Le Journal du séducteur

Le Journal du séducteur

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Livres
192 pages

Description

Texte révisé suivi d'une biographie de Sören Kierkegaard. Dans "Le Journal du séducteur", Kierkegaard présente un type d'esthéticien, Johannes, pour lequel le beau, le plaisir raffiné, la jouissance sont le but de l'existence, mais qui incarne en outre une certaine conception de l'érotisme d'une perversité toute particulière. Au-delà de la sensualité et du désir triomphant d'un Don Juan, Johannes est un imposteur qui maîtrise l'art véritable de la séduction, fait avant tout de finesse, de tactique amoureuse, de manipulation et de perfidie. Ce qui fait sa force, c'est la parole, c'est-à-dire le mensonge, car on ne séduit une femme qu'avec les armes dont elle dispose elle aussi. Machiavélique, il mûrit sournoisement ses desseins. Hypocrite, il s'insinue dans le coeur et les pensées d'une femme pour jouir de sa fourberie et, in fine, de sa réflexion sur la jouissance.


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Date de parution 10 novembre 2015
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EAN13 9782824902777
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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SÖREN KIERKEGAARD
Le Journal du séducteur
Sua passion predominante è la giovin principante. Don Giovanni, N° 4,Aria;
traduit du danois par Marguerite Grimault
La République des Lettres
LE JOURNAL DU SÉDUCTEUR
Je ne puis me dissimuler qu’une angoisse presque insurmontable m’étreint au moment où, dans mon intérêt personnel, je me décide à mettre au net la copie que je griffonnai jadis dans une hâte fébrile, tant j’étais bouleversé. La situation se présente à moi tout aussi inquiétante, tout aussi chargée de reproches qu’autrefois. Contrairement à son habitude, il n’avait pas fermé son secrétaire si bien que tout son contenu était à ma merci. Mais à quoi bon vouloir embellir ma conduite en me rappelant que je n’ouvris aucun tiroir. L’un d’eux l’était déjà. Il s’y trouvait un amas de feuilles volantes sous un grand in-quarto élégamment relié. Sur la couverture était collée une étiquette blanche sur laquelle il avait écrit de sa propre main :Commentarius perpetuusN° 4. Cependant c’est en vain que j’essayai de me persuader que si ce côté du livre n’avait pas été en haut et si le titre insolite ne m’avait pas alléché, je n’aurais pas succombé à la tentation ou du moins que j’y aurais résisté. Le titre était étrange, pas tant en lui-même que par ce qui l’entourait. Un coup d’œil rapide sur ces feuillets me révéla qu’ils contenaient des conceptions de vie érotique, des remarques diverses, des projets de
lettres d’une nature très particulière dont j’appris plus tard à goûter le style d’une nonchalance intentionnelle, artistiquement calculée. Lorsque aujourd’hui, après avoir percé le for intérieur plein d’artifices de cet homme pervers, j’évoque la situation, lorsque, avec, pour toute astuce, mes yeux grands ouverts, je me dirige en pensée vers ce tiroir, mon impression est identique à celle que doit ressentir un commissaire de police quand il pénètre dans la chambre d’un faussaire, ouvre ses cachettes et dans l’une d’elles découvre un amoncellement de feuilles volantes qui ont servi à des essais graphiques. Sur l’une, figure un brin de verdure, sur une autre un parafe, sur une troisième une ligne d’écriture à rebours. C’est assez pour lui prouver qu’il est dans la bonne voie et sa joie se mêle d’une certaine admiration pour ce travail zélé, cette évidente application. Sans doute, à sa place, me comporterais-je d’une manière quelque peu différente car je suis moins habitué à dépister des crimes et je ne porte pas l’insigne des policiers. Le sentiment de fouler des sentiers interdits aurait pesé lourdement sur ma conscience. Comme il arrive d’ordinaire, je ne fus pas ce jour-là moins pauvre d’idées que de mots. Une impression vous oppresse jusqu’à ce que la réflexion se fasse jour à nouveau et, complexe et agile dans ses mouvements, enjôle un
inconnu et s’insinue en lui. Plus la réflexion est développée, plus elle est prompte à se ressaisir et comme un agent spécialisé dans les passeports, elle se familiarise si bien avec les figures les plus étranges qu’elle ne se laisse pas facilement déconcerter. Or quoique la mienne soit, me semble-t-il, très développée, je restai tout d’abord stupéfait. Je me rappelle fort bien avoir pâli, avoir été sur le point de m’effondrer et l’angoisse que je ressentis alors. Supposez qu’il soit revenu à l’improviste chez lui et m’ait trouvé, sans connaissance, le tiroir à la main — qu’une mauvaise conscience peut donc rendre
la vie intéressante !
Le titre du livre en lui-même ne me frappait pas. Je pensais qu’il s’agissait d’un recueil d’extraits, ce qui ne m’étonna pas car je savais qu’il s’était toujours occupé avec passion de ses études. Mais le contenu était tout différent. Ce n’était ni plus ni moins qu’un journal soigneusement tenu. Et, bien que d’après ce que je savais de lui auparavant, un commentaire de sa vie ne me paraisse pas particulièrement indiqué, je ne puis nier, après avoir jeté un premier regard sur le manuscrit, que le titre n’ait été choisi avec beaucoup de goût et d’intelligence, révélant ainsi avec quelle supériorité esthétique et objective il savait juger de lui-même et de la situation. Le titre est en parfaite harmonie avec le contenu. Sa vie a été un essai pour réaliser la tâche de vivre poétiquement. Doué d’une sorte de double vue pour déceler ce qui est intéressant dans la vie, il a su le découvrir puis ensuite il a toujours eu l’art de reproduire ce qu’il éprouvait en y mêlant à demi la poésie. Son journal, par conséquent, n’est pas historiquement fidèle, ce n’est pas non plus une simple narration, il n’est pas rédigé à l’indicatif mais au subjonctif. Bien que les événements aient été notés après avoir été vécus, parfois peut-être même assez longtemps après, cependant le récit est souvent conduit de telle manière qu’il semble actuel, la vie dramatique est si intense que parfois on croirait que tout se passe devant nos yeux. Qu’il ait écrit ce journal avec des intentions précises, c’est absolument invraisemblable. Il est évident qu’il n’avait de signification que pour lui. Les détails tout autant que l’ensemble interdisent de penser qu’on ait là une œuvre littéraire, peut-être même destinée à être imprimée. Il n’avait pourtant rien à craindre en la publiant. La plupart des noms sont trop bizarres sans doute pour être exacts, je soupçonne seulement les prénoms de l’être. Aussi a-t-il toujours été sûr de reconnaître le vrai personnage tandis que les profanes seraient induits en erreur par le nom de famille. C’est du moins le cas pour la jeune fille,
Cordélia, que j’ai connue. Elle s’appelait bien Cordélia mais non pas Walh.
Mais alors comment expliquer que le journal ait pris une telle tournure poétique ? La réponse est simple. Il possédait un tempérament poétique qui n’était, si on veut, ni assez riche, ni assez pauvre pour distinguer entre poésie et réalité. La poésie était le surplus qu’il apportait lui-même. Ce surplus était la poésie dont il jouissait dans la situation poétique de la réalité et qu’il revivait sous forme de réflexion poétique. C’était une nouvelle jouissance, et toute sa vie avait pour but la jouissance. D’abord il jouissait personnellement de l’esthétique, ensuite il jouissait esthétiquement de sa personnalité. D’abord il jouissait égoïstement de ce que la réalité lui offrait aussi bien que de ce dont il avait fécondé la réalité. Puis sa personnalité s’estompait et il jouissait de la situation et de lui-même dans la situation. Pour commencer, il avait toujours besoin de la réalité comme occasion, comme moment ; ensuite la réalité était noyée dans la poésie. Le résultat de premier stade est donc l’état d’âme où a pris naissance le journal comme résultat du second stade, ce mot ayant ici un sens quelque peu différent. Et ainsi la poésie ne l’a jamais quitté grâce à l’ambiguïté même de son existence.
Derrière le monde dans lequel nous vivons, loin à l’arrière-plan, se situe un autre monde ; leur rapport réciproque ressemble à celui qui règne entre les deux scènes qu’on voit parfois au théâtre, l’une derrière l’autre. A travers un mince rideau de gaze, on découvre comme un monde de gaze, plus léger. Beaucoup de gens, bien en chair et en os dans le monde réel, ne lui appartiennent cependant pas, mais à l’autre. Or se perdre ainsi, disparaître en quelque sorte de la réalité, peut être sain ou morbide. C’est bien cette dernière hypothèse qui convenait pour cet homme que j’ai connu jadis sans pourtant le connaître. Il n’appartenait pas à la réalité, toutefois il avait beaucoup à faire avec elle. Il passait toujours au-dessus d’elle et même lorsqu’il s’abandonnait le plus, il restait éloigné d’elle. Mais ce n’était pas le bien qui l’en détournait, ce n’était pas non plus le mal, aujourd’hui encore, je n’oserais pas le prétendre. Il possédait un peu d’exacerbatio cerebripour lequel la réalité n’offrait pas de stimulant assez puissant, sinon passager. Il ne succombait pas sous la réalité, il n’était pas trop faible pour la porter, non, il était trop fort. Mais cette force était une maladie. Dès que la réalité avait perdu sa signification en tant que stimulant, il était désarmé, c’est en cela que consistait le mal chez lui. Il en était conscient même au moment où le stimulant opérait
et c’est dans cette conscience que se trouvait le mal.
Cette jeune fille, dont l’histoire occupe la plus grande partie du journal, je l’ai connue. En a-t-il séduit d’autres, je n’en sais rien. Mais d’après ses papiers, c’est possible. En outre, il paraît avoir été versé dans une autre espèce de pratique qui le
caractérise bien. Car il était beaucoup trop cérébral pour faire un séducteur au sens ordinaire. Ainsi le journal montre que parfois c’était quelque chose de tout à fait arbitraire qu’il désirait, un salut, par exemple, et n’aurait à aucun prix voulu recevoir davantage parce que le salut était ce qu’il y avait de plus beau chez la personne en question. Grâce à ses dons d’esprit, il était habile à tenter une jeune fille, à l’attirer vers lui, sans se soucier de la posséder au sens strict du mot. Je peux me figurer qu’il a su amener une jeune fille à ce point culminant où il était sûr qu’elle se donnerait toute. Mais les choses étant poussées jusque-là, il rompait sans que de son côté il se fût permis les moindres privautés, sans qu’il eût prononcé un mot de tendresse, encore moins une déclaration d’amour, une promesse. Et pourtant quelque chose était arrivé et la malheureuse en gardait une conscience doublement amère parce qu’elle n’avait rien sur quoi s’appuyer et que les sentiments les plus divers devaient continuer à la ballotter dans un horrible sabbat quand elle lui adressait des reproches tantôt à elle-même en lui pardonnant, tantôt à lui, ou encore quand le doute la harcelait sans trêve : Après tout, ne s’agissait-il pas d’une aventure purement chimérique puisque ce n’était qu’au sens figuré que l’on pouvait parler de la réalité de leurs rapports. Elle ne pouvait faire de confidences à personne car au fond elle n’avait rien à confier. Un rêve, on peut le raconter aux autres, mais ce qu’elle avait à raconter n’était pas un rêve, c’était une réalité et cependant, aussitôt qu’elle voulait en faire part à quelqu’un et soulager son esprit torturé, il ne restait plus rien. Elle s’en rendait bien compte. Personne, pas même elle, ne pouvait comprendre ce qui se passait et pourtant son âme angoissée en ressentait le pesant fardeau. Aussi ces victimes-là étaient-elles d’une nature toute particulière. Il ne s’agissait pas de ces malheureuses filles qui, rejetées de la société ou se croyant l’être, s’affligeaient d’un profond chagrin ou parfois, lorsque leur cœur était trop lourd, laissaient éclater leur haine ou leur pardon. Apparemment, rien n’était modifié en elles, elles poursuivaient leur vie quotidienne, elles étaient respectées comme toujours, et cependant elles avaient changé, presque à leur insu, et sans que
personne y comprit rien. Leur vie n’était pas brisée, ni rompue comme la vie de celles-là, elles étaient repliées sur elles-mêmes. Perdues pour les autres, elles cherchaient en vain à se retrouver. Comme on peut dire que cet homme traversait la vie sans laisser de traces (car ses pieds étaient constitués de telle manière qu’ils gardaient les empreintes qu’ils faisaient — en effet c’est ainsi que je me représente le mieux son intellectualisme infini), on peut dire de même qu’il ne faisait pas de victimes. Il vivait sur un plan beaucoup trop intellectuel pour être un séducteur au sens habituel. Mais il lui arrivait de revêtir un corps parastatique(1)et alors il n’était plus que sensualité. Même son histoire avec Cordélia est si embrouillée qu’il lui était possible de se présenter comme celui qui avait été séduit ; la pauvre fille pouvait parfois nourrir des doutes à ce sujet et là aussi les marques qu’il a laissées sont si imperceptibles qu’aucune preuve n’est possible. Les individus n’ont été pour lui que des stimulants, il les rejetait loin de lui comme les arbres secouent leurs feuilles — lui rajeunissait, les feuilles se fanaient.
Mais qu’est-ce qui peut bien se passer dans sa tête ? Pour moi, comme il en a détourné d’autres du bon chemin, il finira par se fourvoyer lui-même. Ceux qu’il a égarés, ce n’est pas dans l’espace, mais en eux-mêmes. S’il est déjà révoltant de faire prendre une fausse direction au voyageur en quête de sa route et de le laisser ensuite dans son erreur, n’est-il pas encore plus odieux d’amener quelqu’un à se fourvoyer en lui-même ? Le voyageur ainsi abusé a du moins la consolation de voir le paysage se renouveler sans cesse et d’espérer à chaque changement qu’une issue s’offrira à lui. Mais celui qui s’est égaré en lui-même n’a pas autant de place pour se mouvoir et bien vite il a l’impression d’être enfermé dans un cercle dont il ne peut s’échapper. A mon avis, tel sera son sort, mais bien autrement terrible. Je ne peux rien imaginer de plus pénible qu’un intrigant qui perd le fil et tourne toute sa sagacité contre lui-même lorsque sa conscience se réveille et qu’il lui faut sortir d’une telle confusion. Il ne lui sert à rien d’avoir plus d’un trou à sa tanière de renard. Au moment où son âme inquiète croit déjà apercevoir la clarté du jour, c’est une nouvelle entrée qui apparaît et, tenaillé
par le désespoir comme le gibier pourchassé, il cherche toujours une sortie et ne trouve jamais qu’une entrée qui ouvre sur lui-même. Un tel homme n’est pas forcément ce qu’on pourrait appeler un criminel. Il est souvent déçu par ses propres machinations et cependant il est frappé d’un châtiment plus effroyable que celui du criminel. Car la douleur même du remords qu’est-elle en comparaison de cette folie lucide ? Sa
punition est d’un caractère purement esthétique. En effet, parler ici d’éveil de la conscience, c’est user à son égard d’une expression trop morale. La conscience se présente pour lui seulement comme une connaissance supérieure. Elle prend l’allure d’une inquiétude qui ne l’accuse même pas mais le tient sur le qui-vive et ne lui laisse aucun instant de répit dans son agitation stérile. Il n’est pas non plus un insensé car la multiplicité des idées finies n’est pas pétrifiée dans l’éternité de la démence.
La pauvre Cordélia, elle aussi, aura de la peine à goûter le calme. Elle lui pardonne du fond du cœur mais n’obtient pas non plus le repos car le doute commence à poindre. C’est elle qui a rompu les fiançailles, c’est elle qui a été la cause du malheur, c’est son orgueil qui a eu soif d’exceptionnel. Alors elle se repent mais ne peut trouver l’apaisement car des pensées accusatrices l’acquittent à son tour. C’est lui dont la perfidie lui a mis ce projet en tête. Aussi l’exècre-t-elle ; son cœur se soulage en le maudissant, mais elle ne connaît pas la quiétude. Elle se fait reproche sur reproche parce qu’elle l’a haï, elle, une pécheresse, parce qu’elle restera toujours la coupable, malgré la traîtrise de l’autre. Il est cruel, certes, qu’il l’ait trompée, mais plus encore, pourrait-on dire, qu’il ait suscité en elle une réflexion aux mille résonances, qu’il lui ait donné un développement assez esthétique pour qu’elle n’écoute plus humblement une seule voix et qu’elle puisse désormais entendre maints propos à la fois. Alors sa mémoire renaît. Elle oublie faute et péché, et toute vibrante d’une exaltation singulière, elle ne se rappelle que les plus belles heures. Dans ces instants-là, non seulement elle se souvient de lui mais elle le comprend avec uneclairvoyance(2)qui montre combien son développement s’est accru. Elle ne voit pas en lui le criminel ni l’honnête homme, elle n’éprouve plus à son égard que des impressions esthétiques. Elle m’a écrit un jour un billet où elle s’exprimait ainsi sur son compte : « Parfois il était tellement intellectuel que je me sentais anéantie comme femme. A d’autres moments, il était si sauvage, si passionné, si brûlant de désir qu’il me faisait presque trembler. Tantôt j’étais une étrangère pour lui, tantôt il se donnait tout entier. Si je le serrais alors entre mes bras, tout pouvait brusquement changer et c’était une nuée que j’embrassais. Cette expression, je la connaissais avant de le rencontrer mais c’est lui qui m’a appris à la comprendre et quand je l’emploie, je pense toujours à lui, comme d’ailleurs je lui dois chacune de mes pensées. J’ai toujours aimé la musique et il était un instrument
incomparable, aux résonances inégalées. Il était un riche composé de tous les sentiments, de tous les états d’âme. Aucune idée n’était trop sublime pour lui ni trop désespérée. Il pouvait faire entendre le long mugissement d’une tempête d’automne, il pouvait chuchoter d’une manière imperceptible. Aucun mot de moi n’est resté sans effet, bien que je ne puisse cependant pas dire que mes paroles aient toutes porté, car il m’était impossible de prévoir le retentissement qu’elles auraient. Avec une angoisse indescriptible mais mystérieuse, bienheureuse, ineffable j’écoutais cette musique que je provoquais sans toutefois la provoquer. Toujours elle était harmonieuse, toujours elle me ravissait. »
C’est affreux pour elle, cela le sera encore plus pour lui si j’en crois la crainte presque insurmontable qui m’envahit chaque fois que je pense à cette histoire. Moi aussi, je suis emporté dans ce royaume brumeux, ce monde du rêve où l’on s’effraie de sa propre ombre. En vain je cherche souvent à m’en arracher, j’y fais escorte tel un fantôme menaçant, tel un accusateur muet. Comme c’est étrange ! Il a entouré toute cette affaire du plus profond mystère et cependant il y a un mystère plus profond encore : j’en suis le confident et c’est bien d’une manière illégale que je le suis devenu. Oublier tout cela ? Impossible. J’ai parfois songé à lui en parler. Mais à quoi bon ! Ou il désavouerait tout, ou il prétendrait que le journal n’est qu’un essai poétique, ou bien il m’imposerait silence, ce que je ne pourrais guère lui refuser étant donné la façon dont je suis entré dans la confidence. Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction qu’un secret.
J’ai reçu de Cordélia un recueil de lettres. Est-il complet ? Je l’ignore, mais il me revient en mémoire qu’un jour elle m’a laissé entendre qu’elle en avait subtilisé quelques-unes. J’en ai fait une copie que je vais joindre aux copies déjà mises au net. Il est vrai que ces lettres n’ont pas été datées mais quand bien même elles l’auraient été que je n’en serais pas plus avancé. Car, à mesure que le journal s’allonge, les dates deviennent de plus en plus rares si bien que, sauf une ou deux fois, elles disparaissent. On dirait que l’histoire, en se déroulant, s’est chargée d’une signification qualitative telle que, malgré sa réalité historique, elle tend à s’idéaliser, ce qui rend toute chronologie inutile. Par contre, ce qui m’a aidé, c’est que çà et là dans le journal on remarque des mots dont l’importance m’avait tout d’abord échappé. En les
rapprochant des lettres, j’ai cependant compris qu’ils en étaient les motifs. Il me sera donc facile de les insérer en bonne et due place puisque les lettres leur feront toujours pendant. Si je n’avais pas découvert ce fil conducteur, je me serais rendu coupable d’un malentendu. Il ne me serait sans doute pas venu à l’esprit qu’à certaines périodes, comme le journal le rend maintenant probable, les lettres se sont succédé à une telle cadence que la jeune fille a dû en recevoir plusieurs par jour. Si j’avais suivi mon premier mouvement, je les aurais peut-être réparties d’une façon plus égale et je n’aurais pas soupçonné l’énergie passionnée avec laquelle il a usé d’un pareil moyen pour maintenir Cordélia au paroxysme de la passion.
Outre l’explication complète de ses rapports avec Cordélia, le journal contenait quelques petites descriptions intercalées çà et là et qu’il a signalées en marge par un nota bene. Elles n’ont aucun lien avec l’histoire de Cordélia mais elles m’ont vivement éclairé sur une expression dont il usait souvent et que j’avais jusque-là comprise autrement : Quand on va à la pêche, il faut toujours avoir une bonne ligne en réserve. Si un volume précédent de ce journal m’était tombé entre les mains, j’aurais probablement trouvé plusieurs de ces descriptions qu’il appelle lui-même quelque part en marge :actiones in distans, car il avoue que Cordélia l’occupait trop pour qu’il eût le temps de songer à autre chose.
Peu après l’avoir abandonnée, il reçut quelques lettres d’elle qu’il retourna sans les décacheter. Elles se trouvaient parmi celles que Cordélia me remit. Elle les avait ouvertes et j’ose me permettre d’en prendre copie aussi. Elle ne m’a jamais parlé de leur contenu, mais quand elle faisait allusion à ses relations avec Johannes, elle avait coutume de citer quelques vers de Goethe, autant que je sache, qui selon son humeur et les nuances de sa diction étaient susceptibles de revêtir plusieurs significations :
Gehe, Verschmähe Die Treue, Die Reue Kommt nach(3)
Voici les lettres :