Le Jardin botanique de Bruxelles (1826-1912)

Le Jardin botanique de Bruxelles (1826-1912)

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Livres
296 pages

Description

Considéré parfois comme l’Acropole de la capitale, le Jardin botanique de Bruxelles, était, au début du XXe siècle, outre un bâtiment dont les lignes élégantes faisaient la fierté de la ville, un centre scientifique de réputation internationale.

Derrière ce lapidaire constat, se cache, cependant, une histoire tourmentée, qui commence en 1826. L’ouvrage révèle, dans un premier volet, comment ce pur produit de la société bourgeoise, porteur de ses rêves, espérances et devoirs élitaires, finit, dans sa lente agonie, par en partager également les douleurs et les contradictions.

Dans un second volet, qui commence en 1870, on découvre une institution, désormais nationale, comme ses modèles étrangers, constamment obligée de mesurer les avantages et les inconvénients de son nouveau statut. Ainsi, se donne à lire, dans le passé du Jardin botanique de Bruxelles, tout ce qui « fait » l’histoire, et l’histoire des sciences : les enjeux économiques, sociaux, philosophiques, culturels, politiques, psychologiques, personnels... et scientifiques, naturellement. Le Jardin botanique de Bruxelles, à y bien réfléchir, jusque dans son déménagement tardif hors de la capitale, fut, et reste, un reflet de la Belgique et de son ancienne colonie africaine.

Ce livre constitue la première synthèse complète sur le sujet, agrémenté de nombreuses illustrations, pour la plupart inédites.


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Informations

Publié par
Date de parution 20 septembre 2012
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782803102983
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture


LE JARDIN BOTANIQUE DE BRUXELLES (1826–1912).
REFLET DE LA BELGIQUE, ENFANT DE L'AFRIQUE



Denis Diagre-Vanderpelen



Le Jardin botanique de Bruxelles (1826–1912)
Reflet de la Belgique, enfant de l’Afrique







Classe des Sciences

Académie royale de Belgique


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Académie royale de Belgique

rue Ducale, 1 - 1000 Bruxelles, Belgique

www.academieroyale.be


Informations concernant la version numérique

ISBN 978-2-8031-0298-3

© 2012, Académie royale de Belgique


Mémoires de la Classe des Sciences, Collection in-4°, série IV tome II

N° 2086


Diffusion

Académie royale de Belgique

www.academie-editions.be


Crédits

Conception et réalisation : Grégory Van Aelbrouck, Laurent Hansen, Académie royale de Belgique

Première de couverture : Collection de négatifs sur verre du Jardin botanique national de Belgique


L'Aurore - Editions numériques

rue de Verlaine, 12 - 4537 Seraing-le-Château (Belgique)

contact@laurore.net

www.laurore.net


Informations concernant la version numérique

ISBN 978-2-87569-012-8


A propos

L’Aurore est une maison d’édition contemporaine, intégrant l’ensemble des supports et canaux dans ses projets éditoriaux. Exclusivement numérique, elle propose des ouvrages pour la plupart des liseuses, ainsi que des versions imprimées à la demande.


Liste des abréviations

A.A.R. : Archives de l’Académie Royale de Belgique

A.G. : Assemblée générale des actionnaires

A.G.R. : Archives générales du Royaume (Bruxelles)

A.I.R.Sc.N.B. : Archives de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique

A.J.B. : Archives du Jardin botanique

A.S.R.H. : Archives de la Société Royale d’Horticulture

A.V.B. : Archives de la Ville de Bruxelles

É.I.C. : État indépendant du Congo

S.R.B.B. : Société Royale de Botanique de Belgique

S.R.H. : Société Royale d’Horticulture

Remerciements

Mon doctorat et ce livre doivent tout à la patience, la tolérance, à la confiance, et au soutien amical, confraternel ou fraternel, d’un grand nombre de personnes.

D’abord, il me faut mentionner les promoteurs et les lecteurs de ma thèse, les Professeurs J.-J. Heirwegh (directeur), C. Billen et H. Elkhadem, d’une part, et les Professeurs S. Jaumain et J. Rammeloo, d’autre part. Je leur suis redevable de bien plus qu’ils ne l’imagineront jamais. Je n’oublierai pas.

Au dernier cité, alors directeur du Jardin botanique national de Belgique, je suis en plus redevable d’un confort de travail auquel peu de doctorants ont sans doute pu goûter, et des moyens de publier les résultats de mes recherches. Ici encore, la mémoire de l’historien ne sera pas prise en défaut.

Le Professeur H. Hasquin, Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique, est assuré de ma gratitude, comme les commissaires de cette même institution, qui ont relu et critiqué le manuscrit de ce livre : les Professeures G. Kurgan-Van Hentenrijk et C. Opsomer, ainsi que les Professeurs J. Lambinon et G. Bernier. Merci également à Béatrice Denuit et à Grégory Van Aelbrouck, discrets architectes de cet ouvrage.

Le soutien offert par l'unité de recherche « Bru-Cités. urbanisation et Sociétés » s'est révélé crucial. Ici encore, merci à Claire Billen et à Chloé Deligne pour l'intérêt porté à lédition de ce livre.

Dans cette collection de très honorables dettes, je dois encore mentionner les institutions qui m’ont ouvert grandes les portes de leurs collections, et le zèle de leurs collaborateurs : le Jardin botanique national de Belgique (Meise), la Bibliothèque Royale Albert 1er (Bruxelles), les Archives Générales du Royaume (Bruxelles), les Archives de la Ville de Bruxelles, les Archives du Ministère des Affaires Étrangères (Bruxelles), les Archives de l’Université Libre de Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, les Royal Botanic Gardens de Kew, le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, le Musée Charlier (Saint-Josse-ten-Noode), le Musée de la Ville de Bruxelles-Maison du Roi… et combien d’autres ? Que de professionnalisme, que de compétences, que de secours sagaces ! Mes collègues de la bibliothèque du Jardin botanique national de Belgique – Leen De Bondt et Patrick Rombout –, ainsi que, dans la même institution, Brigitte Vermaelen et Régine Fabri, patientes et inflexibles relectrices, occupent ici une place particulière. Toujours au Jardin botanique national de Belgique, Antonio Fernandez et Jean Van Onacker m’ont, plus d’une fois, sorti de l’ornière informatique… et que dire du soutien de Riet Schuerman, Nicole Hanquart, Franck Hidvégi, Paul Borremans et Frédéric Fourmanois, à qui l’iconographie de l’ouvrage doit tant ?! Merci à vous tous.

À divers moments de ce parcours initiatique, soit dans un partage d’information, soit dans la facilitation de mon travail par un soutien amical, administratif ou autre, j’ai rencontré générosité et compréhension. Merci aux Professeurs Didier Viviers et Christophe Loir, merci à Xavier Duquenne, merci à Karol Berliner, au personnel de l’Université Libre de Bruxelles, notamment à celui de l’Institut de Sociologie, merci au Centre d’Histoire Économique et Sociale qui a promu ce doctorat, au Professeur Hubert Galle, à David Guilardian, à Mesdames Dominique Coerten et Nathalie Jacobs, du Musée Charlier, à Bérengère de Lavelaye, du Musée de la Ville de Bruxelles… et à combien d’autres qui ne se reconnaîtront peut-être même pas, dans leur grande modestie?

Des sentiments diversement qualifiables, mais toujours positifs, me viennent quand je pense à cette phalange de jeunes chercheurs que j’ai presque quotidiennement fréquentée, durant ma vie de thésard. Ils sont courageux et partageurs. Ils exercent une profession dont le public ignore souvent combien elle est dure, exigeante, et risquée. Je voulais qu’on sache. Ces jeunes gens sont des braves. Je leur souhaite le succès qu’ils méritent.

Mes amis ont été extraordinaires, comme toujours. Que dire de Natasha Massar, de Jacques Colinet et de Jean Houssiau, sinon qu’ils resteront mes créditeurs à jamais ? Semper vivant !

Que dire de ma belle-famille, dont le soutien moral et matériel ne connut pas de faille ? Merci à tous.

Ce livre est celui de ceux qui ont changé définitivement ma vie : Flore, ma fille adorée, le minuscule et brillant Isidore, et Cécile, leur maman, sans la présence de qui…

Introduction

Le Jardin botanique de Bruxelles… jardin des déceptions ? Pardi, comment, alors qu’il espérait un flirt avec Flore et Pomone dans un îlot de verdure urbaine, le touriste pourrait-il éprouver autre chose que le désappointement en errant dans ces structures de verre presque vides de végétation ? ! Et que dire du botaniste, descendu de son avion depuis quelques heures à peine, brûlant de dépouiller de fameux herbiers, et que son taxi a abandonné dans un centre culturel qui s’obstine à s’appeler le Botanique ? ! Le plan de la capitale, et le chauffeur, les auront trompés car, en effet, il y a longtemps déjà que les nymphes et les collections ont quitté le beau bâtiment et ses serres élégantes. Avec la science aimable, elles furent priées, il y a quelques décennies, de trouver ailleurs où loger, par les exigences d’une capitale qui les choyait pourtant tellement, moins d’un siècle auparavant.

Le « Bota » – tel est aujourd’hui son sobriquet – n’est plus le Jardin botanique de la Société Royale d’Horticulture, plus le Jardin botanique de l’État qu’il fut ensuite, plus ce lieu qui bruissait de l’obsessionnelle activité des taxonomistes et de celle d’une petite armée de jardiniers… Mais la mue reste là, cependant, reliquat « dévoyé » de ce qui fut jadis un centre de recherche réputé, également considéré par certains comme l’Acropole de Bruxelles. L’art et la culture y ont définitivement supplanté la science. Cette dernière a dû faire un saut de puce hors de Bruxelles, avec des conséquences, inattendues au début du siècle passé, mais qu’on pourra bientôt qualifier, sans doute. Time will tell.

Soit. C’est l’histoire d’un lieu profondément inscrit dans les époques qu’il a traversées, profondément marqué par leurs passions, leurs peurs, leurs exigences, leurs tensions, par leurs hommes, et par les vertus et travers de ceux-ci, aussi, que nous avons voulu brosser dans les pages qui suivent. Elles résument un doctorat massif, soutenu en 2006, à l’Université Libre de Bruxelles.


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Fig. 1 : Flore des Serres et de Jardin de l’Europe, Tome VII, Gand, 1851–1852, p. 83, Gravure de L. Stroobant. Collections du Jardin Botanique national de Belgique.


Ce travail avait pour objectif, grâce aux magnifiques archives conservées au Jardin botanique national de Belgique (Meise), notamment, de palper consciencieusement le passé d’une grande institution scientifique, depuis sa naissance jusqu’à l’aube de la Première Guerre Mondiale. Nous y avons ajouté un court chapitre qui retrace ces moments critiques où le Jardin botanique a dû « choisir » un nouvel écrin, périurbain.

Nous le disions – car c’est une exigence de base de l’histoire, et singulièrement peu respectée en histoire des sciences, parfois – nous avons voulu replacer le Jardin et ses activités dans leur siècle. À dire vrai, il n’était pas possible de faire autrement, tant s’y offrent au regard les émotions, fantasmes, tracas et spasmes des sociétés qui enfantèrent l’institution et la firent souffrir, grandir, décliner, puis partir. C’est, en fait, toute la Belgique qui se lit dans les serres et les jardins sis près de l’ancienne Porte de Schaerbeek. Quand ce n’est pas un peu de l’histoire de l’État Indépendant du Congo et de l’ancienne colonie belge.

Mais pas seulement, car la science elle-même, par ses extraordinaires déploiements et découvertes du xixe siècle, compta naturellement au nombre de ces forces qui pesèrent sur l’existence du Jardin botanique. Pour tout dire, et pour bien faire, il nous a fallu entretenir un dialogue fertile et permanent entre une multitude de facteurs historiques, allant de l’anecdotique apparent à une histoire, disons, plus « grand angulaire ». Ce jeu de navette, avouons-le, ne fut pas toujours aisé car, jusqu’à ce jour, les jardins botaniques semblent avoir pâti d’une forme de déni historiographique… et ce dernier, malheureusement, entrave fortement la volonté d’établir de fécondes comparaisons entre eux.

Expliquons ce point précis : si abondent les plaquettes, opuscules, et livres même, sur ces espaces de science qui envahirent le monde à partir de la Renaissance, les études en profondeur sur les jardins botaniques – comme celles d’Emma Spary, Ray Desmond et Peter Mickulas1 –, menées par des professionnels de l’histoire, demeurent encore relativement rares. Serait-ce que l’histoire des sciences – ébouriffante mais vivace opinion ! – ne mérite pas de figurer parmi les disciplines qui constituent l’Histoire ? Ou alors serait-ce que, comme nous l’avons également entendu dire, l’histoire des institutions scientifiques ne relève pas de l’Histoire des sciences ? Ou il y a-t-il d’autres raisons encore de bouder l’enquête sur les jardins botaniques ?

Pourtant, à la réflexion, il y a de quoi faire, et des raisons de le faire, comme l’illustre, par exemple, le nombre des ténors de la botanique dont les carrières furent inextricablement liées à ces structures. Quelques noms, jetés de mémoire : les Jussieu, les Hooker, les Candolle, Britton, Engler, Eichler, Engelmann… et combien d’autres ? Du coup, faut-il ajouter – avec un brin de provocation, peut-être ? – que le « jardin botanique » n’a jamais eu les honneurs d’une ample réflexion qui aurait brossé son histoire complète, depuis son apparition, au xvie siècle, dans les universités italiennes, en passant par la diversification progressive de ses rôles et de ses natures aux xive-xxe siècles, et jusqu’à cette nouvelle jeunesse que leur confère la grande angoisse écologique actuelle ? Ce livre ne serait-il pas, après tout, un appel du pied à nos jeunes et délurés collègues, de Belgique et d’ailleurs ? La matière est là, qui nous attend.

On l’aura constaté au premier regard, l’ouvrage n’a pas été conçu comme une austère narration académique, car nous l’avons voulu… très lisible. Pour cela, nous avons largement élagué l’appareil critique et la bibliographie, si légitimement chers à notre profession. Il s’agissait pour nous, en effet, d’offrir un ouvrage qui plût aux amoureux de Bruxelles, à ces amis de Clio, qui n’en sont pas pour autant les serviteurs dévots, aux botanistes, aux naturalistes et aux amateurs d’horticulture, à ceux qui s’intéressent à l’histoire des sciences, à ceux qui ont un jour rêvé d’être explorateurs, aussi… à un public élargi, somme toute. Il est vrai que son sujet, avec sa forte charge onirique, s’y prêtait plus que d’autres.

Entrons maintenant dans ce xixe siècle, celui de Darwin et de Mendel, celui qui espéra tant en la science. Voyons comment ces quelques décennies de fascination pour la « Création », de passion échevelée pour la « Nature », pour la technique et pour la liberté d’entreprendre, comment ces décennies héritières du siècle des Lumières, accoucheront, aux forceps, d’une véritable institution scientifique d’État, de réputation internationale. Regardons comment les modernités chériront et malmèneront tour à tour une société anonyme, puis un jardin botanique national. Observons comment la chance et la guigne les façonnèrent l’une et l’autre. Penchons-nous sur les stratégies que ce jardin mit au point pour survivre aux malveillances et incompréhensions, pour construire une niche aux fantasmes de ses chercheurs, en dépit des exigences triviales des temps. Regardons la Belgique, jeune nation, complexée parfois, se refléter et se mirer dans les grandes serres du Jardin botanique de Bruxelles. Regardons aussi, finalement, le réservoir botanique africain et le travail obstiné des hommes de Bruxelles élever, sur des bases pourtant menacées, les colonnes d’une institution aujourd’hui mondialement connue. Pour cela, il faut commencer par nous plonger dans le Bruxelles bourgeois des premières décennies du xixe siècle, voire même un peu plus tôt…


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Fig. 2. Photo : Musée de la Ville de Bruxelles – Maison du Roi.


1 Spary, E. C., Utopia’s Garden : French Natural History from Old Regime to Revolution, University of Chicago, Chicago, 2000 ; Mickulas, P., Britton’s Botanical Empire : The New York Botanical Garden and American Botany, 1888–1929, Bronx, N.Y., NYBG Press, 2007 ; Desmond, R., The History of Royal Botanic Gardens Kew, London, 1995.

Partie I

Le Jardin botanique de la Société Royale d’Horticulture

Reflet d’une utopie bourgeoise (1826–1870)

Chapitre 1

Le Jardin botanique de la Société Royale : une naissance placée sous les meilleurs auspices

Pour percevoir le climat d’exaltation qui entoure l’horticulture et la botanique dans le sud des Pays-Bas quelques années après la chute du Premier Empire, et le soutien très actif dont elles sont redevables à la couronne hollandaise, il suffit de consulter la presse. C’est avec passion et régularité qu’elle vante l’habileté des habitants de nos régions dans l’art de cultiver les plantes alimentaires et utiles, et qu’elle relate les résultats de concours d’horticulture organisés un peu partout dans le pays. Le roi Guillaume ier des Pays-Bas (1772–1843) – pays qui englobe alors la future Belgique – a, en effet, bien compris combien les intérêts économiques et scientifiques de son pays sont inextricablement liés. C’est la raison pour laquelle il entreprend de hisser, dans son propre royaume, les sciences naturelles au niveau qu’elles occupent en Angleterre et en France. Ainsi, par exemple, approuve-t-il la création du Jardin botanique de Buitenzorg, à Java, en 1817. Ce jardin colonial a pour mission de collecter tous les échantillons de produits végétaux indigènes potentiellement intéressants pour la métropole. Une politique déjà appliquée avec succès dans l’empire britannique. Il est vrai que le « siècle des sciences naturelles », s’il s’émerveille bien des beautés de la « Nature », reste également soumis à ses caprices meurtriers, dont les famines ne sont pas les moindres. Il brûle donc aussi du besoin d’en soumettre les éléments, pour son mieux-être, et ne perd jamais de vue les intérêts bien matériels que la science peut lui apporter. Cet utilitarisme affirmé n’enchaîne pas pour autant les esprits. Indubitablement, en effet, une passion de l’exotisme et de la nature habite les élites sociales. Un état d’esprit dont nous reparlerons.