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Le Monde diplomatique :

De
205 pages
Les collaborateurs du Monde diplomatique proviennent de différents univers professionnels, ce qui a pu participer au succès du journal. Enquêtes sociales, vulgarisation scientifique, critique politique, expression artistique et appels à la mobilisation d'une gauche contestataire s'y côtoient. Il a le monopole dans le marché de la presse intellectuelle de gauche radicale à grande diffusion. L'importation de normes professionnelles a cependant pu entraîner des situations conflictuelles.
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© L’HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr EAN Epub : 978-2-336-69206-7
Remerciements
J’aimerais remercier tous les membres du CRAPE pour leur accueil, leur soutien et leur amitié pendant mon long séjour européen. Pour leurs précieux conseils et leur disponibilité, je tiens à remercier mon directeur de thèse Erik Neveu ainsi que Sylvie Ollitrault, Roselyne Ringoot et Christian Le Bart qui ont fait partie de mon comité de thèse. Mes remerciements s’adressent également à Marylène Bercegeay pour son aide indéfectible, ainsi qu’aux camarades de la salle 511 et aux anciens de l’IREIMAR pour la stimulation intellectuelle dans une ambiance festive. Cette énumération ne doit pas cacher tous les autres membres du CRAPE, peu importe leur fonction, leur statut et leurs objets de recherche. J’exprime ma gratitude envers tous les acteurs duMonde diplomatiquequi ont accepté de m’accorder un peu de leur précieux temps ainsi qu’à mon jury de thèse, composé de Jean-Baptiste Legavre, Isabelle Sommier, Marc-François Bernier, Béatrice Damian-Gaillard, Louis Pinto et Erik Neveu pour leurs critiques constructives. Enfin, j’adresse mes plus sincères remerciements à Claire, à la famille et aux amis pour leur soutien constant.
Introduction
« En France, la science politique, c’est nul. Il n’y a rien. Pour moi, ça ne m’intéresse pas du tout. C’est la vieille tradition de l’école française de science politique. Voilà, ce sont des gens qui s’intéressent à savoir comment est l’évolution du bureau de vote 233 dans le département de l’Indre par rapport à ce qu’il était en 1924, par rapport à ce qu’il est dans la Loire inférieure. Il y a toute cette tradition de la Fondation des Sciences-po qui, moi, m’ennuie profondément. On ne s’intéresse pas…pour moi, la science politique, c’est la science du pouvoir. Il n’y a rien là-dessus, c’est nul, c’est zéro. Donc, je n’ai jamais fait de recherche parce que je trouvais que ça ne m’intéressait pas. Mais, par contre, comme je ne voulais pas rester à l’université à ne faire que de l’enseignement, j’ai toujours fait des trucs à côté […]. Et pour moi, le ‘Monde diplo’, c’était la façon pour moi de faire de la recherche en science politique. Je pouvais travailler sur des sujets que j’aurais aimé faire à l’université, mais sur des thèmes sur lesquels il n’y avait 1 pas de centres de recherches, à l’époque, il n’y avait rien quoi». « À vrai dire, le journalisme ne m’intéressait pas du tout. D’une part, j’ai une carte de journaliste, mais je travaille auMonde diplomatique, je n’ai jamais envisagé d’être journaliste auMonde, auFigaro, à l’Observateur, etc. Pour moi, ce sont des modèles plutôt repoussants. Donc, ce n’était pas du tout mon ambition. Intellectuellement, pour moi, c’est quelque chose d’assez dévalorisant quoi. Et j’étais plus intéressé à la fois par le travail universitaire, par l’action politique. C’étaient, je dirais, les deux 2 perspectives que j’avais, les deux choses que j’aimais faire. Mais le journalisme, non». « Moi je suis un journaliste, mais je sais que le ‘Monde diplo’ n’aime pas trop ce mot. Mais je trouve que ça répond très bien à mon boulot. Il y a beaucoup de critiques à faire envers les journalistes et envers les médias en général. Mais cela n’empêche que je trouve que c’est un très beau métier même si j’ai écrit des livres comme historien, etc. Je suis d’abord journaliste. Voilà, c’est mon métier et je ne 3 vais pas le renier». Où situer leMonde diplomatique? À cheval entre le travail journalistique, universitaire et militant, les journalistes ont eux-mêmes de la difficulté à situer leur travail, comme le montrent les citations ci-dessus, clairement dans un univers professionnel. Cette perméabilité entre champs professionnels peut se manifester par des tâches de travail, par des identités professionnelles, par le mode organisationnel de la rédaction et par le style d’écriture des articles qui se sont développés de manière hybride auMonde diplomatique. La présence de ces différentes logiques à l’intérieur de la rédaction a donc pu créer un produit original dans le monde de la presse française, mais elle a aussi pu être source de conflits éthiques, personnels et professionnels. Depuis le milieu des années 1970, le journal s’est positionné sur un créneau jusque-là inoccupé : journal d’élite, avec des journalistes et un lectorat possédant un important capital culturel, leMonde diplomatiqueréussi à se positionner « à gauche de la gauche » de l’échiquier politique, territoire qui a allait être progressivement délaissé par le reste de la presse. De plus, sa critique radicale des médias, qui s’est essentiellement développée depuis le mouvement social de 1995, l’a mis en porte à faux avec le champ journalistique, ou plutôt en lutte de légitimité pour définir ce que devrait être le journalisme de 4 référence, par opposition au « journalisme de révérence » dénoncé par le journaliste Serge Halimi. Cette critique du champ journalistique reste toutefois ambiguë, comme le prouve l’attachement ostentatoire aux 5 valeurs journalistiques d’Hubert Beuve-Mérydont leMonde diplomatiqueserait l’héritier. Le « journal d’ATTAC » et l’héritier « du » journal de référence peuvent-ils par conséquent être conciliés ? C’est ce carrefour professionnel qui fait la spécificité duMonde diplomatique. Le mensuel a donc emprunté à ces trois univers, emprunts qui peuvent se manifester autant dans son contenu que dans son mode de fonctionnement et sa gestion. Au-delà de cette rencontre originale, nous nous intéresserons 6 surtout à ces « Hommes pluriels», à ces agents pouvant participer à la fois à plusieurs univers professionnels. Pourquoi évoluent-ils dans ces différents univers, bien que d’inévitables concessions à des normes professionnelles seront susceptibles de leur être préjudiciables ? Comment peuvent-ils importer, voire imposer, leurs pratiques auMonde diplomatique ?Avant d’aborder ces questions, intéressons-nous d’abord à l’histoire du journal.
Section 1 : Courtehistoire d’unjournal atypique Pour tracer les grandes lignes de l’histoire duMonde diplomatique, nous allons commencer par celle du « journal mère », le quotidienLe Monde. En effet, jusqu’en 1973, le développement du mensuel était intimement lié à celui du quotidien. Pour comprendre ce qu’était leMonde diplomatiqueà ses débuts, il faudra donc s’attarder brièvement à la (re-) naissance duMonde aulendemain de la Seconde Guerre mondiale. Comme l’affirmait Ignacio Ramonet, « [leMonde diplomatique] épousait fidèlement la ligne 7 éditoriale duMonde ». Par ailleurs, et tout au long de cette thèse, un découpage temporel a été fait afin de délimiter et de souligner les principales évolutions du journal. C’est pourquoi nous utiliserons comme bornes historiques les changements de rédacteurs en chef ou de directeurs de la publication. Ainsi, quatre journalistes ont été à la tête du journal : François Honti, Claude Julien, Ignacio Ramonet et Serge Halimi. Il est à noter qu’en 1981, le titre de directeur de la publication a été créé. C’est pourquoi le découpage historique d’avant 1981 sera déterminé par le rédacteur en chef et celui d’après 1981 sera déterminé par le directeur de la publication. a) Un supplément s’adressant aux corps diplomatiques L’histoire du mensuel est ainsi intimement liée à celle du quotidien, dont les origines remontent à 1861 avec la fondation du journalLe Temps. À la Libération, les biens du journal sont saisis parce que le journal s’est sabordé trop tard sous Vichy. Hubert Beuve-Méry, qui était correspondant duTemps à Prague avant la guerre, démissionna de son poste afin de s’opposer aux Accords de Munich qui allaient céder la Bohême-Moravie au Troisième Reich. Charles de Gaulle avait donc confié à Hubert Beuve-Méry le soin de créer un nouveau quotidien sur les cendres duTemps. 8 Selon Jacques Thibau, l’éducation chrétienne de Beuve-Méry transpire alors dans les pages du journal et allait ainsi fortement marquer la ligne éditoriale. Dès sa refondation,Le Monde seplace au centre de l’échiquier politique en émettant des réserves face aux grandes vagues de nationalisations de l’après-guerre. À partir de 1949, le journal se positionne contre un alignement intégral de la France sur les politiques de Washington. En effet, la rédaction du journal était à l’époque trop polarisée face à l’attitude à prendre dans le conflit est-ouest et avait donc adopté une position neutraliste, qui allait devenir celle du 9 Monde diplomatique» provenant desquelques années plus tard. Beuve-Méry a failli subir un « putsch atlantistes du journal. «Le Monde, pour ses adversaires, de droite comme de gauche communiste, aide les courants ‘neutraliste’ et ‘pacifiste’ estimés dangereux dans l’Europe des années 70. Toujours le soupçon : 10 le journal fait le jeu de l’Union soviétique». Le Mondeétait, en somme, un journal centriste développant comme positionnement éditorial une Europe indépendante face à deux grandes puissances. Cependant, dans la foulée de mai 1968, et avec l’arrivée d’un nouveau rédacteur en chef, en l’occurrence Jacques Fauvet, le « Journal de la rue des Italiens » prend 11 un virage à gauche. Dès 1973, Fauvet demande à ses lecteurs de voter pour François Mitterrand qui s’était alors allié aux communistes. Il justifiait ce choix par l’alternance politique qui était nécessaire, selon lui, à la stabilité politique de la République française. Le Monde diplomatique, pour sa part, a été fondé en 1954. Comme son nom l’indique, il s’adressait essentiellement aux diplomates, qu’ils eussent été français ou étrangers. Bien qu’on lui attribue souvent la paternité du mensuel, Beuve-Méry aurait été réticent à créer une telle publication. François Honti, journaliste d’origine hongroise qui était l’initiateur du projet, avait ouvertement l’intention de proposer le 12 projet au quotidienLe Figaron’avait pas l’appui du s’ilMonde. C’est donc dans une atmosphère de concurrence pétition entre les deux grands quotidiens parisiens qu’est né timidement ce supplément international duMondequi tirait à 5000 exemplaires. À ses débuts, le journal ne comptait que le rédacteur en chef, en l’occurrence François Honti, qui allait par la suite être rejoint par la journaliste Micheline Paunet. La majorité des articles étaient alors écrits par les journalistes du service étranger duMonde. Nous le verrons dans le premier chapitre, le mensuel faisait aussi appel à des diplomates et à des hommes politiques qui provenaient des trois mondes de la 13 1415 Guerre froide : du Monde capitaliste, du Monde communisteet, par la suite, du Tiers Monde.
La transmission de caractéristiques éditoriales du quotidien au mensuel est donc indubitable, mais nous ne pouvons pas occulter certaines spécificités duMonde diplomatique. D’abord, dans son premier numéro, une présentation du nouveau journal a été faite en précisant que ce dernier « doit avoir un caractère international, être rigoureusement objectif et s’abstenir de prendre position à l’égard des affaires 16 intérieures des divers pays». S’adressant à l’origine aux lecteurs gravitant autour des cercles diplomatiques, leMonde diplomatiquedevait adopter en partie sa rhétorique. « Comptant huit pages à ses débuts, il offrait à la fois des articles d’analyse de la situation politique internationale (rédigés, la plupart du temps, par des membres de la rédaction duMonde), des extraits de discours ou d’allocutions d’ambassadeurs et de ministres, et des informations sur la vie publique 17 internationale (rubrique mondaine et nécrologique, carnets, mouvement diplomatique)». De ce neutralisme affiché, Maxime Szczepanski soutenait que le journal ne pouvait se séparer d’une vision eurocentrique, et peut-être également francocentrique, des conflits internationaux d’alors, et constituait même une sorte de « voix du Quai d’Orsay ». En somme, à ses débuts, leMonde diplomatiqueadoptait la vision neutraliste duMonde, c’est-à-dire une suspicion envers les deux puissances hégémoniques qui 18 s’affrontaient alors dans la Guerre froide. b) Vers une autonomisation éditoriale Il faudra attendre l’année 1973 afin que leMonde diplomatique devienneréellement une publication originale, distincte du quotidien leMonde. Cette autonomisation a pu s’observer de plusieurs manières, notamment par la provenance des auteurs des articles, les thèmes abordés et la ligne éditoriale. Cette mutation repose essentiellement sur l’arrivée de Claude Julien à la tête duMonde diplomatique. Comme nous le verrons dans le premier chapitre, ce dernier a été placé à la tête du mensuel, car il était tombé en disgrâce auprès de la rédaction en chef du quotidien. Considérant la faible diffusion du mensuel à l’époque, cette nomination pouvait être et a d’ailleurs été considérée comme un désaveu, voire une mise de côté du journaliste. Au début des années 1980, après avoir remporté la course à la direction duMondeet après en avoir été écarté avant même qu’il n’entre en fonction, Claude Julien allait gagner en autonomie en passant du statut de rédacteur en chef à celui de directeur duMonde diplomatique. Julien considérait que ce nouveau titre 19 était en quelque sorte un « prix de consolation » ou « une façon de s’excuser». Il faut aussi comprendre la distanciation entre les deux publications en fonction des relations parfois difficiles entre un homme, Claude Julien, et le quotidienLe Monde. L’autonomisation du journal s’est donc faite progressivement, d’abord en faisant appel à des collaborateurs extérieurs au journal. Ainsi, il aurait été difficile d’accroître l’autonomie du journal tout en faisant appel presque exclusivement aux journalistes du quotidien. C’est la raison pour laquelle les collaborateurs extérieurs ont progressivement été remplacés par les journalistes duMonde. Aujourd’hui, seuls quelques journalistes retraités duMonde, essentiellement des proches de Claude Julien, continuent d’y publier des articles. « C’est marrant les anecdotes qui font partie de la vie, si tu veux. Comme je vous le disais, le journal visait le public des corps diplomatiques des différents pays et le public français qui s’intéressait aux problèmes internationaux. Il y avait un ou deux ou trois articles d’ambassadeurs, des ministres des affaires étrangères de plusieurs pays. Après, on est allés chercher des collaborateurs extérieurs, qu’ils soient journalistes, ou chercheurs. Au lieu de demander à des ambassadeurs de faire des chroniques, 20 nous demandions à des gens qui n’étaient pas liés par leur fonction, qui engageait l’État». Dans un premier temps, les nouveaux collaborateurs du journal ne provenaient plus du service étranger du 21 Monde, mais étaient essentiellement composés d’universitaires. En effet, si les deux journalistesdu Monde diplomatique d’alorsavaient acquis une certaine autonomie éditoriale et rédactionnelle, ils n’avaient toutefois pas obtenu une autonomie financière. Même si le mensuel faisait des bénéfices, il aurait alors été inenvisageable d’engager de nouveaux journalistes à temps plein. Le mensuel n’avait pas
non plus les ressources financières nécessaires afin de recourir de façon régulière à des journalistes indépendants parce qu’ils auraient nécessité un budget considérable consacré aux piges. L’avantage du recrutement de collaborateurs universitaires était qu’ils possédaient pour la plupart un emploi stable et bien rémunéré et qu’ils avaient l’habitude de publier gratuitement des articles, notamment dans les revues scientifiques. Pour cette raison, plusieurs acceptaient de ne pas être rémunérés, voire de percevoir une simple indemnité symbolique. Par ailleurs, le recours à des universitaires pouvait être fait dans le but d’augmenter la légitimité du mensuel à traiter de certaines questions. Cette légitimation peut s’illustrer par les notes biographiques présentes dans tous les articles écrits par des collaborateurs et où sont soulignés notamment les titres universitaires, comme nous le verrons dans le chapitre 6. Connaissant une croissance de la diffusion et, par conséquent, une croissance des revenus, le journal a pu, dans les années 1980, envisager l’embauche de journalistes permanents. Les deux premiers journalistes à se joindre à la rédaction, Ignacio Ramonet et Bernard Cassen, étaient titulaires d’un poste d’enseignant chercheur et collaboraient, tous deux, auMonde diplomatiquedepuis 1973. Ils étaient même conviés de façon régulière aux conférences de rédaction avant même qu’ils ne deviennent rédacteurs du mensuel. Des collaborateurs de longue date ont donc intégré progressivement la rédaction. Leur rôle était essentiel afin de recourir davantage aux collaborateurs extérieurs. En effet, les collaborateurs irréguliers, pour la plupart provenant de l’université, ne maîtrisaient pas le style d’écriture journalistique et encore moins celui duMonde diplomatique. Ces nouveaux rédacteurs avaient donc pour tâche principale de recruter des collaborateurs, de commander des articles et de faire un travail de relecture et de réécriture des 22 articles. Ayant travaillé à l’université et dans la presseauparavant, ils maîtrisaient la « traduction » d’articles « scientifiques » ou « intellectuels » en articles « journalistiques ». Bref, ces nouveaux rédacteurs écrivent très peu d’articles et peuvent être davantage assimilés à des journalistes « assis », à des secrétaires de rédaction et à des chefs de service (voir chapitre 1). Parallèlement, la rivalité entre leMonde etson supplément mensuel s’accroissait. Un ancien journaliste d uMonde, très critique de la position duMonde diplomatiquela question israélo-palestinienne, sur pouvait affirmer qu’il « y avait une lutte entre les deux clans. Je me rappelle, leMonde diplomatiqueétait au cinquième étage de la rue des Italiens, et par exemple quand Alain Gresh montait avec moi dans l’ascenseur, on ne se saluait pas. Ça allait au-delà du débat idéologique, c’était vraiment des questions de 23 pouvoir ».Bien évidemment, ce conflit entre deux hommes ne peut pas être généralisé à l’ensemble des journalistes des deux publications. Le fossé entre ces deux publications s’est néanmoins accentué au fil des années et a culminé par la filialisation du titre dans les années 1990 et à l’acquisition par leMonde diplomatiqued’un immeuble dans les années 2000. Si le changement de rédacteur en chef en 1973 a sensiblement fait évoluer la ligne éditoriale et l’organisation de la rédaction, Claude Julien, dans un article de 1984 célébrant le trentième anniversaire du journal, a minimisé cette évolution en insistant davantage sur les continuités que sur les discontinuités : « Rien, en effet, ne saurait justifier que l’on abandonnât les grandes préoccupations que dictaient en 1954 les événements qui suscitèrent la création duMonde diplomatique. La priorité accordée par tous les puissants à la force de leur appareil militaire, une politique inspirée par la crainte au point d’obscurcir tout espoir, la tentation de dominer les plus faibles par les multiples outils de la contrainte 24 économique (…)». Rappelons en terminant que ces bornes historiques sont en grande partie artificielles et cachent un processus beaucoup plus fin. Maxime Szczepanski-Huillery note que les articles écrits par les diplomates 25 étaient en nette régression dès le milieu des années 1960. D’ailleurs, le déclin de la fonction diplomatique, qui coïncidait avec le développement des organisations internationales et la facilitation de la diplomatie « à distance » des gouvernements par l’amélioration des transports et de la communication, était probablement la cause principale de cette évolution éditoriale. Une rubrique sur les organisations internationales était présente jusqu’au début des années 1980. Enfin, plusieurs collaborateurs du journal ont continué leurs contributions bien au-delà des bornes historiques fixées. De même, il y avait une présence universitaire avant 1973, mais qui restait marginale.