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La Traduction dans les dictionnaires bilingues

De
323 pages
Les dictionnaires bilingues sont un outil aussi ancien qu'important. Il existe pourtant peu d’études traitant spécifiquement de leur importance pour les traducteurs. Ceux-ci en font des usages divers selon les contextes mais les traductions qu'ils y trouvent ne sont pas toujours satisfaisantes. Elles présentent des particularités que cet ouvrage propose d'explorer méthodiquement à partir d'exemples précis empruntés aux dictionnaires bilingues dans trois langues internationales : le français, l'anglais, l'arabe. À partir d'une étude comparée des entrées de ces dictionnaires, l'objectif est de proposer une nouvelle approche de ce que devrait être un dictionnaire bilingue pour traducteurs et d’expliquer la révolution que représente l’Internet pour le traducteur.
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2 Titre
La Traduction dans les
dictionnaires bilingues

3

Titre
Lynne Franjié
La Traduction dans les
dictionnaires bilingues

5Editions Le Manuscrit
Paris






















© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
Paris, France

ISBN : 978-2-304-03066-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030662 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03067-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304030679 (livre numé

6


À ma mère,
Qui m’a transmis la passion des mots.

.
     



Note au lecteur :

Cet ouvrage est issu de ma thèse de Doctorat en
Lexicologie et Terminologie Multilingues, Traduction
(LTMT) soutenue à l’Université Lumière-Lyon 2.









9
PRÉFACE

Pour le commun des mortels, le dictionnaire est
souvent une source d’émerveillement en raison de sa
taille et de son contenu. Autant de mots réunis dans un
seul ouvrage forcent l’admiration quand ils ne suscitent
pas l’étonnement. D’aucuns estiment que s’il existe un
type d’ouvrages digne de figurer dans une bibliothèque,
c’est bien les dictionnaires.
Le dictionnaire bilingue ne déroge pas à la règle et
ne suscite pas moins de réactions, parce qu’il offre
notamment l’expérience du contact des langues. Il est
même des lecteurs qui le consultent pour le plaisir et
d’autres qui rêvent de le mémoriser pour enrichir leur
vocabulaire. Malgré les critiques des spécialistes
concernant son contenu, tous admettent qu’il s’agit là
d’un instrument bien ancré dans la culture depuis des
siècles.
Dans le concert des utilisateurs, les traducteurs
occupent une place à part, en raison du regard
particulier qu’ils portent sur les dictionnaires en général
et de l’usage spécifique qu’ils en font selon les textes et
les contextes. Chez eux, le dictionnaire bilingue possède
11 La traduction dans les dictionnaires bilingues
un statut ambigu et souvent critiqué, n’étant jamais à
leurs yeux aussi utile ni aussi satisfaisant qu’un
dictionnaire monolingue aux vertus définitoires avérées.
Aussi, peu de spécialistes en traduction se sont-ils
attelés à l’étude de cet objet protéiforme qui contient
pourtant des traductions en grand nombre et qui se
trouve largement sollicité par les traducteurs, malgré ses
lacunes et ses limites décriées. Les lexicographes se sont
parfois intéressés aux traductions dans les dictionnaires
bilingues, mais ils l’ont fait de façon incidente et sans
adopter un regard proprement traductologique.
Il y avait donc là un champ d’étude à peine défraîchi
et rarement interrogé qu’il fallait explorer d’urgence,
étant donné les progrès considérables réalisés ces
dernières années en matière de conception et de
diffusion des ressources linguistiques et
lexicographiques, avec notamment l’essor de l’Internet
et des dictionnaires en ligne.
Dans la plupart des langues internationales s’est
développé un mouvement de révision et de création des
dictionnaires bilingues et multilingues, généraux et
spécialisés, qui se caractérise par sa vigueur et son
innovation sur plusieurs plans. À cet égard, la
multiplication des dictionnaires en ligne n’est que la
partie visible de l’iceberg lexicographique qui ne cesse
de prendre de l’ampleur sous la pression de la demande
sociale et professionnelle.
Mais toutes les langues ne sont pas sur un pied
d’égalité face à cette révolution informatique. Dans un
ouvrage intitulé La Traduction arabe : Méthodes et
12 Lynne Franjié
applications (2005 : 89-105), j’avais appelé de mes vœux
un « dictionnaire pour le traducteur » et esquissé les
grandes lignes permettant l’élaboration d’un tel
« dictionnaire de traduction culturellement pertinent »
(p. 93).
Jusqu’ici, peu de travaux ont porté spécifiquement
sur la relation entre lexicographie et traduction, et
encore moins sur les correspondances culturelles
insérées dans les dictionnaires bilingues. Les
concepteurs de ces derniers se contentent généralement
de faire figurer un ensemble de mots issus des deux
langues et jugés comme équivalents, mais sans y inclure
la dimension pragmatique, culturelle et émotionnelle
des mots mis vis-à-vis, ce qui rend problématique
l’usage du dictionnaire à des fins didactiques ou
professionnelles.
Pourtant d’un point de vue traductologique, les
questions ne manquent pas au sujet du dictionnaire
bilingue : est-ce un objet simplement lexicographique
ou bien un instrument de travail pour le traducteur ?
Quelle est la nature des traductions qui y sont insérées ?
Quelle valeur donner aux équivalents des mots et des
expressions que l’on trouve dans ce type de
dictionnaires ? Quelle est leur utilité pour
l’enseignement et pour la pratique de la traduction ?
Comment peut-on améliorer les dictionnaires bilingues
pour qu’ils répondent pleinement aux attentes des
traducteurs ? Quel est l’impact des nouvelles
technologies sur la pratique dictionnairique des
professionnels de la traduction ? Certaines questions
13 La traduction dans les dictionnaires bilingues
ont été posées par des lexicographes, mais peu d’entre
elles ont été approfondies par des traductologues. Ces
questions essentielles forment l’armature du présent
ouvrage, comme l’indique clairement son titre.
L’auteur Lynne Franjié, fut, dans sa thèse de
doctorat, l’une des premières chercheuses à s’intéresser
à la dimension traductionnelle des correspondances
insérées dans les dictionnaires bilingues. Son étude de la
traduction des verbes dans les dictionnaires arabe-
français et arabe-anglais est une première en la matière.
Les résultats de ses recherches montrent la richesse
indéniable d’une sémantique comparée des
dictionnaires bilingues et la nécessité d’une approche
proprement traductologique du contenu de ces
dictionnaires.
Dans le présent ouvrage, Lynne Franjié reprend
l’essentiel de ses questionnements initiaux pour vérifier
ses hypothèses de travail sur un corpus d’étude plus
vaste et plus varié. En élargissant son spectre d’analyse,
elle démontre la validité de ses résultats par delà les
dictionnaires bilingues qui ont servi de base à sa thèse
de doctorat.
Sur le fond, l’ouvrage présente plusieurs
innovations heuristiques et méthodologiques.
S’inscrivant dans le sillage d’Antoine Berman
(1995), Lynne Franjié renouvelle le genre bien connu de
la Critique de traductions en y intégrant la critique
traductologique des dictionnaires bilingues.
Son étude porte d’abord sur le statut de ces
dictionnaires dont la nature intrinsèque ne peut
14 Lynne Franjié
qu’interpeller tout chercheur averti en traductologie.
Partant de la distinction lexicographique entre
« dictionnaire de décodage » et « dictionnaire
d’encodage », Lynne Franjié montre l’ambiguïté
foncière de ces outils linguistiques qui ne relèvent pas
vraiment du décodage ni de l’encodage dans le domaine
de la traduction. Et pour cause : aucun traducteur bien
formé ne recourt au dictionnaire bilingue pour
« comprendre » un mot, ni dans la langue source ni dans
la langue cible.
Lynne Franjié innove ensuite dans le traitement des
traductions contenues dans les dictionnaires bilingues.
Pour elle, celles-ci forment un type à part de traductions
qu’elle classe sous le chapitre de la « traduction
lexicographique » et dont elle étudie, méthodiquement,
les types et les problématiques entre les couples de
langues considérées et à partir d’exemples issus de
divers domaines.
Lynne Franjié innove enfin par son questionnement
du rôle des nouvelles technologies dans la conception et
la mise à disposition des ressources lexicographiques au
service du traducteur. Elle voit dans les dictionnaires
bilingues accessibles en ligne une source
d’enrichissement et de développement pour l’avenir.
Dans cette optique, elle propose des pistes
prometteuses d’amélioration des dictionnaires existants
qui ne manqueront pas d’inspirer d’autres chercheurs.
En somme, l’auteur nous offre ici une source
d’inspiration tant sur le plan didactique que
traductologique. Grâce à cet ouvrage, les enseignants de
15 La traduction dans les dictionnaires bilingues
traduction pourront proposer à la critique des étudiants,
des entrées choisies des dictionnaires bilingues en
gardant présentes à l’esprit les problématiques et les
réponses apportées par Lynne Franjié.
Bref, la critique des traductions lexicographiques
fera, à n’en pas douter, partie du bagage cognitif des
futurs traducteurs-interprètes, et cet ouvrage aide à en
apprécier l’intérêt et la richesse.


Par Mathieu GUIDÈRE
Professeur à l’Université de Genève
Ecole de Traduction et d’Interprétation (ETI, Suisse)


16
INTRODUCTION

Le vingtième siècle a connu l’essor rapide de l’étude
comparée des langues, résultant de la production d’un
nombre considérable de traductions et de dictionnaires
bilingues. Cet essor a pris un aspect linguistique et
pédagogique depuis quelques décennies, puisqu’on peut
décrire les traductions, notamment à partir des langues
de départ et d’arrivée. On peut également enseigner la
traduction en décrivant le passage d’une langue à une
autre. Les centres d’intérêt de ces études dépassent
l’aspect purement linguistique et pédagogique pour
englober la communication, la cognition ou encore la
sociolinguistique. Un domaine nouveau de savoir et de
recherche a ainsi vu le jour : celui de la traductologie
appliquée (cf. Holmes 1972).
Le nombre des théories traductologiques est très
important et recouvre tous les aspects de la langue. Or,
présenter les théories de la traduction n’est pas chose
simple pour deux raisons. D’une part, malgré leur
nombre assez important, il existe peu d’ouvrages de
synthèse qui les répertorient de façon claire et simple.
Hormis Introduction à la traductologie (Guidère 2008), on
17 La traduction dans les dictionnaires bilingues
ne connaît en français aucune synthèse exhaustive,
structurée et étayée des recherches menées sur la
traduction. Les théories et les approches élaborées sur
la traduction sont rarement réunies en mettant en
évidence leurs convergences et leurs divergences, ainsi
que la manière dont elles se complètent ou s’affrontent.
D’autre part, en raison du caractère ambigu ou,
comme dirait Jacques Derrida (1987), « aporétique » de
la question. La traductologie, de par son essence même,
touche à plusieurs disciplines et est ainsi un domaine
fondamentalement interdisciplinaire. Les premières
approches de la traduction, comme les approches
linguistiques, communicationnelles ou cognitives, ont
d’ailleurs emprunté leurs outils à d’autres disciplines
avant de laisser la place à des théories strictement
traductologiques dont les plus connues sont la théorie
du sens de l’École supérieure de traducteurs et
d’interprètes (ÉSIT) de Paris, basée sur l’expérience de
ses tenants en interprétation de conférences, et la
théorie du skopos qui conçoit la traduction comme un
processus régi par son objectif (« skopos » en grec). Ce
n’est donc que très récemment que la traductologie s’est
constituée en un domaine indépendant qui a ses
propres problèmes, ses enjeux et ses méthodes même si
elle emprunte parfois des outils conceptuels à d’autres
domaines.
La traductologie étudie aujourd’hui trois aspects
différents de la traduction :
1) Les textes traduits et diffusés : les textes et les
corpus.
18 Lynne Franjié
2) Les traducteurs et leurs méthodes : la fidélité,
l’adaptation, etc.
3) Les outils de traduction : les dictionnaires
électroniques, les logiciels de traduction automatique et
de Traduction Assistée par Ordinateur (T.A.O), etc.
La nature de l’objet étudié et, partant, les
problématiques soulevées varient de toute évidence en
fonction de l’aspect étudié. Il s’agira de :
1) L’aspect linguistique et stylistique pour l’étude des
textes traduits ;
2) L’aspect pratique et comparatif pour l’étude des
méthodes et des démarches ;
3) L’aspect technique et applicatif pour l’étude des
outils d’aide à la traduction.
Si l’étude des outils de travail du traducteur figure
parmi les centres d’intérêt de la traductologie, c’est bien
en raison de la place centrale qu’ils occupent dans son
processus de travail. Bien qu’il n’y ait pas d’études
précises sur la fréquence et les résultats de la
consultation de ces outils, on estime que le traducteur y
consacre près de 50 % de son temps de travail.
L’un des outils de travail les plus anciens et les plus
centraux du traducteur demeure incontestablement le
dictionnaire bilingue. Mais il est étonnant de constater
que celui-ci retient peu l’attention des traductologues et
qu’il fait l’objet de si peu d’études en traductologie.
Quelques études empiriques ont été menées sur
l’utilisation des dictionnaires par les traducteurs (cf.
Varantola 2003, Lemmens 1996), portant tant sur les
modalités de consultation du dictionnaire que sur les
19 La traduction dans les dictionnaires bilingues
contenus recherchés, mais sans que cela ne donne lieu à
une réflexion sur le contenu du dictionnaire bilingue
comme outil de traduction.
Cela s’explique en partie par le fait que ni le
traducteur ni le traductologue ne semblent juger utile de
s’engager dans le processus d’élaboration de leurs outils
de travail et notamment du dictionnaire bilingue. En
effet, c’est aux lexicographes bilingues – et non pas aux
traducteurs – que revient aujourd’hui la tâche de
compiler des dictionnaires bilingues. Ces derniers
posent pour autant un problème épistémologique aux
traducteurs, étant donné qu’ils sont une aide précieuse
mais aussi une preuve des limites du traducteur plongé
dans le discours à traduire, sans se soucier des
contraintes propres au système de la langue et aux
interférences souterraines entre les langues en contact.
Les dictionnaires bilingues sont, par ailleurs, la cible
de toutes les critiques, aussi bien de la part des
lexicographes que de celle des traducteurs et des
traductologues. Pour Alain Duval (1994 : 15), par
exemple, ils ne sont que de simples instruments de
traduction austères et fonctionnels :

« Dire que c’est un outil c’est mettre en évidence sa
véritable nature. C’est un transcodeur qui permet une
opération de substitution sur l’axe syntagmatique d’un
paradigme de langue en son équivalent en langue cible.
C’est un instrument de traduction, ce n’est même que
cela ».

20 Lynne Franjié
Valéry Larbaud (1973 : 80) leur réserve un jugement
encore plus sévère, en les réduisant à de simples
« esclaves, au mieux des affranchis faisant fonction
d’huissiers et d’interprètes ». Le dictionnaire bilingue est
non seulement perçu comme un vade-mecum du
traducteur mais comme un vade-mecum de mauvaise
qualité. Pourquoi ce jugement de valeur systématique,
jugement auquel échappe le dictionnaire monolingue
d’ailleurs ? C’est le sens de l’interrogation de Paul
Bensimon (1994 : 10) dans l’introduction d’un numéro
de Palimpsestes consacré au traducteur et à ses
instruments :

« Pourquoi le bilingue, à la différence du monolingue
(où l’on voit un objet de culture), est-il souvent désigné
comme un instrument faillible, défaillant, lacunaire,
sinon trompeur ? Pourquoi tant d’utilisateurs le
tiennent-ils pour un outil quelque peu frustre, en tout
cas insuffisamment affiné, inapte à donner des
équivalents satisfaisants pour nombre de termes et de
locutions en langue – en somme un instrument
décevant ? ».

Jugé comme étant « mauvais », « peu utile »,
« lacunaire », le dictionnaire bilingue est peu à peu
délaissé par les traducteurs, au profit du dictionnaire
monolingue considéré comme un objet de culture, la
véritable autorité linguistique, l’ouvrage de référence par
excellence. Bien qu’il ne soit pas de moindre qualité que
le monolingue, s’il est perçu comme tel, c’est, selon
21 La traduction dans les dictionnaires bilingues
Alain Duval (1994 : 16), en raison du « rapport du texte
à l’usager ».
Pour mesurer ce rapport du texte à l’usager, deux
paramètres principaux doivent être pris en compte : Qui
consulte le dictionnaire bilingue ? Dans quel but ? C’est
que le dictionnaire bilingue s’adresse à des utilisateurs
dont le profil est différent et assure, de ce fait, plusieurs
fonctions. Il est ainsi destiné à des locuteurs qui
peuvent être des apprenants de l’une des deux langues,
des bilingues confirmés ou des traducteurs.
L’apprenant de la langue étrangère emploie le
dictionnaire bilingue pour accomplir plusieurs tâches :
comprendre un message en langue étrangère (en
traduisant vers sa langue maternelle) ou rédiger un
message en langue étrangère (en traduisant à partir de sa
langue maternelle). Le traducteur professionnel, lui,
l’utilise pour traduire vers sa langue maternelle (étant
donné qu’il travaille rarement, en situation
professionnelle, à partir de sa langue maternelle).
Or, l’une des grandes critiques adressées aux
dictionnaires bilingues généraux existants est qu’en
voulant s’adresser à plusieurs profils d’utilisateurs en
même temps, ils finissent par ne satisfaire aucun type
d’utilisateur. D’où la nécessité de « modifier le modèle
unique du dictionnaire bilingue conventionnel en
fonction des besoins des utilisateurs dont le profil sera
préalablement déterminé » (Lépinette 1990 : 571).
Il faudra ainsi s’interroger sur la manière dont les
concepteurs actuels des dictionnaires bilingues, i. e. les
lexicographes bilingues, conçoivent et perçoivent ces
22 Lynne Franjié
outils : pour qui et à quelle fin les conçoivent-ils ? Quel
intérêt portent-ils au dictionnaire de traduction à
proprement parler ? S’ils confectionnent désormais des
dictionnaires bilingues pour les apprenants de la langue
source ou de la langue cible, qui les utilisent à des fins
de compréhension ou de production, ils n’élaborent pas
de dictionnaires destinés aux traducteurs.
Lorsque les lexicographes parlent de dictionnaire de
traduction, ils entendent le dictionnaire qui permet la
production dans la langue étrangère, par le biais de la
traduction de la langue maternelle vers la langue
étrangère. Mais étant donné qu’un traducteur traduit
presque toujours vers sa langue maternelle, un
« dictionnaire bilingue pour traducteurs » devrait
logiquement être un dictionnaire de traduction de la
langue étrangère vers la langue maternelle. Un tel
dictionnaire présente forcément des caractéristiques
distinctes des autres dictionnaires bilingues et doit
répondre à des critères de confection propres qui
méritent d’être analysés en amont.
L’écueil principal qui se pose dans le dictionnaire
bilingue demeure celui de la traduction qui est
pertinente à double titre. D’un côté, elle constitue la
troisième étape de sa confection, intervenant après
l’analyse syntactico-sémantique des entrées et la
synthèse des résultats obtenus en vue de leur
organisation dans le dictionnaire (Atkins 2000). Elle
indique alors tant l’opération de traduction des entrées
du dictionnaire que le résultat obtenu, à savoir les
équivalences incluses. D’un autre côté, elle représente
23 La traduction dans les dictionnaires bilingues
l’une des finalités du dictionnaire bilingue, lorsqu’il
s’agit d’un dictionnaire de traduction. De ce fait,
l’activité de traduction figure autant en amont qu’en
aval du travail lexicographique.
Il n’a néanmoins pas encore été question de
concevoir la traduction dans le dictionnaire. Si la
question de l’équivalence a été largement traitée dans la
littérature lexicographique bilingue, la traduction
proprement dite n’a pas fait l’objet de recherches et
d’études étendues. La littérature lexicographique se
contente d’énoncer une lapalissade : dans un
dictionnaire bilingue, les entrées de la langue de départ
sont traduites dans la langue d’arrivée.
Or, le dictionnaire bilingue porte en lui un paradoxe
intrinsèque : il doit mettre en parallèle deux langues
alors même qu’elles ne peuvent pas l’être entièrement.
Tout n’est pas traduisible dans une langue, ce qui est
traduisible ne se dit pas de la même manière dans les
deux langues et ce qui se dit de la même manière dans
les deux langues n’a pas nécessairement la même valeur
dans les deux cultures.
Aussi, le dictionnaire bilingue est-il bien un lieu de
contact privilégié de deux langues et, partant, de deux
cultures. Prenant le fameux exemple de « forêt »,
« bois » et « arbre », comparés avec “forest”, “wood” et
“tree” en anglais et “holz”, “baum” et “wald” en
allemand, Hjelmslev a établi que les langues opéraient
des divisions différentes de l’espace sémantique. Cette
notion d’« anisomorphisme » structurel et sémantique
des langues est reprise par Zgusta (1971 : 294) qui la
24 Lynne Franjié
place au cœur de la problématique des dictionnaires
bilingues : « La difficulté principale de la coordination
des unités lexicales est due à l’anisomorphisme des
langues, c’est-à-dire aux différences d’organisation des
signifiés dans chaque langue et aux autres différences
entre les langues ».
En effet, la vision du monde des locuteurs de chaque
langue, qui se manifeste par un découpage spécifique
des mots, apparaît clairement au moment de sa mise en
contact avec une autre langue. Comme le précise
Szende (1996 : 111-112) : « Loin d’être des
nomenclatures distinctes, les langues sont plutôt des
réseaux de signification qu’organise de différentes
manières le monde expérimenté. La langue n’est pas
constatation mais délimitation de frontières, à l’intérieur
de l’expérimenté ».
C’est tout le problème de l’anisomorphisme des
langues et celui du processus de passage d’une langue à
l’autre qui se pose dans le dictionnaire bilingue,
problème par lequel le traducteur est le premier
concerné, puisque les réalités inexistantes dans une
langue y sont a priori intraduisibles.
Si dans la pratique, le contexte permet au traducteur
de choisir le sens en question (parmi les sens possibles)
et, par conséquent, la traduction adéquate (parmi les
traductions possibles), la tâche du lexicographe est
rendue ardue par l’absence de contexte : la traduction
dans le dictionnaire pose la question de la traduction
« décontextualisée ». Plusieurs questions se posent au
concepteur du dictionnaire : Faut-il répertorier les sens
25 La traduction dans les dictionnaires bilingues
possibles d’une entrée, puis en trouver les traductions
possibles ? Quel (s) type (s) de traduction (s) adopter ?
Faut-il extraire les traductions de corpus parallèles ? La
réponse à ces questions réside dans la définition de la
conception qui sous-tend la confection d’un
dictionnaire : lexicographique ? traductologique ?
Partant, l’auteur du dictionnaire bilingue doit-il se
comporter en lexicographe ou en traductologue ?
Aussi, réfléchir au dictionnaire bilingue pour
traducteurs revient-il à l’aborder d’un point de vue
traductologique. Une approche traductologique des
dictionnaires suppose dans un premier temps de « faire
l’état des lieux des ressources lexicographiques
existantes pour le traducteur dans sa combinaison de
langues de travail » (Guidère 2005 : 103).
En vue d’améliorer cet outil de travail et d’éviter la
répétition des mêmes erreurs, il est nécessaire de mener
une critique des traductions qu’il inclut, car « tant qu’il
n’existera pas de critique, continueront à paraître en
toute impunité, les unes après les autres, des traductions
qui trompent le lecteur » (Etkind 1982 : xviii). Et tant
qu’il n’existera pas de critique des dictionnaires
bilingues d’un point de vue traductologique
continueront à paraître des dictionnaires bilingues qui
sont peu utiles au traducteur.
Cet état des lieux doit être basé sur plusieurs axes (cf.
Guidère 2005) :
1) Un « aspect typologique » des dictionnaires : les
différents types de dictionnaires élaborés pour la langue
de travail du traducteur (nature, support, auteur…) ;
26 Lynne Franjié
2) Un « aspect quantitatif » des dictionnaires : le
nombre de langues mises en parallèle avec la langue de
travail du traducteur ainsi que le nombre et le type de
dictionnaires disponibles par combinaison linguistique ;
3) Un « aspect sociolinguistique » des dictionnaires :
l’origine nationale et la répartition géographique des
auteurs, l’ancrage sociolinguistique des dictionnaires
ainsi que les aspects de leur confection et de leur
commercialisation (éditions, mises à jour, rééditions,
circuit et ampleur de la diffusion…) ;
4) Un « aspect qualitatif » des dictionnaires : le
nombre d’entrées, l’homogénéité, la richesse interne, la
structuration, la cohérence des articles pour une même
catégorie, la pertinence des exemples, l’intertextualité,
etc. ;
5) Un « aspect traductionnel » des dictionnaires : les
articles sont-ils la traduction d’un dictionnaire
monolingue existant ? Les correspondances sont-elles
référencées ? Les équivalences sont-elles accompagnées
d’exemples d’illustration ? Comment se fait le choix des
équivalents ? Quels équivalents sont mis en valeur ? etc.
Pour mener à bien cet état des lieux,
Guidère (2005 : 104) préconise plusieurs types
d’approches qui consistent à évaluer la traduction dans
le dictionnaire des différents éléments de la langue ou
du discours :
1) Une « approche lexicale » qui consiste à évaluer la
traduction dans le dictionnaire du lexique de la langue
ou d’un échantillon de la langue constitué à partir d’un
27 La traduction dans les dictionnaires bilingues
champ lexical particulier (types d’unités lexicales ou
d’expressions) ;
2) Une « approche grammaticale » qui consiste à
évaluer la traduction des catégories et des particules
grammaticales en les comparant à leur description dans
les grammaires traditionnelles ;
3) Une « approche textuelle » qui consiste à
confronter les textes aux dictionnaires bilingues pour
« en faire ressortir, comparativement, les richesses et les
lacunes, en fonction des types de textes choisis et des
procédés de traduction employés afin de vérifier l’utilité
des équivalences incluses dans le dictionnaire ».
Ces différentes approches permettent d’étudier le
fonctionnement des équivalences tant verbales que
nominales dans les dictionnaires bilingues en
choisissant des échantillons du lexique (types de verbes
et de noms) et en les confrontant à des textes
authentiques.
Par ailleurs, étant donné que les traducteurs utilisent
aujourd’hui beaucoup Internet pour traduire, la
réflexion sur le dictionnaire bilingue pour traducteurs
ne peut se restreindre aux dictionnaires bilingues sur
papier. En effet, ce n’est plus au dictionnaire bilingue
sur papier qu’ils ont désormais recours mais plutôt à des
dictionnaires en ligne, à des bases de données
terminologiques multilingues en ligne comme celle des
Nations Unies (UNTERM), à l’Internet comme base de
données lexicales et comme corpus et, enfin, à des sites
de traduction automatique comme celui de Google
Translate. Il ne s’agit pas là d’un simple réflexe de
28 Lynne Franjié
facilité : les formations de traducteurs dans bon nombre
d’écoles de traduction incluent aujourd’hui une
formation aux ressources et aux outils de travail du
traducteur qui se restreignent rarement aux
dictionnaires bilingues sur papier, voire qui ne les
englobent parfois même plus. Le poste de travail du
traducteur ne consiste plus désormais en une table
d’ordinateur surmontée de plusieurs étagères sur
lesquelles s’alignent des dictionnaires monolingues et
bilingues, généraux et spécialisés, des encyclopédies et
autres livres de référence mais se réduit de plus en plus
à un ordinateur et une connexion Internet.
Si le traducteur a recours à l’outil informatique pour
gagner en temps, en efficacité et en flexibilité, la
technologie disponible aujourd’hui devrait également
permettre de gagner en qualité et en productivité. Après
les premières versions informatisées des dictionnaires
papier, peut-on désormais envisager un dictionnaire
bilingue pour traducteurs en ligne, qui soit un hyper-
dictionnaire faisant office à la fois de dictionnaire
monolingue, bilingue, de synonymes… ?
Pour répondre à cette question, il n’est point
possible d’explorer la totalité des dictionnaires
disponibles dans toutes les combinaisons de langues.
C’est pourquoi la réflexion traductologique menée ici
sera faite à partir de dictionnaires arabes bilingues, qui
mettent l’arabe en parallèle avec le français et l’anglais.
Dans le but de mener une réflexion sur le
dictionnaire bilingue pour traducteurs, des dictionnaires
arabes bilingues existants constituent la base de l’étude
29 La traduction dans les dictionnaires bilingues
comme supports matériels : un dictionnaire arabe >
français et un autre arabe > anglais choisis sur la base
de critères précis.
Le premier critère est celui de la langue source de ces
dictionnaires. Il s’agit de « l’arabe moderne », également
appelé « arabe standard », « arabe moderne standard »
ou « arabe littéral ». On entend par là l’état de la langue
qui est aujourd’hui la langue officielle des vingt-deux
pays arabes. Cet état de la langue s’est répandu suite au
mouvement de renaissance linguistique et culturelle (la
eNahda) qu’a connu le monde arabe dès la fin du XIX
siècle et qui a pris toute son ampleur avec la chute de
el’Empire ottoman au début du XX siècle. L’arabe
moderne est aujourd’hui la langue des médias (écrits et
audiovisuels), de l’éducation, du monde professionnel
(écrits professionnels et officiels), de la langue littéraire,
etc. La masse de traductions que le traducteur est appelé
à faire quotidiennement est majoritairement des
traductions de et vers l’arabe moderne.
Le second critère est celui du classement par ordre
alphabétique des racines et non pas des mots. Cette
tradition lexicographique arabe permet, en effet, de
concevoir le lexique de la langue à travers les différents
champs lexicaux créés par les dérivés nominaux et
verbaux d’une racine. L’organisation d’un dictionnaire
par racine permet ainsi de limiter les inconvénients de
l’organisation sémasiologique qui détruit toute relation
sémantique des mots. Bien que le dictionnaire classé par
racine ne permette pas de créer des rapports
30 Lynne Franjié
proprement onomasiologiques, il met en place de riches
réseaux lexicaux et parfois sémantiques.
Ont ainsi été éliminés les dictionnaires bilingues
anciens (mais encore en usage aujourd’hui) classés par
racine comme le dictionnaire arabe > français de
Kazimirski ainsi que les dictionnaires bilingues
modernes ayant opté pour le classement alphabétique
des mots tels que le dictionnaire d’Abdel Nour (arabe >
français) ou Al-Mawrid (arabe > anglais). Le choix s’est
donc porté sur deux dictionnaires qui répondent à ces
critères : le dictionnaire arabe > français Larousse de
Daniel Reig, dont la première édition date de 1983 et la
nouvelle de 2008, et le dictionnaire arabe > anglais
Dictionary of Modern Written Arabic de Milton Cowan,
dont la première version date de 1960 et la nouvelle de
1980.
Pour étudier ces dictionnaires, il existe de
nombreuses approches lexicographiques et
traductologiques. Mais il n’est pas possible ici de les
passer toutes en revue ni d’exclure une approche au
profit d’autres pour des raisons d’objectivité scientifique
et d’exhaustivité du traitement. De plus, les réponses
aux questionnements posés se trouvent souvent à
l’intersection de ces approches. Mais pour mieux
comprendre les positions théoriques des uns et des
autres et leurs possibilités d’application aux
dictionnaires bilingues, la description des deux
dictionnaires arabes bilingues sera confrontée aux
principaux acquis de la recherche en lexicographie
bilingue et en traductologie.
31 La traduction dans les dictionnaires bilingues
On mènera, dans un premier temps, une réflexion
sur la traduction dans le dictionnaire bilingue. Étudier
les traductions proposées dans les dictionnaires arabes
bilingues revient à étudier la conception traductologique
mise en œuvre dans ces dictionnaires en comparant les
traductions proposées pour une même catégorie
d’unités lexicales dans différents dictionnaires bilingues.
Il s’agira ainsi de déterminer les différents types de
traductions inclus dans les dictionnaires bilingues.
Dans un second temps, on procèdera à un
élargissement vers le domaine relativement nouveau des
dictionnaires bilingues en ligne incluant l’arabe ainsi que
des outils de traduction disponibles en vue de la
compilation d’un dictionnaire bilingue pour traducteurs
en ligne.

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