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Le Livre clandestin

De
240 pages

« Et si un livre changeait le cours de votre vie ? »

Élisabeth et Marcelle, pimpante septuagénaire, se rencontrent pour la première fois dans un parc amiénois et plus rien ne sera jamais comme avant.

Marcelle laisse derrière elle un mystérieux livre dont la lecture bouleversera Élisabeth : violences conjugales, conflits parentaux, sentiment d'emprisonnement... Tout dans ce récit d’un autre temps, venant d’un autre pays, fait douloureusement écho à ce qu’elle éprouve.

Marcelle demeurant introuvable, Élisabeth s'interroge : cette curieuse dame savait-elle, en lui destinant ce livre, que sa vie allait s’effondrer ? Mais aussi : qui est Marcelle et que cherche-t-elle ?

Récits dans le récit et vies qui se superposent, Le Livre clandestin raconte deux existences à la croisée des chemins.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-11488-2

 

© Edilivre, 2017

Prologue

Marcelle attendait un signe depuis quelques jours, l’assurance qu’aujourd’hui serait le bon. C’est ainsi que le rayon de soleil qui parvint jusqu’à son visage et qui la réveilla en ce midi de fin de printemps, s’avéra devenir la preuve par excellence que le moment était enfin venu de mettre son plan à exécution.

L’heure tardive à laquelle elle se levait tous les jours s’expliquait par l’insomnie qui la gagnait chaque soir. Elle avait de la chance dans son malheur car son défunt mari, César, n’aurait jamais supporté la sentir s’agiter dans le lit tel qu’elle le faisait.

Il était mort au printemps 1990 alors qu’ils s’apprêtaient à passer à table. Crise cardiaque. Marcelle se souviendrait toujours de ce moment tragique qui s’avérera devenir le dernier qu’elle passerait avec son mari. Elle n’oublierait jamais non plus le temps de réaction qu’elle avait eu avant d’intervenir et d’appeler les urgences. Elle tenait dans sa main un plat de purée maison lorsqu’elle l’entendit derrière elle, à table, suffoquant. On aurait dit qu’il s’étouffait avec un morceau de pain. César, pris de panique, tomba de sa chaise et s’effondra sur le sol de la cuisine, emportant la nappe avec lui. L’homme était pris de soubresauts terribles et incessants. Pourtant, dans ce moment d’affolement, Marcelle se montra impassible. Elle posa calmement le plat qu’elle tenait dans les mains et afficha un air songeur et mystérieux. Un grand dilemme s’était alors posé à elle.

Son mari était courageux, sensible, travailleur. Il était dévoué à son épouse, lui disait tous les matins avant de partir au travail, et tous les soirs avant de s’endormir qu’il l’aimait, n’avait jamais oublié son anniversaire, ni celui de leur mariage, trente et un ans plus tôt, ou même une simple fête. Toutes les femmes de leur génération s’accordaient à dire qu’il était un mari irréprochable et accompli.

Pas Marcelle.

Toutes ces années, elle avait prétendu l’aimer pour avoir une vie stable et confortable tout en appréciant l’indéniable : elle avait une vie tout à fait enviable grâce à lui. Mais malgré tout, elle n’avait jamais aimé cet homme et ne s’était jamais remise de la rupture avec son grand amour de jeunesse. Les sentiments de César l’étouffaient, sa perfection sous tous les angles la rendait folle, sa joie de la retrouver chaque soir et la tristesse dans ses yeux quand il la quittait le matin donnaient à sa vie une tournure insoutenable. Comment arrivait-il à croire à son jeu ? Pourquoi continuait-il à l’aimer passionnément alors que son amour à elle n’était que fourberie ? Comment pouvait-on être heureux comme lui semblait l’être ? César était-il une de ces personnes sincèrement satisfaites de la vie qu’on leur avait donnée ? Et si c’était le cas, Marcelle pourrait-elle supporter encore longtemps cet intolérable bonheur qui se reflétait inlassablement sur le visage de son mari ?

Cette dernière question était l’une de celles qu’elle s’était posées avant de joindre les pompiers et de demander, toujours aussi calmement, une ambulance au plus vite. Elle s’était ensuite agenouillée près de l’homme avec lequel elle vivait depuis tant d’années. César, toujours étendu sur le sol, semblait conscient et tranquille mais incapable de parler. Il était parcouru de spasmes et mettait la main sur son cœur comme s’il espérait le calmer lui-même. Marcelle alla caresser tendrement le front de son mari à l’aide d’un torchon mouillé. Ils se regardèrent dans les yeux un long moment. Un interminable moment où Marcelle pensa de toutes ses forces à ce qu’elle aurait dû lui dire depuis le début. À tout ce qu’elle gardait pour elle depuis tant d’années, pour le préserver. Pour se préserver. Elle y pensait si fort qu’elle espérait qu’il l’entende.

Quelques instants plus tard, Marcelle sembla saisir dans le regard affaibli de César qu’il avait compris. Et la dernière preuve de son amour infini avait été de répondre à son appel de détresse en s’endormant paisiblement dans les bras de celle pour qui il allait donner sa vie.

La veuve décida de sortir du lit. Elle se dirigea vers la salle de bain, prit une douche, s’habilla, se maquilla et enfin alla préparer le brunch qu’elle prenait seule tous les jours depuis ce fameux jour de printemps. Mais comme le soleil s’était décidé à se montrer aujourd’hui, elle s’installa sur sa petite terrasse. Des œufs brouillés, une tranche de bacon, un croissant frais, du jus d’orange pressé et un café bien serré. Tout y était. Une vraie vie de château. Alors qu’elle appréciait son moment préféré de la journée, un son de cloche assommant retentit, signifiant la demi-heure. Elle contempla ensuite le jardin de l’Évêché. Comme dans la plupart des parcs en ville, il était fréquenté par des personnes assez marginales. On pouvait y trouver de tout. Des clochards qui mandaient la générosité des fidèles passant par là, des bandes de jeunes ivres revenant du quartier Saint-Leu, des enfants qui venaient jouer à cache-cache, ou bien tout simplement des habitués. Marcelle, comme la plupart des femmes seules de son âge, avait pour habitude de guetter ce qui se passait en bas de chez elle et de repérer ceux qui méritaient son attention. Elle avait d’ailleurs à l’œil depuis un certain temps une femme qui venait chaque midi durant sa pause déjeuner lorsque le temps s’y prêtait. Elle correspondait tout à fait au profil de sa nouvelle cible et était bien déterminée à ce que celle-ci plonge tête la première dans l’engrenage que la vieille dame lui avait préparé. Marcelle regarda sa montre, débarrassa la table et se dirigea vers la porte, munie de son chapeau rose.

1.

Élisabeth ne réagit pas bien lorsqu’elle émergea de son sommeil, à sept heures du matin. En effet, comme d’habitude elle n’avait pas entendu son réveil et donc, comme d’habitude, le début de journée allait s’avérer sportif. Elle se précipita dans la chambre des filles, les embrassa rapidement pour les soustraire à leurs rêves d’enfants et leur glissa à l’oreille qu’il était l’heure d’aller à l’école. C’était un moment qu’elle haïssait : réveiller ses filles. Tout devait être tellement plus beau dans le pays imaginaire qu’elles se créaient chaque nuit… Les ramener à leur triste réalité était trop injuste. Une vie pleine de papillons, de rires, de cadeaux à l’infini et de paysages fantastiques serait bien plus appropriée pour ces deux merveilles que la vie avait offertes à Élisabeth. Georgiana et Jane avaient toutes les deux huit ans. Les jumelles étaient en CE2, dans la même classe, évidemment. Malgré leurs chamailleries perpétuelles, personne au monde n’aurait eu la force nécessaire pour empêcher ces deux-là d’être ensemble. Jour après jour, Élisabeth voyait cependant des nuances apparaître entre elles et cela lui faisait prendre conscience que plus tard, même si elles resteraient certainement plus proches que de simples sœurs, leur chemin s’orienterait en des destins différents. En effet, le placenta qu’elles avaient partagé pendant plus de huit mois n’y ferait rien. Mais à quoi bon penser à ses filles « plus tard » ? L’unique souhait d’Élisabeth en ce jour était de profiter d’elles un maximum. Souhait difficile à mettre en œuvre ce matin, vu que les jumelles devaient être à l’école dans moins de vingt-cinq minutes et Élisabeth au travail, en moins de quarante.

Elle leur prépara le petit déjeuner : des tartines à la confiture de fraise sur du pain grillé pour Jane et de la pâte à tartiner étalée sur du pain brioché pour Georgiana. Elle les prépara pour l’école et toutes les trois descendirent l’escalier de l’immeuble situé au-dessus de la « boulangerie-pâtisserie-traiteur » du papa des jumelles, mari d’Élisabeth. Elles passèrent, comme chaque matin, lui faire un petit coucou avant de partir.

– Bonjour papa !

– Salut les jum’s, répondit Georges sortant de l’arrière-boutique pour les rejoindre. Ils échangèrent une bise puis, comme chaque matin Georges donna une chouquette à chacune de ses femmes avant qu’elles ne quittent la boulangerie.

– À ce soir dady, bafouillèrent Georgiana et Jane.

– À ce soir chéri, je t’appelle tout à l’heure : nous sommes en retard, lança Élisabeth à son époux.

– Ça marche ma belle. Bonne journée les filles, travaillez-bien !

En sortant, Élisabeth coupa en deux sa chouquette pour la donner à ses filles. Georges savait (depuis le temps) que sa femme n’aimait pas les chouquettes mais comme une habitude qui ne pouvait se perdre, il continuait à lui en donner une tout de même sachant très bien qu’elle finirait partagée en deux dans l’estomac de leurs filles.

Le quotidien familial est fait de ces petits rituels, insignifiants quand on les prend un à un, mais indispensables lorsque l’on veut conserver le foyer que l’on s’est construit. Alors, cette scène se répétait encore et encore chaque matin. Et le jour où il en serait autrement cela voudrait dire que quelque chose aurait changé dans cette famille.

Élisabeth déposa les enfants à l’école Sainte-Clotilde, à trois rues de là où ils habitaient. Elle les embrassa et leur souhaita une bonne journée, les laissant aller retrouver leurs camarades de classe avant que la cloche ne sonne le début des cours. Elle prenait plaisir à les observer jouer et voir si elles n’étaient pas trop déçues que leur mère les ait forcées à sortir de leur doux sommeil.

Elle adorait faire dans sa tête, la liste des choses pour lesquelles ses jumelles étaient douées et dont elles pourraient se prévaloir à l’avenir. Georgiana était une sportive née. Elle débordait d’énergie dès qu’il était question d’activité extra-scolaire. Qu’importe le sport : foot, tennis, vélo, canoë-kayak, escalade, piscine, équitation : rien ne lui résistait ! À l’âge de cinq ans, son père l’avait initiée à la pétanque durant les vacances d’été dans le Sud de la France. C’était à prévoir pour une enfant de cet âge : elle s’était pris une boule sur le pied. Résultat : plâtrée pendant un mois… Ce qui était un peu plus imprévu ! Suite à cela, la petite n’avait eu d’autre idée que de se perfectionner au ping-pong assise et avait fini première d’une compétition à la fin des vacances. Georgiana avait une force de caractère peu commune qui, selon sa mère, la ferait rester endurante toute sa vie. Elle ne considérait pas les obstacles comme des freins à sa réussite mais plutôt comme de nouveaux challenges à relever. Rien ne l’arrêtait.

Si Georgiana, avec ses longs cheveux ondulés blond vénitien et ses tâches de rousseur, semblait venir des pays du Nord tel que la Suède ou la Finlande, Jane, elle, ressemblait physiquement à… Élisabeth de Wittelsbach. D’ailleurs, on la surnommait « Sissi ». Brune, peau très claire, yeux marron foncé, cambrure avenante, elle avait cette grâce impériale qui en faisait déjà frémir plus d’un à l’école d’après les rumeurs ! Jane avait acquis un caractère très cartésien : elle aimait la justesse, la précision et l’ordre. Malgré sa maturité précoce, elle restait avant tout une enfant qui aimait la douceur de sa mère, les clowneries de son père et les chamailleries avec sa sœur. Pourtant Georges et Élisabeth s’étaient inquiétés lorsque l’âge de la parole était venu. Contrairement à Georgiana, Jane n’émettait quasiment aucun son. Après l’avis de plusieurs médecins, les parents s’étaient ensuite bornés à ce diagnostic : Jane n’avait aucune défaillance mais n’était juste pas de nature bavarde. Elle se contentait de parler quand cela lui paraissait nécessaire. Jane avait aussi un grand talent de pianiste.

Malheureusement, aujourd’hui leur maman n’avait pas le temps de les observer au risque d’être en retard au musée. Aussi, elle décida de se dépêcher. Élisabeth était régisseuse d’œuvres au musée de Picardie d’Amiens et plus précisément spécialisée dans l’archéologie qui concernait tout le sous-sol du bâtiment. Cela faisait plus de cinq ans qu’elle avait trouvé ce travail qui consistait à gérer le stockage des œuvres et les mouvements de collections. Elle définissait, en concertation avec le restaurateur, le mode de conditionnement et de rangement des œuvres. Cet emploi pouvait sembler pantouflard mais c’était justement ce qu’elle recherchait dans un travail : tranquille, éducatif, traditionnel aussi. Il ne lui apportait aucun tourment, juste celui d’avoir à le quitter. En effet, même si elle adorait son mari, ses enfants, sa vie familiale tout simplement, parfois il lui arrivait qu’elle ait envie de rester avec ses objets préhistoriques un peu plus longtemps que prévu. Là-bas, au moins elle était sûre de ne pas être déçue. Elle n’était pas mise en avant dans son métier, au contraire elle était derrière les vitrines et les poteries provenant de la Mésopotamie ou les ardoises d’Égypte ancienne. Elle ne faisait que les observer, prendre soin d’elles, dans l’ombre. Et cela lui allait très bien. Elle avait le sentiment d’être quelqu’un d’important qui prenait à cœur sa mission, cruciale pour l’humanité. En tout cas, elle aimait à le croire. Elle s’occupait de pièces qui avaient eu la chance (ou bien la force) de rester intactes (ou presque) durant des milliers et des milliers d’années pour apporter à nos civilisations actuelles la preuve de l’authenticité et de l’existence de dynasties antérieures. C’est cette idée-là qui lui donnait l’envie de rester au travail.

Arrivée au musée, elle s’arrêta saluer la secrétaire de l’accueil du musée, Josy, qui était la doyenne du groupe travaillant là-bas. Élisabeth remarqua un groupe d’asiatiques d’une dizaine de personnes qui attendait devant le hall d’entrée.

– Je ne comprendrai jamais pourquoi ils viennent de si loin pour venir ici : à Amiens, s’exclama Élisabeth en se tournant vers le groupe. Évidemment, c’est bien pour nous et il y a des tas de choses intéressantes dans ce musée mais ils sont plus proches de Saint-Pétersbourg ou de New-York que d’Amiens. Pourquoi ne vont-ils pas profiter de leurs appareils photos là-bas ?

– Peut-être qu’ils les ont déjà tous faits et qu’il ne leur reste plus que celui-ci à visiter, lança alors Josy.

Élisabeth pouffa de rire.

– Et puis après tout, comme disent certains spécialistes, « le musée Napoléon III est le plus beau monument de ce genre dans les provinces de France et appelle à être un modèle pour les autres édifices », renchérit Josy. Les deux amies rirent de l’imitation, à peu près ressemblante, que la secrétaire venait de faire de leur directeur de musée.

– Bon, ce n’est pas le tout mais où est Éric pour qu’il fasse faire à ces touristes le tour de ce fameux musée ? s’interrogea Josy.

En parlant du loup… Le guide arriva, son casque de moto à la main. Il se dirigea vers le groupe qui l’attendait et s’excusa en anglais de son retard pour cause de mauvaise circulation.

– De la circulation, hein ? lui chuchota la secrétaire quand il s’approcha du bureau. Dans le centre-ville d’Amiens ? Dis plutôt que tu n’as pas réussi à te lever, ou bien que l’on ne t’a pas laissé quitter le lit ! s’esclaffa la secrétaire.

Un regard furtif éclata entre Élisabeth et Éric.

– Ah, ah, ah tu es à mourir de rire ma petite Josy. Mais au lieu de faire rire « la galerie », pourrais-tu me filer le laser ? À moins que tu ne veuilles que ces japs nous retournent le musée ?

– Non, ce n’est pas vraiment mon souhait le plus cher.

Josy ouvrit un tiroir et tendit l’objet qui permettait à Éric de montrer certains détails sur un tableau ou sur une œuvre qu’il ne pouvait atteindre lui-même.

– Bon allez, à tout à l’heure les filles, dit Éric en lançant un second regard à Élisabeth dont Josy ne parut pas se rendre compte une fois de plus, puis il se dirigea vers les touristes japonais.

– J’y vais aussi Josy, il faut que j’aille exposer un nouvel arrivage. Bon courage, lança Élisabeth à sa collègue.

Elle lui répondit par un clin d’œil complice, puis Élisabeth se dirigea vers les escaliers.

Elle descendit dans le sous-sol rejoindre ses œuvres tant chéries. Une petite dizaine de personnes s’y trouvait déjà et la plupart d’entre elles s’étaient attardées sur la vitrine qui prenait le plus de place dans la salle. C’était en fait l’exposition qu’elle avait elle-même conçue : « Comment vivaient les hommes préhistoriques ? ». L’importance de l’exposition amenait les visiteurs à se focaliser sur elle. Élisabeth l’avait ornée de grands panneaux explicatifs et d’images de la représentation des campements de ces hommes ainsi que des techniques qu’ils utilisaient pour manger ou encore des photos tirées des grottes de Lascaux. Elle avait aussi intégré des pièces que le musée avait la chance de posséder et qui se rapportaient au thème. Ainsi, les visiteurs pouvaient admirer des peaux de bêtes datant d’il y a des centaines de milliers d’années, des silex et même des armes et outils qu’ils avaient fabriqués (flèches, arcs, haches).

Même s’il était difficile de dire que cette exposition ne l’intéressait pas, ce n’était toutefois pas ce qu’Élisabeth estimait le plus captivant au sous-sol. Les choses qui retenaient toute sa passion et toute son admiration étaient les objets qui avaient été construits non pas par nécessité mais par envie. Les objets qui, comme les bijoux ou les jeux, étaient fabriqués uniquement par plaisir et pour divertir la vie si abrupte de ces hommes préhistoriques. Par exemple, il y avait un jeu de backgammon. Le jeu le plus vieux du monde. Vieux de cinq mille ans. Les dés provenaient en fait d’os humains, rien d’autre. Ce qu’Élisabeth trouvait si passionnant c’est que ceux grâce à qui nous sommes ici aujourd’hui ont eux-mêmes su qu’il fallait s’accorder des moments de détente. C’est bien eux qui avaient inventé l’art ! En fait, ce qui l’impressionnait le plus était qu’ils aient su différencier un moment de détente d’un moment de travail. Comme le monde avait pu changer ; de nos jours, fabriquer des bijoux était devenu un métier et la chasse, une passion !

Élisabeth se dirigea vers l’espace réservé au personnel. Elle ôta sa veste, et épingla le badge d’employée du musée où il était écrit :

« Je m’appelle Élisabeth, je suis régisseuse

d’œuvre et reste à votre disposition. »

Cela étant, elle ne recevait que très rarement des questions de la part des visiteurs, ou plus exactement, des questions pertinentes.

Mais aujourd’hui, Élisabeth devait s’occuper d’un objet qu’elle attendait depuis longtemps et qui faisait aussi entièrement partie d’une création artistique : un rhombe. Ce rhombe était une pièce en bois, allongée, munie d’un trou à l’une de ses extrémités qui permettait de passer un lien. Pour l’utiliser, on faisait tournoyer l’objet qui pouvait osciller entre quinze et soixante-quinze centimètres, comme une fronde, au bout d’une corde. S’en dégageait alors un sifflement assez mélodieux. Cet instrument à vent primitif se servait du frottement de l’air pour produire un son que l’on pouvait entendre soit pendant la chasse ou encore durant des rituels. Ce rhombe est sans doute l’instrument « musical » le plus anciennement connu. Élisabeth avait dû négocier pendant plus de huit mois pour que son directeur l’autorise à contacter un musée qui possédait un rhombe et qui veuille bien consentir à un échange. Quinze mille kilomètres parcourus et le voilà, dans le Musée d’Amiens, Picardie. L’échange avait donc été conclu et le prêt durait six mois. Entre temps, il y eut de longues discussions afin que les deux directeurs soient satisfaits de leur marché. Au début, Monsieur Verdoise, le directeur dont se moquait Josy tout à l’heure et qui n’était adepte de l’art qu’à partir de la Renaissance, ne comprenait pas pourquoi Élisabeth tenait tant à ce que cet objet, qui « ressemblait étrangement à un grigri », soit exposé dans le musée. Élisabeth dut alors « batailler sévère » afin de lui expliquer sa conception des choses. « Ne pourriez-vous pas voir plus loin que sa simple ressemblance avec un grigri, Monsieur ? » lui avait demandé Élisabeth. « En ayant pris connaissance qu’il s’agissait d’un instrument musical, ne voyez-vous pas l’impact immense qu’a entraîné ce rhombe par la suite ? Ces hommes l’ont construit pour s’exprimer sans que personne ne leur ait demandé de le faire, ils l’ont fait de manière tout à fait gratuite : de manière culturelle ! » Comme Élisabeth voyait qu’aucune étincelle n’avait traversé l’esprit de celui qui se tenait devant elle, elle décida de passer la seconde. « Monsieur Verdoise, je pense savoir que vous croyez dur comme fer que, le 21 Décembre 2012, nous allons tous mourir n’est-ce pas ? Dites-moi Monsieur, si quelqu’un vous disait qu’il existe un endroit sur cette terre qui ne sera pas touché pour une raison ou pour une autre par cette « fin du monde » et que cet endroit était la jungle. Vous y allez, vous survivez, mais maintenant vous devez faire survivre votre famille dans ce milieu hostile : vous devez pêcher, chasser, faire du feu, construire un abri stable, faire des pièges, récupérer des peaux d’animaux pour en faire des vêtements, protéger votre famille, trouver une source d’eau potable, hiverner, etc. Dites-moi Monsieur, à quel moment compterez-vous confectionner un bijou à votre femme pour qu’elle se sente plus jolie, construire un jeu pour vos enfants afin qu’ils s’ennuient moins, et fabriquer une flûte pour donner un peu de convivialité à vos repas ? » Après un moment de silence, la seule réponse que son directeur était en mesure de donner fut : « Vous relevez une question tout à fait pertinente : comment sait-on si une eau est potable ou pas ? ».

La nature humaine est ainsi faite : contente de ce qu’elle a et inconsciente de ce qu’elle aurait pu ou pourrait avoir. Le directeur du musée était un reflet de la société.

Monsieur Verdoise était persuadé que l’étage consacré à l’archéologie aurait pu être bien mieux utilisé (par de l’art moderne, par exemple). Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi le sous-sol « d’» Élisabeth fascinait tant de monde. Selon lui, les hommes et les femmes ayant vécu à l’époque Préhistorique n’avaient rien créé d’« artistique » à proprement parler. Toutes les pièces exposées à ce niveau n’étaient rien d’autre que du matériel de survie courageusement fabriqué par ces personnes.

Le directeur du musée était un nombriliste, toujours persuadé que sa vision des choses était la bonne sauf que ce nombriliste était à la tête d’un lieu culturel dont Élisabeth ne pouvait que reconnaître la richesse et la nécessité afin de faire perdurer l’histoire du monde et de l’art. Certainement, Monsieur Verdoise ne connaissait pas mieux la période précédant la Renaissance qu’une chauve-souris pipistrelle, mais lui, au moins, se levait le matin et se couchait le soir en pensant à son musée. Élisabeth le savait, Josy le savait, Éric le savait, tout le monde savait que ce musée était la fierté de Monsieur Verdoise et qu’il ne l’abandonnerait pas comme ça. C’était un homme accessible pour son personnel tant qu’il était question du travail et il aurait été le plus atteint de tous si « son » musée devait fermer ses portes. Peut-être pas pour de nobles raisons mais la finalité était la même. Donc, même si exaspérée par l’impassibilité de son directeur face à la situation, Élisabeth s’était proposée de s’occuper elle-même de trouver un rhombe et aussi, de ne procéder qu’à un échange contre une pièce de leur musée, ce qui réduirait considérablement le coût de l’opération.

Aujourd’hui donc, elle allait s’atteler à installer la nouvelle arrivée. Elle avait depuis longtemps répertorié toutes les informations qui concernaient cette œuvre particulière. Elle devait maintenant les trier par ordre d’importance pour la fiche explicative qui serait exposée à côté de l’objet. Élisabeth n’aimait pas cela. Non pas que ce fut un long travail ni quelque chose d’inintéressant, mais il était difficile pour elle d’enlever des parties d’histoire d’un objet qu’elle affectionnait. Une histoire est un tout. En enlever quelques morceaux était comme tout retirer, en fait. Encore un sujet sur lequel elle serait très certainement en désaccord avec Monsieur Verdoise !

Après plusieurs heures de travail, le ventre d’Élisabeth se mit à gargouiller, une première fois discrètement puis une deuxième fois plus bruyamment, une chance que personne ne soit dans la pièce. Sa montre affichait 12h30 passées et elle n’avait rien avalé depuis le début de la journée.

– Une pause resto s’impose je crois bien, dit Éric faisant sursauter Élisabeth.

Il était sur la dernière marche de l’escalier qui menait au sous-sol, appuyé contre le mur.

– Ah… Ça s’est entendu depuis le rez-de-chaussée ? demanda Élisa en rougissant.

Éric sourit puis pencha sa tête sur son épaule et déclara :

– Non. En fait, je suis là depuis quelques minutes.

Éric était ce genre d’homme qui laisse perplexe les femmes d’âge mûr et qui ont pour principe que l’adultère « c’est mal ». Si on le croise, on sait tout de suite qu’il n’est pas marié. Sa démarche, son allure, son style. Quel genre d’épouse laisserait son mari sortir comme cela ? De plus, la gent féminine sent qu’il est plus prédateur qu’un homme rangé. Elles se demandent aussi comment aucune femme n’a réussi à lui mettre la corde au cou. Éric avait la quarantaine. C’était une sorte de torture physique et psychologique pour les femmes, et d’autant plus pour celles qui sont mariées, comme Élisabeth. Un homme aux apparences brutes, animales. Quand elle était arrivée il y a cinq ans, Éric travaillait déjà là. Elle avait tout de suite eu le sentiment qu’il était un tombeur. Pourtant, il était plus réservé qu’aujourd’hui. Au début donc, même si Élisabeth avouait bien volontiers son charme, elle avait un mauvais apriori sur lui. Elle n’avait pas confiance. Mais avec les années, elle avait appris à le connaître, elle avait découvert sa face cachée et derrière son image de dragueur invétéré, elle apprit qu’il avait été marié pendant quatre ans et qu’une petite Sarah était née de cette union. Mais deux ans après l’arrivée d’Élisabeth au musée, ils avaient divorcé. La raison évoquée par Éric était que sa femme l’avait trompé et quitté pour son professeur de gym. « Comme quoi… Ne jamais se fier aux apparences » s’était dit Élisabeth quand elle l’avait appris. Éric était alors devenu un véritable coureur de jupons afin d’apaiser sa peine.

Quand elle retrouva ses esprits au bout de quelques secondes de silence, Élisabeth ne trouva rien de mieux à dire pour briser le silence que :

– Et tes acolytes japonais ne t’ont pas suivi ?

– Non, l’archéologie n’était pas trop leur truc apparemment ! Ça confirme ce que je pensais : ils n’y comprennent vraiment rien, assura Éric en se rapprochant doucement mais sûrement d’Élisabeth.

– Ça c’est sûr ! Ils ne savent pas ce qu’ils manquent, affirma-t-elle sur le ton le plus posé possible même si elle redoutait déjà la façon dont cette conversation allait se finir.

– Je t’invite à déjeuner ?

– C’est très gentil mais je n’avais pas vu l’heure ! Je dois aller faire deux courses en ville avant de reprendre le travail. Une prochaine fois peut-être, dit Élisabeth tout en reculant doucement vers la porte réservée au personnel, toujours face à lui.

Elle se sentait de plus en plus mal à l’aise voyant la tournure que prenait la conversation et elle n’avait qu’une envie, partir loin d’ici ! Vraiment ? Était-ce donc cela qu’elle voulait ? Oui ! Il le fallait. Elle se dirigea alors vers la porte, prit son sac à main et sa veste et revint dans la pièce, s’arrêtant à deux pas d’Éric. Elle s’était comportée comme une enfant, il fallait qu’elle se reprenne et qu’elle ait l’air moins sotte.

– C’était vraiment très gentil de ta part. Si je revois ces asiatiques en ville, je les ramène de force avec moi pour que tu leur fasses visiter la salle la plus intéressante de tout le musée !

– Fais donc ça, lui répondit Éric tout sourire, ne paraissant pas du tout décontenancé par le refus d’Élisabeth.

Alors qu’Élisabeth aurait dû logiquement partir étant donné que la discussion avait pris un semblant de fin, elle resta au contraire figée, comme l’une des centaines de statues présentes dans le musée, devant Éric. Le musée, vu l’heure, devait être fermé depuis une bonne vingtaine de minutes. Ils étaient alors seuls. Tout seuls. Pourquoi cette idée faisait-elle rougir Élisabeth ? Devant cet homme, grand et fort, aux cheveux poivre et sel, avec sa barbe de trois jours, sa carrure d’ancien rugbyman et sa veste noire sentant le cuir italien… Cet homme de la quarantaine aux origines latines ne semblait pas être du genre à prendre soin de lui. Il ne devait sans doute pas se couper les ongles, ni se mettre de la crème hydratante chaque matin, ni se faire les points noirs sur le nez. Tout comme Georges en fait. « Mais alors qu’a-t-il de plus que lui ? » se demanda Élisabeth, à la fois triste de réaliser qu’elle osait se poser des questions comme celle-là alors qu’elle était mariée et qu’elle n’avait jamais commis de faux-pas, mais aussi excitée d’être face à cet homme qui lui faisait découvrir une facette qu’elle pensait enfouie à jamais.

Le guide fit un pas en avant.

– Tu ne pars pas ?

– Si, si… Je pars mais je… bafouilla-t-elle. Elle le regarda alors dans les yeux. Et à ce moment précis, ils échangèrent ce regard ; celui qui signifie clairement : « On cède ou on ne cède pas ? ». L’homme s’approcha alors encore d’un pas, si bien qu’ils étaient à même d’être nez contre nez s’ils inclinaient leurs visages l’un vers l’autre.

– Mais tu « quoi » ?

Élisabeth le regardait encore et distingua son propre visage dans le reflet de ses yeux. Allait-elle être cette femme aujourd’hui ? Allait-elle craquer une fois encore ? Leur premier baiser, cinq mois auparavant, s’était produit lors d’un mauvais jour d’Élisabeth et, vraisemblablement, d’un jour comme les autres pour Éric. Il avait donné une visite guidée au sous-sol et avait remarqué la petite mine d’Élisabeth qui venait d’assister aux funérailles d’une amie d’enfance chère à ses yeux. Alors que son groupe était parti et qu’il avait remarqué que la lumière du sous-sol était encore allumée (Élisabeth ayant décidé de rester plus tard au musée ce soir-là), Éric était descendu et lui avait demandé si tout allait bien. Le fait qu’un collègue, dont elle ne se doutait absolument pas qu’il fut intéressé par sa vie, la console alors, l’avait profondément touchée et elle s’était rendue compte, pour la première fois depuis son mariage, qu’elle pouvait encore plaire malgré son statut matrimonial. C’était aussi la première fois, qu’elle s’approchait d’aussi près d’Éric. Elle distingua alors ses rides, de vieillesse ou d’anxiété, car il lui raconta alors ce soir-là à quel point il avait souffert de sa séparation et à quel point il en était affecté chaque jour. Élisabeth fut prise de pitié. Elle l’avait mal jugé. Il se comportait comme un séducteur parce qu’il se sentait seul. Quand il confia à Élisabeth que le pire pour lui était de ne voir Sarah que le week-end, elle décela en lui une sincère tristesse. Elle fut touchée par son témoignage. C’est alors, que, fatigués et à fleur de peau tous les deux ils s’étaient embrassés. Élisabeth repensa à ce baiser. Mais tout de suite après, elle se souvint aussi de ce sentiment de honte envers son mari et envers elle-même, qu’elle avait éprouvé le soir, en se couchant.

– Je dois y aller ! Elle se précipita cette fois vers l’escalier et laissa seul Éric dans cette salle qu’elle aimait tant.

2.

Élisabeth n’avait aucune course à faire bien entendu. C’était seulement l’excuse qu’elle avait trouvée pour s’éclipser. Non, toutes les courses étaient faites. Telle une bonne épouse et une bonne mère, Élisabeth avait une organisation sans faille. Une bonne épouse… C’est ce qu’elle savait faire le mieux selon elle. Mieux que mère, mieux que fille, mieux que sœur, mieux qu’amante, mieux que régisseuse, mieux que cuisinière ; ce qu’elle faisait le mieux au monde c’était être une bonne épouse. Contre toute attente, c’était ce dont elle s’était aperçue au cours de ces dernières années. Écouter, comprendre, approuver et se taire : la maxime conjugale par excellence.

Son mari faisait partie de ces personnes habitées nuit et jour par une passion si prenante et si puissante qu’il devenait, de temps à autres, seul et dévasté. Tant et si bien qu’il en oubliait parfois les choses essentielles d’une vie équilibrée. Cette névrose était véhiculée par sa passion : la pâtisserie. Cet intérêt dévorant lui venait de ses ancêtres grâce auxquels il avait hérité d’un commerce qui tournait depuis plus de cent cinquante ans. Georges avait sa technique, sa clientèle, ses goûts, ses priorités, ses ambitions. Il avait toujours eu pour rêve d’exporter son enseigne dans d’autres villes. Maintenant que toute sa famille, mis à part sa mère, avait quitté ce monde il devait se débrouiller seul et s’efforcer d’assurer sa descendance. Ses jumelles prendraient-elles le relais ? Il y pensait souvent et questionnait sa femme à ce sujet qui lui rétorquait qu’elle n’accepterait jamais qu’il mette quelque pression que ce soit sur leurs filles.

Pourtant, autant qu’elle s’en souvienne, avant leur mariage jamais Georges et elles ne s’étaient chamaillés. Ils se connaissaient depuis l’enfance… Eh oui, le cliché ! Ils fréquentaient le même groupe d’amis et étaient passés par toutes les étapes : du pantalon mouillé aux tâches de peinture sur le chemisier blanc en maternelle, de la découverte des gros mots aux premières méchancetés échangées en primaire, des premiers chagrins aux gros boutons sur le front au collège, et enfin des premiers flirts aux choix importants à prendre au lycée. Ils ne s’étaient jamais vraiment perdus de vue même s’ils n’étaient pas dans la même classe car leur cercle d’amis était inséparable. Georges était pour Élisabeth un confident précieux car il était l’ami de tous ses petits copains. Comme ils faisaient chaque jour la route ensemble pour aller à l’école et pour revenir chez eux, ils en profitaient pour se donner des conseils, se raconter des potins, partager leurs joies, leurs peines. Georges ne collectionnait pas les petites amies contrairement à Élisabeth qui avait beaucoup de succès. Bien plus tard, elle avait appris que Georges avait toujours eu un petit faible pour elle mais qu’il n’avait jamais osé lui dévoiler ses sentiments de peur de ne plus pouvoir partager les moments précieux qu’ils passaient ensemble et qu’il considérait comme privilégiés. Élisabeth, elle, ne s’en plaignait pas car il avait toujours été là dans les moments critiques de son enfance et s’était avéré devenir le seul sur qui elle avait pu compter après le lycée.

Élisabeth s’était dirigée vers le centre de la ville, elle s’arrêta dans sa boulangerie habituelle qui n’était autre… qu’une concurrente de son mari. Voilà une curieuse femme que Georges avait épousée et Dieu sait qu’il ne la comprenait pas toujours. Comme explication, elle donnait celle de la proximité entre la pâtisserie qu’elle fréquentait et le parc dans lequel elle s’installait les jours de beau temps. Ce parc était le seul qu’elle trouvait acceptable dans Amiens, les autres étaient sans âme ou bien, trop mal fréquentés. Le parc de l’Évêché aurait même pu correspondre à une autre époque. Il était suffisamment grand pour compter des dizaines d’immenses arbres du XIXème siècle mais contenait assez de coins intimes pour pouvoir profiter d’un instant de tranquillité. Le parc d’un hectare offrait des points de vue impressionnants sur la cathédrale, qu’il jouxtait, et sa flèche. Ce voisinage ne faisait que donner à ce jardin plus de valeur. En fait, grâce à ses arbres centenaires, sa nature verdoyante, ses petits chemins gravillonnés et ses quelques écureuils on aurait facilement pu se croire dans un recoin de Central Park avec l’atout séduisant que celui-ci offrait une vue imprenable sur l’une des plus grandes églises gothiques classiques du XIIIème siècle. Cette cathédrale était la plus vaste de France de par ses volumes intérieurs. Elle était aussi inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Ainsi, Élisabeth se sentait un peu comme au musée, assise à la contempler. En effet, elle aussi avait une histoire tout comme les objets dont elle s’occupait à longueur de journée. Avec un peu moins de huit cents ans, Élisabeth estimait qu’elle avait le droit à autant de considération que ses objets...