Le Duc d

Le Duc d'Épernon

-

Livres

Description

Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc et pair d’Épernon, colonel-général de l’infanterie, grand amiral de France, gouverneur de plusieurs grandes provinces et places militaires, servit pendant 72 années, de l’âge de 16 ans à sa mort à 88 ans, six monarques: Charles IX, Catherine de Médicis, Henri III, Henri IV, Marie de Médicis et Louis XIII. C’est dire s’il a marqué l’histoire de France!

Henri III, dont il fut le favori, l’appelait «son fils aîné», Henri IV «son ami», Marie de Médicis «son sauveur». Guez de balzac, qui fut l’un de ses gentilshommes, écrivait avec emphase qu’il était «quelque chose de plus que le grand Turc, le grand Khan et le grand Mongol». Selon Brantôme, il inspira à ses contemporains une crainte supersticieuse: «Vu les hasards qu’a courus M. d’Épernon, il y a plusieurs gens qui ont opinion qu’il soit fée ou qu’il ait un démon ou un esprit familier qui le garde...»

Constructeur du château de Cadillac, ce personnage de cape et d’épée eut ainsi une existence extraordinaire.

Denis Blanchard-Dignac est notamment l’auteur du Captal de Buch, paru aux Éditions Sud Ouest. Il continue avec cette biographie du duc d’Épernon son enquête sur les grands Gascons qui ont marqué l’histoire de France.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 19
EAN13 9782817702926
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
COUVDUCEPERNON.jpg
INTROEPERNOM.gif

Du même auteur

État-civil du captalat de Buch, en coll. avec Christophe Blanchard-Dignac, Graphica, 1973.

L’impromptu (La Fayette), théâtre, 1992.

Luis y est, théâtre, 1993.

Histoire du Bassin d’Arcachon, Pyrémonde, trois éditions, 2000, 2001, 2003.

Le Gardien, Éditions Labruyère, 2003.

Visions. Mix book Hugo Baudelaire, en coll. avec Jean-Louis Nakache. Éditions Loubatières, 2006.

Louis Gaume, entrepreneur d’exception, en coll. avec Charles Daney, Éditions Loubatières, 2007.

Le charme secret de Bordeaux, Éditions Loubatières, 2010.

Le captal de Buch, Jean III de Grailly, Éditions Sud Ouest, 2011.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions Sud Ouest, 2012

ISBN : 978-2-8177-0292-6

www.editions-sudouest.com

Le train des rois

Une jeunesse gasconne

Caumont suis

La cour d’Henri III

Une fantastique élévation

Le fils aîné du dernier Valois

Les conséquences du sang versé

L’ami d’Henri IV le Grand

Cadillac ou la tentation féodale

Le sauveur de la régente

Logique d’une monarchie absolue

Un implacable ennemi

Le duc se meurt dignement

Bibliographie

Chronologie

Arbres généalogiques

Remerciements…

– au Professeur Jacques de Cauna, président de la Fédération des Académies de Gascogne, pour sa relecture amicale et avisée,

– à Charles Daney, secrétaire perpétuel et aux membres de l’Académie du Bassin d’Arcachon, en particulier au Professeur Jacques Battin, mon parent, également de l’Académie de Médecine, à Françoise Cottin, Marie-Christiane Courtioux, Michel Doussy, Annie et Michel Gardère, Henri Poulain et Régine Rosenthal pour leur précieux concours confraternel,

– à la vicomtesse de Castelbajac pour son accueil obligeant au château de Caumont et ses précisions éclairées,

– à Françoise Henry-Morlier, administrateur du château de Cadillac, pour nos passionnants entretiens,

– à la conservation du château de Loches toujours disponible,

– au personnel compétent des archives départementales et nationales,

– et à mon fils Olivier Blanchard-Dignac, pour ses diligences et déplacements.

Le train des rois

À l’est de la vallée d’Auch, en Gascogne, soit à une dizaine de lieues de Toulouse, sur un éperon rocheux agrémenté d’un parc boisé touffu surplombant la rivière de la Save descendue en flots vivaces du haut plateau de Lannemezan, s’élève le beau château de Caumont où naquit, au mois de mai 1554, Jean-Louis de Nogaret de La Valette, futur duc d’Épernon.

En cette deuxième partie du xvie siècle où commence ce récit, le château et ses terres de quelques milliers d’hectares, était intégré au diocèse de Lombez. Il avait été édifié au cours des années 1530 à 1535 par le grand-père de Jean-Louis, Pierre de Nogaret seigneur de La Valette, en Haute-Garonne.

Selon certains auteurs reprenant les libelles hostiles au duc d’Épernon, Pierre n’aurait été que tabellion. Ceci n’est pas vraisemblable : en effet, le vaste domaine de Caumont ne pouvait appartenir qu’à un gentilhomme fort aisé, et par ailleurs la charge de notaire sous l’Ancien Régime était dérogatoire de noblesse, hormis à Paris au Châtelet. La famille de Pierre de La Valette ayant été régulièrement anoblie en 1372, on ne comprendrait donc pas qu’il ait occupé cette charge dévolue à la bourgeoisie de robe. Il est infiniment plus probable qu’il ait servi en Italie sous le roi François Ier et même, selon le père Anselme, qu’il ait été fait chevalier de Malte en 1552 sous son fils le roi Henri II. En 1521, il épousait Marguerite de Lisle Saint-Aignan, laquelle, veuve, lui apporta la seigneurie de Caumont-Cazaux en dot, un ancien fief issu des possessions du célèbre Gaston Fébus, comte de Foix-Béarn, au xive siècle. Marguerite tenait cette seigneurie de son premier mari, Antoine de Gua. Le ménage eut huit enfants dont l’aîné, prénommé Jean, père du futur duc. Deux de ses frères, selon Jean-Luc Chartier, servirent comme lui aux armées en Italie sous Paul de Termes et furent tués en 1545.

Ch%c3%a2teau-de-Caumont-F47_3078_DxO.tif

Le château de Caumont. Photos Régine Rosenthal.

Les mêmes auteurs, attachés à souligner la modeste extraction familiale du futur duc d’Épernon, présentent Caumont comme une demeure campagnarde. Il suffit de visiter le château, presque intact aujourd’hui – à l’exception du remaniement de l’aile accédant à la cour d’honneur –, pour se rendre compte que l’on est bien au contraire en présence de l’une des plus imposantes demeures du Gers.

À la naissance de Jean-Louis, l’édifice se présentait comme mieux protégé militairement du fait des guerres de Religion particulièrement sanglantes dans le Sud-Ouest. Le château était un vaste quadrilatère étagé dans le style de la Renaissance. On attribue d’ailleurs sa construction à Nicolas Bachelier, architecte du célèbre hôtel d’Assézat de Toulouse. À la fois seigneurial et résidentiel, sévère mais accueillant, son solide bâti entremêlait harmonieusement la pierre et la brique, matériau de prédilection en pays toulousain. Devant le château, le parc – une grande esplanade aujourd’hui légèrement modifiée – laissait découvrir par temps clair une vue jusqu’aux contreforts des Pyrénées. Il dominait une pente abrupte façonnée, comme l’entière vallée, par la Save.

À l’époque, cette vallée rectiligne dépendait encore en grande partie de la seigneurie de Caumont, et leurs propriétaires tiraient leurs revenus de cet important domaine.

La Save, au bout de la vallée, passée l’Isle Jourdain, obliquait légèrement vers Toulouse pour achever son parcours en affluent de la Garonne sous les murailles médiévales de la bastide de Grenade.

Séparée de l’esplanade du château de Caumont par un large et profond fossé, traversé par un pont à trois arches, un porche défensif pouvait à cette époque protéger l’accès à la cour d’honneur. Celle-ci était entourée de quatre ailes ornementées au-dedans, hors celle du nord qui ne présentait d’autre décor qu’une simple corniche au-dessus des hautes fenêtres à meneaux supérieures. « Entre celles-ci et celles du rez-de-chaussée de la cour », une coursière close assurant le passage, d’origine probablement militaire, fut transformée par la suite en « un long balcon d’agrément soutenu par de massives consoles […] Elles annoncent quatre tours d’angle en pierre et en brique et des toitures pentues en ardoise, le tout donnant une impression d’élégante solidité », selon la description du marquis de Castelbajac propriétaire des lieux à la fin du xixe siècle.

Comme on est fort démuni en matière de documents relatifs à la jeunesse du duc d’Épernon – hormis ce qu’il a bien voulu confier à son secrétaire l’archidiacre Guillaume Girard, natif d’Angoulême, ville dont le duc était le gouverneur –, on doit formuler quelques hypothèses sur cette période. Parmi celles-ci, étant assuré que le capitaine Jean de La Valette, maître de camp de cavalerie légère, assista bien le 1er février 1565 à l’entrée officielle du roi Charles IX à Toulouse, en compagnie de sa mère Catherine de Médicis, des autres enfants royaux et de l’ensemble de la Cour, il est vraisemblable que le capitaine, qui eut toujours souci d’établir ses deux fils aînés – Bernard, âgé de douze ans en 1565, et Jean-Louis, son cadet d’un an –, demanda à ceux-ci de l’y accompagner. En effet, ils ne pouvaient manquer cette extraordinaire opportunité d’être présentés en société et de préparer de la sorte leur avenir.

Ch%c3%a2teau-de-Caumont-F47_3092_DxO.tif

Le château de Caumont. Photos Régine Rosenthal.

Ainsi, en cette fin de mois de janvier 1565, accédant à la cour d’honneur pavée du château de Caumont, on peut imaginer que l’on apercevait sur la façade droite la grande salle illuminée comme pour un jour de fête. Cependant Noël était passé. Plus rien dans le déroulement de ce mois de janvier froid et enneigé n’incitait aux réjouissances.

Or il se passait ici même en Languedoc, à l’instar de ce qui s’accomplissait partout ailleurs dans le vaste royaume de France, un événement inouï et sans précédent : le roi Charles IX – sacré à Reims –, celui que l’on ne pouvait jamais apercevoir que de fort loin en ses États septentrionaux, et davantage encore passé la Loire, effectuait dans sa quatrième année de règne, et sa quatorzième d’âge, un tour complet de France. Sa mère, Catherine de Médicis, de l’illustre dynastie florentine, régente de France et veuve du roi Henri II tragiquement disparu en tournoi six ans auparavant, était à l’origine de cette extraordinaire initiative. Laquelle marquerait profondément ses contemporains et, si l’hypothèse est pertinente, un jeune cadet de Gascogne : notre Jean-Louis, qui accomplirait en mai prochain ses onze ans.

La reine mère avait lancé le départ de Paris depuis le 24 janvier 1564. Elle avait prévu le retour dans la capitale en mai 1566 : vingt-sept mois de voyage et 900 lieues à parcourir, soit presque 4 000 kilomètres actuels, de l’Isle de France à la Champagne, de Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne, de Guyenne en Bretagne, de la Loire à l’Auvergne. Un train d’environ 15 000 personnes s’étirant sur quatre ou cinq lieues.

En ces temps de conflits féodaux ayant suivi la disparition tragique du roi Henri II, en cette période de guerre de Religion entre catholiques majoritaires et protestants fort actifs particulièrement dans le Sud, la reine mère avait prévu l’impact sur son peuple de la présence du roi en personne. La puissance de sa Cour s’avançait en ordre à travers le royaume. C’était également l’expression d’un contrat juridique parfait : à l’occasion de quelque 800 entrées officielles dans les villes ou cités de cette France monarchique, le roi, majeur depuis six mois, montrait aux populations qu’il était bien en capacité d’assurer la bonne marche et la sécurité du royaume ; en contrepartie, ses sujets lui faisaient découvrir la beauté, les particularismes et les énergies diverses ou conflictuelles de l’ensemble de ses États.

La France, à l’époque, comptait 18 millions d’habitants : c’était le pays le plus peuplé d’Europe. La Cour au grand complet suivait le train royal, hors l’amiral protestant de Coligny et une partie de la famille de Guise ultracatholique, consignés dans leurs terres par le roi dans l’attente d’une décision relative à leurs récentes querelles.

Aux étapes, mais aussi sur la route, on travaillait. Le roi et sa mère réunissaient le Conseil : on vaquait aux affaires du royaume tout en poursuivant l’interminable tour de France. Pendant le voyage les enfants royaux, soit les deux frères du roi et leur sœur, poursuivaient leurs études, installés dans l’impressionnant carrosse de plusieurs tonnes : une véritable maison ambulante, dûment capitonnée et meublée, que leur mère avait fait construire pour la circonstance.

Voilà pourquoi, en cette fin de janvier glacé, le château de Caumont était illuminé. Le capitaine de La Valette, ancien des armées d’Italie, devenu maître de camp de cavalerie légère en Languedoc avait décidé de réunir ses enfants groupés autour de leur précepteur, dans la grande salle chauffée par une haute cheminée Renaissance en pierres incrustées de motifs de marbre. Sa digne épouse, Jeanne de Saint-Lary de Bellegarde, se tenait droite mais bienveillante à ses côtés. Le capitaine s’apprêtait ainsi à leur annoncer l’arrivée du roi et de la Cour à Toulouse. Bernard, l’aîné, de solide constitution, était aussi calme et mesuré que son cadet Jean-Louis, plus trapu et plus brun, était turbulent et colérique. Quant au dernier, le petit Jean, de santé fragile et qui était normalement destiné au clergé, il écarquillait les yeux d’étonnement.

Les deux aînés étaient formés au métier des armes : ils avaient d’ailleurs l’âge des enfants royaux qu’ils auraient à servir. Leur père leur annonça sa décision de les emmener avec lui à Toulouse pour assister à l’entrée du roi. Devant leur surprise, son épouse Jeanne acquiesça aux propos de son mari ; lequel, âgé de trente-huit ans, était couturé de nombreuses cicatrices occasionnées par ses combats anciens en Italie, ou récents en Languedoc. Il avait le verbe haut et clair, le poil noir de sa barbe était fourni comme il seyait à un Gascon de souche. Le voici précisant de son accent rocailleux qu’il venait de quitter Carcassonne où la Cour était provisoirement immobilisée. Par ce temps d’apocalypse, la famille royale s’était en effet réfugiée dans la haute cité médiévale. En ville basse, les fêtes annoncées avaient dû être annulées pour cause de tempête de neige. Le capitaine roulait les « r » en contant les événements : « Tous les préparatifs ont été réduits à néant, les arcs de triomphe préparés pour l’entrée du roi se sont effondrés et les guirlandes traînaient à terre sous la neige. C’est miracle que j’aie pu réussir à quitter la cité, descendre en ville basse, puis venir vous rejoindre, tant partout c’est l’horreur ! »

Le capitaine de La Valette, dont la mission militaire était d’assurer le maintien de l’autorité royale dans la région et de veiller à ce qu’aucun combat sanglant ne perdurât, au moins pendant le séjour du roi, put sans doute communiquer certaines nouvelles à son auditoire attentif, et préciser notamment que l’atmosphère de la cité de Carcassonne était encore empoisonnée par les massacres de l’année précédente.

Lui, le militaire d’esprit plutôt tolérant – ce que s’accordaient à lui reconnaître même ses ennemis – n’avait pu que s’indigner de la présence en ville haute du bourreau de la cité. La description de l’ignoble individu, capé de noir du bonnet aux chausses, normalement consigné au-delà des puissants remparts, était de nature à remplir d’effroi la maisonnée. En ces temps de parler cru, le capitaine, s’échauffant, put rappeler que ce bourreau, véritable démon issu des enfers, avait ainsi, l’an passé, écorché vifs plusieurs réformés ; il avait même mangé le foie de l’un d’eux et scié vif un malheureux qu’il haïssait ! Mais pour rester équitable, le capitaine précisa sans doute qu’en représailles les huguenots du parti de Calvin s’étaient livrés, il y avait à peine quelques mois, à des actes de barbarie à faire se dresser les cheveux sur la tête. Jean-Louis, dont la volumineuse tignasse noire encadrait un visage fin et allongé où perçait un regard particulièrement pénétrant, passa peut-être d’instinct la main sur ses cheveux en bataille. Plus tard, la princesse de France, Marguerite de Valois, âgée d’un an de plus que lui, écrirait dans ses  : « Le temps glacial a gelé le cœur et le cerveau des hommes. »

Quant au roi Charles IX, rapportait-on, il semblait s’accomoder, et de ce temps détestable, et de l’atmosphère sinistre qui régnait à Carcassonne. Du haut des remparts de la cité médiévale, il ne se lassait pas d’admirer le pays alentour recouvert d’un blanc manteau, au-delà des rives de l’Aude gelée. Cette vision semblait même apaiser son humeur chagrine. On disait, cependant, qu’il organisait avec ses frères et son cousin Henri de Navarre d’interminables batailles de neige… Quant à la reine mère, à laquelle le capitaine avait été dûment présenté, toute de noire vêtue dans ses habits de veuve, mantille à ras de regard en perpétuel mouvement, grande et imposante, un plat de fruits confits à portée de la main gourmande qu’elle avait élégante, elle passait son temps dans la lecture. Si l’on en croit l’ambassadeur de Venise, Correro, auquel elle fit des confidences sur son séjour à Carcassonne, elle se passionnait pour un vieux grimoire qu’on lui avait communiqué pour meubler son inactivité forcée. Un récit du temps de la régence de Blanche de Castille, mère du roi Saint Louis, datant de 1226. Elle, l’étrangère d’origine italienne, se trouvait avec Blanche, l’Espagnole, de nombreuses similitudes dans les difficultés rencontrées pendant leurs régences respectives.

À l’évocation des périls actuels, le capitaine, tourné vers son épouse attentive, précisa peut-être qu’il tenait de son père, le maréchal de Bellegarde, que « madame Catherine », comme on l’appelait familièrement, n’entendait pas renoncer à sa politique de pacification et de tolérance, et ce malgré les manifestations de fanatisme et en dépit des huées et des injures qu’elle avait rencontrées sur son chemin d’Avignon en Provence et ici même en Languedoc. Bien au contraire, à ses yeux, ces déferlements de haine ne pouvaient que confirmer le bien-fondé de sa politique, seule capable d’obtenir la coexistence pacifique des deux religions antagonistes.

Une fois le tour de France bouclé, madame Catherine devait impérativement, depuis Paris, remettre en état de marche le beau royaume dont elle avait reçu la lourde charge au nom de son fils, le maladif Charles IX. Et si le jeune roi venait à disparaître, elle continuerait à assumer ce qu’elle considérait comme son devoir sacré vis-à-vis de ses deux autres fils. En particulier celui qui était son préféré, le futur Henri III, dont l’intelligence et la bonne mine lui donnaient des raisons d’espérer. C’est lui qui élèverait prodigieusement le jeune Jean-Louis de La Valette. Mais si le temps commençait ce jour à se mettre en marche, il n’était pas encore venu…

Seule Catherine de Médicis semblait connaître les arcanes de l’avenir. Fin octobre de l’année précédente, elle avait réalisé un long détour durant son voyage pour rencontrer, à Salon, en Provence, Michel de Nostre-Dame. Pour consulter ce médecin astrologue, elle avait même bravé la peste sévissant dans ce petit village. Elle avait d’autant plus foi dans les prédictions de ce Nostradamus que dans ses premières , il avait annoncé de manière étonnamment précise, lui qui se complaisait, sans doute par prudence, dans des termes obscurs, la mort de son cher époux Henri II, tué par Richard Montgomery en tournoi. En compagnie du jeune roi, de ses frères, de sa fille Marguerite et même d’Henri de Navarre – concerné bien que sceptique face à ces prédictions – elle avait sollicité l’avis de Nostradamus. Puis, seule, elle avait longuement conversé avec l’impressionnant vieillard en robe longue de velours noir, perclus de goutte, le visage osseux et ravagé de profondes rides. Au final, ce que Nostradamus avait achevé de lui révéler était à ce point terrifiant pour la lignée des Valois, condamnée à s’éteindre, que, face à de telles conjectures auxquelles elle ne cessait depuis de penser, la reine mère ne pouvait que se moquer d’une misérable tempête de neige.

D’ailleurs, ce 22 janvier, les rafales glacées marquant le pas, elle s’était empressée de quitter la ville haute de Carcassonne. Ainsi, elle avait pu rejoindre le reste de la Cour, les lourds chariots du train et les milliers de chevaux demeurés en ville basse. Rien que pour tirer son énorme carrosse, il fallait douze puissants chevaux qu’elle appelait par dérision « ses douze apôtres ». Sans eux, et les cochers qui les menaient habilement, elle n’aurait pu « évangéliser » de sa politique de tolérance toutes les populations qu’elle avait rencontrées depuis son départ.

Afin de remettre de l’ordre dans le cortège malmené par les intempéries, on resta quatre jours durant en ville basse. Enfin, au petit matin du 26 janvier, la Cour au grand complet reprit sa marche afin de gagner l’ancienne cité de Montréal. Au moment où le capitaine de La Valette et ses deux fils aînés s’apprêtaient à partir pour Toulouse, la Cour quittait Montréal et se dirigeait vers Villepinte pour y faire son entrée. Puis, à son tour, Castelnaudary lui ouvrirait ses portes. Le roi, réconciliateur de ses sujets, y était attendu comme le messie tant les conflits de religion y étaient exacerbés.

Dans l’attente, madame Catherine avait convoqué dans son imposant carrosse quelques-uns de ses intendants. En effet, par sa mère, Madeleine de La Tour d’Auvergne, princesse française, elle possédait ici même, en Lauragais, de bonnes terres qu’ils administraient pour elle. C’étaient de larges bandes de champs, bleutées à la belle saison, à flanc de coteaux, où l’on cultivait le précieux pastel. Elles lui procuraient de substantiels revenus. La reine mère allait s’en entretenir tout au long du parcours qui la conduirait, en pleine montagne Noire, au château de Ferrals près de Saint-Papoul. En effet, elle avait accepté l’hospitalité pour le dîner – soit notre actuel déjeuner – du puissant baron de Malras, lequel achevait de préparer pour le roi, la famille royale et quelques invités triés sur le volet une réception qui ferait date.

Même si le capitaine de La Valette était demeuré dans le train de la Cour, nul doute qu’il n’aurait pas été convié à ce dîner mémorable où le baron, afin d’honorer ses hôtes royaux, avait prévu de faire crever le plafond de sa grande salle pour y faire tomber une grêle de dragées et une exquise rosée d’eau parfumée de lavande. D’ailleurs la solde d’un honnête capitaine, ni vaurien, ni pillard, ne lui permettait pas de figurer dignement parmi ces hauts personnages de Cour, si différents de la noblesse seconde à laquelle sa famille appartenait. Comme celle obtenue par son quintaïeul Jacques de Nogaret, seigneur de La Valette, au mois de décembre 1372 sous le règne de Charles V. Cet aïeul légiste ayant été élu capitoul de Toulouse, charge anoblissante, avait été rappelé encore deux fois pour l’administration de la ville en 1377 et 1385, ce qui était peu courant. Quant à Guillaume de Nogaret, célèbre pour avoir, dit-on, osé souffleter le pape Boniface VIII – en fait seulement bousculé sous le règne de Philippe le Bel –, ce légiste plus ancien dans le temps n’était au mieux qu’un collatéral et non un ascendant.

C’est bien ce que pouvait s’accorder à penser Jeanne de Saint-Lary de Bellegarde, de meilleure filiation, qui comptait dans sa famille un maréchal, son père, ancien sénéchal de Toulouse, et bientôt un second maréchal de France, son frère Roger de Bellegarde, plus connu sous le nom de maréchal de Termes. On la décrivait comme une mère de famille discrète et pieuse. Plus tard, elle refuserait toujours d’être présente à la Cour malgré les sollicitations pressantes de son fils Jean-Louis, devenu duc et pair par la grâce de sa Majesté le roi Henri III. Il est ainsi probable que la Cour ayant quitté Castelnaudary pour faire son entrée le 30 janvier à Villenouvelle, aux portes de Toulouse, après que le roi eut dîné à Avignonet, Jeanne soit sagement demeurée à Caumont afin de ne pas grever le budget serré des siens par des toilettes coûteuses nécessaires à sa présentation. Rien que l’entretien du vaste château de Caumont, la domesticité plus nombreuse que ne le permettaient toujours les rentrées des terres, le précepteur pour les enfants, la grande salle d’apparat à maintenir en ordre, les autres pièces de réception désertées l’hiver pour cause de froid, les vastes cuisines voûtées, les deux sous-sol, et enfin, à l’étage, les nombreuses chambres ainsi que son cher oratoire, tout cela ne pouvait que l’inciter à l’économie. D’ailleurs, lorsque le capitaine, son mari, courait les routes pour pacifier les huguenots, c’est bien elle qui pourvoyait à tout et administrait le domaine. Jusqu’à la fin de ses jours – pendant encore quarante-six années –, l’énergique Jeanne ne cesserait de s’y employer, étant bien l’âme de cette maison.

Ce 1er février 1565, l’entrée officielle du roi Charles IX et de son omniprésente mère, reconnaissable d’aussi loin que portait le regard, n’avait rien d’un spectacle anodin.

Le futur duc d’Épernon ne put qu’en être frappé, au point de sentir monter en lui le dépit de considérer la place réelle de sa famille en société. Ce dont il ne s’était pas rendu compte dans l’environnement protégé de Caumont où il était le fils du seigneur, de surcroît capitaine exerçant localement un commandement d’importance. Il prendrait assurément sa revanche sur tous ces grands seigneurs qui ne le regardaient même pas. Cela, il dut s’en faire la promesse en considérant un faste dont il était pour l’instant exclu. D’un orgueil sourcilleux, on peut comprendre qu’il omit, plus tard, de faire part à son secrétaire d’un événement qui avait peut-être été le déclic de son ambition, mais où il n’était alors pas à son avantage. D’autant que, le duc disparu, son fils Bernard s’employa à censurer certains passages des mémoires collationnés par le chanoine Girard, notamment ceux relatifs à la jeunesse du futur duc d’Épernon.

L’entrée royale, prodigieusement hiératique, quasiment espagnole, ne fut perturbée ni par le temps redevenu acceptable, ni par aucun de ces combats sanglants qui trois ans plus tôt avaient souillé la ville rose confrontée à une véritable guerre de rues entre majorité catholique et forte minorité protestante. À l’époque, il avait fallu l’énergique intervention du maréchal Blaise de Montluc, bras armé régional du roi Charles IX alors mineur, pour parvenir à rétablir l’ordre. Le maréchal, de souche gasconne pour être né à Saint-Puy (ou Sempuy), dans le Gers, était plus couturé de cicatrices que quiconque et semblait porter ses blessures de guerre comme autant de décorations. Il n’était pas encore muni de ce terrifiant masque de cuir qu’il portait après que son visage eut été mis en pièce par une arquebusade tirée à bout portant. Ses réflexions, toujours sensées mais parfois cruelles, ne lui attiraient pas que des amis, d’autant que l’on savait qu’il les consignait dans ses futurs que le futur Henri IV considérerait comme la Bible du soldat.

Cependant il honorait le capitaine de La Valette de son amitié, lequel en retour se repaissait de ses justes remarques. Ainsi les fils du capitaine n’avaient pu que retrouver, à Toulouse, ce personnage bien connu d’eux car il fréquentait leur père à Caumont. Sans doute, le perspicace militaire avait déjà remarqué la farouche volonté du futur duc. Taurine, aurait précisé madame Catherine, que Jean-Louis aperçut ce jour de loin au milieu du public mais qu’il côtoierait bientôt de fort près selon les horoscopes qu’elle affectionnait. De fait, n’est-ce pas elle qui percevrait la première son incroyable force ? Et le jeune prince élégant, grand et distingué se tenant à ses côtés, un pas en arrière du roi son frère, furetant sous ses grands airs l’entière assistance du regard, le cherchait-il peut-être déjà ?

« À c’t heure », prononcé phonétiquement à la gasconne, le maréchal de Montluc rongeait son frein. En effet, cela faisait trois ans que le jeune roi avait omis de lui régler la solde de ses troupes et notamment son intervention à Toulouse. On sait qu’il s’en entretiendrait en conseil privé pendant le séjour du roi. Il le ferait aussi devant la reine mère, incontournable pour toutes les décisions relatives à l’exercice du pouvoir. Pourtant le maréchal se méfiait de madame Catherine, de sa politique de tolérance et de tous les coups fourrés qu’il devait, lui, le militaire, réparer sur le terrain.

Alors que le défilé de ce 1er février 1565 s’étirait en longueur – car les Toulousains, fière race, avaient voulu faire mieux que partout ailleurs afin d’honorer le roi par la magnificence des festivités –, le maréchal s’adonnait à ses intimes commentaires : « C’est comme ce traité de Cateau-Cambrésis : on nous a donné les trois évêchés, Toul, Metz et Verdun, qui étaient déjà en nos mains, pour nous dérober le fruit de quarante ans de combats en Italie, en Piémont et en Savoie. Beau résultat : notre grand roi François Ier n’a pu que s’en retourner dans sa tombe. Mais que savait donc le vieux connétable de Montmorency sur l’état de la France, lui qui ne bougeait plus de la Cour. Ah ! si j’avais été là plutôt que de combattre vainement en Toscane, je les aurais matés, ces huguenots ! »

Voyant approcher le cortège royal, le maréchal baissa le registre d’un ton. Il se contenta de murmurer contre cette valse de mariages inutiles entre France, Lorraine, Espagne et Savoie. Unions de façade qui ne pouvaient, selon lui, compenser la perte de toutes ces possessions bien palpables.

Comme put le dire Pierre de Brantôme, présent ce jour à Toulouse, « que maudit soit le c… qui tant nous coûte ! ». Les autres commentaires du maréchal furent muets car ils auraient frisé le lèse-majesté, crime puni de mort quelle que soit l’importance de leur auteur. Ils auraient pu débuter par quelques considérations sur ce fourbe pape Clément VII, ce Jules de Médicis, fils bâtard de Julien et frère de Laurent le Magnifique, lequel avait fourgué sans dot à la race royale de France le sang impur de marchands de Florence : « Tous ces gènes italiens sont pourris. On ne saurait s’étonner que François II n’ait régné qu’un an et que son frère, notre roi Charles IX, paraisse si souffreteux. »

Pour s’attarder dans l’entourage amical dont Monluc honorait le capitaine de La Valette, fut-ce dès cette époque que les enfants du capitaine, Bernard et Jean-Louis, firent leur cette maxime montlucienne ? « Pour un gentilhomme, vivre c’est combattre ! » Guillaume Girard précise bien qu’elle avait été délivrée par le maréchal lui-même à son ami La Valette. Assurément, il le tenait pour un vrai gentilhomme, même s’il ne descendait que d’un capitoul anobli. Ses vraies lettres de noblesse, militaire – la seule comptant à ses yeux –, il les avait acquises les armes à la main et sous ses ordres. Comme à Sienne, en 1555, où, lui, Montluc, n’avait consenti à capituler qu’après une défense héroïque.

Un scénario bien rodé mais renforcé encore ce jour à Toulouse, présidant à l’entrée du roi, tout ce que la ville comptait de notabilités défila en ordre protocolaire en tenue d’apparat. Puis les corporations suivirent, les unes après les autres. Entre ces interminables cortèges, face aux tribunes dressées accueillant un public choisi, des groupes de jeunes filles, fraîches et pimpantes comme il se devait à Toulouse, jouaient maintenant les nymphes au son d’accords musicaux harmonieux rehaussant les récitatifs poétiques. La fête se prolongeait à chaque carrefour de la ville mais la Cour, au regard du voyage épuisant qu’elle venait d’accomplir, ne pouvait que marquer le pas. Certains, depuis les dernières semaines, ayant dû coucher sous de simples tentes – à la belle étoile glacée et humide ! –, songeaient avec délectation qu’au moins dans cette belle ville ils pourraient retrouver leurs aises.

Le cardinal d’Armagnac, archevêque de Toulouse, avait offert au roi, ainsi qu’à la famille royale, à leurs serviteurs et favoris, le logis du palais de l’archevêché. L’entrée officielle étant accomplie, c’est là que deux nouvelles vinrent surprendre Catherine de Médicis, régente de France, en ces premiers jours de février. (Alors que les jeunes La Valette avaient sans doute regagné leur demeure à Caumont ; la ville étant surpeuplée.) La reine mère apprit tout d’abord une excellente nouvelle, puis on l’informa d’un événement fâcheux. En premier lieu, elle reçut la visite de l’ambassadeur d’Espagne qui lui fit savoir que son gendre Philippe II, époux de sa fille aînée Élisabeth, consentait à envoyer sa femme à Bayonne afin qu’elle pût la rencontrer. Les chroniqueurs présents rapportent qu’elle fondit en larmes à l’énoncé de la nouvelle. Puis, l’ambassadeur s’étant retiré, un messager lui apprit une information qui la mit fort en colère.

Après les larmes de joie, ce furent des manifestations de violente contrariété tant la reine mère demeurait italienne en son caractère changeant. À Paris, l’informait-on, l’amiral de Coligny, chef militaire des protestants, avait osé pénétrer dans la capitale malgré l’interdiction formelle dont l’avait frappé le roi. Il avait rejoint son hôtel rue de Bethisy, près du Louvre, à la tête de 600 cavaliers armés de pied en cap.

Sept années avant la Saint-Barthélemy, la reine mère fut ainsi prise de cette implacable détermination qui glaçait son tempérament lorsque le pouvoir royal auquel elle s’identifiait se trouvait menacé.

Le roi, qui n’avait pas besoin d’être travaillé par sa mère sur ce chapitre, fit sentir à son tour sa colère. Elle frisait chez lui le déséquilibre névrotique. Dans les jours qui suivirent, Charles IX rabroua donc sèchement les protestants toulousains venus à l’archevêché solliciter le droit de rouvrir leurs temples en ville. En représailles de leurs doléances insatisfaites, le parlement toulousain dut entendre une véhémente harangue contre les catholiques, laquelle l’abasourdit autant que la Cour car les réformés menacèrent directement le roi d’une nouvelle rébellion.

Catherine de Médicis, confortée par les bonnes nouvelles espagnoles, prit alors les affaires en main. Il ne lui déplaisait d’ailleurs pas de faire connaître sa fermeté à Philippe II. Peut-être, au final, obtiendrait-elle sa présence à Bayonne ? Dans l’immédiat, Montluc enfin réglé de ses dépenses et gardant la ville – sans doute renforcé par la présence du capitaine de La Valette et de ses cavaliers – avec assurément la forte escorte militaire accompagnant le train royal, on ne risquait pas d’émeutes fomentées par les protestants.

Poursuivant sa présente stratégie pour amadouer son gendre d’Espagne, la reine mère prépara une cérémonie religieuse qui aurait une forte valeur symbolique : la confirmation du roi et de ses frères en la cathédrale Saint-Sernin.

Mais avant d’en faire le récit, on ne résiste pas au plaisir de révéler un petit fait susceptible d’éclairer la personnalité du futur Henri III en cette période si contrastée de la Renaissance. Il a été précisé plus haut que la famille royale avait été logée à l’archevêché. Comme le palais ne pouvait fournir des chambres à tous, non plus que des salles de travail aux jeunes princes royaux qui poursuivaient leurs études sous la direction de leurs précepteurs, on avait fait compartimenter les galeries du palais épiscopal avec des cloisons en bois – ce que rapporte Pierre de Brantôme présent à la Cour. Brantôme raconte ainsi, à sa manière directe, le curieux spectacle auquel le prince et son camarade d’études, le jeune comte de Tallait, assistèrent en mettant l’œil devant une fente de la cloison qui séparait leur salle de travail d’un cabinet voisin d’où ils entendaient diverses troublantes agitations. Ils contemplèrent ainsi en catimini « deux forts grandes dames toutes retroussées et leur caleçon bas, se coucher l’une sur l’autre, s’entre-baiser en forme de colombes, se frotter, s’entre-friquer, bref se remuer fort paillardes et imiter les hommes, et dura leur échauffement près d’une bonne heure s’étant si fort échauffées et baisées qu’elles en demeurèrent si rouges et si en eau bien qu’il fit grand froid qu’elles n’en purent plus et furent contraintes de se reposer autant. Et disait qu’il vit jouer ce jeu quelques autres jours tant que la Cour fut là de la même façon ». Telle était la cour des Valois matinée des gènes Médicis, fort différente assurément de celle d’Espagne. Ces belles dames, qui appartenaient peut-être aux prémices de l’escadron volant grâce auquel la reine mère savait ses nouvelles, procurèrent assurément ses premiers émois sexuels au futur monarque alors âgé de treize ans et cinq mois.

Cette anecdote a son importance dans la mesure où elle dénote le précoce intérêt du prince pour ce genre d’ébats. Devenu roi, après la disparition de son frère Charles IX, beaucoup plus prude, Henri III serait coutumier de ces débordements. Peut-être, lorsque son favori deviendrait son intime et qu’entre eux la conversation serait étonnamment libre, confierait-il au duc d’Épernon que ses yeux avaient été dessillés à Toulouse. Comme l’écrirait par la suite le duc d’Épernon à son monarque à propos de certaines autres fêtes intimes, ce n’était pas chez ses dignes parents à Caumont qu’on pouvait « se livrer à pareil bordel ». Cependant lesdites dames finirent par être surprises et Catherine de Médicis étouffa simplement l’affaire, discrètement, car elle pouvait troubler le cardinal d’Armagnac ayant confié son palais épiscopal à la cour de France !

Pierre de Brantôme l’ayant cependant su, le cardinal eut-il vent de l’affaire ? Quoi qu’il en fût, cela ne l’empêcha pas, le 17 mars 1565, d’ouvrir en grand la magnifique cathédrale Saint-Sernin pour procéder à la confirmation du roi et de son jeune frère.

À cette époque, le futur Henri III portait, accolé à celui d’Alexandre qu’il tenait du cardinal Farnèse proche des Médicis, le prénom d’Édouard, issu de son parrain le roi d’Angleterre Édouard VI. Comme ce roi était un réformé anglican, la reine mère de France décida que le duc d’Orléans s’appellerait désormais Henri en lieu et place d’Édouard, ce qui fut modifié à l’occasion de sa confirmation. Quant à son dernier fils, le futur duc d’Alençon, court sur patte, moricaud et déjà d’un tempérament pervers, elle prit, sur sa lancée, la précaution de le faire appeler François, remplaçant ainsi son prénom d’Hercule mal approprié. À l’évidence, la parente du pape Médicis, marquée par les prédictions de Nostradamus, prenait ses précautions au cas où, un jour, celui-ci devrait lui aussi accéder au trône.

La cérémonie fut grandiose. Les spectateurs dûment choisis en sortirent enchantés, hormis l’ambassadeur d’Angleterre, vexé par la substitution du prénom et qui le fit savoir. Sous la magnifique voûte d’ogives de sections carrées de 19 mètres de hauteur, on joua les compositions du maître de chapelle de la cathédrale, Guillaume Boni, partitions pour cuivres et chorales à la mode de la Renaissance. Elles plurent fort au roi qui en fit grand compliment au cardinal d’Armagnac. Catherine de Médicis pria, quant à elle, l’ambassadeur d’Espagne de faire savoir à son maître en quelles bonnes résolutions catholiques sa famille se trouvait.

Selon les chroniqueurs présents à Toulouse, la reine mère, durant son séjour dans la ville rose, ne pensait qu’à la rencontre avec son gendre. Par avance, elle la considérait comme le point culminant de son épuisant voyage. En vue des festivités qu’elle envisageait déjà à Bayonne, elle emprunta des sommes considérables aux banquiers florentins présents en ville. Ainsi renflouée, elle s’empressa d’acquérir des cadeaux de prix pour pouvoir les offrir aux Espagnols de la suite du roi à Bayonne. Elle songea qu’il allait falloir quitter Toulouse au plus tard fin mars, ne pas s’attarder dans Montauban la...