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La turquie et le développement

De
259 pages
En Turquie les dépenses publiques soutiennent-elles la croissance ou sont-elles un facteur d'instabilité, notamment par gonflement du poids de la dette publique ? Y-a-t-il, dans cette économie, un lien explicite entre le taux de croissance de l'industrie et la progression de la productivité dans la manufacture ? Un faible niveau d'éducation peut-il créer une trappe de bas revenu ? Durant l'intégration européenne, faut-il d'abord libéraliser la mobilité du travail ou réaliser l'harmonisation dans la régulation des marchés de travail ?
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LA TURQUIE ET LE DÉVELOPPEMENT

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5067-2

Coordonné par Ahmet INSEL

LA TURQUIE ET LE DÉVELOPPEMENT

L'Harmattan

et l'Université

Galatasaray
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

REGARDS SUR LA TURQUIE ET LE DÉVELOPPEMENT

Présentation Ahmet lnsel
Economie politique des conflits et développement: Ie cas de l'Afrique Philippe Hugon Qu'apporte la théorie de la croissance endogène? Rémy Herrera Le renforcement de la protection des droits de propriété intellectuelle: les implications sur les politiques industrielles et technologiques des PVD Saadet lyidogan La croissance économique turque entre 1980 et 1995 s'explique-t-elle par les dépenses publiques, le travail informel ou le capital humain? Marco Fugazza, Jean-François Jacques, Haluk Levent et Antoine Rebeyrol Les lois de Kaldor: une application au secteur manufacturier privé turc Ayça Akarçay-Gürbüz Surendettement et effet d'éviction: Turquie .Burak Gürbüz et Marc Raffinot le cas de la

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13

55

75

97

115

145

La Turquie eIltre développement et croissance. Le rôle et les contraintes de l'offre d'éducation. Jean-Claude Vérez

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La fin du régime traditionnel de protection sociale de la Turquie Ay~e Bugra Political economy of agricultural liberalization in Turkey Mine Eder
La libre circulation du travail ou I'harmonisation des marchés du travail? Ahmet lnsel et Sedat Kaya

195

211

245

PRÉSENTATION: LE RETOUR DE L'ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT ET LA TURQUIE

Ahmet losel Déconsidérée dans les années 80, à la suite des crises successives des pays en développement, l'économie du développement a réussi son retour durant la dernière décennie du XXème siècle. En entichissant par des problématiques nouvelles les inspirations des pères fondateurs de la discipline, en questionnant la dynamique de la mondialisation, en élaborant des réponses alternatives aux recettes standards des experts attitrés des institutions internationales et des économistes du courant dominant, l'économie du développement a pu retrouver une partie de son attractivité d'antan. Elle est redevenue, comme durant deux décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, un espace de confrontation des propositions théoriques et des réalités sociales, un cadre d'élaboration de projets nouveaux et un lieu d'enrichissement mutuel entre les disciplines. Pas plus maintenant qu'autrefois, n'existe une seule économie du développement. En effet, on retrouve dans ce champ les approches qui refusent catégoriquement l'idée même du développement, celles qui appellent à une déconnexion radicale et celles qui appliquent méthodiquement les hypothèses et les outils de la micro-économie aux sociétés pré-capitalistes. La «nouvelle économie du développement », par exemple, refuse d'attribuer à son champ d'analyse des spécificités intrinsèques susceptibles de justifier les remises en cause des méthodes et des outils standards de l'analyse économique. Dans un élan opposé, la plupart des antidéveloppementistes dénient toute pertinence à ces mêmes outils. Beaucoup de spécialistes des problèmes du développement appellent à la création d'une discipline à part. Entre ces positions méthodologiques-politiques opposées, la majorité des économistes du développement adoptent désormais un profil plus pragmatique.

En effet, l'unité de l'économie du développement ne réside pas dans l'unité de ses outils ni de sa méthodologie. L'économie du développement est un champ de problématiques plutôt qu'un chalnp paradigmatique. En faisant le bilan de ses excès et de ses errements d'autrefois, et de ses échecs patents dans la majorité des pays en développement, l'économie du développement est devenue plus n10deste dans ses propos et dans ses prétentions. Cette modestie n'est pas un signe de faiblesse. Au contraire, elle lui permet d'être un lieu privilégié de rencontre, de discussion et d'interrogation sur le devenir des sociétés du Sud dans un monde subissant les dynamiques opposées de la globalisation, de la balkanisation et de l'exclusion. Dans une période où la convergence entre le monde développé et le monde en développement dans son ensemble s'avère plus hypothétique qu'il y a quarante ans, les questions de base de l'économie de développement gardent toutes leur actualité. L'économie du développement n'est autre chose que l'économie des pays en développement. Il ne peut exister une économie du développement purement théorique, une sorte d'exercice intellectuel où l'élégance du modèle et ses dimensions ludiques peuvent être ses qualités suffisantes. Les économistes du développement n'essayent pas de résoudre des problèmes hypothétiques, ils essayent de répondre à des problèmes concrets, inscrits dans le temps et dans l'espace. L'article de Philippe Hugon, qui ouvre ce recueil, est une remarquable illustration des promesses de l'économie du développement, appliquée, à l'échelle d'un contient, à un problème qui relève à priori du champ de la science politique. Cette économie politique des conflits africains ne pourrait-elle pas fournir les éléments d'une analyse des conflits dans le Proche Orient et éclairer certains facteurs de blocage du développement de cette région? La gestion des droits de propriété intellectuelle est devenue, comme le rappelle Saadet iyidogan, un des enjeux majeurs du développement des pays du Sud. Le débat sur ce sujet a fait rage 8

durant les dernières réunions de l'OMC. Les mouvements critiques de la globalisation libérale en ont fait un de leur étendard, notamment en matière de santé et d'éducation. Le renforcement des droits de propriété intellectuelle pose, d'une manière aiguë, la restriction du champ d'élaboration des politiques industrielles et technologiques nationales des pays du Sud. Or, la « nouvelle théorie de la croissance» met justement en avant les effets accélérateurs de développement illustrés par les modèles économiques à progrès technique endogène. Ces modèles ont participé, durant la dernière décennie, à la redynamisation des travaux sur le développement. Mais loin d'être convaincu de leur véritable apport à l'analyse du développement, Rémy Herrera s'interroge sur le degré de pertinence théorique des modèles de croissance endogène et notamment la signification de leur message sous-jacent favorable à la privatisation du savoir. La Turquie est un champ d'analyse particulièrement intéressant pour l'étude du développement. Non seulement par la profondeur historique de ce champ d'étude mais aussi par les spécificités de son expérience contemporaine de développement. Une instabilité chronique de la croissance avec une fluctuation accélérée dans les années 90; une inflation relativement stable, autour des paliers très élevés, qui ne se transforme pas en une hyper-inflation mais présente aussi une forte rigidité à la baisse; un déficit budgétaire alimenté par une dette publique interne et à court terme; des taux d'intérêt réel positif dont le niveau anormalement élevé permet le refinancement de la dette publique mais inhibe les investissements; des investissements directs étrangers étonnamnlent faibles (moins de 1% du PIB) mais un recours beaucoup plus important aux capitaux étrangers de court terme; une économie informelle très étendue dont la flexibilité ne semble pas être suffisante pour amortir les chocs... Mais au-delà de ces facteurs éconolniques, la perte de confiance des acteurs sociaux est un facteur majeur de blocage de cette société dont le développement économique et politique semble être figé depuis une quinzaine d'années. Plusieurs travaux portant sur la Turquie contemporaine éclairent l'étroitesse des hypothèses trop universalistes dans le 9

domaine économique. Ayça Akarçay-Gürbüz montre, en s'appuyant sur un modèle kaldorien, que le taux de croissance des exportations manufacturières n'a pas eu d'effet sur le taux de croissance de la productivité manufacturière durant la période de libéralisation qui a commencé au début des années 80, alors que les rendements d'échelle apparaissent croissants dans le secteur manufacturier. Est-ce l'effet d'une croissance extensive favorisée par la présence d'un marché de travail informel? Dans leur étude économétrique sur la croissance turque entre 1985-1995, Marco Fugazza, Jean-François Jacques, Haluk Levent et Antoine Rebeyrol, montrent, à partir du modèle de Solow, que les dépenses publiques y jouent un rôle plus marqué sur la croissance que le développement du travail informel et les dépenses en capital humain. Mais la contrepartie de cette croissance soutenue par les dépenses publiques, dans une société où le consensus fiscal est faible, n'est-elle pas l'accroissement de la dette publique et, in fine, des effets d'éviction sur les investissements privés? Dans leur analyse sur les effets de surendettement, Burak Gürbüz et Marc Raffinot mettent en lumière, pour la période qui se situe entre 1963 et 2000, deux effets opposés. Loin d'exercer un effet d'éviction, lâ dette externe, en allégeant la contrainte de devise, aurait un effet positif sur les investissements privés. En revanche, le lien négatif entre le surendettement interne et les investissements privés semble être patent, notamment depuis le développement d'un marché financier domestique. Or, comme le montre, Jean-Claude Vérez, dans son analyse sur le rôle et les contraintes de l'offre de l'éducation en Turquie, les lourdes contraintes qui pèsent sur les des dépenses publiques conduisent à sous-classer la Turquie en matière de développement humain, notamment dans les indicateurs d'éducation. Ce qui handicape par conséquent la croissance de longue période et qui explique peutêtre pourquoi la croissance turque semble être prise dans une trappe de bas revenus et de faible progression de productivité? Ces articles ont été présentés à une journée d'études sur l'économie de développement organisée par le département d'économie de l'Université Galatasaray en 2001. Les trois textes suivants n'ont pas été présentés à ces journées. Nous avons jugé 10

utile de les incorporer dans ce recueil et d'élargir ce regard sur les questions de protection sociale, de la politique agricole et d'organisation des marchés de travail.

Dans son analyse sur le déclin du régime traditionnel de protection sociale turque, Ay~e Bugra met en avant la nature de ce régime traditionnel où se mélange, dans une logique de réciprocité, les structures formelles et les solidarités informelles. Son effondrement progressif, depuis une quinzaine d'années, serait à l'origine de l'apparition de nouvelles formes de pauvreté et de l'aggravation des clivages sociaux. Dans ce cadre, dans un pays où la population active agricole occupe une place prépondérante, on ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les conséquences sociales de la libéralisation de la politique agricole, et ne pas s'inteIToger sur la soutenabilité politique des recettes adoptées sous la pression internationale. Les turbulences créées par la réforme de la politique agricole en Turquie ne sont pas spécifiques à ce pays. Les politiques de soutien aux revenus préconisées par les organisations internationales sous-tendent, comme le rappelle Mine Eder, la mise en place des structures d'un nouveau «populisme néo-libéral » dont les effets positifs sur l'efficience des structures agricoles et partant sur le bien-être de la population ne sont pas aussi évidents. Enfin, dans une inteITogation similaire, Ahmet Insel et Sedat Kaya, se posent la pertinence d'une harmonisation des marchés de travail réalisée par la seule dynamique de la libre circulation du travail. Dans la mesure où le marché de travail turc présente un degré de flexibilité relativement élevé, la mise en place d'une libre circulation du travail entre la Turquie et l'U.E, sans une harmonisation institutionnelle préalable du marché turc avec les marchés européens, porte le risque de réduire encore plus le pouvoir de négociation des organisations syndicales des travailleurs. En effet, dans une économie intermédiaire comme celle de la Turquie, ce type d'ouverture, conforme aux libertés individuelles, risque d'accentuer les effets d'une croissance extensive, mais aussi de renforcer la dualité du marché de travail notamment par un appel à l'immigration clandestine et par l'accélération de l'exode rural. Comme pour les marchés des biens Il

et services ou des capitaux, la libre circulation du travail sans une harmonisation sociale et une régulation efficace présente, pour les salariés, les mêmes risques d'une concurrence sauvage.

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Ce livre inaugure une série dans laquelle nous envisageons de publier les travaux effectués par les chercheurs de l'Université Galatasaray, en collaboration avec des chercheurs d'autres pays ou d'autres universités turques. Ces travaux seront regroupés autour de thématique commune mobilisant les sciences juridiques et politiques, les relations internationales, les sciences économiques et de gestion, les sciences de la communication, la philosophie et la sociologie. Nous ne pouvons que souhaiter que les barrières disciplinaires rigides ne soient pas encore une fois érigées et les qualités heuristiques des travaux ne soient pas sacrifiées sur l'autel de leur conformité académique.

12

ÉCONOMIE POLITIQUE DES CONFI.JITS : LE CAS DE L'AFRIQlJE

Philippe HUGON RÉSUMÉ

*

On observe, à l'échelle mondiale, notamment en Afrique, une étendue des zones en guerre. Alors que les conflits armés ont pris le devant de la scène, ils demeurent peu étudiés par les économistes. Plusieurs questions préalables se posent, concernant la légitimité pour un économiste d'aborder les conflits et la spécificité ou non des conflits africains Ce chapitre présente certains traits concernant l'explication économique des conflits (I) puis traite des théories économiques des conflits dans le cadre de travaux se référent de l'utilitarisme, de l'économie politique et des risques swvstémiques. (II), avant d'étudier ses conséquences sur le sous développement économique (III) et de proposer certaines orientations permettant une ffzeilleure prévention des conflits (IV).

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Université

Paris X Nanterre CERED/ FORUM, phhugon@club-intemet.fr

On observe, à l'échelle mondiale, une étendue des zones en guerre. Depuis la fin de la guerre froide en 1989, plus de soixante conflits armés ont fait des centaines de milliers de morts et 17 millions de réfugiés. En Afrique, on estime que sur Il pays en conflits durant les années quatre vingt dix (Soudan, Ethiopie, Ouganda, Mozambique, Angola, Liberia, Sierra Leone, Burundi, Rwanda, ex Zaïre, Congo), le nombre de morts serait entre 3,8 et 6,8 millions soit de 2,4 à 4,3 % de la population de ces Il pays (155 millions). En l'an 2000, 20 % de la population africaine et 14 pays étaient concernés par la guerre. On estimait le nombre de réfugiés à 4 millions et celui des déplacés à 10 millions
Face à la montée des conflits armés, les actions classiques de développement économique ont aujourd'hui souvent perdu de leur signification. Dans de nombreux pays africains, l'aide humanitaire et d'urgence a pris le devant sur l'aide au développement et le très court terme l'emporte sur les projets de long terme.

Les conflits ouverts sont des antagonislnes et des oppositions entre agents collectifs pouvant aller jusqu'à la lutte armée. Ils sont des crises durables sans solutions apparentes. Ils peuvent prendre la forme armée et conduire à des violences militaires extrêmes (deadly conflict). Les conflits internes entre les citoyens d'une même nation (guerres civiles, rébellion) se différencient des conflits externes (guerres internationales). La guerre selon Clausewitz est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter sa volonté (1832) ; elle est un conflit armé entre des nations, des Etats, des groupes humains Des périodes de zones grises conduisent à un laps de temps plus ou moins long et incertain entre la paix et la guerre. On peut traiter les conflits comme un échec d'une négociation, d'une relation d'échange ou de coopération. Ils sont des ruptures des modes de régulation, ensemble de procédures susceptibles d'assurer la cohésion du tissu social notamment par les règles redistributives, participatives ou répressives. Alors que les conflits armés ont pris le devant de la scène, ils sont relativement peu étudiés par les économistes. Plusieurs questions préalables se posent, en effet, concernant la légitimité 14

pour un éc.onomiste d'aborder les conflits et la spécificité ou non des conflits africains
La légitimité d'une analyse économique des conflits n'est pas évidente. Les conflits et les guerres sont au cœur des sciences politiques, des comportements de pouvoirs et de volonté de puissance. Il y a grand risque à rationaliser l'irrationnel.

L'économie dominante refoule les guerres ou les conflits pour quatre principales raisons. Du fait de la disparition de l'économie politique, il y a division des tâches entre l'économiste étudiant l'échange et la coopération alors que le politiste étudie la force, les pouvoirs et les conflits. L'économie de la guerre se concentre sur les guerres où sont impliquées les grandes puissances, sur les liens entre l'armement et la technique et sur le rôle de destruction/créatrice en termes d'aiguillons des innovations techniques et de n1archés liés aux reconstructions. Du fait du recentrage des préoccupations sur les sociétés industrielles, les conflits et les guerres du sud apparaissent exotiques et, à la limite, renvoient à des représentations entre un Nord rationnel et civilisé où se déploient les forces mécaniques versus un Sud mystique, un univers où se déchaînent les passions. La séparation entre une économie nationale et une économie internationale aboutit à séparer le monde de régulation interne par des Etats et l'univers international caractérisé par des régimes internationaux. Il est évident que ces conceptions duales se heurtent à des contradictions majeures. La barbarie est au cœur du Nord (depuis le nazisme en passant par la Yougoslavie). Les rapports de pouvoirs sont au cœur des jeux économiques et non seulement politiques. L'économie et le politique sont caractérisés par des liens entre l'interne et l'externe, des systèmes fondés sur des logiques stato centrées et des réseaux organisés de pouvoirs et d'interactions qui se chevauchent et s'entrecroisent. La seconde question concerne la spécificité africaine des conflits armés. Les Etats nations africains sont en voie de construction voire de décomposition. Les économies demeurent de rente avec des logiques de ponction l'emportant sur des logiques de production. Aux conflits de la période de la guerre froide, 15

caractérisés par des oppositions idéologiques et des soutiens des grands blocs, ont fait place des guérillas multiformes davantage intra-afric aines avec retrait des grandes puissances (Clapham 2000). Les conflits qui s'expliquent largement par les enjeux économiques et par le sous-développement économique en sont également un des principaux facteurs. Les guerres mobilisent des petits effectifs, elles utilisent des armes «labor intensive ». Elles sont financées par des diasporas, la mobilisation forcée, la fiscalité de guerre par les grandes compagnies. Elles sont également liées à la mondialisation en cours. Elles se rapprochent, selon certains symptômes, des guerres du Moyen Age même s'il y a danger à croire que l'Histoire se répète. Nous rappellerons certains traits concernant l'explication économique des conflits (I), puis nous traiterons des analyses économiques des conflits soit dans le cadre de travaux se référent de l'utilitarislne soit dans des travaux renvoyant à l'économie politique des conflits (II) et étudierons ses conséquences économiques (III) avant de proposer certaines orientations permettant une meilleure prévention des conflits (N). 1. L'explication l'enchevêtrement économique des des facteurs explicatifs conflits et

Il Y a danger à avoir une lecture matérialiste des guerres et de les expliquer par des jeux d'intérêts des oligopoles ou par des rationalités éconolniques des agents. On ne peut inversement les réduire à l'expression de puissances étatiques cherchant à exercer leurs pouvoirs et à étendre leurs territoires. Le génocide ou l'extermination de l'autre ont pour unique logique la destruction. Il y a enchevêtrement de facteurs qu'il importe de hiérarchiser. Les facteurs explicatifs des guerres sont évidemment multiples et impliquent des approches pluridisciplinaires: psychologique, théories du conflit (frustration/agression) ; sociologiques, action violente des masses, propagande; antagonismes politiques de puissances rivales; jeux des représentations et replis identitaires réifiés; intérêts économiques. La montée des zones de conflits en Afrique résulte à la fois de la 16

résurgence des référents identitaires ethniques, religieux ou nationalistes, de la faillite des Etats de droit et des souverainetés en déshérence, des immixtions des puissances régionales et internationales et d'une mondialisation des organisations criminelles internationales. Les guérillas vivent de soutiens extérieurs, de prédation sur les productions ou sur les aides extérieures ou de captation des ressources naturelles. Il peut exister des synergies entre les mouvements de guérillas. Ainsi le Front Révolutionnaire Uni (FRU) de Sierra Leone payait à Charles Taylor une dîme sur les diamants qui traversaient le Libéria pour être exportés en Europe (Ruffin 1995).
Les facteurs culturels et sociaux

Dans un monde multipolaire et pluri-civilisationnel, les identités culturelles dételminent de non1breux conflits de l'après guerre froide. Les Etats nations demeurent certes des acteurs majeurs des alliances et des conflits armés mais ceux-ci seraient, selon certains auteurs, de plus en plus influencés par des facteurs culturels et civilisationnels (Huntington 2000). L'Afrique est moins concernée par ces conflits entre les civilisations que par des conflits tribaux ou ethniques, même si les conflits internes au Soudan ou entre l'Erythrée et l'Ethiopie peuvent être analysés comme des conflits entre chrétiens et musulmans. Les sociétés africaines sont caractérisées par des ébauches d'Etats-nations et par des citoyennetés embryonnaires. Les référents identitaires, communautaires, tribaux, ethniques ou claniques favorisent des logiques de fractionnement. Les liens transnationaux par les diasporas, les conglomérats ou les puissances régionales s'appuient sur des factions. Il y a moins reconfigurations territoriales par des conquêtes que jeux d'alliances entre groupes.
Les facteurs militaires

On observe une prolifération des armements peu coûteux à diffusion rapide allant de la kalachnikov à la machette. Les armées régulières et les forces de maintien de l'ordre sont souvent en 17

déshérence et se développe un mercenariat. On observe dans un contexte «moyen âgeux » une montée des allégeances auprès des seigneurs de la guerre jouant un rôle de protecteur.
Les facteurs politiques

La stabilité hégémonique assurée par les deux grands blocs conduisait à la production de la sécurité, bien collectif pris en charge par un hegemon. La fin de la guerre froide et de la bipolarité s'est traduite par un retrait des puissances hégémoniques et par une apparition de conflits dé-internationalisés et par des dynamiques de fractionnement et de fragmentation territoriale. La guerre peut avoir une finalité politique: accéder au pouvoir par la force. Il existe de nouveaux enjeux hégémoniques. Le Zimbabwe est ainsi impliqué dans la guerre de la RDC pour s'opposer au leadership de l'Afrique du Sud. Certains conflits concernent le contrôle de territoires (l'accès à la mer pour l'Ethiopie en Erythrée). On observe des liens entre la privatisation de la société et de l'Etat, la mise en place d'organisations paramilitaires ou de juridictions privées et la montée de la violence. On peut parler de la faillite des organisations pyramidales centralisées ayant pour objet le maintien de l'ordre dans un espace territorial (Mbembe 2000).
Les facteurs économiques de la guerre

Les causes économiques des conflits apparaissent à côté des facteurs politiques, religieux et idéologiques aux niveaux: -local: concurrence pour les facteurs rares tels les terres (Rwanda, Burundi) ou l'eau; -national: conflits pour le partage ou l'accaparement de rentes; -régional: accaparement de richesses par des pays limitrophes ou des puissances régionales; reconfiguration des conglomérats; -international: liens avec les circuits internationaux plus ou moins mafieux.

Les conflits ont des racines dans les défaillances économiques. Si toutes les guerres n'ont pas une explication économique, toutes ont besoin de financement. La quasi totalité des guerres en Afrique sont liées au contrôle des richesses 18

(diamant, pétrole, narcodollars), au pillage ou à la recherche de protection contre rémunération. Elles s'appuient sur la pauvreté et le chômage pour le recrutement des milices. Le coût d'opportunité de la guerre est d'autant plus faible que les populations jeunes sont chômeurs et sans ressources. Les guerres sont d'autant plus aisées que le trafic des armes légères s'est développé: recyclage, vente des surplus des pays de l'est. Le coût des armes a fortement chuté; dans certains pays africains un AK -47 coûte 6£.

Collier et Hoeffler (2000) estiment, à partir de tests économétriques, que quatre principaux déterminants accroissent les probabilités d'apparition et de durée des conflits africains: a) Le bas niveau de revenu qui peut être assimilé à un coût d'opportunité moins élevé de la rébellion ; b) Les ressources naturelles qui ne jouent pas de manière monotone. Ils accroissent les risques de conflits jusqu'à un certain seuil (en augmentant les gains potentiels des rebelles puis les réduisent) peut-être parce qu'ils augmentent les capacités des Etats d'assurer l'ordre; c) Le volume de population qui accroît les risques en rendant possible les sécessions; d) Enfin, le fractionnement ethnolinguistique ne joue pas de manière monotone à la différence des résultats obtenus par Easterly et Levine (1997). Ainsi, pour ces quatre raisons, l'Afrique est particulièrement concernée par les risques de conflits. Plus récemment, Collier et Hoeffler (2000) différencient cinq principaux facteurs explicatifs des conflits: a) la haute dépendance en produits primaires qui offre des opportunités aux rebelles de se financer par prédation; b) les financenlents par les diasporas; c) les faibles ressources de l'Etat interdisant le financement de la défense; d) les faibles opportunités d'emploi pour les jeunes non scolarisés réduisant le coût d'opportunité de l'activité guerrière; e) la dispersion des populations dans des territoires non contrôlés. Les effets des différences ethniques ne sont pas monotones; ils accroissent les lisques de conflits si le nombre d'ethnies est limité, et si les droits et la démocratie sont faibles.

19

2.

Les théories économiques des conflits

Trois principales analyses économiques peuvent être différenciées: celle utilitariste qui raisonne en terme de rationalité économique d'agents représentatifs, celle qui se situe dans le paradigme de l' éconornie politique et celle qui traite la guerre comme un risque systémique. 2.1. La théorie utilitariste en terme d'équilibre et de théorie des contrats ou la rationalité économique des conflits

On peut supposer que les conflits résultent d'une rationalité économique de la part d'agents représentatifs dans un contexte institutionnel déficient. On peut mobiliser notamment la théorie de l'équilibre général et la théorie des contrats pour formaliser les comportements des belligérants et des gouvernements. La guerre (et la paix) ont des coûts et des avantages. On peut raisonner en information parfaite dans le cadre de l'équilibre général. On peut introduire les asymétries d'information, les questions de sélection adverse et de crédibilité. Plusieurs équilibres sont envisageables : solution Pareto optimale ou coopération, solution de Cournot-Nash non coopérative, équilibre avec leader de Stackelberg (Addison, Le Billon, Mushed 2000). 2.1.1. Les équilibres parfaite et risques de conflits en information

Dans son article fondateur, Grossman (1991) étudie comment un gouvernement choisit les dépenses militaires pour réduire d'une manière optimale la probabilité d'être renversé. Les gouvernements et les rebelles ont chacun leur fonction d'utilité, des coûts d'intervention et des probabilités de réussite. Soit deux groupes: les gouvernements G et les paysans P. Les premiers prélèvent une rente pour leur clientèle, les propriétaires fonciers, et pour entretenir des soldats. Les seconds allouent leurs temps de travail à la production agricole, comme soldats ou en participant aux insurrections, avec l'objectif de maximiser les revenus escomptés. 20

Soit: L, S et I la fraction du temps que les familles allouent en moyenne respectivement à la production Y, aux activités de soldat S et à l'insurrection I. L'allocation qui Inaximise la production totale est (L, S, I )= (1,0,0). Elle est réalisée si et seulement si (l, s, i ) = (1,0,0) pour chaque famille paysanne avec l, s, i fraction du temps alloué par chaque famille aux activités de production, de soldat et d'insurrection.
Les comportements du gouvernement

Le revenu des propriétaires M, clientèles des gouvernements, est de (r - w S) (l-p) avec r, prélèvements sur les produits agricoles par famille; w, taux de salaire des soldats S; p, probabilité de succès de l'insurrection. On suppose que la production par famille est une fonction linéaire q. L, avec q, un paramètre technologique qui mesure la productivité du travail. Dès lors, r = x.q. L, avec x, compris entre 0 et 1, fraction du produit collecté pour chaque paysan sous forme de rentes ou de taxes.
L'objectif du gouvernement est de maximiser son revenu M : (1) M = (I-p) (r- wS) = (I-p) (xqL-wS)

Les instruments de politique du gouvernement sont x, w et S.
Les comportelnents des paysans

Le revenu de chaque famille de paysans est de (1- x)ql pour les activités de production I ; de (l-p )ws pour les activités de soldats s et, de p(ri/I) pour les activités d'insurgés i, avec une probabilité p ou 0 avec une probabilité I-p. On suppose que les 21

insurgés divisent leur butin proportionnellement par chaque famille à l'insurrection.

au temps consacré

Chaque famille prend x, q, p, w, r et l comme donnés et choisit 1, s et i, avec l+s+i =1, pour maximiser son revenu escompté.
(2) soit e = (I-x) ql + (I-p) ws + p (rill)
La technologie de l'insurrection

La probabilité de succès de l'insurrection p est une fonction croissante de l et décroissante de S dont la forme peut être par exemple:
/l-J-l

(3) P = Sa

-+-

]l-t1

~ et cr représentent la technologie de l'insurrection; ils ont des valeurs comprises entre 0 et 1.
En partant de l'équation (2) et de l'équation (3), on montre que:

(4)

pr

I

=I

xqL J-lsa +I

Pour des valeurs données positives de x, L, l et S, le revenu escompté de l'insurrection augmente avec des valeurs de ~ et de cr.
Les choix politiques du gouvernement

La question pour le gouvernement est de choisir x, w et S permettant de maximiser M (équation 1).
Soit (5) : (1- x)q = (I-p)w Avec (6) : (1 - x)q supérieur ou égal à p rlL

22

Se]on (5), les gouvernements font face à une offre élastique de temps de soldats tels que les revenus escomptés par le temps de soldats égalise celui escompté de la production. Selon (6), la fraction du temps consacré à l'insurrection doit être supérieure ou égale aux revenus escomptés des activités de producteur ou de soldat.

Les dérivées partielles de M par rapport à L, S et l conduisent à l'optimum. L'équilibre On remplace l, s, i dans l'équation (2) par L, S, l et e par E, revenu moyen attendu des familles. Au niveau collectif, le revenu moyen escompté par les paysans est: (7) E == (I-x) q L + (l-p) w S + px q L En combinant (7) et (6), E et x sont inversement liés. Pour 1=0 ou I supérieur à 0, on obtient (8) E = ( I-x) q. La contrainte est le revenu total mesuré par le travail et la productivité paysanne. Ce revenu est égal au revenu paysan plus le revenu de l'Etat, Soit(9): E + M = q L
En divisant (8) par (9), le pourcentage du revenu attribué par paysan est (IO)E = (1- x)/ L

Plus Jl et cr sont élevés, plus les oppol1unités de rébellion augmentent. Il en résulte une interaction qui génère un équilibre d'allocation du temps entre la production, l'armée et l'insurrection et une distribution probabiliste des revenus parmi les rentes. La solution est non coopérative.
On peut déduire de ce modèle deux principales conclusions:

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-Il existe un niveau optimum de taxation (courbe de Laffer). Une taxe trop élevée désincite la production paysanne et réduit le coût d'opportunité de la rébellion. En revanche, un taux trop faible réduit les forces d'ordre et accroît la probabilité de conflits. -Les équilibres dépendent des technologies des insurrections. Plus la technique pour une insurrection réussie est élevée et plus grande sera le temps nécessaire aux soldats et donc plus élevée sera la taxe. 2.1.2. L'arbitrage entre la répression, la prédation redistribution et la

On peut supposer que l'activité de l'opposition est une fonction croissante des activités de prédation et de répression du gouvernement et une fonction décroissante des activités de redistribution. Dans le modèle Azam, Berthelemy, Calipel (1996), la probabilité que le gouvernement soit renversé par l'opposition est décrite par une fonction q (Rlr) avec q' > 0 où R est l'effort de rébellion et r l'effort de répression infligé par le gouvernement. La probabilité p est définie par q'(p) = q(p)/p. Graphique 1 Probabilité de renversement du gouvernement

q(-)

I

-

...

... ..

.

. ..

..

p

r

Soit P l'activité de prédation du gouvernement. Il en redistribue une partie G à la population sous forme de biens publics 24

et de transferts. L'opposition prend P,G et r comme données. On suppose qu'elle subit un coût c par unité de rébellion R et qu'elle a le comportement de maximisation du profit escompté de la rébellion suivant: (1) Max q (R / r )(p - G)- cR sous la contrainte de R ~ 0
R

Le premier terme exprime l'espérance de la réduction de la prédation nette de la redistribution que peut entraîner la rébellion alors que le second représente son coût. Pour les valeurs données de P,G, r, cette fonction est une famille de droites de pentes cr/(PG) > 0 dans le plan {q, R}. La fonction de rébellion a une discontinuité telle que l'on a R = 0 ou R ~ pr selon les valeurs des paramètres du modèle et des variables instruments du gouvemelnent. Ceci traduit les économies d'échelle qu'implique la fonction du graphiquel avec un point d'inflexion. Si R=0, le profit espéré de la rébellion est négatif. Si R ~ pr , la condition de premier ordre du problème s'écrit:
q'(R */r) = c r / (P-G)

La courbe R* représente la fonction de rébellion. Si elle n'est pas nulle, l'activité de rébellion R* est une fonction croissante du niveau de répression (r) et de l'activité de prédation (P) et une fonction décroissante du niveau de redistribution (G). Pour une valeur donnée de (P-G), le niveau de rébellion est une fonction croissante de l'activité de répression r pour r+>r. La borne r+ est une fonction décroissante de G et une fonction croissante de p. Plus l'effort de redistribution est élevé, moins la répression est nécessaire pour éviter la rébellion. Soit:

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