Le dialogue familial

Le dialogue familial

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Livres
224 pages

Description

L’ouvrage montre comment les différents acteurs : conjoints, parents, enfants, adolescents, se débrouillent avec l’objectif paradoxal d’échanges égalitaires non seulement entre les sexes mais aussi entre les générations. Il rappelle que la question du pouvoir reste centrale au sein de la sphère privée, alors qu’est affirmé pour chacun l’objectif de sa réalisation personnelle et de son épanouissement. Pris dans ces tiraillements, le dialogue s’affirme d’autant plus comme une nécessité pour l’équilibre familial, mais il se révèle en bien des cas un idéal précaire. Gérard Neyrand, sociologue, est professeur à l’université de Toulouse, membre de l’équipe d’accueil Sports, organisations, identités (SOI), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS) à Bouc-Bel-Air.

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Date de parution 29 janvier 2009
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EAN13 9782749219493
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Collection « Couples, famille et métamorphoses »
dirigée par Jean-G. Lemaire
L’écoute du couple et de ses crises se présente aujourd’hui comme
un des lieux les plus sensibles et les plus significatifs de l’évolution
de notre société humaine. L’observation intime et patiente des
processus évolutifs actifs au sein des couples met en évidence la
complexité de ce qui s’y joue et qui implique à la fois chacun des
partenaires, le lien qu’ils ont construit, leur insertion dans l’histoire
familiale, et plus largement dans la société, le poids de l’institution…
Retrouvez tous les titres parus sur
www.editions-eres.com Le dialogue familialDu même auteur
Entre clips et looks. Les pratiques de consommation des adolescents
(avec Caroline Guillot), L’Harmattan, Paris, 1989.
Jeunes défavorisés et vie associative. Les conditions de l’engagement
associatif des jeunes (avec Antoine Tomasi), Éditions de la Fondation de
France, Paris, 1993.
Nouvelles formes de l’autorité parentale et pratique de la résidence
alternée (avec Hugues Fulchiron et Sahra Mekboul), éditions de la cnaf, coll.
« Espaces et familles », n° 31, Paris, 1994.
Sur les pas de la Maison Verte. Des lieux d’accueil pour les enfants et
leurs parents, Syros, Paris, 1995.
Mariages mixtes et nationalité française. Les Français par mariage et
leurs conjoints (avec Marine M’Sili), L’Harmattan, Paris, 1995.
Reconstruire les liens familiaux. Nouvelles pratiques sociales (avec
Benoît Bastard, Laura Cardia-Vonèche et Bernard Ème), Syros, Paris, 1996.
Les couples mixtes et le divorce. Le poids de la différence (avec
Marine M’Sili), L’Harmattan, Paris, 1996.
Liberté, égalité, mixité… conjugales (codirection avec Claudine Philippe
et Gabrielle Varro), Anthropos, Paris, 1998.
L’enfant, la mère et la question du père. Un bilan critique de l’évolution
edes savoirs sur la petite enfance, puf, Paris, 2000 (3 éd. 2005).
La culture de vos ados, Fleurus, Paris, 2002.
L’enfant face à la séparation des parents. Une solution, la résidence
e realternée, La Découverte, Paris, 2004 (3 éd., 1 éd. Syros 1994).
Maternité et parentalité (codirection avec Yvonne Knibiehler), éditions
de l’ensp, Rennes, 2004.
Monoparentalité précaire et femme sujet (avec Patricia Rossi), érès,
eToulouse, 2004 (3 éd. 2007).
Préserver le lien parental. Pour une prévention psychique précoce
(avec la collab. de Michel Dugnat, Georgette Revest, Jean-Noël Trouvé), puf,
Paris, 2004.
Familles et petite enfance. Mutations des savoirs et des pratiques
(codirection avec Michel Dugnat, Georgette Revest et Jean-Noël Trouvé),
érès, Toulouse, 2006.
Faut-il avoir peur de nos enfants ? Politiques sécuritaires et enfance
(direction), La Découverte, Paris, 2006.
Les mariages forcés. Conflits culturels et réponses sociales (avec
Abdelhafid Hammouche, Sahra Mekboul), Paris, La Découverte, 2008.
Éveil et socialisation. La place des enfants dans les modes d’accueil
(avec Nathalie Fraïoli), Paris, Pros Pages éditions, 2008.Gérard Neyrand
Le dialogue familial
Un idéal précaireConception de la couverture :
Anne Hébert
Version PDF © Éditions érès 2014
ME - ISBN PDF : 978-2-7492-1950-9
Première édition © Éditions érès 2009
33, avenue Marcel-Dassault - 31500 Toulouse
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tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19Table des matières
Préface de Jean-G. Lemaire .................................................. 7
Introduction : le dialogue familial,
un modèle relationnel sélectif ........................................... 15
I. mutatIons Du couple et nouvel orDre famIlIal
1. Idéalisation du conjugal et fragilisation du couple
ou le paradoxe de l’individualisme relationnel .................. 31
2. Faire, défaire, refaire couple… Une entreprise incertaine ..... 41
3.Conjugalités plurielles et
renouvellement de la parentalité ...................................... 51
II. le nouveau rapport aux enfants
4. Émergence de l’enfant sujet et
paradoxe de la médiatisation ............................................ 67
5. Autorité parentale et différence des sexes,
quels enjeux ? .................................................................... 75
6. Le sexuel comme enjeu de l’adolescence ........................ 87
III. les rIsques Du moDèle :
DIssocIatIon famIlIale et DIffIcultés De la coparentalIté
7. Retour sur la résidence alternée : la loi comme
garant symbolique de la légitimité des pratiques ............. 109
8. Vivre dans deux espaces parentaux : une pratique
de l’après-séparation qui interroge l’ordre familial ........... 121
9. De l’incapacité présumée du père à s’occuper du bébé :
la question de la résidence alternée du jeune enfant ....... 133Iv. la précarIté monoparentale ou l’échec Du DIalogue
10. Monoparentalité et précarité ........................................... 145
11. Le désarroi des professionnels
face à la précarité monoparentale ................................... 155
v. entre famIlle et InstItutIons : le pouvoIr
12. Mariage, citoyenneté et intégration ................................ 171
13. Sexualité, maternité, paternité, pouvoir :
un espace en cours de restructuration ........................... 185
Conclusion : de la légèreté de l’idéal
au poids de la réalité ......................................................... 201
Bibliographie .......................................................................... 205
Remerciements ..................................................................... 219Préface
C’est dans le contexte de déplacements massifs des
populations humaines et de séparation obligée des couples que sont nées
les premières tentatives destinées à aider de difficiles
reconstructions familiales. Se développent ainsi aujourd’hui des recherches
approfondies, tant des cliniciens que des sociologues ou d’autres
sciences humaines, pour tenter de faire face au grave malaise
social et psychique des familles contemporaines dont les repères
sont devenus contradictoires. Elles sont brusquement ballottées
sinon traumatisées dans un contexte d’évolution sociale et
culturelle très rapide, que pour une part elles provoquent, mais liée pour
une autre part aux confrontations ethniques et idéologiques d’une
mondialisation précipitée.
Le public en général, voire parfois les publics spécialisés des
travailleurs sociaux et des psychologues croient souvent « savoir »
ce qu’il en est des pratiques familiales contemporaines. Mais ils
se trompent souvent et méconnaissent les mouvements divers de
ces évolutions en partie contradictoires. Ils voient mal les grandes
lignes directrices ou interprètent mal les évolutions culturelles
qui les sous-tendent, bien difficiles en effet à repérer ; ainsi ne
peuvent-ils voir qu’après coup les effets pervers de telle ou telle
évolution a priori favorable. C’est pourquoi le travail des
sociologues de la famille est si important aujourd’hui.
Gérard Neyrand apporte ici une contribution essentielle en
rassemblant des recherches diverses, les siennes propres et celles de
plusieurs de ses collaborateurs, et en les rapprochant de recherches
un peu antérieures ou menées par d’autres équipes. On saisit dans 8 Le diaLogue famiLiaL
ce travail tout ce qu’apportent l’observation systématique objective
et sa confrontation avec l’expérience concrète des divers praticiens
travaillant quotidiennement dans les champs sociaux et psychiques.
C’est là, surtout, qu’on appréciera chez l’auteur sa formation clinique
première qui lui rend possible une étroite collaboration tant avec les
éducateurs et les services sociaux, qu’avec les psychologues et les
psychanalystes, en particulier avec ceux du comité de rédaction de la
revue Dialogue à laquelle il participe activement.
L’importance du dialogue familial s’est imposée lentement au
cours des siècles et elle ne paraît pas encore évidente dans toutes
les cultures. Encore faut-il savoir ce qu’on appelle dialogue, souvent
confondu aujourd’hui avec l’abondance d’une information plus ou
moins interactive, dans notre monde commercialisé et médiatisé.
Même si on en reconnaît la nécessité, reste à définir ce qui doit être
mis en dialogue. Or, déterminer précisément ce qui pourrait l’être, ce
qu’on doit ou ce qu’on peut, ou ce que la famille consent à y mettre,
avec quelles limites collectivement admises, imposerait un premier
dialogue conjugal ou familial, une sorte de « prédialogue ». Faute de
cette opération préalable, ce qui est pratiqué au nom du dialogue
familial est souvent réduit à un travail mineur, pratico-pratique, sans
doute inconsciemment destiné à écarter les questions difficiles que
manifestent les imbroglios familiaux.
Ce sont là, dira-t-on, des processus défensifs communs à
tous les groupes sociaux grands et petits, comme en témoigne si
bruyamment la vie politique. Cependant, plus que les autres entités
groupales, la famille et le couple sont des espaces où les exigences
existentielles et affectives sont au premier plan. Le dialogue familial
est ainsi une opération difficile, particulièrement aujourd’hui en une
phase évolutive de la culture où tous les points de repère se
volatilisent. Il n’est donc pas étonnant que ce dialogue se réalise mal
et que beaucoup de couples et de familles aient plus que jamais
recours à l’intervention d’un tiers qualifié, comme on le constate
non seulement dans les consultations de famille ou de couple, mais
plus largement dans les consultations hospitalières dans le champ
de la pédiatrie et de la pédopsychiatrie.
Une des difficultés du dialogue familial consiste, en effet, à en
déterminer d’abord les bornes, c’est-à-dire, essentiellement, ce qui
préservera la pensée individuelle de chacun de la mise en commun
intrusive du reste de la famille. Ces limites sont aussi marquées
par les différences d’érotisation qui séparent les générations,
différences sans lesquelles le fonctionnement familial resterait marqué 9Préface
d’un climat incestuel avec ses conséquences psychopathologiques
ou juridiques, parfois criminelles. Plus qu’une illusion, ce serait une
erreur grave, lourde de conséquences psychiques que de croire
qu’on est simplement passé d’une ère du secret à une ère de la
transparence totale.
Comme le souligne l’ensemble des textes rassemblés dans
cet ouvrage, la nécessité et la fonction du dialogue familial
imposent aujourd’hui une réflexion, bien au-delà de celle portant sur
ses différents modes de mise en pratique. Les principes ou les
règles plus ou moins implicites sur lesquels s’organise la vie
familiale en ses aspects les plus concrets sont constamment remis
en question ; leur compréhension échappe à beaucoup, puisque
l’effacement des repères courants est lié à l’évolution même des
représentations que véhiculent tant les différentes générations que
les différentes origines ethniques, sociales ou culturelles, ainsi,
bien sûr, que le sexe des partenaires. Les contradictions se sont
multipliées et continuent de se multiplier. Quelques-unes sont
particulièrement sensibles, que nous nous bornerons ici à évoquer
en une sorte d’illustration clinique, puisqu’elles sont fortement
mises en lumière dans les pages de cet ouvrage.
Le clinicien qui reçoit les familles ou les couples se trouve, en
effet, confronté à de multiples confusions. Les unes, à un premier
niveau, semblent liées à des analogies simplificatrices, parfois
assénées par les répétitions d’un langage médiatique véhiculé par
les affiches, évocatrices des modes successives, autant que par les
discours des chaînes télévisées publicitaires. Ainsi, quand tel ou tel
mot est ressenti dans le discours public comme porteur de valeurs
positives ou négatives, il est immédiatement exploité pour susciter
une évocation favorisant la vente de tel objet. Dès lors, le sens de
ce mot se modifie, s’enrichit de nouvelles connotations et s’étend ;
chaque enfant, adolescent, adulte de chaque sexe, soumis à ce
discours ambiant s’attache désormais à des connotations nouvelles
qui, répétées, prennent valeur de normes, sinon de Loi. Ainsi
s’accumulent les contradictions.
Les mots abstraits n’échappent pas à cette extension de sens
et d’emploi, bien au contraire : en particulier les termes évoquant
une dimension valorisée ou valorisante, comme une sorte de
symbolique plus ou moins sacrée, justifiant que ce qui est accompli sous
l’égide de ce mot « sacré » trouve alors une justification devenant
intouchable (on se rappelle l’origine du mot « sacré » et sa proximité
avec l’intouchable). Ainsi les discours de chacun des membres d’une 10 Le diaLogue famiLiaL
famille s’imprègnent-ils de connotations qui exercent une pression
sur l’appréciation des autres, ou, ce qui revient au même,
remplissent la fonction d’une censure, interdisant ainsi un réel débat.
Nous en trouvons aujourd’hui une illustration avec l’emploi
de termes comme « démocratie », « transparence », ou même
« dialogue », véhiculant des sortes d’obligations morales, très
imprécises mais pas moins contraignantes, qui en imposent au partenaire
et entraînent un changement des règles latentes et non dites du
groupe familial ou du couple. Et dans une famille, à l’opposé d’un
discours scientifique, chacun – parent, époux ou enfant – parle, sans
le vouloir consciemment, non pas pour transmettre principalement
une information, mais pour obtenir un effet, par exemple une
modification en sa faveur de la relation ou de son statut, comme l’ont bien
montré les études de la linguistique dite « pragmatique ».
Or, dans ce projet plus inconscient que machiavélique, les
mots « sacrés », devenus intouchables, respectés des partenaires,
se révèlent particulièrement utiles. Leur efficacité en renforce
peu à peu l’usage. Les mots du vocabulaire moral et plus encore
du langage religieux ayant perdu cette « efficacité », ils sont
aujourd’hui remplacés par d’autres répondant mieux à l’idéologie
et à la culture contemporaines, leur fonction restant essentielle
au fonctionnement de tout groupe. Ainsi, les mots abstraits ou
hautement symboliques, « sacralisés » par le discours courant, ont
souvent un effet inhibiteur sur les expressions spontanées
individuelles, et dès lors peuvent limiter un authentique « dialogue » en
tendant à le réduire. Ainsi ce dialogue reste-t-il un « idéal » précaire,
comme l’évoque G. Neyrand, souvent plus qu’une réalité familiale
commune, ou même qu’un exercice salutaire.
D’autres difficultés du dialogue se montrent liées à des
confusions de plans et à des analogies simplificatrices, par exemple
quand le fonctionnement familial est assimilé à celui d’un groupe
quelconque et spécialement d’un groupe démocratique. Le mot
de démocratie comporte (faut-il s’en plaindre, mais telle n’est pas
la question ici !) des connotations tellement valorisées que serait
immédiatement récusé un groupe qui fonctionnerait différemment,
avant que soit élaborée une réflexion sur les conditions et les
exigences que nécessite un groupe démocratique. (Suffit-il
d’envoyer des porte-avions pour établir ces conditions ?)
La famille, avec les différences de maturité de ses différents
membres, nés les uns des autres, remplit-elle ces conditions,
ou, pour mieux poser la question, « jusqu’à quel point » les 11Préface
remplit-elle ? On sait combien d’encre a fait couler ce rêve, et les
compromis grammaticaux qu’ont proposés les animateurs de la
Convention internationale des droits de l’enfant en 1989. L’enfant
est paradoxa lement devenu le pilier de la famille, et même souvent
celui du couple parental dissocié et en tout cas désinstitutionnalisé.
Il est parfois quasi « chef de la famille », et en tout cas «
interlocuteur » exigeant de participer à sa place à un dialogue familial,
d’autant plus qu’il ressent comme menacé son lien personnel avec
l’un de ses géniteurs par des motifs qui lui échappent. C’est lui,
d’ailleurs, qui se sentira le plus coupable de l’échec qu’est pour lui
la rupture entre ses parents. Que de contradictions !
De même, pour imposer l’idée qu’il faudrait toujours tout se
dire en famille, l’un des membres invoque volontiers l’idée d’une
transparence, devenue vertu, opposée à une ancienne valorisation
du secret. Le discours courant, imprégné de connexions d’ordre
politico-économique, valorise l’idée qu’une telle transparence
devrait s’imposer dans le milieu trouble des grandes affaires
scandaleuses du monde capitaliste qui défraient la chronique ; et
ensuite, par extension, en d’autres champs, chaque citoyen ayant
droit à toute information, etc. On sait la difficulté rencontrée dans
le champ médico-hospitalier pour trouver le juste compromis entre
l’obligation médicale nouvelle de l’information au patient avec
celle, antérieure, de la préservation du « secret » professsionnel,
notamment du souci médical traditionnel de préserver les capacités
psychiques, le « moral » de ses patients.
Quoi qu’il en soit en d’autres domaines, la valorisation de ce
signifiant de « transparence » imprègne aujourd’hui les nouvelles
règles du fonctionnement familial. Et parfois, ces règles non dites
clairement et donc non discutées sont ainsi peu à peu intériorisées
comme Loi, c’est-à-dire se transforment en Loi au sens symbolique
et psychanalytique du terme. Certes, il n’existe pas d’expression
juridique de telles lois, mais elles n’en agissent pas moins comme
de nouvelles contraintes qui modifient peu à peu les processus
de formation du Surmoi, en même temps que le discours et le
fonctionnement familial, souvent à travers des formulations
paradoxales où c’est la « liberté » de tout dire qui impose la nouvelle
« loi de transparence » couvrant « l’interdit du secret ».
De nombreuses familles se révèlent alors incapables
d’analyser les subtilités inconscientes de tels processus, qui génèrent
soit des conflits plus ou moins graves, soit plus souvent des
troubles somatiques, psychiques ou comportementaux, tant les 12 Le diaLogue famiLiaL
communications sont devenues difficiles. On saisit ici tant la
nécessité de rétablir un dialogue, au moins concernant les règles
d’un échange possible, que les difficultés thérapeutiques pour y
parvenir. Or en ce cas, les mots qu’il s’agirait « d’interroger » sont
en rapport étroit avec l’évolution du discours global de la société
et de la culture.
L’évolution remarquable des relations familiales présente
ainsi des divergences considérables, entraînant donc
d’innombrables contradictions dont l’analyse est difficile. L’ouvrage présent
tente de les distinguer suivant quelques axes prépondérants tant
soit peu isolables. Une première partie, partant des mutations de
l’ordre familial, invite à « revisiter le conjugal » en observant qu’il
se présente aujourd’hui comme un modèle encore plus prégnant
qu’auparavant, bien que paradoxal et si difficile à suivre qu’il conduit
à une multiplication des « conjugalités » et à la complexification de
« parentalités » souvent très segmentées.
La seconde partie développe alors, cause ou conséquence, ce
qu’il en est du nouveau rapport aux enfants imposé par la position
affichée d’« égalité en humanité » accordée à l’enfant, introduisant
pour la génération parentale des contradictions dans l’exercice de
sa fonction d’éducation, ou dans sa nécessaire « autorité ». La
transmission de cette éducation et des informations existentielles
ou des valeurs ainsi induites développe différentes conséquences
dont l’une se présente comme la survalorisation de la réussite
scolaire, véhicule de la conquête d’un « capital culturel » pour
employer l’expression de Bourdieu. Contradictions fréquentes
auxquelles s’ajoutent les difficultés juridiques liées en partie à la
« désinstitution » du fait conjugal (mariage et même divorce) : d’où
le contraste fréquent entre les principes des décisions judiciaires et
la pratique observée dans les comportements familiaux à l’égard de
l’enfant confronté aux conflits et séparations parentales.
Une troisième partie travaille la question de la difficile
coparentalité, notamment de la « garde » de l’enfant, ou de la « résidence »
qui lui est fixée, et du risque de désinvestissement du parent exclu,
le plus souvent le père. On retrouve encore ici, malgré certains
échecs, des tentatives de dépassement et de reconceptualisation de
la coparentalité ; là aussi peut trouver sa place le dialogue familial.
Une quatrième partie traite du problème de plus en plus
fréquent de la précarité monoparentale et de la fragilisation des
relations parent-enfant et surtout père-enfant, jetant souvent
dans le désarroi les divers services sociaux et induisant de graves 13Préface
déficits éducationnels, avec leurs conséquences bien connues sur
l’insertion sociale à venir des enfants.
Enfin, la cinquième partie aborde un aspect des rapports entre
l’espace privé et l’espace public, ou entre famille et institution.
Y trouve une place exemplaire l’étude des couples mixtes, qui
permettent, comme l’écrivait J. Commaille, un « angle d’attaque
exceptionnel pour une analyse des processus de constitution de
l’ordre social et de l’ordre politique dans une société donnée »… En
effet, les mariages mixtes illustrent les contradictions du système
social en ce qui concerne les rapports entre la sphère privée de la
vie familiale et la gestion institutionnelle de ses effets.
Les transformations présentes des rapports familiaux ne
doivent pas être considérées comme des phénomènes passagers
ou aléatoires, mais au contraire reconnues comme signe d’une
entrée dans une ère anthropologique nouvelle. Même si le couple
hétérosexuel stable reste plus que jamais un modèle idéalisé, ce
n’est plus ce couple conjugal qui fonde la famille, mais l’affiliation
de l’enfant. Ce dernier par son arrivée institue le lien familial en
induisant la parentalité sur le plan social, et en générant sur le
plan psychologique une parentalisation, expression nécessaire de
la différence générationnelle, constitutive de l’interdit de l’inceste
fondateur de l’humanisation, et de l’Œdipe qui en est la marque
inconsciente, base elle-même des identifications essentielles au
développement psychique et social de tout petit humain.
Cette dimension anthropologique s’impose à l’observation
des relations familiales actuelles et à l’histoire de leur évolution.
C’est pourquoi, bien au-delà des professionnels du champ social,
psychologique ou médical, elle concerne tout citoyen soucieux de
saisir le sens ou les directions nouvelles de la vie sociale, et
éventuellement politique.
Comment ne pas se réjouir qu’une étude scientifique solide
concernant le dialogue familial puisse apporter quelque éclairage à
la compréhension de notre monde tourmenté, parfois si belliqueux
ou menaçant !
Jean-G. Lemaire
Professeur honoraire de psychologie clinique
à l’université Descartes, Paris
Fondateur et ancien directeur de la revue DialogueIntroduction
Le dialogue familial,
un modèle relationnel sélectif
Notre modernité est porteuse d’un idéal relationnel qui s’est
progressivement affirmé dans tous les milieux sociaux, bien qu’avec
des bonheurs différents, celui d’une communication généralisée
entre tous les membres de la famille, en deux mots : le dialogue
familial. Cet idéal ne vient pas de nulle part, il est le produit d’une
transformation de la forme et du sens des rapports familiaux, qui
es’est réalisée d’une façon relativement lente depuis le xvIII siècle,
mais a connu dans les moments historiques de crise et de
reconfiguration sociale des étapes où se sont cristallisées les évolutions
sousjacentes en cours. En France, la Révolution de 1789 est sans doute
le premier temps fort de cette évolution. Au travers des valeurs
affirmées alors par la République, elle est fondatrice de nouveaux
positionnements à l’intérieur de la famille, même si demeure
l’emprise du pater familias sur celle-ci. Après une longue période de
retournements historiques, qui ont mis en évidence l’avance sur leur
temps de bien des idées révolutionnaires, et qui ont vu se succéder
empires et monarchie restaurée, la Troisième République vient
inaugurer le basculement dans un ordre républicain dorénavant
stable. Elle promeut alors un ensemble de réformes sociales qui
vont avoir un impact déterminant sur les fonctionnements familiaux :
l’obligation et la gratuité de l’enseignement primaire, l’ouverture
de l’enseignement secondaire aux jeunes filles (lois Jules Ferry de 16 Le diaLogue famiLiaL
1880-1881), la réintroduction du divorce en 1884 (bien que sous
la seule forme du divorce pour faute), la séparation de l’Église et
de l’État en 1905… Tout un ensemble de mesures qui vont dans
le sens d’une affirmation du droit des individus et de l’accession
progressive à la « société des individus » (Elias, 1991). S’y
traduisent l’émancipation des femmes de l’ordre patriarcal (Thébaud,
1992), mais aussi celle des enfants (Renaut, 2002), et enfin celle
des hommes eux-mêmes (Castelain-Meunier, 2002).
Cette évolution se réalise en interaction avec ce que certains
ont appelé la « révolution du sentiment » (Shorter, 1977), et son
expression la plus manifeste : la reconfiguration des rapports de
couple. L’importance de cette reconfiguration du conjugal et son
impact sur l’ordre familial sont développés dans la première partie,
qui s’attache à décrire en quoi la conjugalité subit une véritable
emutation. On est passés en moins d’un siècle, de la fin du xIx à la
efin du xx siècle, du modèle du couple chaînon entre deux lignages
à celui qui organise le rapport entre deux individualités
autonomisées : le « couple duo » (selon l’expression d’Irène Théry, 2000).
Pour organiser ce passage entre deux modalités aussi éloignées
que sont le couple soumis à la logique des intérêts et
investissements familiaux et celui qui ne dépend plus que de lui-même, un
autre modèle a trouvé sa période de gloire, du premier au deuxième
etiers du xx siècle : le couple fusionnel (ou « couple unité
organique » selon Irène Théry). Or, ce qui a permis la réorganisation des
relations internes au couple fut l’introduction au sein de l’échange
conjugal de la mise en paroles de cet échange, avec l’importance
nouvelle prise par la conversation entre époux. La promotion de la
conversation entre partenaires s’établit selon un modèle
d’interaction emprunté à l’idéal romantique mis en évidence par Denis
de Rougemont (1967). Dans ce modèle, la conversation alimente
la constitution du couple en une unité indissoluble de deux parties
complémentaires et fusionnelles, où chacune se doit d’être, selon
l’expression bien connue, la « moitié » de l’autre. Le couple en
devient une affaire plus interpersonnelle que familiale.
Converser, c’est alimenter et enrichir la vie amoureuse
d’éléments apportés par chacun, qui vont se combiner et se fondre
pour constituer une âme conjugale, une unité partagée à travers
l’échange des propos pour étayer une identité commune au couple
construite dans l’interaction, comme le montrent bien Berger et
Kellner (1998). C’est alors l’époque où la famille se nucléarise, et où
règne sans partage le modèle familial dit « traditionnel », celui de 17introduction
la femme au foyer, s’occupant de son intérieur et de ses enfants,
alors que son mari veille à subvenir aux besoins de la famille, à gérer
le rapport à l’espace public et à exercer une autorité de contrôle à
distance sur l’éducation des enfants (Parsons, Bales, 1955).
Avec la conversation conjugale, il ne s’agit pas encore
véritablement de dialogue. Celui-ci suppose pour fonctionner une
égalité de positions qui, la plupart du temps, n’existe pas. C’est le
mouvement porteur de l’émancipation des femmes et des enfants
qui assurera la promotion du dialogue comme valeur absolue,
dans le fonctionnement conjugal comme familial (Céroux, 2006).
Ce mouvement social, que tout le monde connaît, s’est cristallisé
autour des années 1968-1970 pour mettre en actes la difficile sortie
d’un ordre patriarcal qui n’était plus en phase avec la nouvelle
société émergente, et inaugurait ainsi l’entrée dans la deuxième
phase de la modernité. Cette nouvelle société participait alors de
la massification non seulement de la consommation, mais aussi de
l’enseignement, venant parachever l’affirmation de l’individu, de
son autonomie, son libre arbitre, son plaisir et l’expression de ses
potentialités. Convergent en cette période, exemplairement pour
les couches moyennes, tous les éléments qui vont promouvoir le
dialogue comme instrument privilégié et nécessaire pour la
régulation des relations familiales, et plus globalement privées : l’entrée
dans une société de profusion, ouverte par le développement
sans précédent des Trente Glorieuses (1945-1975), la libération
des contraintes d’une sexualité non maîtrisée avec les
techniques modernes de contraception (Mossuz-Lavau, 1991), la mise
en discussion des normes relationnelles conjugales (Bruckner,
Finkielkraut, 1977) et éducatives (Dolto, 1985) portée par
l’accession des couches moyennes aux études supérieures, le
développement de moyens de communication de masse, qui vont mettre en
discours et propager les nouvelles valeurs.
Conséquence, l’avènement d’un nouvel individualisme
généralisé, où l’autonomisation des personnes participe aussi bien de la
logique néolibérale que de la logique citoyenne, avec l’affirmation
de l’esprit critique et la mise en avant d’un objectif général de
réalisation de soi applicable à tous les acteurs du jeu social : hommes,
femmes, enfants. Le couple et la famille constituent des espaces
privilégiés pour l’affirmation de ce paradoxe de l’individualisme
relationnel, où à travers la prégnance de l’affectif doit s’affirmer
l’individualité. Le couple et la parentalité sont bien devenus les deux
espaces premiers de mise en œuvre de ce paradoxe, où il s’agit de 18 Le diaLogue famiLiaL
se réaliser soi-même, voire de se révéler (De Singly, 1996), par le
biais du support de l’investissement amoureux au conjoint et aux
enfants. Un tel objectif trouve pour se réaliser un moyen
primordial : le dialogue.
Le nouveau modèLe démocratique de La famiLLe
Certes, le dialogue conjugal se révèle la condition
nécessaire à tous les autres dialogues au sein de la famille, mais une
deuxième condition est tout aussi essentielle : la reconnaissance
d’une égalité des positions subjectives des différents membres
de la famille, constitués ainsi en partenaires au sein d’une famille
assimilée à une « démocratie ». Ainsi, pour qu’advienne un
véritable dialogue parents-enfant, nécessité se fait jour de considérer
l’enfant comme un sujet, acteur familial à part entière, par-delà sa
place générationnelle qui le positionne comme objet de l’autorité
eparentale. Ce n’est que dans la deuxième moitié du xx siècle que
les conditions sociales d’une telle promotion de l’enfant ont été
réunies, et que peut se concevoir la possibilité d’une égalité entre
différents sujets familiaux, qui s’articule à des positions
générationnelles hiérarchisées. C’est ce que la seconde partie s’applique
à décrypter en montrant les relations entre l’émergence de
l’enfant-sujet, la reconfiguration de l’autorité parentale (tant dans sa
distribution entre parents que son application aux enfants) et la
transformation du rapport générationnel avec l’entrée des enfants
dans l’adolescence. Plus que toute autre dimension, en effet, ce
moment se révèle un véritable enjeu pour la famille susceptible
de la bouleverser. La nouvelle place prise par cet obscur objet de
tourment que représente la sexualité adolescente se trouve en
large part exclue du dialogue familial, tant le sexuel constitutif de la
famille y est positionné comme un tabou fondateur. Dans un ordre
familial où le sexuel est nécessairement euphémisé, la violence de
la métamorphose adolescente vient produire de multiples remous
dans la famille, jusqu’à parfois aboutir à des crises de la
communication intrafamiliale.
Pourtant, de toutes les crises du dialogue, celle-là est loin
d’être la plus fondamentale et la plus irrémédiable. L’ordre des
relations parents-enfant est suffisamment institué et incorporé
pour que les crises ne débouchent que rarement sur des ruptures.
Ce n’est plus le cas désormais pour cet autre dialogue, fondateur
du familial moderne, le dialogue conjugal. En effet, dans le couple, 19introduction
l’absence ou la difficile instauration de ce dispositif de paroles
nécessaire à la mise en commun des représentations et à la
confrontation des points de vue a aujourd’hui toutes les chances
d’aboutir au conflit, et à la remise en cause du cadre relationnel
conjugal. Car, à la différence du rapport parental, le rapport conjugal
est largement désinstitué.
De fait, il s’agit ici de l’explicitation dans le fonctionnement de
la sphère privée d’un mouvement profond de transformation des
cadres de référence du jeu social (qui sont progressivement passés
de la discipline à la persuasion), s’exprimant dans le changement
du mode dominant de régulation des rapports sociaux (Neyrand,
1999d). Changement qui touche les fondements anthropologiques
des rapports sociaux au cœur de l’intimité (Godelier, 2004), et
dont le sens global a été appréhendé par Michel Foucault (1976)
comme passage du régime de la Loi au régime de la Norme. Si la
conjugalité se désinstitue et que la loi y perd le pouvoir d’imposition
que soutenait le cadre formel du mariage-contrainte, c’est le rappel
aux normes qui prend la place de l’injonction légale. La norme du
consentement y tient une place exemplaire (Théry, 2003), venant
redéfinir le cadre désormais considéré comme légitime de la
pratique sexuelle.
On passe ainsi d’un régime de la normativité légale (le cadre
injonctif de la loi) à un régime d’une norme plus négociée,
reconstruite dans l’interaction, à partir de l’émancipation du cadre légalisé
de la domination (exemplairement pour les femmes et les enfants).
Ce qui a complètement transformé le sens des pratiques, qui,
autrefois définies par le statut des acteurs (fiancés, conjoints, amants),
s’appuient désormais sur l’adhésion à une procédure de mise en
relation, définissant des partenaires. « Notre société a
progressivement remplacé le régime statutaire des normes sexuelles par un
régime procédural : c’est le consentement à l’acte qui est désormais
le critère majeur de partition entre le permis et l’interdit » (Théry,
2066, 35). Mais en même temps, ce consentement porte en lui le
renouvellement des problèmes que l’émancipation voulait dépasser.
Comme le rappelle Théry à propos de la dimension d’incertitude
et de trouble en jeu dans l’érotisme, qui est loin d’être réglée par
l’injonction au consentement : « Comment édicter du droit avec
cela, sans tomber sur l’ère du soupçon permanent ? » Ce sur quoi
surenchérit Geneviève Fraisse, qui, à l’issue de son interrogation sur
la norme contemporaine du consentement, conclut : « Si le
consentement est un indice, un indice de la vérité du sujet, sans doute une