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Le développement durable en questions

De
185 pages
La plupart des travaux réalisés sur le développement durable ont tenté de définir le concept, de proposer des méthodes d'analyses, des objectifs, voire des perspectives de mise en oeuvre. Cependant, le développement durable pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses et de solutions "clés en main". Ces contributions sont centrées sur trois thèmes : - le développement durable et les relations Nord-Sud ; - les indicateurs du développement ; propositions alternatives et analyses critiques.
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Le développement durable en questions

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, roe de l'Ecole

polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03976-6 EAN: 9782296039766

Sous la direction de

Patrick MATAGNE

Le développement durable en questions

Préfacede
Yvette VEYRET

Actes des journées d'études organisées par L'Espace Mendès France (CCSTI) de Poitiers En partenariat avec la ville de Poitiers, la Communauté d'Agglomération de Poitiers, l'Université de Poitiers, la Région Poitou-Charentes, l'Institut Universitaire de formation des maîtres (IUFM) de PoitouCharentes Avec la contribution de l'association Orcades, l'UFR Sciences économiques de l'université de Poitiers, le laboratoire Cerege, IAE de l'université de Poitiers Avec le soutien de la caisse des Dépôts-Région Poitou-Charentes

L'Harmattan

Ftenaercienaents
Nous tenons à remercier Didier Moreau, Directeur général de l'Espace Mendès France, pour sa confiance et son soutien, ainsi que Anne Bonnefoy, responsable du pôle histoire des sciences et des techniques, et Mario Cottron, Directeur adjoint de l'IUFM Poitou-Charentes, chargé de la recherche, tous deux membres du Comité scientifique développement durable, pour leur disponibilité et leur efficacité. Nos remerciements vont également à tous ceux qui, à l'Espace Mendès France, ont su créer des conditions de travail agréables, o:ffi.i.r n accueil convivial, au cours de ces journées d'études. u

Sommaire
Didier Moreau, Patrick Matagne Présentation. .. ... ... ... ... Yvette Veyret
Préface. ....................... ....... . .. ... . .. ... ... . . . .. . . . . . . . . . . Il

........

9

Alban Verchère Rapports Nord-Sud et développement durable: éléments du débat ................................................. 17 Nicolas Berland. À quoi servent les indicateurs de la RSE ? Limites et modalités d'usage ........ ............... . ........ .

41

Bruno Boidin Les indicateurs de développement durable à l'échelle macro sociale : quelques réflexions .................... 65 Nicolas Buclet Économie de fonctionnalité, consommation et développement durable .. ...... .... .. .. ... ........... ..... ... . Jean-Marie Harribey Homo inhumanus ou La négation du développement comme construit social

85

. 103

Eric Berr Le développement durable est-il keynésien?
Alexandre Bertin Du rôle de la liberté dans le développement Bernard Billaudot Autre développement ou après développement? Un examen des termes du débat. .. ... ... ... ... ... ... ... ... .. .
Liste des tableaux Bio-bibliographie des auteurs ........ ...........

113
141

159
175 177

Présentation
Didier Moreau Patrick Matagne
L'Espace Mendès France de Poitiers, Centre de Culture scientifique de la région Poitou-Charentes développe depuis plus de quinze ans un projet dont le cœur de mission vise à relier sciences et citoyens. Ce travail de fond est issu de la volonté de la communauté scientifique et des élus locaux de développer dans un cadre associatif une approche collective sur cette préoccupation centrale de nos sociétés contemporaines baignées dans les sciences et les technologies. Les progrès de ces dernières décennies ont suscité de nombreuses interrogations largement amplifiées par les médias. Elles font place aux doutes, aux craintes et à la remise en cause de la place des sciences et des scientifiques dans nos sociétés. C'est pour participer à ce nécessaire effort de réconciliation et de mise en relation de tous ces éléments que l'Espace Mendès France a entrepris de mobiliser les scientifiques et les acteurs du développement local. Un travail en profondeur a ainsi été entrepris pour interroger de manière posée, documentée et structurée les grands sujets de société. Le développement durable, aux contenus bien imprécis voici encore quelques années, fait partie de cette démarche collective. Trois années de rencontres, de débats et d'échanges, ont permis d'approcher cet enjeu crucial du point de vue planétaire de manières différentes. Près de mille personnes ont ainsi contribué à ce qui constitue un réel travail de démocratie, démocratie cognitive dirait Edgar Morin, qui méritait d'être édité pour le rendre accessible au plus grand nombre. Ainsi, cet ouvrage est le troisième d'une série commencée en 2005. Comme les deux premiers, il rend compte d'une partie des communications qui se sont succédées au cours de trois saisons consacrées au développement durable: ses enjeux, ses effets, et
enfin les questions qu'il soulève 1.
1

Les enjeux du développement durable, Préface Edgar Morin, Espace

Mendès France-L'Harmattan, 2005, 214p. Les effets du développement durable, préface Sylvain Allemand, idem, 2006, 299p.

Edgar Morin, qui est intervenu en octobre 2003 lors du lancement de la première saison de notre programme de journées d'études, propose de renoncer au mot développement car, selon lui, il est illusoire de croire que le développement technique et économique qui s'est imposé après la Seconde Guerre Mondiale entraîne systématiquement, presque mécaniquement, le développement humain. De plus, la notion de développement implique celle de sous-développement. En effet, ignorante des diversités de culture, des modes de vie ou des économies de nations ou de sociétés du Sud, la notion de développement, parce qu'elle est évaluée au moyen de critères adaptés aux pays du Nord, entraîne celle de sousdéveloppement. Enfin, le développement entraîne les nuisances environnementales et les désordres sociaux que l'on connaît. Edgar Morin évoque alors la possibilité de sortir de la crise par la mise en place de modèles alternatifs. Dans cette perspective, le présent volume pose un ensemble de questions qui peuvent être regroupées en trois grands thèmes: le développement durable à l'épreuve des relations NordSud; les indicateurs du développement; propositions alternatives et analyses critiques.

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Préface
Yvette Veyret
L'ouvrage collectif que propose P. Matagne apporte une pierre supplémentaire et indispensable à un édifice à la fois déjà considérable et globalement encore fragile. Le thème du développement durable fait florès aujourd'hui, dans la recherche, sciences humaines et sciences« dures» se doivent d'évoquer le développement durable pour obtenir des fmancements. Les entreprises s'engagent dans le développement durable, volonté véritable ou construction d'une image? Les hommes politiques, les administrations, tous prônent le développement durable, opportunisme ou nécessité? On évoque l'agriculture durable, la ville durable, le tourisme durable... Tout doit être durable. En dépit de la large diffusion du concept de développement durable dans les discours, sait-on vraiment de quoi l'on parle? Sait-on ce que véhicule ce tenne qui paraît être neutre et semble évident. Qui en effet pourrait à priori être contre un « développement durable» ? Pourtant le contenu de ce tetme ne va pas de soi et l'ouvrage collectif dirigé par P. Matagne en témoigne qui s'intitule «le développement durable en questions ». Ce que d'aucuns considèrent comme un oxymore pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses et de solutions « clés en main ». La plupart des travaux réalisés sur le développement durable au cours de la décennie précédente, ont tenté de définir le concept, de proposer des méthodes d'analyses, des objectifs, voire des perspectives de mise en œuvre. fis ont même contribué comme le rappelle N. Berland et B. Boidin dans cet ouvrage, à le mesurer grâce à des indicateurs de développement durable, souvent avant même que le développent durable soit clairement cerné. Ces travaux se sont quasi exclusivement intéressés au pilier écologique du développement durable. Les recherches sur la nature, sur la conservation, sur la biodiversité se sont multipliées émanant de biologistes, mais aussi de philosophes, d'historiens, d'aménageurs, de géographes. Une telle orientation ne peut surprendre, le

développement durable, après l'écodéveloppement est né des inquiétudes et des réflexions sur la gestion des espaces naturels, le gaspillage des ressources, leur destruction. TIest né des travaux et des positions convergentes des mouvements de protection de la nature depuis le SieITa Club, jusqu'à l'Union internationale de Conservation de la nature (UICN), les organisations internationales de l'ONU et l'ONG World Wildlife Fund (WWF). Quand l'VICN, le PNUD et le WWF ont constaté la nécessité de passer de la protection de la nature dans des îlots protégés des hommes, fennés et coupés de toute action anthropique à d'autres modes de gestion des espaces protégés, pour à la fois atteindre une plus grande efficacité de la gestion préconisée et pouvoir multiplier fortement les espaces protégés sur la planète, ils ont intégré les dimensions économiques et sociales au côté des seuls aspects écologiques. Lors de la conférence de Rio en 1992, les organisations internationales et les organisations non gouvernementales ont participé à l'échelle globale à l'ouverture vers l'économique et le social tout en privilégiant fortement les aspects écologiques du développement durable. Les thèmes qui émergent à Rio relèvent de la protection des forêts, de la désertification, de la biodiversité. L'accent est mis sur la nature et sa protection. S'agissant du volet écologique, il est loin de faire consensus, la place de l'homme dans la nature, les modes de gestion de celle-ci, l'analyse des temporalités quand il s'agit d'envisager soutenabilité et/ou durabilité, les approches parfois fixistes des « équilibres» de la nature excluant toute idée de perturbation, de changement, d'évolution, alors que la nature évolue sans cesse selon des rythmes spécifiques, la place de l'anthropisation excluant d'envisager des milieux naturels, non modifiés par les sociétés, autant d'aspects qui divisent les chercheurs, les aménageurs, les utilisateurs du développement durable. Le grand public, les médias s'arrêtent le plus souvent à ce volet de protection de la nature. Il est en effet facile de mobiliser le public sur de grandes causes écologiques: sauver, réintroduire une espèce animale, l'ours par exemple, protéger le singe doré en Chine... En revanche, alors que s'exprime de la part des grands organismes onusiens, des États, des ONG de protection de la nature, une attention accrue pour les faits de nature, chercheurs et décideurs ne 12

s'intéressent guère aux inégalités écologiques subies par les populations et moins encore aux effets négatifs que peuvent faire naître certains choix de gestion écologique à des fins de durabilité. Les politiques de développement durable centrées sur la dimension écologique n'ont pas fait de l'équité socio-spatiale leur priorité et ont parfois contribué à aggraver fortement celles-ci. Or l'approche économique associée au volet social permet d'envisager ces aspects fondamentaux. L'émergence du pilier économique du développement durable s'inscrit dans une longue tradition d'inquiétude pour les ressources de la planète, en rapport avec la croissance démographique. Cette démarche précède d'ailleurs largement les approches plus « écologiques ». Malthus, économiste écossais du XVIIIe siècle préfigure des analyses effectuées aujourd'hui encore, les acteurs économiques présents au Club de Rome en 1968 s'inscrivent dans ce courant de pensée. Cependant, l'analyse économique du développement durable a pris récemment une place majeure. L'approche par l'économie pose une question centrale, celle du choix de société qu'implique le développement durable. Elle consacre le développement durable en objet politique. Jusqu'à une époque récente, bien que les « premiers écologistes» aient attiré l'attention sur le devenir des ressources de la planète, notamment la faune et la flore, dégradée ou détruite, les courants de pensées écologistes n'ont pas systématiquement envisagé des changements radicaux de société, même si certaines positions passéistes les amenaient parfois à contester progrès techniques et sciences. La contestation la plus profonde et la plus systématique du système politique est venue contre toute attente si l'on veut bien considérer l'histoire du concept de développement durable, des économistes. Les questions se sont focalisées sur les notions de croissance et sur celle de développement, associant ainsi la dimension sociale, la question du partage des ressources et de l'équité. La gestion durable des ressources et notamment des ressources issues de la biodiversité, est-elle compatible avec la croissance et avec le développement? Les réponses données par les économistes sont plurielles, depuis l'économie néo-libérale avec sa « durabilité faible », ses écotaxes, l'application du principe pollueur payeur peu 13

évoquée ici, jusqu'à la contestation radicale du capitalisme (J.-M. Hatribey), la «durabilité forte» et la décroissance en passant par des propositions novatrices, «le développement alternatif» de E. Berr, l'analyse que nous propose A. Bertin inspirée des travaux de l'économiste indien, prix Nobel, A. Sen. B. Billaudot tente de rapprocher des points de vue divergents, ce qu'il nomme « l'autre développement» établi sur d'autres objectifs que la croissance et qui doit préparer «l'après développement », lequel consiste à mettre radicalement en question le concept de développement, en prônant la décroissance dans les pays riches et une évolution différente dans les pays du sud. Ces derniers devraient «renouer avec le fil de leur histoire (...) et inventer un autre type de vie sociale que celle qui est visée par toute stratégie de développement ». «l'autre développement» n'a de sens écrit-il que s'il fixe d'autres objectifs que la croissance et s'il ouvre la voie à «l'après développement ». L'auteur poursuit en soulignant les divergences qui demeurent malgré cette tentative de « conciliation» de points de vue très différents; « l'autre développement» n'implique pas selon B. Billaudot, la décroissance du Nord, c'est.à-dire une réduction globale de pouvoir d'achat de marchandises dans les pays qualifiés de développés, et «l'après développement» sera, non pas un état stationnaire ou un retour en atrière mais une dynamique ouverte à la nouveauté et au changement. La réflexion sur les choix économiques inhérents au développement durable se traduit par des choix de société, des positions politiques divergentes. Les oppositions à certaines fonnes de capitalisme, voire au capitalisme lui-même et naturellement à sa fonne la plus finalisée, la mondialisation, s'expriment par exemple au sein des mouvements altennondialistes qui regroupent plusieurs courants de pensées (ONG). Leurs différentes positions s'inscrivent dans des modalités spécifiques du développement durable.

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Tableau 1 . Quelques positions . cap!t ar!sme Positions Définition de la mondialisation Le capitalisme Promondialisation sans l'État

face à la mondialisation et au Position sur la mondialisation La mondialisation doit être défendue, l'alternative étant le fascisme selon ce courant de pensée Courant favorable à la mondialisation dans certains cas et sinon à la déglobalisation La déglobalisation Mondialisation humanisée

Unilatéralisme

Le capitalisme , plus l'Etat

Isolationnisme Réfonnistes

La mondialisation doit être W1espace de coexistence et de concurrence de systèmes alternatifs ln Problèmes politiques et sociaux. Le mouvement altennondialiste, n° 897, 2004, la Documentation Française, cité par Oxfam ONG (d'origine anglaise), Deux poids, deux mesures: commerce, globalisation et lutte contre la pauvreté, Oxfam. Londres. 2002 La réflexion conduite par les économistes, comme en témoignent les travaux proposés dans cet ouvrage, s'effectue à l'échelle globale. L'analyse des rapports Nord/Sud se place aussi dans le global (A. Verchère ou A. Bertin). La même dimension globale prévaut dans les positions des organisations internationales que dans celles d'un certain nombre de grandes ONG de protection de la nature. Dans ces conditions, les réponses ne peuvent être qu'impulsées du haut, impliquant l'établissement d'une sorte d'instance internationale qui envisagerait de nouveaux modes d'échanges, de production, de gestion, de choix pour gérer la nature et les ressources. Dans cette optique, la gouvemance mondiale est 15

Alternatifs

Le capitalisme , sans l'Etat Le capitalisme plus un État réfonné Moins de capitalisme et moms d'État

donc indispensable. À cette conception du développement durable, «façon global» s'oppose une autre approche «façon local », une analyse par le bas, qui consiste à répondre à la demande de gestion des territoires (région, commune...), aux politiques d'aménagement destinées à mieux répartir les richesses, à tenter de gommer les inégalités les plus criantes. Aménageurs, géographes inscrivent le développement durable dans leurs pratiques. Les remises en question économiques, sociales, techniques dont témoigne le travail présenté dans cet ouvrage par N. Buclet sur l'économie de fonctionnalité, peuvent sembler modestes, elles n'en demeurent pas moins indispensables car utiles et efficaces pour les citoyens qui doivent aussi en être les acteurs, contribuant à leur manière à des sortes de «révolutions» locales lisibles dans la manière de penser le territoire, d'intégrer les trois volets du développement durable, de réduire les inégalités sociospatiales. L'ouvrage dirigé par P. Matagne amène à se poser la question de l'intégration des deux approches, comment concilier ces deux dimensions du développement durable? La belle fonnule de R. Dubos «penser globalement, agir localement» ne va pas de soi. Au contraire les analyses globales et locales semblent souvent très éloignées les unes des autres. Dans un cas on cherche à maîtriser les «interdépendances planétaires» dans l'autre à mettre en place des aménagements durables sur des territoires d'échelle fine ou moyenne. Cette double approche n'est souvent qu'une juxtaposition, le fossé qui existe entre les deux conceptions tend à limiter l'efficacité de l'objet développement durable. «S'agit-il de contribuer à la solution des grands problèmes planétaires ou de garantir la viabilité et la sécurité à long terme de chaque espace spécifique2 ? ».

2 J. Theys, L'aménagement du territoire à l'épreuve du développement durable. Regards sur l'actualité, la Docunlentation française, n° 302, 2004.

16

Rapports Nord-Sud et développement durable: du débat Alban Verchère

éléments

Préambule Ce texte a vocation à présenter quelques éléments du débat sur le thème des rapports Nord-Sud à propos du développement durable. Son objectif est d'exposer la façon dont l'économie appréhende les enjeux du développement durable, ici dans leur dimension internationale, à travers l'évocation de trois problèmes, largement imbriqués, qui nous paraissent importants. Ainsi, évoquera-t-on d'abord les problèmes posés par l'histoire (<< le poids du passé» en somme), ainsi que les menaces encore bien présentes que fait peser le développement du Nord, toujours peu vertueux, sur le Sud. Il y sera question du réchauffement climatique et du protocole de Kyoto qui peine à se mettre en œuvre pour diverses raisons qu'on tentera d'explique~. Ensuite, on abordera la question des problèmes à venir, liés au développement des grandes puissances que sont la Chine et l'Inde (on pourrait y ajouter le Brésil ou encore l'Indonésie), dans leur rapport avec le reste du monde: d'une part les pays riches, de l'autre, ceux beaucoup plus pauvres; ce qui conduira à notre dernier point. Ainsi, en terminera-t-on avec la question certainement la plus préoccupante, celle du développement des pays les plus pauvres du monde et leur chance de déboucher sur un développement durable. Toutefois, puisque le lectorat des publications de l'Espace Mendès France est riche d'un grande diversité, nous voulons, avant d'aborder la question des rapports Nord-Sud, rappeler schématiquement ce que peut vouloir dire développement durable pour l'Économie, même si d'aucuns ajouteraient qu'il s'agira là d'« une certaine économie », signifiant de facto qu'on est loin du consensus, les positions divergeant encore largement, renvoyant en amont à diverses conceptions du monde, à tout le moins du rapport
3

N. d. 1.r. La conférence de Nairobi n'avait pas encore eu lieu au moment de la rédaction de ce texte.

de l'homme à son environnement. Comprenez que la conception que nous adopterons ici sera celle, classique ou très économique, d'un rapport finalement presque nécessairement contradictoire entre homme et environnement, conséquence d'une réduction de l'homme au célèbre homo economicus, figure ou idéal-type que
l'économie a construit, avec ses limites - et il en existe, d'aucuns les considérant d'ailleurs insurmontables -, pour échafauder un appareil

analytique propre à déchiffrer de nombreuses situations économiques, mais aussi et partant, pour formaliser diverses théories, soumises alors à l'examen des faits pour les faire évoluer; même si là aussi d'aucuns, souvent les mêmes, jugeront la méthode vaine, puisqu'elle repose sur des postulats, ceux propres à la mécanique de l'homo economicus, qui leur paraissent sinon faux, au moins trop réducteurs. Cette précision faîte, et avec cette précaution prise, revenons à notre contribution qui se déroulera infine en deux temps: le premier sera donc consacré à cette présentation du développement durable vue sous le prisme de l'économie; le second, aux trois grandes questions identifiées précédemment sur les rapports Nord-Sud en la matière: passés, présents et futurs. 1. Le développement durable sous le prisme de l'économie 1.1. De l'économie de l'environnement au concept de développement durable Nul n'est besoin d'expliquer que l'économie, pour se développer, consomme ou encore dégrade des ressources naturelles. Parmi elles, certaines sont clairement identifiées comme telles, c'est-à-dire comme des ressources alimentant le circuit, notamment parce qu'on peut se les approprier et leur donner une valeur marchande, donc en fixer le prix sur un marché. On pense ici aux ressources naturelles renouvelables (bois et poissons par exemple) ou épuisables (ressources fossiles et minérales), mais il y a bien d'autres éléments dont se nourrit, ou que dégradent, nos économies: eau, air et environnement en général. Ce qu'il convient surtout de noter, c'est que quelles que soient ces ressources (renouvelables, 18

épuisables ou environnementales), qu'il existe ou non des marchés pour s'en procurer, il n'existe aucune forme de signal envoyé aux agents qui les utilisent sciemment (bois, charbon, pétrole,...) ou non (air), pour leur manifester les conséquences écologiques de cet usage. Ainsi, qu'il y ait des marchés sur lesquels soient cotées ces ressources (cas du bois, du charbon, du pétrole,...) ou non (cas de l'air), il n'y a aucun coût qui soit signifié aux et payé par les agents pour les conséquences environnementales de l'usage polluant qu'ils en font. Donc, aucun coût pour les externalités négatives générées par ces usages, pas plus qu'il n'y a de rétribution pour les services rendus par le « non-usage de » (et donc pour les extemalités positives liées à) ces ressources et autres actifs environnementaux. Ainsi, quand on pense aux stocks de bois ou de poissons, il y a bien des marchés où l'on s'échange ces ressources à des prix donnés, mais rien dans ces prix ne reflète les services «publics» rendus à la collectivité par ces ressources. En clair, les prix reflètent la rareté des ressources pour les usages économiques qu'on peut en faire, mais il n'y a pas d'autre valeur qui soit véhiculée. En tout cas, les prix ne reflètent pas les valeurs à caractère « social» associées aux ressources, comme le fait que les forêts rendent de précieux services en séquestrant le carbone, en participant de la biodiversité ou en offrant des aménités propres aux activités récréatives. Conclusion, faute de signaux offerts par le marché, les agents économiques ne valoriseraient pas à leur juste niveau ces ressources, ignorant dans leurs calculs les services utiles (pour le maintien de la vie ou même symboliquement) qu'elles offrent quand on ne les exploite pas ou quand on en assure le maintien à des niveaux compatibles avec leur survie, conduisant de fait à leur surexploitation. Et dans le cas des actifs environnementaux comme l'air, l'absence pure et simple de prix rendrait par définition illusoire que l 'Homo economicus intègre dans ses calculs les coûts sociaux induits par l'usage polluant qu'il en fait, ou de même rendrait illusoire qu'il apprécie les bénéfices sociaux liés à ces actifs quand ils sont à un niveau appréciable. Ainsi, quand on prend un véhicule pour aller où que ce soit, on pollue, mais le système économique ne nous envoie aucune information (signal) sur ce coût, en nous demandant de le payer. Et on comprend ici que la puissance publique ait alors souvent recours à des outils (éco-taxes par exemple) pour que les agents cessent 19

d'ignorer ces coûts propres aux situations de « laisser-faire », même si on peut déplorer qu'on semble ainsi devoir souvent recourir à des incitations monétaires pour modifier les comportements, des alternatives comme l'éducation et la sensibilisation pouvant être préférées, mais avec le risque de résultats nécessairement moins immédiats. On l'aura compris, l'économie a besoin de ressources naturelles et d'actifs environnementaux pour se développer, mais faute de prix à payer pour les services publics ou non marchands qu'ils offrent (de fait gratuitement), elle ignore de les intégrer dans ses calculs à leur juste valeur, leur valeur sociale, raison pour laquelle, selon la discipline, on assisterait régulièrement à une surexploitation des ressources et à une dégradation de l'environnement. La question que traite alors l'économie de l'environnement, c'est de remédier (si possible) à cette contradiction flagrante entre croissance économique d'une part et préservation de l'environnement de l'autre, afin de les rendre compatibles, donc d'assurer un développement durable. L'ajout volontaire du terme « (si possible)>> est révélateur de l'incertitude qui demeure quant à la capacité de nos économies et plus largement de nos sociétés à déboucher sur un développement qui soit vraiment durable, permettant de poursuivre le processus de développement économique et social commencé il y a deux siècles et en passe de s'étendre à l'ensemble de la Planète, sans qu'on ait été stoppé en chemin par sa « destruction ». Or, c'est ici que les points de vue divergent le plus entre tenants confiants et alors adeptes de visions faibles du développement durable, et tenants sceptiques et alors partisans de visions plus dures, ou plus contraignantes écologiquement, pour espérer seulement d'ailleurs le rendre viable. Ainsi, et ce sera le dernier point de cette section introductive au développement durable tel qu'il est diversement vu par l'Économie, quelles sont les positions contradictoires à son propos.

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