Le Chasseur conteur ou les Chroniques de la chasse

Le Chasseur conteur ou les Chroniques de la chasse

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Livres
345 pages

Description

Vous connaissez probablement le Vœu du héroncependant je vais en donner une courte analyse pour ceux qui ne l’ont jamais lu.

Au mois de septembre 1338, Robert d’Artois, banni de France et réfugié à la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, chassait dans les environs de Londres.

Che jour, ala voler par camps et par larris
Un petit faucon porte, qui de lui fu nourris :
Un faucon muskadin, l’appellent ou païs,
Tant vola par riviere qu’il a un heron prins.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 19 juillet 2016
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EAN13 9782346086719
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Langue Français

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Elzéar Blaze

Le Chasseur conteur ou les Chroniques de la chasse

Contenant des histoires, des contes, des anecdotes depuis Charlemagne jusqu'à nos jours

LE VŒU DU FAISAN

Vous connaissez probablement le Vœu du héron1cependant je vais en donner une courte analyse pour ceux qui ne l’ont jamais lu.

Au mois de septembre 1338, Robert d’Artois, banni de France et réfugié à la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, chassait dans les environs de Londres.

Che jour, ala voler par camps et par larris
Un petit faucon porte, qui de lui fu nourris :
Un faucon muskadin, l’appellent ou païs,
Tant vola par riviere qu’il a un heron prins.

Robert fit cuire son héron. Il le mit entre deux plats d’argent, et suivi de deux joueurs de vielle, d’un joueur de guitare et de deux pucelles, filles de deux marquis, il se rendit chez le roi, qu’il trouva entouré de ses courtisans. « Le héron, leur dit-il, est le plus lâche des animaux ;

Car li hairons est tels, de nature, toudis
Si tost qu’il voit son umbre, il est tous estordis
Tant fort s’escrie, et brait, com s’il fut à mort mis.

Je l’offre donc au plus lâche des hommes, à Édouard, qui se laisse enlever sa couronne par Philippe de Valois. » Édouard se mit fort en colère, et certes ce n’était pas sans raison suffisante. Au lieu de faire jeter parla fenêtre Robert et son héron, il jura de passer la mer pour faire valoir ses droits, quand même les Français lui opposeraient une armée dix fois plus forte que la sienne.

Robert, content de ce premier succès, alla dans la salle voisine, toujours suivi des deux pucelles, qui chantaient :

Je vois à la vredure, car amours le m’aprent.

Là, il trouve le comte de Salisbury assis auprès de la fille du comte d’Erby, dont il était éperdument amoureux. Il l’invite à faire son vœu. « Je prie cette demoiselle, dit le comte, de me fermer l’œil droit avec sa jolie main. » Quand cela fut fait, il jura de ne plus ouvrir cet œil que sur les terres de France. La fille du comte d’Erby promit alors de se donner à lui.

Et quant il revenra, s’il en escape vis,
Le mein cors li otroie de bon cuers à toudis.

Tous les autres chevaliers prononcèrent leur vœu sur le héron ; tous promirent de mourir ou de vaincre. Après chaque serment les ménestrels jouaient un petit air, les pucelles chantaient :

Loyaux amours nous mainent qui nous vont encanter, etc.

Enfin Robert s’approche de la reine, et la prie de faire aussi son vœu. « Le voici, dit-elle : je suis enceinte, et je jure que mon enfant ne sortira point de mon corps tant que je ne serai pas au delà des mers ; s’il voulait naître avant ce temps, je me plongerais ce couteau dans le flanc.

Et s’il en voelh isir, quant besoin n’en sera,
D’un grand coutel d’achier li miens cors s’ochira ;
Serai m’asme2 perdue et li fruis périra.

A ces paroles, Édouard défendit de continuer les vœux. Le héron fut découpé, et la reine en mangea. Bientôt après le roi partit avec son armée. La reine vint à An-vers ; elle accoucha d’un enfant mâle, qu’on nomma le Lion d’Anvers.

Tout cela était conforme aux mœurs de cette époque. Le Vœu du héron, qui d’abord ne paraît être qu’une fiction poétique, est confirmé par le témoignage de Froissart, auteur contemporain (chapitres XXIX et XXXVII). « Et si avoit entre eux plusieurs jeunes bacheliers, qui avoient chacun un œil couvert de drap, afin qu’ils n’en pussent voir ; et disoit-on que ceux-là avoient voué entre dames de leur pays, que jamais ne verraient que d’un œil jusqu’à ce qu’ils auroient fait aucunes prouesses de leur corps au royaume de France. » Quant au vœu de la reine, il est vraisemblable, puisque la mère de Charles V, s’opposant au mariage de Marguerite de Flandre avec le fils du roi d’Angleterre, déclara au roi « qu’elle s’arracherait les mamelles, dont elle l’avait allaité, plutôt que de souffrir que sa petite-fille épousât un roi anglais. »

L’usage de faire des vœux sur un oiseau se perd dans la nuit du moyen âge. On choisissait ordinairement un paon à cause de sa beauté. Le paon était alors appelé le noble oiseau, la viande des preux, la nourriture des amants. Probablement pour faire allusion à cet usage, Robert donne à son héron le titre de viande des preux.

Laissiés passer les preux cui amours ont sousprins ;
Vecchi viande des preux.

Quand les faisans furent acclimatés en Europe, on les préféra aux paons. Si Robert d’Artois prit un héron pour faire sortir Édouard de sa léthargie, peut-être ne trouva-t-il point de faisan ce jour-là, ou peut-être encore choisit-il le héron, parce que cet oiseau était alors appelé le plus lâche des animaux. Cependant on servait le héron sur la table des grands seigneurs. Platine, écrivain du quinzième siècle, nous apprend qu’on mangeait aussi des grues, des cigognes et des émerillons. Taillevant, cuisinier de Charles V, nous a laissé les méthodes qu’on employait alors pour apprêter ces oiseaux. Nous sommes un peu plus difficiles aujourd’hui : nos gastronomes ne s’accommoderaient pas d’un salmis d’émerillons et de grues, quand même nos plus habiles artistes y auraient mis la main.

Au reste, nos banquets les plus splendides ne peuvent pas nous donner une idée des magnificences que l’on déployait alors dans un grand festin. Voici ce que dit Olivier de La Marche, en parlant du repas donné par Philippe de Bourgogne, le 17 février 1453, à Lille. « Or, pour deviser la manière du service et des viandes, ce seroit merveilleuse chose à raconter : et aussi j’avoye tant autre, part à regarder, que deviser au vray n’en sçauroye ; mais de tant me souvient que chacun plat fut fourni de quarante-huit manières de mets, et estoient les plats de rost chariots estofés d’or et d’azur

La seconde table (qui estoit la plus longue) avoit premièrement un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages vifs, jouans de divers instrumens, chacun quand leur tour venoit. Le second entremets de cette table estoit un chasteau à la façon de Lusignan ; et sur ce chasteau, au plus haut de la maistresse tour, estoit Melusin, en forme de serpente et par deux des moindres tours de ce chasteau sailloit, quand on vouloit, eaue d’orange, qui tomboit ès fossés. Le tiers estoit un moulin à vent, haut sur une mote, et sur le plus haut volant avoit une perche, au bout de laquelle estoit une pie, et gens à l’entour de tous estats, ayant arcs et arbalestes, et tiroyent à la pie, à demonstrer que toutes gens tirer à la pie est mestier commun

Et au pasté fut faicte une chace telle, qu’il sembloit qu’il y eust petits chiens glatissans, et braconniers huans, et sons de trompettes, comme s’ils fussent en une forest ; et par celle chace finit l’entremets dudict pasté3. »

Si je voulais raconter toute la féerie de ce banquet, il faudrait copier le chapitre entier.

A cette époque, on ne servait un faisan sur la table qu’avec une grande solennité. Ces oiseaux ne furent connus en Europe que vers le commencement du quatorzième siècle. Pétrarque en blâme l’usage comme un excès de gourmandise. Quanto melius erat nostri isti phasiani et mensarum decus eximium, et gutœ summa felicitas, apud Colchum semper et Phasidem latuissent, quam hùc ad corrumpendum nostrum orbem, et irritandas illecebras advolassent. Il est certain qu’en France on trouvait des faisans vers l’an 1330 ; car le Livre du Roy Modus, écrit au commencement du quatorzième siècle, donne la manière de les chasser4. Ils n’étaient cependant pas très-communs dans un temps beaucoup plus rapproché de nous, puisque dans un compte ordonnancé par Philippe de la Mazière, maire de Tours, le 1er février 1480, on trouve les dépenses suivantes, faites pour je ne sais quel grand personnage. « Feut donné à monseigneur le légat XXIV biches, IV faisans, IV hérons, IV butours, III douzaines perdriz, III douzaines bécasses, III douzaines cognins, III douzaines chapons gras, IV quartes hipocras, V quartes vin vermeil, V quartes vin blanc, en grants potz ; le tout cousta XXXV livres XIII sols IV deniers. » Puisque les faisans se trouvaient en minorité sur la table de monseigneur, on peut en conclure qu’ils étaient encore rares.

Au quinzième siècle le faisan ne pouvait être mangé que par des bouches aristocratiques ; un roturier, atteint et convaincu d’avoir mangé un de ces nobles oiseaux, aurait presque été puni comme coupable de lèse-majesté. Dans les châteaux à tourelles, avant d’apporter le faisan rôti, les valets étendaient sur la table un drap d’argent, sur lequel ils pesaient des plats de vermeil ou d’or ; au milieu figurait, dans une jatte de cristal, un beau faisan orné de franges et de rubans, avec sa queue, sa tête rouge, son bec et ses pattes dorés. On dorait aussi les mêmes parties aux perdrix rouges ; quand il s’agissait de perdrix grises, on se contentait de les argenter5. Les petits oiseaux paraissaient sur la table farcis d’ambre, de musc et d’autres parfums6 ; on poussait le luxe jusqu’à sucrer les omelettes avec des perles fines7. Quelquefois les dames servaient les chevaliers à table, et souvent elles quittaient une partie de leurs vêtements pour avoir les allures plus lestes8. Tous ces plats étaient apportés dans un chariot couvert de brocart et escorté de musiciens jouant de leurs instruments. Une fois le faisan arrivé, on faisait des vœux en étendant la main droite sur la croupe dorée de l’oiseau. Les uns juraient d’être toujours fidèles à leurs dames, d’autres promettaient de rompre un certain nombre de lances en l’honneur de leurs maîtresses ; ceux-ci de passer en Afrique pour combattre les Sarrasins, ceux-là d’aller en Palestine pour renverser l’empire du Croissant et relever les murs de Jérusalem.

Olivier de La Marche nous a conservé le texte des voeux prononcés au banquet de Lille, en 1453. On trouve dans ses Mémoires le vœu du duc de Bourgogne, de monsieur de Charolais, de monsieur de Clèves et de dix-huit autres grands personnages9.

Il était fête au château de Ribeaumont ; les seigneurs des contrées voisines s’y trouvaient réunis pour célébrer la naissance d’un fils, héritier de ce nom illustre. La salle du festin était magnifiquement ornée d’armures et de bois de cerfs, de bannières et de têtes de loups. Après que les fanfares des veneurs eurent annoncé que la noble compagnie se lavait les mains10, les cris : « A table ! à table ! » furent prononcés trois fois par les pages, et chacun s’empressa de se rendre à cette agréable invitation. Les convives furent tous placés de manière qu’une dame mangeait avec un chevalier dans la même assiette. La galanterie du maître de la maison consistait à savoir bien disposer son monde, pour que les personnes qui se convenaient davantage fussent le plus rapprochées. De là vient sans doute le proverbe : Manger dans la même écuelle11.

Le faisan fut servi suivant le cérémonial consacré par l’usage ; suivant, l’usage encore chacun raconta son histoire. Il fallait que tous les convives contribuassent pour leur part à égayer le festin. Les anciens fabliaux disent que ceux qui voulaient s’en dispenser étaient forcés de commencer les premiers. Au dessert on donna la volée à plusieurs centaines d’alouettes, de grives, de merles, dont les pattes étaient garnies de légères pâtisseries ; des faucons et des tiercelets, lâchés dans la salle, les poursuivaient aux grands éclats de rire des dames et des damoiseaux qui se pressaient pour en avoir leur part12. Cette chasse aux petits oiseaux et aux tartelettes était fort agréable aux jeunes gens des deux sexes, car elle amenait une certaine confusion parmi les convives, elle permettait de négliger l’étiquette, et les amoureux y gagnaient toujours quelque chose.

Les chevaliers avaient fait leurs vœux sur la croupe du faisan rôti ; si tous ces serments à perte de vue s’étaient accomplis, l’Afrique et l’Asie seraient devenues en quelques jours les humbles vassales d’un château crénelé.

Hubert de Ribeaumont était fils de ce fameux Eustache de Ribeaumont qui, sous les murs de Calais, eut l’honneur d’abattre deux fois le roi d’Angleterre Édouard III, combattant incognito sous la bannière de Gautier de Mauny. Philippe de Valois, pour récompenser sa vaillance, Pavait comblé de largesses. Édouard III lui-même lui fit présent d’un chapelet de perles. « Messire Eustache, lui dit-il, vous êtes le chevalier du monde que je visse oncques mieux ni plus vaillamment assaillir ses ennemis, ni son corps défendre ; ni ne trouvai oncques, en la bataille là où je fusse, qui tant me donnât à faire corps à corps que vous avez huy fait. Si vous en donne le prix et aussi font tous les chevaliers de ma cour par droite siente, messire Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux combattant de toute la journée de ceux de dedans et de dehors, et vous prie que vous le portez cette année pour l’amour de moi, etc.13. »

Hubert de Ribeaumont avait alors soixante-quatre ans ; il avait épousé peu de temps avant cette époque Marguerite d’Aiguillon. Ses biens devaient être l’héritage de son beau-frère dans le cas où il mourrait sans enfants ; aussi, dès que la comtesse de Ribeaumont éprouva les premiers symptômes de grossesse, la joie d’Hubert fut si grande qu’on pouvait la confondre avec le délire.

Le comte fut souvent soupçonné de folie, et bientôt ces soupçons devinrent des certitudes : le jour où sa femme accoucha, pendant que tous les serviteurs attendaient avec impatience qu’elle fût délivrée, Hubert quitta la comtesse, renfermée dans sa chambre avec son médecin, et demanda ses chevaux pour aller chasser ; on partit, le cerf fut lancé ; quand la bête fut prise, les veneurs cherchèrent le comte, il avait disparu. A leur retour, ils apprirent que la comtesse était accouchée ; Hubert de Ribeaumont, à peine entré dans la forêt, avait quitté la chasse pour revenir au château. Il était difficile de comprendre qu’un homme, adorant sa femme et désirant un héritier avec ardeur, pût s’éloigner d’elle dans un moment aussi solennel, sans avoir le cerveau dérangé. On le plaignait, car il était aimé de tous ses vassaux, et chacun faisait des vœux pour qu’il pût à l’avenir supporter son bonheur.

Après le dîner, pendant que la noble compagnie se promenait dans les bosquets du château, les uns causant amour avec leurs dames, les autres parlant de leurs prouesses guerrières, les valets se trouvaient réunis dans une salle basse pour manger les restes du festin. Cette armée de valets et de valetons, de veneurs et de fauconniers, était présidée par le majordome Aubry, vieux serviteur de la famille de Ribeaumont. Déjà les pièces énormes de bœuf et de mouton, les épaules de cerf, les jambons de sanglier avaient disparu sous tant d’appétits robustes, lorsque Marcel, fils de Bréman, le premier veneur du comte, étant sorti de la salle, rentra bientôt portant un plat de cristal recouvert d’un plat d’or. Quatre valets l’accompagnaient en jouant des fanfares avec leurs cors de chasse. Après qu’il eut posé son plat vis-à-vis de Marie, fille du majordome, les convives émerveillés purent admirer un superbe faisan. Tout le monde applaudit Marcel, mais bientôt les plus sages parmi les vieux domestiques le blâmèrent en murmurant. L’oiseau rôti faisait sans doute grand plaisir à voir, l’odeur qui s’échappait de ses cavités abdominales, s’emparant des nerfs olfactifs de ces messieurs, promettait à leurs gosiers des jouissances jusqu’alors inconnues ; mais il semblait porter sur sa poitrine dorée ces mots écrits en lettres de feu : Disgrâce, prison, exil, et la joie bruyante fit place à la tristesse. Chacun se trouva mal à son aise, tous se crurent compromis par l’audace de Marcel ; ils l’aimaient, car Marcel était un garçon fort jovial, mais ils tremblaient de se voir enveloppés dans la punition qu’il avait méritée. Le vieux majordome surtout était rouge de colère.

  •  — Et qui t’a donné tant de hardiesse pour apporter un faisan rôti devant des valets ? Ignores-tu donc que jamais un tel oiseau ne fut mangé par des bouches roturières ?
  •  — Aujourd’hui on dit que cela ne s’est jamais fait, eh bien ! vous verrez que demain on dira le contraire.
  •  — Ignores-tu donc que les non nobles, fussent-ils possesseurs d’un fief, n’ont pas le droit de manger un faisan ?
  •  — C’est possible, et je le crois... puisque vous le dites.
  •  — Nous avons vu des seigneurs vendre leurs terres à des bourgeois, à des procureurs, à des avocats, parce qu’ils avaient besoin d’argent pour s’en aller en Palestine ; eh bien ! on permet à ces nouveaux venus de tuer des cailles, des perdrix, des lapins et des lièvres, mais il leur est défendu de chasser le cerf et le faisan. Et encore n’est-ce pas une honte de voir des marchands enrichis s’établir dans un château, chasser à cor et à cri, chevaucher le faucon sur le poing, poursuivre la bête avec la gibecière sur une épaule, et le chaperon fourré sur l’autre, comme s’ils étaient de nobles hommes !
  •  — Bien plus, quand ils sont morts, ils veulent qu’on pose leur figure de pierre sur un tombeau avec un lévrier aux pieds, ou un faucon au poing, pour qu’on les prenne plus tard pour des chevaliers décédés en temps de paix.
  •  — Mais quelquefois on les attrape : dernièrement l’ouvrier chargé de faire la statue de messire de la Bourbière, que tout le monde appelait par dérision de la Braillardière, au lieu de lui mettre un faucon au poing, y plaça une chouette.
  •  — Il n’y a pas jusqu’à leurs femmes, qui, ne pouvant point porter un oiseau de vol en allant à la messe, depuis quelques années s’avisent d’y porter un perroquet14.
  •  — Elles pensent que de loin on les prendra pour quelque chose.
  •  — Oui, mais les dames châtelaines savent s’en venger ; du moment que ces femmes paraissent à la porte de l’église, les petits garçons leur crient : « C’est une vilaine, elle porte un perroquet. »
  •  — Et les curés, qui refusent de les encenser elles et leurs maris ! jusqu’à présent ils n’ont pu obtenir que de l’eau bénite. Le nôtre disait aux dernières fêtes de Pâques : « Si l’on me forçait à donner de l’encens à ces parvenus, je mettrais de la bouse de vache dans mon encensoir.
  •  — C’est une consolation pour les seigneurs de vieille date.
  •  — Il faut bien qu’il leur reste quelque chose, car si vous passez devant les châteaux de ces nouveaux nobles, vous verrez une tour remplie de faucons, une autre sera pleine de chiens ; leurs piqueurs, leurs gens postés sur le pont-levis de la grande porte vous riront au nez. Entrez pour faire souvenir le maître qu’il doit au seigneur suzerain l’hommage d’une patte de lièvre, il vous répondra par une douzaine de peaux de mouton couvertes de son griffonnage.15
  •  — S’ils refusent ce qu’ils doivent, il faut dire aussi qu’on ne leur donne pas ce qu’ils veulent. Les animaux eux-mêmes deviennent rétifs quand il s’agit de porter à ces vilains décrassés les redevances écrites sur le parchemin. Un d’eux a droit à un écureuil que de tout temps on a porté au château le jour de Noël, après la messe. L’écureuil doit être sur un mulet bâté16, eh bien ! depuis que le seigneur est un vilain, on ne trouve plus de mulets qui veuillent faire le voyage ; ils brisent tout, ils estropient tout le monde,, et l’écureuil, se sauve.
  •  — Autrefois, lorsqu’on tenait les États dans la Bresse, dans le Bugey, dans l’Armagnac, tous les nobles paraissaient aux séances avec le faucon sur le poing ; le beau coup d’œil que cela présentait ! quel tapage faisaient tous ces oiseaux en criant ! oh ! c’était vraiment superbe ; on ne pouvait rien entendre de tout ce qui s’y disait. Aujourd’hui les braillards d’avocats couvriraient la voix de mille faucons. Ces avocats ! ils vendent si cher leurs paroles, qu’ils finiront par acheter toute la France ; ils gagnent plus en bavardant une journée que nous en courant les bois pendant un an.
  •  — Et quelle différence entre un bon veneur et un excellent avocat ! on trouvera cent mille bavards avant de rencontrer l’homme qui sache parler aux chiens et les remettre sur la voie, juger la bête et démêler ses ruses !
  •  — Eh bien ! ces gens-là reçoivent trente livres pour un procès17.
  •  — Juste nos gages de deux ans.
  •  — Trente livres ! c’est vouloir tout de suite ruiner les uns pour enrichir les autres. Ah ! notre pays n’est plus habitable. Il appartenait autrefois à quarante mille seigneurs vivant noblement, chassant toujours, aimant leurs veneurs, leurs chiens et les valets de leurs chiens ; il va devenir la proie de quarante mille avocats. Aussi, dès que le vieux comte Eustache vit les forêts voisines envahies par ces barbouilleurs de parchemin, il ne voulut plus chasser. C’est alors qu’il m’envoya porter à Saint-Jacques de Compostelle les sonnettes d’or de son faucon favori.
  •  — Et pourquoi donc ?
  •  — Parce que, ne désirant plus s’en servir, il en fit présent à ce grand saint. On les attacha tout autour d’un superbe calice d’or, qu’il donna également à condition que chaque jour le prêtre, en disant la messe, réciterait une prière pour mon brave et digne maître. « Aubry, me dit-il en partant, tu feras sceller ces sonnettes sur le calice ; de cette manière, le bruit qu’elles feront obligera l’officiant à se souvenir de moi. »
  •  — L’idée est bonne, mais à sa place j’aurais toujours chassé, dit Marcel. Je ne pense pas qu’une chose soit mauvaise parce que d’autres peuvent s’en servir. Dès que j’aperçois quelqu’un faire ceci ou cela, j’ai tout de suite l’envie de l’imiter. J’ai vu monseigneur manger du faisan, et nous allons en manger.
  •  — Il a raison, dirent les convives.
  •  — Vous le mangerez, dit Aubry, mais prenez-y garde, il sera d’une digestion difficile.
  •  — Bast ! notre maître attendait depuis longtemps un héritier de son nom ; aujourd’hui il est trop heureux pour se fâcher.
  •  — C’est ce que tu sauras demain, dit Aubry.
  •  — A la santé de Marcel ! crièrent les veneurs.
  •  — A la santé de Marcel ! répétèrent les fauconniers.

Et le bruit sourd des gobelets d’étain, se choquant les uns contre les autres, couvrit la voix du père Aubry. Si la fauconnerie et la vénerie furent souvent rivales, elles étaient parfaitement d’accord ce jour-là.

  •  — Allons, dit Marcel, venez ici, maîtres jongleurs, habiles ménétriers ; le comte de Ribeaumont vous a donné des habits neufs en récompense de vos joyeusetés, il faut achever de les gagner. D’ailleurs, vous savez que pour être bien reçu du maître, il faut plaire aux valets ; ainsi faites aller vos instruments, chantez, racontez vos histoires, amusez-nous enfin ; amenez vos ours, vos singes et vos chiens ; songez que votre devoir est de nous faire rire18. Le faisan qu’on va manger ici sera tout aussi bon que l’autre. Avance près de moi, Augier Poupée, qui d’un coup d’épée as tranché l’oreille d’un chat ; Herbert Tue-bœuf, qui d’un coup de poing as assez de force pour briser un œuf, et toi, Fier-à-bras, Brise-verre, Tourne-en-fuite, Tranche-côte19, mon maître vous a couverts d’un garde-corps tout neuf20 ; moi, je vous donnerai mon chaperon de camelin, et le père Aubry, j’en suis sûr, vous gratifiera d’une paire de souliers.
  •  — Tu pourrais plutôt leur donner les tiens, car, ou je me trompe fort, ou tu ne les useras jamais.
  •  — . Et pourquoi donc, père Aubry ?
  •  — Parce que tu es le plus adroit de nos arbalétriers, tu te crois tout permis. Va, Marcel, ta cotte rouge, ton chaperon rouge ne te sauveront pas de la potence ; ils serviront aux corbeaux pour t’apercevoir de plus loin.
  •  — Heureusement que vous n’êtes pas sorcier, père Aubry !
  •  — Non, mais souviens-toi d’une chose, Marcel ; si justice était faite, tel parle aujourd’hui bien haut à qui les dents ne feraient plus mal depuis longtemps. Patience ! il faut laisser faire Dieu. Vois-tu, Marcel, le diable ne se montre pas toujours à nous sous la forme d’un bouc armé d’une grande fourche ; il prend quelquefois la figure d’une belle dame ou d’un chevreuil, d’un ménestrel...
  •  — Ou d’un faisan pour tenter les chasseurs, n’est-ce pas ?
  •  — Tu l’as dit.
  •  — Eh bien ! tout diable qu’il est, sa finesse n’est pas bien grande ; il aurait dû savoir que j’ai gagné le prix de l’arbalète, et gare que je le rencontre !
  •  — C’est vrai, dit Marie, Marcel a gagné le prix.
  •  — A quoi cela sert-il ? à perdre son temps, à devenir. ivrogne, à courir de fête en fête pour être nommé le roi du papegai.
  •  — Et comptez-vous cela pour rien ? Savez-vous, père Aubry, que, dans notre compagnie, nous avons des ecclésiastiques arbalétriers, qui ont le droit de dire la messe avec leur cotte rouge, sur laquelle ils mettent l’aube et la chasuble21 ?
  •  — Oui, je sais tout cela ; mais lorsque ces gens-là viennent dans une église, et que, l’ordonnance à la main, ils réclament du curé le droit de dire leur messe ainsi vêtus, celui-ci monte en chaire et dit : « Mes frères, il est vrai que le roi permet à messire l’arbalétrier de dire la messe avec son habit ; mais il ne nous ordonne point de l’entendre. » Et tout le monde sort, et ton confrère, avec ses chausses rcuges, son aube blanche, reste là tout seul, comme un vieux miré dans sa bauge.
  •  — Cela n’empêche pas que ce ne soit très-honorable d’être arbalétrier.
  •  — Oui, mais sans aucun profit.
  •  — Et le vase d’argent qu’il a gagné ?, dit Marie.
  •  — Je voudrais bien le voir, dit Aubry d’un air matin.
  •  — Vous savez bien, interrompit Marcel, qu’on ne le donne jamais au vainqueur : la confrérie garde la valeur du métal ; elle nous paye ce que la façon a coûté. Avec ce que j’ai reçu je puis vivre trois ans sans rien faire22.
  •  — De manière que toutes les années on gagne ce même vase sans jamais le toucher.
  •  — Oui, mais il porte le nom de tous ceux qui l’ont gagné.
  •  — Cela te fera du bien, quand tu seras mort.
  •  — En tous cas, cela ne me fera pas de mal. Quoi que vous en disiez, je n’ai point perdu mon temps, car pour gagner ce prix il a fallu s’exercer ; aujourd’hui, je suis sûr de mettre une flèche dans l’œil d’un homme à cent pas de distance. Tenez, père Aubry, regardez ce faisan ; je l’ai tué de si loin qu’il ne me paraissait pas plus gros qu’un moisson (moineau).
  •  — Que dis-tu, Marcel ? C’est toi qui as tué cet oiseau si noble ?
  •  — Oui, père Aubry.
  •  — Ah ! mon Dieu ! et tu oses le dire ?
  •  — Pourquoi pas ?
  •  — Et qui l’a fait rôtir ?
  •  — Moi, et j’en mangerai ma part.
  •  — Eh bien ! voilà trois choses dont une seule te vaudra au moins cent coups d’étrivières.
  •  — Vous en recevrez aussi, car il faudra bien que vous mangiez un morceau du faisan.
  •  — Moi ! dit le majordome avec horreur.
  •  — Oui, vous.
  •  — Il en mangera, dirent tous les convives ; nous en mangerons tous.
  •  — Et quand monseigneur le saura ?
  •  — Pourquoi le lui dire ?
  •  — Et d’ailleurs il ne naît pas tous les jours un comte de Ribeaumont. A la santé de monseigneur !
  •  — Et de son fils !
  •  — Avec cela, père Aubry, le comte et son poupon ne s’en trouveront pas plus mal.
  •  — Oui, mais toi ?
  •  — Eh bien ?
  •  — Je ne voudrais pas être dans ta peau, quand tu me donnerais le vase d’argent qu’on t’a fait voir.
  •  — Bah ! vous avez toujours peur. Les couards n’avancent à rien.
  •  — Prends garde à toi, Marcel ; tu pourrais bien aller trop vite.
  •  — Ce serait un vilain métier que le nôtre, si, courant toute l’année comme des chiens, travaillant comme des chevaux, il ne nous était pas permis de nous régaler au moins pendant un jour.
  •  — Il me semble que ce repas est assez bon ; toutes les bêtes s’y trouvent comme dans l’arche de Noé : cerf, sanglier, chevreuil, lièvre, bœuf, bélin ; s’il y avait aussi un isangrin23, tout ce qui porte quatre pattes dans nos bois figurerait sur notre table.
  •  — Oui ; mais j’aime les oiseaux, moi, et j’ai voulu y ajouter.un faisan.
  •  — C’était le fruit défendu, Marcel ; tu te repentiras d’y avoir touché.
  •  — Que voulez-vous ? je suis le fils de ma grand’mère Ève.
  •  — Écoute, Marcel ; si j’ai fait mon chemin, c’est parce que j’ai su me plier. Ah ! si quelqu’un, autrefois, m’avait proposé de commettre un tel crime, j’aurais commencé par lui arracher les yeux, pensant qu’il voulait me faire pendre. Les jeunes gens abusent aujourd’hui de la bonté des maîtres. Sais-tu, Marcel, comme on nous traitait jadis ?
  •  — Voyons ; contez-nous cela, père Aubry.
  •  — A quinze ans, j’avais de l’ambition comme toi, Marcel ; je gardais les moutons. Bientôt j’appris qu’en Provence les bergers portaient l’épée. Marie de Bretagne, qui était comtesse de ce pays, avait accordé ce privilége à la ville d’Aix. Moutons pour moutons, me dis-je, il vaut mieux les garder dans ce pays-là qu’ailleurs. J’y allai donc, et je courus les champs l’épée au côté. Mais bientôt je sus que les bergers tenaient le dernier rang parmi les paysans, et que cet honneur était une dérision. En effet, tous les enfants me poursuivaient en me jetant des pierres ; ils se moquaient de moi et de ma lame rouillée.