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Le corps et la peine des hommes

De
490 pages
Tout au long de sa vie d'homme, de médecin, de psychanalyste, Pierre BENOIT (1916-2001) n' a cessé de se laisser interroger par la question de la souffrance. Reconnaître l'humain dans sa spécificité, au cœur même des processus en jeu dans le corps de celui qui souffre, comme à toutes les étapes du processus de l'hominisation et de l'humanisation, tel a été son projet. Observant que "la peine des hommes" n'est jamais dissociée des réalités langagières à l'œuvre au sein même du corps, il fut conduit à privilégier ce qui jamais ne manque dans les relations humaines : les effets de transfert.
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LE CORPS ET LA PEINE DES HOMMES

(QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6904-7 EAN : 9782747569040

Pierre BENOIT

LE CORPS ET LA PEINE

DES HOMMES

Présentation

de

Jean PERROY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déj à parus LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004. STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004. DINTRICH Cannen, Autopsie d'un fantôme, 2004. DUBOIS Thierry, Addiction, ce monde oublié, 2004. TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise, 2004. LEFEVRE Alain, De la paternité et des psychoses, Tome 2 - Du psychotique, 2004. J.L. SUDRES, G. ROUX, M. LAHARlE et F. De La FOURNIERE (sous la dir.), La personne âgée en art-thérapie. De l'expression au lien social, 2003 BARRY Aboubacar, La double inscription, 2003. P. MARCHAIS, L'activité psychique, 2003 HACHET Pascal, Du trauma à la créativité: essais de psychanalyse appliquée, 2003 PRATT Jean-François, Mots pour maux, 2003. PIERRAKOS Maria, La «tapeuse» de Lacan. Souvenirs d'une sténotypiste fâchée, réflexionsd'une psychanalyste navrée, 2003. CUYNET Patrice (dir.), Héritages - «les enjeux psychiques de la transmission », 2003 LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la paternité et des psychoses tome1-Du père, 2003. SUDRES J.-L., ROUX G., et LAHARlE M., Humeurs et pratiques d'art-thérapie, 2003. ZAGDOUN Roger,Hitler et Freud: un transjërtparanoïaque, 2002. CHARLES Monique,JL. Borges ou l'étrangeté apprivoisée,2002.

De l'origine du transfert ou la question de I'humain
Jean Perroy

«Dans mes années de jeunesse, le besoin de comprendre un peu les énigmes de ce monde et peut-être de contribuer un peu à leur solution l'emporta» Sigmund Freud: La question de l'analyse profane (1926) Gallimard, 1985, p. 146. « Savoir ce qu'il en est de la vérité et de la souffrance. [...] Savoir et habiller ce savoir de mots pour, si possible, agir; agir contre la souffrance et pour la vérité» Pierre Benoit: Chroniques médicales d'un psychanalyste Rivages, 1988, p. 22.

La question de ['humain n'a cessé de préoccuper Pierre Benoit tout au long de son œuvre. Non pas I'humain dont il est question quand on parle d'humanitaire, de compassion ou d'appartenance au genre humain, mais de l'humain à reconnaître, dans sa spécificité, au sein même des processus en jeu dans le corps de celui qui souffre, comme à toutes les étapes du processus de I'hominisation et de I'humanisation 1. C'est à partir de faits cliniques éprouvés comme déroutants que cette question s'est imposée à sa réflexion. Ces faits - qu'il a vécus dans son expérience d'homme, de médecin, de psychanalyste - sont aussi bien les «drôles de maladies» qui ont ponctué certaines étapes de sa vie, que les « histoires» de patients, parfois étonnantes, qu'il contait avec un rare talent. «La médecine et la psychanalyse sont,

dit-il, chacune pour sa part, comme une réponse courant perpétuellement après sa question. Comme il se trouve que la peine des hommes est quand même, entre elles deux, comme un objet commun, même l'hétérogénéité radicale de leurs deux pratiques ne saurait les dispenser d'avoir à se rencontrer souvent »2. La réflexion de Pierre Benoit s'est ainsi démarquée, d'emblée, de l'approche binaire classique, où le corps est présenté comme à cheval sur ces deux ordres de réalité: d'un côté, la réalité concrète d'un « organisme vivant », dont les normes, définies par les sciences, sont à respecter le plus « intégralement» possible; de l'autre, la réalité de nos représentations, mise en jeu dans les constructions qui relèvent de l'art, de la science, de l'éthique et des religions, et qui concernent les philosophes, les psychanalystes, les juristes et les législateurs. C'est l'avènement des sciences de la vie, au 1ge siècle, qui a ouvert la voie au concept d' « organisme vivant », pour le substituer à celui de «corps vivant ». Avec ce concept « normatif» - qui tend à mettre à l'écart des notions comme celles de plaisir et de jouissance, de souffrance et de mort l'idée d'un programme de développement génétiquement transmis devient prévalente ; c'est en tant que sujets dotés d'un nom et se sachant sexués et mortels, que les hommes se relient entre eux. Ils ont comme oublié ce qui les relie aux morts et aux générations à venir. Ainsi tout se joue dans « l'horizontalité du temps» et ce qui se rapporte à la transmission des filiations, des cultures et des langues, soit tout ce qui transcende le déterminisme génétique, semble ignoré. La «verticalité de 1'histoire» est absente. C'est ainsi que la médecine des hommes, dans la mesure où elle se fait conforme aux données actuelles de la recherche et des politiques de santé, s'oriente vers une forme « dés-humanisée» ou plutôt « dés-hominisée », qui tend à la rapprocher d'une médecine vétérinaire. Pour Pierre Benoit, l'idée de corps - car, dit-il, c'est d'abord une idée - est évidemment liée à l'existence du langage parlé, lequel est associé à l'intérêt spécifique de 8

l'homme pour l'image. Il y eut sans doute un « incroyable kaléidoscope de mots », une appréhension morcelée du corps humain, avant que puisse naître, au cours de l'évolution humaine, le concept globalisant de corps et que I'homme, d'une place qui est alors celle de « sujet », puisse dire: «j'ai un corps..., autrui a un corps ». L'homme, en s'exprimant ainsi, désigne non pas tant la réalité anatomo-physiologique de son corps que le produit de ses représentations. Ce corps là prévaut manifestement sur le corps tangible des anatomistes et des biologistes. Il ne concerne pas d'abord les médecins, mais l'ensemble du « corps» social. Cette reconnaissance du corps comme un fait de subjectivité implique des limites, qui concernent aussi bien la propriété du sujet sur son corps que le respect de l'intégrité du corps par rapport aux autres instances en jeu dans sa détermination. Dès la vie embryonnaire, le corps en formation dicte sa loi; il met en jeu l'intégrité du corps de la mère, le corps de l'autre. La prétendue intégrité «naturelle» du corps, que la médecine aurait pour mission de rétablir ou de préserver, n'existe pas. Dans les propos de Pierre Benoit, la «peine des hommes» n'est jamais dissociée des réalités langagières à l'œuvre au cœur même de la vie organique et de la matière vivante, soit au sein même de ce qu'on appelle « le corps ». L'homme n'existe qu'incarné et le dispositif analytique nous a fait reconnaître que «la cause» du transfert est à rechercher, précisément, non pas dans les personnes, mais dans les marques symbolisatrices qui forment la trame de notre monde archaïque. Il n'est donc pas étonnant que ce soit par la prise en considération des phénomènes transférentiels que Pierre Benoit ait pu se porter au plus près de ce qui spécifie l'humain. Le transfert comme «véhicule sémantique» constitue le fil rouge de la réflexion qui l'a~.conduit à conceptualiser ce qu'il nomme «structures génératives de l'humain ». Ce thème est présent dès ses tout premiers textes psychanalytiques, à la fm des années soixante. Il est d'emblée conjoint à la question de «l'objet ».

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L 'histoire de « la petite Ève» - une enfant psychotique, toujours «ailleurs », qu'un «son de cloche» précipite soudain dans les bras de Pierre Benoit - en est un exemple bouleversant. C'est d'ailleurs avec Ève qu'il se reconnaît pour la première fois psychanalyste. La nécessité de mettre en mots les questions que lui pose cet enfant, qui pourtant ne parle pas, le conduit à engager son premier « contrôle », en 1958. C'est bien l'lus tard, lors des Journées sur les psychoses organisées par l'École freudienne de Paris (1967), qu'il se sentira prêt à « conter» devant ses pairs l'histoire de ce « fulgurant éclair d'humanité ». Dans le récit de « la patiente au coquillage », présenté l'année suivante au Congrès EFP de Strasbourg3 et dont Lacan fit le commentaire, la question du transfert dans son rapport avec l'absence de médiation objectale est directement posée. Le fil rouge du transfert est plus manifeste encore dans l'intervention de 1974 au Congrès de Rome: Du médical en tant qu'objet. J'évoquerai plus loin cet écrit majeur de Pierre Benoit, que l'on peut lire - tout comme Son de cloche - dans son précédent ouvragé. C'est dans l'impressionnant ensemble de textes écrits tout au long des années quatre-vingt, que les éléments essentiels d'une théorie d'accueil des «histoires à la Benoit» seront élaborés. Ces histoires cliniques que l'on peut dire orphelines - puisque, jusqu'alors, ni la biologie ni la médecine ni la psychanalyse n'ont vraiment cherché à en rendre compte ont à la fois contraint la recherche de Pierre Benoit et donner à ses travaux une « incarnation» particulière. Les textes sélectionnés pour cet ouvrage témoignent bien du caractère original de l' œuvre et du sens de la démarche: « comprendre un peu les énigmes» de 1'humain et «habiller de mots» ce savoir pour « agir contre la souffrance et pour la vérité »5. Ils sont présentés dans l'ordre de leur rédaction, sauf ceux qui ont trait à la question du transfert dans l'institution psychanalytique et que j'ai rassemblés à la fin de l'ouvrage 6. Dès les premiers écrits, les questions essentielles sont repérables, même si leur formulation n'est souvent 10

qu'ébauchée. Indéfiniment reprises, selon des abords chaque fois différents, elles se déploient en un rigoureux travail de conceptualisation. L'ordre chronologique a l'intérêt de montrer comment la réflexion progresse dans le temps, par touches successives, en fonction de l'expérience. Le développement théorique se fait aussi par paliers, sans que les élaborations précédentes soient pour autant abandonnées. Chaque position dépassée forme un appui qui donne accès à la position suivante. Ce mouvement est éminemment freudien. Des événements comme l'expérience balintienne, la participation aux congrès de I'EFP, son Séminaire, l'ouverture de la Maison verte, l'acte de dissolution posé par Lacan, les colloques d'Entre-Temps (Grande-Motte et Agde), les réunions du Logos Center, la rencontre de Royaumont..., ont manifestement scandé le parcours « théorique» de Pierre Benoit. Mais, s'ils ont été l'occasion d'une mise en forme de certaines avancées, la progression du travail d'élaboration ne leur est pas superposable; elle n'est pas linéaire. * * * Après ces remarques, visant à situer la réflexion de Pierre Benoit, je préciserai les paliers d'élaboration qui m'ont semblé majeurs dans ce parcours: «le médical en tant qu'objet de transfert» «l'opposition d'essence psyché-soma en question» - «le corps humain: un corps méta-commandé» - «le tiers langage et les structures génératives de l 'humain ». Ayant articulé ces différents paliers, je montrerai comment les critiques ou prises de position de Pierre Benoit - concernant entre autres la question du retour à Freud et l'acte de dissolution de l 'EFP - répondaient à son souci de maintenir sur une trajectoire toujours ouverte la recherche menée par les analystes et à son désir d'aller toujours plus avant dans ce qu'il avait commencé d'élaborer, concernant en particulier le transfert. On constate en outre qu'il n'était inféodé à la pensée d'aucun, si prestigieux soit-il. Puis j'évoquerai l'étonnante boucle accomplie entre sa rencontre de 1941 avec René Morichau-Beauchant, le 11

premier médecin français correspondant de Freud, et sa visite aux fils Beauchant, dans le même lieu, un demi-siècle plus tard (1990) ; visite à laquelle j'ai eu le privilège de participer. À l'origine comme au terme de la boucle ainsi parcourue, c'est toujours la question du transfert. Je soulignerai, pour conclure, le caractère inédit de la voie ouverte par Pierre Benoit et l'intérêt d'en poursuivre l'exploration. Étant donné, justement, l'originalité de ces textes, où le corps est appréhendé comme une notion subjective, on y rencontre des idées et des formulations dont la traduction est parfois difficile. D'où l'insertion, à la fin de l'ouvrage, d'un lexique sommaire, que pourra consulter le lecteur non familiarisé avec le vocabulaire et la pensée de Pierre Benoit. Un itinéraire permettra aussi de situer l'œuvre par rapport aux événements privés et professionnels qui ont marqué le parcours de l'auteur. * * *

Le médical en tant qu'objet de transfert
Mon premier souvenir, lorsque j'ai commencé de sélectionner les textes, ce sont les Journées Balint d'avril 1970, à Paris, en présence de Michaël et Enid Balint. En consultant mes archives, j'ai retrouvé les notes prises ce jour-là, avec les clichés qu'avait mis à notre disposition le photographe «officiel» ! Je revois donc Balint ouvrant la séance plénière des Journées et posant aux analystes cette question: - «L'expérience que nous avons avec les médecins généralistes a-t-elle influencé notre pratique de la psychanalyse? Si oui, de quelle manière? » Pierre Benoit, le premier, prend la parole. Je suis particulièrement attentif à son propos car, inscrits l'un et l'autre à l' « École Freudienne de Paris» - l'école fondée et dirigée par Lacan -, nous avons déjà fait connaissance et je sais que nos parcours, de la médecine à la psychanalyse, ont quelque ressemblance. - «La pratique des groupes Balint, dit-il, m'a permis de devenir analyste, alors que j'avais jusqu'alors une pratique de 12

pédiatre et de "médecin de famille". Ainsi j'ai commencé d'exercer la psychanalyse il y a un peu plus de dix ans, en même temps que débutait ma pratique de leader de groupes. L'expérience de leader n'a pas influencé ma pratique de la cure. Ce qui me motive, c'est une recherche au niveau doctrinal. Aujourd'hui, entre la médecine, d'un côté, et la psychanalyse de l'autre, aucune doctrine ne permet de rendre compte de certains faits cliniques ou de traduire les changements éprouvés dans leur pratique par les médecins balintiens. Face à ce flou, un travail d'élaboration s'impose ». Ce travail, Pierre Benoit l'a déjà mis en chantier. Lorsqu'il passe, à la fm des années cinquante, de la médecine à la psychanalyse, il engage une réflexion où le «corps humain» est toujours très présent, même si les questions abordées sont relatives à des problèmes qui sont dits «psychologiques ». Mais c'est le fulgurant éclair d'humanité provoqué chez la petite Ève par un son de cloche, qui le conduit à mettre en place les premiers éléments d'une théorie d'accueil pour ces «objets» déroutants dont le corps a le secret, tels ces remue-ménages somatiques, parfois spectaculaires, dont tout analyste peut être le témoin dans sa pratique de la cure. Au fil de l'expérience, la réflexion de Pierre Benoit sur la question de l'objet se précise. L'exposé de 1970 devant la «Conférence internationale des psychanalystes leaders de groupes Balint» en témoigne 7. La demande révélée par l'état de maladie, dit-il en substance, n'est pas d'abord une demande de guérison, mais une demande d'objet - l'objet passé, perdu et interdit. L'objet médical, aussi efficace qu'il puisse être par ailleurs, a toujours quelque chose d'un objet leurrant et si la médecine, poursuit-il, n'est pas faite pour qu'on lui parle de l'objet transitionnel de Winnicott ou de l'objet «a» de Lacan, elle en vient pourtant à «ne plus pouvoir faire autrement que de le désirer». Considérant la situation du médecin balintien, qui ne peut analyser vraiment le maniement de l'objet thérapeutique et qui se prescrit lui-même en tant que «médecin-remède », Pierre Benoit évoque le risque, pour ce praticien, des « béatitudes transférentielles »... Lorsque la médecine, 13

estime-t-il, devient une question de personne - ce qu'elle ne devrait être qu'à un niveau socialisé - la relation duelle qui s'instaure n'a d'autre issue que «la pétrification dans l'aliénation mutuelle... ». Puis, se faisant quelque peu provocant, il affirme que la nouvelle médecine sera d'autant plus humaine qu'elle ne devra rien à l'humanisme. Participant aux Journées Balint de décembre 1971 - un an tout juste après la mort de Michaël Balint - il souligne avec force l'apport de celui qui, dans une démarche authentiquement analytique, a su donner la parole aux médecins, plutôt que de leur «expliquer» les relations qui existent entre le psychisme et le corps8. Reprenant, cependant, la réflexion critique amorcée l'année précédente, il montre comment la théorie de Balint psychanalyste tend à réduire « l'événement même dont sa propre démarche avait posé l'équation ». Sa distinction entre objet et substance ne s'explique, écrit Pierre Benoit, «que s'il croyait que la relation de l'homme aux substances fondamentales qui lui sont nécessaires se trouve échapper aux lois de la relation d'objet ». Le défaut fondamental est dès lors, pour lui, «inhérent à une carence de la satisfaction, convenablement dosée, de ces besoins de substances ». D'où l'intérêt d'une alliance entre le médecin, qui dispose d'un savoir sur les substances, et la mère qui sait «d'instinct» le besoin d'amour du nouveau-né. Le processus primaire, ainsi réduit à un processus biologique, échappe à la psychanalyse «pour rester de plein droit dans le domaine médical et féminin9 ». Or, observe Pierre Benoit, ce qui marque la substance l'emporte sur la substance elle-même et ses propriétés. Les substances «intégrées à l'équation libidinale du sujet» sont des substances marquées. L'importance de ce qui marque ainsi la substance chez le petit d'homme, avant même qu'il ne parle, c'est ce dont rend compte précisément la théorie lacanienne du signifiant, qui met en évidence le primat du symbolique. Cet exposé, il l'a d'abord fait au Congrès E.F.P. d'Aix-en-Provence, en mai 71. Au cours du débat, comme il 14

lui est venu d'évoquer « l'objet archaïque» et son pouvoir, il reçoit l'approbation de Lacan: « C'est important, ce que vous avez dit là, Benoit» 10. Puis soulevant, au cours du même débat, la question du rapport « entre l'objet médical et l'objet a », Pierre Benoit ajoute, comme une confidence: « Le désir que j'ai, c'est de pouvoir écrire un jour quelque chose sur la fonction de l'objet médical. Pour l'instant, confie-t-il, je n'en suis pas capable. C'est un désir auquel je ne
peux pas donner suite» Il ...

Ce rêve d'Aix, il le réalise au Congrès EFP de Rome (1974), dans une communication sur « Le médical en tant qu'objet ». L'objet remède, dit-il, est un objet de transfert dans la relation que l'homme entretient avec la médecine elle-même. Ce transfert opère « à un niveau beaucoup plus archaïque que celui qui se noue sur la personne du médecin ». L'efficience « de ce qui reste », dans l'objet thérapeutique, est de l'ordre du réel. Sa présence, en effet, est celle d'une absence, que le support matériel est là seulement pour attester. Sans doute est-elle à situer, suggère-t-il, à ce point d'intersection du symbolique et du réel évoqué par Lacan. Une intersection qui, certes, apparaît immédiate, puisque sans intermédiaire imaginaire; mais qui « se médiatise far ce qui a

été exclu au temps premier de la symbolisation» 1 .

Un temps premier que Pierre Benoit met au pluriel car, pour lui, ce dont il s'agit s'applique à ce qui s'est passé « aux premiers temps de l'aube de notre espèce» quand est né l'objet thérapeutique. Avec le médical en tant qu'objet, on est certes encore du côté du médical, mais les notions d'objet archaïque et de transfert impersonnel sont « grosses », si l'on peut dire, du concept analytique de transfert. La suspension par Freud de tout recours à l'objet thérapeutique constitue, en effet, «l'acte analytique originaire ». C'est la mise à l'écart de l'objet ancestral du transfert du malade sur la médecine, qui produit le transfert analytique et conduit au «dévoilement d'un autre objet, puis d'un autre objet encore; jusqu'à l'évidence dernière que la quête infinie de l'objet ne conduit à

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rien d'autre qu'à son éclipse; car de cette quête l'objet est cause, et non la fin »13. «Le médical en tant qu'objet », tel sera le titre Séminaire ouvert par Pierre Benoit à son retour de Rome qu'il tiendra rue Claude Bernard, siège de l'EFP, jusqu'à dissolution de l'École.

la du et la

L'opposition psyché-soma

d'essence en question

Admettre la présence de substances marquées dès les premiers temps de la vie humaine, dès avant peut-être le développement génétique de l'infans, implique le ré-examen attentif de l'un des points fondamentaux de la théorie analytique: l'hypothèse économique. Pour Pierre Benoit, en effet, du point de vue génétique, aussi loin qu'il est possible de l'observer, «l'énergie pulsionnelle et relationnelle n'est ;amais libre mais liée, liée au monde du signifiant ». L'opposition d'essence habituellement admise entre ce qui se produit au niveau physique et ce qui se manifeste au niveau psychique est ainsi mise en question. Entre la survenue d'une affection somatique et la phobie de la maladie, le lien, dit-il, peut être évident; des réactions du genre: «ce n'est pas étonnant si ça lui arrive! » en témoignent à leur façon. Cette « nécessité », repérable dans les affections que l'on qualifie alors de maladies « nécessaires », l'est aussi parfois dans les maladies « accidentelles ». Du même coup la question de la frontière entre le champ freudien et le champ médical est posée. S'appuyant sur son expérience, celle du médecin comme de l'analyste, et s'éclairant de l'enseignement de Lacan, Pierre Benoit considère que «tout ce qui se révèle organisé autour du primat du symbolique sur le réel et l'imaginaire» appartient au champ freudien. Cela revient à dire que la frontière corps/psyché, loin d'être «en traits pleins, sécurisante et nette », n'existe qu'en «pointillée et virtuelle », les praxis respectives restant cependant radicalement différentes et incompatibles.

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Les maladies nécessaires - ces «vraies» maladies, disait aussi Pierre Benoit - sont comme «annexées par la problématique subjective spécifique de I'humain qui est atteint et par celle du milieu humain dont il fait partie ». Il est des maladies somatiques qui apparaissent comme l'expression nécessaire d'événements inaccessibles. La façon d'être malade, de guérir ou de mourir, porte en quelque sorte la marque de chaque individu dans son histoire et dans celle de son groupe ou de son époque. Une lettre de Freud à Madame Favez-Boutonier (alors Juliette Boutonier), datée d'avril 1930 et dont la destinataire donne copie à Pierre Benoit en 1985, apporte à celui-ci un précieux encouragement. Freud y précise, en effet, que l'Univers psychique ne peut, scientifiquement, qu'être partie de l'Univers physique et que celui-ci «n'a un caractère psychique que parce qu'il n'est connu qu'au travers une prise de conscience psychique... »14. Venant de Freud lui-même, cette précision ne pouvait que conforter Pierre Benoit dans sa mise en question de l'opposition d'essence et de la frontière psyché-soma. Freud, cependant, est resté fidèle à l'idée d'appareil pour défmir le psychisme. Il a maintenu aussi le mot psychique pour qualifier l'énergie à l'œuvre dans cet appareil, la spécifiant ainsi par rapport aux autres énergies. Il y a lieu, certes, de prendre en compte la dimension métaphorique du mot appareil. Il n'empêche que la mise en regard de ces deux catégories d'appareils chez l'homme: les appareils organiques et l'appareil psychique, tend à renforcer l'idée du clivage dualiste psycho-soma. C'est afm d'organiser les tout premiers éléments d'une théorie d'accueil de son expérience clinique que Freud recourt à l'idée d'appareil. Le mot, remarque joliment Claude Rabant15, est «comme une lettre volée à l'inconnu et à l'ignorance ». Freud l'utilise, avec l'espoir de donner une représentation satisfaisante de ce qu'il cherche à faire connaître: le symptôme psychique. La notion d'appareil, précise encore Claude Rabant, est omniprésente dans la pensée de l'époque, qu'il s'agisse de la lanterne magique de Proust ou des machines célibataires de Duchamp. Freud lui-même, dès sa «Contribution à la 17

conception des aphasies », proposait déjà l'idée et le mot dans l'expression « appareil à langage ». Il s'agit toujours, en fait, d'offrir un premier contenant à un «objet» nouveau, soit l'amorce approximative d'une «théorie d'accueil »16, dont le modèle est emprunté aux sciences du moment. Ainsi Freud recourt-il au modèle optique pour définir l'appareil psychique en question. S'agissant de l'énergie, c'est à une certaine conception de l'arc réflexe qu'il se réfère. La réalité concernée par ce concept est certes indiscutable. Mais ce qui, pour Pierre Benoit, est justement discutable, c'est le qualificatif «psychique» qui lui est accolé. Tout comme l'inconscient, en effet, l'énergie en soi n'est pas accessible; elle ne peut être postulée qu'après-coup, par ses effets. Aujourd'hui, pour les spécialistes de l'énergie de liaison des particules atomiques comme pour les thérapeutes de diverses obédiences, la notion d'unicité de l'énergie est capitale. Freud, d'ailleurs, lorsqu'il adopte l'instance introduite par Groddeck sous le nom de « ça» - qui «fleure» bien plus l' « inconscient» que le «psychique» - n'est pas loin de laisser tomber le qualificatif en question. Et lorsqu'il distingue deux types d'énergie libre et deux types d'énergie liée ou qu'il fait intervenir aussi bien la liaison à des représentations que la liaison à des obstacles physiologiques, il brouille passablement la distinction fondamentale initiale entre un processus primaire et un processus secondaire. Les nécessités biologiques qui commandent les investissements de l'animal sur les êtres et les choses répondent à des lois naturelles bien mieux connues aujourd'hui que du temps de Freud. Mais il reste que l'humain, lorsqu'il investit les mêmes réalités, le fait en fonction de ce qui en est venu à les marquer. Dans les mouvements de « dé-liaison ou sur-liaison des liaisons naturelles », au niveau même des processus énergétiques, le désir de l'homme est déterminant. «Ce déplacement sur la marque est d'une puissance considérable ». Et c'est parce qu'elle est constituée d'êtres parlants que notre espèce se trouve ainsi « assujettie à un formidable déplacement >P.

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Le corps humain: un corps « méta-commandé»
La question de la spécificité non génétique de ['humain est aujourd'hui une question majeure, qui met en cause l'opposition radicale acquis / inné. Le corps, dit Pierre Benoit, n'est pas cette «cire biologique vierge attendant que l'humain encore à venir s'y imprime ». L'hominisation non génétique est déjà là dans l'utérus. L'autonomie du corps, une fois qu'il s'est formé, n'est qu'apparente, le corps ne nous appartient que relativement. Le marquage du biologique, qui défmit l'hominitude, c'est-à-dire l'appartenance du corps des hommes à l'ordre de ['humain, reste partout repérable. Comme pour proclamer ce qui le différencie des autres mammifères, l'homme a toujours donné à voir quelque chose de son corps. En témoigne, aujourd'hui, la tendance à modifier, tatouer, colorer, percer certaines parties du corps, tout comme le recours à quelque habillage « voyant» ou au contraire «voilant ». Il y a là comme une tentative d'assomption de ce corps-objet / corps-substance, qui est un corps «marqué », offert au regard de l'autre; une assomption du corps «humain» face à l'absolu de sa matérialité. Ces opérations, qui n'affectent que symboliquement l'intégrité présumée « naturelle» de l'organisme, tendent heureusement à prendre le pas sur les traditions millénaires d'atteinte réelle et rituelle à cette intégrité. Elles manifestent que ce qui limite la jouissance de la propriété du corps est « la condition même de la vie de ['Autre », c'est-à-dire, au-delà d'autrui, la vie de l'ensemble du genre humain, voire du monde. Nous passons finalement une bonne partie de notre existence à privilégier des objets. C'est tout l'art de l'homme que de les extraire de lui-même ou du monde qui l'environne, pour les investir des « propriétés» et des « vertus» les plus diverses. Un exemple quotidien: l'objet placebo-nocebo. Au-delà de ces objets, dont aucun ne saurait être adéquat à notre attente, c'est bien de l'objet en tant que tel qu'il s'agit: objet inaccessible, cause du désir. Considérant ainsi que le petit d'homme, dès avant sa naissance, se nourrit de substances marquées, que l'homme peut souffrir de maladies nécessaires et qu'il ne cesse de 19

donner à voir un corps marqué, Pierre Benoit met en question la médecine dite psycho-somatique. Elle lui apparaît comme une psychologisation du processus même de la somatisation humaine, celui de I'hominisation; processus que la pensée psychosomatique a contribué, paradoxalement, à désigner. Elle désincarne, en quelque sorte, «la peine des hommes» pour la traiter « ailleurs ». Si l'humanisme de ceux qui s'y réfèrent n'est pas ici en question, il reste que cette pensée méconnaît I'humain dans son enracinement. Il y a certes une apparence d'homogénéité dans la biologie des êtres vivants. «Mais on ne voit pas au nom de quoi, observe Pierre Benoit, on donnerait la prévalence à cette homogénéité des supports bio-chimiques de la matière vivante sur, par exemple, les modes d'interaction et d'échanges d'informations, qui relient entre elles les diverses formes de vie et influencent souvent les arrangements des structures et des fonctions qui animent la matière 18. Quand Lacan promeut les trois vivante» registres: Réel, Symbolique, Imaginaire, quand il préfère l'épistémosomatique à la psychosomatique ou quand il dit que l'inconscient est «structuré comme un langage », il semble assez près d'admettre la réalité de connexions entre les phénomènes organiques et l'ordre langagier, par la médiation, précisément, de l'inconscient structuré comme «un» langage. Les processus biologiques profonds du monde animal sont, en effet, chez I'homme, initiés et commandés autrement. Ce qui est manifeste au niveau du fonctionnement de la sexualité humaine, l'est tout autant dans les manifestations somatiques de tqus ordres, qu'elles soient pathologiques ou fonctionnelles. Il y a dans le corps de l'homme une disponibilité évidente à être méta-commandé. Sur une biologie de base animale s'est développée une physiologie et une pathologie qui sont spécifiques à I'homme. De cette biologie humanisée, aucun laboratoire de recherche biologique ne saurait rendre compte. Il s'agit là d'une méta-biologie, que seule une réflexion clinique est susceptible d'appréhender. Ce mot: méta-biologie, qui désigne les processus biologiques méta-commandés, Pierre Benoit a longtemps cru en être l'inventeur. Et je crois bien qu'il a été déçu le jour où je lui ai 20

dit que cette expression était déjà dans Thalassa, un texte majeur où Sandor Ferenczi développe son idée plus globale de « bio-analyse »19. L'expérimentation animale - en particulier sur ces rats dont on dit que le génome est si proche du nôtre - apporte évidemment une connaissance utile pour le traitement de certaines affections. Mais les faits cliniques sont légion, aussi bien dans la pratique analytique que dans la pratique médicale, qui témoignent de l'écart parfois considérable entre une biologie animale et la biologie de I'homme. Il y a, dans la relation de l'être humain à son corps et à ce qui l'entoure, un vide irréductible. Aucun «objet-objectif» prétendument adéquat à la problématique de la souffrance des corps humains ne saura jamais le combler. Il est des états morbides qui sont, en réalité «des questions cherchant leurs réponses ou inversement ». En médecine, c'est avec la découverte de la pénicilline (isolée par A. Fleming en 1928, mais commercialisée à la fin seulement de la deuxième guerre mondiale, en 1945) et l'avènement des guérisseurs scientifiques qu'a commencé de se mettre en place la structure binaire. Maintenir à la fois ouverte et vide la place du savoir est une nécessité, pour que du ternaire garde ou reprenne sa fonction. Notre tendance à tenir pour définitivement fixés certains points de théorie a sans doute fait obstacle à l'extension théorique nécessaire pour rendre compte d'une façon satisfaisante du processus de I'hominisation. Aussi le succès des thérapies dites « corporelles» ne peut-il surprendre. C'est pourtant l'essentiel qu'elles laissent de côté, à savoir le transfert, dont l'objet - en quelque sorte annoncé par l'intitulé même de la méthode - n'est autre que «le corps archaïque» de l'être humain.

Le tiers langage et les structures génératives de l'humain
Pour repérer le chaînon manquant entre, d'une part, le flux langagier biologique qui anime en permanence les 21

structures organiques et, d'autre part, les structures relationnelles langagières, Pierre Benoit sait qu'il serait illusoire d'engager une élaboration allant des données biologiques vers les données spécifiquement humaines. C'est pourquoi, faisant le chemin inverse, il prend d'abord appui sur ce fait incontestable: l'homme est un animal qui parle. Comme il ne peut se satisfaire de penser que le langage parlé en langues nous est un beau jour tombé du cieL.., Pierre Benoit se met à la recherche d'une voie d'accès à cet extraordinaire événement biologique: l'émergence de la parole. Inlassablement, il s'efforce de donner forme à une théorie d'accueil de ce nouvel objet d'étude: à savoir ce qui fait lien entre les structures biologiques et la subjectivité humaine. Considérant « qu'il n'y a de vie en soi que par l'artifice de notre propre pensée conceptuelle et condensante », il nomme langage «tout ce qui lie l'énergie des phénomènes vitaux sans en faire en apparence directement partie », telle catalyseur permettant et orientant une réaction chimique à laquelle il ne participe pas vraiment. Pour adosser sa thèse, il évoque aussi bien les signaux sonores des animaux supérieurs ou le langage d'odeur par les excréments, que le langage astronomique des oiseaux migrateurs ou le langage géométrique de la danse des abeilles... Autant de langages qui témoignent du démantèlement de la notion même d'organisme. S'agissant, par exemple, du monde des fourmis, « l'organisme n'est plus le corps de la fourmi, c'est celui de la fourmilière »20. Ainsi, dans la biologie, le langage est partout, jusque dans ce nouveau monde que les généticiens n'en [missent pas d'explorer. Comment ne pas concevoir qu'il puisse y avoir une relation de filiation phylogénétique entre ces multiples langages biologiques et notre langage parlé en langues? Comme l'observe Pierre Benoit dans la post-face à ses "Chroniques médicales... ", rien ne s'oppose en fait à reconnaître une sorte de continuité entre le code génétique et les langages éthologiques les plus évolués. Mais, remarque-t-il, si l'on se tourne du côté des langages humains qui culminent dans la parole, il est bien difficile d'admettre que le langage 22

des hommes parlé en langues trouve son origine directe dans notre vie organique comme on peut le soutenir pour les langages éthologiques. Observant que l'homme, dans le langage parlé en langues, nous parle de ce qu'il est et d'où il vient au lieu de fonctionner comme « un bon vrai langage naturel, totalement adéquat à sa fonction biologique », Pierre Benoit le qualifie alors de langage retourné. Il le définit d'ailleurs tout aussi bien comme un langage détourné, en considérant qu'au lieu de se faire réponse - comme les autres langages - il s'est mué en «langage de question»; mutation «qui est le vrai et insondable mystère de nos origines »21... Le rêve, que nous avons en commun avec certains animaux, en est un bel exemple. Si l'activité onirique exerce une fonction biologique manifeste, il est non moins évident que le rôle que nous lui faisons jouer, dès lors que nous disons: «j'ai fait un rêve », n'a plus rien de biologique! C'est dans l'écart ainsi créé que nous advenons en tant que sujets. Il nous faut donc à la fois renouer avec l'ancestral savoir humain, qui lie la vie organique du corps de 1'homme et la spécificité du monde méta-naturel (métabiologique), et assumer que le langage parlé en langues s'apparente, au niveau de ses racines, à ces flux messagers qui informent le corps dans sa biologie la plus intime. En témoigne, par exemple, ce lien d'odeur qui lie le nourrisson à sa mère et sur lequel Françoise Dolto a toujours insisté. En attendant que s'élaborent, à partir de ces données, de nouvelles théories opératoires, tant pour la médecine que pour la psychanalyse, il importe de réfléchir à la façon dont peut s'opérer, en l'être humain, la rencontre de ses deux langages: «son langage mammifère - de primate et finalement de corps - avec son langage parlé en langues». Rencontre où Pierre Benoit estime que l'organique le plus intime de l'homme est lié à «l'inconscient non seulement dé-psychologisé, mais même dé-psychisé »22. C'est un fait: il n'est pas de substance biologique qui ne soit marquée par quelque message et qui ne soit elle-même messagère auprès d'une autre substance. De même peut-on dire, en se référant aux données que la science a récemment 23

mis en lumière, que les messagers eux-mêmes sont faits de substances. Il en est ainsi, par exemple, de l'ARN porteur de l'information stockée dans l'ADN. Ne peut-on pas dire aussi que nos langues participent de cet univers informatif qui ordonne la vie et que c'est bien en cela qu'on peut les dire vivantes? Pour autant, le fossé qui sépare les langues humaines et le langage animal n'en reste pas moins insondable. C'est pour donner un cadre à son exploration que Pierre Benoit conceptualise ce qu'il nomme - en empruntant le terme à Milan Kundera - flux sémantique primaire. Il définit ce flux comme le produit de la rencontre entre deux flux de messages porteurs d'informations et provenant de deux systèmes informations / messages: un système biologique «naturel» - ou langage en quelque sorte sans sujet - qui fonctionne dans l'ensemble du monde vivant, et un système dit «artificiel» (au sens propre de fait de l'art), qui implique au contraire que « je » parle. Le flux sémantique primaire, suscité par la parole, n'est pas fait pour autant de mots ou de signifiants. Pour se le représenter, Pierre Benoit fait appel à la métaphore du mascaret, que David Lynch défmit comme «l'analogue hydraulique d'un bang sonique: un mur d'eau qui remonte certains fleuves en transportant la marée...» Plus qu'une simple confluence entre deux fleuves qui mélangent leurs eaux, le mascaret résulte d'une opposition franche et conflictuelle entre les deux flux23. Ainsi, faire appel à la fiction d'un «appareil psychique» ne s'impose plus pour signifier que l'homme, même s'il fonctionne dans son intimité bio-physiologique comme un animal, en est foncièrement différent. On pourrait dire, note Pierre Benoit, que c'est par le flux sémantique primaire que l'inconscient, d'abord, se forme comme lieu de l'Autre et que cet inconscient - ou mieux, le ça - serait, au niveau archaïque, non une instance psychique, mais une instance s'inscrivant dans le corps organique même. S'engageant plus avant dans la voie que lui ouvre la conception d'un flux sémantique humanisant, issu de l'interférence entre les deux langages, il revient à certaines 24

hypothèses déjà amorcées, afin de mieux les définir. Il donne ainsi forme aux structures génératives de l'humain24. La première hypothèse, dite d'écologie extensive ou élargie - hypothèse qu'il considère plutôt comme une certitude - ne concerne l'homme qu'en tant qu'il participe aux échanges langagiers qui relient l'intérieur même des êtres à l'ensemble du monde et qui structurent la vie de cet ensemble. La deuxième hypothèse, dite d'hominisation, concerne exclusivement I'homme. Elle suppose, en effet, l'interférence des deux flux langagiers, avec la formation, au cours des âges, des structures génératives qui associent, dans l'ontogenèse humaine, des phénomènes épigénétiques aux phénomènes purement génétiques. De ces structures émanent certes des mots, mais bien d'autres «grammaires en quelque sorte non verbales ». Dans la troisième hypoth~ qualifiée de méthodologique, Pierre Benoit considère que «ce sont les conditions spécifiques d'édification de la vie organique du petit d'homme qui déterminent sa vie psychique à venir ». Se situant ainsi dans une visée ontogénique, il inverse l'ordre des facteurs et montre comment le dispositif et la technique analytiques ont été mis en place pour que se manifeste «la réalité du primaire, la réalité de l'archaïque et des premiers linéaments de la symbolisation qui s'y trouvent attachés », même si « les analyses ont été conçues au départ pour le secondaire... ». C'est un véritable montage méta-biologique, résume-t-il, qui se réalise dans le dispositif analytique. Le flux sémantique primaire, en dernière analyse, une fois les mots - et les histoires qu'ils construisent - dépassés, «paraît être le langage même du transfert »25. Cette troisième hypothèse apporte, me semble-t-il, un éclairage particulier sur le pas décisif effectué par Freud, à la fin de «son analyse », lorsqu'il reconnaît le transfert singulier sur lequel s'appuient les transferts pluriels. Ce transfert singulier - à propos duquel il parlera, beaucoup plus tard, d' «héritage archaïque », de « transfert héréditaire »26 - Freud le met en rapport avec le refoulement originaire.

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Pierre Benoit avance d'ailleurs une quatrième hypothèse, selon laquelle le passage de la binarité à la ternarité a rapport, précisément, avec une logique de refoulement. «C'est le refoulement en nous de la nature qui nous constitue en tant qu'humains. Et c'est de ce refoulement que naissent nos cultures ». Lorsque le petit d'homme est abandonné à la «nature », il ne parle pas, ne se développe pas; « le feed-back épigénétique de l'Autre» ne fonctionne pas. *** Si Pierre Benoit, dans son œuvre, évoque souvent la porosité de la frontière entre médecine et psychanalyse, il n'en affIrme pas moins la radicale différence et l'incompatibilité des pratiques respectives. «La démarche fondatrice de l'inventeur de la psychanalyse, écrit-il, si elle fut bien soutenue par le désir de comprendre l'hystérie, à l'instar de Charcot en somme, fut très vite fécondée par le germe de ce qui devait la distinguer radicalement du mouvement scientifique du temps et établir entre médecine et psychanalyse une coupure béante. Coupure béante, poursuit-il, qui est sans doute une des meilleures illustrations de ce que les théoriciens de la connaissance ont baptisé depuis du nom de coupure épistémologique »27. Ainsi Pierre Benoit ne s'est-il jamais départi de la plus grande rigueur dans la conduite de la cure comme dans la pratique dite du contrôle. Cette rigueur - acquise d'une formation qui sera permanente et qui va de pair, chez lui, avec une connaissance approfondie des textes de Freud et de Lacan - constitue l'assise dont il a besoin pour passer les frontières et oser de nouvelles questions. «Je veux seulement, disait-il, ouvrir un champ de recherche que je crois neuf. Je puis seulement affirmer qu'il y a là une terra incognita et point du néant ». Ses propos sur le «retour à Freud» et sa réponse à l'acte de dissolution de l'École freudienne de Paris illustrent bien cette rigueur et l'indépendance d'esprit qu'elle apporte. Sa pensée n'est inféodée à celle d'aucun autre, quelle que soit son autorité. 26

« Retour à Freud» ou « retour à l'inconscient»

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« Lacan, dit J.-A. Miller, ne s'est pas du tout donné pour but de réinventer la psychanalyse. Au contraire, il a placé les débuts de son enseignement sous le signe d'un "retour à Freud"; il s'est seulement demandé à propos de la psychanalyse: à quelles conditions est-elle possible28 ? » Cependant, ouvrant son séminaire à Sainte-Anne, le 18 novembre 1953, Lacan précise: «Cet enseignement est un refus de tout système. Il découvre une pensée en mouvement [...]. La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte [je souligne] à la révision »29. Ce qui revient à dire que, si la psychanalyse ne se ré invente pas, le psychanalyste est en revanche tenu de ré inventer, jour après jour, ce qui peut maintenir la pratique renouvelée pour chaque patient. Quand Pierre Benoit émet des réserves à propos de l'expression: «retour à Freud », ce n'est donc pas tant la démarche de Lacan qu'il met en cause, que la formule elle-même; une formule qui, selon lui, tend à faire croire que la théorie analytique est tout entière dans l'héritage freudien et qu'il importe de s'en tenir au cadre déjà là. Or le mérite de Lacan est justement, remarque-t-il, d'avoir su ouvrir «de nouveaux sillons, lesquels, même à l'état d'ébauche, ne sont pas dans Freud ». Ce que Pierre Benoit redoute, en réalité, c'est le renforcement, par cette formule, de la tendance à se satisfaire d'un savoir figé. Or, il n'y a de l'analytique dans une pratique, que dans la mesure où l'analyste ne s'identifie à aucun savoir, y compris le savoir analytique. Affirmer les principes fondamentaux que la méthode analytique a permis d'élaborer, tel est assurément le souci de l'analyste. La spécificité de la psychanalyse tient à ces principes et, comme toute spécificité, elle est définie une fois pour toutes. Pour autant, nous ne saurions garder vivante l'invention freudienne sans prendre en compte, à tout instant, ce qu'elle permet de découvrir ou ce qu'elle implique. La psychanalyse ne sera jamais un système achevé. Que l'on puisse, à partir de l'expérience clinique, questionner ou prolonger certains points de la théorie n'a donc rien de

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scandaleux, dès lors que les principes fondamentaux et les règles qui spécifient la méthode analytique sont rigoureusement respectés. Ainsi, chez Pierre Benoit, c'est la clinique qui le contraint à certaines avancées théoriques. Il ne s'agit jamais d'une rupture avec la théorie freudienne ou d'un «renouveau» quelconque. Son propos sur l'opposition d'essence psyché-soma, entre autres, témoigne parfaitement de cette démarche. Ce qu'il cherche à montrer, c'est comment les limites rencontrées par Freud, dans son recours aux modèles de l'époque - l'optique pour l'appareil psychique, la neurologie et l'arc réflexe pour l'énergie, ou encore, en d'autres domaines, la chimie et l'archéologie - faisaient aussi limite, du même coup, à l'élaboration entreprise pour rendre compte de l'expérience. Comme le remarque Dominique Auffreëo, certains des modèles choisis par Freud correspondent à cette acception où le modèle est «un ensemble cohérent d'hypothèses à propos de paramètres réels à considérer en vue d'une étude performative d'un objet, n'ayant donc pas seulement pour but une connaissance, mais une intervention efficace sur cet objet». Ainsi, le recours au «bloc-notes magique », à propos de l'appareil psychique mnésique, témoigne-t-il de ce que, « chez Freud même, ses constructions théoriques étaient sans le savoir tributaires des techniques de son temps ». Il n'est donc pas extravagant de penser que Freud - s'il avait disposé des modèles offerts par la physique quantique ou la biologie moléculaire, entre autres - aurait eu l'idée de poser l'équation: matière = énergie. C'est en recourant à ce modèle que Pierre Benoit, en tout cas, a pu rendre compte de son expérience clinique et mettre en question le mot «psychique» pour qualifier l'énergie. Aujourd'hui, l'énergie -la chose en soi (Bachelard) - ne peut être conçu autrement, estime-t-il, qu'un concept non qualifiable. «Il y a seulement des phénomènes, eux très différents les uns des autres, mais l'énergie qui les anime est une »31. En définitive, pour Pierre Benoit, ce dont il faudrait sans doute parler sans jamais se lasser, ce n'est pas tant du retour à

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Freud que du retour à l'inconscienp2; du retour à cette instance énergétique spécifique, dont la réalité, souligne-t-il, nous défie sans cesse «de ne jamais pouvoir directement l'aborder» . Lorsque Freud - à la faveur entre autres de la remise en question de la première théorie des pulsions - passe de la première topique à la seconde, élargissant ainsi considérablement la notion d'inconscient, imagine-t-on un seul instant qu'il puisse, nostalgiquement, faire retour au premier Freud? Lorsque Lacan, s'appuyant évidemment sur l'apport freudien, ouvre de nouvelles voies qui le conduisent à superposer le nœud boroméen et l'inconscient, pour fmalement poser que «l'inconscient c'est le réel », peut-on imaginer que le retour à Freud ou au premier Lacan prenne le pas sur l'exploration incessante de ce qu'implique une telle avancée? Ainsi, la critique de Pierre Benoit ne peut-elle se comprendre qu'à la lumière de cette obsession: maintenir le mouvement psychanalytique sur une trajectoire toujours ouverte, « où nous puissions tous nous engager sans risquer de tourner en rond».

La dissolution de l'E.F.P. et la «passe» en question
L'acte de dissolution de l'École freudienne de Paris, posé par Lacan le 5 janvier 1980, fut justement l'occasion, pour Pierre Benoit, de manifester très publiquement sa liberté de pensée et son esprit critique. Cet événement eut des effets déterminants dans l'orientation de sa recherche tout au long des années quatre-vingt. Le questionnement sur le transfert - suscité au départ par ses «drôles de maladies» et ses étonnantes histoires de malades - HIe poursuit depuis vingt ans à travers sa pratique de la cure. Il a certes l'expérience d'analysants faisant le pas de « se reconnaître» analyste et poursuivant leur formation dans une école ou une association de psychanalyse. Il s'est évidemment posé la question du devenir du transfert chez 29

l'analysant qui devient psychanalyste ou chez le jeune analyste en contrôle. Mais la question du devenir du transfert chez l'analyste inscrit dans une institution - c'est-à-dire participant aux différentes activités ou accédant à certaines fonctions institutionnelles - l'événement de janvier 1980 le conduit à la poser d'une façon nouvelle. Ce qu'il s'est efforcé d'élaborer jusqu'alors, à partir d'une expérience médicale puis psychanalytique, se trouve illustré soudain d'une tout autre façon. Par la dissolution de l'EFP, ce sont les questions relatives à la formation même des psychanalystes et à l'organisation institutionnelle que celle-ci implique qui sont mises au premier plan. Ces questions, Lacan les a justement posées dans une proposition dite «.proposition du 9 octobre 1967 », où il distingue, pour situer l'Ecole freudienne dans ses fonctions, «la psychanalyse en extension, soit tout ce que résume la fonction de notre École en tant qu'elle présentifie la psychanalyse au monde, et la psychanalyse en intension, soit la didactique, en tant qu'elle ne fait pas que d'y préparer des opérateurs ». Nous savons comment Lacan, lors des Assises de l'École freudienne de janvier 1978, à Deauville, a qualifié d'échec la procédure qui devait permettre d'éclairer «la passe où se résout une psychanalyse didactique ». Cet échec, Pierre Benoit n'hésite pas, en 1980, à le mettre en rapport avec le transfert à «l'analyste - maître - fondateur - directeur» de l'École. Le «témoignage juste» des passeurs, dont le jury d'agrément attendait l'éclairage pour un «travail de doctrine », s'est révélé porteur d'un enseignement concernant d'abord, me semble-t-il, le transfert analytique et son devenir. Un enseignement dont les implications, manifestement, ne pouvaient être prises en compte dans le contexte institutionnel de l'École. Cette impression de « non prise en compte» d'une expérience vécue par chacun comme exceptionnelle, je l'ai moi-même fortement éprouvée dans ma propre expérience de «passeur» puis de candidat à la « passe ». J'ai la conviction, cependant, que la procédure de la passe reste une trouvaille dont on ne pouvait accepter qu'elle tourne court. Les avancées qu'elle est susceptible de produire 30

pourront sans doute conduire à opérer le «passage» vers d'autres procédures ou dispositifs inédits. Une évidence, en tout cas: dès lors qu'une institution a le projet de former des analystes, elle s'engage, en quelque sorte, à « organiser» le questionnement permanent de cet acte: psychanalyser. Membre de l'EFP, Pierre Benoit avait dit son intention de se présenter à la passe, «mais seulement le jour où, volontairement, Lacan aurait résilié ses fonctions directoriales ». Cet acte « volontaire» se trouve effectivement posé le 5 janvier. Ainsi, écrit Pierre Benoit, «lorsque m'adressant directement et publiquement à sa personne pour dire non au coup de force de janvier 1980 - seule forme qu'hélas il ait su donner à son départ - il m'a semblé que quelque chose de l'ordre de ladite passe était en jeu. Si donc ma propre expérience a quelque valeur, poursuit-il, cela signifierait que la passe, pointée avec tant de justesse par Lacan, exigeait, pour pouvoir être abordée et vécue pleinement, un préalable tragiquement paradoxal: dire non à l'homme» 33. Si la dissolution de l'EFP fait fonction de charnière dans la recherche de Pierre Benoit, c'est parce qu'elle apporte, justement, une illustration particulièrement forte de ce qui est au cœur de son travail de conceptualisation. Elle attire son attention sur ce qu'il advient du transfert analytique tout au long de la formation des analystes, et sur les avatars possibles de ce devenir. Elle le conduit à Eoser très concrètement la question de la «place vide» 4 dans le fonctionnement de l'institution analytique. Elle lui permet enfm de réaliser combien son travail d'élaboration autour du médical en tant qu'objet de transfert concerne aussi ce qui est en jeu dans l'analyse de l'éventuel- futur - psychanalyste. Ainsi provoqué au niveau même de sa recherche par l'acte de Lacan, il ressent la nécessité d'intervenir dans les dernières Assemblées Générales de l'École et de se porter candidat au dernier Conseil, celui qui sera chargé de conduire à son terme la dissolution juridique. Il se montre très actif dans le groupe qui se forme alors autour du bulletin Entre-Temps. Et il prend l'initiative, entre autres, d'un Congrès sur le thème: 31

«Institution - formation - reconnaissance des psychanalystes », congrès qui se tiendra à AGDE, fin octobre 1982. Les débats engendrés par l'acte de dissolution lui apportent la conviction d'une méconnaissance plus répandue qu'il ne paraît de l'hétérogénéité radicale du transfert analytique. Aujourd'hui, avec l'avènement de nouvelles théories de la connaissance et l'émergence de nouvelles conceptions psychanalytiques, le transfert nous apparaît comme une réalité beaucoup plus complexe. À la fill d'une cure, le dénouement du nouage transférentiel sur l'être de l'analyste met au jour ce qui correspond «au noyau même des données les plus archaïques du désir de l'homme» et qui est «de l'ordre même de ce qui anime la vie et la mort des humains ». Cette «trace nécessaire et active» de l'aventure transférentielle, les psychanalystes se doivent de la prendre en compte dans l'organisation et la vie de leurs institutions. Quand l'analyse a fait surgir, sous ses formes les plus archaïques cet «objet du transfert, à quoi attiennent les formes premières du désir de l'homme », le risque existe, en effet, que « ses reliquats se mettent à fonctionner comme des reliques »35. À cet égard, le choix de l'expression transfert de travail, pour désigner ce qui se joue dans le cadre particulier de groupes mis en place dans les institutions analytiques, n'est pas anodin. Qu'une formule aussi répandue ait été si peu questionnée illustre l'idée, elle aussi bien peu critiquée, d'une « résolution» possible du transfert analytique à la faveur de dispositifs institutionnels. De même que la notion de contre-transfert a longtemps fait obstacle à la prise en compte, dans la conduite de la cure, du désir de l'analyste, de la même façon, dans l'institution, la notion de transfert de travail a longtemps conduit à négliger, dans les dispositifs, ce que Pierre Benoit préférait nommer le désir d'analyse. L'utopie du réseau36 - «un réseau de psychanalystes libres de toute attache institutionnelle..., une institution qui n'en soit pas une. ", une inscription qui ne soit pas une 32

adhésion... » - témoigne de la place importante que prend alors, chez Pierre Benoit, la question du devenir du transfert chez l'analyste en formation. À partir des années 80, cette question entre manifestement en ligne de compte dans sa détermination à poursuivre aussi loin que possible sa recherche. La période de «l'après-dissolution» apparaît d'ailleurs, dans son œuvre, comme particulièrement féconde. *** Un long parcours de travail et d'amitié avec Pierre Benoit m'a laissé d'innombrables souvenirs que j'aurais aimé évoquer. Ils auraient montré à ceux qui le liront mais ne l'ont pas connu, comment la « passion» de la vérité pouvait à la fois nourrir le quotidien d'une existence et féconder une œuvre. La publication de sa correspondance constituerait à cet égard un précieux témoignage.

La rencontre avec le professeur René Morichau-Beauchant
Mais c'est à la surprenante rencontre de Pierre, en 1941, avec celui qui fut «le premier Français à se rallier publiquement à la psychanalyse »37 : le professeur Morichau-Beauchant, de Poitiers, que je m'attarderai. Ayant eu le privilège de l'accompagner, en 1990, sur les lieux mêmes de cette rencontre, je crois entendre d'une autre oreille, aujourd'hui, les questions qui ont ponctué son périple d'un demi-siècle. « C'est du professeur René Morichau-Beauchant, écrit-il, que je reçus ma première leçon sur le transfert en 1941 [...]. Leçon qui passa d'autant mieux qu'à l'époque (et pendant plusieurs années après) je ne

connaissais pas le mot

-

qui ne fut pas prononcé ». Pierre
rencontre dans l'un des biogénique de certains jeune Pierre Benoit est concours d'internat des

Benoit a fait le récit détaillé de cette textes ici publiés: «Le pouvoir transferts ». En ce temps de l'occupation, le étudiant en médecine et prépare le 33

hôpitaux de Paris. Il souffre de la recrudescence d'un asthme apparu à l'âge de quatorze ans. «Miraculeusement» soulagé par le traitement du réputé docteur Cantonnet, il apprend que le seul représentant de la médecine traditionnelle à avoir approuvé la pratique hétérodoxe de ce médecin est un certain professeur René Morichau-Beauchant, de Poitiers. Dans cette ville, Pierre a fait sa première année de médecine (PCB) et il se souvient, justement, d'y avoir connu Georges, fils cadet du professeur en question. Il se souvient aussi de Jean, le fils aîné, qu'il eut comme conférencier d'externat, à Paris. L'idée lui vient alors, comme poussé par le besoin d'obtenir «une absolution et une explication », de prendre rendez-vous avec ce «patron» des hôpitaux de Poitiers. L'absolution, ilIa reçut d'emblée, mais l'explication ne fut qu'évoquée, et à demi-mot, sur le pas de la porte. «Cantonnet, précise alors le professeur, est certes médecin, mais, en fait, c'est un guérisseur: les résultats de son traitement sont surtout valables entre ses mains! » Ce n'est que bien plus tard, alors qu'il pratique la psychanalyse depuis plusieurs années, qu'il découvre, en lisant Jones, l'histoire de la correspondance entre Freud et le professeur de Poitiers. L'épisode Morichau-Beauchant, écrit Pierre, « remisé dans les couches profondes de ma mémoire, fit un retour fulgurant ». Quelques années encore et Pierre, en vacances à l'lIe d'Yeu, m'écrit: «Que dirais-tu de m'accompagner à Poitiers chez les deux fils de Morichau-Beauchant, le premier médecin français correspondant de Freud? Il était comme nous, à l'origine: médecin généraliste; Que s'est-il passé pour lui? C'est de cela dont j'aimerais parler avec ses fils. Quelque chose me dit, poursuit-il, que ce qui l'a éloigné de la psychanalyse, c'est ce sur quoi nous travaillons et qu'à mon avis Freud ne concevait pas. Lacan si sans doute ». Suit ce post-sciptum: «Pour concevoir ce sur quoi nous travaillons, il fallait d'abord qu'il soit dit que l'inconscient était structuré comme un langage. Et cela, malgré Lacan, je suis convaincu que Freud ne l'avait même pas envisagé »38.

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Pierre adresse une première lettre à Jean et Georges Beauchant, l'un et l'autre professeurs de médecine honoraires à Poitiers. Sa demande est ainsi formulée39 : «Ce qui m'intéresse, c'est une question qui porte bien plus sur la médecine que sur la psychanalyse. Le professeur R. Morichau-Beauchant, professionnellement, était je crois orienté vers la pratique d'un clinicien généraliste et cela ne l'a pas empêché de s'intéresser très tôt aux découvertes de la psychanalyse ce qui, avant la guerre de 14, était, en France, vraiment peu banal et témoignait d'une grande largeur de vue et d'un esprit peu conformiste. C'est le moins que l'on puisse dire. «C'est d'ailleurs l'impression que je garde de mon unique rencontre avec lui en 1941. Après-coup, quand je me le remémore, je me demande même si le bout de chemin qu'il avait fait avec l'analyse ne l'avait pas confronté à des idées qui mettaient en cause les réalités de l'inconscient dans leur rapport avec la médecine, et pas seulement en psychiatrie et en psychologie. Ce qui est exactement le thème qui m'intéresse personnellement. Ne serait-ce que parce que mon orientation professionnelle, jusque bien après la quarantaine, a été aussi celle de la clinique généraliste. «Mais, au-delà de mon cas personnel, je pense que le problème des relations médecine - psychanalyse est un problème qui n'a pas trouvé sa solution. Je ne puis m'empêcher de penser que le cheminement de la pensée de votre père l'avait conduit vers des idées semblables et que c'est peut-être cela qui lui a fait prendre des distances avec le mouvement psychanalytique après les années vingt. «Voilà ce dont j'aimerais m'entretenir avec ses fils qui, eux aussi, sont fmalement devenus médecins. Si vous en êtes d'accord, j'ai même pensé que je pourrais venir avec mon ami Perroy, de Nantes, ~ar qui j'ai eu communication des articles de votre pèré. Comme moi il n'a rencontré l'analyse qu'après une longue pratique de généraliste et il est au premier chef intéressé par les idées que je viens de vous exposer »41,

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Jean Beauchant, l'aîné des fils, étant souffrant, Georges, son cadet, fait cette réponse: «Nous avons été très heureux de recevoir ces publications de notre père que nous ne connaissions pas. Mais je crois que vous avez tout à fait raison sur sa désaffection de la psychanalyse. En effet, en 1948, un de mes amis, médecin, voulait envoyer à mon père un malade à psychanalyser et notre père m'a répondu que le traitement pouvait être dangereux et la catharsis et le transfert une catastrophe. Il avait refusé le malade. Il est vrai aussi qu'âgé, il était assez désabusé de la philosophie (il avait eu un accessit de philosophie au concours général) sous toutes ses formes. Une partie de ses documents avait été donnée à Michel Foucault... »42. Dans une nouvelle lettre, Pierre, confirmant le projet de rencontre, précise à nouveau: «Je voudrais, avec la collaboration éventuelle de mon ami Perroy de Nantes, écrire un article sur votre père, sa trajectoire professionnelle, sa rencontre, dès avant la guerre de 14, avec le mouvement psychanalytique et finalement son éloignement du même mouvement. Je pense qu'il y a là, de la part d'un vrai médecin fort d'une sérieuse pratique généraliste [.. .], mais soucieux aussi d'une réflexion approfondie sur la philosophie de la souffrance et des maladies des hommes, quelque chose d'exemplaire. Surtout à une époque où les progrès des neuro-sciences ouvrent sur ce thème des horizons nouveaux» 43. Ayant donc retrouvé les cinq articles écrits par Morichau-Beauchant entre 1911 et 1922 (note 40), je me suis préoccupé de réunir autant d'informations que possible sur sa correspondance avec Freud et sa participation au mouvement psychanalytique européen. Cette participation semble avoir été effective depuis novembre 1910, date de son premier contact avec Freud, jusqu'en 1926, année de son inscription comme membre d 'honneur à la «Société psychanalytique de Paris », que venait de créer le «Groupe des douze».

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Le 6 janvier 1990, nous franchissons, Pierre et moi, avec nos épouses, le seuil de la demeure des Beauchant, rue Alsace-Lorraine à Poitiers. Madame Georges Beauchant a préparé un excellent repas. Son mari, comme pour redonner vie au passé, a fait le choix de très vieux millésimes bordelais, hérités de son père! Ainsi, à la faveur de ce chaleureux accueil, nous échangeons pendant plusieurs heures, à bâtons rompus. Nous apprenons que René Morichau-Beauchant, excellent germaniste, était encore interne des hôpitaux de Paris, quand il lut L'interprétation des rêves, dès sa publication par Freud (1900). Nous apprenons aussi qu'il avait aidé Angelo Hesnard à écrire sa thèse en 1909; qu'il avait écrit, avant même Le rapport affectif.., un premier article «psychanalytique»: L'inconscient et la défense de l'individu (publié en 1910 dans une revue socialiste) et qu'il s'était inscrit au «Cercle freudien» dit aussi« Groupe de Zurich» en janvier 1912... Cet échange se poursuit dans le bureau même où Pierre Benoit avait été reçu en 1941. Georges Beauchant y conserve de précieux souvenirs, parmi lesquels le «journal de bord» de son père et l'unique lettre retrouvée de Freud. Ce que j'ai retenu de ce long dialogue, dans un lieu si chargé d'histoire, c'est l'intérêt marqué de Morichau-Beauchant pour le mécanisme même de la guérison dans l'acte médical. Si l'on songe au rapport entretenu par les chefs de service de l'époque avec la thérapeutique, cette préoccupation d'efficacité surprend. Quand on sait la place donnée alors au «beau» diagnostic la sanction thérapeutique étant traditionnellement abandonnée par le patron à ses internes, souvent mieux informés des rares nouveautés pharmacologiques l'attitude de Morichau-Beauchant fait rupture. Reçu à l'internat des hôpitaux de Paris en 1899, il fut nommé professeur à l'École de Médecine de Poitiers en 1903. Après 38 années d'exercice hospitalier, il partit en retraite le Il novembre 1941 et continua de recevoir quelques patients en clientèle privée jusqu'en 1950. Son activité professionnelle couvre donc à peu près la première moitié du 20e siècle. Or cette période fait encore partie, dans 37

I'histoire de la médecine de soins, de ce que l'on a appelé la médecine d'assistance, par opposition à la période triomphante, dite aussi des Trente glorieuses médicales (1950-1980) - qui prit elle-même fin avec l'épidémie de sida, au début des années quatre-vingt. Si Morichau-Beauchant n'a guère connu l'ère des sulfamides44 et des antibiotiques45, il pressentait, de toute évidence, la nécessité et l'urgence, pour la médecine, de porter attention au mécanisme de la guérison et aux « objets» thérapeutiques. Selon le témoignage de son fils Georges, il trouvait parfaitement légitime le recours aux « guérisseurs» et autres « Cantonnet» de l'époque. Il était persuadé que la médecine scientifique, telle qu'elle s'annonçait, risquait de faire l'impasse sur quelque chose d'essentiel, qu'il ne savait pas encore formuler. Cet « essentiel », à partir de 1909, finit par envahir sa réflexion et orienter toute sa recherche. En témoigne son intérêt pour ce «rapport affectif », dont il fit l'objet du premier texte communiqué à Freud. 1909, c'est aussi l'année où le deuxième de ses cinq enfants, âgé d'un an, fut emporté par la maladie. La déception de Morichau-Beauchant est grande, manifestement, quand il constate, s'agissant des maladies dont s'occupe la médecine, que la théorie psychanalytique ne sait rien en dire. Ce qu'il retient, finalement, c'est que la psychanalyse n'a qu'une «valeur explicative temporaire» et qu'il est fort dangereux de «cultiver le transfert ». S'il s'oriente vers Jung, précise encore son fils, c'est que la recherche de l'équipe suisse lui semble «balayer plus large» et qu'elle est plus à même d'apporter quelque lumière concernant le médical. Se tourner vers Zurich en cette année 1912, où s'annonce la rupture de Jung avec Freud (1913), revenait évidemment à s'éloigner de Vienne, un éloignement que la coupure occasionnée par la guerre 1914-1918 rendra définitif. On peut comprendre que les «risques» du transfert aient été si vivement ressentis par Morichau-Beauchant, quand on sait que ce premier français «qui lit, travaille et est convaincu» par la psychanalyse46 ne s'est jamais allongé sur un divan et qu'il ne pouvait rien connaître du maniement 38

psychanalytique du transfert. Mais, si sa crainte des effets transférentiels était légitime, elle témoignait aussi d'une attente, « attente croyante» (Freud), qui s'est trouvée déçue. Une déception à la hauteur de l'espoir mis, justement, dans les effets thérapeutiques possibles du « rapport psycho-affectif ». Ces risques du transfert, ce sont eux, précisément, que Pierre Benoit - à partir de ses fragilités et de la solide assise qu'il s'était constituée - s'est efforcé de préciser tout au long de sa recherche. Dans l'une de nos dernières conversations téléphoniques, il me disait à peu près ceci: «Il faut accepter le fait que le moteur de l'analyse c'est le transfert; et ce n'est pas sécurisant. L'objet du transfert, c'est le réel de la mort et le réel de la vie; c'est à la fois l'un et l'autre ». Si, pour mener sa recherche, il a « osé» s'aventurer aux marges de la psychanalyse, c'est par ce qu'il était de ceux, s'agissant du soutien à l'analyse laïque, qui n'ont jamais transigé. Loin d'être tenté, comme l'étaient encore quelques-uns, dans les années cinquante, par le maintien de la psychanalyse dans le giron de la médecine, il a toujours réagi avec vivacité aux tentatives de subordination de cette pratique à quelque discipline que ce soit. En revanche, il était persuadé, comme Freud, de « l'intérêt de la psychanalyse pour les sciences non psychologiques ». Il a sûrement lu avec une attention particulière les pages où Freud, à propos de «l'intérêt biologique », écrit: «La psychanalyse n'a pas eu pour destin, à l'instar d'autres jeunes sciences, d'avoir été accueillie par la sympathie impatiente de ceux qui se sont intéressés au progrès de la connaissance. [...]. Mais qui admet, à titre d'exigence, qu'un jugement scientifique ne doit pas être influencé par des points de vue affectifs doit accorder à la psychanalyse un haut intérêt pour la biologie à cause de cette orientation de recherche et faire valoir les résistances contre celle-ci comme preuve de ces assertions »47. *** Si Pierre Benoit, tout au long de son parcours, n'a cessé de se référer à Freud et à Lacan, son œuvre s'inscrit dans le 39

mouvement analytique selon une filiation dont l'examen apporterait sûrement un éclairage précieux. Je pense aux travaux de Ferenczi et de Balint, mais aussi, plus près de nous, à ceux de Serge Leclaire et de François Perrier. Peut-être aussi à ceux de Wladimir Granoff, l'autre de la « troika », qui pensait «n'être pas en trop mauvaise position» pour reconnaître en François Perrier un «praticien ferenczien». « Je crois, écrit-il, que lui et moi avons été, jadis - je ne sais pas ce ~u'il en est aujourd'hui - les seuls ferencziens décents» 8. Les travaux trop «confidentiels» de Pierre Benoit lui étaient manifestement inconnus... Mettre en évidence, en les rapprochant, les façons dont le corps est abordé dans Thalassa, dans Le corps à la lettre, dans Les corps malades du signifiant, puis dans l'Essai d'approche biologique de l'inconscient, ce pourrait être l'objet d'une passionnante étude49... D'autres références ont compté pour Pierre Benoit. Mais le cartel auquel il a toujours appartenu, depuis la fondation de l'École freudienne de Paris, occupe une place unique. En étaient membres: Pierre et son épouse Marie-Charlette, Bernadette et Xavier Audouard, Nelba et Juan-David Nasio, Claude et Bernard This. Ce cartel, «constitué, de bien des manières, autour du corps », fut « une indispensable référence» dans la recherche et les publications de chacun. Pierre Benoit était un homme modeste. Il a longtemps pensé, malgré l'insistance de ses amis, que ses écrits n'étaient pas publiables. En revanche, il aimait prendre la parole devant les publics les plus divers et le faisait avec chaleur et conviction. Le nombre de ceux qui l'ont rencontré pour une analyse ou un contrôle, qui ont fréquenté son Séminaire de l'EFP, rue Claude Bernard ou qui l'ont approché dans les Groupes Balint, le GRAL, le Centre Étienne Marcel, le Groupe d'étude et de recherche du nouveau-né (GRENN), le CMPP d'Évreux, et de multiples groupes de travail est assez considérable. Il poursuivit aussi, jusqu'à la fm de son activité de psychanalyste, une pratique d'accueil des enfants et de leurs parents dans ce lieu dit La Maison verte, qu'il avait fondée en

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1979 avec Françoise Dolto et dont il fut, jusqu'à sa mort, le Président d'honneur. À ses yeux, la Maison verte était une illustration remarquable de l'un des aspects du transfert analytique - son caractère impersonnel- qu'il s'est efforcé de mettre en évidence tout au long de sa recherche. Le « transfert sur le lieu» y est à l'œuvre, en effet, d'une façon évidente. Et c'est justement pour éviter la « personnalisation» du transfert que la présence des analystes y est essentielle. Ainsi la question du transfert, fil rouge des études de Pierre Benoit sur le corps et la peine des hommes, est devenue, en somme, l'objet même de sa recherche. Son obstination à se porter au plus près ce qui «cause» le transfert lui a permis d'avancer plusieurs hypothèses sur les « structures génératives de 1'humain» et de construire une œuvre « originale », au sens fort du terme. Mais, à travers une réflexion tout entière orientée par la question du transfert, c'est la question même du «malaise dans la culture» qui est posée. Ce que met en lumière cette recherche a des implications qui relèvent aussi bien de l'éthique que du politique. L'œuvre de Pierre Benoit intéresse, en définitive, non seulement le psychanalyste et le médecin, mais aussi bien le biologiste et le physicien, le philosophe et le linguiste, l'anthropologue et le travailleur sociaL.. ou, pour mieux dire, quiconque a le souci de l'humain. è Lorsque l'on considère, au début de ce 21 siècle, les recherches conduites dans le cadre de disciplines parfois très éloignées de la psychanalyse, on observe, en effet, une conjonction remarquable des questionnements. C'est souvent à la nécessité de «redéfmir l'être humain» ou de repenser « la place de l'homme dans la nature» qu'ils nous renvoient. En témoignent, parmi les écrits récents, ceux du biologiste J.-D. Vincent, du physicien J.-Fr. Lurçat, du mathématicien O. Rey ou encore des philosophes D. Lecourt et D.-R. Dufour5o. S'il est légitime de revendiquer, à l'instar de Freud, « l'intérêt» pour la psychanalyse de disciplines aussi diverses, il est essentiel aussi, pour l'avenir même de la psychanalyse, que les analystes sachent porter intérêt à des
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logiques ou pratiques qui ne sont pas celles de leur discipline5l. À cet égard, dans le domaine du «corps humain », la recherche de Pierre Benoit est unique. L'intention de Marie-Charlette Benoit, en me confiant la réalisation de cette publication, était de mettre à la disposition de tous des écrits encore inédits ou dont la diffusion a été limitée. Malgré la difficulté du projet52, c'est avec grand plaisir que j'ai accepté. Il m'a semblé aussi qu'un tel ouvrage s'imposait pour que la voie ouverte par Pierre Benoit puisse continuer d'être explorée. Il n'est point nécessaire d'adhérer à toutes ses hypothèses pour réaliser l'immense intérêt des questions soulevées. J'ai pensé enfin que cette publication allait être l'occasion, peut-être, de donner corps à l'entreprise qui s'était révélée impossible de son vivant: rendre compte, dans un écrit, de ce qui l'avait conduit, en 1941, à « consulter» Morichau-Beauchant et de ce qui, un demi-siècle plus tard, lui avait fait éprouver comme nécessaire le retour au lieu même de la rencontre. Cette entreprise, Pierre l'avait conçue comme un travail d'écriture que nous ferions ensemble sur le transfert, « la culture du transfert»... Sa santé étant devenue précaire, le projet est resté en suspens. Dans une lettre qu'il m'adressait de l'Ile d'Yeu, le 10 septembre 1990, il écrivait entre autres: «Notre projet commun a déclenché quelque chose en moi dont j'avais depuis quelques mois une demi-conscience; toujours est-il qu'à peine arrivé à Yeu, en juillet, je me suis mis à écrire mon histoire avec M. B. et par conséquent mon histoire avec Cantonnet et avec l'asthme. Et des associations en foule se sont présentées à mon esprit pour la première fois et, en quelque sorte, je m'y suis noyé: j'ai noirci d'innombrables feuillets que je déchirais après avoir peiné des jours pour les écrire. Et cela s'est traduit par une respiration particulièrement mauvaise. Comme si ce travail impossible me touchait à l'endroit d'où mon mal et mon malaise en quelque sorte me narguaient, en me disant quelque chose comme: contente-toi de ton symptôme, renonce à le 42

faire parler. C'est ce que j'ai fmi par faire et peut-être valS-Je un peu mieux ». Ainsi la peine des hommes, à travers ce qu'en exprime le corps, ne cesse-t-elle de le questionner, même s'il sait les limites de sa recherche. Quand il écrit: «l'intrusion de Parkinson, tant dans ma pensée que dans mon écriture, est une intrusion peut-être nécessaire »53, il se souvient que les maladies somatiques peuvent être l'expression d'événements inaccessibles. Il se souvient que la façon d'être malade, de guérir ou de mourir, porte en quelque sorte la marque de chaque individu dans son histoire et qu'il sera toujours nécessaire, pour garder à la temarité son humanisante fonction, de maintenir à la fois ouverte et vide la place du saVOIr. Nantes, le 31 mai 2004

1 Jacques Ricot, dans son «Étude sur l'humain et l'inhumain» (édit. Pleins feux, 1998), définit l'hominisation comme « le passage du non-humain à l'humain» (passage où se pose le problème de la discontinuité) et r humanisation comme «le devenir humain de l'humain» (devenir en rapport avec l'inachèvement ontogénétique de l'homme). Ou encore: «Hominisation comme sortie de l'animalité, humanisation comme entrée dans l'humanité... ». 2 Dans Le retournement - De Freud, médecin de l'âme, à une science du corps de l'homme, p. 49. 3 Thérapeutique-Psychanalyse-Objet est le premier article de cet ouvrage. On peut aussi le lire, avec les commentaires de Lacan, dans le n° 6 des «Lettres de l'EFP» (oct. 1969). 4 Il s'agit des « Chroniques médicales d'un psychanalyste»: Son de cloche, pp. 41-61 ; Du médical en tant qu'objet, pp. 99-125 - Éditions Rivages, 1988. 5 Op. cit., p. 22 6 Ces textes ont été écrits pendant la période dite de l'Entre-Temps, à la suite de l'acte de dissolution de l'EFP par Lacan (5 janvier 1980). Seule exception: L'opinion d'un sans grade, texte écrit aussitôt la Proposition du 9 octobre 1967, de Jacques Lacan. 7 Des phénomènes de clivage dans la formation des médecins par les psychanalystes, in « Le Coq Héron », document de travail n° 3, 1970.

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8 De la démarche balintienne auprès des médecins à la technique des psychanalystes lacaniens, in «Lettres de l'École freudienne de Paris », n° 9, 1972, pp. 80-97. 9 Pour Judith Dupont, «le défaut fondamental balintien résulte d'un manque d'ajustement entre les besoins de l'enfant et ce qui lui est offert. Ce n'est pas une carence qui serait à combler, et qui d'ailleurs ne peut être comblée. Ce défaut peut cicatriser, mais pas guérir ». Judith Dupont est la traductrice du livre de Balint: Le défaut fondamental. 10 "Lettres de l'École freudienne de Paris ", op. cit., p. 151. 11Id, p. 320. 121. Lacan: Réponse au commentaire de Jean Hyppolite, in «Écrits », p. 383, Edit. du Seuil, 1966. 13Op. cit., p. 125. 14 La lettre de Freud à Juliette Favez-Boutonier a été portée à la connaissance de la Société Française de Philosophie, dans sa séance du 25 janvier 1955. Elle a été publiée en 1984 dans «Métapsychologie et philosophie », Confluents psychanalytiques, Les Belles Lettres. 15 Claude Rabant: Appareil, in «L'apport freudien », sous la dir. de Pierre Kauftnann. 16Pierre Benoit rappelle souvent, dans ses textes, cette phrase de François Jacob: «Pour qu'un objet soit accessible à l'analyse, il ne suffit pas de l'apercevoir, il faut encore qu'une théorie soit prête à l'accueillir» (in «La logique du vivant»). 17 C'est dans le texte: Le retournement..., que Pierre Benoit développe ce point de vue concernant l'énergie (voir ci-joint, p. 68). 18Pierre Benoit: Notre corps et sa maladie, in «Laënnec », périodique du Centre Laënnec, hiver 1981-1982, p. 13. 19Sandor Ferenczi: Thalassa, Essai sur la théorie de la génitalité, in «Psychanalyse 3» (Œuvres complètes, trad. 1. Dupont et M. Viliker), Payot, 1982, p. 317 - Voir aussi, dans la première édition française (Petite Bibliothèque Payot, 1962), l'intéressante présentation de Thalassa par Nicolas Abraham. 20Le retournement..., p. 71. 21 L'expression «parler en langues» est utilisée par Paul dans la Première épître aux Corinthiens, en particulier à propos de la hiérarchie des charismes (14-4,5): «Celui qui parle en langues s'édifie lui-même [...]. Je désire que vous parliez tous en langues, mais plus encore que vous prophétisiez; car celui qui prophétise l'emporte sur celui qui parle en langues. À moins que ce dernier n'interprète, pour que l'assemblée en tire édification» - On observe d'ailleurs, dans certaines communautés « charismatiques », comme le retour à un chant « modal» : le «chanter en langues ». Un chant dont l'enracinement corporel est bien la condition, mais qui est l'effet, si j'ose dire, d'un «sacré retournement». Les mots fleurissent en musique (cf. 1. Jeanneteau) ; le « sujet» les utilise pour la contemplation.. .

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22Le retournement..., p. 73. 23 David Lynch: Les mascarets, in «Pour la science », déco 1982. 24 Voir, dans cet ouvrage, l'article: Structures génératives de l'humain et flux sémantique primaire. 25 Texte ci-joint: La parole silencieuse, p. 217. 26 Sigmund Freud: L'analyse avec fin et l'analyse sans fin (1937), in «Résultats, idées, problèmes », t. 2, p. 256, PUP, 1985. 27 Pierre Benoit: Médecine et coupure, in «Revue des sciences médicales », n° 204: «Psychanalyse et médecine», p. 16, octobre 1972. 28 On trouve cette citation de Jacques-Alain Miller dans le « Dictionnaire de la psychanalyse », de Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, p. 595, Fayard, 1997. 29 Jacques Lacan: «Le Séminaire », livre I, Les écrits techniques de Freud, p. 7, Seuil, 1975. 30 Dominique Auffiet: Modèle, in «Dictionnaire international de la psychanalyse », sous la direct. de Alain de Mijolla, Calmann-Lévy, 2002. 31Le retournement..., p. 67. 32Voir l'article ci-joint: Retour à l'inconscient (note 2), qui est le texte d'une intervention au colloque organisé par «Entre-Temps» à la Grande-Motte le 8 février 1981. 33Id. 34 Titre d'un texte ci-joint, rédigé le 13 janvier 1980, soit cinq jours après la lettre de dissolution. 35 Voir, ci-joint, le texte: L' anti-a, daté d'oct. 1980 et publié dans «Entre-Temps Infonnation », n° 8, décembre 1980. 36 Pierre Benoit a développé son idée de «réseau» dans le texte L'anti « a », rédigé en octobre 1980 et publié ci-joint (p. 231). 37 Sigmund Freud, in « Sur l'histoire du mouvement psychanalytique », Gallimard, 1991, pp. 59-60. 38Lettre de Pierre Benoit à Jean Perroy, le 1er sept. 1989. 39 Lettre de Pierre Benoit à Jean et Georges Beauchant, le 29 sept. 1989. 40 Les articles que j'ai retrouvés sont au nombre de cinq. Quatre ont été publiés dans des revues françaises: Le rapport psycho-affectif dans la cure des psycho-névroses (Gazette des Hôpitaux, novo 1911), Les troubles de l'instinct sexuel chez les épileptiques (Journal médical français, 1912), L'instinct sexuel avant la puberté (Id., 1912) et La fausse continence des sphincters chez l'erifant: contribution à l'étude de l'auto-érotisme para-génital (Paris médical, juillet 1922). Le cinquième article: Homosexualité et Paranoïa, écrit en 1911, a été traduit en allemand par Otto Rank et publié dans le «Zentralblatt für Psychoanalyse» (1912, 2). Le texte allemand a été traduit en français par Christiane Schmidt, psychanalyste à Nantes. Dans cet article, Morichau-Beauchant se réfère à trois textes sur la paranoïa publiés quelques semaines plus tôt en Allemagne: celui de Freud sur le Cas du président Schreber et deux articles de S. Ferenczi. Ces références témoignent non seulement d'une 45

parfaite maîtrise de la langue allemande chez ce jeune professeur poitevin, mais surtout d'un intérêt exceptionnel pour la psychanalyse; un intérêt qui n'allait pas de soi dans le contexte médical et culturel tYançais de l'époque. 41 Lettre de Pierre Benoit à Jean Beauchant (aîné des trois frères médecins), le 29 septembre 1989. 42 Réponse de Georges Beauchant à Pierre Benoit, le Il octobre 1989. 43 Lettre de Pierre Benoit à Georges Beauchant, le Il décembre 1989. 44 Les sulfamides, découvertes en 1935 (Allemagne), furent disponibles en France à partir de 1937. Morichau-Beauchant, selon son fils Georges, utilisa le Rubiazol dès sa commercialisation. 45 La pénicilline, découverte par l'anglais A. Fleming en 1928, ne fut fabriquée industriellement (aux U.S.A.) qu'à partir de 1943. Morichau-Beauchant était retraité des hôpitaux quand elle fut commercialisée en France, à latin de la deuxième guerre mondiale, en 1945. 46 Lettre de Freud à Jung, le 3 décembre 1910. 47 Sigmund Freud: L'intérêt de la psychanalyse, in «Résultats, idées, problèmes », t. I, p. 202, PUF, 1984. 48 Wladimir Granoff, in «Lacan, Ferenczi et Freud» : François Perrier: le praticien, p. 306, Gallimard, 2001. 49 Sandor Ferenczi a publié: Thalassa, Essai sur la théorie de la génitalité, en 1923; Serge Leclaire a publié Le corps à la lettre (dans Psychanalyser) en 1968 (Seuil); François Perrier a publié Les corps malades du signifiant (Séminaire 1971/72) en 1984 (Inter-Éditions); Pierre Benoit a publié L'essai d'approche biologique de l'inconscient en 1988. 50 Jean-Didier Vincent (professeur de neuro-biologie et chercheur au CNRS) : Le cœur des autres. Une biologie de la compassion (Plon, 2003) - Jean-François Lurçat (professeur émérite à l'Université ParisSud, Orsay) : De la science à l'ignorance (Édit. Du Rocher, 2003) Olivier Rey (professeur à l'école Polytechnique et chercheur au CNRS) : Itinéraire de l'égarement. Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine, (Seuil, 2003) - Dominique Lecourt (professeur de philosophie): Humain, post-humain (PUF, 2003) - Dany-Robert Dufour (professeur en sciences de l'éducation): L'art de réduire les têtes (Denoël, 2003). 51 S. Freud: L'intérêt de la psychanalyse, op. cit. 52 Pierre Benoit a écrit plus d'une centaine d'articles, sans compter les écrits manuscrits, les notes préparatoires à certaines interventions ou tables rondes et une correspondance importante. 53 Lette à Jean Perroy, du 12 janvier 1998.

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PIERRE BENOIT (1916-2001)

La vie de Pierre,

mon

époux,

s'est

éteinte

le 19

septembre 2001. Il avait 85 ans.
Dans un testament gardé au fond d'un tiroir, il avait écrit, le 24 janvier 1984 : « On ne lègue vraiment à ceux qui nous sont chers et vous survivent que son nom et son souvenir ». Ajoutons à ces paroles celles que nous rapporta dernièrement sa petite fille Charlotte, après qu'elle lui eut demandé: «Selon toi, qu'y a-t-il après la mort?» Il a réfléchi, le regard un peu dans le lointain, puis lui a répondu: « Il y a ce que les autres entretiennent ». Jean Perroy, ami de longue date, a fidèlement gardé les articles, conférences et lettres de Pierre. Il a permis que se réalise cette édition de textes, qui complètent heureusement les Chroniques médicales d'un psychanalyste. Qu'il soit ici remercié du fond du cœur par ceux qui se sont intéressés à l'œuvre de Pierre et qui, grâce à cette nouvelle publication, la connaîtront dans son ensemble. Il m'a été demandé d'évoquer la trajectoire professionnelle et familiale parcourue par Pierre. Il est difficile de cerner une vie riche de tant de travaux et d'événements. J'ai donc choisi de les présenter à la fin de cet ouvrage, avec l'aide de Jean Perroy, sous la forme d'un ITINÉRAIRE. Marie-Charlette Benoit Le 29 septembre 2003

ARTICLES ET CONFÉRENCES

1968 - 1992