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Le Cap des vivants

De
340 pages

Pierre est pilote dans cette ville portuaire depuis des années ; par tous les temps, il rentre des navires et les met à quai. Aujourd'hui, il se sent fatigué.


Longtemps absent, son fils Gabriel est revenu pour travailler dans ce que tous ici appellent "la brigade des falaises". Des hommes dont le métier est d'arpenter le sentier côtier pour tenter d'éviter que d'autres, désespérés, ne se jettent dans le vide.


Max, patron d'une entreprise en faillite, est de ceux-là. Seul dans la nuit, il est debout en haut des falaises, la mer déchaînée à ses pieds.


Sur ce bout de terre au bord d'un chenal étroit et dangereux, chacun se croise, s'aime et parfois s'entraide. Chacun se débat avec les ombres de son passé. Chacun cherche un sens au chemin parcouru et une voie possible pour celui à venir.


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-11250-0
© Edilivre, 2017
Première partie
1
Le pétrolier était presque à quai. C’était un bateau haut et plat empestant le kérosène d’une origine lointaine. L’odeur partout s’insinuait et les vêtements des marins en étaient imprégnés ; leurs femmes s’en plaignaient lorsqu’enfin ils revenaient à la maison, impossible à faire partir cette odeur-là. Eux ne la sentaient plus, c’était elles que ça gênait.
Pierre ne voulait rien savoir sur la compagnie pétrolière qui avait affrété ce navire et embauché en sous-nombre ces marins fatigués ; rien non plus de leurs conditions de travail, ni de celles dans lesquelles on avait extrait ce pétrole des entrailles d’un sol brûlé. Rien des guerres déclenchées pour conserver la main mise sur son exploitation, ni des hommes vivant là et qui en avaient été chassés ou y étaient restés, réduits en esclavage, étrangers sur leur propre terre. « Ça t’arrange bien de ne pas savoir » aurait dit Gabriel, son fils, et sans doute lui aurait-il répondu qu’il ne pouvait rien y faire. Il évitait les infos à la télé, n’écoutait plus la radio. C’était déjà assez difficile comme ça ; à chacun ses problèmes. Lui, son rôle là-dedans était simple : rentrer le pétrolier et le mettre à quai.
* * *
Depuis la veille, la tempête enflait, levant des vagues comme des immeubles. À la nuit tombée le vent s’était renforcé. « Ça brasse » avait constaté Jean, son co-équipier, dès qu’ils avaient quitté la rade du port. Dans les entrailles du tanker s’affairait une poignée d’hommes, suant dans la chaleur, concentrés sur chaque geste à accomplir afin que la bête de métal leur obéisse. Une lutte s’était engagée entre eux et la houle, le vent, les courants. À la barre, Pierre ne quittait pas des yeux la lumière des phares marquant l’entrée du port. Il donnait ses consignes en anglais, d’une voix sèche tandis qu’au PC machine on fixait les voyants lumineux du tableau électronique, attentifs au bon fonctionnement des pompes, pistons et vannes actionnant l’énorme moteur étalé sur plusieurs niveaux. C’était lui qui propulsait le navire vers le port ; en silence on l’encourageait.
Tous avaient été soulagés d’atteindre le quai ; les muscles tendus sous l’effort se relâchaient et les sourires réapparaissaient sur les visages aux traits tirés, les discussions peu à peu reprises là où on les avait laissées. Le bateau appuyé aux colonnes de béton tanguait doucement, les hommes pouvaient souffler. La tempête, pour un temps vaincue, grondait derrière eux, au-delà des digues. Le faisceau lumineux du phare marquant l’entrée du chenal balayait l’écume rageuse des vagues désormais impuissantes.
Pierre avait quitté le tanker et regagné la station de pilotage escorté du commandant du navire, un indien volubile mais parlant mal le français. Pierre opinait du chef sans l’écouter ; il avait hâte de rentrer chez lui et attendait avec impatience Jean, parti seul rentrer le bateau-pilote. D’ailleurs, le voilà qui arrivait, luttant tête baissée contre les bourrasques. Pierre avait pris congé du commandant en lui indiquant la capitainerie et rejoint son co-équipier. « Je rentre, je te dépose ? – Non, je vais rester ici encore un peu, deux trois choses à faire sur le bateau… Ne m’attends pas, tu as l’air fatigué. » Une dispute avec sa compagne devait l’empêcher de rentrer. Ces soirs-là, Jean dormait dans la cabine du bateau. Pierre se souvenait des débuts avec Mado, si difficiles… Ensuite, ça ne s’était pas vraiment arrangé mais il s’était habitué.
La pluie avait cessé alors qu’il atteignait sa voiture. Le bas de caisse était rouillé, la portière grinça lorsqu’il l’ouvrit pour se glisser à l’intérieur de l’habitacle humide. Il alluma sa pipe laissée dans la boîte à gants ; il avait recommencé à fumer peu après le décès de Mado. Elle avait mené une telle bataille contre son foutu tabac – ouvrant les fenêtres en grand, refusant de monter dans sa voiture « je ne supporte pas cette odeur, ça me donne envie de vomir » – qu’il avait arrêté, conservant sa pipe froide coincée entre ses lèvres pendant des semaines. Un jour, elle avait disparu ; Mado l’avait jetée.
Après quelques râles indécis, la voiture démarra, brave vieille va ! La 4L s’engagea le long du quai vers la sortie du port puis fila vers la haute ville endormie. Les mouettes avaient beau la survoler en criant, le sel en ronger chaque rue, chaque immeuble, cette partie de la ville ignorait le port et ses quartiers populaires. Sa maison, située sur les remparts, tournait le dos à la mer dont la présence était à peine esquissée par une humidité salée dans l’air et le bruit lointain des vagues dans le silence de la nuit. C’est elle qui avait voulu vivre là, le plus loin possible de la mer, son ennemie. Mado n’avait jamais aimé que la terre et c’était quand même un sacré problème pour une femme qui épouse un marin. Cinq ans de long cours dans la marine marchande et il était revenu s’installer ici avec elle. Gabriel était né et s’il n’avait rien regretté, il ne pouvait s’empêcher de fulminer intérieurement en constatant à quel point elle n’avait aucune idée de ce qu’il avait laissé derrière lui en devenant simple pilote, pour lui quasiment vissé à terre.
Il gara la voiture. Luisante en contre bas, la mer à perte de vue veillait à ses pieds, calme ou en colère. Chaque jour elle avait rempli sa vie. Les élégantes malles blanches et bleues avaient disparu, remplacées par d’hideux porte-conteneurs qui lui griffaient la surface tout le jour. Elle était sale et polluée, déposant sur la plage des boulettes de pétrole et des algues vertes, recueillant les eaux d’égouts, produits chimiques et détritus. Des migrants miséreux et téméraires y étaient engloutis corps et âmes maudites. Pourtant, Pierre ne pouvait s’empêcher de l’admirer encore. Sa femme était morte, son fils parti ; les amis pour la plupart enfuis vers des cieux plus cléments ou reposant six pieds sous terre. La mer était là toujours, compagne des bons et des mauvais jours.
Le chien l’accueillit dans l’entrée et le suivit jusque dans la cuisine espérant un petit quelque chose à se mettre sous la dent. Pierre s’était laissé tomber sur une chaise « Jean a raison, je suis fatigué. » Fixant un point dans le vide, il ne voyait plus rien, ni le chien qui attendait ni le café qui bouillonnait dans la casserole. Il se sentait vieux ; où était passé ce temps où il retrouvait Mado sur la plage, Gabriel se jetait dans ses bras et ils allaient se baigner ? C’était hier et hier n’existait plus.
Pierre caressa le chien ; il lui jeta un gâteau sec, en trempa un autre dans son café. « Pouah, c’est infect ! » Il jeta le liquide brun dans l’évier rempli de la vaisselle du jour et monta se coucher. La maison était vide, silencieuse, le lit froid. Il se retourna contre le mur et s’endormit.
* * *
L’opposition municipale avait fait valoir que c’était peine et argent perdus puisque la crise, on était en plein dedans, pas là de s’arrêter ; personne ne pourrait empêcher les gens désespérés de se foutre en l’air. Jacquot avait ajouté que, personnellement, il préférait s’envoyer en l’air, ce qui avait entraîné des réactions partagées, horrifiées d’un côté, hilares de l’autre. Le projet était passé sur le fil du rasoir et Gabriel allait faire partie de l’équipe de gars
recrutés pour sillonner chaque nuit les falaises. Inutile de dire que cela ne lui plaisait pas du tout à Pierre, cette histoire. Il était contre ce projet depuis le début, faut laisser les gens tranquilles et s’ils choisissent d’en finir, ne pas s’en mêler. « C’est pas nos oignons », voilà en résumé ce qu’il pensait et il l’avait dit haut et fort au maire. Dans ce putain de pays où on voulait tout régenter de la vie des gens, les empêcher de fumer, de boire, de bouffer du gras ou même d’aller voir des putes, vous allez même maintenant les empêcher de mourir ! S’ils en ont ras le bol de tout ce bordel, c’est leur droit de quitter la scène. Et puis c’est une belle et courageuse façon de mourir, de se jeter dans la mer du haut des falaises, du moins c’est celle qu’il aurait choisie s’il avait été concerné. En tout cas, c’était mieux que de se pendre… « Tu t’égares, Pierre » avait coupé le maire avant de leur expliquer que ça entachait l’image de la commune, tous ces suicides ; d’un point de vue produit d’appel, c’était pas bon de voir s’envoler du haut des falaises des hommes sans parachute qu’un pauv’gamin retrouve le lendemain tout écrasé dans les rochers où il pêche gentiment des crevettes… « Des hommes et des femmes aussi » l’avait coupé du bout de la table Irène Sauvigné, la seule femme élue au Conseil municipal et unique représentante des écologistes locaux. Le maire avait soupiré « oui, des femmes aussi, Madame Sauvigné, même si elles n’étaient que deux ces trois dernières années si ma mémoire ne me fait pas défaut… Alors vous reconnaîtrez que malheureusement pour eux, les hommes sont plus désespérés – ou plus courageux. – Oui, bon, ne nous menez pas en bateau. On sait tous ici que ce que vous avez derrière la tête, c’est pas de sauver des malheureux de la mort, qu’ils soient homme ou femme, mais plutôt de couper l’herbe sous le pied des bénévoles de La Vigie pour récupérer les lauriers de ce qu’ils ont lancé sans votre soutien – c’est le moins qu’on puisse dire – et qui a trouvé un certain écho auprès des médias. »
Deux retraités avaient créé quelques mois plus tôt l’association « La Vigie » : des bénévoles faisaient des rondes sur les quelques kilomètres de falaises environnantes et avaient réussi à empêcher deux ou trois suicides. En période de crise économique aigüe, l’initiative avait rencontré un succès immédiat, en partie grâce à la charismatique personnalité du président de l’association, ennemi juré du maire. Le maire, qui n’appréciait ni qu’on lui fasse de l’ombre, ni l’altruisme dont ces gens-là faisaient étalage, avait refusé de les aider financièrement et leur avait mis dans les roues tous les bâtons qu’il pouvait. Depuis, les télés et la presse étaient passées par là, encensant l’initiative ; pas une semaine sans qu’un journaliste ne vienne interviewer le président de La Vigie qui avait même eu droit à un portrait dans les journaux. Le maire en avait piqué une telle crise qu’il avait frisé l’apoplexie et décidé de créer un service municipal gérant cette activité, tuant ainsi dans l’œuf l’association qui n’avait plus lieu d’être, son président renvoyé planter ailleurs ses salades.
Bref, après ce débat houleux en conseil municipal, le maire invoquant le bien public et sa bonne foi à reprendre l’affaire à son compte – ou plutôt à celui de la mairie mais cela n’était pas très différent dans son esprit –, Irène Sauvigné remettant ouvertement en cause la sincérité de son engagement politique, on avait enfin pu voter la proposition. Adoptée à la majorité des voix. Pierre, du même avis qu’Irène, avait voté contre et il se demandait aujourd’hui si le maire n’avait pas pris sa revanche en embauchant son fils sur ce projet à la con.
* * *
Dans le bureau des pilotes, en attendant Jean, Pierre se servit un café qu’il but d’un trait, puis un deuxième avalé de la même manière. Mado aurait râlé « Tu bois trop vite ! Cette habitude que tu as de tout avaler brûlant ; tu vas te faire un ulcère à l’estomac. » Elle
appréciait les présages funestes et en débitait à chaque occasion. Combien de temps encore entendrait-il sa voix un peu cassée égrainant les réflexions qui avaient salé son quotidien pendant tant d’années ? Un jour, elle se tairait sans qu’il s’en aperçoive. Alors vraiment, il serait seul ; tranquille enfin, mais seul.
Jean était arrivé, essoufflé s’excusant pour le retard « ma femme est malade. J’ai dû attendre le médecin ; elle ne voulait pas que je parte avant qu’il n’arrive. – Tu veux un café ? – Pas de refus. » Pierre lui tendit une tasse fumante. « Gabriel est passé à la maison. – Ton fils ? Ça fait un bail que tu l’avais pas vu… – Ouais, comme tu dis. J’ai failli pas le reconnaître. » Pierre avait en effet trouvé Gabriel changé ; il avait maigri, il paraissait plus grand. Ses cheveux blonds étaient devenus châtains et sous une mèche en bataille, ses yeux bleus brillaient d’un éclat différent. « Il a trouvé du boulot ici. – Ah c’est bien. – Si on veut. Il va faire partie de l’équipe de bons samaritains des falaises. – Ton fils ?!… » Jean finit son café. « C’est pas si bien que ça alors… – Ouais, comme tu dis. T’es prêt ? On y va. »
Ils étaient à peine sortis du port que l’orage leur était tombé dessus. La houle était forte et malmenait le bateau ; ses essuie-glaces ralentissaient leur mouvement luttant, chaque pièce, rivet, joint, ensemble contre les paquets d’eau qui tentaient d’en démantibuler la carcasse, la désagréger, la dissoudre. Derrière la vitre, Pierre essayait d’anticiper la prochaine vague pour la prendre du mieux possible. Il scrutait l’horizon brouillé à la recherche du navire. Celui-ci apparut soudain tout près, trop près. Il entendit Jean crier « Attention ! », décéléra et changea de cap l’évitant de justesse mais une déferlante le propulsa avec force dans l’autre sens, contre la coque du navire. Après le fracas du choc fut suivi un lourd silence s’abattit sur les deux hommes qui tendirent l’oreille pour mieux entendre le bruit de l’eau qui monterait dans la cale et peu à peu les engloutirait, pieds, genoux, taille, comme quand il s’était retrouvé prisonnier d’un trou dans le marécage chez ses grands-parents en Bretagne. Il n’avait pas le droit d’y aller seul mais il passait son temps là-bas, à farfouiller dans la vase. Pourtant son grand-père avait raison : les trous existaient bel et bien, il y était tombé et il s’enfonçait, l’eau montait autour de lui en bouillonnant. Elle n’était pas froide comme on aurait pu l’imaginer et la sensation du sable tiède qui coulait autour de ses jambes lui avait procuré un bien-être étrange. Paralysé, la pensée qu’il allait peut-être mourir englouti affleurait à la surface de sa conscience mais ne déclenchait étrangement aucune panique, bien au contraire. Il se laissait aller, happé par les profondeurs vaseuses. Brutalement arraché à sa quiétude mortuaire par la main ferme de son grand-père, il avait été hissé hors du trou, remis debout sur un sol ferme, claqué fortement sur une joue et puis sur l’autre « ça t’apprendra à désobéir, espèce de nigaud. » Il se souvenait plus vivement de la paire de claque que d’avoir frôlé la mort.
* * *
Autour d’eux, le vacarme du vent et des vagues. Pierre regarda Jean qui lui sourit soulagé « c’est pas encore pour cette fois ! » L’eau n’était pas montée, le bateau n’avait pas chaviré ; il s’était collé au flanc du cargo, ballotté mais protégé. À la barre, Pierre respirait à nouveau normalement, Jean remerciait ses constructeurs et tous ceux qui y avaient travaillé d’avoir donné le meilleur d’eux-mêmes. S’il s’était retrouvé à bord d’un des bateaux sur lesquels il avait commencé, ils seraient en train de couler à l’heure qu’il est.
Du navire, aucun signe ne leur était parvenu. Personne n’avait pensé à leur jeter l’échelle de corde ; s’étaient-ils seulement aperçus de leur présence ? « Je vais les appeler mais ça va être difficile de monter à bord par ce temps. » Dans l’écouteur une voix nasillarde lui répondit en anglais avec un fort accent espagnol qu’il fallait rentrer le navire dans le port coûte que coûte ; ils ne pouvaient pas rester là, trop de houle. Ils allaient lancer l’échelle. Ils avaient discuté encore un peu puis et Jean avait entendu Pierre dire « oui, bon d’accord. On va essayer. » « Tu es sûr ?… Je peux y aller si tu veux. – Non j’y vais. » Pierre avait moins à perdre que le jeune homme si ça tournait mal et il aimait bien Jean, se comportant avec lui comme il l’aurait fait avec Gabriel. Une demi-heure plus tard, il était suspendu dans le vide au-dessus des flots déchaînés. Il pensa à Mado et se dit qu’elle serait heureuse que son fils soit en sécurité à terre. Il tourna un instant la tête vers les falaises.
2
On nous avait dit « ne tendez pas la main ; ne bougez pas. Attendez et parlez. C’est votre flot de paroles, régulier et apaisant, qui doit être le fil auquel ils pourront peut-être se raccrocher. Peut-être… » Sous-entendu : « si vous êtes assez bons. » On nous avait dit « ne vous mettez pas en danger. Risque zéro », et comme nous étions avertis, nous n’avions pas droit à une prime de risque ou à un suivi psychologique.
Le danger ne me faisait pas peur et même me plaisait ; j’avais toujours trouvé ça stimulant. Enfant, mon père m’emmenait sur son bateau ; les vagues s’écrasaient sur la vitre comme dans un gigantesqueRiver Splash, de l’écume blanche volait autour de nous et j’étais le plus heureux des gamins. C’était avant la mort de ma mère mais elle n’en a jamais rien su : jamais elle n’aurait accepté qu’il m’emmène. Quand mon père était appelé en pleine nuit, la première marche de l’escalier craquait sous ses pas et me réveillait. D’un bond j’étais debout ; d’un autre je sautais dans mon pantalon, enfilais un pull et descendais quatre à quatre le rejoindre dans la cuisine où il buvait son café debout, pressé de partir. Il baissait les yeux vers moi et disait « encore toi, le mioche ! Va te recoucher. Cette manie qu’il a ! » Au début mon père refusait catégoriquement de m’emmener. Au fil du temps, il avait fini par céder « rien à faire avec çui-là, c’est une tête de bois » et on partait tous les deux dans la nuit rejoindre le port, le bateau, la mer. Parfois je me rendormais dans la cabine, sur la banquette du fond mais pas avant d’avoir vu mon père gravir l’échelle de corde se balançant le long de la coque du navire et passer à bord d’un saut allègre. Bien sûr je l’admirais et plus tard je deviendrais comme lui, un marin. Dans mes veines montaient déjà la force et l’énergie qui se dégageaient de tout ça : mon père suspendu au-dessus du vide, la puissance de la mer qui tentait de l’aspirer, la masse monstrueuse des bateaux où il devait accoster puis prendre les commandes et c’était comme un abordage à chaque fois réussi. Cela me remplissait d’une joie primitive, barbare, celle des conquêtes, de la victoire.
Seulement ma mère n’avait pas dit son dernier mot. Post mortem, elle s’était opposée à ce que je choisisse ce métier et avait laissé une longue lettre intitulée « mes dernières volontés » dans laquelle elle demandait à mon père de tout faire pour m’empêcher de devenir marin. « Moi vivante, je ne l’aurais pas permis. Je ne veux pas que ma mort puisse ouvrir une brèche. J’espère que tu n’auras pas profité de mon absence pour le laisser naviguer. Gabriel est bon élève ; il fera des études et travaillera dans un bureau au sec, avec des gens normaux autour de lui. Pourquoi pas VRP ? Cela satisfera sa soif de voyages. Enfin, qu’il choisisse n’importe quoi mais pas ça. Je compte sur toi. » Elle avait signé et fait signer la voisine comme témoin. C’était bien d’elle ça, continuer à donner des ordres de là-haut, régenter nos vies et parlementer sur tout et rien d’outre-tombe, comme si elle avait été encore là dans sa robe de chambre rose au milieu de la cuisine. Une sacrée emmerdeuse. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi j’avais besoin de son assentiment…
Au moment où mon père m’a lu cette lettre, j’ai su qu’on allait dans le mur, que c’en était fini de notre entente puisqu’il avait choisi de ne pas jeter au feu cette bafouille d’illuminée. « Elle en était malade que toi aussi tu veuilles faire ça. Tu pourras toujours t’acheter un bateau pour tes loisirs… »
Mais je ne voulais pas lâcher le morceau ; ma mère était morte et enterrée. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre que je sois marin ou astronaute ? Elle n’en saurait jamais rien ! Mon père m’avait répondu qu’elle croyait en Dieu et que selon elle, là où elle était, elle pouvait me voir et surtout elle pouvait en souffrir. Pourtant, lui, le paradis et toutes ces conneries, il n’y croyait pas plus que moi. « J’étais déjà marin avant de la connaître, je ne
savais rien faire d’autre. Toi, tu peux apprendre à faire autre chose. Ce sera mieux pour toi ; marin, c’est plus un métier, c’est de l’esclavage. J’avais hurlé qu’il ne s’agissait pas de loisir mais de ma vie. Que je ne lui pardonnerai jamais de ne pas avoir été de mon côté. Que je ne voulais rien faire d’autre et que c’était pas une morte qui allait décider de ma vie, quand bien même elle avait été ma mère. Que je ne l’avais pas tuée. Qu’elle s’était tué toute seule, en buvant comme un trou.
C’est vers dix ans que je découvris que ma mère buvait. Je l’avais trouvée dans le jardin, affalée face contre terre. J’avais d’abord cru qu’elle était morte. À genoux à côté d’elle, j’avais senti à la fois l’odeur d’alcool et le souffle de sa respiration. Je me souviens avoir pleuré de rage car je n’arrivais pas à la relever, son poids mort trop lourd pour moi. J’avais crié comme si elle ne faisait aucun effort « aide-moi, relève-toi ! » et dans un sursaut elle s’était assise ; j’avais pu alors l’aider à se mettre debout puis à la guider vers l’intérieur « accroche-toi m’man, on va y arriver. » Ensuite, je ne savais plus quoi faire ; je lui avais fait boire de l’eau, puis manger un gâteau qu’elle avait vomi. Je lui avais aspergé le visage d’eau, lui disant bêtement « c’est moi, Gabriel ! » Au bout d’un temps infini, elle avait repris ses esprits, s’était changée, rincé la bouche et brossé les dents puis s’était allongée dans son lit me disant « ne t’inquiète pas, ton père ne va pas rentrer avant un moment. Je vais dormir, ça va aller mieux après. » Elle avait souri et fermé les yeux. Nous n’en avions jamais reparlé ; je n’avais rien dit à mon père et ne l’avait plus jamais vue saoule même si je savais qu’elle avait continué à boire.
* * *
Avec mon père, les choses étaient bloquées ; il campait sur ses positions et moi sur les miennes. L’ambiance à la maison était lourde, silencieuse la plupart du temps avec parfois un orage de cris qui passait ou pas.
En septembre, le bac obtenu, j’avais claqué la porte. L’espoir que la situation s’améliorerait quand elle ne serait plus là avait disparu. Elle n’était plus là et cela ne changeait rien.
Je m’étais inscrit en psycho en même temps que la fille que j’avais rencontrée durant l’été ; cette motivation en valait bien une autre. Je travaillais comme serveur cet été-là ; Mélanie était en vacances. Elle m’avait abordé la première, je n’aurais pas eu le courage de le faire. Tous les jours, elle venait s’attabler en terrasse avec une amie, me demandait du feu pour sa cigarette, me souriait, m’intégrait dans leurs conversations lorsque je passais près de leur table avec mon plateau. Le soir où je couchais avec elle sur la plage, il faisait plus froid que prévu et les choses se passèrent plutôt moins bien que dans mes fantasmes. Je n’imaginais pas alors que je passerais cinq ans accroché à elle, validant dans son sillage mes années de fac malgré le peu d’entrain que j’avais à percer à jour les mystères de l’âme humaine.
Faute de moyens, je logeais chez elle, dans le studio que son père lui avait acheté, meublé entièrement en récup dans le genre afro-indien-baba qu’elle affectionnait. La ville était plate, sans relief, cernée par des industries au Nord et des exploitations agricoles au Sud. Une ville minérale et sèche, loin de tout élément liquide, où il n’y avait ni mouette ni odeur de sel ni sable dans les rues, une ville où le temps ne changeait pas en fonction des marées. Mélanie s’y plaisait ; cette ville représentait à ses yeux la liberté, le bonheur d’avoir quitté les parents, de vivre avec moi. Je m’y sentais souvent déprimé.