Le lavage de cerveau : mythe ou réalité
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Description

Les "sectes", les religions, l'extrémisme politique utilisent-ils le lavage de cerveau pour recruter et conserver des fidèles ? Ou bien la métaphore du lavage de cerveau n'est-elle employée qu'à des fins polémiques? Ces questions sont au coeur de vastes controverses depuis 1950 dont les auteurs reconstituent l'historique tout en formulant des propositions pour un dialogue possible entre critiques des "sectes" et spécialistes universitaires des nouveaux mouvements religieux.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2006
Nombre de lectures 103
EAN13 9782336261287
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Théologie et vie politique de la terre
Collection dirigée par Dominique KOUNKOU
Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les sociologues des religions, les philosophes. Tout, tout était tenté pour réconcilier l’homme d’avec son Dieu, l’homme d’avec l’homme, l’homme d’avec l’Homme, l’homme d’avec sa responsabilité de continuer à faire vivre en harmonie la création. Tant et si bien qu’on est arrivé à projeter la construction de la civilisation de l’universel Puis ily a eu cette sorte d’émancipation de la politique vite supplantée par le commerce dans un monde en globalisation.
Et l’homme ?... Et son Dieu ? ... Et sa pensée ? ...
Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la toute puissance du commerce.
Comment réintroduire l’homme au coeur de cette avancée évolutionnaire du monde afin que sa théologie et sa volonté politique influent sur la vie de la terre ?
Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette collection.

Déjà parus
LE BERRE Patrick, L’eau, matrice de la vie, miroir de la conscience, 2006.
KOUNKOU Dominique, Possible foi au cœur de la laïcité . Edition augmentée, 2005.
MUTOMBO-MUKENDI Félix, Du mirage nationaliste à l’utopie-en-action du messie collectif. Le cas du CongoKinshasa , 2005.
GONI Philippe, Les Témoins de Jéhovah : pratique cultuelle et loi du 9 décembre 1905 , 2004.
KOULOUFOUA Frédéric Landry, Envie de réveil, 2004. MOKOKO GAMPIOT Aurélien, Kimbanguisme et identité noire, 2004.
KOUNKOU Dominique, La Religion, une anomalie républicaine, 2003.
KOUNKOU Dominique, Nouveaux enjeux théologiques africains, 2003.
KOUNKOU Dominique, Possible Foi au coeur de la laïcité , 2002.
Le lavage de cerveau : mythe ou réalité

Dick Anthony
Massimo Introvigne
Sommaire
Théologie et vie politique de la terre - Collection dirigée par Dominique KOUNKOU Page de titre DU MÊME AUTEUR Page de Copyright PRÉFACE INTRODUCTION 1 - LIBRE ARBITRE, DROIT ET RELIGION 2 - TOTALITARISME, “TOTALISME”, RELIGION 3 - LA CIA ET LE LAVAGE DE CERVEAU 4 - LES PREMIÈRES “GUERRES DES SECTES” 5 - DÉTOUR PAR L’ITALIE : ASCENSION ET DÉCLIN DU PLAGIO 6 - LES NOUVELLES “GUERRES DES SECTES” 7 - POUR UN VRAI DIALOGUE NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
DU MÊME AUTEUR
(Massimo Introvigne)
Les Témoins de Jéhovah, Cerf, Paris, et Fides, Montréal, 1990.
Les Mormons, Brepols, Turnhout-Paris, 1991.
La Magie. Les nouveaux mouvements magiques, Droguet & Ardant, Paris, 1993.
La Magie à nos portes, Fides, Montréal, 1994.
Le Défi magique. II. Satanisme, sorcellerie, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1994 (ouvrage collectif codirigé avec Jean-Baptiste Martin).
Les Veilleurs de l’apocalypse. Millénarismes et nouvelles religions au seuil de l’an 2000 , Claire Vigne, Paris, 1996.
Pour en finir avec les sectes. Le débat sur le rapport de la commission parlementaire, Dervy, Paris, 1996 (ouvrage collectif codirigé avec J. Gordon Melton).
Enquête sur le satanisme. Satanistes et antisatanistes du XVII e siècle à nos jours , Dervy, Paris, 1999.
Heaven’s Gate. Le Paradis ne peut pas attendre, Archè-Edidit, Milan-Paris, 1999.
Le New Age des origines à nos jours. Courants, mouvements, personnalités, Dervy, Paris, 2005.
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296008526
EAN : 9782296008526
PRÉFACE
par Thomas Robbins

Le présent ouvrage résume l’histoire scientifique et juridique de la question de savoir si la notion de “lavage de cerveau”, appliquée à des “sectes” religieuses, politiques et thérapeutiques, est une notion utile dotée d’un statut scientifique, ou bien s’il s’agit d’un mythe de stigmatisation employé à des fins de propagande. Cette question a fait l’objet d’analyses nombreuses et exhaustives, scientifiques et juridiques, depuis les années 1950, soit depuis la période où la notion a commencé à exercer une influence. La plupart des études scientifiques et juridiques ainsi que la plupart de leurs formes d’utilisation ont été faites aux Etats-Unis, où est née la notion de lavage de cerveau. Bien que cette théorie ait récemment exercé une influence en Europe, particulièrement en France, mais aussi en Chine communiste et en Russie, on peut dire que la grande majorité des études scientifiques relatives au lavage de cerveau, par opposition à son emploi comme un outil de propagande, ont été conduites aux Etats-Unis durant les cinquante-cinq dernières années. Plus récemment, certains ouvrages pseudo-scientifiques sur la notion de lavage de cerveau, principalement ceux du psychiatre Jean-Marie Abgrall, ont été publiés en France, et le concept y a aussi pénétré, jusqu’à un certain point, dans les débats politiques et juridiques. Tel qu’il a été utilisé à date récente, le concept de lavage de cerveau en France n’est d’ailleurs tout entier qu’une traduction française de sa forme américaine et repose totalement sur les arguments américains pour sa validité.
Ce livre est le premier, aux Etats-Unis, en France ou dans quelque pays que ce soit, qui présente, de façon résumée mais sans rien oublier d’important, l’histoire et toute la portée de l’étude scientifique et juridique de la question du lavage de cerveau. Cette étude a produit une littérature énorme depuis cinquante-cinq ans. Jusqu’à ce livre, cependant, presque toute cette littérature avait été écrite dans un langage scientifique et juridique très spécialisé, bien difficile à comprendre pour un lecteur “non initié”. De plus, ces articles techniques ou chapitres de livres ont paru exclusivement dans des revues, bulletins ou bien ouvrages universitaires qui ne sont généralement pas disponibles pour le grand public. Ce livre est donc le premier à intégrer la littérature technique dans une histoire cohérente parcourant toutes les interprétations de la notion de lavage de cerveau, le premier aussi à le faire dans un langage pour non-spécialistes que le lecteur grand public peut comprendre aisément. La théorie du lavage de cerveau a connu deux phases fondamentales d’utilisation aux Etats-Unis. Dans les deux cas, le contenu de la théorie est à peu près identique, mais la première et la deuxième étapes de son utilisation ont visé des cibles différentes.
Dans la première étape, la théorie du lavage de cerveau a été utilisée comme une forme de critique du communisme, tel que celui-ci s’exerçait principalement sur des citoyens de pays communistes, mais aussi à propos de l’influence supposée du communisme sur les prisonniers civils et militaires occidentaux en Chine et sur les prisonniers civils des communistes pendant la guerre de Corée. La théorie du lavage de cerveau fut utilisée initialement afin d’expliquer pourquoi un petit nombre de prisonniers de guerre occidentaux firent des déclarations publiques de propagande (alors qu’ils étaient détenus dans des camps communistes) qui semblaient approuver le communisme chinois et coréen, tout en critiquant le capitalisme américain et en affirmant avoir participé à la guerre bactériologique américaine sous la forme de bombardements de cibles nord-coréennes.
Il y avait aussi un groupe d’Occidentaux qui avaient vécu en Chine — des missionnaires, médecins, historiens, etc. — et avaient été détenus pendant plusieurs années dans les prisons chinoises dites de “réforme de la pensée”. Ils y avaient été soumis à un endoctrinement pro-communiste intensif, fondé sur la torture et de mauvais traitements physiques extrêmes.
Quand ils choisirent de retourner aux Etats-Unis après leur expérience d’endoctrinement communiste intensif, on s’aperçut qu’aucun des civils occidentaux, prisonniers de guerre, et seulement un très petit pourcentage des militaires faits prisonniers (21 sur les 3000 ayant survécu à leur emprisonnement dans les camps), s’étaient ralliés au communisme et avaient choisi de vivre en Chine. Un grand nombre de spécialistes américains, dont Edgar Schein (un psychologue social) et Robert Lifton (un psychiatre), interrogèrent de manière approfondie un fort pourcentage de ces anciennes victimes des pratiques chinoises et nord-coréennes, et en conclurent que les rares soldats faits prisonniers qui avaient fait des déclarations pro-communistes durant leur emprisonnement les avaient prononcées sous la torture et dans des conditions physiques extrêmes de privation, si extrêmes que, sur 6000 soldats prisonniers qui y avaient été soumis, 3000 en étaient morts et 3000 seulement avaient survécu. De plus, les rares prisonniers qui avaient été influencés par les méthodes communistes d’endoctrinement possédaient une personnalité totalitaire pathologique, naturellement attirée par le communisme et d’autres formes d’idéologie totalitaire avant même d’avoir été soumis à la contrainte de ces techniques d’endoctrinement.
Edgar Schein et Robert Lifton interrogèrent aussi, longuement, bon nombre des quelque cent civils occidentaux victimes des prisons chinoises de “réforme de la pensée”, après que ceux-ci eurent quitté la Chine et furent retournés en Occident. Vingt-cinq de ces victimes furent interrogées par Lifton et quinze par Schein. Toutes ces victimes civiles des méthodes chinoises de “réforme de la pensée” avaient été soumises à de très dures conditions physiques, à la torture et à un endoctrinement politique intense au communisme sur une période de plusieurs années d’emprisonnement. Aucune d’entre elles n’était devenue communiste et toutes choisirent de retourner en Occident après leur libération. Des vingt-cinq prisonniers interrogés par Lifton, aucun n’était devenu communiste et seules les opinions de deux hommes étaient devenues un peu plus “de gauche” ( slightly more liberal ) selon les critères occidentaux. De plus, comme Lifton l’a démontré de façon convaincante grâce à des extraits de ces interviews, les deux prisonniers qui étaient devenus légèrement plus “de gauche” et un peu moins véhéments dans leur opposition au communisme, possédaient, au fond, une personnalité totalitaire qui les rendait susceptibles de sympathiser avec des idéologies totalitaires, et ce antérieurement à leur détention dans les prisons chinoises de “réforme de la pensée”.
De même, des quinze sujets de Schein, aucun ne s’était converti au communisme, et seulement un ou deux étai(en)t devenu(s) légèrement plus “de gauche” d’après les critères politiques occidentaux. Ces individus possédaient également une personnalité totalitaire avant leur endoctrinement dans les prisons communistes.
La recherche menée par les scientifiques américains n’a pas seulement démontré l’inefficacité des pratiques d’endoctrinement communiste. Elle a établi que celles-ci consistaient principalement en de mauvais traitements physiques sévères et de la torture, associés à de l’endoctrinement intensif (durant plusieurs années, souvent sur plusieurs jours d’affilée, 24h sur 24) aux vertus du communisme et aux défauts du capitalisme occidental. Aucune de ces pratiques n’incluait l’hypnose ou des formes spécialisées de conditionnement psychologique.
En conséquence, les scientifiques menant cette recherche publièrent des livres et des articles universitaires affirmant que les communistes chinois et coréens ne possédaient pas de formes d’endoctrinement nouvelles ou efficaces pour des gens qui n’étaient pas attirés naturellement vers le communisme en raison des structures antérieures de leur personnalité, et que la théorie du lavage de cerveau communiste répandue grâce à des ouvrages populaires écrits par des auteurs américains était antiscientifique, inexacte et constituait un mythe de propagande anticommuniste plutôt qu’une théorie scientifique constructive. En matière scientifique, les livres dus à Edgar Schein et Robert Lifton, et présentant le lavage de cerveau communiste comme un mythe de propagande non scientifique et inexact, devinrent les ouvrages les plus connus.
Par la suite, des documents secrets, obtenus par des journalistes et par des membres du Congrès grâce à la nouvelle loi sur la liberté de l’information, prouvèrent que la CIA avait elle-même mené une recherche intensive pendant vingt ans, visant à mettre au point une forme de lavage de cerveau fondée sur une combinaison d’hypnose et de conditionnement psychologique, mais qu’elle n’était jamais parvenue à élaborer une technique utilisable ou efficace. Les responsables de la CIA estimèrent néanmoins que leur technique non scientifique de lavage de cerveau pourrait servir de bon outil de propagande anticommuniste. Ils demandèrent donc à l’un de leurs spécialistes à temps plein en matière de guerre psychologique, Edward Hunter (lequel exerçait, comme “couverture”, la profession de journaliste à temps partiel), d’écrire et de publier plusieurs livres qui démontreraient que ce “lavage de cerveau communiste” était la raison pour laquelle les populations des pays communistes semblaient accepter la validité de l’idéologie communiste et obéir aux gouvernements communistes. Ces livres affirmèrent aussi, de façon inexacte, que de telles techniques de lavage de cerveau avaient été utilisées sur les soldats et sur les civils occidentaux faits prisonniers par les communistes chinois, et que nombre d’entre eux étaient devenus, à cause de cela, des communistes dévoués et avaient répudié la démocratie capitaliste occidentale.
Ces livres étaient généralement considérés comme de la propagande non scientifique par les spécialistes au courant du refus de la communauté scientifique d’accepter la théorie du lavage de cerveau. Néanmoins, ces livres et la notion de lavage de cerveau qu’ils décrivaient devinrent très populaires et influencèrent le grand public américain. Ceci explique dans une large mesure pourquoi la théorie du lavage de cerveau communiste a été adoptée par l’ensemble du public comme l’explication principale de l’obéissance des populations au contrôle communiste dans les pays concernés et des supposées nombreuses conversions au communisme des prisonniers civils et militaires occidentaux à l’époque de la guerre de Corée.
Des sondages d’opinion récents montrent qu’une grande partie, à savoir près de 75% des Américains, continuent de croire à la validité scientifique d’une technique de lavage de cerveau particulièrement efficace (principalement fondée sur l’hypnose et le conditionnement psychologique) inventée par les communistes, mais qui serait maintenant surtout utilisée par des mouvements politico-religieux et thérapeutiques (ce qu’on appelle les “sectes”) relevant de la “culture alternative”, comme base fondamentale de la conversion involontaire de personnes à des visions du monde politico-religieuses et thérapeutiques non traditionnelles ainsi que de leur participation à des groupes qui les répandent.
La recherche scientifique a produit une somme considérable de travaux sur la nature et les raisons de la conversion à des mouvements politiques, religieux ou thérapeutiques non traditionnels qui sont devenus populaires dans les années 1960, et sur les effets psychologiques et sociaux de cette conversion. Dick Anthony, l’un des auteurs de ce livre, a commencé une série de programmes de recherche sur ces questions alors qu’il occupait le poste de chercheur associé au département de programmes psychiatriques de l’école de médecine de l’université de Caroline du Nord, à Chapel Hill (Caroline du Nord), et plus tard en tant que directeur de recherche du Centre d’étude des nouvelles religions à Berkeley (Californie). L’un des objectifs essentiels de cette recherche consistait à déterminer pourquoi des gens rejoignaient de tels mouvements et à établir lesquels, parmi ces mouvements, étaient nocifs, ou bien bénins, ou même avaient des effets bénéfiques sur plusieurs plans : psychologique, spirituel, social ou médical.
Ces programmes qu’Anthony a dirigés pendant onze ans étaient financés par des instituts de recherche du gouvernement américain, comme le National Institute of Mental Health, l’US Public Health Service, le National Institute of Drug Abuse ou encore le National Endowment for the Humanities et plusieurs fondations philanthropiques majeures. Le signataire de ces lignes, qui est un sociologue des religions, a lui aussi participé à ces programmes et cosigné avec Anthony un grand nombre d’articles et de contributions (environ soixante-dix), qui décrivent les résultats de cette recherche. Durant cette période et depuis, Anthony, souvent en collaboration avec moi-même, a publié de nombreux articles et cosigné des livres sur la question de savoir quels groupes seraient dangereux et quels autres seraient bénins ou bénéfiques. Comme la plupart de ses travaux publiés le démontrent, seuls quelques-uns de ces mouvements sont nocifs et font preuve d’une mentalité totalitaire dans leurs pratiques de conversion et d’engagement. La plupart des groupes étudiés par Anthony et sur lesquels il a écrit n’étaient pas totalitaires, mais bénins, voire bénéfiques dans leurs effets. Sa recherche a également démontré que l’approche du lavage de cerveau dans l’optique des mouvements “anti-sectes” n’était pas scientifique et ne servait à rien pour distinguer les groupes nocifs des groupes bénins ou bénéfiques. Au début des années 1980, Anthony (en tant que collaborateur principal d’ouvrages écrits souvent avec le soussigné) a livré au public les principaux résultats de sa recherche et les a organisés en une théorie générale décrivant les avantages et désavantages psychologiques et sociaux respectifs de huit types différents de mouvements minoritaires, et la recherche sur laquelle cette typologie théorique reposait. Ce livre a eu beaucoup d’influence et a été regardé favorablement comme une alternative à la théorie du lavage de cerveau défendue par les milieux “anti-sectes” : il peut aider à faire des distinctions avisées entre les différents types de mouvements alternatifs. L’ouvrage a même eu droit à une critique très favorable dans le Cultic Studies Journal (la revue la plus importante parmi celles qui soutiennent la théorie du lavage de cerveau dans une optique “anti-sectes”) en tant que livre exposant une théorie utile et solide, vue comme une alternative. Il a donc été considéré comme une analyse impartiale et objective des points forts et des points faibles des mouvements minoritaires, et ce y compris par les milieux “anti-sectes”. Ceux-ci — et parmi eux les témoins dont il a contesté, dans ses activités d’expert auprès des tribunaux, le caractère scientifique du témoignage — n’ont jamais accusé Anthony de parti pris en faveur des “sectes”. La principale organisation “anti-sectes” (qui s’appelait alors American Family Foundation) lui a même fréquemment demandé de venir présenter son approche théorique servant à distinguer entre mouvements nocifs et mouvements bénéfiques. Anthony a récemment prononcé deux conférences à la convention annuelle de cette organisation, où ses idées et lui-même ont été très favorablement reçus. De plus, d’importants activistes “anti-sectes” toujours actifs en tant que témoins-experts ont livré des appréciations sur l’interprétation par Anthony de l’influence communiste ou sectaire, et ont essayé de démontrer que leur point de vue, différent de la théorie “anti-sectes”, critiquée par Anthony, du lavage de cerveau, n’en est pas moins conforme à l’approche générale de cet auteur.
La recherche d’Anthony et de Robbins ne représentait qu’un petit pourcentage de la recherche menée sur les mêmes sujets par de nombreux psychiatres, sociologues, psychologues et spécialistes des études religieuses, qui pour la plupart enseignent dans des universités américaines ou anglaises. Seule une petite portion de cette recherche a été spécifiquement consacrée aux prétentions scientifiques de ce qui est désormais connu sous le nom de théorie “anti-sectes” du lavage de cerveau ( cultic brainwashing theory ).
En général, cette recherche estime que les organisations politiques, thérapeutiques et religieuses de la contre-culture partagent une orientation philosophique et épistémologique qui peut être identifiée comme une forme de post-modernisme, et que les institutions traditionnelles qu’elles rejettent en faveur d’une philosophie et d’institutions post-modernes tendent à être rattachées collectivement au “modernisme” par leurs critiques post-modernes, tels que les philosophes Jacques Derrida, Michel Foucault, Richard Rorty et Herbert Marcuse. Selon ces philosophes, l’orientation culturelle et la vision modernes du monde impliquaient une synthèse de croyances essentielles fondées sur un objectivisme épistémologique. Celui-ci affirme l’existence de clairs critères de vérité permettant de reconnaître des catégories universelles généralement précises dans les sciences, la politique, l’éthique, les théories médicales et psychiatriques, et même des standards diagnostiques dans les domaines de l’art et de la religion. Cette orientation épistémologique est généralement qualifiée d’“objectivisme”, tant par ses défenseurs que par ses adversaires. Les scientifiques qui s’en réclament parlent volontiers de “positivisme logique” ou d’“empirisme”.
La perspective moderne, qui s’appuyait sur cet objectivisme épistémologique ou philanthropique, incluait généralement au centre de sa vision du monde le résumé du plaidoyer objectiviste pour un fondement universellement justifié des formes rationnelles dominantes de religion et de philosophie. Elle soutenait la même chose à propos de la théorie économique capitaliste, des institutions et de l’idéologie politique libérale réputée démocratique, sans oublier l’art et les formes littéraires. Derrière tout cela il y avait, comme croyance essentielle, une théorie du progrès culturel, avec les pays capitalistes occidentaux vus comme la forme la plus avancée du progrès (argument fréquemment utilisé pour justifier le colonialisme), les autres pays peuplés de gens de couleur étant considérés comme des exemples de formes d’évolution culturelle plus primitives.
Pour leur part, les philosophes post-modernes, ainsi que les individus et les institutions qu’ils influencent dans le cadre de la contre-culture, adhèrent à des critères de vérité plus relativistes, que l’on peut tirer principalement, sous des formes propres à chaque individu, de certain états modifiés de conscience, souvent provoqués par des techniques d’altération de la conscience importées de pays orientaux, et rejetant la supériorité de la vision moderne occidentale au profit du multiculturalisme. Ces techniques post-modernes importées, censées induire des états de conscience réputés plus élevés, comprennent la méditation, des mantras, le Tai Qi, le Qi Gong, le Yoga, et toute une variété d’autres formes, certaines d’entre elles étant jugées utiles tant du point de vue médical que spirituel, par exemple l’acupuncture ou bien la phytothérapie chinoise, tibétaine ou indienne.
D’autres techniques supposées capables de provoquer des états de conscience plus élevés ont été développées en Occident en notre époque post-moderne. Elles incluent les groupes de rencontre et de sensibilisation, la participation à un entraînement à la présence à soi-même dans le cadre de groupes importants comme EST ou Lifespring, des formes nouvelles de thérapie ou le développement de la conscience à travers des techniques de groupe et des thérapies comme la Gestalt-thérapie ou l’ auditing de la Scientologie. Il faut aussi mentionner plusieurs formes nouvelles de massage ou de “travail corporel” ( bodywork ), ou encore des psychothérapies orientées vers le corps comme le Rolfing ou les méthodes reichiennes et néo-reichiennes, les méthodes ostéopathiques cérébro-spinales, etc.
Les recherches sur les institutions de la contre-culture — surtout celles d’origine étrangère : tibétaines, bouddhistes vipassana, bouddhistes Zen, védantiques, se réclamant de la bhakti indienne, soufies, etc. — ont tendance à considérer que celles-ci ont rejeté la synthèse moderne en faveur du post-modernisme, et que le petit nombre de spécialistes qui défendent la théorie du lavage de cerveau par les “sectes” n’ont pas fait de recherche scientifique impartiale, mais ont simplement repris l’idée selon laquelle les membres des institutions post-modernes ont adhéré à celles-ci et y sont restés involontairement, pour avoir été victimes de la même forme de lavage de cerveau qui avait été originellement développée par les communistes. Ces spécialistes ont simplement rejeté la vision du monde, les institutions et les techniques “alternatives”, parce que celles-ci contredisent l’épistémologie objectiviste moderne, et surtout la science en tant que forme la plus élevée de sagesse et de fonctionnement cognitif dont les êtres humains sont capables. Pour reconnaître les “victimes”, les recherches en question s’appuient sur l’interprétation du lavage de cerveau mis en œuvre par les communistes, en particulier telle qu’elle s’exprime dans les livres de Robert Lifton et Edgar Schein. Leur discours adopte généralement la perspective moderne et rejette la position post-moderne comme irrationnelle. Il vise donc à montrer que le lavage de cerveau des “sectes” convertit des individus par la contrainte en les soumettant à des techniques de persuasion, essentiellement l’hypnose et le conditionnement psychologique, lesquelles éteignent leur capacité de penser de façon rationnelle, submerge leur libre arbitre et leur fait perdre leur capacité à résister aux suggestions et demandes de leurs laveurs de cerveau post—modernes. De plus, ce discours affirme que l’investissement dans ces mouvements cause de grands dommages psychologiques. Le motif essentiel de la popularité des institutions post-modernes s’expliquerait donc par le fait que des techniques qui semblent capables de provoquer des états de conscience supérieurs, seraient en fait des formes d’hypnose, rendant les individus exposés à elles incapables de résister à l’appel irrationnel de ces adhésions et croyances postmodernes, psychologiquement nocives.
Le gros de la recherche scientifique qui a réellement étudié ces mouvements et individus, a en fait contredit toutes ces affirmations, en s’aidant d’outils irréfutables du point de vue méthodologique. Il a été prouvé que les individus impliqués étaient devenus post-modernes, quant à leur vision culturelle générale du monde et leur identité, avant d’adhérer à tel groupe et d’adopter telle technique, qu’ils avaient cherché avec assiduité la forme optimale de ces implications spécifiques, le plus possible en accord avec leur propre point de vue, leur identité et leurs intérêts, et qu’ils n’avaient pas été convertis à ces groupes par l’hypnose, le conditionnement psychologique ou toute autre forme de contrainte capable d’abolir le libre arbitre ainsi que l’identité et la vision du monde originelles d’une personne. De plus, de telles recherches ont démontré que la plupart de ces groupes et techniques étaient bénéfiques, psychologiquement et/ou médicalement, qu’il s’agissait majoritairement de formes d’organisation et de croyances non totalitaires. Aucune recherche n’a montré que la théorie du lavage de cerveau attribué aux “sectes” possède une base scientifique, ou bien qu’elle aide à distinguer entre, d’une part, des mouvements et techniques bénéfiques, d’autre part des mouvements et techniques pernicieux.
Néanmoins, le mouvement anti-sectes a déclenché un grand nombre de poursuites judiciaires fondées sur le thème du lavage de cerveau, évoquant la conversion involontaire et le danger. Ces poursuites reposaient presque entièrement sur le témoignage de quelques scientifiques habitués du combat anti-sectes, généralement le sociologue Richard Ofshe et la psychologue Margaret Singer. D’un autre côté, d’éminents spécialistes, qui ont mené de véritables et importantes recherches scientifiques, fiables du point de vue méthodologique, sur de nouveaux groupes et techniques religieux, politiques et thérapeutiques, ont souvent témoigné, à l’inverse, pour la défense dans ces procès. Le camp anti-sectes a presque toujours eu gain de cause dans ces procès, littéralement des centaines de fois dans les années 1970, certains jugements impliquant des amendes de 25 à 30 millions de dollars et la mise en faillite d’un certain nombre d’organisations thérapeutiques ou de groupes religieux minoritaires.
Anthony estima que le préjugé des jurys contre les mouvements religieux alternatifs et en faveur de la validité scientifique de la théorie du lavage de cerveau, était trop fort pour être vaincu par la présentation rationnelle de scientifiques éminents qui venaient témoigner sur la nature d’un groupe en s’appuyant sur les nombreuses données permettant de refuser un statut scientifique à la théorie du lavage de cerveau. De toute évidence, bien des groupes attaqués étaient en fait sans danger et bienveillants ; ils n’employaient pas des méthodes contraignantes pour convertir ou bien pour contrôler leurs adhérents. Ils n’en eurent pas moins à subir de graves dommages à cause de ces poursuites judiciaires sans fondement scientifique.
Anthony en vint à penser qu’une stratégie différente était nécessaire pour combattre dans le cadre juridique l’influence des témoignages favorables à la théorie. Il analysa systématiquement celle-ci, sous la forme où elle avait été présentée dans toute une série d’affaires par Singer et Ofshe, puis la compara au fondement scientifique dont ils se réclamaient pour appuyer leurs témoignages. Il découvrit que leurs témoignages et la théorie du lavage de cerveau étaient généralement fondés sur la théorie de la CIA qui avait été réfutée par des scientifiques importants ayant travaillé sur l’endoctrinement communiste, notamment par Robert Lifton et Edgar Schein. En d’autres termes, ces experts anti-sectes témoignaient sur la base de la théorie du lavage de cerveau élaborée par la CIA, mais prétendaient témoigner sur la base des recherches de Lifton et de Schein, lesquels avaient réfuté ladite théorie. Anthony développa cet argument et ses implications juridiques dans un grand nombre de publications, de dossiers et de déclarations faites dans un cadre professionnel. En outre, il devint expert auprès des tribunaux et témoin-expert, mettant au point des méthodes d’application novatrices de cet argument, essentiellement dans des simulations de procès, conduites sous sa supervision et sa direction avant les plaidoiries, qui prouvèrent que la théorie du lavage de cerveau était une technique de propagande plutôt qu’un argument scientifique, et que, comme telle, elle ne répondait pas aux critères requis par le témoignage scientifique.
Cette approche fut couronnée de succès. L’effet judiciaire de l’argument du lavage de cerveau par les “sectes” a, de fait, beaucoup décliné aux Etats-Unis depuis la fin des années 1970, particulièrement dans les procès où Anthony eut l’occasion, comme expert, d’appliquer et de superviser son approche. Il faut souligner que la théorie d’Anthony sur le caractère non scientifique et l’irrecevabilité juridique du témoignage reposant sur le lavage de cerveau sectaire, insiste sur le caractère scientifiquement contradictoire de son fondement, et ce principalement à partir des recherches de Lifton et de Schein. L’argument d’Anthony contre le témoignage à base de lavage de cerveau et son application dans un cadre juridique, porte seulement sur l’exclusion d’un témoignage si peu scientifique, au regard des critères de recevabilité du droit. De fait, Anthony n’a jamais témoigné pour ou contre, ni n’a été impliqué dans la préparation et la délivrance d’un témoignage sur la nature nocive ou bienveillante de quelque groupe que ce soit. En réalité, il a contribué au rejet de la recevabilité de tels témoignages dans les procès de plusieurs groupes qu’il a critiqués. La passion et l’activité d’Anthony dans le domaine juridique s’expliquent uniquement par sa profonde conviction que les poursuites engagées contre certains nouveaux mouvements religieux devraient avoir un fondement authentiquement scientifique, au lieu de relever de la propagande non scientifique. Il a continué ses recherches sur la nature de certains groupes et, dans ses publications récentes, il critique de nouveau un certain nombre d’entre eux, qu’il juge totalitaires et potentiellement violents ou pernicieux.
Ce livre résume avec compétence l’essentiel de la recherche scientifique sur les mouvements post-modernes. Il retrace aussi l’histoire des conflits entre les différentes approches du lavage de cerveau, aux Etats-Unis et plus récemment en France. Comme le livre le démontre, l’une des grandes carences de l’approche du lavage de cerveau dans la perspective anti-sectes, tient au fait que, en raison de sa nature ambiguë et peu scientifique, on peut l’appliquer à n’importe quel mouvement post-moderne. De surcroît, elle ne sert à rien pour déterminer quels groupes sont véritablement nocifs et quels groupes ne le sont pas. Un grand besoin de recherche scientifique précise se fait sentir, et une bonne part de la recherche scientifique résumée et mentionnée ici, peut être d’un grand secours en ce sens, tant pour les individus que pour les institutions politiques. Une telle recherche s’applique également à la compréhension des causes du terrorisme islamique et autres formes de fanatisme politique.
Bien que la recherche scientifique accumulée jusqu’à présent soit utile dans cette direction, il reste néanmoins beaucoup à faire, et ce champ de recherche en est toujours à ses premiers stades de développement. Les auteurs de ce livre espèrent donc que l’histoire et le résumé de la recherche ici présentés ne feront pas seulement l’objet d’un usage immédiat, mais que cela encouragera et motivera aussi une compréhension scientifique plus poussée de ces phénomènes importants. Pour le développement futur de la compréhension scientifique de ces matières, il serait décisif de contribuer à la création de meilleures méthodes d’analyse de la nature et des raisons d’être du terrorisme islamique et d’autres formes de terrorisme politique ou religieux, et de faire naître à partir de ces recherches une action susceptible de contrer la propagande et les conditions sociales qui mènent au terrorisme islamique, aux émeutes et autres manifestations socialement perturbatrices de citoyens musulmans en France, sans oublier d’autres formes de comportement violent dues à un petit pourcentage de mouvements occidentaux postmodernes. Le fait d’apporter une solution efficace au problème de la violence d’inspiration politique et religieuse (particulièrement celle du terrorisme islamique et les violences urbaines en France) est assurément l’un des problèmes majeurs de notre époque. Nous avons désespérément besoin d’une meilleure compréhension de ses causes et de méthodes non militaires pour en décourager le développement, car il semble très improbable que seuls les moyens militaires puissent réduire avec succès les manifestations et les effets de plus en plus dévastateurs de cette violence.
Récemment, plusieurs recherches ont été faites sur les raisons de ce fanatisme à base culturelle et sur ces formes de violence. Elles ont tenté de définir les techniques d’influence efficaces et la conduite qui pourraient être utiles pour faire diminuer ces phénomènes. On peut mentionner à ce sujet des publications récentes d’Anthony et Introvigne. Pour leur part, Anthony et Robbins ont publié plusieurs articles sur ce sujet (deux d’entre eux ont paru dans linfluent Journal of Terrorism and Political Violence américain, l’un des articles étant cosigné par Steven Barrie-Anthony). Introvigne, lui, a publié plusieurs articles et un livre qui appliquent le modèle Anthony-Robbins aux problèmes du terrorisme islamique. Le livre d’Introvigne, écrit en collaboration avec Laurence R. Iannaccone, a pour titre et sous-titre : Il Mercato dei Martiri. Lindustria del terrorismo suicida [Le Marché des Martyrs. Lindustrie du terrorisme suicide], Lindau, Turin, 2004. C’est une contribution particulièrement utile à la recherche érudite sur les causes du terrorisme islamique et les méthodes de contre-influence à lui opposer.
INTRODUCTION
Le 30 mai 2001 a été définitivement votée en France, au terme d’un itinéraire tourmenté, une nouvelle loi contre les “sectes”. Bien qu’ayant renoncé — à la suite de polémiques nationales et internationales — à la création d’une législation spécifique sur la “manipulation mentale”, elle a de fait incriminé les mêmes pratiques à travers la révision d’un article antérieur du code pénal français, au point que la modification, par rapport au projet initial, est apparue aux yeux de nombreux observateurs comme purement cosmétique. A son tour, la législation française s’insère dans un contexte d’activités législatives et administratives qui ont intéressé depuis plusieurs années différents pays européens, dont quelques-uns — surtout la France, l’Allemagne et la Russie — se sont distingués par la promotion de campagnes contre les “sectes,”.
La logique de ces campagnes — sous sa forme la plus schématique, qui est toutefois celle souvent adoptée par les rapports parlementaires et gouvernementaux, spécialement en France — repose sur deux articulations fondamentales. Premièrement, face à des objections relatives à la liberté religieuse (protégée, entre autres choses, par des conventions internationales), on affirme l’existence d’une distinction entre religions et “sectes”. Les “sectes”, dit-on, ne sont pas des religions : elles abusent simplement du nom de religion comme façade ou couverture pour des activités criminelles à tel ou tel titre. Deuxièmement, étant donné qu’il n’est pas facile de distinguer entre religions et “sectes”, on propose une série de critères, dont le principal est constitué par le “lavage de cerveau”, souvent rebaptisé — dès lors que l’expression même de “lavage de cerveau” apparaît vieillie et controversée — “déstabilisation mentale”, “manipulation mentale”, etc. On affirme que l’on adhère aux religions par un acte libre de la volonté ; et que les “sectes”, inversement, attirent leurs “victimes” et les maintiennent dans un état de sujétion à travers le “lavage de cerveau”.
C’est pourquoi il est très important — ne serait-ce que pour commencer à bien poser le problème des “sectes” — d’examiner la théorie du “lavage de cerveau” dans sa genèse et ses implications. Une grande confusion règne à ce sujet. Par exemple, de nombreux rapports parlementaires européens qui se sont occupés de la thématique en relation avec les “sectes”, ignorent complètement la jurisprudence américaine postérieure à 1990 (mais citent la jurisprudence antérieure) et se réfèrent même parfois au délit de “suggestion” ( plagio ) 1 en Italie, apparemment sans savoir que ce délit a précisément été supprimé par la Cour constitutionnelle en 1981. Quant aux défenseurs de la “liberté religieuse”, aux Etats-Unis et ailleurs, ils ne se rendent pas toujours compte des problèmes que certains mouvements religieux posent en Europe, problèmes qui, pour être parfois présentés de façon un peu simpliste, ne sont pourtant pas du tout imaginaires. Le débat scientifique n’échappe pas, lui aussi, à la confusion. Parfois, on entend des psychiatres revendiquer une espèce de monopole sur le sujet : il s’agirait en effet d’une question purement médicale, les autres opinions représentant des tentatives plus ou moins heureuses de dilettantes, voire des ingérences indues. Quant aux juristes, ils soutiennent souvent, à leur tour, que le problème est plutôt de la compétence des spécialistes du droit : psychiatres et psychologues peuvent au mieux fournir des matériaux de base, mais on fait valoir que, depuis l’époque du droit romain, le problème de la formation libre, ou non, du consentement est au cœur de la science juridique. Derniers en date, bon nombre des plus célèbres manuels de sociologie des religions critiquent l’approche psychologique et l’approche purement juridique comme fondées en grande partie sur des éléments qualitatifs, alors que seules les données quantitatives et leur “contextualisation” — travail qui est précisément celui des sociologues — permettraient de fournir des réponses allant au-delà du cas particulier et anecdotique 2 .
Par-delà ces controverses, il semble que seule une approche pluridisciplinaire, typique de ce que l’on appelle aux Etats-Unis les religious studies, puisse prendre en compte des opinions venant de différents domaines. De fait, la présente étude, œuvre commune d’un psychologue qui s’est spécialisé depuis plusieurs années dans cette matière et d’un spécialiste des mouvements religieux qui a aussi une formation de juriste, n’aurait pas pu être écrite sans une collaboration, durant plusieurs années, avec de nombreux psychologues, psychiatres et sociologues, auxquels les auteurs doivent de précieuses suggestions — tirées soit d’une longue correspondance personnelle, soit de leurs ouvrages.
La thèse essentielle de ce livre, c’est que la conception du lavage de cerveau attribué aux “sectes” avait été réfutée, et ce précisément par la recherche sur laquelle elle est fondée, selon ses défenseurs, à savoir sur la recherche relative à la “réforme de la pensée” mise en œuvre par les communistes sur des prisonniers occidentaux à l’époque de la guerre de Corée. Comme nous le montrerons, cela signifie que la notion de lavage de cerveau n’a pas de valeur scientifique pour établir quand et si des gens se convertissent à une idéologie étrangère contre leur volonté 3 .
Notre thèse de la contradiction entre la notion de lavage de cerveau et ses prétentions scientifiques infondées, est généralement acceptée par la communauté scientifique et les organisations concernées aux Etats-Unis. En conséquence, ces dernières années des cours nord-américaines ont régulièrement rejeté la demande que la notion de lavage de cerveau soit utilisée comme la base des dépositions d’experts contre des “sectes”.
En France et dans l’Europe non anglophone, il existe, au contraire, une tendance dominante à regarder la notion de lavage de cerveau comme scientifiquement prouvée. Celle-ci sert souvent de fondement à des législations et à des poursuites judiciaires contre les “sectes”. C’est ainsi que des professionnels de la santé mentale, qui défendent de telles actions et qui témoignent lors de ces procès, comme par exemple le psychiatre français Jean-Marie Abgrall, font reposer leurs publications et dépositions presque entièrement sur les travaux, désormais discrédités, des militants anti-sectes américains. Ils se gardent bien de mentionner que ces idées ont été rejetées depuis quelque temps par la communauté scientifique et juridique américaine, au sein de laquelle elles étaient nées. Nous espérons que notre livre servira à rectifier cette situation regrettable.
Dans le premier chapitre, nous examinerons les origines lointaines de la controverse sur le lavage de cerveau, origines qui rentrent dans le problème du libre arbitre en général, et dans l’interprétation de la conversion et du choix religieux en particulier. Dans le deuxième chapitre, on reviendra sur l’application de certains principes généraux au débat sur les raisons de l’adhésion à des systèmes philosophiques et politiques totalitaires (le national-socialisme et le communisme), ainsi que sur l’apparition de la théorie du “totalisme” et son application à des choix religieux. Le troisième chapitre sera consacré à la naissance de l’expression “lavage de cerveau” et à la théorie s’y rapportant, dans des secteurs de la Central Intelligence Agency (CIA), le contre-espionnage américain, intéressé par le sujet soit dans une perspective de propagande, comme explication des adhésions au communisme durant la période de la guerre froide, soit comme possible arme de guerre psychologique. Au quatrième chapitre, nous verrons comment la théorie du “totalisme” aussi bien que les hypothèses de la CIA sur le lavage de cerveau ont été reprises (alors même que leur intérêt comme moyen d’interprétation du communisme déclinait) à l’occasion des premières polémiques sur les “sectes” et sur les nouveaux mouvements religieux. Le cinquième chapitre est un excursus sur la question de la “suggestion” en Italie. Le sixième chapitre examine la réapparition des polémiques sur le lavage de cerveau — qui semblaient être closes aux Etats-Unis depuis le début des années 1990 — tout d’abord en Europe et au Japon, puis de nouveau en Amérique du Nord, à l’occasion d’une seconde génération de “guerres des sectes”. Dans le septième chapitre, on cherchera à tirer certaines conclusions, en distinguant notamment plusieurs théories du lavage de cerveau, à leur tour différentes d’autres hypothèses en matière de persuasion et d’influence, et l’on se demandera si un dialogue est possible entre des personnes qui, sur le thème des “sectes” et de la “manipulation mentale”, partent de positions très différentes.
1
LIBRE ARBITRE, DROIT ET RELIGION

Libre arbitre, droit et peine 4
Le problème du libre arbitre est aussi vieux que la philosophie et concerne le besoin élémentaire d’expliquer les aspects les plus délicats et les plus mystérieux de l’agir humain. La vie quotidienne est remplie d’épisodes qui provoquent notre stupeur : un jeune homme apparemment irrépréhensible assassine ses parents ; un employé modèle disparaît avec la caisse ; un médecin réputé abandonne sa carrière pour devenir disciple à temps plein d’un gourou indien controversé. À tel ou tel titre, des comportements de ce genre apparaissent à la plupart des gens comme stupéfiants et inexplicables. Il s’agit de choix si évidemment contraires aux habitudes et au caractère de celui qui les accomplit qu’ils font spontanément surgir la question de savoir si l’on est en présence de choix vraiment libres, qui “appartiennent” à la personne qui les a faits. Cette personne a-t-elle vraiment agi, ou bien a-t-elle “été agie” par des forces extérieures ?
La tragédie grecque a suggéré l’une des réponses possibles : non, nous ne sommes pas libres, nous sommes des fétus de paille à la merci d’un vent impérieux appelé Destin ou bien des caprices de divinités imprévisibles et apparemment immorales. Œdipe se rend coupable de crimes horribles (le parricide et l’inceste) aux yeux de tous, mais ce n’est pas vraiment sa faute, puisque le Fatum et les dieux se moquent de lui et le trompent. Plus ou moins à la même époque que celle de la tragédie grecque, et à vrai dire après des siècles de grandes incertitudes sur le sujet, se précise en Orient une interprétation des choix humains apparemment absurdes qui peut sembler, à première vue, plus raisonnable. Il ne s’agit pas tant — affirme-t-on — d’une influence directe de divinités irresponsables, que de la force du karma, d’une loi inexorable qui cause en cette vie des effets dérivant d’existences antérieures. Certains événements nous paraissent absolument incompréhensibles parce que nous ne savons rien de nos existences antérieures : si nous connaissions celles-ci, nous y trouverions la racine de ce qui nous arrive dans l’existence présente. D’autres cultures supposent — à côté de divinités comme celles de l’Olympe grec, non exclusivement malfaisantes — la présence d’esprits démoniaques qui, en certaines circonstances, parviennent à obliger les hommes à se comporter de manière imprévisible. Enfin, mais la liste n’est assurément pas exhaustive, dans plusieurs systèmes culturels l’explication est offerte également par une astrologie déterministe, selon laquelle le pouvoir des astres peut littéralement contraindre les personnes (bien entendu, sans qu’elles le sachent) à accomplir certaines actions. À leur façon, toutes ces explications introduisent aussi un élément de réconfort, socialement utile, qui permet de réaffirmer la bonté naturelle et intrinsèque, non moins que le caractère prévisible, de la personne humaine. Quand celle-ci se comporte de façon apparemment malfaisante, irresponsable ou imprévisible, ces actes ne viennent pas, en dernière analyse, de sa libre volonté, mais sont déterminés par des divinités capricieuses, par le Fatum, le karma, les démons, les astres.
Si le raisonnement s’arrêtait là, les sociétés humaines seraient rassurées, mais devraient aussi en conclure que personne n’est responsable. L’un des fondements de la vie en société — le caractère essentiellement prévisible du comportement de nos semblables — serait assuré, mais un autre serait sacrifié : la possibilité d’un droit, et de sanctions pour qui ne respecte pas les contrats (droit civil) ou les lois (droit pénal). En effet, la grande expérience du droit romain — mais les parallèles dans d’autres cultures ne manquent pas — repose essentiellement sur une fictio juris, sur un “comme si”. Les philosophes et les poètes débattent sur les causes ultimes du comportement humain et estiment que les hommes ne sont pas véritablement responsables de leurs actions. Mais les juristes et les tribunaux ne s’intéressent pas à ces fondements ultimes de l’agir humain : ils se bornent à une observation pénultième et, en dehors des cas limites du dément ou de celui qui est contraint à l’action par la violence ou sous la menace d’autrui, considèrent par convention les actions humaines comme responsables et imputables à celui qui les commet. Untel, qui a signé un contrat, ne le respecte pas. Il est possible qu’il faille faire remonter la cause ultime de son action à une plaisanterie compliquée de Jupiter ou à la trame inexorable du Fatum. Mais le juge romain ne s’intéresse pas à ces questions ultimes ; il attribue de façon pénultième la responsabilité de la violation du contrat à celui qui l’a en effet violé, persuadé que la mise en cause du principe pacta sunt servanda bouleverserait les fondements mêmes de la société. Il en est de même, de manière encore plus tragique, dans la sphère du droit pénal : le juge condamne à mort le meurtrier, et le philosophe devra se contenter d’estimer que la condamnation fait partie intégrante du destin contraire préparé pour le coupable par une divinité hostile, les astres ou le Fatum.
Cette situation change radicalement avec le christianisme. Au terme d’une pénible élaboration et sur la base de clairs précédents dans le judaïsme vétéro-testamentaire, les chrétiens transforment la fictio en réalité. Non seulement on suppose par convention que les personnes sont responsables (tout en sachant que la réalité est en fait différente), mais on affirme qu’elles sont vraiment responsables. La convention devient conviction. Le récit biblique du péché originel et son interprétation néo-testamentaire font clairement ressortir que les hommes et les femmes sont libres de choisir entre le bien et le mal, donc coupables s’ils choisissent le mal. Le diable est assurément présent en tant que tentateur, mais de nombreux épisodes bibliques montrent — et l’Eglise enseigne — que nul n’est tenté au-dessus de ses propres forces. Celui qui succombe à la tentation est donc responsable. L’Eglise finit aussi par proscrire l’astrologie de type déterministe et condamne la doctrine de la réincarnation. Au Moyen Age, la réflexion philosophique inspirée par le christianisme va même jusqu’à affirmer que la raison, bien que blessée par le péché originel, reste par elle-même en quelque façon infaillible. La blessure infligée par le péché fait que la raison ne peut juger qu’à l’intérieur d’un cercle limité, qui fixe le territoire au-delà duquel son regard ne peut pas s’exercer. Mais à l’intérieur de ce cercle, la raison ne se trompe pas. Les erreurs humaines dépendent de la volonté, qui incite la raison à franchir la limite et à émettre aussi des jugements sur ce qui excède ces limitations. Dans ce cas, selon l’enseignement de saint Thomas d’Aquin (1225-1274), la raison sciens et volens, non se detinet, sed judicat ultra quam potest, “sachant et voulant, ne se retient pas, mais juge au-delà de sa limite 5 ”. Et puisque la volonté est le siège de la liberté et de la responsabilité, au jugement faux correspond la faute. Les conséquences juridiques de ce tournant sont d’une énorme portée. De simple instrument qui dérive d’une convention sociale et préserve la société, la peine peut devenir rétribution, méritée par le coupable qui s’est librement adonné au crime.
Le triomphe de cette analyse classique du rapport entre volonté et raison et de l’origine des actes humains, est cependant éphémère. La crise du Moyen Age et la Renaissance apportent avec elles le retour de l’astrologie déterministe. Martin Luther (1483-1545) nie absolument l’infaillibilité de la raison ; il la considère comme un instrument non pas simplement blessé par le péché, mais rendu radicalement inutilisable par lui. En conséquence, il nie aussi le libre arbitre et voit dans le “serf arbitre” de la personne une simple monture alternativement chevauchée par Dieu ou par le diable 6 .Thomas Hobbes (1588-1679) — un personnage dont l’influence sur la culture européenne est à bien des égards décisive — tire les conclusions d’un siècle de mise en doute de la liberté et de la responsabilité de la personne. Il décrit les hommes comme déterminés par des forces qu’ils ne contrôlent pas et par des instincts de type animal, contre les conséquences desquels ils ne peuvent être protégés que par la rigueur du contrôle social. Hobbes est, avec d’autres, aux origines de la théorie dite “générale-préventive” du droit pénal, théorie qui estime que la peine a une pure fonction de prévention sociale au bénéfice de la société dans son ensemble, et que la fonction de rétribution ou de rééducation du coupable est illusoire ou bien insignifiante 7 .

Psychopathologie et religion
Hobbes est aussi aux origines — comme des sociologues contemporains l’ont également souligné 8 — de la thèse, destinée à connaître une extraordinaire popularité en Occident, selon laquelle il faut ranger parmi les choix si “étranges” qu’ils ne doivent pas être considérés, par définition, comme libres, les choix religieux, ou du moins une bonne partie d’entre eux. Naturellement, bien avant Hobbes de nombreux esprits avaient estimé que les choix religieux “déviants” ou hérétiques ne pouvaient pas être vraiment libres. Mais Hobbes élargit le champ d’enquête à toute religion qui dépasse un vague déisme. Dans son Léviathan (1651), le philosophe anglais considère les dieux comme des créatures de l’imagination d’hommes ignorants, malades, terrorisés par des calamités naturelles ou trompés par des profiteurs. Cette explication de la religion — et, plus encore, l’idée que la plupart des croyances religieuses ont besoin, précisément, d’une explication — inaugure une tradition anglaise qui se poursuit avec Anthony Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury (1671-1713), et débouche, en pleines Lumières, sur David Hume (1711-1776). Ce dernier estime que “la psychologie est la science à laquelle la religion devra succomber 9 ”.
Parmi les représentants des Lumières, certains ne sont pas ouvertement athées. Beaucoup reprennent la distinction de Shaftesbury entre “religion des hommes raisonnables” (un déisme fade) et “religion des fanatiques”. Cette distinction a été codifiée par Emmanuel Kant (1724-1804) dans son livre La religion dans les limites de la simple raison (1793), sous la forme de l’opposition entre “religion morale” — ou “foi rationnelle” — et “religion ecclésiastique 10 “. Le psychiatre Ermanno Pavesi a retracé avec beaucoup de rigueur les différentes étapes postkantiennes de cette évolution. Friedrich Ernst Daniel Schleiermacher (1768-1834), bien que n’étant pas du tout athée, réduit la religion à un simple “sentiment de dépendance”. Il offre ainsi involontairement l’occasion à la gauche hégélienne et en particulier à Ludwig Feuerbach (1804-1872) — qui, lui, est ouvertement athée — de proclamer que “si [...] le sentiment est l’organe essentiel de la religion, l ‘essence ( Wesen ) de Dieu n’exprime rien d’autre que l’ essence ( Wesen ) du sentiment 11 ”. De nombreux spécialistes contemporains distinguent entre un athéisme “culturel” (qui réduit la religion à une autoreprésentation de la société) et un athéisme “psychologique” (qui en fait, dans le sillage de Hobbes, une projection individuelle du psychisme humain). En réalité, les deux formes d’athéisme s’appellent l’une l’autre : pour Feuerbach, qui est également aux origines de l’athéisme “sociologique”, “Dieu n’est pas un être physiologique ou cosmique, mais psychologique” ; en conséquence, “la théologie [...] sera traitée ici en tant que pathologie psychique 12 ”. Il reviendra à Karl Marx (1818-1883), dans ses Thèses sur Feuerbach (1845), de tenter de ramener la théorie de la religion de son prédécesseur dans un cadre sociologique plus rigoureux, en présentant la “conscience religieuse” comme un “produit social”, non sans que la fameuse formule “la religion est l’opium du peuple” et l’analogie avec les drogues conservent aussi une allusion à l’athéisme “psychologique 13 ”. Ces paradigmes ont exercé, jusqu’à nos jours, une influence considérable sur l’interprétation psychologique de la religion.

Magie, mauvais œil, hypnose
Si la critique psychologique moderne de la religion soupçonne la conversion d’avoir une origine pathologique, l’idée que certaines religions sont si aberrantes qu’elles ne peuvent pas être librement adoptées par des personnes en pleine possession de leurs facultés mentales est, elle, bien plus ancienne. Ce n’est pas un hasard si saint Paul voit dans le christianisme une “folie pour les païëns 14 ”. Ces derniers considèrent la doctrine des chrétiens, en effet, comme une folie à laquelle il est impossible que de solides citoyens romains se convertissent d’une manière vraiment libre. Les premiers chrétiens sont donc soupçonnés d’utiliser des arts magiques et des sortilèges pour attirer leurs victimes dans les rets de croyances absurdes qu’aucune personne raisonnable n’accepterait spontanément 15 , Les Romains antiques qui se trouvent en présence de la singularité nouvelle du christianisme ne sont pas les seuls à expliquer les conversions à des doctrines “hérétiques” par la magie et le sortilège. Les mêmes soupçons seront lancés au Moyen Age par les chrétiens contre les hérétiques (c’est ainsi que Jeanne d’Arc, 1412-1431, sera accusée tout à la fois de magie et d’hérésie), en particulier contre les vaudois 16 , et au Japon contre les missionnaires chrétiens à l’époque de la première évangélisation du pays du Soleil Levant.
Comme l’a montré Michel de Certeau (1925-1996), l’attribution de croyances ou comportements bizarres à la possession diabolique est beaucoup plus courante à l’aube de l’époque moderne qu’au Moyen Age, précisément parce que c’est aux XVI e et XVII e siècles que la confiance dans le libre arbitre commence à décliner 17 . À la fin du XVI e siècle et au début du siècle suivant, l’hypothèse démonologique est utilisée surtout pour expliquer certains comportements aberrants de sœurs catholiques, notamment dans la sphère sexuelle. Alors, le couple diable-possédée s’augmente d’un troisième personnage, mage ou sorcier qui, assurément avec l’aide du Démon, subjugue ses victimes au moyen d’un sortilège (il s’agit souvent d’un prêtre catholique, accusé de corrompre des sœurs grâce à la magie) 18 . La crainte de la magie allant grandissant, non moins que la conviction de son efficacité, au bout de quelques décennies le diable n’est plus strictement nécessaire. On estime que le mage (ou la sorcière) est suffisamment habile pour dominer ses victimes sans intervention directe du Démon. On pourrait croire que cette explication de la corruption morale ou idéologique est le fait exclusif de chasseurs de sorcières chrétiens. En réalité, ce n’est pas le cas : en plein XVIII e siècle, par exemple, on trouve des représentants napolitains des Lumières qui, critiques à l’égard de la religion, n’en prennent pas moins très au sérieux les vieilles traditions sur le mauvais œil. Loin de considérer celui-ci comme un résidu superstitieux et non scientifique, ils s’en servent pour expliquer — au moyen de l’influence maligne de qui est capable de jeter des sorts — des choix et comportements qui, autrement, resteraient totalement irrationnels et inexplicables 19 .
Généralement, du reste, l’hypothèse du recours aux arts magiques est elle aussi sécularisée, d’une certaine façon. Au fur et à mesure qu’avance l’explication psychopathologique de la conversion religieuse, on peut soutenir également que certains psychopathes extraordinaires sont dotés d’énergies particulières capables d’induire la folie chez leurs partisans. L’explication de l’islam proposée en 1723 par John Trenchard (1662-1723) et Thomas Gordon (1695-1750) dans le plus influent journal anglais de l’époque, The London Journal, est de ce type : “Un prophète fou, armé d’une nouvelle religion, réussit à faire d’eux tous des fous 20 .” Bientôt, grâce à Franz Anton Mesmer (1734-1815), cette capacité d’un prophète fou à convertir ses partisans — contre leur volonté — en autant de fous, prend le nom scientifique de mesmérisme ou hypnotisme. Un paradigme hypnotique (avant la lettre, étant donné que le terme “hypnotisme” ne s’affirmera que dans les années suivantes) est déjà disponible lorsqu’il s’agit, en Amérique comme en Europe, d’expliquer pourquoi des citoyens apparemment normaux se laissent attirer par une “étrange” nouvelle religion comme le mormonisme, caractérisée, qui plus est, par l’indicible outrage de la polygamie. Dès le départ, il semble que les mormons convertissent leurs victimes en ayant recours à la sorcellerie. Maria Ward — probable pseudonyme (mais on n’a pas de certitude à ce sujet) d’Elizabeth Cornelia Woodcock Ferris (1809-1893), épouse du secrétaire fédéral (une charge semblable à celle de secrétaire d’Etat dans les Etats américains actuels), non mormon, du Territoire de l’Utah dans les années 1852-1853, Benjamin G. Ferris (1801-1891) —, affirme que son récit Female Life Among the Mormons (1855) repose sur une expérience directe. Elle fait dire à l’une des protagonistes de son livre que le prophète mormon Joseph Smith (1805-1844) “exerçait sur moi une influence mystique et magique : une sorte de sortilège qui me privait du plein exercice du libre arbitre 21 ”.
Mais nous sommes déjà dans le “scientifique” XIX e siècle et la sorcellerie n’est plus une raison acceptable pour expliquer comment de respectables citoyennes américaines se retrouvent privées de leur liberté de choisir. Aussi bien l’héroïne de Maria Ward découvre-t-elle peu à peu que le secret des mormons est “celui qui est aujourd’hui populairement connu sous le nom de mesmérisme”. Joseph Smith “s’est emparé de la connaissance de l’influence magnétique, plusieurs années avant sa circulation générale dans le pays”. Le prophète mormon “a obtenu ses informations, et a appris toutes les passes, les gestes et les manipulations d’un colporteur allemand qui, en dépit de sa pauvreté, était un homme d’une grande intelligence et d’une vaste érudition. Smith l’a bien payé et l’Allemand a promis de garder le secret 22 ”. Le mesmérisme ou hypnotisme comme moderne sorcellerie capable de réduire totalement une personne au pouvoir de l’hypnotiseur est un lieu commun littéraire du XIX e siècle, dont la plus célèbre incarnation se manifestera en 1894 dans le personnage de Svengali (lui aussi, comme par hasard, un mesmériste allemand), le diabolique hypnotiseur du roman Trilby, avec lequel naît (trois ans avant Dracula ) le phénomène moderne du best-seller. Ecrit et illustré par le caricaturiste et romancier d’origine française, mais installé à Londres, George Louis Palmella Busson du Maurier (”George Du Maurier”, 1834-1896) 23 , ce roman fut plusieurs fois porté à l’écran au XX e siècle. Grâce au mesmérisme, Svengali parvient à faire d’une jeune fille qui chante absolument faux la plus grande cantatrice de tous les temps, tout en l’assujettissant complètement sur les plan moral et sexuel, avant d’en provoquer la mort.
La même dynamique, sous une forme encore plus proche des polémiques modernes sur les “sectes”, était déjà à l’œuvre dans le roman d’Alphonse Daudet (1840-1897) L’Evangéliste, publié en 1883 24 et qui pourrait avoir exercé une influence sur Trilby. Plus tard encore, les lecteurs de bandes dessinées seront convaincus que l’hypnotisme est littéralement tout-puissant en suivant les aventures du mage Mandrake, un héros positif cette fois, créé en 1934 par Lee Falk (1911-1999). L’attribution au “mesmérisme” de conversions à de nouvelles religions nées au XIX e siècle, deviendra peu à peu, elle aussi, relativement courante ; en feront les frais, entre autres, les adventistes du Septième Jour ainsi que les plus enthousiastes des “mouvements de réveil” protestants 25 . L’hypothèse d’un “mesmériste” allemand qui, dans les années 1830 ou 1840, aurait enseigné à Joseph Smith des techniques capables de subjuguer ses partisans n’est confirmée par aucune source historique, mais a été régulièrement reprise dans la littérature et dans les romans anti-mormons. Selon un spécialiste des romans et des récits qui ont comme protagonistes les mormons, Terryl L. Givens, “l’attraction magnétique, la contrainte, l’emprisonnement, la réduction en esclavage, l’enlèvement : ces mots et images pénètrent pratiquement toute la gamme d’ouvrages dont les personnages sont des mormons 26 ”. La technique rappelle les captivity narratives , les “récits de captivité” où des enfants et jeunes filles de race blanche sont enlevés par des Indiens américains, élevés par eux et transformés en “sauvages”. Mais la différence réside en ceci que les convertis au mormonisme, dans ces romans, ne sont pas nécessairement retenus par l’emprisonnement physique. La crainte répandue du mesmérisme est utilisée pour rendre crédible aux yeux du lecteur l’explication de la conversion au mormonisme grâce à un paradigme hypnotique. Le paradigme, à son tour, est lié à la peur de l’“autre” (le mesmériste qui a enseigné la technique aux mormons est un étranger, un “Allemand”), qui reflète le caractère perçu comme “différent” de la vision du monde mormone 27 . Et le raisonnement — comme ce sera le cas aussi plus tard dans d’autres contextes — est circulaire. Seul le mesmérisme explique pourquoi des Américains qui semblent normaux peuvent se convertir à un groupe si intolérablement “autre”. Mais par ailleurs on peut conclure avec certitude que le mesmérisme est ici à l’œuvre (alors qu’il ne l’est pas quand il s’agit de l’enthousiasme soulevé par des prédicateurs baptistes, méthodistes ou d’autres religions “respectables”), précisément parce que les doctrines mormones sont si évidemment “autres” que, par définition, elles ne peuvent pas être adoptées volontairement.
Naturellement, la définition de l’“autre” dépend du contexte historique. Si au XIX e siècle, par exemple, les méthodistes figurent parmi les protestants qui accusent les mormons de mesmérisme, au XVIII e siècle plusieurs patients (93 pour une seule année et un seul hôpital de Londres) avaient été internés dans des asiles anglais pour une maladie mentale simplement diagnostiquée comme “méthodisme 28 ”. Pour en finir avec ce sujet, on peut remarquer que, déjà dans le cas des mormons, l’accusation de mesmérisme permet de soutenir qu’il ne s’agit pas “vraiment” d’une religion. Il ne fait pas de doute, en effet, qu’au XIX e siècle les mormons font l’objet de discriminations, sont persécutés et parfois même assassinés par des Américains qui n’approuvent pas leurs idées. En 1877, dans le cadre d’un article écrit pour la revue populaire Scribner’s Monthly, un auteur antimormon comme John Hanson Beadle (1840-1897) devait admettre que “les Américains ont une seule religion vraiment indigène [le mormonisme] et que celle-ci est la seule exception apparente à la règle américaine de la tolérance universelle. [...] De cette anomalie, on propose deux explications : la première, c’est que les Américains ne sont pas un peuple vraiment tolérant et que ce que l’on appelle tolérance n’est telle que pour notre commun protestantisme ou christianisme ; la seconde, c’est que quelque chose de spécifique au mormonisme l’exclut de la sphère de la religion 29 ”. En fait, la remarque de Beadle exerce un chantage sur le lecteur et l’oblige à conclure que le mormonisme n’est pas une religion. Ce n’est qu’en soutenant que le mormonisme n’est pas une religion “authentique” que l’on peut concilier l’image des Etats-Unis comme patrie de la liberté religieuse et la réalité de la discrimination contre les mormons. Ce tour de passe-passe rhétorique réussit grâce au paradigme hypnotique : on se convertit volontairement aux religions, mais on devient mormon parce que l’on a été magnétisé selon les recettes d’un colporteur allemand mesmériste.
2
TOTALITARISME, “TOTALISME”, RELIGION

De Freud à Fromm
Dans ce chapitre, et dans celui qui suit, nous présenterons deux écoles de pensée, qu’il faut se garder de confondre et qui sont à la base, mais sous des modes différents, des renvois courants au “lavage de cerveau” quand il est question de “sectes”. Puisque l’un des buts de cette présentation est précisément d’éviter la confusion entre les écoles, on ne pourra pas suivre un fil chronologique. La première école est liée aux notions d’autoritarisme, de totalitarisme et de “totalisme”, ainsi qu’à leur application soit à la politique, soit à la religion ou à des formes spécifiques de religion. Tout en se montrant parfois extrêmement critique à son égard, cette tradition part presque toujours d’une discussion de l’œuvre de Sigmund Freud (1856-1939). Un résumé des idées de Freud en général et de ses idées sur la religion en particulier, idées du reste bien connues, sortirait du cadre de notre recherche. Le rappel de quelques thèmes sera donc suffisant.
Pour commencer, il faut souligner que Freud apporte une contribution nouvelle, qu’il perçoit comme essentielle, à la négation du libre arbitre. L’homme pense que ses choix sont libres, mais ils sont déterminés, en fait, par l’inconscient. En ce sens, Freud interprète les résistances à son assertion théorique comme un refus d’accepter l’“humiliation psychologique” découlant de la découverte selon laquelle l’homme, mû par ses instincts, n’est “rien de plus et rien de mieux que l’animal 30 ”. Les processus inconscients qui déterminent nos actions ne sont pas de type “éminemment psychique”, mais “correspondent aux processus inconscients de type instinctuel et, à un niveau encore plus profond, à des processus biologiques 31 ”, qui à l’avenir devront être étudiés non pas tant par la psychologie que par la physiologie ou la chimie. Bien que Freud ait été influencé par le judaïsme de sa famille, ses jugements sur la religion, non seulement sont négatifs, mais souvent d’une surprenante brutalité. La religion lui apparaît comme une tentative de rester enfermé dans un stade infantile qui se fixe sur le plaisir, refusant la souffrance et, avec elle, le monde réel. Dans le sillage des théories ethnologiques controversées de William Robertson Smith (1846-1894), Freud situe l’origine historique de la religion dans le mythe de la horde primordiale. Les fils, opprimés par un père qui leur refuse l’accès aux femmes de la tribu, le tuent et s’en nourrissent. Le remords qui s’empare d’eux provoque la naissance d’un substitut intérieur du père, Dieu ; d’une représentation du père, le totem ; et d’un tabou ou interdiction religieuse, qui protège aussi bien le totem que les femmes, pourtant désormais disponibles 32 . Ce qui est arrivé dans l’histoire reculée de l’humanité se reproduit, selon Freud, dans l’histoire de chaque enfant sous la forme du complexe d’Œdipe : l’enfant (mâle) désire inconsciemment posséder sa mère et craint d’être puni (émasculé) par son père. À ce “complexe d’Œdipe” remonte la naissance de la religion et de la moralité, puisque la figure et la crainte du père sont progressivement “introjectées” dans la représentation de Dieu.

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