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La Vie agricole sous l'ancien régime en Picardie et en Artois

De
360 pages

Colbert protecteur de l’agriculture. — L’agriculture sous Louis XV. — Le cardinal de Fleury. — Opinion de Lady Montagüe et de Horace Walpole. — L’abbé Terray, Necker, Turgot. — L’agriculture aux environs de Soissons, en Artois, en Picardie. — Young. — Crises agricoles. — Avant et après la guerre. — Statistiques. — Renseignements sur les récoltes. — Rapport entre la production et la consommation. — Prix de vente et prix de revient. — Nécessité d’un prix rémunérateur.

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eau XIX , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces
ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.Albéric de Calonne
La Vie agricole sous l'ancien régime en
Picardie et en ArtoisINTRODUCTION
La pensée de retracer la vie agricole sous l’ancien régime est née de la lecture des savantes et
consciencieuses enquêtes auxquelles M. Baudrillart se livre sur l’état moral et l’état matériel des
populations rurales de la France.
L’intérêt qui s’attache aux travaux de l’éminent économiste nous a suggéré l’idée d’essayer, pour
le passé, ce qu’il fait pour le présent, car si l’histoire ne dément pas le progrès, si elle l’atteste au
contraire, il est indispensable de connaître l’état de l’agriculture au dix-huitième siècle, quand on
veut se rendre exactement compte du chemin parcouru. Or, l’ignorance, dans laquelle nous vivons
relativement à cette époque, permet d’en dénaturer absolument la physionomie.
Nous sommes encore bien près de l’époque de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, qu’on
est plus particulièrement convenu d’appeler l’ancien régime, et ne semble-t-il pas que l’ancien
régime se perde dans la nuit des temps ? Tout le monde en parle ; bien peu le connaissent, la
Révolution qui nous en sépare ayant produit l’effet des siècles. M. de Tocqueville et plus récemment
M. Taine ont dépeint, de main de maître, les caractères généraux des derniers temps de la monarchie,
mais les grandes lignes du tableau qu’ils ont tracé ne leur permettaient pas de pénétrer jusque dans la
chaumière, afin de saisir sur le vif l’existence intime du paysan ; encore moins comportaient-elles la
description des pratiques agricoles.
Existence du paysan sous l’ancien régime et pratiques agricoles d’autrefois : deux choses
continuellement mises en discussion ; au point de laisser croire que l’habitant des campagnes était
voué jadis à l’oppression et à l’ignorance ! La vérité n’est pas, Dieu merci, dans de pareils excès,
s’écrie avec infiniment de raison, M. Dareste de la Chavanne ; la vérité est dans une connaissance
plus saine des conditions mêmes de l’ancienne société, et elle est surtout dans une appréciation
impartiale des besoins particuliers de chaque époque et du progrès moral et matériel que la
Providence lui a assigné.
Afin d’obéir à ce besoin de vérité qui s’impose chaque jour davantage, nous entreprenons, sur les
populations agricoles de l’ancien régime, une véritable enquête. Les documents officiels, conservés
dans les dépôts de nos archives, nous permettant de mettre en scène ministres, intendants,
subdélégués, curés et syndics de village, économistes, propriétaires, fermiers et ménagers, nous
enregistrerons fidèlement les dépositions de ces hommes, qui se peignent sans fard dans des écrits
qu’ils ne croyaient pas destinés aux regards de la postérité.
Ainsi verrons-nous qu’aucune des graves questions actuellement à l’ordre du jour n’échappe à la
sollicitude des ministres de Louis XV et de Louis XVI, qui encourageaient de tous leurs efforts les
progrès et les améliorations de la science agricole.
Liberté ou prohibition du commerce des grains et des bestiaux, dépopulation des campagnes ;
émigration des travailleurs vers les centres industriels et par suite difficultés de la, main d’œuvre,
rivalité entre fermiers et ménagers, lutte entre propriétaires et fermiers, utilité de répandre
l’instruction et surtout l’enseignement professionnel de l’agriculture ; nécessité d’améliorer les
races de bestiaux, de donner plus d’extension aux pâturages, de perfectionner les méthodes, de
rompre avec les traditions de la routine et bien d’autres questions, qui s’agitent de notre temps,
préoccupaient à juste titre les économistes de l’ancien régime et l’inexpérience même de ces
hommes, dévoués au bien-être des populations, a son utilité en même temps qu’elle satisfait une
curiosité naturelle.
Et parce qu’il est fort difficile, pour ne point dire impossible, de confondre dans une seule étude
les habitants de provinces aux mœurs très variées, au sol plus ou moins fertile, à la culture plus ou
moins perfectionnée, nous avons dû borner notre enquête à la région qui correspond aux anciennes
limites de la Picardie et de l’Artois, demandant aux archives départementales de la Somme, de
l’Aisne et du Pas-de-Calais, les éléments d’un travail dont le seul mérite est d’être vrai.
On nous permettra d’affirmer, en effet, qu’il est impossible de pousser plus loin la rigueur du
scrupule touchant l’exactitude des recherches. Chaque mot de ce que nous avons écrit a été puisé à
des sources inédites pour la plupart. Et si nous avons multiplié les citations, si nous nous sommes
attaché à faire parler les témoins de l’enquête, au risque de rendre la lecture moins courante, nous
l’avons fait, non certes pour nous donner les dehors d’une érudition facile, mais par un scrupule de
sincérité dont on voudra bien nous tenir compte.Romont, 15 décembre 1882.CHAPITRE PREMIER
ÉTAT DE L’AGRICULTURE
Colbert protecteur de l’agriculture. — L’agriculture sous Louis XV. — Le cardinal de
Fleury. — Opinion de Lady Montagüe et de Horace Walpole. — L’abbé Terray, Necker,
Turgot. — L’agriculture aux environs de Soissons, en Artois, en
Picardie. — Young. — Crises agricoles. — Avant et après la
guerre. — Statistiques. — Renseignements sur les récoltes. — Rapport entre la production
et la consommation. — Prix de vente et prix de revient. — Nécessité d’un prix
rémunérateur. — Hier et aujourd’hui. — Libre échange, prohibition. — Exportation et
importation. — Arrêts de 1763 et de 1787. — Echelle mobile.
Émigration des campagnes vers les villes. — La noblesse en donne l’exemple. — Manse
abbatiale et manse monacale. — Opinion de M. de Tocqueville. — Le laboureur devenu un
monsieur. — Gentilshommes cultivateurs.
Charges de l’agriculture. — Dîme, taille, capitation, vingtièmes et
centièmes. — Corvée. — Origine de la corvée royale. — Corvée ou prestation en
nature. — Abus dans l’organisation des corvées. — Turgot veut la remplacer par un
impôt. — Opposition des paysans. — Assemblée des intendants. — Arrêt de
1767. — Impôts indirects. — Aides, gabelles, tabacs. — Pays d’état et pays
d’élection. — Milice. — Exemptions en faveur de l’agriculture. — Les droits féodaux.
Tous les actes, tous les édits de Colbert tendent à rétablir et à raviver l’existence agricole un
moment sacrifiée. C’est l’une des préoccupations du grand ministre que certains historiens
représentent à tort comme favorisant injustement l’industrie au détriment des classes rurales ; qu’il
trace les moyens d’égaliser l’impôt, qu’il s’informe de ce qui activerait le travail, qu’il prescrive les
procédés pour affaiblir l’injustice des perceptions, qu’il ordonne d’étudier les conditions locales ou
1les besoins particuliers de l’agriculture, Colbert ne l’oublie pas un seul jour . « C’est l’intention du
roi, écrit-il aux intendants, que vous examiniez les biens de la terre, la nature des bestiaux et tout ce
qui contribue, en chaque élection, à y attirer de l’argent, ensemble tout ce qui peut contribuer à
augmenter et la nourriture du bétail et les manufactures. »
Et ailleurs : « Les manufactures et l’augmentation des bestiaux sont les seuls moyens d’attirer
l’argent dans les provinces ; S.M. veut que vous vous informiez toujours de ces points. »
Les mieux étudiés des édits de Colbert et les plus empreints de grandeur sont ceux-là mêmes qui
regardent l’agriculture, ceux aussi dans lesquels il prend les intérêts agricoles pour le fonds véritable
de l’Etat et comme le but de la reconstitution économique et sociale qu’il poursuit. La classe rurale
ressent alors les heureux effets de l’allégement des tailles et des gabelles. Elle profite de mesures,
telles que l’interdiction de saisir les bestiaux du fermier ; d’ordonnances, comme celle de 1669, qui
constituait pour les eaux et forêts un régime meilleur ; elle profite encore de la création de
communications nouvelles par terre et par mer qui aident à l’écoulement des produits de
l’agriculture favorisée par l’activité générale de l’industrie et du commerce.
Malheureusement, la bonne volonté des successeurs de Colbert et la sienne même devaient trop
souvent échouer contre les excès des guerres et les erreurs de la politique. Les mémoires des
intendants, dressés par ordre du duc de Bourgogne, montraient un tableau affligeant de la situation
de l’agriculture dans les dernières années du grand règne. Il est vrai que juger du degré d’aisance
d’une classe de la société, même d’après des documents officiels, n’est pas toujours exact ; car s’il y
a eu de grandes misères, s’il y a eu, dans certaines localités, un état persistant de gêne et de malaise,
si l’on représente enfin les terres négligées et le paysan misérable, n’oublions pas que, la plupart du
temps, les statistiques sont demandées pour procéder à la répartition de l’impôt entre les villages et
que, par conséquent, l’habitant exagère volontiers sa misère aux yeux de l’intendant, afin d’être
épargné dans la fixation des tailles.
On connaît l’anecdote de J.-J. Rousseau entrant chez un paysan qui déclare d’abord n’avoir rien à
lui donner et qui lui apporte des vivres dès qu’il est sûr de n’avoir point affaire à un commis de
contributions.Nul doute qu’il ne se soit produit une amélioration sous Louis XV, pendant certaines périodes et
malgré les années de disette, conséquence de mauvaises récoltes. Le progrès se manifeste
principalement pendant le ministère du cardinal de Fleury qui favorise l’agriculture, « laissant au
temps le soin de cicatriser les plaies du royaume, en traitant, a dit Voltaire, l’Etat comme un corps
puissant et robuste qui se rétablit de lui-même ».
En 1739, lady Montagüe trouve « un air d’abandon et de contentement répandu dans les
campagnes ». Plus tard, en 1765, Horace Walpole, avec un peu plus d’optimisme qu’il ne lui est
habituel, avoue qu’en vingt-quatre ans le pays s’est prodigieusement enrichi : « les moindres
villages ont un air de prospérité et les sabots ont disparu ». Jugement difficile à concilier, remarque
M. Baudrillart, avec d’autres documents qui attestent une situation beaucoup moins satisfaisante et
2dont il y a lieu de tenir compte .
Viennent l’abbé Terray, puis Necker, puis Turgot, Turgot surtout qui résume en lui Sully et
Colbert, Turgot qui a vu de près le peuple des campagnes, au temps où il exerçait la charge
d’intendant, qui arrive au pouvoir avec la ferme volonté de donner satisfaction à tous les besoins, et
l’on verra se dérouler une série de mesures ayant pour but la restauration des intérêts et le
développement de la culture par l’allégement des charges de toute sorte, par la liberté du commerce
et du transport des grains, par les récompenses octroyées à ceux qui entreprennent de défricher les
landes ou de dessécher les marais.
Tout concourt alors à développer l’essor des campagnes. C’est le moment de constater, avec les
contemporains, les progrès réalisés dans la région du Nord : « Il n’y a plus, aux environs de Soissons
et de Laon, de terres incultes que celles qui sont absolument incapables de produire, comme les
coteaux escarpés, exposés au soleil brûlant du midi. La culture y est portée au dernier degré
3d’activité et de perfection ».
On peut dire, d’autre part, à la louange de l’Artois, « que l’agriculture y est portée à sa plus haute
perfection : où la trouver, en effet, aussi variée ? où trouver des hommes plus prompts à s’emparer
des méthodes nouvelles, plus dociles aux leçons de l’expérience, plus attachés enfin à la recherche
4des moyens d’accroître la somme de leurs jouissances ? »
Aux yeux de Young, il est vrai, la perfection est très relative. Existerait-elle dans quelques
5cantons des Flandres et de l’Artois , que vainement on la chercherait en Picardie. Selon lui, « plus
6de moitié des Français sont dans l’enfance de l’art agricole relativement à ses compatriotes , » par
suite de l’assolement triennal avec jachère et du manque de bestiaux. Young voyageait en France en
1787, c’est précisément de cette époque que date l’élan donné à la culture des prairies artificielles.
Bientôt adoptées, elles aident puissamment à la prospérité générale, en utilisant la moitié des
jachères, en améliorant les sols médiocres, en permettant d’augmenter le nombre des bestiaux, et en
multipliant ainsi la quantité des engrais. Si prospère d’ailleurs que soit l’agriculture, nul doute
qu’elle n’ait traversé des crises du genre de celles que nous déplorons actuellement. De tout temps,
les cultivateurs ont été prompts à s’alarmer ; autant de fois le prix du blé et du bétail a diminué,
autant de fois ils se sont effrayés ; le même phénomène économique devait produire les mêmes
conséquences ; autant de fois enfin on s’est écrié : Le bon temps est passé... il ne reviendra plus !
Les leçons de l’expérience n’ont rien fait. Y eut-il jamais, dans l’agriculture, une dépréciation
sérieuse qui n’ait été considérée comme très durable ? Bien que les événements viennent
ordinairement contredire ces prévisions, elles reparaissent dès que les circonstances y ramènent les
esprits. Ainsi en est-il aujourd’hui. Ainsi en était-il autrefois.
Les années calamiteuses sont toujours la cause déterminante des crises. L’hiver de 1709, celui de
1740 figurent en première ligne dans la triste nomenclature de ces années au cours desquelles on
crut que tout était perdu. Quand la guerre s’ajoute à la disette, le découragement et la détresse ne
connaissent plus de bornes. Avant la guerre, « l’agriculture est tellement perfectionnée en Artois que
la plupart des laboureurs peuvent être proposés comme modèles. On ne voit plus de terrains
incultes. Le propriétaire actif et intelligent ne craint pas d’employer une partie de ses revenus pour
augmenter son fonds ; le cultivateur laborieux et industrieux emploie volontiers partie des profits
qu’il réalise sur la ferme à la rendre plus fertile »...
Après la guerre, « tout est changé. La province ne semble plus être la même. L’agriculture dépérit.
Le propriétaire voit tomber les bâtiments utiles, faute de pouvoir les entretenir. Le colon, malgré ses
peines et ses travaux, ne suffisant plus à ses besoins et à ses charges, tombe dans le
7découragement » ...
La statistique n’est pas d’invention moderne. Le dix-huitième siècle en a compris l’utilité et nousa laissé de curieux essais de cette innovation dont le mérite lui appartient. Le Gouvernement,
voulant se rendre compte de la situation bonne ou mauvaise de l’agriculture, dresse, avant et après la
récolte, des tableaux imprimés, divisés par colonnes, que l’intendant fait remplir par les subdélégués
8et les subdélégués par le syndic de chaque paroisse .
9Au mois de juin les renseignements portent sur l’apparence de la récolte . Ils comprennent, au
mois de septembre, l’ensemble des produits. On y trouve le nombre d’arpents de terres labourables,
de vignes, de prairies, de bois, de landes, de jardins ; le nombre de bestiaux existant ; le produit de
l’arpent en gerbes et du cent de gerbes en grain ; le rendement des céréales, des fourrages, des vignes,
des fruits, des légumes ; il y a tant de septiers de grain, tant de chevaux, tant de vaches, tant de
moutons, tant de porcs, tant de volailles, tant de vignes ou de fruits donnant ensemble tel produit,
déduction faite des frais de culture et de la consommation des habitants.
Pendant longtemps l’intendant évalue le produit moyen en ces termes vagues : un tiers, un quart,
en plus ou un tiers, un quart, en moins de l’année commune. L’abbé Terray condamne ce système
comme absolument mauvais, des fractions idéales, en proportion avec des termes de comparaison
indéfinis, étant susceptibles d’occasionner des erreurs considérables, et il réclame des états détaillés
établissant nettement, et d’une façon en quelque sorte mathématique, le rapport entre la production
10et la consommation locales à raison de trois septiers par individu .
Les états de situation éclairent le Gouvernement sur les mesures à prendre en vue de maintenir le
prix moyen des denrées, « en l’empêchant de tomber trop au-dessous ou de s’élever trop au-dessus
de ce qu’elles coûtent au cultivateur. » C’est le moyen, ou du moins ce devrait être un moyen, de
prévenir les crises du genre de celles qui compromirent l’agriculture dans les dernières années du
règne de Louis XV.
En effet, le problème financier de l’économie rurale se compose de deux termes extrêmes : d’une
part le prix de vente, d’autre part le prix de revient. Parler de l’un sans s’occuper de l’autre
serait, — on l’a dit avec raison, — s’éloigner de la pratique des choses du métier pour voyager dans
les vagues régions des théories spéculatives.
Pour résoudre ce problème, que demande l’agriculteur du dix-huitième siècle lorsqu’il n’obtient
plus un prix rémunérateur de ses travaux ? Il demande la liberté d’exportation, parce que, du jour où
les édits des 12 juillet 1731, 11 juin 1741 14 mars 1747 ont interdit le commerce des denrées non
seulement hors du royaume, mais encore d’une province à l’autre, il suffit d’une ou de deux années
d’abondance pour encombrer les marchés ; alors, la production étant supérieure aux besoins de la
consommation locale, il s’ensuit que le prix des grains et des bestiaux s’avilit au point de n’être plus
rémunérateur.
On réclamait, il y a cent ans, le libre-échange comme on réclame maintenant la protection et
absolument pour les mêmes raisons. On était échangiste hier comme on est protectioniste
aujourd’hui.
11« La permission d’exporter, écrit un économiste le 8 février 1772, , la permission d’exporter
paraît le moyen le plus sûr et peut-être le seul moyen d’animer efficacement l’industrie des
cultivateurs, de mettre en valeur les moindres terres. En effet, dans la Picardie, par exemple, il est
essentiel que le bled soit cher pour que la moitié des terres ne reste pas en friche. Le bled, que le
cultivateur récolte dans les terres de médiocre qualité, lui coûte actuellement à luy-même 8 livres le
quintal. Il coûte davantage dans les petites terres, parce qu’elles rapportent moins, quoique les frais
de l’exploitation soient égaux. Si le bled tombe au-dessous de ces cours et qu’il y reste quelques
années, il faut que le laboureur abandonne la culture de ses terres, devenue ruineuse pour luy. Le
12prix moyen au-dessus duquel l’exportation pourrait être tolérée est de 10 à 11 livres le quintal .
On objectera, continue notre économiste s’adressant à l’intendant, on objectera que le pauvre
souffre et que le seul moyen de le soulager, c’est de faire baisser le prix du bled.
Le pauvre souffre, il est vrai ; loin d’être insensible à ses souffrances, je voudrois au prix de tout
mon sang les lui épargner pour toujours. Le pauvre souffre et il a toujours souffert. La vraie cause
de sa misère ne consiste pas tant dans le prix du bled que dans le défaut de moyens de s’en procurer.
On a vu le bled beaucoup plus cher qu’il n’est et le peuple trouver, dans les profits de son industrie,
de quoy se nourrir. Il y a des malheureux qui meurent de faim quand le bled est au plus bas prix.
Aucun laboureur ne peut alors les soulager. Quand le bled se vend un prix raisonnable, le laboureur
les soulage. Les pauvres travaillent et ils vivent. Leurs salaires se mettent peu à peu au niveau du
prix des denrées dans les campagnes. »
« On nous parle de la vie à bon marché, s’écrie M. Pouyer-Quertier le 4 février 1880 ! Donnez-nous d’abord de l’argent pour payer le pain, et c’est par le travail que nous nous procurerons cet
argent. Vous avez beau donner le pain à bon marché aux ouvriers, s’ils n’ont pas de travail, s’ils
n’ont pas de salaires, ce sera toujours la détresse, ce sera toujours la misère ! »
S’inspirant de la même pensée, le Journal de l’agriculture, du commerce et de l’industrie
(numéro du mois de septembre 1765) disait :
« Il faut que le peuple vive : c’est une maxime aussi incontestable que sacrée. Il faut même qu’il
vive avec facilité. Mais de quoi vit-il ? De pain. Le lui donne-t-on gratis ce pain ? Non, il faut qu’il
l’achète. Avec quoi l’achète-t-il ? Avec l’argent qu’il gagne par son travail... Ah ! c’est donc de
l’argent qu’il faut procurer au peuple ; ce sont des salaires qu’il faut le mettre à portée de gagner.
Mais pour que le peuple travaille, pour qu’il gagne des salaires, il faut que ceux qui tiennent les
richesses des mains de la nature, il faut que les propriétaires des terres aient le moyen de faire de la
dépense ; car le peuple ne peut travailler si personne ne paie son travail, et, s’il ne travaille point, à
quelque bas prix que soit le pain, il n’en pourra point avoir. Or, pour que les propriétaires des terres
puissent faire de la dépense qui paie le travail du peuple, il faut que leurs terres leur donnent du
revenu. Plus ce revenu sera grand, et plus leur dépense sera forte, et plus le travail sera multiplié, et
plus le peuple aura de facilité pour acquérir du pain. Or encore, pour que les terres donnent un grand
revenu, il faut que les denrées que produisent ces terres se vendent un bon prix. Tout ce qui tendra
donc à faire baisser le prix des productions de la terre tend à diminuer le revenu des propriétaires des
terres et, par conséquent, leur dépense, et, par conséquent, les seuls moyens que ce peuple ait pour
acquérir du pain. »
En 1778, trente des principaux fermiers de l’Artois déclarent que « s’ils ne peuvent évacuer leurs
blés à l’étranger, ils ne pourront ni exister ni satisfaire leurs propriétaires ». Parmi ces fermiers
13figurent Charles Froissart, de Grigny, et de Baillencourt dit Courcol .
En accordant la libre circulation des grains à l’intérieur du royaume, le roi avait donné, dès 1763,
une première satisfaction à l’agriculture qu’il prenait soin de protéger également contre les
importations de l’étranger, parce que l’on considérait les importations « comme devant faciliter la
consommation du cru de l’ennemy, favoriser et encourager sa culture, et en cela on imitait
l’exemple des Anglais, peuple fier et ambitieux, souvent, comme aujourd’huy (1760), notre ennemy
déclaré et dans tous les temps rival dangereux dont la jalousie et la haine ne peuvent se calmer par
14les égards ny même par les bienfaits ».
Nous avons entendu les doléances du cultivateur ; on connaît d’autre part les sept fameuses
épîtres de Turgot, lors intendant de Limoges, écrivant que les disettes sont souvent le résultat des
entraves que la prohibition met au commerce.
Cependant, le Gouvernement montre sur la question des céréales la même indécision que sur
d’autres ; il est soumis aux mêmes tiraillements.
Turgot, devenu ministre, se prononce immédiatement pour la libre circulation des grains à
l’intérieur du royaume, mais la liberté d’exportation, qu’il envisage comme une conséquence forcée
15de l’autre, ne fut accordée qu’en 1787 : « Que les négociants dirigent leurs spéculations vers
l’étranger. La Pologne, la Suède, le Nord de l’Allemagne ont souvent des récoltes abondantes, qui
peuvent suppléer au besoin des provinces moins favorisées et peut-être arrivera-t-on à tirer profit
des farines de l’Amérique du Nord !... »
Tel est le vœu de Turgot. Comme Mirabeau, il rêve « le commerce des grains libres en tout
temps, en paix et en guerre, avec amis et ennemis ». Toutefois, le Gouvernement, en levant les
entraves qui s’opposaient jadis à la liberté du commerce, se réserve expressément le droit de la
suspendre, pour un temps, à la demande reconnue légitime des Etats ou des Assemblées de
provinces.
Désormais la liberté du commerce est la règle ; la prohibition est l’exception. On vivra sous le
régime de l’échelle mobile.
I I
Parmi les questions adressées aux intendants se trouve celle-ci : « Les gentilshommes de votre
province aiment-ils à rester chez eux ou à en sortir ? » Et la plupart de répondre : « La noblesse
16donne le fâcheux exemple de la désertion des campagnes . » Effectivement l’émigration vers la
ville, devenue de mode d’abord dans le Beauvaisis et le Laonnois, gagne insensiblement les châteauxles plus isolés du Boulonnais et de l’Artois. On a souvent attribué l’abandon des campagnes par les
gentilshommes à l’influence de Richelieu, à la politique de Louis XIV et de Louis XV. Admettons
pour un instant que la pensée des princes ait été de séparer la noblesse du peuple en l’attirant à la
cour, la cause principale et permanente de cette émigration est bien plutôt dans l’action lente et
incessante des institutions qui allaient se modifiant insensiblement.
A mesure que le seigneur voit s’évanouir son influence politique, la vie des champs lui devient
17insipide et il trouve dès lors plus commode d’affermer « tellement quellement » ses terres que de
les « exploiter lui-même ».
Une preuve du fâcheux effet de l’absence des grands, c’est la différence sensible qui existe entre le
domaine affermé par l’abbé commendataire absent et le domaine surveillé par les religieux présents.
Un voyageur instruit les reconnaît tout d’abord à l’état des cultures. Rencontre-t-il des champs bien
environnés de fossés, plantés avec soin et couverts de riches moissons ; ces champs appartiennent à
des religieux. Presque toujours à côté de ces plaines fertiles, une terre mal entretenue et presque
épuisée présente un contraste affligeant ; cependant la nature du sol est égale et ce sont deux parties
18du même domaine ; mais celle-ci est la portion de l’abbé commendataire .
La manse abbatiale, disait Lefranc de Pompignan, a souvent l’air du patrimoine d’un dissipateur ;
la manse monacale est comme un patrimoine où l’on n’omet rien pour améliorer, en sorte que les
19deux tiers, dont l’abbé jouit, lui rapportent moins que le tiers réservé à ses moines .
M. de Tocqueville signale comme un trait de désorganisation de l’ancien régime, ne se retrouvant
nulle part au même degré qu’en France, cette sorte d’horreur qui existe chez le cultivateur pour la
profession qui l’a enrichi. Le déclassement, né du désir inquiet d’arriver vite à la fortune et du
dégoût de sa condition, constitue à ses yeux un immense danger.
L’exemple venu de haut est contagieux. « On ne voit presque jamais qu’une génération de paysans
fortunés. » Le cultivateur n’a point plutôt acquis un peu de bien qu’il fait quitter la charrue à son
20fils pour l’envoyer à la ville et le pourvoir d’un office ,
« Il le place chez le procureur de la bourgade voisine afin de lui donner ce qu’on est convenu
d’appeler une bonne éducation. Au bout de quelques années, le jeune homme revient dans la famille
avec quelques vertus de moins et quelques vices de plus. Il est devenu un monsieur, ne rêvant que
chicane, chasses, jeux, plaisirs et désoeuvrement Des travaux de la culture il s’inquiète peu. Il les
trouve indignes de lui. Si au lieu d’avoir des fils, le riche laboureur a des demoiselles, son premier
soin est de les envoyer au couvent et alors, ou elles se font religieuses, ou elles rentrent dans le
monde. Au premier cas, il faut au couvent une dot qui eût fait prospérer la ferme. Au second cas,
elles profitent peu des leçons d’humilité qui leur ont été enseignées. Elles affichent des airs de
21vanité, de dédain et jouent le rôle de Précieuses que Molière a si fidèlement tracé ! »
Sous l’empire de cet entraînement, « la plupart des paysans aisés ont fait leurs enfants prêtres,
22moines, procureurs, notaires ou marchands » et l’idéal du progrès, cessant de s’identifier au
développement fécond des campagnes afin de se concentrer dans les villes, les économistes
déplorent de voir déserter la culture, et par ceux que M. le Play appelle les autorités sociales et par
le laboureur, sans compter que nous aurons à parler, dans un chapitre suivant, de l’abandon des
travaux des champs au profit de l’industrie.
Les intendants signalent çà et là d’heureuses exceptions en la personne de gentilshommes qui se
refusent à abdiquer leur devoir, et qui n’ont garde de compromettre l’influence résultant du contact
permanent entre le seigneur et son vassal, entre le chef d’une vaste exploitation agricole et le
nombreux personnel d’ouvriers et d’artisans qui dépendent de lui.
1 DONIOL, Histoire des classes rurales, f° 402.
2 BAUDRILLART, Les populations agricoles de la France, de la Normandie, f° 88.
3 Archives départementales de l’Aisne, c. 36.
4 Mémoire sur les desséchements présenté à l’Académie d’Arras.
GILBERT, Mémoire sur la meilleure méthode à employer pour faire des pâturages propres à
multiplier les bestiaux en Artois. Ce mémoire, couronné par l’Académie et resté manuscrit, nous a
été gracieusement communiqué par M. Delafouchardière, de Châtellerrault, petit-neveu de Gilbert.On y lit : « Je ne vois dans toute la France que la Normandie, la Flandre, l’Alsace, dont
l’agriculture puisse être comparée à celle de l’Artois. »
5 « La Flandre, une partie de l’Artois sont cultivées comme des jardins, les moissons y sont
distribuées avec intelligence ; celles qui nettoyent et améliorent le terrain suivant celles qui le gâtent
et l’épuisent. » YOUNG, Voyage en France, VII, f° 153.
os6 Ibidem, f 49 et 53.
7 Archives départementales du Pas-de-Calais, c. 545. (Cahier des Etats d’Artois, année 1764.)
8 Ordonnances adressées aux intendants. Archives départementales de la Somme, c. 29 ; — de
l’Aisne, c. 754 ; — du Pas-de-Calais, Etats d’Artois, agriculture, 307.
9 Tableau de l’apparence des récoltes en 1774 : (Archives départementales de la Somme, c. 29).
Froments. — Bien levés, offrant la perspective d’une belle récolte si le temps continue à être
favorable.
Seigles. — Donnant l’espérance d’une belle récolte.
Avoines. — Généralement bien levées.
Orges. — Bien levées.
Fruits. — Les froids d’avril et de mai ont porté un grand dommage à la fleurison (sic) des arbres
fruitiers qui ne laissent les apparences que d’un produit médiocre.
Observations. — Est-il survenu un orage prématuré ou une gelée tardive ?
— L’eau a-t-elle séjourné dans tel ou tel canton ?
— Les mulots se sont-ils multipliés outre mesure ?
— Reste-t-il oui ou non des fourrages pour atteindre la récolte prochaine ?
10 Avec la mouture économique deux septiers et un quart suffisent. (Archives nationales, F. 10, 1
bis, 18.)
11 Archives départementales de la Somme, c. 119. — Lettre du subdélégué de Montdidier à
l’intendant.
12 Ibidem, c. 119.
13 Archives départementales du Pas-de-Calais. Etats d’Artois, 309.
14 Archives départementales de la Somme, c. 116. — Rapport à l’intendant au sujet de
l’importation du beurre d’Irlande.
15 DARESTE DE LA CHAVANNE, Histoire des classes agricoles, p.452.
16 Archives départementales de la Somme, c. 40. — Lettre du 25 septembre 1762.
17 L’ancien régime et la révolution, p. 183.
18 De BONNEFOI et BERNARD, de l’état religieux, 1784, p. 287, 291.
19 TAINE, Les origines de la France contemporaine. L’ancien régime, p. 64.
20 Archives départementales de la Somme, c. 40.
e21 Archives départementales de l’Aisne et MATTON, la généralité de Soissons au XVIII siècle.
22 Ibidem, c. 40. Rapport du 25 septembre 1762.