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La troisième oreille de Nietzsche

De
368 pages
Dans cet essai, l'auteur chemine sur la trace de quelques questions traditionnelles en compagnie de Nietzsche et Freud: quelles sont les limites de la connaissance? Qu'est-ce que l'être humain? Comment vivre bien? Il montre comment la psychologie du premier annonce la psychanalyse. En effet, le philosophe allemand et le médecin viennois appartiennent à la même famille d'esprit : ils ont détruit bon nombre de préjugés et d'illusions rassurantes. Mais notre époque a-t-elle encore envie de les suivre sur ce terrain dangereux?
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LA TROISIÈME

OREILLE DE NIETZSCHE

Essai sur un précurseur de Freud

Collection Études psychanalytiques

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Dernières parutions
Roseline HURION, Les crépuscules de l'angoisse, 2000. Gabrielle RUBIN, Les mères trop bonnes, 2000. Françoise MEYER (dir.), Quand la voix prend corps, 2000. Gérard BOUKOBZA, Face au traumatisme, Approche psychanalytique: études et témoignages, 2000. KarinneGUENICHE,L'énigme de la greffe.Leje, de l'hôte à l'autre, 2000. Jean BUISSON, Le test de Bender: une épreuve projective, 2001. Monique TOTAH, Freud et la guérison, 2001. Radu CLIT, Cadre totalitaire et fonctionnement narcissique, 2001. ARENNE, Le fantasme de fin du monde, 2002. Katia ~V Michèle Van LYSEBETH-LEDENT, Du réel au rêve, 2002. Patrick Ange RAOULT, Le sexuel et les sexualités, 2002. Christian FIERENS, Lecture de l'étourdit, 2002. P.A. RAOULT (sous la direction de), Le sujet post-modernepsychopathologie des Etats-Limites" 2002. Yves BOCHER, Mémoire du symptôme, 2002. Colette PERICCHI, Le petit moulin argenté (L'enfant et lafpeur de la mort), 2002. Alain COCHET, Nodologie lacanienne, 2002. Micheline Weinstein, le temps du non, 2003. Henri PAUMELLE, Chamanisme et Psychanalyse, 2003.

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5011-7

Éric VARTZBED

LA TROISIÈME

OREILLE

DE NIETZSCHE
DE FREUD

ESSAI SUR UN PRÉCURSEUR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

. Vie. »

« Parmi les nombreuses sottises qu'a proférées Rousseau, l'une des plus justement célèbres est celle-ci «L'homme est né libre et partout il est dans les fers.» Cette belle formule donne une idée fausse de la liberté. En effet si par liberté il faut entendre la possibilité de se déterminer librement, l'homme est de toute évidence né dans les fers, et sa libération est la tâche d'une
1

Thomas

Szasz.

1

Th. Szasz, Idéologie et.folie, Paris, PUF

(1976).

Avant-propos

Dans cet essai, je chemine sur la trace de quelques questions traditionnelles (<< quelles sont les limites de la connaissance? », «qu'est-ce que l'être humain? ») en compagnie de Nietzsche et Freud. Je montre aussi comment la psychologie du premier annonce la psychanalyse. Mais cette étude est surtout née du besoin de surmonter quelques tenaces inquiétudes personnelles. De quoi s'agit-il? Pourquoi avoir retenu ce sujet? Ici, avant de répondre, un détour inattendu s'impose. Le travail clinique a conf1tmé une idée aujourd'hui bien connue: il est difficile pour un enfant d'organiser sa vie lorsque des vérités essentielles, souvent dramatiques, lui sont passées sous silence. Croyant le protéger, son entourage lui donne en pâture des mensonges responsables d'effets pervers insoupçonnés. En revanche, à condition de respecter ses rythmes, l'enfant peut entendre la vérité la plus terrible. L'angoisse se fond alors dans des symboles, le savoir humanise sa souffrance, les mots guérissent ses maux. Partant, il peut organiser ses sensations, sortir du chaos, se construire une personnalité capable de résister aux revers du destin. Bien qu'ayant bientôt la trentaine, je suis moi-même cet enfant, et préfère le roc sûr d'un savoir décevant aux fausses sécurités qu'offrent les consolations lénifiantes. « Ce sont les moyens de consolation, écrit Nietzsche, qui ont imprimé à la vie ce caractère foncièrement misérable auquel on croit maintenant: la plus grande maladie des hommes est

6
née de la lutte contre leurs maladies, et les remèdes apparents ont produit à la longue un mal pire que celui qu'ils étaient censés éliminer. Par ignorance, l'on considérait les remèdes stupéfiants et enivrants qui agissaient immédiatement, ce que l'on appelait des «consolations », comme des curatifs proprement dits; on ne remarquait même pas que l'on payait souvent ces soulagements immédiats par une altération de la santé, profonde et générale, que les malades souffraient des suites de l'ivresse, puis de l'absence d'ivresse et enfm d'un sentiment d'inquiétude, d'oppression, de tremblement nerveux et de malaise général »2. L'implacable honnêteté qui a gouverné Nietzsche dans ses recherches, l'obstination avec laquelle il a abandonné les croyances qui lui tenaient le plus à coeur, le «savoir triste »3 de la psychanalyse, sont autant d'exemples qui m'ont défmitivement écarté des néo-spiritualités de pacotille Qe masque pris par la peur de la vie), des considérations régressives sur la morale, des dieux de

substitution,

-

et autres bavardages fumeux qui polluent le paysage

contemporain. Certes, ces deux maîtres en désenchantement m'ont enseigné quelques douloureuses propositions: le réel est étranger à mes désirs, la réalité est aussi cruelle qu'indifférente. Pourfendeurs d'illusions, ils ont dans un premier temps saboté mon désir, sapé mon enthousiasme. Pourtant, paradoxalement, ces deux grands démystificateurs m'ont ouvert à une existence plus simple, plus claire, plus nette. Ils ont agi comme un vent violent: leur souffle purificateur a dissipé l'épais brouillard dans lequel je m'étais égaré. En outre, j'ai réalisé à la longue qu~il était possible de se réchauffer à la lumière noire de leur savoir. Bref, on l'aura compris, la fréquentation de ces deux auteurs m'est précieuse, et cet essai est autant une étude qu'un hommage.

2 Aur,

~ 52, trad.

H. Albert.
(1970).

3 J. Starobinski,

La Re/atioll critiqtle, Paris, Gallimard

7 Au fll de la rédaction, un problème étranger à mes intentions premières s'est fait jour: ma recherche était travaillée par une question jamais formulée, partout présente, la question éthique: « que faire? », « comment vivre bien? ». Ici, l'enjeu n'était plus la reconnaissance courageuse du réel. Dans un projet éthique, le « donné» se prolonge dans des propositions pétries de désir, dans des «valeurs» qui, contre toute attente, se rejoignaient chez Nietzsche et Freud. Esquissée de manière éclatée dans différents chapitres, leur éthique respective se dessina progressivement. La fm de cette étude ramassera leur conclusion et résumera, au-delà des différences, l'éthique commune aux deux penseurs.

Introduction.

Dans la vie de l'esprit, aucune idée, aucun système n'est créé ex nihilo. Il est toujours possible de repérer des filiations, des influences souterraines, des reprises avouées ou des emprunts déguisés. Partant, si l'on s'intéresse aux sources philosophiques de la psychanalyse, plus particulièrement au massif nietzschéen, il convient de prendre comme point de départ la révolution opérée par Schopenhauer. Avec ce philosophe, la raison commence à douter d'elle-même, elle est subordonnée à des forces affectives qui la subjuguent, elle est débordée par la vie pulsionnelle et l'instinct. Au terme de sa démonstration, la réflexion est déchue. Elle se retrouve dans la posture inconfortable d'une servante impuissante: l'émotion et les désirs sont ses maîtres, l'inconscient règne sur un sujet délogé de sa position de maîtrise. Toutefois, Schopenhauer restera fondamentalement un métaphysicien, la psychologie n'était pas son fait. Ce philosophe s'intéressera peu aux motivations profondes qui gouvernent les individus, il préférera les accabler de ses sarcasmes et réserver ses analyses à une compréhension générale de la vie. Une fois sa révolution

8
opérée et l'absurdité du fondement de la vie démontrée, il lui importait peu d'explorer les mécanismes à l'oeuvre dans la terra incognita qu'il venait de découvrir. Ce seront ses héritiers qui auront à charge d'explorer ce territoire. Nietzsche ira visiter »4 et Freud rassemblera l'ensemble des « les oubliettes de l'idéal nouveaux matériaux dans une théorie générale du psychisme. Au sujet de Nietzsche, Freud a dit que: « personne n'a atteint une telle profondeur dans l'auto-analyse. »5 En effet, ce philosophe solitaire a fait de l'introspection son credo. Se prenant lui-même comme terrain d'expérience, il note de précieuses réflexions sur la vie intérieure. Il nous propose la vision d'un sujet décentré, divisé, étranger à lui-même. Il repère derrière les discours conscients, un jeu de forces obscures dont il traque les avatars dans toutes les entreprises humaines (y compris ses réalisations les plus hautes). Il décrit les vicissitudes des pulsions: leur association, conflit, déplacement, sublimation, régression et leur capacité à se retourner contre elles-mêmes. Il pointe les désirs qui travaillent dans l'ombre, dissèque les mobiles impensés qui nous portent, écarte l'hypocrisie qui camoufle sous de flatteuses couleurs le texte effrayant de l'homo natura. Armé d'une psychologie des profondeurs, Nietzsche va se lancer à l'assaut du ciel. A rebours des mensonges de ce qu'il appelle «l'obtuse psychologie d'antan »6, il dirige son regard « analytique» sur les motivations inconscientes qui gouvernent la morale et la religion. Profaner les mystères est sa vocation, il met sa psychologie au service d'un combat mené contre la superstition, l'utilise comme un instrument d'optique grossissant utile pour démolir la croyance: « on doit voir son Dieu de loin, nous dit-il, c'est ainsi seulement qu'il fait bonne figure. »7 Il montre sur quel
EH, «Pourquoi Blondel.
4

j'écris de si bons livres:

Humain trop humain »,

~ 1,

E.

5 Les premiers p!ycIJaIJa!ystes.

MliJtltes de la Société p!ycIJana!ytiqtle

de [/ieIJIJe, vol. II,

1908-1910, p. 36, Paris, Gallimard (1978). 6PDB, 229, trad. C. Heim. ~ 7 Friedrich Nietzsche, Poe/;~es, 1858-1888, p. 125, Paris, Gallimard (1997).

9 sol tortueux naissent les vertus, il avance que tout ce qui est tenu pour bon, intangible, divin a une origine psychologique obscure, souterraine et peu avouable. Ainsi, une fois débarrassées de leurs oripeaux les plus brillants, les formes de transcendance perdent le pouvoir d'inspirer un respect béat: l'homme perd une protection imaginaire, gagne une liberté réelle. Emancipé de la tutelle divine, l'individu peut naître à lui-même, donner toute sa mesure, faire naître de nouveaux possibles.* Dans cette tradition, Freud se présente lui-même « comme l'un des plus dangereux ennemis de la religion »8. Il soumet les croyances à une psychanalyse critique. En digne héritier des Lumières, il dénonce l'obscurantisme: selon lui, les superstitions religieuses enferment l'humanité dans un état d' tiy'àllltbsme psychique. Avec la psychanalyse, le « miracle moral» est ramené sur le terrain de la nature, la métaphysique cède le pas à la science, la conviction à la démonstration. Nombreux sont les points où Nietzsche et Freud aboutissent aux mêmes conclusions. Ils partagent l'idée que la civilisation s'est construite sur la ruine des instincts refoulés et tombent d'accord sur l'origine de la conscience morale. En outre, tous deux vont
Une fois libéré du Devoir, Nietzsche insiste sur le fait que lotll reste dès lors à

*

faire. Si sa critique des morales castratrices est aujourd'hui intégrée, sur la question des fms, Nietzsche nous précède encore. Au service de quelle cause la liberté conquise doit-elle être enrôlée? S'agit-il uniquement de consommer, de communiquer, de se divertir? Au sujet de l'idéologie de l'émancipation et des formes dégradées de liberté, il écrit:« Hélas! il Y a tant de grandes pensées qui n'agissent pas plus qu'une vessie gonflée. Elles enflent et rendent plus vide encore. Tu t'appelles libre? Je veux que tu me dises ta pensée maîtresse, et non pas que tu t'es échappé d'un joug. Es-tu quelqu'un qui avaIl k drollde s'échapper d'un joug? Il Y en a beaucoup qui perdent leur dernière valeur en quittant leur sujétion. Libre de ÇJtloi? Qu'importe cela à Zarathoustra! Mais ton oeil clair doit m'annoncer: libre pOlir ÇJIloi?Peux-tu te fixer à toi-même ton bien et ton mal, et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi?» (Zara., « Des Voies du créateur », trad. H. Albert.) 8 Lettre à :Nf.Bonaparte du 10 mai 1926, citée par E. Jones, in La Vie elloellvre de
~figlJ/IIIJd Frelld, tome III, Paris, PUF (1958 ; 1969).

10 recadrer le thème du «bien» et du «mal» autour des notions délicates du « sain» et du « pathologique ». Dans cet essai, nous montrerons comment certaines intuitions nietzschéennes annoncent les découvertes freudiennes. Toutefois, il ne s'agit pas d'une histoire des idées au sens strict. Certes, nous insisterons sur les thèmes communs aux deux auteurs, mais nous n'hésiterons pas à approfondir certaines propositions nietzschéennes à l'aide d'un éclairage psychanalytique. En effet, nous pensons que la psychanalyse permet de dégager la pensée nietzschéenne d'interprétations qui ne lui font pas justice. Des thèmes scabreux comme la volonté de puissance, le surhomme, son immoralisme, trouvent des résonances nouvelles considérés 9 et G. Lukacs 10, d'un point de vue freudien. Contre Th. Mann nous verrons par exemple comment Nietzsche ne joue pas l'instinct contre la raison mais brouille ces catégories, s'intéresse au trava,1 inconscient de la réflexion, parle d'une pensée affective, de la charge énergétique des représentations. Plus subtilement, Nietzsche parle aussi des formes dégradées de la raison, des « rationalisations », et pointe « l'intellectualisation» comme mécan,sme de d{ftnse : processus qui empêchent la pensée d'être irriguée à ses sources vives, la déshumanise et, finalement, la rend dangereuse. Ces remarques engagent des problèmes épineux. Sur quelques grands thèmes, aucune équivoque n'est possible: les conceptions de Freud se superposent à celles de Nietzsche. De plus, il arrive souvent au lecteur familiarisé avec la pensée freudienne de repérer chez Nietzsche des intuitions fugaces, peu développées, exprimées au détour d'une phrase, qui anticipent les thèmes approfondis ultérieurement par la psychanalyse. A plusieurs reprises, on voit Nietzsche balbutier ce que Freud théorisera plus tard. Mais où s'arrête l'intuition du philosophe et où commencent les

9

Th. Mann, La phtlosophie de Nie/{sche à la !tllllière de notre e.xjJérifllce(1947), in Les (1958).

MaÛ're.r,Paris, Grasset (1979). 10 G. Lukacs, La des/rllc/ioll de la raisoll, 2 vol., Paris, L'Arche

11
* Ici, une piste est à explorer: l'oeuvre de Nietzsche (à l'instar de tous les monuments de la philosophie) est une source de significations presque inépuisable. Tantôt manifestes, souvent latentes, ces significations peuvent être activées sous l'effet d'une découverte ultérieure. Dans son cas, il a fallu attendre l'éclairage freudien pour que les commentateurs s'avisent de l'existence de cette mine d'or qui constitue beaucoup plus qu'une pâle anticipation de la psychanalyse. Ainsi, c'est le travail du médecin viennois qui donna à la psychologie du philosophe visionnaire toute sa mesure. Le précurseur, comme disait Canguilhem, est celui dont on ne sait qu'après qu'il venait avant. Certains naissent post!Jtlmes I... écrivait Nietzsche.ll Il n'est d'ailleurs pas certain que celui-ci soit prêt à assumer la paternité de l'ensemble des notions dégagées chez lui par ses successeurs. Mais qu'importe, les idées ont aussi une vie autonome. Par ailleurs, la notion de st!}et fut remise en question par les auteurs dont nous nous sommes proposé d'étudier la pensée. Qui est l'auteur d'un texte? L'écrivain n'est-il pas une sorte de médium à travers lequel parle une multitude de personnalités potentielles, un diamant dont les multiples facettes
*

projections rétrospectives des lecteurs modernes?

Cette remarque critique s'applique au premier chef à l'auteur de cet essai (trop

souvent prisonnier de son époque et de sa profession). En effet, psychologue clinicien dans un service de pédopsychiatrie, en formation analytique, ma lecture de Nietzsche a eu parfois du mal à se défaire d'une sensibilité freudienne trop accusée. D'où, par moment, une tendance à l'oecuménisme, aggravée par l'usage, chez Nietzsche, de termes tels que: sublimation, résistance inconsciente, projection, ete. Quant aux prises de position personnelles, j'ai quelquefois pris le parti d'exprimer mes sympathies et mes antipathies. Sur ce point, Nietzsche a raison: les explications recouvrent toujours un moment interprétatif qui engage l'auteur (d'où le malaise éprouvé à la lecture des nouvelles traductions de Freud, lesquelles gomment son pessimisme romantique et mettent en scène un chercheur neutre, porte-parole de l'Objectivité; l'accent viennois de sa langue (un mariage inimitable de sexe et de mort) cède la place à une sorte d'espéranto fadasse) .
11 Antée., «Avant-propos », trade H. -LL\lbert.

12 reflètent selon l'éclairage des préoccupations très diverses? L'oeuvre n'est-elle pas porteuse d'une quantité de significations qui échappent aux intentions conscientesde leur auteur? A cela, il faut ajouter que le sens, via le travail d'interprétation, est pétri des préoccupations propres au lecteur. Nietzsche l'a montré: il n'existe nul fait, seules demeurent des interprétations, c'est-à-dire l'investissement d'un donné par un certain type de force, la conjonction d'une proposition et d'un tempérament. Chaque lecture est donc recréatrice, le récepteur est un coauteur. Ainsi, le sens d'une oeuvre ne cesse de subir de fécondes distorsions, et c'est à cette condition qu'elle demeure vivante.* Mais poursuivons dans un autre registre. Aujourd'hui, un aspect central de la philosophie de Nietzsche est volontiers passé sous silence. Son aristocratisme de l'être (et non de l'avoir) irrite les oreilles modernes. A notre époque « plébéienne et bruyante »12, l'élitisme est discrédité, la singularité est volontiers ravalée au rang d'une volonté mesquine de « distinction »13.Dans l'ordre pratique, Nietzsche fuyait la morale de la communauté (qui, selon lui, rend »14) ; dans l'ordre théorique, il était ulcéré par « commun l'arrogance des doctrines universalistes. Selon lui, elles négligent les subtiles différences individuelles, elles font violence aux nuances qui distinguent les individus authentiques des objets de fabrique. Il les présente comme virtuellement totalitaires, antiaristocratiques, égalitaristes. On se plaît alors à imaginer quelle aurait été son attitude vis-à-vis de la psychanalyse, cette doctrine habitée par la double ambition de rejoindre la subjectivité absolue, sans perdre de vue une exigence d'objectivité. Il aurait sans doute

*

Si une interprétation

n'est

jamais vraie, mais seulement

vraisemblable,

il est

néanmoins important de distinguer les distorsions créatrices qui relancent le jeu des interprétations des falsifications pures et simples (dont l'oeuvre de Nietzsche a été l'objet). Sur la question des falsifications, se reporter à Mazzino Montinari, La Volonté deptli.r.raJJce JJ~xi.rte Paris, Ed. de l'Eclat (1997). pa.r, 12PDB, 282, trad. C. Heim. ~ 13Cf. P. Bourdieu, La Di.rtliJctioJJ, Paris, Ed. de :Nlinuit (1979). 14PDB, 284, trad. H. Albert. ~

13
salué l'audace et la probité de Freud et aurait peut-être été conquis par cette « science de la singularité» ? Les relations entre le particulier et le général, l'individu et la collectivité, engagent d'autres problèmes. Les oeuvres géniales cristallisent des données culturelles ambiantes, des courants d'idées multiples, des intuitions éparses dont la somme constitue «l'air du temps ». Pourtant, le destin anonyme de l'époque entre en résonance avec une subjectivité absolument originale qu'il convient de ne pas négliger. Le commentateur ne doit donc pas tomber dans le piège d'une analyse revancharde, il ne doit pas surestimer le rôle des influences sociales et augmenter la foule des critiques inspirées par le ressentiment. Comparer les idées, chercher les filiations (et pire, les trouver I), comporte le risque de diluer l'apport inédit d'un auteur, de perdre l'accent unique de son style, le timbre inimitable de sa voix. Pour prévenir cet inconvénient, nous n'hésiterons pas à citer abondamment les

textes originaux.

*

de Nietzsche est aujourd'hui publiée dans une édition dotée d'un * L'oeuvre solide appareil critique (F. Nietzsche, Oet/vres p/;I!osqp/;iqtles complètes, 14 vol., textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari, Paris, Gallimard (19681998)). Cette édition s'imposait dans la mesure où l'ordonnance et l'authenticité de certains fragments posthumes étaient sujettes à caution. Toutefois, pour des raisons stylistiques, je ne me réfère pas systématiquement à la traduction de cette édition «canonique ». En effet, certaines traductions plus littéraires rend en t mieux la musique du phrasé nietzschéen (par exemple, celles d'Henri Albert ou

de Maurice Betz). Ici, autant que possible

-

à condition que le sens n'en pâtisse

pas et que le fragment soit authentifié -, j'ai choisi la traduction la plus esthétique (pour une histoire détaillée de cette aventure éditoriale, se reporter à M. Montinari, La VoloNté dept/issa/lce /Jexiste pas, Paris, Ed. de l'Eclat (1997)). Concernant l'oeuvre de Freud, une nouvelle traduction est en train de voir le jour. Nous l'avons déjà dit, cette traduction recouvre la voix du moraliste sous une langue objective et neutre. Plus technique que littéraire, ampoulée mais précise, cette traduction a ses avantages et ses inconvénients: elle rend disponible en français la totalité de l'oeuvre freudienne, mais étouffe les accents pessimistes qui la portent et la conditionnent. Là aussi, pour antant que la compréhension n'en souffre pas, j'ai retenu le plus souvent possible les élégantes
traductions de S.

J ankélevitch

et 111. Bonaparte.

14 Mais entrons dans le vif du sujet. Nietzsche l'a dit : hormis les fonctionnaires de la pensée, les philosophes authentiques travaillent martyrisés par l'aiguillon d'une préoccupation personnelle. Lorsque l'on s'intéresse à un penseur, on gagne à accompagner le théorique du biographique. Nous commencerons donc par dire quelques mots sur la vie de Nietzsche, si tant est que, comme il le soutenait, une philosophie est toujours la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires qui ne sont pas pris pour tels.

Portrait de Niet!{J'cIJe / mémoire et métamotplJoJ'es.

«Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu'ils sont des coeurs brisés, fiers et incurablement blessés (eo.) D'où il suit qu'on fera preuve de la plus délicate humanité en respectant «le masque », et en ne se livrant pas à des exercices de psychologie et de curiosité 15 aces.» d ep 1
/ /

F. Nietzsche.

Friedrich Wilhelm Nietzsche est né le 15 octobre 1844, à Rocken, près de Leipzig, où son père exerçait comme pasteur luthérien. Sa famille paternelle et maternelle compte plusieurs

15

PDB,

~ 270,

trad. C. Heim.

15 générations de pasteurs. A l'instar de l<.ant, le futur auteur de L:AntéclJristgrandira dans un milieu piétiste. Son père meurt à 36 ans d'une tumeur au cerveau, alors que Nietzsche avait à peine cinq ans. A son sujet, il écrira: «il était frêle, gentil et morbide, comme un être d'emblée destiné à passer.»16 Quelques mois passent et c'est au tour de son frère cadet de succomber à la maladie. L'onde de choc de ces événements va influencer en profondeur la vie de Nietzsche et éclairer l'origine d'un thème qui va hanter plus tard sa philosophie. Toute sa pensée gravite en effet autour de la notion de culpabilité et de son corollaire, l'autopunition ascétique, laquelle trouve son dépassement dans la plénitude joyeuse du surhomme. Ici, pour faire «la généalogie» de la pensée de Nietzsche, la psychanalyse peut nous venir en aide. Non pour la rabaisser au rang d'une idiosyncrasie pathologique, mais pour, au contraire, l'exalter comme la tentative grandiose de dépassement d'un drame personnel. De quoi s'agit-il? Les découvertes freudiennes ont montré les terribles conséquences qu'entraîne la mort des êtres à l'égard desquels l'amour est mêlé de haine. Que vit Nietzsche? Enfant, il croise à deux reprises le souffle glacé de la mort. Son père meurt lorsqu'il traverse la phase oedipienne, c'est-à-dire à une période où l'hostilité inconsciente est maximale, un moment du développement où «l'ambivalence» de l'enfant est la plus forte. En outre, avec une obstination têtue, le sort va s'acharner. Juste après cette première mort, Nietzsche va enterrer son frère cadet, c'est-à-dire, à nouveau, un être pour lequel l'amour est mêlé à une rivalité jalouse et à des désirs de mort. Ici, la réalité rejoint le fantasme dans un mauvais scénario qui éveille précocement des inquiétudes chez ce garçon mûr trop tôt.* Des hypothèses
16

EH, « Pourquoi je suis si sage »,

~ 1, trad. H. Albert.

* On comprend dès lors pourquoi Nietzsche se présentait dans ses lettres délirantes comme Prado (un criminel célèbre) ou comme le Christ. Ces identités d'emprunt recèlent une vérité: Nietzsche se vivait inconsciemment comme un meurtrier. Au sujet du Christ, rappelons l'interprétation freudienne: «Dans le mythe chrétien, le péché originel de l'homme est indubitablement un péché contre Dieu le père. (...) ... ce péché était un meurtre. », et ailleurs: « ... dans la

16
vraisemblables et éclairantes se dessinent alors. (Nous aborderons au chapitre P.j)IclJologiel hlbetiéla question de la pertinence de telles e hypothèses). Ces événements auront chez cel individu quatre conséquences: 1) un sentiment irréaliste de puissance spirituelle. Un désir de mort s'accompagnant par deux fois d'une mort rée/Ie. Plus tard, au moment du déicide, il écrira: « Comment j'entends le philosophe, comme un terrible explosif qui met tout en danger »17; 2) un sentiment de culpabilité démesuré. Sentiment permettant de comprendre sa vie d'ascète comme l'équivalent d'une longue pénitence, d'une expiation à peine contrebalancée par une valorisation hiléraire d'un dépassement de la culpabilité et par la promotion d'une éthique de la jubilation innocente * ; 3) l'obligation vitale de créer dans le but de tenir à distance la menace dépressive. Créer, c'est-à-dire, selon l'expression de M. I<lein, « réparer »18 fantasmatiquement les «bons objets» internes qui soutiennent la vie psychique, parer à la haine déflagratrice qui menace le noyau de la personnalité. Nous verrons plus loin en détail comment Nietzsche a joué la carte de la création contre celle de la dépression (envers d'une culpabilité inconsciente). Son éthique de créateur est une thérapeutique, elle répond au besoin de se reconstruire: «ce n'est que lorsque je mets quelque chose au monde, écrit-il, que je suis réellement en bonne santé et que je me

doctrine chrétienne, l'humanité reconnaît de la façon la moins voilée l'acte coupable de l'époque orignaire parce que dans la mort sacrificielle de ce seul fils elle a trouvé la plus ample expiation de cet acte» (S. Freud, Totem et Tabotl, p. 230, trad. S. Jankélévitch, Paris, Payot (1992)). 17EH, « Pourquoi j'écris de si bons livres », ~ 3, trad. H. Albert. *Abstraction faite du complexe d'OEdipe, la culpabilité a plusieurs sources. L'enfant se sent coupable de n'avoir pas pu sauver le parent décédé. Par ailleurs, la frustration liée à la disparition du parent (source de joie) exacerbe une colère réactionnelle (<< ère, pourquoi m'as-tu abandonné! ») ce qui a pour effet de P renforcer dans l'esprit de l'enfant (encore indifférent à la causalité logique) le sentiment d'être responsable de cette mort.
18 Cf. Mélanie Klein, Les Slitlatiotls d~/;goisse de IÎ:I!fàIJtet letIr rij/et datls tllJe oetlPre d~rt et dalJs 1~/alJ créatetlr, in Essais dep!yc!JaIJé/!yse(1929), Paris, Payot (1969).

17 sens bien. Tout le reste n'est qu'un détestable interlude.»19 Ces mouvements de réparation n'opèrent que dans les meilleurs moments de la vie du philosophe. Dans les pires, il doit recourir à des stratégies psychiques rigides et radicales ~e dernier point que nous aimerions aborder). En effet, afm de garder un souvenir positif, inoxydable, source de chaleur et de vie, et afin d'éloigner la puissance dissolvante de l'agressivité, Nietzsche va devoir diviser l'image de son père. Il gardera en lui-même une image bienveillante, coupée d'une image mauvaise, reflet de sa haine, à son tour expulsée sur une figure de remplacement persécutrice ~es prêtres honnis, le dieu moral). «Je lui veux du mal» deviendra « ils nous veulent du mal », «les prêtres sont des ennemis de la vie », «la plus dangereuse espèce de parasite, la véritable araignée venimeuse de la vie », « des sangsues pâles et souterraines »20*, etc. Ainsi, très tôt, le futur auteur de La Généalogiede la morale se voit exilé de l'enfance. Là où un autre aurait défmitivement sombré, il préféra le génie. C'est-à-dire, selon Sartre, « l'issue que l'on invente dans les cas désespérés ». En attendant, il vit une enfance mélancolique. Son entourage le décrit comme un enfant sombre,

19 Lettre

à Gersdorff

du 27 septembre

1873, rapportée

par C. P. anz, p. 20, vol.

J

II.
20 Antée.,

~38 et 49, trad.

H. 1'\lbert.

* La mort d'un père entraîne de nombreux mouvements psychiques, parfois contradictoires, souvent irreprésentables. Dans le cas de Nietzsche, ses écrits autobiographiques en témoignent, la relation d'hostilité au père était proprement iffJjJelJJable(on ne peut se permettre d'éprouver une rivalité à l'endroit du père qu'à condition que celui-ci soit solide, « on ne frappe pas un homme à terre »). Pour décrire son père, Nietzsche ne dispose que d'un petit nombre de formules stéréotypées, marquées du sceau de l'idéalisation. Pour le dépeindre, ce philosophe d'ordinaire si prompt à l'attaque, change de ton: son père est présenté comme un « ange », un homme doux, affable, spirituel, etc. Par ailleurs, un autre point mérite encore d'être discuté. Freud l'a montré: les répétitions agies dans l'existence viennent souvent en lieu et place d'une mémoire défaillante (on répète ce que l'on ne peut pas penser). Ces considérations éclairent d'un jour nouveau l'ambivalence du philosophe pour ses pères de substitution: Ritschl, Wagner, Dieu.

18 solitaire et silencieux. Une quarantaine d'années plus tard, à l'heure du bilan, dans l'un de ses derniers fragments, Nietzsche écrit:

« ce que l'on n'a pas, mais dont on a besoin, il faut se l'approprier: ainsi me suis-je approprié . 21 conscience.»

la bonne

Ce fragment poétique est un [11d'Ariane susceptible d'orienter le lecteur dans le labyrinthe de sa pensée; il nous conduit à cette « autre scène» sans laquelle rien n'aurait été possible; il condense l'itinéraire de sa vie, c'est-à-dire la tentative courageuse de triompher d'un drame originel, l'aventure héroïque d'une âme vouée à macérer dans les remords et qui trouva les moyens de « transformer cette boue en or »22.L'autopsie morale à laquelle il va se soumettre lui permettra de rencontrer les fantasmes co/lee/1ft,elle sera une source exceptionnelle de connaissance; sa culpabilité sera sa Béatrice et il consacrera sa vie à disséquer son âme tourmentée. Placé malgré lui très tôt dans la peau d'un criminel, d'un homme « coupable d'avoir désiré tuer »*, Nietzsche va chercher à se libérer de la geôle de ses fantasmes grâce à un travail d'auto-analyse. Il va s'immerger dans sa propre expérience et nous livrer une pénétrante étude sur la vie inconsciente, la morale et sa genèse.** Mais

21 Friedrich Nietzsche, POeffJeS (1858-1888), p. 203, Paris, Gallimard (1997). 22 Lettre à Overbeck du 25 décembre 1882, citée par C.P. Janz, p. 459, vol. II. est de l'écrivain et compositeur allemand E.T.A. Hoffmann * L'expression (1776-1822).
** Dans

un article de 1916, où il est question des « criminels par conscience de

culpabilité », Freud avance une idée pressentie par Nietzsche. Selon Freud, le crime permet à certains individus d'apaiser une culpabilité: 1) en localisant dans un délit réel la cause d'un sentiment dont la source demeure fantasmatique et inconsciente et 2) en les soumettant aux conséquences juridiques entraînées par ces crimes, c'est-à-dire à une punition obscurément recherchée. Dans cet article,

19
malheureusement, Nietzsche se bornera à des considérations abstraites concernant la culture et la civilisation. Eduqué dans un climat ascétique, contraint au silence, privé d'un soutien pour partager sa peine et penser son histoire, ce philosophe en sera reduit à des conjectures impersonnelles. Aussi, son triomphe du point de vue des connaissances générales se double d'un échec personnel et d'un naufrage existentiel. Mais poursuivons notre enquête sur la vie de Nietzsche. En 1850, la famille déménage à Namburg où Nietzsche grandit entouré par l'asphyxiante sollicitude de sa grand-mère, de sa mère et de sa soeur. Les années d'enfance s'écoulent confmées dans cette atmosphère exclusivement féminine. Rétrospectivement, il écrit à leur sujet: « Quand je cherche ma plus radicale antithèse, l'incommensurable vulgarité des instincts, je trouve toujours ma

mère et ma soeur

-

me croire apparenté à pareille canaIlleserait

blasphémer ma divinité. »23 Avec moins d'emphase et plus d'humour, il confie à un correspondant que sa mère et sa soeur sont la plus radicale objection à son idée « d'éternel retour» 1...* Il passe sa scolarité dans la «vénérable école de Pforta », pensionnat réputé pour son classicisme libéral, où ont défllé
Freud rappelle la parenté de ses vues avec celles exposées par Nietzsche dans un chapitre du Zarathotlstra intitulé « Du pâle criminel ». 23 On doit à P. Gast d'avoir conservé ces passages originaux tirés d'Ecce hO/I/O, supprimés par la soeur du philosophe et absents des premières éditions dont elle avait la charge.
*

Dans la suite de ce qui a été dit plus haut, il faut encore noter un point:

la

disparition du père a laissé l'enfant Nietzsche embourbé dans le marais maternel. L'absence de père l'a privé d'une alternative à une relation fusionnelle à la mère, elle a activé un fantasme de rapprochement incestueux synonyme de dissolution identitaire (être à soi-même son propre géniteur, retour à un fonctionnement indifférencié, perte des limites entre le «dedans» et le « dehors », etc.). La menace d'une trop grande proximité avec la mère appelait une coupure radicale, un besoin impérieux de distanciation, un recours à

l'énergie qui sépare,

-

à la halite. D'une tonalité incestueuse, leur relation est en

effet. infiltrée par une violence inouïe, une violence également présente de manière déplacée dans ses rapports à la cuisine allemande, à l'.A.llemagne, etc., (cf. EH, « Pourquoi je suis si malin », ~ 1).

20 J.G. Fichte, J.E. Schlegel, F. Novalis, et plus tard G. Groddeck.* Maîtrise de soi, auto-dépassement, exigence de haut vol répondent déjà chez lui à un besoin profond. Au terme d'un long combat mené contre lui-même, Nietzsche prend goût à la discipline de fer de cette institution monacale. A treize ans, l'âge où les enfants s'ingénient à inventer dans l'insouciance de nouveaux jeux, ce «jeune homme aux cheveux gris »** rédige une dissertation philosophique sur le problème du mal. Sept ans plus tard, il s'inscrit à l'Université de Bonn en philologie classique. Ses dons lui ouvrent la voie de l'enseignement. Grâce à la recommandation de l'un de ses maîtres et sur la foi d'un unique article paru dans une revue de philologie, Nietzsche obtient un poste de «professeur extraordinaire» à l'Université de Bâle, à l'âge exceptionnel de 24 ans. En 1865, il lit Le Monde comme !Jolontéet comme représentation de Schopenhauer. La foudre le frappe. Jusqu'alors rongé par des doutes concernant sa vocation, en proie à un découragement frisant la mélancolie, cette lecture embrase son existence; une révolution intérieure s'opère et se cristallise dans une passion pour la philosophie: Schopenhauer lui redonne «un oui, un non, une ligne droite, un l/#t».24 Habité par cette foi nouvelle, il trouve alors le courage de s'abandonner à son destin. Cette période de sa vie est aussi marquée par sa rencontre passionnée avec Wagner. Les deux hommes partagent encore une même conception métaphysique de la musique héritée de Schopenhauer. En 1870, Nietzsche se bat dans la guerre franco-allemande, comme infltmier volontaire. Une maladie met rapidement fm à sa conscription. Cette brève expérience le guérit de ses velléités patriotiques. La guerre, conclut-il, est une expérience lamentable
Connu et admiré de Freud, G. Groddeck (1866-1934) passe pour être le père
dite psychosomatique. est de Nietzsche, elle est tirée de la deuxième précoce COI/sldératiol/ accablés

*

de la médecine ** L'expression

li/acttlelle, où le philosophe parle du vieillissement prématurément sous le poids d'un excès d'érudition.
24 Antéc.,

des élèves

~ 1,

trad.

H. Albert.

21 orchestrée par des arrivistes d'extraction grossière. Il convient dès lors de se battre contre ces ennemis de la culture. En «bon européen »*, Nietzsche prendra pour cible les promoteurs de cette « petite politique »25et déclarera la guerre philosophique à la guerre et au nationalisme. Mais d'ici-là, convalescent, il rentre en Suisse et se détache de plus en plus de la philologie. Le professorat lui pèse. Sa vocation le porte vers la philosophie: il l'aborde indirectement par le détour de l'analyse textuelle des grands textes antiques et par l'admiration qu'il voue encore à Schopenhauer. Il publie en 1872 La Naissance de la tragédie. Le livre scandalise le milieu philologique. Nietzsche est stigmatisé avec une rare violence. D'humeur conquérante, il écrit: «La première sagesse, pour être considéré « en société », c'est, d'entrée de jeu, un « duel» - dit Stendhal. C'est ce que je ne savais pas, mais c'est ce que je fis. »26 Rétrospectivement ces polémiques apparaissent déplacées. On lui intente un faux procès basé sur un malentendu. On reproche à Nietzsche ses écarts à la tradition philologique, alors qu'il apparaît déjà en philosophe-artiste, préoccupé par la destinée culturelle de l'Europe. L'austérité philologique est désormais incompatible avec les impulsions créatrices de ce personnage extatique. A propos de la philologie, il notait: «je concevais mes dissertations philologiques comme un rO/liancierparisien.»27 Bref, la rupture était proche. Nietzsche écrit dès 1873 ses quatre Considérations inactuelles et tombe gravement malade: il souffre de violents maux de tête et d'estomac. A son médecin, il écrit: «Mon existence m'est une
*

Cette expression revient souvent sous la plume de Nietzsche, mais attention à

ne pas faire d'anachronisme: l'Europe que Nietzsche appelle de ses voeux a peu à voir avec celle qui est en train de se former sous nos yeux. Pour en savoir plus, se reporter par exemple à l'avant propos de Par-delà le Biell et le Mal. 25 EH, « Pourquoi j'écris de si bons livres: Le cas Wagner », ~ 2, trad. H. Albert. 26 Lettre à C. Spitteler du 25 juillet 1888. Nietzsche reprendra ce thème dans EH, «Pourquoi j'écris de si bons livres. Les Considérations inactuelles », ~ 2,

trad. H. Albert.
27 EH, « Pourquoi j'écris de si bons livres »,

~2, trad.

H. Albert.

22 terrible charge. Il y a longtemps que je m'en serais débarrassé si ce n'était justement dans cet état de souffrance et de renoncement total que je fais les expériences les plus instructives dans le domaine de la morale de l'esprit.»28 Dans ces phrases se profile déjà un thème ultérieurement approfondi: celui de la valeur de la maladie pour la connaissance. Aveugle aux six septièmes, il fait diverses cures et voyages dans les Alpes suisses. La maladie va le guérir de l'enseignement. Il bénéficie dès lors d'une modeste bourse délivrée par l'Université de Bâle et commence sa vie de philosophe itinérant. Partagé entre Nice l'hiver et l'Engadine l'été, Nietzsche va vivre une existence de nomade solitaire. Chez lui, comme il le dira, l'amour du prochain cède la place à une passion pour le « loin tain ».29 Il trouve des formules inspirées et habille la plus glaciale des solitudes du nom doré de liberté. Fièrement, il écrit par

exemple:

«Toujours

une fois un,

-

cela fmit par faire deux! »30

Quant à ses relations avec les femmes, conscient de l'importance de l'enfance, il écrit: « Chacun porte en soi une image de la femme tirée d'après sa mère: c'est par là qu'il est déterminé à respecter les femmes en général ou à les mépriser ou à être au total indifférent à leur égard. »* On comprend dès lors pourquoi sa vie sentimentale fut orageuse I... Au sujet des femmes, une seule chose semble l'embarrasser plus que leur absence: leur présence. «L'ermite de Sils-Maria» fait sans succès deux demandes en mariage. Ces refus l'attristent. Pourtant, plus secrètement, ils semblent aussi le soulager. Ils répondent à un besoin de disponibilité total, disponibilité requise par sa vocation qu'il assimile de plus en plus à une « mission ». Ainsi, nulle compagne ne le protégera contre luimême et contre sa passion autodestructrice de dépassement.
28 Lettre au Dr. Otto Eiser du début de l'année 1880, citée par C.P. Janz, p. 297, vol. II. 29 Zara, « De l'amour du prochain », trad. H. ..Albert. 30 Zara, « De l'ami », trad. :Nf.Betz. * HTH, reporter Mercure

~ 380,

trad. H. Albert. Sur les relations entre Nietzsche et sa soeur, se
Paris,

à : H.F. Peters, Niet!{:J'c/;eet J'a J'oetlrEliJ'abet/;, trad. M. Poublan, de France (1978).

23 Contrairement à Ulysse, aucune Pénélope n'attendra ce héros de la connaissance: son errance fut perpétuelle, son exil sans fm. Hormis quelques visites de passage, ce voyageur solitaire dialogue avec son ombre et personne ne l'arrachera à son dangereux isolement. Mais reprenons le cours chronologique de sa vie. L'année 1878 est marquée par la publication d' Humain trop !Jumain. Ce texte coïncide avec la fm de son amitié pour Wagner. Plus tard, il magnifiera cette rupture dans un aphorisme crypté du Gai Savoir intitulé «Amitié d'étoiles ». Nietzsche rompt également avec la philosophie de Schopenhauer: « On honore mal un maître en ne restant que son disciple »3\ écrira-t-il. Il va désormais suivre une voie personnelle. Sa vie ressemble de plus en plus à un chemin de croix; il erre seul et malade en quête de ce qu'il appelle lui-même son centre; il note ces mots aux résonances effrayantes: « je suis fmalement un homme à moitié fou qui souffre de la tête et que la solitude a définitivement égaré.»32 Ce thuriféraire de la vie s'est enterré vivant depuis des mois. Emmuré dans sa solitude, il ne communique avec le monde des hommes que par l'intermédiaire de ses livres. Là encore, il valorise son calvaire: il ne manque pas d'en souligner les bénéfices philosophiques et écrit: «L'homme que la maladie tient au lit en arrive parfois à découvrir qu'il est malade de son emploi, de ses affaires ou de sa société, et que, par celles-ci, il a perdu toute connaissance raisonnée de lui-même. Il gagne cette sagesse au loisir où sa maladie le contraint.»33 Sa condition de déraciné reflète le «perspectivisme» de sa philosophie. Cette méthode l'oblige à déplacer perpétuellement son point de vue pour « réévaluer» les problèmes philosophiques. En effet, comme nous le verrons plus en détail, la pensée de Nietzsche a fait son deuil de la vérité, il faut s'accommoder d'inteJjJrétationJ'partielles, ancrées dans un certain type d'expérience.
31 Zara, « De la vertu qui donne », trad. M. Betz. 32 Lettre à Lou 1'\.ndreas-Salomé et à Paul Rée du 15 décembre Rie., Salomi: Corre.(jJondaIJce, Paris, PUF (1979). 33 HTH, 289, trad. H. 1'\.lbert. ~

1883, in Nieti!c!Je.,

24 Il expérimente leurs applications afin de les juger après les avoir éprouvées. «Sans doute, écrit-il, est-il nécessaire à son éducation que le vrai philosophe ait lui-même gravi tous les degrés où ses serviteurs, les ouvriers scientifiques de la philosophie, se sont arrêtés, peut-être doit-il avoir été lui-même critique, sceptique, dogmatique, historien, et aussi poète, collectionneur, voyageur, déchiffreur d'énigmes, moraliste, voyant, « libre esprit », avoir été presque tout, enfm, pour être à même de parcourir dans son entier le cercle des valeurs humaines et des sentiments de valeur, pour pouvoir regarder avec des yeux et une conscience douée de facultés multiples, regarder d'en haut vers tous les lointains, d'en bas vers toutes les cimes, d'un recoin vers toutes les directions »34. Ainsi, les revirements philosophiques et les pérégrinations de ce penseur nomade reflètent une exigence théorique. Ses explorations philosophiques sont doublées d'un déplacement géographique. La

plénitude vitale

-

l'étalon à l'aune duquel il évalue les philosophies

éprouvées - l'amène en dernière analyse à préférer le sud contre le nord, la Renaissance païenne née en Italie contre la Réforme allemande, la légèreté méridionale de Bizet contre la pesanteur nordique de Wagner, etc. Quant à sa solitude, elle illustre la singularité de sa posture philosophique. Comme «psychologue », Nietzsche s'aventure en précurseur sur un continent encore inexploré, il se hasarde seul sur une terre demeurée vierge et hostile. Comme Freud plus tard, il connaît un «superbe isolement », ses contemporains veulent dormir encore. De son vivant, ses intuitions les plus décisives resteront quasiment sans écho. Avec Humain trop JJumain , nous l'avons vu, Nietzsche rompt avec Schopenhauer et Wagner. De Schopenhauer, il ne retient que l'attitude courageuse et sans compromis. De même, il continue à aimer l'homme Wagner tout en maudissant l'antisémitisme et le «mauvais goût» du wagnérisme de la kermesse de Bayreuth. Il y déchiffre les signes avant-coureurs de la catastrophe historique qui

34

PDB,

~211, trad.

H. Albert.

25 guettait le siècle à venir. A Bayreuth, le «philistin »35 se croit en droit de revendiquer un statut d'homme cultivé. La médiocrité y est érigée au rang d'idéal. Plus tard, devenu l'homme en vue grâce au cercle wagnérien, Hitler retiendra la leçon. Il habillera les déclassés d'une chemise brune et fera d'eux les dignes dépositaires des héros mythologiques dont dépend l'avenir de la civilisation. La théâtralisation de la politique dans une grande mise en scène médiatique était née. Après Le V qyageur et son ombre Q'appendice d' Humain trop bumain), suivront Aurort) Le Gai Savoir et AinsiParlait Zaratboustra. Avec ce dernier livre, Nietzsche - suspect selon A. Gide d'être jaloux du Christ 36 - offre à l'humanité « un cinquième évangile »37, «une bible pour tous ceux qui n'ont que faire des bibles» (p.Gast38). En attendant la reconnaissance, Nietzsche publie à compte d'auteur quarante exemplaires de la dernière partie... Dans cette période d'intense activité créatrice, les livres se succèdent en cascade: Par-delà Bien et Mal et La Généalogie de la morale seront la moisson des années 1886-87. Il projette à cette époque de développer les thèmes philosophiques présentés sous forme poétique dans le Zaratboustra et imagine comme titre possible La Transvaluation de toutes les valeurs. Ce projet n'aboutit pas, mais il livre à son éditeur la première des quatre grandes parties initialement prévues intitulée L:Antécbnst. Nietzsche laissera en friche une quantité de fragments réunis aujourd'hui sous le titre de Fragments postbUJffeJ'.Arriviste éhontée, sa soeur avait jadis rassemblé ces textes sous le titre inventé de La Volonté depUIssance. Sa soeur, cette «venimeuse vermine »*, ira jusqu'à offrir solennellement la canne du philosophe à Hitler et n'hésitera pas à falsifier les textes
35 Cons. Inac. I, 2, trade H. Albert. 36 A. Gide, JOtll71al(1889-1939), Paris, Gallimard (1970). 37 Cf. E. Blondel, Niet{sche : le ailÇJtliémeivaJ{gile ~ Paris, Les Bergers et les Mages (1980). 38 Lettre à Nietzsche du 2 avril 1883, in l-Lttres choisies, trade 1'\. Vialatte, Paris, Gallimard (1950). * Cf. EH, p. 279, trade E. Blondel. Cette expression apparaît dans un paragraphe supprimé de l'édition d'Ecce Homo parue en 1906, par la soeur du philosophe.

~

26
et transformer son frère en apôtre de la barbarie, en philosophe pangermaniste, antisémite et nazi. Anticipant sur l'avenir, »39. La prévenance Nietzsche écrit: «aux porcs, tout paraît porc! du destin a néanmoins eu la grâce d'épargner au philosophe le spectacle affligeant de sa pensée « transvaluée » !... Quoi qu'il en soit, ses contemporains n'ont pas perçu l'originalité de son oeu'vre. Plus les années passent et plus Nietzsche s'enfonce dans un isolement irrémédiable. Etranger à son siècle, il radicalise sa pensée au fli des publications. Chaque nouveau li'vre marque l'éloignement d'un ami et rares sont ceux qui lui resteront fidèles jusqu'à la fm. Juste avant de prendre ses distances, son ami helléniste Rohde confie à Overbeck au sujet de Nietzsche: «Il était baigné d'une atmosphère d'indescriptible étrangeté, dont je fus alors totalement glacé. Il y avait en lui quelque chose que je ne lui connaissais pas, tandis que nombre de traits qui le caractérisaient autrefois avaient disparu. Comme s'il venait d'une région que personne n'habite. »40 Quant à la grande oeuvre, La Transvalualion de loules les valeurs, elle est sans cesse remise à plus tard. Après une période plutôt sombre, une touche d'euphorie suspecte colore l'année 1888. Son rythme de travail est phénoménal. Pressé par l'imminence d'une catastrophe probablement pressentie, il travaille à la tâche qui « coupera l'histoire de l'humanité en deux »41. Il écrit en l'espace de trois mois: L:Anlécbnslj le recueil des Dilf?yrambes pour Di0l!Ysos et Le Crfpuscule des idoles (son essai de philosophie «à coups de marteau »). Trois textes qui comptent parmi les plus purs chefsd'oeuvre de la prose allemande. Il remercie: « - voilà les cadeaux de cette année, et même de son dernier trimestre! Comment n'en serais-je pas reconnaissant à ma vie tout entière? »42Il écrit encore dans la frénésie Le Cas Wagner et son essai autobiographique Ecce
39Zara, « Des vieilles et des nouvelles tables », ~ 14, trad. H. -1t\lbert. 40 Lettre de E. Rhode à F. Overbeck du 14 juillet 1886, in F. Nietzsche, GesammelteBr!#:, Lettre II -XXIII, vol. 5, Inselverlag (1902-1909). 41EH, « Pourquoi je suis un destin », 8, trad. H. Albert. ~ 42EH, «Avant-propos », trad. E. Blondel.

27 /;01110. vec ce texte, Nietzsche A se livre à la postérité et tente rétrospectivement de donner à son oeuvre une unité. Dans cet ouvrage, la mégalomanie perce à chaque page. Mais s'agit-il d'une enflure pathologique ou d'une provocation à l'adresse de l'hypocrite humilité chrétienne? Quoi qu'il en soit, bien que maîtrisées par une langue parfaite, ces idées alimenteront les critiques de ses détracteurs pressés d'y déceler les prodromes de la démence. «Je suis un destin (...) Je connais ma destinée, écrit-il, : un jour s'attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, le souvenir d'une crise comme il n'yen a jamais eu sur la terre (...) Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite.»43 Nietzsche va quitter l'Engadine en automne 1888 pour se rendre à Turin où il avait rendez-vous avec la folie. Ce philosophe qui a fait sa place aux forces inconscientes se voit en ce début de janvier 1889 débordé par ses fantasmes, il perd pied avec la réalité et vit comme dans un rêve. Sa perception du réel est altérée par des hallucinations. Le 5 janvier, dans une lettre datée du 6 ~e jour de la fête des fous), soit un jour avant que son intelligence ne s'éteigne défmitivement, l'un des plus puissants esprits du siècle trouve encore les ressources d'écrire à un ami ces mots terribles: « Chante-moi un chant nouveau: le monde est transfiguré et tous les cieux se réjouissent» , et signe: « Le Crucifié ».44 Son ami Overbeck, alerté par une lettre délirante, viendra récupérer l'ombre de son ami. Hébergé par sa mère, Nietzsche, invalide, meurt en 1900, après onze années de silence.*

43

EH, « Pourquoi je suis un destin », trad. H. Albert.

44 F. Nietzsche, Derllie'res Le//res, Paris, Rivages poche (1989). * L'éclosion de la folie de Nietzsche est probablement due à l'accumulation de plusieurs facteurs: une structure de personnalité pré-névrotique compliquée par un surmenage inhumain et une infection syphilitique. Sur cette question, bien que diminués par l'absence d'hypothèses psychanalytiques, on consultera avec profit les livres de 1<. Jaspers, E. Podach, P.D. V olz, cités dans la bibliographie.

I.La connaissance.

La critique de la connaissance.

« A vrai dire nous ne possédons absolument pas d'organe pour la connaissance, pour la «vérité» : nous «savons » (ou plutôt nous croyons savoir, nous nous figurons) justement autant qu'il est tltile que nous sachions dans l'intérêt du troupeau humain, de l'espèce: et même ce qui est appelé ici « utilité» n'est, en fm de compte, qu'une croyance, un jouet de l'imagination et peut-être cette bêtise néfaste qui un jour nous fera périr.»1 F. Nietzsche.

Selon Nietzsche, il faut renoncer à la quête d'une vérité absolue, stable et défmitive. La Vérité est une chimère insaisissable, un mirage qui s'évanouit à mesure qu'on l'approche. Cette conclusion cassante vise la philosophie et les sciences bien sûr, mais surtout le
1

GS, ~354, trade H. }Übert.

30 christianisme, cette rebgio vera et sa prétention à dire le vrai. La religion ne promeut qu'une croyance qui relève d'un désir. Elle requiert une foi qui procède d'un type particulier d'expérience (peut-être morbide) et non d'un savoir. Dès lors, il ne s'agira donc pas de la réfuter, mais de jauger la qualité du désir qui s'y exprime. Mais n'anticipons pas. Nietzsche va d'abord avancer plusieurs arguments pour saper la prétention à dire le vrai. Sans souci d'exhaustivité, nous aborderons ce problème sous l'angle du lien entre la connaissance, le langage et le réel. Qu'en est-il? Aussi critique soit-i~ lepenseJlr qui c/;erc/;e a'jOrmuler une
vénié ne peut lejaire qu avec laide du langag6) et celul~ci impose à la r{/kxion

ses normes. Voyons ce processus en détail. Nietzsche imagine une conception vraisemblable de la réalité. L'univers est envisagé comme une sorte de réservoir où se rencontre une m~ltitude de forces en perpétuel mouvement, c'est un espace infmi, hors du temps, sans permanence ni projet. La réalité est vue comme une onde de force en perpétuel devenir, une vibration d'énergie provisoirement stabilisée à l'échelle macroscopique. La stabilité du monde est apparente, 1'« Etre» tapi derrière les phénomènes est une fiction, l'instabilité est radicale, le devenir et l'imperfection sont essentiels. Ce n'est qu'un équilibre momentané entre les différentes forces, conjugué à la maladresse de la conscience, qui donne aux phénomènes une «permanence ». Dans ce chaos de forces, les mots, les concepts vont délimiter des zones stables alors que, considérées d'un oeil attentif, ces zones sont toujours mouvantes et singulières. Certes, dans les relations humaines, pour un usage pratique et quotidien, les mots sont absolument irremplaçables. En revanche, si l'on recherche la « vérité », on sera fatalement trahi par ces grossiers instruments. Hormis dans les maladroites abstractions rendues possibles par la magie des mots, le réel n'est jamais identique à lui-même, il est un continuum en perpétuel mouvement, un flux où chacune des «parties» s'influence mutuellement, une vibration sensible que l'art (par exemple le ~mato de Léonard de Vinci) est mieux à même de restituer.

31 Le langage abrège, rogne, trahit le réel. «Toute parole est un préjugé »2, écrit Nietzsche. Les mots ne sont que des délimitations approximatives qui découpent dans la réalité des territoires arbitraires, ils sont des balises conventionnelles utiles, mais trompeuses. Ils fabriquent artificiellement des couples d'opposés ~e bien/le mal, la raison/les sentiments, etc.) qui enferment la réflexion et égarent la pensée. «Pour atteindre la connaissance, écrit Nietzsche, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et la jambe se cassera plus facilement que le mot. »3 * Ainsi, l'horizon de toute pensée est borné par les limites inscrites dans la langue. Avant Wittgenstein, Nietzsche va montrer que la pensée ne peut se déployer que par et dans les lois du langage. Malgré leur volonté d'indépendance et leur esprit critique, chaque système philosophique issu d'un même terreau linguistique aboutira nécessairement à un petit nombre de « vérités» indépassables. Nietzsche précise: «L'étrange air de famille qu'ont entre elles les philosophies hindoues, grecques, allemandes, s'explique très simplement. Dès qu'il y a parenté linguistique, il est inévitable qu'en vertu de la communauté philosophique des grammaires - les mêmes fonctions grammaticales exerçant dans l'inconscient leur empire et leur direction - tout soit d'emblée préparé pour une évolution et une succession analogues des systèmes philosophiques, de même qu'inversement la voie semble coupée à certaines autres possibilités d'interprétation du monde.»4 Ainsi, par exemple, notre langue nous contraint « naturellement» à penser que chaque action représentée par un verbe présuppose un sujet unifié qui «veut» l'action. Partant, si le monde a été créé, c'est donc, en toute logique, qu'il existe un sujet créateur - Dieu -, et Nietzsche de conclure: «J e crains bien que nous ne nous
2 HTH, Le !Jqyageflr et JOll ombre, ~ 55, trad. H. .AJbert. 3 Aur., Livre premier, ~47, H. Albert. * R. Barthes prolongera ces réflexions en mon tran t que «le langage est fasciste» ; que les mots nous limitent non parce qu'ils nous interdisent de voir, mais parce qu'ils nous obltgeJltà dire. 4 PDB, ~ 20, trad. C. Heim.

32 débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire.»5 Ici, le penseur doit se tenir sur ses gardes. Accorder au langage une confiance aveugle, c'est ouvrir la voie aux sophismes, aux dogmatismes et à toutes les demi-vérités aussi nocives que les plus malveillantes des tromperies. Le philosophe a alors pour tâche de déjouer ces simplifications dangereuses, son «mauvais oeil »6 doit débusquer ces mystifications. Nietzsche se demande: «N'est-il pas permis en fm de compte de considérer avec quelque ironie le sujet, tout aussi bien que le verbe et le complément? Le philosophe n'aurait-il pas le droit de s'élever audessus de la confiance crédule qu'on fait à la grammaire? »7 Ainsi, la langue n'est pas l'empreinte fidèle des faits, elle les déforme, les tord, les soumet à ses exigences. Nous sommes les architectes de ce que l'on appelle «la réalité ». Aux catégories kantiennes de l'espace, du temps, de la causalité, etc., il faut, nous dit Nietzsche, ajouter l'influence du langage et le travail de l'affectivité. Ainsi, nos représentations du monde sont toujours déjà mises en forme. (Mais la comparaison avec IZant s'arrête là. Travaillant sur le terrain des interprétations, Nietzsche brouille la distinction entre l'apparence et le réel: le monde « illusoire» des phénomènes est le seul « vrai» monde.) Par ailleurs, le sens des mots est nomade, variable, fluctuant. C'est l'équilibre provisoire d'un rapport de force social qui arrête temporairement leur signification. Pour l'antiquité païenne, par exemple, l'expression «un homme bon» recouvre ce qu'un chrétien entend par «un homme mauvais ». Avec le temps, le triomphe du christianisme, des vertus antiques sont noircies. La souveraineté, le panache, le mépris pour la faiblesse s'appelle dès lors orgueil, vanité et cruauté.* Bref, on le voit, les mots sont: « des
5 Crépusc., « La « raison» dans la philosophie »,

6 Crépusc., «Avant-propos », J-C. Hémery. 7 PDB, 34, trad. C. Heim. ~ * Les lecteurs de cet essai, par exemple, ne manqueront pas de noter que les notions nietzschéennes de création, d'auto-dépassement, la valorisation du désir, le développement de soi, la capacité à commander et à être son propre chef, sont présentes, défigurées, dans tous les manuels de marketing. Employés par

~5,

trad. J-C. Hémery.

33 poches où l'on a fourré tantôt ceci, tantôt cela, tantôt plusieurs choses à la fois! »8 Ils marquent des frontières utiles et pratiques, mais sont néanmoins peu utilisables lorsque l'on cherche à serrer au plus près la réalité et prétend s'occuper sérieusement de vérité. Quoi qu'il en soit, la conscience de ces limites est la condition de leur dépassement. Au sujet du langage comme obstacle au savoir, Nietzsche va pointer plusieurs erreurs qui intéressent au premier chef le psychologue. Nous allons passer en revue: 1) sa conception révolutionnaire du sujet, dire quelques mots sur: 2) les limites de l'introspection et : 3) la véritable temporalité psychique, masquée par les mots. Parlant du « moi », Nietzsche pointe une illusion suggérée par le langage. Ici, le mot nous égare, le «moi» n'est pas homogène, son unité est factice: le «moi », écrit Nietzsche, est «devenu une fable, une fiction, un jeu de mots »9. Pour ce philosophe, l'unité du moi est un «idéal », «une suprême duperie »10. A cet égard, la question «qui suis-je? », introduit en contrebande deux présupposés qui ligotent la pensée. Premièrement, l'idée fallacieuse d'un «être» au sens d'une essence permanente. Or l'identité ressemble à un flux en perpétuel devenir, plus proche des métamorphoses dionysiennes que de la rigidité cadavérique du cogito.Par ailleurs, différents niveaux de fonctionnement cohabitent dans le même être, plusieurs personnalités potentielles, plus ou moins intégrées, se disputent la vedette. «Même l'amour de soi, écrit Nietzsche, a pour condition première la dualité irréductible (ou la multiplicité) en une seule et même personne» 11 Vu sous cet . angle, le «moi» rappelle un petit théâtre où cohabite une

comme ceux de la « force» et de la « puissance» depuis les nazis -, sont désormais fatalement associés à une réalité écoeurante, étrangère aux préoccupations nietzschéennes. 8 HTH, Le pqyagel/r et SO/Iolllbre, ~ 33, trad. H. .AJbert. 9 Crépusc., « Les quatre grandes erreurs », ~ 3, trad. J-C. Hémery.
-

tous les managers, ces termes

Il HTH,

10EH, « Pourquoi (écris de si bons livres », 5, trad. H. Albert. ~ Op/ilio/1S et se/lte/lcesIIll/ées, ~75, H. .lL\lbert.

34 multitude de personnages.* Passé au crible des analyses nietzschéennes, le moi ressemble à une mer agitée, à un patchwork composé de maman, papa, les ancêtres, une part d'ombre, etc. Et quant à les «sages sont aussi des fous »12 enseigne Zarathoustra; Nietzsche, il renonce au fantasme de l'unité et au désir de maîtrise, il assume en lui-même cette multiplicité, ces contradictions; il accepte d'être: « en même temps colombe, serpent et cochon ».** Ainsi, la défmition d'une personnalité permanente et unique est un leurre produit par la langue et doit céder la place à l'idée d'une identité qui, précisément, n'en n'est pas une: une identité instable et multiple. Par ailleurs, avant Freud, et contre la psychologie de l'époque, Nietzsche a une conception tjynamique et économiqtle du psychisme. Le sujet est une arène où plusieurs forces d'intensité variable se combattent ou collaborent: « ... nous sommes, écrit Nietzsche, à la fois celui qui commande et celui qui obéit, et (...) nous avons l'habitude de nous duper nous-mêmes en escamotant cette dualité . . ) 13 D ans cette grace au concept synt h etique du« mOl» (...». conception du sujet, un instinct triomphe provisoirement pour céder le pouvoir à un instinct concurrent sitôt qu'intervient un bouleversement dans l'équilibre des forces en présence. Ce chaos de forces en perpétuel mouvement connaît des métamorphoses; comme un serpent qui mue, « je » peut devenir autre. Partant, la quête de soi est un travail sans fm, une «analyse infmie »14redira Freud. Nietzsche demande: « Et que savons-nous de nous-mêmes en fm de compte? Savons-nous le nO/if que veut
1\ /

* Les « objets internes» psychanalyse.

ou les différentes

« instances

psychiques»

relevées

par la

12Zara., « Le chant d'ivresse », ~10, trad. M. Betz. ** GS, « Plaisanterie, ruse et vangeance », ~ 11, trad. H. .A.lbert. Ailleurs, il écrit: « chacun porte en lui l'étoffe de plusieurs personnes.» (F. Nietzsche, OeuprespIJi/osopIJiquescomplètes,p. 368, vol XI, textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari, Paris, Gallimard (1968-1998)). 13PDB, ~19, trad. C. Heim. 14S. Freud, Lj41/tl!yse./ii/ie et làlla/yse ti!fil/ie(1937), in OetlPres Compkl'es,vol :XX, Paris, P.U.F (1998).

35 porter l'esprit qui nous guide? (C'est une affaire de nom) Et »15 Ainsi, nous demeurons combien d'esprits nous hantent? étrangers à nous-mêmes, la perception que l'on a de soi est biaisée, le fond de notre être opaque, l'introspection compromise: «- Le langage, écrit Nietzsche, et les préjugés sur quoi s'édifie le langage forment souvent obstacle à l'approfondissement des phénomènes intérieurs et des instincts (...) Colère, haine, amour, pitié, désir,

connaissance, joie, douleur,

-

ce ne sont là que des noms pour des

conditions extrêmes; les degrés plus pondérés, plus moyens nous échappent, plus encore les degrés inférieurs, sans cesse en jeu, et c'est pourtant eux qui tissent la toile de notre caractère et de notre destinée »16. Ailleurs, Nietzsche compare l'être à un «puits , /\ / 17 , pro £on d » , a un antre 0 b scur ou' meme Ies p h enomenes de surface restent ambigus, les sensations embrouillées: «Nos processus sensor/elr sont pétris d'amour, de haine, de crainte, etc. -

l'affectivité y règne déjà (...) Très peu de gens sont capables de dire vraiment ce qui s'est produit autour d'eux ou ce qui se produit en
18 eux» . Après ces remarques . sur le sujet et l'introspection, Nietzsche, ce

penseur «mactue I »19, va commenter notre rapport au temps. Le passé, le présent et le futur sont trois moments distingués par les horloges et la grammaire. En revanche, ils conviennent mal lorsque l'on s'occupe sérieusement de psychologie des profondeurs. Restés dans l'ombre, les souvenirs oubliés sont indestructibles et le temps psychique a des effets mesurables dans l'après-coup: «Le passé »20, écrit Nietzsche. n'est pas passé, il n'est encore jamais advenu Dans le même esprit, Freud propose une conception originale: l'inconscient est hors du temps, il appartient à une «cinquième

15

PDB,

16 Aur., 18 PDB,

~227, C. Heim. ~ 115, trad. H. Albert.
« Notes et variantes»

de la vipère », trad. H. ..Albert. du ~ 192, trad. C. Heim. 19 Cf. Crépusc., « Flâneries d'un inactuel », trad. H. Albert. 20 Cité par R.- P. Droit dans Le iWo/Ide des livres du 25 novembre aussi à : Cons. Inac. II, ~ 6.

17 Zara., « La morsure

1994. Se référer

36 saison» (pontalis21). A l'écoute de ses patients, il constate des processus étranges: le présent est toujours lesté de passé, le passé est peuplé de fantasmes rétroactifs, l'individu marche « à reculons» et déchiffrer l'archaïque est souvent prophétique. Bref, le « passé simple» des déclinaisons verbales est toujours « imparfait », compliqué, jamais simple! Jusqu'ici, nous avons surtout insisté sur l'aspect mystificateur du langage, en passant sous silence ses vertus créatrices. En fait, la langue ne se contente pas de refléter imparfaitement le réel: elle le crée, le façonne, l'organise. La conception nietzschéenne du moi contient ces deux aspects. Pour Nietzsche, nous l'avons vu, le moi est devenu une « fable », et ce philosophe nous met en garde contre les illusions exposées plus haut. En outre, avec cette idée de « fable », il avance une proposition originale. Selon lui, l'identité s'appuie sur un rtfct~ sur une narration plus ou moins vraisemblable. Appliquée à la psychanalyse, voyons les conséquences d'une telle conception. Si l'acte de parole est fondateur, l'enfance recherchée en analyse est moins « retrouvée» que réinventée : il s'agit moins d'exhumer le passé que de le reconstruire. De ce point de vue, la tâche de l'analysant est peut-être moins de déchiffrer le palimpseste de la mémoire que de se fabriquer une origine par la vertu créatrice du verbe. Le travail consisterait alors à combler un récit lacunaire, à enrichir et à réajuster un discours brisé par le jeu des défenses, ceci dans le sens d'une plus forte cohérence et d'une plus grande souplesse. Cette élaboration inventive a partie liée avec l'aspect structurant du langage. Elle est source de sécurité intérieure, a JOttiori quand l'analyse touche à l'indicible ~e prélinguistique et le traumatique). Dans un registre différent, Nietzsche signale un autre aspect du rapport entre le destin et le discours, le moi et le mot. Conscient d'un phénomène baptisé par les psychologues « l'effet Pygmalion », il écrit: « l!Jpinion (lue nous avons de nous-mimes, cette opinion que

21

J.-B. Pontalis,

Ce tefflfs q/li Ifepasse pas, Paris, Gallimard

(1997).