de sons, elle se libère de la
pensée et des images visuelles. La musique est lien entre
l’esprit et les possibilités corporelles.
Ni nostalgique et représentative, non plus évocative,
libérée du savoir, elle est née d’une inspiration. Avec, bien
sûr, le support musicologique et technique qui lui est
nécessaire. Si elle n’est ni représentative ni évocative, elle
échappe au désir et au besoin de maîtriser. Un musicien l’a
voulue et l’a créée. Elle est bonheur de l’esprit mais
demande la contribution de l’ouïe et une attention libérée
du souci de comprendre.
La musique n’a pas, dans mon plaisir à l’écouter, un
rôle incitatif à élaborer une pensée. Elle est espace
invisible, liberté d’écoute, sur la voie d’une spiritualité.
Musique profane ou musique sacrée, pas obligatoirement
liée à une croyance, elle habite l’esprit. En écoutant, je me
sens vivante. Elle n’est pas signification nécessaire : ainsi
des Stabat mater peuvent s’entendre comme louange ou
chant de gratitude. “ Peccata ”, chante la soprano de la
musique sacrée de Rossini, on l’imagine bien femme et les
violons de répondre allègrement : ce n’est pas si grave que
ça, vivez !

“ La musique ”, dit le chef qui fait corps avec ses
musiciens, Michel Corboz, à la veille du cinquantième
anniversaire de l’ensemble vocal de Lausanne, “ chaque
fois que je dirige, je “ rebondis avec ses forces
intérieures ”.“ Elle a rapport avec la vie et avec la mort et,
en ébranlant notre idée de la vie, la musique nous aide à
vivre. Elle me libère de moi-même. ” La musique est
énergie vitale en nous et en même temps paix,
recueillement indicible. Dénudée d’images visuelles, la
musique est ferveur qui élève l’homme au-dessus de la
13
matérialité. “ Il faut avoir du silence en soi ”, dit Michel
Corboz. Il parle ici surtout de la musique sacrée.

Ecoutant des sonorités “ inouïes ” : on pense au
compositeur du Doctor Faustus, l’œuvre d’achèvement de
Thomas Mann. Etre à l’affût de l’inouï est exaltant.
Haydn a composé une Création : dans la magnifique
composition, les voix, pourtant, la chair des voix des
solistes empêche l’imaginaire de se déployer librement.
Les musiques anciennes, celle de Tallis, les musiques
orientales surtout, les compositions nordiques, celle de
Sibelius, sont au contraire pures de représentations.
Sibelius s’est inspiré du Kalevala puis s’est affranchi des
légendes, composant une musique qui s’épanouit dans une
vastitude parfois cosmique. Il y a une joie à écouter une
musique qui n’évoque aucune représentation. En entendant
les dernières compositions de Sibelius, j’entends pourtant
l’origine de l’univers, un vacarme primitif, tandis que les
violons lentement glissent des lueurs inattendues. C’est
grandiose.

“ Au commencement était le Verbe ”. Et si le
commencement avait été musique ?
“ Musique des Ténèbres ”, admirable musique de
Charpentier ; la musique a souvent pour thème la mort ou
le sacrifice et la fin.
Et l’origine ? Le silence a-t-il été le témoin complice de
l’union de deux cellules ?
Au commencement du monde était-ce obscurité ou
lumière ? Silence ou vacarme ? Chaos ou muette
promesse ?

Aujourd’hui comme à l’origine, la musique du monde
accompagne notre vie : chute de la pluie sur l’auvent,
froissement sur les feuilles, roulement des cailloux du
chemin, sifflement du vent, menaçant, enveloppant, faisant
14
la lande enchantée, variations à l’infini de la vague, en
colère ou paisible, douce à son reflux. Que les bruits des
humains ne troublent pas ce chant : écoutons l’univers !
Le silence parfait.
Les sirènes, le feu sifflant, la peur sont nos habituels
spectacles.
Ou encore une musique gênante partout, qu’on achète
ou qu’on veuille se restaurer tranquillement.
Les bruits fracassants des villes disent l’affairement de
l’homme d’aujourd’hui.
Soyons pourtant attentifs aux bruissements des petites
vies qui nous entourent. Petites ? Qu’en savons-nous ?

15




Terre-Mère bonne ou maléfique ?


Les représentations des mythes les plus anciens que
nous connaissions par Hésiode, Hérodote et Homère en
Grèce, le Kalevala, chez les Finnois, les Métamorphoses
d’Ovide et le Paradis perdu de Milton, offrent une
poétique illustration à notre imaginaire. Ces
représentations montrent-elles la terre comme alliée à la pulsion
de vie ou au contraire ayant partie liée avec la pulsion de
mort ?

Il ne s’agit pas, en effet, de se demander si la Terre, est,
en réalité, bonne ou mauvaise mais de découvrir comment
elle a insufflé une inspiration à l’homme, au poète, à
l’écrivain, l’architecte ou le peintre. A l’opposé des
créations artistiques, les richesses contenues en son sein
n’attisent-elles pas la curiosité et l’avidité de l’homme,
suscitant des rivalités catastrophiques ?

Après avoir à nouveau feuilleté les mythes anciens,
grecs et finnois, fondateurs de notre culture, je reprendrai
le fil de ma réflexion à propos de la fiction, avec John
Cowper Powys et Joseph Conrad.
John Cowper Powys illustre dans son roman Givre et
sang l’enracinement dans la nature, la terre, la campagne
retirée, longuement racontés dans sa longue
Autobiographie, un enchantement pour le lecteur patient.

Le recours à la Nature, enracinement bénéfique, fut
pour bien des poètes anglais un réconfort ; je pense à
Wordsworth, dans Prélude surtout, à Coleridge, si
17
dépressif, à Shelley et à d’autres poètes anglais qui avaient,
très tôt, perdu leur mère. Le manque d’une figure
maternelle réelle est évident chez ces trois auteurs et
plusieurs poètes. Alastor, de Percy Shelley, est un poème
1initiatique au début de son œuvre.
L’enracinement dans la terre, la relation avec la nature
et jusqu’au sentiment exprimé par Mary Shelley, I was a
part of the great whole, incitent à voir dans la nature une
Terre-Mère bonne.

Joseph Conrad, dans Nostromo surtout, visionnaire,
décrit le désir de s’approprier les richesses que contient la
terre. Il est successeur d’Ovide et Milton ! Terre promise,
c’était le rêve du premier roman, La Folie Almayer.

L’exploration hasardeuse et dangereuse au Congo
montre l’avidité des hommes, avec la figure ambiguë d’un
homme, Kurtz dans le roman plus connu, Au Cœur des
2
ténèbres. Nostromo est un récit magnifique et complexe,
une histoire entièrement inventée. Conrad montre comment
la terre et l’argent précieux qu’elle renferme, suscite
l’avidité de l’homme, entraînant un désir de possession.
Pour extraire ces richesses, les humains ont fait d’une

1
On se reportera aux travaux et à la magnifique traduction de Robert
Ellrodt. Shelley, Poems, bilingue, Imprimerie nationale, Paris, 2006.
2
Nicole Berry. Trois textes : le récit, le paysage, les sonorités. Essais
sur P.B. Shelley, Henry James, Joseph Conrad, John Milton. Peter
Lang, Berne, 2008.
Joseph Conrad. Au Cœur des ténèbres, 1899, La Pléiade, II, Gallimard,
traduction de Jean Deurbergue. Heart of Darkness, New-York, Dent’s,
1983. Nostromo. 1904, La Pléiade,II, Gallimard, Paris, Traduction de
Paul Le Moal. Nostromo, Dover Publications, New-York, 2002.
Victoire, 1915, Gallimard, 1950, traduction d’Isabelle Rivière et
Philippe Neel. La Pléiade, IV, 1950, traduction de Paul Le Moal et
Sylvère Monod. Victory, Penguin Books, 1996, introduction par
Robert Hampton de la Royal University of London.
18
multitude d’indigènes des esclaves. “ C’est une
malédiction ”, dit la femme du propriétaire de la mine.
Si la Terre-Mère suscite une telle avidité et rend
l’homme envieux et destructeur, l’incitant à posséder et
tyranniser son semblable, est-elle une “ Bonne Mère ” ?!

Jules Verne, a été un précurseur étonnant à propos du
désir de connaître, tout savoir de la terre, racontant avec
une intuition stupéfiante, une curiosité insatiable, ce que
nous lisons quotidiennement de nos jours ! Voyage au
1centre de la terre. Le professeur Lindenbrook découvre le
manuscrit d’un auteur islandais du XIIème siècle, il
déchiffre son écriture verticale et part avec son neveu dans
une extraordinaire expédition. Il veut “ pénétrer dans les
entrailles de la terre ” et, avec une exaltation croissante, il
découvre, au prix de nombreux périls des splendeurs dont
aucun avant lui, à l’excepté de l’auteur islandais, n’avait
idée. Echauffée par la combustion de sa surface, les eaux
avaient pénétré dans les fissures de l’écorce terrestre et un
lac aux couleurs gelées, bleues, magnifiques, était devant
eux. “ L’étage des schistes, colorées de belles nuances
vertes, de filons métalliques de cuivre, de platine et d’or. ”
“ De ces richesses enfouies, l’homme n’aura jamais la
jouissance. ” !

Jules Verne, né en 1828, s’était embarqué pour les Indes
comme mousse, à onze ans, et cela avait, à l’évidence,
éveillé son imagination. Il travailla avec le sérieux d’un
scientifique : “ quand je ne travaille pas, je ne me sens plus
vivre. ” Ainsi avec son imagination, fut-il un précurseur.
De l’imagination à la réalité d’aujourd’hui ! Joseph Conrad
après Jules Verne écrivent des œuvres de fiction. Et la
fiction, hélas, devient réalité.

1
Jules Verne. Voyage au centre de la terre. J. Hetzel, éditeur, poche,
2001.
19
Dans la réalité, les richesses de la terre attisent l’avidité
de l’homme et une curiosité insatiable, dans une rivalité
dangereuse entre les nations. Une telle “ Mère ” serait-elle
bonne ?
Les journaux, chaque jour ou presque, nous apportent
des nouvelles du monde : “ On va percer la croûte
terrestre ! ˮ La Chine a bien l’intention d’avancer ses pions
dans la course aux ressources minérales sous-marines, dont
l’exploitation d’ici vingt ou trente ans pourrait prendre le
1relais des réserves terrestres. ” Une vieille ambition du
monde, écrit le journaliste ! Les lointains fils de la Horde
d’or rêvent en regardant la terre des géologues :
“ chasseurs de loups et de gazelles, rangez vos
fusils ! D’autres terrains de chasse s’offrent à vous. ” Dans
la vaste et splendide Mongolie, où souffle le vent pur de la
steppe !! Des observatoires sous-marins vont surveiller la
Terre, scrutant le niveau des mers, on connaîtra mieux les
écosystèmes sous-marins.... Cela choque moins que l’idée
2
de “ percer la croûte terrestre...?
Il y a plus révoltant : “ L’idée de donner une valeur
monétaire à la nature progresse ”... ! Il faut mettre un prix
3sur l’air sain que nous respirons !! Et la terre n’aura plus
de secret pour l’homme !
“ Si l’univers existe, c’est parce que le duel entre
matière et antimatière, produites en quantités égales lors du
Big Bang, ce qui aurait dû conduire à leur annihilation, a
tourné de justesse à l’avantage de la première.
L’organisation européenne pour la recherche nucléaire est
active : “ l’antimatière ne devrait pas pouvoir conserver ses

1
La Chine à la conquête des ressources des abysses. Le Monde, 23
Novembre 2010.
2
Cité dans mon essai sur Joseph Conrad in Trois textes, Op. Cit.
3
L’idée de donner une valeur monétaire à la nature progresse. Le
Monde, 19 Octobre, 2010.
20