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Le déterminisme économique de Karl Marx

De
264 pages
Paul Lafargue, premier député du Nord et gendre de Marx, pense comme lui que ce sont les hommes qui font l'histoire. Puis, en observant la réalité les hommes fabriquent les idées. Il met en évidence les rapports entre la croyance en un Dieu et l'économie de marché. Ce texte écrit en 1909 garde toute son actualité en cette fin de siècle où les croyances absurdes et la déification du marché masquent le déterminisme économique de nos actes.
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LE DÉTERMINISME
ÉCONOMIQUE Collection Économie et Innovation
Série Krisis
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie
et/ou de sociologie industrielle, financière et du travail. La
série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique
des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés
aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du
travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de
compilations de textes autour des mêmes questions.
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5870-X Paul LAFARGUE
DÉTERMINISME
ÉCONOMIQUE
DE KARL MARX
Recherches sur l'Origine et l'Évolution des Idées
de Justice, du Bien, de l'Âme et de Dieu
Première édition 1909
V. Giard & E. Brière
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint Jaques
75005 Paris-FRANCE Montréal (Qc) -CANADA H2Y 1 K9
Economie et Innovation Collection
dirigée par S. Boutillier
et D. Uzunidis
Dans cette collection sont publiées des ouvrages d'économie et/ou de
sociologie industrielle, financière et du travail mettant l'accent sur les
transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nou-
velles techniques et méthodes de production.
Thèmes privilégiés:
- théorie économique de l'innovation
- le progrès technique dans l'histoire de la pensée économique
- stratégies des acteurs économiques et sociaux face au changement tech-
nique
- nouveaux rapports économiques internationaux, place de la finance et
de l'industrie
- nouvelles approches organisationnelles
- entrepreneurs et entreprises
- Etat et croissance économique : régulation/dérégulation
- analyse prospective et méthodes d'évaluation des programmes scienti-
fiques et techniques
- innovation technologique et travail
- gestion du temps de travail et libéralisation des économies
Les ouvrages de cette collection s'adressent aux étudiants de maîtrise de
sciences économiques et de sociologie, aux étudiants des grandes écoles
et aux chercheurs et enseignants-chercheurs.
Dernières parutions
J. L. CACCOMO, Les défis économiques de l'information. La numéri-
1996. sation,
D. UZUNIDIS, S. BOUTILLIER, Le travail bradé. Automatisation,
flexibilité et mondialisation, 1997.
C. PALLOIS, Y. RIZOPOULOS, Firmes et économies industrielle, 1997.
A paraître
S. BOUTILLIER, D. UZUNIDIS, Entrepreneurs, strates et structures.
Petites entités productives aux États-Unis, en France et au Japon.
R. DI RUZZA, Y. BOUCHUT, Les mutations technologiques en ques-
tion. Modèles et systèmes productifs. PRÉSENTATION GÉNÉRALE
Le XIXème siècle a été, avec l'affirmation du capitalisme
industriel, le siècle de l'institutionnalisation du mouvement
ouvrier en tant que mouvement contestataire de l'ordre établi.
Il a laissé à ce titre de grands noms qui sont associés à la
construction du mouvement socialiste : K. Marx, J. Jaurès, C.
Fournier, J. Proudhon, Saint-Simon, E. Reclus, J. Guesde, etc.
Mais, l'un d'entre eux, Paul Lafargue, pourtant l'un des
leaders de ce mouvement en France, est le plus souvent
méprisé par les historiens, qui ne voient en lui que le gendre
de K. Marx, ou dans le meilleur des cas, une sorte d'amuseur
public. Son célèbre pamphlet, Le droit à la paresse (publié
en 1880) est certes resté dans les annales du socialisme,
comme un modèle du genre, mais, c'est souvent tout ce que
l'on retient de lui. Les débats récents sur la réduction et
l'aménagement du temps de travail ont donné une actualité
nouvelle aux propos de P. Lafargue, pourtant du point de
vue de la théorie économique et du réalisme de ses
propositions, peu de crédit lui est accordé.
Parmi les historiens du mouvement ouvrier, toutefois une
sorte de consensus semble se manifester à propos de P.
Lafargue. Ce consensus, à vrai dire, n'en est pas vraiment un,
car deux grands types d'attitudes peuvent être mises à jour.
Pour les uns, P. Lafargue est sinon un grand théoricien du
marxisme, tout au moins un grand organisateur du
mouvement ouvrier français. Son mérite est d'avoir fondé
avec J. Guesde, le Parti Ouvrier français (P.O.F), et d'avoir
contribué à diffuser la théorie marxiste en France. La
majeure partie des leaders socialistes français, à l'image de
Guesde, et plus tard de J. Jaurès, n'ont aucune connaissance
du marxisme. Guesde demanda l'aide de K. Marx, de F.
Engels et de P. Lafargue, pour rédiger le programme du
7 P.O.F. Si les écrits de P. Lafargue sont souvent un peu
caricaturaux, présentant à gros traits la pensée de K. Marx,
sans doute faut-il y voir la volonté de vulgariser une pensée
très complexe. Pour faire ressortir une idée ne convient-il pas
d'en appuyer le trait, de le grossir ? J. Touchard écrit dans La
gauche en France depuis 1900 (Points-Seuil, 1977, pp 37-
38) que vers 1900, Marx est à peu près inconnu en France.
Puis, il ajoute "J.Guesde, qui se présente comme le porte-
drapeau du marxisme et comme le doctrinaire du marxisme à
la fin du siècle dernier, n'a de Marx qu'une connaissance
superficielle".
Pour L. Kolakowski (Histoire du marxisme, tome II, 1987,
p.167), "P. Lafargue est certainement un des principaux
écrivains mineurs de l'orthodoxie marxiste. Les Orthodoxes
de son temps lui accordaient une place modeste certes mais
honorable, et il mérite certainement de figurer au second
rang du panthéon marxiste aux côtés de J. Guesde, du Parti
socialiste français, comme pourfendeur des anarchistes, des
chrétiens et de Jaurès, et enfin comme ami et gendre de
Marx. Son marxisme est plutôt simpliste et on a peine à rien
trouver dans ses écrits qui puisse être tenu pour un
"enrichissement" doctrinal".
Pour le second groupe d'historiens du mouvement ouvrier,
P. Lafargue est un esprit érudit qui a largement contribué à la
diffusion et à l'enrichissement de la pensée marxiste. Pour P.
Louis (De Marx à Lenine, 1939, p.109) "Lafargue a été l'un
des plus brillants polémistes de langue française, en même
temps qu'un des meilleurs dialecticiens du marxisme". De
son côté, J. Varlet (Lafargue, théoricien du marxisme, textes
choisis, annotés et préfacés par J. Varlet, Éditions sociales
internationales, 1933, p.7) note que Lafargue ne laisse jamais
indifférent : "quand en France, l'on énumère les théoriciens
du marxisme, le nom de P. Lafargue procure toujours la
même réaction : Lafargue ! Mais c'est un simple vulgarisateur
de la doctrine marxiste !" Ce jugement n'est pas, pour J.
Varlet, mérité : "P. Lafargue fut l'un des rares marxistes
français qui partout à l'étranger, eurent une réputation de
théoricien". Il ajoute avec regrets : "il reste toujours
méconnu en France".
Paul Lafargue est né le 15 janvier 1842 à Santiago de
Cuba, il devient en 1891, le premier député socialiste du
Nord. Il connut une existence souvent difficile. Ses trois
enfants sont morts en bas âge, et il séjourna à plusieurs
reprises en prison. Sa fin fut également stupéfiante : il se
8 suicida le 26 novembre 1911 avec sa femme. Il avait résolu
de mourir avant d'atteindre l'âge de 70 ans. Il laissa une lettre
pour expliquer son geste :
"Sain de corps et d'esprit, je me tue avant que
l'impitoyable vieillesse qui m'enlève un à un les plaisirs et les
joies de l'existence et qui me dépouille de mes forces
physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise
ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux
autres.
Depuis des années, j'ai fixé l'époque de l'année de mon
départ de la vie et j'ai préparé le mode d'exécution pour ma
résolution (...).
Je meurs avec la joie suprême d'avoir la certitude que
dans un avenir prochain, la cause pour laquelle je me suis
dévoué depuis quarante-cinq ans triomphera. Vive le
communisme, vive le socialisme international". (cité par J.
Varlet, op. cit., pp .13-14).
En 1851, après s'être enrichis dans le commerce des
primeurs, ses parents se sont installés à Bordeaux. Il étudie au
lycée de Bordeaux, et entreprend à partir de 1861 à Paris
contre son gré des études de médecine pour satisfaire à la
pression familiale. Mais, P. Lafargue est très jeune attiré par
le combat politique. Il collabore alors à Rive gauche, le
journal proudhonien de C. Longuet, son futur beau-frère. Ce
dernier se mariera avec Jenny, la première fille de Marx. P.
Lafargue adhère à l'Association internationale des travailleurs
qui vient d'être créée à Londres. Ses études médicales le
conduisent au positivisme et à combattre le IIIème Empire. Il
est exclu pour deux ans des facultés pour ses idées
proudhoniennes après le Congrès international des étudiants,
qui a lieu à Liège les 29 octobre et 1er novembre 1865.
Tirant profit de la situation, il décide de continuer ses études
à l'étranger. Il choisit l'Angleterre, non parce qu'il connaissait
parfaitement l'anglais (il ignorait cette langue), mais parce
qu'à cette époque Londres est le centre international du
socialisme. Londres accueille tous les exilés du reste de
l'Europe. Et c'est donc à Londres que résident K. Marx et sa
nombreuse famille.
Paul Lafargue a alors 23 ans. C'est à Londres qu'il finira
par décrocher le titre de docteur en médecine, profession
qu'il n'a jamais exercée en raison de son engagement
politique, mais aussi parce qu'il considérait que la médecine
n'était pas une discipline sérieuse, et qu'une bonne hygiène
9 doublée d'une bonne alimentation étaient la clé d'une bonne
santé.
À Londres, P. Lafargue devient rapidement un visiteur
régulier de la maison Marx. Mais, son intérêt n'est pas
seulement politique. "Le jeune homme s'est d'abord attaché
à moi, écrit Marx à Engels, mais bientôt il a transféré son
intérêt du vieil homme sur sa fille".
La plupart des biographes le décrivent comme un beau
jeune homme vigoureux et sportif, optimiste et bon vivant. Il
est d'un tempérament gai, enthousiaste, exubérant. Il donne
l'impression d'être sûr et satisfait de lui. Engels le décrit pour
sa part comme "très vaniteux".
Paul Lafargue et Laura Marx se marient en 1868. Mais il
ne se contenta pas d'être le gendre de K. Marx. Il joua un
rôle actif avec J. Guesde pour la création du Parti ouvrier
français. De 1866 à 1867, P. Lafargue est membre du
Conseil général et correspondant de l'Internationale des
travailleurs pour l'Espagne. Il poursuit sa collaboration avec
Rive Gauche et devient le secrétaire et le correspondant
régulier de K. Marx.
En octobre 1879 se tient à Marseille un grand congrès qui
marqua la renaissance du mouvement ouvrier français. Il
s'agit du troisième du nom. Le premier congrès ouvrier a eu
lieu à Paris en octobre 1878, et le deuxième à Lyon en
janvier-février 1878. Le congrès d'octobre 1879 se déclare
"congrès ouvrier socialiste de France", et annonce avoir
opter pour la voie collectiviste et révolutionnaire.
Les dirigeants du POF chargèrent J. Guesde de rédiger le
programme du parti. Il commence la rédaction de ce
programme en prison, puis pour mener à bien cette mission,
il - suivant le conseil de Lafargue - se rend à Londres en mai
1880 pour demander l'aide de Marx et d'Engels, et fait pour
la première fois connaissance avec ces derniers. Il rencontre
Lafargue -qu'il connaissait en raison de ses multiples
collaborations avec L'Égalité, journal fondé par J. Guesde -
ce même jour. Marx dicte à Guesde la partie théorique du
programme, et laisse à ce dernier et à Lafargue, la partie
factuelle consacrée aux revendications économiques, sociales
et politiques. Sur ce point, l'opinion de K. Marx est partagée.
Il en souligne toutefois l'importance :
"A l'exception de quelques niaiseries que Guesde trouvera
nécessaires, malgré nos protestations, de lancer aux ouvriers
français, tel que le salaire minimum fixé légalement, ... cette
pièce officielle très brève ne se compose dans sa partie
10 économique, mis à part tes mots d'introduction dans lesquels
est défini en quelques lignes le but communiste, que de
revendications qui ont réellement émergé spontanément du
mouvement ouvrier français lui-même. Ce fut un grand pas
que de faire descendre les ouvriers français de leurs nuées de
verbiage sur le sol de la réalité, et scandalisa d'ailleurs
beaucoup toutes ces cervelles d'oiseau français qui vivent en
brassant du vide" (cité dans La naissance du Parti ouvrier
français, correspondance inédite réunie par E. Bottigelli,
présentée et annotée par C. Willard, Éditions sociales, 1981,
p.19).
A Londres dans L'Égalité, P. Lafargue publie de
nombreux articles notamment sur l'agitation agraire en
Irlande, le rachat des chemins de fer. Il y publie également
sous forme de feuilleton Le droit à la paresse. En 1880, il
tient dans la Revue socialiste la rubrique économique, et y
publie un extrait de L'Anti-Dühring d'Engels. Après
l'amnistie des communards, il rentre en France en 1882 où il
occupe un emploi de bureau. Il est employé comme
rédacteur dans une compagnie d'assurance, L'Union
nationale. Il fut en même temps l'un des propagandistes les
plus zélés du marxisme en France : il écrit beaucoup, fait des
conférences en province et collabore avec Guesde à la
direction du parti ouvrier. Cette collaboration commence
alors qu'il est emprisonné pour des raisons politiques. Jugé
en 1886 pour agitation subversive, il est acquitté. Il a alors
une quarantaine d'années et est considéré en France comme
l'homme qui possède la connaissance la plus étendue et la
plus profonde du marxisme. Dans ses Souvenirs personnels,
Lafargue évoque ses promenades du soir au cours desquelles
Marx faisait son "éducation économique. Sans même le
remarquer, il développait devant moi tout le contenu du
premier volume du Capital, au fur et à mesure qu'il écrivait.
D'ordinaire, à peine rentré, je notais immédiatement de mon
mieux ce que je venais d'entendre ; au début, il m'était très
difficile de suivre le raisonnement profond et complexe de
Marx. Malheureusement, j'ai perdu ces précieuses notes ;
après la Commune, la police a pillé mes papiers à Paris et à
Bordeaux et les a confisqués. Je regrette surtout la perte des
notes que j'avais écrites un soir où Marx m'avait exposé, avec
cette richesse de preuves et de réflexions qui lui était
particulière, sa géniale théorie du développement de la
société humaine. Ce fut pour moi comme si un voile se
déchirait devant mes yeux. Pour la première fois, je sentis
11 clairement la logique de l'histoire mondiale et je pus ramener
les phénomènes, si contradictoires en apparence, du
développement de la société et de la pensée humaine à leurs
causes matérielles. J'en fus comme aveuglé" (P. Lafargue, W.
Liebknecht, Souvenirs sur Marx, Bureau d'éditions, 1935, cité
dans La naissance du parti ouvrier français, op. cit., pp.26-
27).
En dépit de ces leçons particulières, K. Marx n'est toujours
pas content de son... élève. Il l'accuse fréquemment d'être
bakouniste, ou encore de caricaturer ses écrits, d'où la célèbre
formule : "ce qu'il y a de certain, c'est que moi, je ne suis pas
marxiste".
Mais, et pour reprendre l'expression de P. Miguel (La
troisième république, Fayard, 1989), la greffe marxiste ne
prend pas en France (p.467). Le Parti ouvrier français ne
compterait en 1890 que 2000 adhérants en dépit de l'activité
et du dévouement sans compter de ses membres. En 1885,
c'est l'échec, à peine 20 000 suffrages. "Nous ne comptions
pas sur une défaite aussi honteuse", écrit Lafargue à Engels
(Miguel, p.467). Nouvel échec en 1889: 25 000 suffrages.
L'action politique de P. Lafargue et de J. Guesde n'est pas
aisée. La vie de Paul Largue, comme celle de J. Guesde, fut
ponctuée par des séjours en prison. En 1883, il est une
nouvelle fois emprisonné à la suite de conférences tenues
dans le département de l'Allier. Après la fusillade de
Fourmies, dans le nord de la France, Paul Lafargue est
poursuivi pour provocation au meurtre et condamné à un an
de prison (juillet 1891). Le bilan de Fourmies est
consternant : 80 victimes dont dix morts parmi lesquelles des
femmes et des enfants. La troupe a tiré sur la foule. La petite
ville du nord se préparait à recevoir P. Lafargue pour fêter le
ler mai. Mais, les patrons inquiets décident d'intimider les
ouvriers en annonçant l'ouverture des usines. Le maire de la
ville obtient le renfort des compagnies de gendarmes et
d'infanterie. Les grévistes tentent de débaucher les ouvriers
de l'usine la sans-Pareille qui ne suivent pas le mouvement.
Des heurts éclatent entre les troupes et des ouvriers.
Après quatre mois de prison, les ouvriers du nord élisent
Paul Lafargue député avec 1100 voix de majorité au second
tour. Cette élection a été le résultat d'un travail de fond du
parti socialiste qui mobilisa les travailleurs du nord pour
qu'ils constituent "un jury national pour casser le verdict du
jury bourgeois".
12 Lafargue fut injurié par la presse qui mis en doute sa
nationalité française. On le nomma "Pablo Lafargue", on
affirma encore qu'il était "un étranger, presque un allemand"
et qu'il fallait le "renvoyer en Allemagne, sa digne patrie, le
gendre du prussien Karl Marx" (J. Varlet, op.cit., p.11).
Après son élection, le gouvernement essaya d'invalider son
élection remettant en cause - une fois encore- sa nationalité
française : "il dut prouver par pièce authentique sa qualité de
Français pour sortir de prison et aller siéger au Palais-
p.12). Bourbon" (idem,
Son élection, une fois acquise, provoqua encore de vives
réactions. Le député conservateur Paul Leroy-Beaulieu
déclara : "c'est l'événement le plus considérable survenu en
France depuis 1871... Avec M. Lafargue, gendre de Karl
Marx, ce qui entre dans le Parlement c'est le collectivisme..."
(idem, p.12). L'emploi du terme "collectivisme" étant
synonyme pour l'époque de celui de "marxisme".
L'élection de Lafargue en 1891 constitue donc une
victoire importante pour le parti ouvrier. Cette victoire est
considérée comme celle de Guesde qui contrairement aux
anarchistes prône la participation aux élections. Le parti
ouvrier comprend alors qu'il doit pour étendre son influence
soutenir les revendications matérielles des ouvriers. Ce qui
n'est pas incompatible avec la volonté de transformer
radicalement la société.
Lafargue profita de son mandat législatif pour accroître
l'audience du parti ouvrier, allant porter la parole
révolutionnaire à travers la France. Les travaux
parlementaires ne l'enthousiasmaient pas, et il fut battu aux
élections de 1893. Il abandonne alors définitivement l'action
parlementaire. Les propos qu'il tient en 1908 montrent bien
qu'il n'est pas convaincu par les effets de l'action
parlementaire : "les socialistes ne sont pas des
parlementaires, ils sont au contraire des antiparlementaires
qui veulent reverser le gouvernement, ce régime de mensonge
et de l'incohérence" (cité par J. Varlet, op. cit., pp.12-13). Il
s'opposa à plusieurs reprises à Jaurès, lequel le considérait un
peu comme un "enfant terrible", sans doute en raison de son
tempérament exubérant et de sa pensée anticonformiste.
Lafargue fut pourtant membre de la commission
administrative permanente et du Conseil d'administration de
L'Humanité, journal fondé par J. Jaurès.
13 Paul Lafargue était en cette fin de XIXème siècle l'unique
théoricien du mouvement socialiste. En France, cette qualité
lui confère donc une mission particulière d'éducateur des
militants, mais aussi de vulgarisateur des thèses marxistes. Cet
aspect didactique est très fortement marqué dans l'oeuvre que
nous rééditons, Le déterminisme économique de K. Marx.
Comme son titre le laisse à penser, l'auteur se propose de
présenter et d'expliquer aux militants la théorie du
matérialisme historique.
Mais Lafargue ne se contente pas d'expliquer la pensée de
K. Marx, il l'approfondit en empruntant des chemins non
fréquentés par le penseur allemand, ceux de l'anthropologie,
de l'ethnologie mais aussi de la linguistique. Les exemples
choisis vont dans le même sens, celui du matérialisme
historique. Le soucis de Lafargue est de donner une
explication holiste du monde, de replacer les choses à leur
juste place. Le capitalisme apparaît dans cette perspective
comme l'aboutissement d'une lente évolution, et la religion
chrétienne est également replacée dans la grande diversité des
religions imaginées par les différents peuples de la terre. Le
ton est donné dès les premières lignes : "Marx, depuis
environ un demi-siècle, a proposé une nouvelle méthode
d'interprétation de l'histoire, que lui et Engels ont appliqué
dans leurs études" (p.23). Nous pouvons comparer L e
déterminisme économique de K. Marx au Droit à la paresse.
Dans ce dernier ouvrage, P. Lafargue avait critiqué l'analyse
de K. Marx : la sacralisation du travail qui apparaît dans la
théorie de la valeur travail, contribue à renforcer l'aliénation
de la classe ouvrière pour le plus grand profit des industriels.
Ici, il n'en est rien. L'auteur est-il plus mûr ? Sans doute.
Mais, son propos est aussi différent : l'objectif est de veiller à
la diffusion des idées de K. Marx.
À la différence des penseurs bourgeois comme Hegel,
Comte, Spencer, P. Lafargue affirme que le monde n'a pas
atteint la forme extrême de son évolution, mais qu'il est
encore en constante transformation : "L'aristocratie vaincue
n'avait pas considéré autrement sa défaite. La croyance en
l'arrêt du progrès, instinctive et inconsciente dans les masses
bourgeoises, se manifeste consciente et raisonnée chez les
penseurs bourgeois. Hegel et Comte, pour ne citer que deux
14 des plus célèbres, affirment carrément que leur système
philosophique clôt la série, qu'il est le couronnement et la fin
de l'évolution progressive de la pensée. Ainsi donc,
philosophie et institutions sociales et politiques ne
progressent que pour arriver à leur forme bourgeoise, puis le
progrès ne progresse plus"(p.32).
Pour Lafargue, comme pour K. Marx, ce sont les hommes
qui font l'histoire. Les hommes créent leurs conditions
d'existence tout y apportant ex post une explication. À ce
titre, l'idée de progrès ou encore celles de justice, de liberté
ou de patrie "n'existent pas par elles-mêmes et en dehors du
domaine expérimental ; elles ne précédent pas l'expérience,
mais la suivent ; elles n'engendrent pas les événements de
l'histoire, mais elles sont les conséquences des phénomènes
sociaux, qui en évoluant les créent, les transforment et les
suppriment (...)" (p.30).
La publication de cet ouvrage a lieu, notons-le, dans un
contexte bien particulier. Nous sommes en 1909. Voici
quatre ans que la loi sur la séparation de l'Église et de l'État a
été votée. La fin de XIXème siècle a été marquée par le
développement des idées positivistes, en une croyance en la
science qui conduit à un rejet radical de la religion. Depuis la
fin du second empire la loi de la séparation de l'Église et de
l'État est inscrite dans le programme un parti républicain.
L'ouvrage de P. Lafargue s'inscrit par conséquent dans une
longue histoire, qui tire au delà des débats du XIXème siècle
ses racines dans le siècle des Lumières.
L'évolution, biologique et sociale, est donc à la mode au
XIXème siècle, certes oui, mais cette idée, comme toute autre,
a aussi son histoire. P. Lafargue se réfère régulièrement à un
historien et philosophe italien du XVIIIème siècle : Vico
(1668-1744). Son ouvrage principal est Principi di Scienza
nuova qui fut traduit en français par J. Michelet, lequel fut
fortement influencé par la pensée de l'historien italien. Vico
critique le rationalisme cartésien, et développe une
conception cyclique de l'histoire. Il élabore pour ce faire une
méthode comparative, s'appuyant sur la philologie, pour
étudier la formation, le développement et la décadence des
nations, qui passent par différentes phases qui se caractérisent
chacune par un système de gouvernement, un système
juridique et un langage particuliers. L'intérêt de la thèse de
Vico, compte tenu du propos de Lafargue, est donc de
montrer que les sociétés humaines ne sont pas figées dans le
temps, qu'elles évoluent, qu'elles naissent et qu'elles meurent.
15 Outre Vico, Lafargue se réfère également à plusieurs
reprises à l'anthropologue américain Lewis H. Morgan. Ce
dernier, contrairement à Vico, est contemporain de Lafargue.
Il est né en 1818 et mort en 1881. Engels se référa également
abondamment à Morgan. Selon ce dernier, l'évolution des
sociétés est fonction de facteurs technologiques et
économiques. Morgan a par ailleurs tenté de montrer
l'existence de liens entre système de production, système de
parenté et conscience sociale.
Lafargue fait la synthèse de Vico et de Morgan, affirmant
qu'il existe une sorte de loi universelle de l'évolution des
sociétés humaines, quelle que soit leur localisation dans
l'espace et dans le temps. En d'autres termes que tous les
peuples passent par les mêmes étapes de développement, "de
sorte que l'histoire d'un peuple quelconque est une répétition
de l'histoire d'un autre peuple, parvenu à un degré supérieur
de développement" (p.38). Marx ne disait pas autre chose,
Lafargue le cite : "le pays le plus développé industriellement,
Capital, montre à ceux qui le suivent dit-il dans la préface du
l'image de leur propre avenir" (pp.39-40). Lafargue partage
tout à fait ces dires : "Des recherches, continuées depuis un
siècle sur les tribus sauvages et les peuples antiques et
modernes ont triomphalement démontré l'exactitude de la loi
de Vico ; elles ont établi que tous les hommes, quels que
fussent leur origine ethnique et leur habitat géographique,
avaient en se développant traversé les mêmes formes de
famille, de propriété et de production, ainsi que les mêmes
institutions sociales et politiques" (p.40).
Du point de vue de la méthode, P. Lafargue suit
indiscutablement celle de K. Marx, c'est à dire celle du
matérialisme historique qui part du stade du communisme
primitif à celui du mode de production capitaliste, en passant
par les modes de production esclavagiste et féodal. Il
imagine, conformément à ces repères, l'aube de l'humanité,
période quasi idyllique où la société humaine ne connaissait
ni la propriété privée ni l'injustice. Cette société originelle
était matriarcale. Sa disparition s'accompagne de l'affirmation
de l'économique sur le social, de la propriété privée sur la
propriété collective, c'est le début de l'économie de marché :
la loi du talion est remplacée par le dédommagement
économique, qui est rendu possible par le développement
d'un système de troc, suivi par le développement de l'usage
de la monnaie.
16 P. Lafargue distingue le milieu naturel et le milieu
artificiel, c'est à dire milieu socio-économique créé par
l'homme. Les végétaux et les animaux, mais aussi l'homme,
doivent s'adapter sous peine de mort à leur environnement
naturel. L'homme modifie son milieu naturel par son activité
industrielle, "il crée de toutes pièces un milieu artificiel ou
social qui lui permet sinon de soustraire son organisme à
l'action du milieu naturel, du moins de l'atténuer
considérablement" (p.46). Ce milieu artificiel influence à
son tour la condition humaine. "L'homme, ainsi que le
végétal et l'animal domestiqués, subit donc l'action de deux
milieux" (p.46).
Paul Lafargue cherche dans des sociétés lointaines sur le
plan géographique, mais aussi dans le temps, des exemples
pour d'une part montrer que tous les peuples ont développé
une conception particulière de la formation du monde et
avaient leur petite idée sur l'existence de Dieu. Les chrétiens,
qui sont dans la ligne de mire de Lafargue, ne sont pas
détenteurs exclusifs de la vérité. Ils ne représentent qu'une
façon de voir le monde parmi des milliers d'autres. Lafargue
condamne de cette façon le colonialisme, qui sous couvert de
diffuser "la civilisation", asservit les autres peuples de la
terre.
L'invention de la monnaie permet de simplifier l'usage du
troc et facilite l'expansion de l'économie de marché. Mais, la
monnaie n'est pas une simple extension du troc. L'invention
de la monnaie suppose également une progression
intellectuelle de l'humanité, car il fallait évaluer abstraitement
le rapport de valeur entre des biens différents. Il fallait
également que les conditions économiques et sociales
rendent possibles cette évolution. Or, l'expansion du
commerce et de la monnaie ne peuvent se faire sans
l'existence de la propriété privée.
L'exemple de la monnaie nous amène à la réflexion sur
l'analyse proposée par P. Lafargue concernant le passage de
concret à l'abstrait. En d'autres termes, comment naissent et se
développent les idées ? Les idées ne sont pas innées. Elles
sont les produit d'une lente évolution en interaction avec les
conditions matérielles d'existence : "les spiritualistes n'ayant
pas idée que l'instinct pouvait être le résultat de la lente
adaptation d'une espèce animale aux conditions de son
milieu naturel, concluent bravement que l'instinct est un
présent de Dieu. L'homme n'a jamais hésité à mettre hors de
17 sa portée les causes des phénomènes qui lui échappaient"
(p.66-67).
La religion et la croyance en un Dieu obéissent dans les
sociétés bourgeoises aux mêmes règles que dans n'importe
quelle société. La religion apporte des réponses toutes faites
là où il y a des peurs et des incertitudes. Le bourgeois qui se
pense au dessus des autres peuples, compte tenu de ses
ambitions impérialistes et colonialistes, est relégué par P.
Lafargue au rang de sauvage ignorant qui tremble devant les
lois de la Nature. Mais, le bourgeois ne tremble pas devant les
lois de la nature. Il tremble devant celles du marché. La crise
économique peut survenir à tout moment et tels une éruption
volcanique ou un tremblement de terre, engloutir tout en
quelques secondes des fortunes bâties à force de spéculation
et d'exploitation. Le bourgeois ne maîtrise pas les forces de
l'économie qu'il déchaîne pour s'enrichir. Pour se rassurer, il
trouve un réconfort dans le mysticisme : "le monde
économique fourmille pour le bourgeois d'insondables
mystères, que les économistes se résignent à approfondir. Le
capitaliste, qui grâce à ses savants, est parvenu à domestiquer
les forces naturelles, est tellement ahuri par les
incompréhensibles effets des forces économiques, qu'il les
déclare incontrôlables, comme l'est dieu, et il pense que le
plus sage est de supporter avec résignation les malheurs
qu'elles infligent et d'accepter avec reconnaissance les
bonheurs qu'elles accordent. (...) Les forces économiques lui
apparaissent fantasmagoriquement comme des êtres
bienfaisants et malfaisants" (p.215).
La société bourgeoise, cette "société de jeu" (p.213)
fonctionne grâce à la Bourse, qui "a toujours été une des
conditions du commerce et de l'industrie" (p.213). "Le
capitaliste dont la fortune est placée en valeurs de Bourse, qui
ignore le pourquoi des variations de leurs prix et dividendes,
est un joueur professionnel. Or le joueur, qui ne peut
attribuer ses gains ou ses pertes qu'à la veine ou à la déveine,
est un individu éminemment superstitieux" (p.214). Le
capitaliste n'est donc pas cet esprit rationnel et calculateur.
Face à des forces qu'il ne contrôle pas, il exige l'aide de la
providence.
L'économie de marché fonctionne dans l'incertitude. P.
Lafargue donne l'exemple du crédit, "sans lequel aucun
commerce et aucune industrie ne sont possibles" (p.214).
Or, le crédit "est un acte de foi au hasard, à l'inconnu, que
fait celui qui le donne, puisqu'il n'a nulle garantie positive
18 qu'à échéance celui qui le reçoit pourra tenir ses
engagements ; sa solvabilité dépendant de mille et un
accidents aussi imprévus qu'inconnus" (p.214). C'est sans
doute pour cette raison que les banquiers multiplient le
nombre de leurs débiteurs - notamment en période de crise -
pour pallier à des défaillances éventuelles.
Pour expliquer comment l'homme est parvenu à
domestiquer l'abstraction, condition nécessaire au progrès
matériel, P. Lafargue a recourt à la linguistique. Il donne de
nombreux exemples tirés du latin et du grec pour montrer
l'origine de certains mots. Ainsi le mot grec agatha qui
signifie les biens, les richesses devient au singulier agathon,
le bien (p.73). La signification des mots évolue avec la
société qui les a créés. Par exemple, nomos, en grec signifie
d'abord pâturage, et finit par signifier loi.
Quelle est l'actualité de la pensée de P. Lafargue ? La
question mérite d'être posée, sinon comment justifier la
réédition d'une de ses oeuvres maîtresses ? Par souci
historique ? Pour ne pas oublier un théoricien marxiste passé
dans les oubliettes de l'histoire ? Les débats sur la séparation
de l'Église et de l'État ont eu lieu il y a plus de cent ans. La
cause est entendue. La situation est-elle si claire ? La
multiplication du nombre de ce que nous appelons sectes en
cette fin de XXème siècle est un phénomène qui montre que
nos contemporains ne sont pas acquis, loin s'en faut, aux
idées matérialistes, et qu'ils recherchent toujours une
échappatoire dans le surnaturel. Les faiseurs de miracles, les
astrologues, les prédicateurs de tous poils taillent des brèches
dans la citadelle des Églises officielles.
Les difficultés économiques actuelles, la menace constante
du chômage qui pèse sur chacun d'entre nous, peuvent
justifier à elles seules ce retour métaphysique de nos
contemporains. D'un autre côté, les Églises officielles, mais
aussi l'effondrement des pays du socialisme réel ont
contribué à ébranler les convictions de tout à chacun. L'on se
retrouve tout nu, sans la moindre parcelle de... vérité,
d'absolu, à laquelle se rattacher. Alors incapable de changer
le monde, mais aussi face à l'absence de modèles alternatifs,
19 la solution est de le fuir. P. Lafargue nous rappelle que ce
sont les hommes qui font l'histoire, et que ce sont les hommes
qui ont fait Dieu. S'il est commun d'affirmer que la peur de
la mort est le fonds de commerce de l'Église, ajoutons que la
peur de l'avenir est le fonds commerce de tous les charlatans
et autres gourous en herbe.
Mais le fait le plus marquant de cette fin de XXème siècle
est l'apothéose, pour ne pas dire la déification du Marché (la
Sainte Trinité se composant du Profit, du Capital et de la
Monnaie !). L'évolution de la civilisation capitaliste a rendu
non seulement impersonnelle la propriété détenue par tel ou
tel bourgeois, mais aussi de plus en plus immatérielle.
Comme dira Lafargue "(...) le propriétaire de titres de rente
d'une dette publique et des actions d'un chemin de fer, (...)
ou d'une banque ne peut voir, toucher, mesurer, évaluer la
parcelle de propriété que représentent ses titres et ses actions
de papier (...). Son fragment de propriété est perdu, fondu
dans un vaste tout qu'il ne peut même pas se figurer (...)"
(p.225). D'autant que ce "tout financier" s'éloigne à grands
pas de la réalité économique souffrant de sous-emploi
chronique du potentiel productif (techniques et travail)
constitué dans toutes les économies du monde et plus
particulièrement dans les grands pays industriels.
Le bourgeois moderne peut s'enrichir grâce au jeu
financier. Sa propriété est alors non seulement impalpable ;
elle est aussi immatérielle, constituée de masses d'argent
titrisées et monétisées, elles-mêmes alimentées par les flux et
reflux du capital de spéculation au niveau planétaire. Notre
bourgeois ne sait plus alors à quel dieu se vouer. Le marché
est sa seule référence. "Laissez le marché agir" ou
"ménager les marchés". Le marché purifie, juge et punit...,
la croyance métaphysique se mêle avec la mystification de
l'acte économique pour mieux protéger la perpétuation de
l'ordre établi.
20 N.B. Nous avons volontairement choisi d'être fidèles à
l'édition de l'ouvrage tel qu'il a été publié en 1909 par les
éditeurs V. Giard et E. Brière, à la Bibliothèque socialiste
internationale, sous la direction de Alfred Bonnet. Ainsi
certains mots comme "dieu" (au pluriel ou au singulier)
sont écrits avec une majuscule, d'autres fois avec une
minuscule, sans qu'il soit possible de savoir s'il s'agit d'une
erreur de l'éditeur ou si cela reflète la volonté de Paul
Lafargue. Nous avons séparé les grandes idées de l'auteur à
l'intérieur de chaque chapitre par trois petites étoiles comme
dans l'édition de 1909. Enfin, nous nous sommes permis
d'apporter quelques corrections d'orthographe et
d'imprimerie pour remédier aux erreurs comprises dans
ladite édition.
Nous tenons à remercier Emmanuelle Durand,
économiste, pour son aide précieuse lors du traitement
informatique du document.
Sophie BOUTILLIER
Dimitri UZUNIDIS La méthode historique de Karl MARX
Le mode de production de la vie matérielle
conditionne en général le procès de développement
de la vie sociale, politique et intellectuelle.
Karl MARX
I
LES CRITIQUES SOCIALISTES
Marx, depuis environ un demi-siècle, a proposé une
nouvelle méthode d'interprétation de l'histoire, que lui et
Engels ont appliqué dans leurs études. Il se conçoit que les
historiens, les sociologues et les philosophes, redoutant que le
penseur communiste ne corrompe leur innocence et ne leur
fasse perdre les faveurs de la bourgeoisie, l'ignorent, mais il
est étrange que les socialistes hésitent à s'en servir, par crainte
peut-être d'arriver à des conclusions qui chiffonneraient les
notions bourgeoises, dont à leur insu ils restent prisonniers.
Au lieu de l'expérimenter, pour ne la juger qu'après usage,
ils préfèrent discuter sur sa valeur en soi et lui découvrent
d'innombrables défauts : elle méconnaît, disent-ils, l'idéal et
son action ; elle brutalise les vérités et les principes éternels ;
elle ne tient pas compte de l'individu et de son rôle ; elle
aboutit à un fatalisme économique qui dispense l'homme de
tout effort, etc. Que penseraient ces camarades d'un
charpentier qui, au lieu de travailler avec les marteaux, scies
et rabots mis à sa disposition, leur chercherait chicane ?
23 Comme il n'existe pas d'outil parfait, il aurait long à
déblatérer. La critique ne cesse d'être futile pour devenir
féconde que lorsqu'elle vient après l'expérience, qui, mieux
que les plus subtils raisonnements, fait sentir les
imperfections et enseigne à les corriger. L'homme s'est
d'abord servi du grossier marteau de pierre, et l'usage lui a
appris à le transformer en plus d'une centaine de types,
différant par la matière première, le poids et la forme.
Leucippe et son disciple Démocrite, cinq siècles avant
Jésus-Christ, introduisirent la conception de l'atome pour
comprendre la constitution de l'esprit et de la matière, et
pendant plus de deux mille ans les philosophes, au lieu de
songer à recourir à l'expérience pour éprouver l'hypothèse
atomique, discutèrent sur l'atome en soi, sur le plein de la
matière, indéfiniment continue, sur le vide et le discontinu,
etc., et ce n'est qu'à la fin du XVIIIème siècle que Dalton
utilisa la conception de Démocrite pour expliquer les
combinaisons chimiques. L'atome, dont les philosophes
n'avaient rien su faire, devint entre les mains des chimistes
"un des plus puissants outils de recherche que la raison
humaine ait su créer". Mais voilà qu'après usage, ce
merveilleux outil est trouvé imparfait et que la radioactivité
de la matière oblige les physiciens à pulvériser l'atome, cette
particule ultime, insécable et impénétrable de la matière, en
particules ultra-ultimes, de même nature dans tous les atomes,
et porteurs d'électricité. Les atomuscules, mille fois plus
petits que l'atome d'hydrogène, le plus petit des atomes,
tourbillonneraient avec une extraordinaire vélocité, autour
d'un noyau central, comme les planètes et la terre tournent
autour du soleil. L'atome serait un minuscule système solaire
et les éléments des corps que nous connaissons ne se
différencieraient entre eux que par le nombre et les
mouvements giratoires de leurs atomuscules. Les récentes
découvertes de la radioactivité, qui ébranlent les lois
fondamentales de la physique mathématique, ruinent la base
atomique de l'édifice chimique. On ne peut plus citer un
plus mémorable exemple de la stérilité des discussions
verbales et de la fécondité de l'expérience. L'action dans le
monde matériel et intellectuel est seule féconde : "Au
commencement était l'action."
Le déterminisme économique est un nouvel outil, mis par
Marx à la disposition des socialistes pour établir un peu
d'ordre dans le désordre des faits historiques que les
historiens et les philosophes ont été incapables de classer et
24 d'expliquer. Leurs préjugés de classe et leur étroitesse
d'esprit donnent aux socialistes le monopole de cet outil ;
mais ceux-ci avant de le manier veulent se convaincre qu'il
est absolument parfait et qu'il peut devenir la clef de tous les
problèmes de l'histoire ; à ce compte, ils pourront, leur vie
durant, continuer à discourir et à écrire des articles et des
volumes sur le matérialisme historique, sans avancer la
question d'une idée. Les hommes de science ne sont pas si
timorés ; ils pensent " qu'au point de vue pratique, il est
d'importance secondaire que les théories et les hypothèses
soient correctes, pourvu qu'elles nous guident à des résultats
s'accordant avec les faits "'. La vérité, après tout, n'est que
l'hypothèse qui opère le mieux : souvent l'erreur est le plus
court chemin à une découverte. Christophe Colomb, partant
de l'erreur de calcul commise par Ptolémée sur la
circonférence de la terre, découvrit l'Amérique, alors qu'il
pensait arriver aux Indes Orientales. Darwin reconnaît que
l'idée première de sa théorie de la sélection naturelle lui fut
suggérée par la fausse loi de Malthus sur la population, qu'il
accepta les yeux fermés. Les physiciens peuvent aujourd'hui
s'apercevoir que l'hypothèse de Démocrite est insuffisante
pour comprendre les phénomènes récemment étudiés, cela
n'empêche qu'elle a servi à édifier la chimie moderne.
Marx, et c'est un fait qu'on remarque peu, n'a pas
présenté sa méthode d'interprétation historique en un corps
de doctrine avec axiomes, théorèmes, corollaires et lemmes :
elle n'est pour lui qu'un instrument de recherche ; il la
formule en un style lapidaire et la met à l'épreuve. On ne
peut donc la critiquer qu'en contestant les résultats qu'elle
donne entre ses mains, qu'en réfutant par exemple sa théorie
de la lutte des classes. On s'en garde. Les historiens et les
philosophes la tiennent pour oeuvre impure du démon,
précisément parce qu'elle a conduit Marx à la découverte de
ce puissant moteur de l'histoire.
I W. RUCKER, Discours inaugural du Congrès scientifique de Glasgow, de
1901.
25 II
PHILOSOPHIES DÉISTE ET IDÉALISTE DE L'HISTOIRE
L'histoire est un tel chaos de faits, soustraits au contrôle
de l'homme, progressant et régressant, se choquant et
s'entrechoquant, apparaissant et disparaissant sans raison
apparente, qu'on est tenté de penser qu'il est impossible de
les relier et de les classer en séries, dont on parviendrait à
découvrir les causes d'évolution et de révolution.
L'échec des systématisations historiques a fait naître dans
l'esprit d'hommes supérieurs, comme Helmholtz, le doute
"que l'on puisse formuler une loi historique que la réalité
confirmerait 2 ." Ce doute est devenu si général que les
intellectuels ne s'aventurent plus à construire, ainsi que les
philosophes de la première moitié du XIXème siècle, des
plans d'histoire universelle ; il est d'ailleurs un écho de
l'incrédulité des économistes sur la possibilité de contrôler
les forces économiques. Mais faut-il conclure des difficultés
du problème historique et de l'insuccès des tentatives pour le
résoudre, que sa solution soit hors de la portée de l'esprit
humain ? Les phénomènes sociaux feraient donc exception
et seraient les seuls qu'on ne pourrait enchaîner logiquement
à des causes déterminantes.
Le sens commun n'a jamais admis une telle impossibilité ;
au contraire, les hommes ont cru de tout temps que ce qui
leur arrivait d'heureux ou de malheureux faisait partie d'un
plan préconçu par un être supérieur. L'homme s'agite et
Dieu le mène est un axiome historique de la sagesse
populaire, qui renferme autant de vérité que les axiomes de la
géométrie, à condition cependant d'interpréter la
signification du mot Dieu.
Tous les peuples ont pensé qu'un Dieu dirigeait leur
histoire. Les cités de l'antiquité possédaient chacune une
divinité municipale ou poliade, comme disaient les Grecs,
veillant sur leurs destinées et habitant le temple qui lui était
consacré. Le Jéhovah de l'Ancien Testament était une
divinité de la sorte ; il était logé dans un coffre de bois, dit
2 L'historien anglais Froude prétend que les faits historiques ne fournissent
pas la matière d'une science, puisqu'ils " ne se répètent jamais et que nous
ne pouvons épier le retour d'un fait pour modifier la valeur de nos
conjectures ".
26