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Le Circulaire 33 - Du nord au midi de l'Espagne

De
396 pages

JE déjeunai, ce jour-là, de très bonne heure, et solidement. Pendant que j’achevais mon repas, Jacques, mon vieux valet de chambre, m’alla quérir un coupé à la station voisine. Il installa sur le siége ma valise, rapportée de Buda-Pesth, il y a cinq ans ; il mit, dans l’intérieur, mon parapluie, ma canne, ma gibecière et ma couverture ; puis, j’allumai un cigare, et, criant au cocher : « A la gare de Lyon ! » je roulai, sur la rive gauche de la Seine, jusqu’à la hauteur de la Bastille.

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À propos de Collection XIX

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J. de Beauregard

Le Circulaire 33

Du nord au midi de l'Espagne

AVANT-PROPOS

DEPUIS quelques années, les Compagnies de chemins de fer, dans le but très louable de faciliter les voyages, ou encore, j’imagine, dans celui d’allécher les clients et d’en augmenter le nombre, ont organisé, à prix réduits, des « voyages » dits circulaires, qui ramènent le touriste à son point de départ, après lui avoir permis de s’arrêter, soit à l’étranger, soit en France, dans toutes les villes de quelque importance situées sur le tracé de son billet.

Au nombre de ces « voyages », figure, dans l’Indicateur particulier du P.-L.-M., le Circulaire 33, qui est affecté à la visite de l’Espagne.

En quittant Paris, le voyageur muni dudit billet descend dans le midi par la grande voie ferrée de la Bourgogne ; à son gré, il pousse son excursion jusqu’à Marseille, ou bien il « bifurque » à Tarascon ; il traverse la frontière, à quelques lieues de Perpignan, et, longeant alors le littoral espagnol, il voit successivement Barcelone, Tarragone, Valence, etc. ; pénétrant ensuite dans l’intérieur de la Péninsule, il fait halte à Séville, Cadix, Malaga, Grenade ; puis il remonte vers le nord, et après avoir visité Madrid, Tolède, l’Escorial, Avila, Zamora, Burgos, etc., il rentre, par Bordeaux et Orléans, à Paris, où viennent enfin se souder les deux bouts de son « circulaire ». Ce billet spécial, s’il ne donne pas la facilité de visiter toute l’Espagne, laisse pourtant, comme on voit, la latitude d’en examiner de près la plupart des villes célèbres et intéressantes.

C’est ma visite à ces lieux justement renommés que je raconte dans les pages qui suivent. A défaut des indications pratiques que fournissent les Guides, — quand on a la chance d’en avoir un bon1, — le lecteur y trouvera du moins quelques impressions que je déclare sincères et que je garantis exactes : elles sont toutes, en effet, le résultat d’une observation attentive des personnes et des choses, prises et étudiées sur le vif. Après cela, il est superflu d’ajouter que je n’ai songé à faire oublier ni Théophile Gautier, ni aucun de ceux qui ont écrit, avant moi, sur ce pays enchanteur : cette prétention, de ma part, serait aussi ridicule qu’impertinente. J’ai voulu simplement fixer le souvenir de ce que j’ai tâché de bien voir, et me ménager la joie de pouvoir dire : « Et moi aussi,

J’étais là ; telle chose m’advint ! »

I

EN ROUTE

JE déjeunai, ce jour-là, de très bonne heure, et solidement. Pendant que j’achevais mon repas, Jacques, mon vieux valet de chambre, m’alla quérir un coupé à la station voisine. Il installa sur le siége ma valise, rapportée de Buda-Pesth, il y a cinq ans ; il mit, dans l’intérieur, mon parapluie, ma canne, ma gibecière et ma couverture ; puis, j’allumai un cigare, et, criant au cocher : « A la gare de Lyon ! » je roulai, sur la rive gauche de la Seine, jusqu’à la hauteur de la Bastille.

Beaucoup de monde à la gare.

C’est chose incroyable de voir, quelque date de l’année que l’on choisisse pour se mettre en route et quel que soit le temps qu’il fasse, la foule qui encombre le quai d’embarquement des gares, au départ des trains rapides et des express.

Nous avons fait, en France, bien du chemin, depuis un siècle, et nos idées comme nos habitudes, en matière de voyage, se sont singulièrement modifiées. « Je ne connais, disait Jean-Jacques Rousseau, qu’une manière de voyager meilleure que celle de voyager à cheval : voyager à pied. » Et Rousseau avait raison, puisque l’on n’avait point, de son temps, les chemins de fer. A tant faire que d’aller lentement, autant valait en effet voyager sac au dos et pédestrement que de se faire secouer sur une monture dont on n’avait pas toujours le choix, ou de se faire cahoter dans quelque berline mal suspendue. Mais aujourd’hui, les moyens perfectionnés de locomotion que le progrès a mis à la portée de tous, nous ont habitués à aller vite, et bien. L’on ne court plus : on vole ! Et c’est à peine s’il se rencontre encore, de par le monde, quelques originaux qui osent tout haut regretter l’heureux temps des Messageries Laffite et Gaillard, où l’on avait, disent-ils, le loisir de voir le pays de près et de lier connaissance avec ses compagnons de route. A ces brillants avantages, ils n’oublient d’ajouter que deux détails pour que l’énumération soit complète : c’est qu’on avait aussi le plaisir d’être empilés comme des colis, et la certitude d’arriver à destination avec les membres ankylosés.

Or donc, je suis de mon siècle. J’apprécie fort la vapeur, l’électricité et les téléphones ; et pour rien au monde je ne voudrais revenir en arrière. Et je m’assure, pour reprendre ma constatation de tout à l’heure, que l’immense majorité des Français partage ma manière de voir, en fait de voyages.

Dès mon arrivée à la gare, je réussis à découvrir un coin encore inoccupé, dans un de ces immenses vagons du P.-L.-M. qui portent le n° 11000, plus une fraction de centaine ; et je m’en emparai incontinent, en déployant ma couverture sur la banquette. Ce procédé offre, au voyageur qui ne s’immobilise pas tout de suite, des garanties plus sérieuses qu’aucun autre d’occuper la place qu’il a choisie : un journal peut s’envoler sur la bouillotte, ou sur le tapis ; un parapluie ou une canne peut glisser, à un choc du vagon ; mais une couverture reste et témoigne manifestement qu’il y a là quelqu’un. C’est ainsi du moins qu’on en use chez nous. A l’étranger, fidèles à l’esprit de nos propres traditions, nous respectons les places que nous trouvons marquées de la sorte ; mais on ne nous rend pas toujours la pareille, et il est sage de ne jamais trop s’éloigner de son compartiment. Un jour, j’ai souvenance que, revenant d’une excursion à l’Eggischorn et au glacier d’Aletsch, je pris, à Brieg, le train qui ramène les touristes à Lausanne et à Genève. Arrivé des premiers à la gare, je pus en toute liberté choisir mon compartiment et j’empilai, dans un coin d’où je devais ne rien perdre de la vue magnifique qu’on a sur le Léman et les Alpes, au retour, ma valise, mon plaid, et quelques autres engins de voyage. Là-dessus, m’estimant bien en règle, je me mis en devoir de me réconforter à la « restauration ». Mais voici bien une autre affaire. Quand je revins, quelque vingt-cinq à trente minutes plus tard, une colonie tudesque avait envahi la place : mes bagages avaient été refoulés au centre du compartiment, dont les quatre angles étaient pris, et, dans mon coin, se prélassait une Allemande rougeaude, lourde et gélatineuse. Je lui fis poliment observer qu’elle s’était emparée de ma place ; à quoi elle répliqua, sur le ton outrecuidant qui est devenu familier à ces gens-là depuis 1870, qu’elle se trouvait bien, à cette place, et qu’elle ne voyait pas la nécessité d’en sortir. Ses congénères ayant fait chorus, je ne vis pas, moi non plus, la nécessité d’être chevaleresque, comme nous le sommes d’instinct et comme on doit l’être toujours avec une femme. J’appelai donc, sans plus, le chef de train ; je lui expliquai le cas ; et la grosse Allemande dut baisser pavillon et reconnaître que la force, je veux dire le nombre, car ils étaient quatre, et j’étais seul — ne prime pas toujours le droit. Elle se vengea, en me jetant à la face, avec un accent poméranien très prononcé, ces mots qu’elle prit pour une injure : « Pas gâlants, les Français ! » Mais j’eus l’air de ne pas entendre, et je me mis à regarder le paysage.

A Paris, au départ, nous étions quatre, dans le compartiment : un fabricant de soieries, de Lyon ; un élève de l’Ecole des Hautes Etudes, qui s’en allait peut-être en mission scientifique, à la découverte de quelques inscriptions inconnues ou illisibles de la Mauritanie ou d’ailleurs : un Saint-Cyrien en vacances, et moi. Nous échangeâmes à peine quelques mots, jusqu’à Lyon.

Il est à remarquer que l’on cause très peu, en première. Le public des troisièmes parle comme on le fait sur la place publique : celui des secondes, quoique un peu plus réservé, ne se fait pas faute non plus d’entamer la conversation ; c’est aussi un public liant. En première, on se tient infiniment plus sur la défensive ; et l’on est dans le vrai. Car, outre qu’il n’y a rien de fatigant pour la gorge comme de faire effort pour causer en dominant le bruit occasionné par la trépidation des glaces et par le roulement même du train, c’est un vrai supplice, pour qui aime le calme, d’être condamné, des heures durant, à subir les confidences et à entendre les exclamations, réflexions et éclats de rire de ses voisins. Et puis, se peut-il imaginer endroit moins favorable aux exigences de la conversation ? S’il s’agit, en effet, d’échanger des banalités et de parler pour ne rien dire, mieux vaut se taire, mille fois ; et s’il doit être au contraire question de choses sérieuses, comment les aborder, sans mettre aussitôt tous les voyageurs du compartiment dans le secret ? C’est là, je crois, la meilleure explication à donner de la rareté, ou du moins de l’extrême discrétion de paroles, pratiquée en première : on n’y cause pas, ou l’on y cause peu, parce que le lieu est mal choisi pour causer.

A la gare de Lyon-Perrache, nouvel encombrement de voyageurs. Ce n’est pas que, à la fin de mars, on descende autant dans le midi qu’en novembre ou au moment des fêtes de Nice. Mais les vacances de Pâques approchaient : encore deux ou trois jours, et la semaine sainte, la grande semaine, allait commencer. Les affaires se ralentissent ; les tribunaux se ferment ; c’est l’heure propice pour dételer ; et l’on s’envole, à qui mieux mieux, vers le pays du soleil.

Les employés glapissent leur annonce quotidienne : « Vingt-cinq minutes d’arrêt : buffet ! » Il n’est pas loin de six heures du soir, et les estomacs, de leur côté et à leur manière, sonnent le rappel du dîner. Marquer sa place, traverser la voie sur des jambes encore mal déraidies, s’enchâsser à la table d’hôte autour de laquelle s’agitent dix garçons affairés, tout cela est l’affaire d’un clin d’œil. D’ailleurs, au buffet, le problème est toujours le même : manger le plus possible dans le moindre espace de temps donné. Les estomacs paresseux s’y refusent, et les lambins des deux sexes n’arrivent jamais à dépasser le premier service ; ce sont gens réfractaires au calcul et pour qui ledit problème demeurera insoluble à perpétuité. Mais quand on est actif, débrouillard, et tant soit peu rompu aux habitudes des voyages, le buffet offre sans cesse la nouveauté d’un incident et le charme d’une distraction. C’est un endroit à souhait pour les études de mœurs et l’observation humaine ; et, dussé-je dîner deux fois au lieu d’une, je ne résisterai jamais à l’appel des garçons d’équipe : « minutes d’arrêt : buffet ! »

Nous nous retrouvons tous quatre, ni plus, ni moins, mes compagnons de route et moi, dans le train qui nous emporte maintenant, à toute vapeur, vers le midi. En approchant d’Avignon, je remarque que le Saint-Cyrien, qui avait sommeillé jusque-là depuis Lyon, rereplie sa couverture et plonge dans la campagne, dont les grands arbres s’enfuient à tire d’aile, sur notre passage, un regard curieux et étrangement fixe. Quelques minutes plus tard, j’avais l’explication du fait. Le pauvre enfant, enfermé depuis cinq mois à l’Ecole militaire, cherchait des yeux la terre natale et le manoir paternel. Il descendit à Avignon, et je descendis après lui, pour attendre le départ d’un train qui, trois heures plus tard, devait me permettre de rejoindre, à Tarascon, le train pour Cette et la ligne du Midi.

Trois fois soixante minutes d’attente, c’est long, à dix heures du soir, fût-on dans la vieille et vénérable cité des Papes.

Heureusement, la lune venait de se lever et le temps était d’une douceur infinie. J’eus l’idée de pousser une pointe d’excursion jusqu’aux rives du Rhône et d’aller voir, à la silencieuse clarté des étoiles, les arches démantelées du pont de Saint-Bénezet. Bien m’en prit, car je fis d’une pierre deux coups, comme je vais l’expliquer.

Je n’avais pas longé, l’espace de cent pas, l’avenue de la gare, qu’un bruit de voix harmonieuses frappe mes oreilles. J’écoute : c’était un chœur, dit, à voix égales, par ces habiles chanteurs du midi, qui, de la fontaine de Vaucluse aux Pyrénées, excellent dans leur art. La Fortune m’offrait une bonne aubaine, et j’en profitai aussitôt ; et, pendant cinq quarts d’heure, j’eus un concert délicieux. Après quoi, j’allai saluer saint Bénézet et contempler l’immense nappe d’eau tourbillonante, formée par le Rhône, que les dernières pluies avaient démesurément grossi.

Une fois installé dans le train de Tarascon, à Cette, je m’endormis profondément. Je n’entendis point appeler Nîmes, endormie elle-même à l’ombre de ses arènes et de sa Maison carrée ; ni Montpellier, pleine pour moi de bons vieux souvenirs d’étudiant ; ni aucune station. Et le contrôleur me fit revenir de fort loin quand il me secoua, à Cette, pour me réclamer mon billet. C’était cinq heures du matin, et le jour commençait à poindre, — un jour vague, tel qu’il peut glisser au travers des brumes qui cachent assez ordinairement, là-bas, l’azur du ciel aux habitants du port. Pas d’autre bruit que le cri enroué des sifflets des bateaux qui arrive jusque dans la gare, ou le flou-flou des locomotives, qui lâchent leur trop-plein de vapeur.

C’est avec la Compagnie du Midi que j’ai maintenant affaire. Et, ma foi, elle a beaucoup à apprendre de son collègue le P.-L.-M. Les gares du Midi sont malpropres, et les vagons horriblement mal suspendus : de vrais paniers à salade, où la laitue est remplacée par le voyageur ! J’avoue humblement que j’aimerais autant remplacer... autre chose. Avec cela, tout ferme mal, ou plutôt rien ne ferme : la gare de Cette, celle de Perpignan, d’autres encore, sont ouvertes à tous les courants d’air ; et, à un autre point de vue, les glaces des vagons ne défendent que très imparfaitement le voyageur contre le froid ou la poussière. Il serait aisé de remédier à tout cela ; et si j’en fais la constatation, c’est parce que nos autres Compagnies, l’Orléans et le P.-L-M. par exemple, ont pour leur clientèle un peu plus d’égards. En coûterait-il vraiment beaucoup au Midi de les imiter ?...

II

A LA FRONTIÈRE

CERBÈRE est la dernière station française : un tunnel la sépare de Port-Bou, première station du réseau espagnol.

Le buffet de Cerbère ne vaut pas, à beaucoup près, celui d’Angoulême ou de Dijon ; mais il est à cent pics au-dessus de la cantine de Port-Bou. Il faut donc avoir soin d’y dîner, pour n’avoir aucune surprise désagréable après avoir franchi la frontière.

La voie française se prolonge jusqu’à Port-Bou, et, inversement, la voie espagnole se continue jusqu’à Cerbère : c’est, entre les deux Compagnies de chemins de fer, un échange de bons procédés qui profite aux voyageurs, lesquels sont amenés, d’une et d’autre part, dans leur train respectif et sans avoir à changer de voiture, à la douane qui doit visiter leurs bagages. A Port-Bou, à l’aller, comme à Hendaye, au retour, le transbordement est nécessité, on le sait, par la différence d’écartement qui existe entre la voie espagnole et la voie française, ou, pour parler plus exactement encore, entre la voie espagnole et les autres voies européennes : celle-là mesure, en effet, trente centimètres de plus de largeur. Il y a une autre différence à noter : celle de l’heure des horloges. Désormais, toutes celles de la ligne sont réglées d’après l’heure de Madrid, qui retarde sur Paris de vingt-cinq minutes. Signalons-en une troisième, plus ou moins sensible, suivant la saison, mais très réelle cependant et qui va s’accentuant à mesure qu’on s’avance vers le sud, en longeant le littoral : celle du paysage, du ciel, du climat.

Cerbère est dans un site sauvage ; mais dans les anfractuosités des rochers, d’énormes cactus et des aloès resplendissants de vigueur s’épanouissent sous les feux du soleil tempérés par la brise de mer ; dans les forêts, les arbres n’ont aucune de ces brutalités de dévêtement par lesquelles, dans des zones moins favorisées, se signalent les bois ordinaires qui, du jour au lendemain, montrent leur nudité sans le moindre voile ; le plus grand nombre de ces arbres, au contraire, conservent leur robe, et ceux que la nature cruelle force à se dévêtir ou que la main des hommes, plus cruelle encore, dépouille de leur écorce, comme les chênes-lièges, semblent y mettre une décence extrême. Quant à l’azur du ciel, il est d’une pureté et d’une profondeur qui font passer, devant l’œil émerveillé du touriste, quelques-unes des visions de l’Orient.

La douane espagnole est bénigne, et, à moins d’avoir la tête d’un contrebandier, on n’a aucunement maille à partir avec elle. Mais il ne faut point être pressé, car personne ne l’est, en Espagne. Le transbordement des malles, du fourgon qui les a apportées, dans la salle affectée à la visite, s’opère avec une lenteur qu’on est tenté de trouver plus que sage ; la visite elle-même s’effectue, rang par rang, avec une pondération et une mesure excessives ; bref, on doit en prendre son parti et rayer, dès ce moment, de son dictionnaire, l’adage anglo-américain, qui a, Dieu merci, passé à peu près dans les mœurs françaises : Time is money !

Si l’on conserve encore quelque illusion à cet égard, elle ne résiste pas à l’épreuve d’une heure de chemin de fer. Le service de la voie ferrée, en Espagne, est absolument déplorable. On ne vole pas, on ne court pas ; on chemine. Les trains omnibus font vingt-quatre kilomètres à l’heure ; les trains directs, ou trains des courriers, en font vingt-huit ; les express poussent l’effort extrême jusqu’à en faire trente-six, c’est-à-dire, la moitié moins environ que les rapides de France et d’Angleterre. Mais il n’y a d’express que sur deux lignes du réseau : la ligne de Madrid à Séville où l’express a lieu trois fois par semaine, et la ligne de Madrid à Hendaye, où circule un express quotidien, aller et retour. Ajoutez à cela que les trains de nuit sont chose inconnue sur nombre de lignes ; que les voitures ne sont ni moelleusement suspendues, ni hermétiquement fermées ; que l’on est presque toujours au complet dans les compartiments, surtout en première, où les Anglais — qui sont nombreux à voyager en Espagne, comme dans tous les pays du monde — encombrent les filets et le passage de leurs entassements de colis ; qu’on est, en seconde, douze, au lieu de dix... et vous aurez encore une faible idée du charme que l’on peut trouver à voyager, des journées entières, dans de pareilles conditions. Heureusement, le paysage a son charme, qui fait compensation, en même temps qu’il explique, d’une certaine manière, l’entraînement des touristes. Et puis, plus de danger, comme jadis ; ou si peu que rien. Autrefois, un voyage en Espagne était chose difficile et périlleuse : la chaîne des Pyrénées, de sa haute arête, séparait bien véritablement la France de la Péninsule, et le mot de Louis XIV n’était pas plus vrai dans l’ordre des faits que dans l’ordre de la politique : aujourd’hui, il est devenu une vérité. Mais alors, il fallait faire une longue route et mal tracée, à dos de mulet ou sac au dos, en galère ou dans quelque lourd coche aux durs coussins, entre une double haie de croix sinistres indiquant des meurtres ou des accidents, n’ayant pour gîte que des ventas, coupe-gorge nullement perfectionnés depuis don Quichotte et plus hospitalières aux bêtes qu’aux gens. Aussi les voyageurs qui franchissaient les monts étaient-ils rares, à moins qu’ils n’y fussent forcés par de sérieux motifs de position, d’intrigue ou de diplomatie. Ils abondent maintenant, et le cosmopolitisme commence à faire sentir ses atteintes, en Espagne comme ailleurs : j’aurai bientôt l’occasion de le montrer.

Cependant, à tant faire que d’évoquer les souvenirs sinistres du passé, je dois dire qu’il n’est pas absolument inouï, même de nos jours, qu’on ait encore affaire aux bandits. Le cas est extraordinaire assurément, mais on le cite de temps à autre ; et je me suis laissé raconter qu’un train fut arrêté, il y a quatre ou cinq ans, par une bande de coquins, qui dévalisèrent impitoyablement tous les voyageurs, après s’être préalablement assurés de la personne des machinistes et de celle des gendarmes qui leur font escorte. Je dois ajouter toutefois à leur honneur, sinon à leur décharge, qu’ils ne firent aucun mal à leurs captifs, mais qu’ils poussèrent la condescendance jusqu’à remettre à chacun d’eux un douro (5 francs) pour qu’ils fussent en mesure de pourvoir aux premières nécessités du voyage : après quoi, les brigands disparurent triomphalement dans les replis de la montagne et le train put reprendre paisiblement sa marche.

On ne voit donc pas, sans une certaine impression de crainte, deux ou trois carabiniers se hisser, au départ de chaque train, dans un compartiment de troisième : l’idée de protection et de défense est connexe avec l’idée d’attaque, et l’on se demande, à part soi, si l’on ne va pas au-devant de quelque aventure. Par bonheur, comme j’en ai fait la remarque, les cas d’agression deviennent de plus en plus rares, en sorte que la présence des gens d’armes est plutôt une garantie de sécurité qu’elle ne répond actuellement à un réel besoin.

De Port-Bou à Barcelone, il y a cent soixante-treize kilomètres : le train les franchit dans l’espace de six heures et demie, ou de sept heures, selon qu’on suit jusqu’à Barcelone la grande ligne, ou qu’on prend, à Empalme, l’embranchement qui festonne les dentelures du littoral. La voie ferrée, qui, depuis Cerbère, a pénétré dans le massif des Pyrénées, continue à s’y frayer un passage ; ce ne sont d’abord que tunnels, ravins, torrents et viaducs ; puis, à Perelada, la plaine commence, une plaine triste et monotone, où la terre végétale recouvre d’une mince couche d’humus les escarpements des rochers et fait vivre, tant bien que mal, quelques oliviers de chétive apparence et quelques ceps de vigne. Figueras la domine, avec ses maisons accrochées aux flancs de la colline et son imposante forteresse de San Fernando, assez vaste pour loger vingt mille hommes et recevoir cinq cents chevaux : c’est la place forte qui commande la trouée des Pyrénées et la plus formidable citadelle du royaume. A ses pieds, vers l’est et le long du golfe de Rosas, s’étend une plaine fertile et bien cultivée qui repose agréablement le regard jusqu’à San Miguel ou l’on retrouve la montagne, et, avec elle, les chênes-lièges, les pins parasols et la fleur jaune des genêts.

Gerona est ensuite la seule petite ville digne de quelque attention. C’est encore une place forte, et d’une population à peu près égale à celle de Figueras. Mais, ici, il y a, en plus, la note d’art. Une rivière aux eaux limpides, l’Oña, sépare la ville en deux parties : la ville basse semble accroupie sur les bords de la rivière ; la ville haute au contraire est construite en amphithéâtre, et l’on y a tout à la fois un magnifique coup d’œil sur les Pyrénées et le massif de Monseñi, et de superbes échappées sur la mer. Avec cela, une cathédrale à laquelle on accède par un escalier monumental de près de cent marches, et dont la façade massive est relevée par un frontispice gréco-romain fort original ; la collégiale de San Felix, avec sa flèche qui semble toucher l’azur du ciel ; le palais de l’évêché, qui serait une curiosité en France ; enfin, le délicieux petit monument arabe, qu’on va voir dans le couvent des Capucines et qui donne au voyageur un avant-goût des splendeurs de Grenade et de Cordoue.

A Empalme, c’est-à-dire, à soixante-treize kilomètres de Barcelone, le voyageur peut poursuivre sa route par la ligne de l’intérieur ou par la ligne du littoral, l’une, plus courte ; l’autre, plus gaie, semée d’habitations de pêcheurs et pleine de toutes les surprises que réserve la vue de la Méditerranée. Dans les grands jours et si peu qu’on en ait le temps, il n’y a pas à hésiter, à la bifurcation : c’est la ligne du littoral que le voyageur doit choisir. En mars, et lorsque la nuit le surprendra en route, c’est au contraire pour la ligne de l’intérieur qu’il doit opter. Voici d’ailleurs que nous franchissons le beau pont tubulaire de Moncada : l’horizon s’estompe des teintes grises ou rougeâtres produites par la fumée des hautes cheminées des usines ; c’est San Andres de Palomar, avec l’activité de son industrie et de son commerce ; et, plus loin, c’est le bourg de Clot avec ses établissements métallurgiques. Nous sommes aux portes de Barcelone.

III

BARCELONE

HUIT heures sonnaient aux horloges de la ville, quand l’omnibus nous déposa, moi et mes bagages, à la porte de l’hôtel de las Cuatre Naciones, dont la grande façade du midi s’espace élégamment sur la Rambla. Je prends juste le loisir de secouer la poussière amassée par un voyage de trente-six heures et d’avaler un dîner de table d’hôte servi extra tempus, et je me précipite, en curieux, sur cette promenade de la Rambla, où l’animation battait son plein.

Quel éclairage ! Quelle foule ! Quel spectacle !... La Rambla, le grand boulevard de Barcelone, est orientée du sud au nord et fractionne la ville en deux parties à peu près égales : à gauche, en s’éloignent du port, les quartiers modernes ; à droite, les rues étroites et irrégulières, mais commerçantes et mouvementées ; au delà, tout un réseau d’avenues, de boulevards, d’artères grandes et petites, où s’édifie, avec une activité prodigieuse, la cité de demain, car, à dire le vrai, Barcelone donne tout d’abord l’impression d’une ville en construction. Théophile Gautier, qui n’en a dit qu’un mot, lui trouvait déjà, il y a bientôt un demi-siècle, « un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications. » Barcelone est aujourd’hui tout à fait en train de quitter cet air et de se déroidir. Dans vingt ans, si rien n’entrave son essor, elle sera, par la population et l’étendue, comme elle l’est déjà par le commerce, la première ville du Royaume. On le sait, à Madrid, et l’on n’y fait point, sans quelque envie secrète, cette constatation désavantageuse.

Mais revenons à la Rambla. Au milieu, une large allée, sablée sur un peu plus d’une moitié du parcours, et, pour le reste, pourvue de pavés en bois, comme Oxford-Street ou l’Avenue de l’Opéra : deux lignes de platanes, dont les branches touffues forment berceau, en été, l’enserrent et la profilent dans le lointain, d’innombrables réverbères, piqués entre les platanes, ou encore des lampes électriques, l’inondent d’une opulente lumière ; enfin, de chaque côté, une rue pavée facilite la circulation des tramways et des voitures, et permet aux promeneurs de deviser à l’aise, sans craindre aucun accident. Et cela, sur une longueur d’environ douze cents mètres, depuis le port, ou mieux, depuis le monument qu’on élève à Christophe Colomb, à l’extrémité nord-ouest de la Plaza de la Paz, jusqu’à la Plaza de Cataluña, sur la droite de laquelle s’ouvre et grimpe, droit comme un I, le nouveau boulevard, Paseo de Gracia, qui conduit à la charmante petite ville de Gracia. Tout Barcelone se donne rendez-vous sur la Rambla. Le matin, l’on y vient pour le marché aux fleurs, qui offre l’un des coups d’œil les plus animés, les plus chatoyants et les plus variés qu’il soit possible d’imaginer. Dans le jour, on y échange une poignée de mains, en allant à ses affaires, ou l’on y flâne, en attendant mieux. Le soir, on s’y promène et l’on y cause. Mais pour n’y être point gêné, on a soin d’y tenir toujours sa droite, en sorte qu’il s’y établit deux courants distincts de promeneurs et qu’il ne s’y produit aucun de ces enchevêtrements, de ces chassés-croisés et de ces heurts qui ne manquent jamais d’avoir lieu, en France, partout où se rencontre une agglomération d’individus : les Barcelonais sont gens pratiques et sensés. Drapés dans leur manteau, dont ils ramènent les plis sur l’épaule gauche avec une élégance et une adresse incroyables, ils marchent là des heures entières, isolés ou par groupes, observant leurs voisins ou s’expliquant avec animation, appuyant fréquemment leur dire de gestes expressifs et donnant à l’étranger la joie d’entendre la musique de leur langue sonore et harmonieuse.

Je m’abandonnai, je l’avoue, tout entier à ce plaisir. Et j’en eus un second, d’une autre espèce, et auquel je ne m’attendais pas.

Shakespeare, dans l’un de ses drames où la terreur est le plus intense, a raconté comment le général des armées d’Ecosse, Macbeth, meurtrier de son roi, qu’il avait supplanté, et de Banquo, son compagnon d’armes, dont la présence gênait ses desseins ambitieux, consulta les sorcières pour rassurer son âme contre les remords du présent et les incertitudes de l’avenir, et évoqua le démon par leur entremise. On sait quelle réponse lui apporta l’Apparition infernale : « Macbeth ne sera jamais vaincu, jusqu’à ce que le grand bois de Birnam marche contre la haute colline de Dunsinane », et quel calme soudain envahit l’âme rassurée du meurtrier, qui s’écria aussitôt : « Cela ne sera jamais ! Qui peut commander à la forêt, ordonner aux arbres de détacher leurs racines enfoncées en terre ?... » On se rappelle enfin, comment, le jour où les grands d’Ecosse, enrégimentés par le noble Macduff, marchèrent à la rencontre du traître, Malcolm, fils dépossédé du roi d’Ecosse, cria à ses troupes cet ordre qui fit croire, par Macbeth, à la réalisation de la prophétie : « Que chaque soldat coupe un rameau (dans le bois de Birnam) et le porte devant lui ! » Un messager accourt, et dit à Macbeth : « Comme je faisais ma garde sur la colline, j’ai regardé du côté de Birnam, et voilà qu’il m’a semblé que le bois commençait à marcher ! » Et Macbeth, trompé par la manœuvre des soldats de Malcolm, crut qu’en effet le bois de Birnam venait à Dunsinane...