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Le magnétisme animal

De
359 pages
Alfred Binet (1857-1911) et Charles Féré (1852-1907) ont publié en 1887 un ouvrage sur le magnétisme animal qui a fait date dans l'histoire de la psychologie. En effet, c'est la première fois que la question de l'hypnose, telle qu'elle était pratiquée à la Salpêtrière, était présentée dans le contexte de recherches expérimentales. Ce livre est l'oeuvre de deux des collaborateurs les plus assidus de Charcot, qui ont pu expérimenter toutes les méthodes de magnétisme, reproduire toutes les expériences relatées par les magnétiseurs, et les soumettre à une analyse critique et sévère.
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LE MAGNÉTISME ANIMAL

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. La suggestibilité (1900), 2004. & V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898), 2005. Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) La psychologie du raisonnement (1886),2005. L'âme et le corps (1905), 2005.

A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET,

Sur le même thème Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884),2004. Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion et de ses applications (1886), 2005. A. BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826),2004. James BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2005. A. A. LIÉBEAUL T, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme (1879), 2005. F. A. MESMER, Précis historique relatif au magnétisme (1781), 2005. F. J. NOIZET, Mémoire sur le somnambulisme (1820-1854),2005. J. P. F. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813), 2004 Dernières parutions Pierre JANET, L'automatisme psychologique (1889), 2005. W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880), 2005. S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (vol 1,2 tomes) (1903),2005. Théodore FLOURNOY, Métaphysique et psychologie (1890), 2005.

Alfred BINET & Charles FÉRÉ

LE MAGNÉTISME ANIMAL
(1887)

Etudes sur l'hypnose

Préface de Serge NICOLAS

Avec une introduction de Christina CLOZZA et Bernard ANDRIEU suivie d'une étude sur le magnétisme par Paul RICHER

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www.librairieharmattan.com @ Harmattan 1 wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr (Ç)-L'Harmattan, ISBN: 2005

2-296-00021-5

EAN : 9782296000216

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

L'œuvre d'Alfred BinetI (1857-1911) est remarquable sur un bon nombre de sujets, et en particulier sur celui traité dans le cours de cet ouvrage: l' hypnose2. En 1883, Joseph Babinski (1857-1932), un ami de lycée, le présenta à Charles Féré3 (1852-1907), médecin à l'hôpital Bicêtre de Paris, qui lui permit de faire la connaissance de Jean-Martin Charcot (1825-1893). Entraîné par Féré, il fréquente la Salpêtrière et s'intéresse à la pathologie mentale et à l'hypnotisme. C'est l'étude des phénomènes de transfert par l'aimant qui va faire connaître le nom de Binet. Ils consistent en ceci que l'aimant aurait la propriété de faire passer, chez certaines personnes extra-sensibles, de gauche à droite et vice-versa, certaines manifestations unilatérales. Ainsi, pour Blanche Wittman, l'une des hystériques vedettes du service de Charcot, étant mise en catalepsie à gauche, en léthargie ou en somnambulisme à droite, si l'on approche d'elle, à son insu, un aimant soit à droite, soit à gauche, on renversera ce double état, le côté droit sera mis en catalepsie et le côté gauche en léthargie ou en somnambulisme. Le corps humain participerait de la nature de l'aimant, une conclusion qui attirera à la Salpêtrière le psychologue, philosophie et mathématicien belge Joseph Delbœuf (18311896) pour constater la réalité de ce phénomène. Leurs études paraissent en 1885 dans la Revue Philosophique dirigée par Ribot et seront résumées dans l'ouvrage Magnétisme animal, écrit dans l'atmosphère de la Salpêtrière et dédicacé à Charcot. Il s'agit bien là de l'œuvre de deux chercheurs appartenant à l'École de la Salpêtrière4.

l Pour une biographie: Wolf, T.H. (1973). Alfred Binet. Chicago: Chicago University Press. 2 Binet, A., & Féré, Ch. (1887). Le magnétisme animal. Paris: Alcan. 3 Pour une biographie: Carbonel, F. (2003). Un oublié normand de la psychologie française : Le docteur Féré (1852-1907). Bulletin de la Société Libre d'Émulation de la SeineMaritime, 29-52.

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Cf. Nicolas, S. (2004). L'hypnose: Charcotface à Bernheim.L'École de la Salpêtrière
L'Harmattan.

face à l'École de Nancy. Paris:

Christina Clozza et Bernard Andrieu nous proposent dans la suite une étude originale sur Binet et le magnétisme que l'on a fait suivre de l'article critique de l'interne de Charcot, Paul Richer (1849-1933), donné à la Revue Philosophique lors de la parution de l'ouvrage de Binet et Féré en 1887. Nous avons pensé qu'il serait intéressant d'adjoindre à ces textes le travail de Richer (1882) sur le magnétisme animal, article sur lequel se sont appuyés Binet et Féré pour rédiger la partie historique (chap. I, II & III, pp. 1-61) de leur ouvrage qui nous donne par la suite un résumé de recherches particulières portant sur divers phénomènes intéressant l' hypnotisme. Les auteurs entrent dans le vif de leur sujet en étudiant les différents procédés pour produire l'hypnose (chap. IV, pp. 62-74). Ils en décrivent ensuite les symptômes (chap. V, pp. 75-112), commençant, suivant la méthode inaugurée à la Salpêtrière, par les phénomènes neuromusculaires : hyperexcitabilité neuromusculaire, plasticité cataleptique, hyperexcitabilité cutano-musculaire, s'arrêtant ensuite aux troubles de la respiration et de la circulation, pour terminer par les symptômes subjectifs: état des sens, de la mémoire, état intellectuel, phénomènes de sensibilité élective. Reprenant ensuite sous forme de synthèse l'étude analytique qui précède, ils décrivent les périodes du grand hypnotisme (chap. VI, pp. 113-120) suivant la nosographie de Charcot et les hypnoses frustes (chap. VII, pp. 121-125) qui composent le petit hypnotisme. Les phénomènes de suggestion sont discutés dans la seconde partie de l'ouvrage. C'est d'abord une vue d'ensemble de la suggestion (chap. VIII, pp. 126-155) dans laquelle sont traitées les questions générales de définition, de classification, de méthode. Les auteurs abordent ensuite l'étude détaillée des faits de suggestion. Ne pouvant les examiner tous, ils ont choisi, parmi les phénomènes suggestifs, les plus élémentaires, et consacrent à chacun d'eux de longs développements. Ils passent en revue les hallucinations (chap. IX, pp. 156-205), les actes impulsifs (chap. X, pp. 206-226), les paralysies de la sensibilité (chap. XI, pp. 227-241) et les paralysies du mouvement (chap. XII, pp. 242-263) avant de terminer par quelques pages sur les applications de l'hypnotisme à la thérapeutique, à la pédagogie et à la médecine légale (chap. XIII & XIV, pp. 264-283). Serge NICOLAS

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L'animalité magnétique du sujet psychologique

Christina Clozza5 et Bernard Andrieu

Selon les travaux précis et exhaustif de Bertrand Méheust, suivant en cela l'interprétation ouverte par Jacqueline Carroy et Régine Plas, l'intérêt d'Alfred Binet et de Charles Féré pour le magnétisme animal participerait de la réappropriation psychologique du phénomène au profit de la suggestibilité. Dès lors l'intérêt de Binet pour la suggestibilité, plus que sans doute pour la suggestion, se résumerait à la recherche d'une maîtrise du sujet expérimental: l'amour expérimental serait un moyen pour Binet d'établir avec ses sujets des formes d'attirance artificielle (Carroy, 1991, p. 204) se maintenant ainsi dans la dimension perverse du couple maître-élève. L'enjeu épistémologique pour Binet est d'avoir confondu magnétisme et hypnotisme (Méheust, 1999, T. I, p. 533) plutôt que d'avoir établi la spécificité du magnétisme animal au regard de la question des rapports de l'âme et du corps (Mengal, 2000, p. 24). Ainsi « Binet et Féré, sérieusement documentés, ne tombent pas dans ce genre d'outrances; ils évitent de traiter les magnétiseurs de « commis voyageurs ignorants ou déclassés» ou «d'entrepreneurs de spectacles» ; mais ils n'en souscrivent pas moins à la grille d'analyse générale de l'époque. Si la question du magnétisme a dérapé dès l'origine, c'est, à leurs yeux, parce qu'elle a été mal posée par les magnétiseurs, qui ont réussi à fasciner leurs alliés académiques et à entraîner de grands esprits... » (Méheust, 1999, T.I, p. 507).

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Cette introduction a été rédigée en grande partie avec le concours de Christina Clozza,

soutenue par une bourse du gouvernement italien, dont nous, Bernard Andrieu, avions dirigé le DEA de philosophie Université de Strasbourg / Université de Nancy 2 en 2002-2003 sur le thème, Le défi de la suggestibilité pour la psychologie, l'œuvre d'Alfred Binet.

Pourtant la collaboration avec Charles Feré devrait être comprise aussi par l'influence que le physiologiste exerça sur l'orientation des travaux de Binet. En 1883, Joseph Babinski (1857-1932), un ami de lycée, présenta Binet à Charles Féré (1852-1907), médecin à l'hôpital Bicêtre de Paris, qui lui permit de faire la connaissance de Charcot. Entraîné par Féré, il fréquente la Salpêtrière et s'intéresse à la pathologie mentale et à l'hypnotisme. Durant l'année 1885 Alfred Binet et Charles Féré, deux collaborateurs de Charcot, publient de fameuses expériences sur le transfert par les aimants. Ils s'inspirent de l'expérience de Charcot d'octobre 1876 qu'il présente à la Société de Biologie: on applique une plaque métallique sur un membre qui a perdu tout sensibilité; sous l'application du métal, le membre récupère la sensibilité, en symétrie, elle s'atténue dans le membre controlatéral : il y a transfert de la sensibilité du corps, d'un côté à l'autre car, estime Charcot, un courant électrique est à l'origine de ces modifications L'origine du magnétisme Franz-Anton Mesmer (1734-1815) va développer une théorie, celle du "magnétisme animal", qui ouvre des voies à la fois en clinique et dans le domaine de l'expérimentation en matière de traitement non uniquement pharmacologique d'une pathologie. En 1779, il publiera son "Mémoire sur la découverte du magnétisme animal,,6. Mesmer commença par employer des aimants qu'il apposait sur le corps de ses patients. Par la suite, il y adjoint des pressions manuelles plus ou moins importantes sur divers endroits du corps. Ceci déclenchait des "crises convulsives", possédant selon Mesmer des vertus thérapeutiques. Peu à peu, il semble que Mesmer se forgea l'intuition que les effets positifs obtenus étaient plus liés à sa personne même qu'aux aimants employés. Le fluide devint alors quelque chose appartenant au monde vivant, non plus aux sciences physiques. Mesmer construisit alors un nouvel outil, son fameux baquet, contenant de l'eau "magnétisée" ainsi que des objets divers (bouteilles, tiges de fer, cordes...) pour faciliter la "conductance". Marie-Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1751-1825) est un disciple de Mesmer. Lors d'une expérimentation sur un sujet, Puységur a obtenu non une crise mais une sorte de sommeil où le sujet
6 Mesmer, F. A. (2005). Mémoire L'Harmattan. sur la découverte du magnétisme animal (1779). Paris:

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parlait différemment et semblait faire dans ce sommeil tout ce que le magnétiseur souhaitait. Il s'intéressa particulièrement à ce "sommeil magnétique" qu'il nomma bientôt "somnambulisme artificiel" (prémices de la "transe"). Par ailleurs, Puységur observa que le contact physique était non nécessaire pour obtenir les crises des patients. D'ailleurs, il ne préconise pas ces crises et conseille d'être le moins dirigiste ("inductif') possible. Il n'abandonne pas les "passes", mais les fait à distance. C'est à l'écossais James Braid que revient la paternité du terme "hypnotisme,,7, du grec "hypnos : sommeil". Chirurgien, il est convaincu en 1841 de la réalité d'un phénomène particulier alors qu'il observe faire un magnétiseur renommé, Lafontaine. Pour autant, il réfute la théorie du magnétisme et celle du fluidisme, et tente de comprendre ce qu'il a observé. De ses travaux, Braid en retire que l'hypnotisme se définit comme un état de perte de conscience (assimilée au sommeil) avec une amnésie au réveil, et provoqué par fixation d'un objet brillant. En effet, la fixation produit une stimulation "physico-psychique" de la rétine, qui à son tour agit sur le système nerveux pour provoquer le sommeil. Notons que c'est le rapprochement de l'hypnose avec le sommeil, initié par Braid, qui a ouvert la voie de l'hypnose médicamenteuse, c'est-à-dire un état dit "de transe" induit par des substances chimiques (comme la narcoanalyse ). La place occupée par la suggestion dans l'Année Psychologique (12 articles entre 1894 et 1911) relève de l'intérêt constant de Binet pour ce thème; en même temps, dans ses écrits, on devine la volonté de donner une explication du phénomène alternative à celle pathologique de J-M. Charcot8. Binet avait souscrit initialement à la thèse d'une action réelle du magnétisme sur le système nerveux, dont il avait donné de nouvelles vérifications expérimentales, notamment la polarisation psychique9. À la possibilité de reproduire les états hypnotiques par le moyen des différents agents physiques, Binet ajoutait la certitude d'une absence totale de simulation de la part des sujets. Cette confiance le poussa à défendre la théorie sur l'hypnose de Charcot des accusations faites par Bernheim et
Cf. Braid, J. (2004). Hypnose, ou traité du sommeil nerveux, considéré dans ses relations avec le magnétisme animal (1843). Paris: L'Harmattan. 8 J-M. Charcot, "Sur les divers états nerveux déterminés par I'hypnotisation chez les hystériques", Comptes-Rendus hebdomadaires des séances de l' Acad. des sciences, 94, janv-juin 1882, pp. 403-405. Cf. P.-H. Castel, La querelle de l'hystérie: la formation du discours psychopathologique en France (1881-1913), Paris, P.D.F., 1998, pp. 17-32. 9 Binet, A., & Féré, Ch. (1885). La polarisation psychique. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 19,369-402.
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IX

Delboeuf, selon laquelle les faits observés à la Salpêtrière étaient reproduits exclusivement par suggestion 10. Face à ces critiques, toutefois, Binet avait assoupli la classification de Charcot en incluant parmi les moyens qui provoquaient l'hypnose les excitations psychiques; la suggestion du sommeil, par exemple, se réalisait "en provoquant le rappel de certaines impressions de fatigue qui amènent l'épuisement au même titre qu'une excitation physiquell". Dans ce contexte, la suggestibi lité coïncidait avec un état de réceptivité pathologique caractérisé par l'hyperexcitabilité psychique. Même s'il précisa que les idées suggérées constituaient toujours les épiphénomènes d'un processus physiologique, Binet définissait la suggestion "comme une opération qui produit un effet quelconque sur un sujet en passant par son intelligence,,12, faisant allusion à la nature, même psychique, d'un phénomène physiologique dont l'explication restait douteuse. Qu'est-ce que c'est la suggestion? À la fin du XIXe siècle, le terme "suggestion", synonyme d'hypnose et, comme celui-ci, lié à la symptomatologie de l'hystérie, acquit une signification si vaste qu'il tomba dans la confusion ou, au contraire, dans une multiplicité d'applications thérapeutiques qui nuisaient à la crédibilité de la psychologie scientifique. En 1889, à l'occasion du Premier Congrès International de l'hypnotisme expérimental et thérapeutique, Janet reprocha à Bernheim d'avoir exagéré l'importance de la suggestion, affirmant: "il n'y a pas d'hypnotisme, il n'y a que de la suggestion", sans contribuer d'ailleurs à dévoiler la signification du rapport dans l'expérimentation hypnotique 13. Dans le compte-rendu de l'ouvrage de Bernheim, Binet ne fut pas moins critique envers "une théorie de la suggestion poussée si loin qu'elle finit par se détruire elle-mêmeI4". En 1896, il observa encore la
10 Binet, A., & Delbœuf, J.L.R. (1886). Les diverses écoles hypnotiques. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22, 532-538. Il Binet, A., & Féré, Ch. (1887). Le magnétisme animal. Paris: AIcan, p. 69. 12Op. cit. p. 128. 13 "Je ne suis pas disposé à croire que la suggestion puisse expliquer tout et en particulier qu'elle puisse s'expliquer elle-même" (P. Janet, L'Autol11atisme Psychologique, 1889, p. 150 ; réédition chez L'Harmattan en 2005). 14 Binet, compte-rendu de H. Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22, 1886, p. 558. Ce

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tendance à élargir outre mesure le sens de la suggestion: "si ce mot signifie trop de choses, il finira par ne plus rien signifier de tout,,15. Les discip les de Charcot, habitués à classer les phénomènes psychiques selon des caractères physiques, recueillis dans des classifications qui les rassuraient quant à l'objectivité de leur méthode, se trouvèrent désorientés devant l'imprécision théorique du modèle de suggestion proposé par Bernheim. À une explication neurophysiologique insuffisante s'ajoutaient les différentes interprétations de la méthode thérapeutique16, ainsi que la mise en garde suscitée par les crimes expérimentaux quant à la toute-puissance de la suggestion. Du point de vue scientifique, la théorie de l'École de Nancy s'était imposée devant celle qui considérait l'hypnose comme un état pathologiquel7; la mort de Charcot, en 1893, ainsi que la découverte de nombreux cas de simulation avoués par les patientes et par les élèves du médecin de la Salpêtrière, contribuèrent à cette victoirel8. Le coup de grâce à l'idée d'une équivalence entre hypnose et hystérie provint d'un disciple de Charcot, J. Babinski, lequel professa en 1901 que l'hystérie était le produit de la suggestion du médecin, à laquelle s'ajoutait la simu lation inconsciente du malade 19. Le succès de l'École de Nancy avait favorisé la possibilité de considérer ce phénomène en dehors du domaine pathologique et de généraliser son application au domaine social. Toutefois, les psychologues s'interrogeaient encore sur le mécanisme de la suggestion et se demandaient s'il correspondait à l'idéoplastie, ou bien à une manipulation psychique de l'opérateur, ou encore s'il renvoyait à l'effet de l'automatisme parfait du sujet. Ni Charcot ni Bernheim n'avaient explicitement associé la suggestion à l'influence de l'opérateur, même s'ils instauraient en fait un rapport de force avec leurs sujets. On trouve encore cette connotation négative de l'influence, d'un assujettissement de l'individu dans un rapport inégal, dans la définition donnée par Pierre
texte a été réédité récemment dans l'introduction donnée à Bernheim, H. (2005). De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (1886). Paris: L'Harmattan. 15Binet, A. (1896). La psychologie individuelle. L'Année Psychologique, 2, p. 449, note (1). 16 Janet, P. (1910). Les problèmes de la suggestion. Premier Congrès de la Société internationale de psychothérapie. Journalfi1r Psychologie und Neurologie, p. 323. 17 Cf. Nicolas, S. (2004). L'hypnose: Charcot face à BernheÙn. L'École de la Salpêtrière face à l'École de Nancy. Paris: L'Harmattan. 18Ellenberger, H.-F. (1974). À la découverte de l'inconscient. Simep : Villeurbanne, pp. 7890. 19Babinski, J. (1901). Définition de l'hystérie. Revue Neurologique, 9, 1074-80. XI

Janet20. Même si ce dernier refusait l'habituelle assimilation entre suggestion et somnambulisme21, il ne sortait pas d'un contexte pathologique; l'absence de consensus qui caractérise la suggestion renvoyait à un rétrécissement du champ de la conscience, lié à une faiblesse des fonctions supérieures. Par conséquent, la suggestibilité désignait un état psychique anormal, ou un abaissement temporaire de l'attention (suggestions par distraction). Janet proposa de substituer à celui de suggestibilité le terme de suggestivité, en raison du caractère pathologique du phénomène de la suggestion chez l'hystérique22. Le modèle hypnotique de la suggestion, demeurait transposable également dans la dynamique normale des relations humaines: Binet avait constaté l'existence du rapport magnétique et en avait conclu que, dans ses multiples définitions (autorité, influence, empire, fascination, charme), la suggestion était une action morale exercée ou subie d'une façon si déterminante qu'elle partageait la société entre ceux qui commandent et ceux qui subissent23. La présence de la suggestion "partout dans la vie sociale 24" incita Binet à en dévoiler le mécanisme, dans le but d'ajouter un élément important à l'étude de l'intelligence humaine et de s'approcher de la dimension concrète et subjective des états mentaux. En 1899, il admit la difficulté d'entreprendre l'étude de la suggestion en dehors du modèle hypnotique, en faisant encore une fois état d'une confusion générale dans la définition du phénomène25.
La suggestion selon l'école de Nancy

L'attention portée sur la subjectivité du suggestionné était en fait exclue de la théorie proposée par l'Ecole de Nancy. Dans l'ouvrage26 De la suggestion dans l' état hypnotique et dans l'état de ve Ule (1884), Bernheim soutint l'identité de l'hypnose et du sommeil normal, à la
20Janet, P. (2005). L'Automatisme Psychologique (1889). Paris: L'Harmattan, p. 140. 21 Cf. Méheust, B. (1999). Somnambulislne et médiumnité (1784-1930), Tome II, Le choc des sciences psychiques. Institut Synthélabo, p. 35. 22Janet, P. (1903). Névroses et idéesfixes. Paris: A1can, 1903, pp. 297-8. 23 Binet, A. (1896). La psychologie individuelle. L'Année Psychologique, 2, p. 449. 24Ibidem 25Binet, A. (1899). La suggestibilité au point de vue de la psychologie individuelle. L'Année Psychologique, 5, p. 83. 26 Bernheim, H. (2004). De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille (1884). Paris: L'Harmattan.

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différence près que la première constituait un état produit par suggestion verbale, cette dernière suffisant à provoquer tous les phénomènes qui, à Paris, paraissaient dans le cadre clinique de l'hystérie. Du point de vue explicatif, la théorie de Bernheim ne différait pas beaucoup de la position psychophysiologique de Charcot. La suggestion était considérée en fait comme un mécanisme physiologique qui renvoyait à la propriété normale du cerveau de transformer toute idée suggérée en acte. La suggestibilité était définie par conséquent comme l'aptitude naturelle du cerveau "à être influencé par une idée acceptée et à en rechercher la réalisation ,,27. Pour que l'idée de l'opérateur se traduise en acte, perception ou émotion du sujet, il fallait qu'intervienne la "crédivité", antérieure au sens critique, ainsi qu'un phénomène idéodynamique selon lequel l'idée, douée d'une énergie spécifique, se réaliserait dans un acte sans rencontrer aucune inhibition. Ces deux conditions étaient censées figurer simultanément dans l'état de sommeil, lequel s'avérait idéal pour augmenter la suggestibilité normale et favoriser l'efficacité des suggestions thérapeutiques. Ni la "crédivité", ni l'idéodynamisme ne dépendaient de la présence de l'expérimentateur; la suggestion n'était pas produite sous l'influence de celui-ci, elle se produisait selon un mécanisme intrinsèque qui permettrait de soigner adéquatement les patients28. Même s'il professait la liberté de l'individu, Bernheim choisissait des sujets habitués à l'obéissance, sur lesquels les suggestions réussissaient avec la fatalité d'un réflexe automatique. Conjointement à ses études de médecine, Bernheim souscrivait à l'existence des mouvements réflexes, automatiques, qui se déroulent en dehors de la conscience, de même qu'il considérait la suggestion comme réduisant le comportement de l'individu à celui d'une "grenouille décérébrée29". L'automatisme total des sujets expliquait la possibilité de leur suggérer n'importe quel acte, y compris les crimes violents, comme le soutint le Professeur de droit J. Liégeo is au premier Congrès international de l'hypnotisme (1889)30. Dans ce cas, affirmaient les représentants de

27 Bernheim, H. (1891). Hypnotisme, suggestion, psychothérapie. Paris: O. Dain, p. 76. 28 Cf. Petot, 1. M. (1997). Crédivité, idéodynamisme et suggestion. Corpus, 32, p. 126.
29

Cf. Castel, P. H. (1997). L'effet Bernheim (fragments d'une théorie généralisée). Corpus,
dans ses rapports avec la

32, 147-148. 30 Liégeois, 1. (1889). De la suggestion et du somnalnbulisme jurisprudence et la médecine légale. Paris: Dain.

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l'École de Nancy, le suggestionné n'était pas responsable du crime dont il fallait accuser éventuellement le suggestionnant31. Par opposition à ce déterminisme absolu, l'École de Paris assumait une position plus souple, laquelle fut invoquée à l'occasion du procès Eyraud-Bompard en 189032. Les dépositions des aliénistes s'accordaient à soutenir que l'abaissement moral de l'accusée principale ne correspondait pas à une faiblesse intellectuelle telle qu'elle eût justifié l'inconscience du crime; la légère hystérie dont souffrait G. Bompard n'excluait pas l'exercice conscient de la volonté, ni par conséquent la responsabilité du crime. La subjectivité mise en jeu Cette thèse pouvait paraître en désaccord avec la conception du somnambule-automate, sur lequel Charcot et ses élèves reproduisaient n'importe quel état psychophysique à volonté. En réalité, des exceptions à la classification nosographique de Charcot commencèrent à émerger de la pratique quotidienne sur les patients hystériques de la Salpêtrière. Dans le même ouvrage de 1887, Binet défendit la conception déterministe de Liégeois sur le somnambule-automate, susceptib le de commettre n'importe quelle action criminelle33, mais il reconnut toutefois que "le somnambule est loin d'être (...) un automate inconscient, sans jugement, sans raisonnement, sans spontanéité intellectuelle ,,34. Le fait que les somnambules conservaient entièrement leur personnalité morale et intellectuelle35 obligeait l'expérimentateur à reconnaître la variété existante d'un sujet à l'autre ainsi que la nécessité d'interroger les patients eux-mêmes sur leurs états mentaux. Ce que l'on observait dans les expériences n'était pas simplement l'effet de l'impression, mais aussi celui du raisonnement et de la conscience bien éveillée du sujet. L'objectivité présumée des expériences sur l'hypnose vacillait face à la possibilité pour certaines patientes, habituées et éduquées aux séances des hôpitaux, de reproduire les états nerveux que
31

Cf. Nicolas, S. (2004). L'hypnose: Charcot face à Bernheim. L'École de la Salpêtrière

face à l'École de Nancy. Paris: L'Harmattan. 32 Nicolas, S. (2002). L'école de Nancy et l'école de la Salpêtrière en 1890 à l'occasion du procès Eyraud-Bompard. Bulletin de Psychologie, 55, (4), n° 460, juillet-août, pp. 409-413. 33 Binet, A. (1887). Le magnétisme animal, p. 273. 3~Op. cit., p. 108. 35 Binet, A. (1887). L'intensité des images mentales. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 23, p. 492.

XIV

Charcot attribuait exclusivement à leur condition hystérique et qu'elles pouvaient reproduire sur d'autres patientes. La réceptivité du sujet aux ordres de l'opérateur focalisa l'attention de Binet sur la suggestion comme cause de l'imitation36 et de la simulation37. En 1885, il admit que l'enthousiasme pour la théorie de Charcot était réduite du fait de la suggestion, "c'est-à-dire l'influence que l'opérateur exerce par ses paroles, ses gestes, ses attitudes, ses silences même, sur l'intelligence si subtile et souvent si éveillée de la personne qu'il a mise en somnambulisme38". En 1909, le psychologue accusa ouvertement son maître d'avoir ignoré les états mentaux typiques de l'hypnotisme, ainsi que l'influence désastreuse des suggestions involontaires39. L'isolement présumé des sujets expérimentaux, coïncidant avec l'oubli des somnambules au réveil, avait été menacé par la constatation des autres faits liés à la suggestion. La possibilité des suggestions posthypnotiques, dans lesquelles le sujet, ne se souvenant pas de l'état somnambulique, exécutait cependant des ordres reçus pendant les séances, confirmait l'existence d'une continuité entre condition seconde et veille. Le phénomène de la suggestion mentale, caractérisé par la transmission de la pensée de l'opérateur au sujet sans l'auxiliaire des signes externes, renvoyait à l'extension exceptionnelle des facultés sensorielles et psychiques des somnambules. Binet expliqua ces faits exceptionnels, bien qu'admis par les psychologues de l'époque, en termes d'activité psychique inconsciente40 puis, selon une direction commune entreprise avec Janet, comme le symptôme d'un dédoublement de la conscience typique de l'hystérie41.
La sensibilité élective

36 Binet, compte-rendu de H. Bernheim (1886) sur De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22, p. 559. Ce texte a été réédité récemment dans l'introduction donnée à Bernheim, H. (2005). De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (1886). Paris: L'Harmattan. 37Binet, A. (1887). L'intensité des images mentales. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 23, p. 493. 38 Binet, A. (1892). Les altérations de la personnalité. Paris: Alcan, p. 68. 39 Binet, A. (1910). L'hystérie. L'Année Psychologique, p.7!. 40 Binet, A. (1887). Les perceptions inconscientes de I'hypnotisme. Revue Scientifique, XLIII, pp. 241-2. 41Binet, A. (1892). Les altérations de la personnalité, p. 4. Cf. PIas, R. (2000). Naissance d'une science humaine: la Psychologie. Les Psychologues Rennes: Presses Universitaires de Rennes, pp. 129-130. et le "lnerveilleux psychique".

xv

Toujours dans le cadre théorique de l'hypnose, dans lequel la suggestion était employée comme outil expérimental42, Binet s'était interrogé sur les conditions qui faciliteraient la réussite des suggestions et avait associé à la réceptivité pathologique l'influence de l'opérateur sur les sujets. Le ton de la voix, le mode de suggestion et l'autorité de l'expérimentateur facilitaient l'exécution d'une hallucination, par exemple. Cette constatation réactualisait la question du rapport, c' est-àdire l'existence d'une attraction particulière (sensibilité élective) du sujet envers l'opérateur; ce fait, ponctuellement admis par les magnétiseurs, à commencer par Puységur, avait été volontairement occulté et méconnu dans l'appropriation de l'hypnose par les médecins43. Dans l'ouvrage intitulé Le magnétislne animal, Binet se limita à constater que le "sujet est comme attiré vers l' opérateur44" mais dans un article publié la même année, il attribua à la sensibilité élective un "caractère sexuel, prouvé, dans certains cas, par le manège du sujet, par la façon dont il cherche son magnétiseur pour se presser contre lui45". Les considérations sur la relation hypnotique pouvaient s'étendre à la sphère de la vie normale, selon l'application habituelle de la méthode pathologique aux phénomènes mentaux. L'amour expérimental - le terme renvoie à l'artificialité du sentiment, limité à la relation hypnotique, et à sa teneur exagérée en tant que pathologique présentait un agrandissement des traits normaux de la suggestion, que Binet définissait comme une "influence particulière d'un individu sur un autre46". L'interprétation complète de Janet sur la question du rapport a occulté

"Le domaine de la suggestion est immense. Il n'y a pas un seul fait de notre vie mentale qui ne puisse être reproduit et exagérée artificiellement par ce moyen. On comprend le parti merveilleux que le psychologue peut tirer de cette méthode, qui introduit l'expérimentation en psychologie" (Binet, Le magnétisme animal, p. 127). Binet reprend ici les considérations faites par le physiologiste H.Beaunis en 1885 (Beaunis, H. L'expérimentation en psychologie par le somnambulisme provoqué, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, t. 2, 1885, p. 1). 43 Cf. Chertok, L., & Saussure, R. de (1973). Naissance du psychanalyste, de Mesmer à Freud. Paris: Payot, pp. 70-83. 44 Binet, A. (1887). Le magnétisme animal, p. 109. 45 Binet, A. (1887). L'intensité des images mentales. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 23, p. 477. 46 Binet, A. (1887). Le magnétisme animal, p. 110. XVI

42

celle de Binet, que le premier jugeait trop simpliste47. Celle-ci n'était pas trop éloignée, en revanche, de la conception exprimée par Sigmund Freud, selon laquelle la suggestion, généralement invoquée comme fondement du lien social, constituerait en réalité un "paravent" qui cache la nature « libidique» des relations sociales48. Dans la masse, l'individu se laisse suggestionner et modifie ses comportements en vertu des sentiments affectifs qui le lient aux autres et au chef.
Le mouvement automatique

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le "merveilleux psychique" (médiumnité, lucidité, tables tournantes, écritures automatiques, suggestions post-hypnotiques) vient s'intégrer à la physiologie nerveuse, à la psychologie et à la psychiatrie. Selon une évolution bien illustrée par Plas, certains phénomènes mentaux, objets des recherche psychiques, étaient interprétés en termes d'activité inconsciente, puis de dédoublement de la conscience, jusqu'à être un symptôme de désagrégation psychique dans les personnalités multiples49. En 1889, Janet synthétisa par la notion de subconscient la possibilité d'actes ayant une conscience en deçà de la normale et qui, de ce fait, échappent à la synthèse psychique. Au degré maximum, chez les hystériques, ces actes se structurent en personnalités secondaires; chez l'individu normal, des mouvements subconscients, automatiques, peuvent se manifester furtivement dans les états de distraction. Binet pensait avoir été le premier à constater que le phénomène d'écriture automatique, représentatif d'un état de dissociation de la conscience, pouvait être reproduit même sur des sujets normaux, si l'on parvenait à maintenir pendant un laps de temps suffisant un état de distraction nécessaire à la production de l'automatisme moteur (pp. 48-53)50. Du moment que le personnage secondaire, ainsi dévoilé, se révélait très suggestible, il était

47 Janet, P. (1897). L'influence somnambulique et le besoin de direction. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 43, p. 134. Cf. Carroy, J. (1991). Psychologie du rapport suggestif. ln Hypnose, suggestion et Psychologie. Paris: P.U.F., pp. 212-219. 48 Freud, S. (1981). Psychologie des foules et analyse de moi (1921), in Essais de psychanalyse. Paris: Payot, p. 152. 49 Plas, R. (2000). De l'inconscient au subconscient et retour, in Naissance d'une science hun1aine: la Psychologie. Les Psychologues et le "merveilleux "psychique". Rennes: Presses Universitaires de Rennes, pp. 111-145. 50 Binet, A. (1892). Les altérations de la personnalité. Paris: A1can.

XVII

vraisemblable que les tentatives d'écriture automatique fourniraient des détails sur les liens entre suggestibilité et activité subconsciente. Binet essaya de mesurer également la tendance individuelle à la suggestibilité motrice à l'aide d'un appareil, emprunté à Wundt, qui facilitait la répétition inconsciente d'un mouvement imprimé à la main (pp. 360-366). Sur les 25 élèves soumis à l'expérience, 14 seulement témoignèrent d'un développement complet de cette caractéristique. La classification des sujets mit en évidence la différence entre l'automatisme des perceptions et des jugements, présente à différents degrés dans tous les individus, et l'automatisme moteur, soit développé au degré maximum soit totalement absent. En outre, les élèves plus jeunes, normalement très suggestibles, s'avérèrent être les moins automatiques, ce qui confirma un développement différent des formes de suggestibilité. L'observation montra que les élèves plus automatiques étaient ceux qui ne fixaient pas assez leur attention sur les sensations musculaires; il suffisait en fait de répéter l'expérience afin de réveiller l'attention nécessaire pour éviter l'automatisme moteur. Relativement à ce changement de l'orientation de l'esprit des élèves vers le contrôle, Binet souligna que ses recherches "guérissent de la suggestion" (p. 375). À la différence des séances d'hypnose, qui incitaient le sujet à obéir aux ordres de l'opérateur, l'expérimentation dans les écoles prévoyait une explication successive à l'exécution de l'épreuve qui apprenait aux élèves à prendre conscience des erreurs et à augmenter leur sens critique. Binet associait la suggestibilité à la question plus vaste de la direction psychique, une des fonctions principales de l' esprit5l. L'orientation intellectuelle procède soit selon des prédispositions latentes (raisonnements inconscients), soit selon l'expérience acquise. La plupart des processus mentaux se répètent à partir d'un principe d'adaptation, fonction de la rapidité des réactions aux stimu Ii externes, auquel s'oppose l'effort d'attention exigé par de nouveaux actes qui se présentent à l'esprit. L'inclination de l'intelligence à l' habitude engendre des préjugés qui s'imposent à l'esprit critique et prédisposent le sujet à la suggestion d'une idée directrice, au dés ir de satisfaire ses propres attentes ou celles des autres, à la confiance placée dans l'expérimentateur. Cette constatation était apparue dans les laboratoires de psychophysiologie, où

51 Bertrand,

F. L. (1930). Alfred Binet et son œuvre. Paris: Alcan, pp. 159-164.

XVIII

l'on avait observé que la répétition des expériences comportait une habitude influant sur les résultats52. Le degré de routine avec lequel un sujet accomplit une opération fut évalué en laboratoire par Scripture et ses élèves, ainsi que dans les écoles primaires, par Binet et Henri. L'attention de Binet sur l'influence des idées directrices avait pour but de démontrer la présence d'une suggestion impersonnelle, issue d'un dispositif expérimental, même si celle-ci est souvent inséparable de la présence de l'expérimentateur.
Le somnambule-automate

La conception du somnambule-automate se traduisait par une vision déterministe de l'être humain, lequel peut être amené à exécuter un acte même avec la conscience d'avoir exercé son libre-arbitre. En plus d'avoir lu l'ouvrage de B. Sidis (The Psychology of Suggestion, 1898), qui anticipe les stratégies publicitaires destinées à influencer le choix des consommateurs, Binet avait tiré des témoignages de prestidigitateurs les techniques pour agir sur le choix d'un individu, par exemple la désignation d'une carte53. Il effectua des expériences semb lables à celles de Sidis, à la différence qu'il interrogea les sujets sur les motivations ou sur les raisons de leurs choix. Le principe d'adaptation54 explique en partie l'uniformité des solutions données aux différentes preuves: le sujet choisit selon des habitudes acquises, sans exercer l'attention ou la volonté. L'incertitude de certaines réponses ou l'impossibilité de motiver un choix effectué démontre que dans ces actes intervient également un état de subconscience. À la fin XIXe siècle, l'influence interpersonnelle était expliquée en termes de suggestion, auquel se superposait ou se substituait celui d' imitation55. Selon une évolution bien illustrée par R. Bodei, les premiers théoriciens de l'évolution sociale, les Français Gustave Le Bon et Gabriel Tarde, construisirent leurs conceptions sur le modèle de la cytologie, en les complétant par les acquis de la physiologie nerveuse56. La
V. Henri, M. Tawney, A. P., II, p. 295 et seq. 53 A. Binet, "La suggestibilité au point de vue de la psychologie individuelle", A. P., 1899. 54 Paicheler, G. (1992). L'invention de la psychologie m,oderne. Paris: L'Harmattan, pp. 8385. 55 De Montmollin, G. de (1977). L'influence sociale. Phénomènes, facteurs et théories. Paris: P.U.F., Introduction. 56 Bodei, R. (2002). ln principio era il caos: dalla citologia alla filosofia. ln Destini personali. L'età della colonizzazione delle coscienze. Milano: Feltrinelli, pp. 53-64.
52

XIX

"suggestion" entre les êtres unicellulaires d'une colonie coralline devenait pour Taine celle automatique et inconsciente entre les cellules cérébrales du cerveau, conçues comme organes pluricellulaires répétiteurs. Selon Tarde, la compréhension des phénomènes sociaux passait par la connaissance de la physiologie cérébrale, dont le somnambulisme était le paradigme. L'altération de la conscience dans l'état hypnotique se transférait, étendue et amplifiée, dans la vie sociale; l'imitation déterminait la fusion de l'individu dans la société5? Le Bon se référait à la suggestion hypnotique comme à un lien social élémentaire, dont l'individu conservait les caractéristiques psychologiques au sein de la foule. Grâce à la généralisation de l'idée de suggestion, diffusée par l'École de Nancy, la passivité imitative, l'automatisme, l'obéissance et l'absence du sens des responsabilités, qui caractérisaient le sujet hypnotisé, étaient étendus à l'individu social58. L'application du concept de suggestion à la compréhension de la société était favorisée aussi par les caractéristiques propres à la thérap ie suggestive de Bernheim; les séances se déroulaient collectivement, dans les hôpitaux, sur des individus soumis socialement. Les phénomènes reproduits sur une petite échelle dans le cabinet d'un médecin, se manifestaient spontanément dans le milieu naturel de la foule59. Pour Binet, le rapport, en se présentant avec l'exagération typique d'un fait pathologique, illustrait les traits principaux de l'influence interpersonnelle, c' est-à-d ire l'automatisme, lequel exclut une participation intégrale de la conscience, et la dichotomie absolue entre le suggestionné et le suggestionnant. Dans les premières recherches sur la suggestibilité, Binet se limita à constater les observations de Le Bon par des expériences miniatures; dans un groupe, les individus subissent l'influence sous la forme d'une contagion de l'exemple.

Bibliographie

"La société est l'imitation et l'imitation est une espèce de somnambulisme" (G. Tarde, Les lois de l'i!nÜation, Paris, Alcan, 1890, p. 97). Cf. J. Carroy, op. cil., pp. 204-208. 58 Cf. Moscovici, S. (1981). L'âge des foules: un trailé historique de psychologie des masse5'. Paris: Fayard. 59 Cf. Carroy, J. (1986). Crimes de laboratoire à Nancy: aux origines de la psychologie sociale? ln Histoire et histoires des sciences sociales. Nancy: P.U.N.

57

xx

1885 Binet, A., & Féré, Ch. (1885). L'hypnotisme chez les hystériques: le transfert. Revue Philosophique de la France e t de l' É tr ang er, 19, 1-25 . Binet, A., & Féré, Ch. (1885). Hypnotisme et responsabilité. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 19,26579. Binet, A., & Féré, Ch. (1885). La polarisation psychique. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 19,369-402. 1886 Binet, A. (1886). La psychologie du raisonnement. Paris, Alcan. Réédition en 2005 chez L'Harmattan à Paris. Binet, A., & Delboeuf, J. L. R. (1886). Les diverses écoles hypnotiques. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22,532-538. Binet, A., & Féré, Ch. (1886). Hypnotisme et responsabilité. Rev ue Sc ien tifi que, 2, 626. Binet, A. (1886). Compte-rendu: H. Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (1886). Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22, 557563 1887 Binet, A. (1887). La perception extérieure, Ed. B. Andrieu, Mont de Marsan, InterUniversitaires, 1995, 411 p. Binet, A. (1887). L'intensité des images mentales. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 23, 473-97. Réédition en 2000 dans la Bibliothèque des Introuvables. Binet, A. (1887). Le fétich isme dans l'amour. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 24, 142-167 ; 252-275. Réédition en 2001 dans la Bibliothèque des introuvab les et dans la Petite Bib liothèque Payot. Binet, A. (1887). La vie psychique des micro-organismes. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 24, p. 449-89, 582-611. Réédition en 2000 dans la Bibliothèque des introuvab les.

XXI

Binet, A., & Féré, Alcan, 284 pages. Commentaires

Ch. (1887).

Le magnétisme

animal.

Paris:

Carroy, J. (1991). Hypnose, suggestion et psychologie. L'invention de sujets. Paris: P.U.F. Mengal, P. (2000). La constitution de la psychologie comme domaine du savoir aux XVIe et XVIIe siècles. Revue d'Histoire des Sciences Humaines, 2, 5-27. Mengal, P. (2002). L'amour expérimental chez Alfred Binet: Généalogie d'un concept. Eduquer n03, Revue de la Société Binet-Simon, Paris, Ed. L'Harmattan, pp. 149-159. Méheust, B. (1999). Somnambulisme et médiumnité (1784-1930). ColI. Les Empêcheurs de penser en rond. Nicolas, S. (2002). Histoire de la psychologie française. Paris: ln Press. Schloegel, J., Schmidgen, H. (2002). General physiology, experimental psychology and evolutionism: Unicellular organism as object of psychological research 1877-1918.1sis, 93, 4, 614-645.

XXII

Revue critique de l'ouvrage de Binet & Féré par Paul Richer60 « MM. Binet et Féré ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de la Revue. Les travaux remarquables qu'ils ont publiés ici même, les désignaient comme particulièrement aptes à mener à bonne fin un travail d'ensemble sur cette question à l'ordre du jour: l'hypnotisme. C'était là d'ailleurs une lourde tâche, d'autant plus difficile qu'il s'agit d'une science en pleine évolution et que, depuis tantôt neuf années qu'un nouvel essor est donné, parti de la Salpêtrière, le mouvement scientifique, loin de se ralentir, se précipite chaque jour sous les efforts honorables, mais parfois inconsidérés, des ouvriers de la dernière heure. Mais pour les mêmes raisons un semblable travail était d'autant plus utile qu'il est destiné à marquer une étape dans le mouvement progressif de la science et qu'il permet, au milieu de la foule des problèmes soulevés, de faire la part des résultats définitivement acquis. » « À ce titre, le livre que MM. Binet et Féré, viennent de faire paraître sera aussi précieux pour ceux qui sont déjà au courant de ces études spéciales que pour ceux qui désirent y être initiés. Hâtons-nous d'ajouter que ce n'est point seulement une œuvre de récapitulation et de
vulgarisation; c'est aussi

-

et nous pourrions

dire surtout

-

une œuvre

originale. Tout en ne négligeant aucun des travaux importants qui ont paru sur la question, les auteurs ont donné à leurs propres recherches une part prépondérante. » « Pour nous, disent-ils, l'étude de l'hypnotisme ne doit pas être considérée isolément; elle n'offre pas seulement un attrait de curiosité; elle est surtout importante en ce qu'elle permet d'étudier sur l'homme les processus physiologiques, et en particulier les fonctions cérébrales, et elle est appelée à jouer un rôle considérable en psychologie. » Cette phrase résume l'esprit du livre en même temps qu'elle indique la méthode que les auteurs ont suivie dans l'étude de chacune de ses parties. » «Nous ne saurions dans cette courte notice résumer, même brièvement, un travail si nourri de faits. Nous en indiquerons au moins les grandes lignes. )} «Les trois premiers chapitres contiennent l'histoire critique du magnétisme animal depuis Mesmer jusqu'au mouvement scientifique actuel. Cette étude n'est point un simple exposé de faits; elle comprend
60 Richer, P. (1887). Revue de l'ouvrage« Le magnétisme animal» Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 23, 633-635. de Binet & Féré (1887).

une part critique qui en double l'intérêt. C'est l'histoire vue à la lumière des notions scientifiques récemment acquises. » « C'est d'ailleurs la seule partie du livre qui traite du magnétisme animal, tout le reste se rapportant exclusivement à l'hypnotisme. Nous ne chicanerons pas, à ce propos, les auteurs sur un titre qui leur a été vraisemblablement imposé. Tout en faisant quelques réserves, il n'était guère possible actuellement de faire plus pour le magnétisme animal. » « MM. Binet et Féré entrent dans le vif de leur sujet en étudiant les différents procédés pour produire l'hypnose. Ils en décrivent ensuite les symptômes, commençant, suivant la méthode inaugurée à la Salpêtrière, par les phénomènes neuromusculaires : hyperexcitabilité neuromusculaire, plasticité cataleptique, hyperexcitabilité cutanomusculaire, s'arrêtant ensuite aux troubles de la respiration et de la circulation, pour terminer par les symptômes subjectifs: état des sens, de la mémoire, état intellectuel, phénomènes de sensibilité élective. » « Reprenant ensuite sous forme de synthèse l'étude analytique qui précède, ils décrivent les périodes du grand hypnotisme su ivant la nosographie de M. le professeur Charcot et les hypnoses frustes qui composent le petit hypnotisme. » « Le cadre que nous venons de tracer une fois rempli, la matière semble épuisée. Il n'en est rien cependant. Nous ne sommes pas à la moitié du livre et la part qui reste est la plus intéressante et la plus originale. Par un artifice qui nuit bien un peu à la description générale les auteurs ont distrait du chapitre qui traite des symptômes de l'hypnose tous les phénomènes de suggestion - dont l'étude d'autre part gagne en clarté et en précision à être ainsi entreprise isolément - et ce sont eux qui forment toute cette seconde moitié du livre. » « C'est d'abord une vue d'ensemble de la suggestion dans laquelle sont traitées les questions générales de définition, de classification, de méthode. La suggestion y est mise à sa véritable place, place qui est considérable, mais ne saurait cependant, ainsi que l'ont voulu certains auteurs, absorber tout le domaine de l'hypnotisme. « On pourrait diviser, disent-ils avec raison, l'étude de l'hypnose en deux parties, se distinguant par la mise en œuvre de procédés différents: la première partie comprenant les phénomènes hypnotiques produits par les excitations physiques ou sensations... la seconde partie comprenant les phénomènes hypnotiques produits par des idées, c'est-à-dire la théorie de la suggestion.

XXIV

Ce sont là deux modes d'expérimentation parallèles; il serait difficile de dire lequel des deux a le plus d'étendue. » «Les auteurs abordent ensuite l'étude détaillée des faits de suggestion. Ne pouvant les examiner tous, ils ont choisi, parmi les phénomènes suggestifs, les plus élémentaires, et consacrent à chacun d'eux de longs développements. Ils passent en revue les hallucinations, les actes impulsifs, les paralysies du mouvement et les paralysies de la sensib ilité. » « MM. Binet et Féré n'ont point cherché à faire de ces pages - ce qui eût été trop facile - un recueil d'anecdotes amusantes, suivant l'exemple d'un grand nombre d'expérimentateurs plus préoccupés de piquer la curiosité que de prouver et d'instruire. Chacun des faite expérimentaux qu'ils étudient est exposé sobrement. Il est rapproché des faits de même ordre que l'on observe à l'état normal et dont il n'est qu'une exagération ou une déviation. La théorie en est exposée dans les limites que comportent les données actuelles de la science, les desiderata sont indiqués et les conséquences, tant au point de vue psychologique qu'au point de vue physiologique, en sont déduites avec précision et sûreté. C'est ainsi qu'une foule de questions de psychologie ou de physiologie s'éclairent d'un jour inattendu. Le livre de MM. Binet et Féré est dans ce sens un des efforts les plus considérables qui aient été tentés jusqu'ici. Il est certes loin d'épuiser la question. Mais il montre mieux qu'on ne l'avait encore fait, la voie nouvelle qui introduit l'expérimentation en psychologie; il fait plus, il apporte la preuve de l'excellence de la méthode, en présentant les premiers fruits qu'entre leurs mains elle a portés. » « L'ouvrage se termine par quelques pages sur les app lications de l'hypnotisme à la thérapeutique, à la pédagogie et à la médecine légale. » « Le livre sur le magnétisme animal de MM. Binet et Féré mérite d'être tout particulièrement signalé des lecteurs de la Revue. » « D'abord, c'est un travail qui ne laisse absolument rien à désirer sous le rapport de la rigueur de la méthode, de la finesse de l'analyse, de la clarté de l'exposition, et, en cela, sa lecture est à conseiller aux personnes qui ont irrégulièrement suivi les progrès de la question de l'hypnotisme, et surtout à celles qui conserveraient encore quelques doutes sur la réalité ou la signification des faits qui se rattachent à cette question. Elles y trouveront, avec l'histoire si curieuse et si instructive du xxv

magnétisme animal, depuis Mesmer jusqu'à nos jours, l'étude absolument scientifique des phénomènes qui, après avoir été, dans l'espace d'un siècle, plusieurs fois rejetés par les sociétés savantes, ont enfin, avec M. Charcot, forcé la porte de l'Académie des sciences, en 1882. En appliquant la méthode nosographique à cette étude, l'éminent observateur était enfin parvenu à faire entrer dans le domaine des Sciences d'observation un certain nombre de phénomènes jusque-là regardés comme inaccessibles. » «En effet, en dépit du titre du livre, c'est de l'hypnotisme seulement que les auteurs ont prétendu traiter, ne voulant parler que des expériences contrôlées par eux-mêmes, de celles dont l'étude appartient aux travailleurs de l'École de la Salpêtrière, et qui, en ce moment, constituent un premier terrain arraché au domaine de l'occultisme et de l'incognoscible, terrain admirablement fouillé et absolument connu. » «Parler de ces phénomènes de l'hypnotisme même pour en énumérer seulement les principaux groupes, cela nous entraînerait trop loin; mais nous ne pouvons nous dispenser de mentionner l'analyse physiologique tout à fait remarquable que les auteurs ont faite des diverses formes de l'hallucination et des rapports qu'ils ont su établir entre le transfert et la polarisation des phénomènes nerveux de tout ordre, montrant qu'il y a des mouvements et des émotions complémentaires, tout comme il y a des sensations complémentaires, celles du vert et du rouge, par exemple. Nous signalerons également, comme étant d'un haut intérêt, l'exposé des faits de changements de personnalité et l'étude des paralysies psychiques, dont la connaissance tout entière est due aux expériences d'hypnotisme, ainsi que celle des anesthésies systématiques, appelées encore hallucinations négatives par d'autres auteurs. Les observations qui établissent le passage insensible de tous ces phénomènes anormaux de l'hypnotisme aux faits de la vie courante, et qui montrent le rôle considérable que joue dans celle-ci la suggestion inconsciente, ne sont pas les moins curieuses et font bien saisir toute la valeur de l'expérimentation hypnotique comme étude d'analyse psychologique. » «Mais le livre de MM. Binet et Féré offre encore un autre intérêt, qui n'échappera pas aux lecteurs attentifs et instruits. L'agitation scientifique qui se fait autour de ces questions est vraiment remarquable; le nombre des livres qui paraissent, en ce moment, et dont nous rendrons compte ici, au fur et à mesure qu'ils paraîtront, témoigne d'un mouvement décidé dans leur sens, et la matière de ces livres, la qualité de leurs XXVI

auteurs prouvent qu'il ne s'agit pas d'une mode du public, d'un engouement factice, mais bien d'un entraînement irrésistible des savants vers de nouvelles découvertes. L'occultisme (mot détestable, mais que nous employons faute d'en trouver un moins mauvais) est décidément aux prises avec la physiologie, et nul ne saurait dire, en ce moment, quels seront les résultats de l'investigation, certainement féconde, qui se mène, non plus dans les salons, mais dans les laboratoires. }) « Or, comme le disent MM. Binet et Féré, le Magnétisme animal a été écrit dans l'atmosphère de la Salpêtrière, et on pouvait s'attendre à en voir les auteurs présenter les phénomènes de l'hypnotisme comme les seuls dignes de considération et comme suffisants à expliquer toutes les apparences de l'occultisme. Il n'en est rien cependant, et, s'ils se sont abstenus de rapporter des faits qu'ils n'avaient pas contrôlés, ils n'en déclarent pas moins - venant à parler de cette action de la suggestion mentale, par exemple, qui est la première et la plus simple des hypothèses aventureuses qui se présente maintenant aux investigations - que la moindre conclusion qu'on puisse tirer de certaines observations la concernant est qu'il y a des recherches à poursuivre dans cette voie et qu'on aurait tort de nier, à priori, la possibilité de ces phénomènes, parce qu'ils sont invraisemblables ou surnaturels. Cela nous donne toute la mesure du chemin qu'ont fait certaines idées, nous ne dirons pas en quelques années, mais seulement en quelques mois; et, si nous le rapprochons de l'extension que les auteurs ont donnée aux phénomènes hypnotiques proprement dits, hypnose fruste et états intermédiaires compris, dont ils recherchent et retrouvent la marque dans les manifestations les plus régulières de notre activité cérébrale, nous nous croyons en droit d'espérer que ces savants observateurs ne déclareront pas leur siège fait, qu'ils auront le courage de franchir le domaine acquis pour l'étendre encore, et que, tout en déclarant que l'hypnotisme est sorti du magnétisme animal comme les sciences physico-chimiques sont sorties des sciences occultes du moyen âge, ils pensent peut-être bien qu'il en pourrait encore sortir autre chose. » « À notre sens, en l'état actuel des choses, le livre de MM. Binet et Féré constitue l'ouvrage le plus complet et le plus exact que nous ayons sur le magnétisme animal. »

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Magnétisme

animal et hypnotisme

selon Paul Richer61 (1882)

La question du magnétisme animal, soulevée par Mesmer il y a plus d'un siècle, est loin d'être résolue. Et cependant ce ne sont ni les écrits ni les discussions qui ont manqué. De tout temps les magnétiseurs ont soulevé un double courant d'opinions contraires également violentes. D'un côté les croyants, les fanatiques qui ne permettent ni de douter, ni de nier, ni de demeurer indifférent, qui acceptent tout avec une confiance aveugle et dont la fa i se ravive en proportion de l'étrange et du mystérieux ; de l'autre les sceptiques, les incrédules à outrance, aussi intolérants que les premiers, qui considèrent comme une honte la plus légère concession au magnétisme animal et qui relèguent en bloc tout ce qui y tient de près ou de loin au rang des jongleries, des chimères ou des illusions. À côté de ces deux opinions extrêmes, il en est une troisième: c'est celle du juste milieu, celle des esprits modérés qui, après un examen impartial, pensent que, dans les résultats obtenus par les magnétiseurs, il y a un fond de vérité, qu'il est aussi puéril de tout nier que de tout admettre, et qu'il appartient à la véritable science de séparer le vrai du faux dans les pratiques mesmériennes. De Jussieu, le célèbre naturaliste, a été le premier (vers 1784) à soupçonner l'existence de faits réels, au milieu des démonstrations plus ou moins fantaisistes du magnétisme à ses débuts. Mais c'est à Braid (vers 1840) que revient l'honneur d'avoir (page 574) entrepris cette œuvre de contrôle et d'examen, sur des données précises, et avec une méthode véritablement scientifique. Dans la suite il s'est trouvé, de temps à autre, quelques observateurs consciencieux et indépendants qui n'ont pas craint d'aborder cette tâche difficile. Mais jamais le mouvement scientifique opéré dans cette direction n'a été aussi général que dans ces dernières années, depuis l'impulsion qu'ont donnée à ces études deux savants illustres, un médecin en France, M. le professeur Charcot (1878), et un physiologiste en Allemagne, M. le professeur Heidenhain (1880). Des travaux scientifiques nombreux et récents sont destinés à porter la lumière dans l'ensemble des phénomènes désignés sous les dénominations vagues de Magnétisme animal ou Mesmérislne, d'hypnotisme ou Braidisme, de sOlnniation provoquée, de sommeil
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Richer,

Ch. (1882).

Magnétisme

animal et hypnotisme.

La Nouvelle

Revue,

17, juillet-

août,

573-615.

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nerveux, de somnambulisme artificiel, etc., etc. Ils montrent que malgré les distinctions, les oppositions mêmes, que ces dénominations variées ont voulu consacrer, tous ces phénomènes singuliers font partie d'un même groupe naturel, dont le caractère général est de consister en un trouble fonctionnel du système nerveux, artificiellement provoqué. Mais si l'on peut, dès aujourd'hui, affirmer qu'il existe là des faits réels qui intéressent au plus haut point la physiologie du système nerveux, il est impossible, pour le moment, d'embrasser la question dans son ensemb le et d'indiquer exactement la part de la vérité. Quelque incomplets que soient encore les résultats obtenus, on doit savoir gré aux savants qui n'ont pas hésité à donner aux études sur ces questions, tant discutées et tant discréditées, l'autorité de leur nom et les lumières de leur expérience. La science leur devra peut-être une de ses plus riches moissons. Un aperçu historique rapide mettra le lecteur au courant des faces multiples de la question, et le spectacle des vicissitudes diverses qu'elle a subies lui permettra de mieux apprécier le sens et la portée du mouvement scientifique actuel, que j'essaierai de définir par le récit de quelques récentes expériences. (page 575)

I.
En 1778, un docteur de Vienne, du nom d'Antoine Mesmer, arrivait à Paris. Presque inconnu à cette époque, il était attendu cependant avec curiosité, car on racontait de lui des choses extraordinaires, et le récit des cures merveilleuses qu'il opérait l'avait précédé. Mesmer, en effet, est avant tout un guérisseur. Il annonce qu'il a découvert une force nouvelle, un nouvel agent de la nature, auquel il donne le nom de magnétisme animal. Dans un mémoire publié à Paris en 1779, il cherche bien à en définir la nature et les propriétés physiques; son « système fournira de nouveaux éclaircissements sur la nature du feu et de la lumière, ainsi que dans la théorie de l'attraction, du flux et du reflux, de l'aimant et de l'électricité» ; mais ce côté purement physique de la nouvelle doctrine n'est que secondaire. «Ce principe, dit-il en terminant son exposé, peut guérir immédiatement les maladies de nerfs et médiatement les autres. Avec son secours, le médecin est éclairé sur l'usage des médicaments; il perfectionne leur action, provoque et dirige à son gré les crises salutaires, de manière à s'en rendre maître. XXIX

« En communiquant ma méthode, ajoute-t-il, je démontrerai, par une théorie nouvelle des maladies, l'utilité universelle du principe que je leur oppose. Avec cette connaissance, le médecin jugera sûrement l'origine, la nature et les progrès des maladies, même les plus compliquées; il en empêchera l'accroissement et parviendra à leur guérison sans jamais exposer le malade à des effets dangereux ou des suites fâcheuses, quels que soient l'âge, le tempérament et le sexe. Les femmes même dans l'état de grossesse et lors des accouchements jouiront du même avantage. » « Cette doctrine, enfin, mettra le médecin en état de bien juger du degré de santé de chaque individu et de le préserver des maladies auxquelles il pourrait être exposé. L'art de guérir parviendra ainsi à sa dernière perfection. » On conviendra qu'il était difficile de prétendre davantage, et (page 576) c'est là un langage que tous les marchands de remèdes infaillibles, tous les prôneurs de panacée universelle n'ont guère surpassé. Dès le début, Mesmer eut la bonne fortune de gagner à sa cause un des docteurs régents de la Faculté, Deslon, premier médecin du comte d'Artois. D'abord son disciple, Deslon devint plus tard son rival. Digne élève du maître, il admettait qu'il n'y a qu'une nature, une maladie et un remède; et ce remède était le magnétisme animal. En quoi consistait donc le traitement magnétique et quels en étaient les effets? Au milieu d'une grande salle, dans laquelle d'épais rideaux ne laissent pénétrer qu'une lumière discrète, se trouve une caisse circulaire faite de bois de chêne et élevée d'un pied à un pied et demi. C'est là le baquet, le réservoir mystérieux d'où doit s'échapper, en effluves bienfaisants, le magnétisme destiné à guérir tous les maux. Dans le fond de la caisse, un mélange de verre pilé et de limaille de fer forme une première couche sur laquelle reposent des bouteilles remplies d'eau et rangées symétriquement, de telle sorte que tous les goulots convergent vers le centre; d'autres bouteilles, disposées en sens opposé, partent du centre et rayonnent vers la circonférence. Le tout plonge dans l'eau. Mais ce liquide n'est pas indispensable, le baquet peut être à sec. Le couvercle est percé d'un certain nombre de trous, d'où sortent des branches de fer coudées et mobiles, destinées à répandre au-dehors le fluide emmagasiné dans l'appareil. On pourrait se demander quelle idée a présidé à tout cet arrangement; mais Mesmer lui-même ne s'est jamais bien expliqué à ce xxx

sujet. Lors de l'examen du magnétisme animal, qui fut fait plus tard par une commission puisée dans l'Académie des sciences et dans la Faculté de médecine, les commissaires ont pris soin de noter expressément « que le baquet ne contient rien qui soit électrique ou aimanté, et qu'ils n'y ont reconnu aucun agent physique capable de contribuer aux effets annoncés du magnétisme». Quoi qu'il en soit, les malades sont rangés, en grand nombre et à plusieurs rangs, autour du baquet, pour recevoir le fluide qui (page 577) leur arrive par plusieurs voies à la fois. Par les branches de tiges de fer coudées, ils le mènent directement sur les parties malades; une corde partant du baquet, passée autour de leur corps, les unit les uns aux autres et permet une répartition plus égale du fluide; quelquefois une seconde chaîne est formée par l'intermédiaire des mains, chaque malade applique le pouce entre le pouce et le doigt index de son voisin, l'impression reçue à la droite se rend par la gauche et elle circule à la ronde. Enfin un pianoforte ou l'harmonica jouant, suivant le besoin, des airs variés, aide encore à la diffusion du fluide magnétique et le répand dans l'air; on y joint quelquefois le son de la voix et le chant. Ce n'est pas tout: il manque encore à cette scène l'acteur principal, le magnétiseur qui non seulement surveille la bonne administration du précieux fluide, mais prend encore la part la plus active à son émission. Armé d'une baguette de fer longue de dix à douze pouces, il va d'un patient à l'autre. Il promène cette baguette, dont l'effet est de « concentrer le magnétisme dans sa pointe et d'en rendre les émanations plus puissantes», devant le visage, dessus ou derrière la tête et sur les parties malades de ceux qui réclament son secours. La baguette n'est pas toujours nécessaire; avec le doigt, il produit les mêmes effets. Il magnétise aussi par le regard, et en fixant, mais surtout par l'application des mains et la pression des doigts sur les hypocondres et les régions du bas-ventre; application continuée pendant longtemps, quelquefois pendant plusieurs heures. Alors les malades offrent le tableau le plus varié. S'il en est qui restent calmes et n'éprouvent tout au plus que quelque légère douleur, quelque chaleur locale ou universelle, quelques sueurs ou même rien du tout, d'autres sont tourmentés par de violentes convulsions, ils entrent en crise. Les descriptions de ces crises, qui nous ont été laissées par les témoins oculaires, nous permettent d'y retrouver tous les signes de la grande attaque hystérique. Elles commencent par le resserrement à la XXXI

gorge, des soubresauts des hypocondres et de l'épigastre, le trouble et l'égarement des yeux. Puis le corps se renverse en des attitudes tétaniques ou s'agite violemment, les membres (page 578) se tordent ou sont animés de mouvements précipités. Des cris perçants, des pleurs, des hoquets, des rires immodérés, éclatent de tous côtés. La part du délire existe. Des sympathies s'établissent; on voit des malades se chercher exclusivement, se précipiter l'un vers l'autre, s'embrasser avec effusion, ou bien se fuir, se repousser avec horreur. Le magnétiseur semble diriger à son gré ces scènes tumultueuses. « Tous, dit Bailly, sont soumis à celui qui magnétise; ils ont beau être dans un assoupissement apparent, sa voix, un regard, un geste les en tire. On ne peut s'empêcher de reconnaître, à ces effets constants, une grande puissance qui agite les malades, les maîtrise, et dont celui qui magnétise semble être le dépositaire. » Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que, dans le nombre des malades en crise, il y avait toujours beaucoup de femmes et peu d'hommes; que ces crises étaient une ou deux heures à s'établir et que, dès qu'il y en avait une d'établie, toutes les autres commençaient successivement et en peu de temps. J'ajouterai qu'il est parfaitement prouvé aujourd'hui que, dans maintes circonstances, il est possib le de faire naître et d'arrêter à volonté les crises hystériques. Lorsque l'agitation dépassait certaines limites et que les convulsions devenaient dangereuses, on transportait les malades dans une salle matelassée, qui s'appelait la salle des crises et qui avait reçu, dans le monde, le nom d'enfer à convulsions. « Cette pièce, dit Delrieu, présentait un nouveau spectacle. On y délaçait les femmes, qui battaient de leur tête les murailles ouatées ou se roulaient sur un parquet en coussins avec des serrements à la gorge. Au milieu de cette foule palpitante, Mesmer se promenait en habit lilas, étendant sur les mo ins souffrantes une baguette magique, s'arrêtant devant les plus agitées, enfonçant ses regards dans leurs yeux, tenant leurs mains appliquées dans les siennes, avec les quatre pouces et les doigts majeurs en correspondance immédiate, pour se lnettre en rapport, tantôt opérant par un mouvement à distance avec les mains ouvertes et les doigts écartés, à grand courant, tantôt croisant et décroisant les bras avec une rapidité extraordinaire pour les passes en définitive. » Tel était le traitement en commun imaginé par Mesmer pour (page 579) satisfaire aux exigences de sa trop nombreuse clientèle; mais

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il magnétisait également sans baquet, en particulier et à domicile. D'ailleurs, c'est ainsi qu'il avait débuté. Dans les hautes classes de la société comme dans le peuple, ce fut bientôt un engouement général. L'affluence aux traitements magnétiques devint si grande que Mesmer dut quitter sa première installation de la place Vendôme. L'hôtel Bullion, qu'il aménagea d'une façon somptueuse et où il opérait avec Deslon, avait quatre baquets, dont un gratuit pour les pauvres. Ce dernier, devenant insuffisant, Mesmer, qui aimait à faire montre de sentiments d'humanité, s'en alla magnétiser un arbre à l'extrémité de la rue de Bondy pour remplacer le baquet. Et l'on vit, dans ce quartier populeux du faubourg Saint-Martin, des milliers de malades venir, suivant l'expression de Louis Figuier, s'attacher à cet arbre avec une foi robuste et de bonnes cordes, dans l'espoir de la guérison. Mais le succès ne répondait pas toujours à l'attente; il y eut des échecs. Mesmer avait échoué chez le baron d'Holbach, Deslon ne fut pas plus heureux avec La Harpe qui affirme, dans ses lettres, n'avoir rien vu, dans la salle du baquet, qui ne lui ait paru « ridicule on dégoûtant, hors l'harmonica dont on joue de temps en temps ». Un peu plus tard Berthollet, le fameux chimiste, qui avait souscrit à la Société de l'Harmonie, se retirait avec éclat, déclarant doctrine et pratique parfaitement chimériques. Par contre, vers la même époque, le P. Hervier, dans la basilique de Saint-André de Bordeaux, faisait au magnétisme animal les honneurs de la chaire catholique. Ainsi la lutte était vive entre les partisans et les adversaires de la nouvelle doctrine. De part et d'autre, on pouvait citer des personnages considérables, des noms illustres. Et le nombre des écrits qui parurent alors, dans le genre sérieux ou satirique, apologies, diatribes, épigrammes et chansons, témoigne assez de l'agitation et de la division des esprits. Dans tous ces ouvrages, pleins de récits enthousiastes ou d'attaques passionnées, il reste bien peu à prendre pour celui qui tâche froidement aujourd'hui de former sa conviction, et ce n'est point dans cette bataille qu'il faut chercher les preuves de la réalité du magnétisme. (page 580) Pour ce qui est de la théorie, d'ailleurs bientôt abandonnée par les magnétiseurs eux-mêmes, elle n'a plus besoin de réfutation. Les célèbres propositions dans lesquelles Mesmer tenta de la formuler reproduisent l'antique théorie du fluide universel. Dès 1784, les intéressantes recherches de Thouret avaient montré que la doctrine mesmérienne n'avait rien de nouveau. Il est possible de la retrouver tout entière, et jusqu'au

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nom lui-même de magnétisme animal dont Mesmer n'hésite pas à s'attribuer la paternité, - dans les ouvrages des écrivains des XVIe et XVIIe siècles, Paracelse, Van Helmont, Santanelli, Maxwel, le P. Kircher et bien d'autres. D'ailleurs, Mesmer lui-même n'avait pas une idée bien nette de son système. Malgré ses promesses, et bien que pressé à maintes reprises par ses disciples, il ne s'est jamais entièrement expliqué. Il n'a rien ajouté aux données premières de sa brochure de 1779. C'est toujours le fluide universel qui pénètre tous les corps, sous forme de deux courants qui vont en sens opposé. L'intervention de l'homme peut, en modifiant le sens du courant, produire un renforcement, et c'est ce qu'il appelle l'action du magnétisme. Il n'y avait pas là de quoi satisfaire des disciples convaincus et désireux de comprendre. Un des auditeurs de Deslon dirait: « Ceux qui savent le secret en doutent plus que ceux qui l'ignorent. » Heureusement, la pratique avait des compensations et suppléait aux défauts de la théorie. Passons donc à l'examen des faits. Les faits à cette époque du magnétisme sont des guérisons. Le raisonnement est celui-ci: le magnétisme guérit, donc il existe. Mais dans cet ordre de choses la preuve est-elle si facile à faire? « C'est cette pauvre thérapeutique, on le sait bien, dit le Dr Dechambre, qui a fait tous les frais de presque tous les charlatanismes et de toutes les sottes crédulités, depuis la médecine hiératique jusqu'à celle de nos jours, en passant par la sorcellerie; depuis les salons dorés jusqu'aux taudis. » Et en effet, si dans le total des guérisons que s'attribue le magnétisme animal, on fait la part, et des maladies supposées de bonne ou de mauvaise foi mais qui en réalité n'existaient pas, et de celles qui ont pu guérir soit sous l'influence de l'imagination ou des seuls efforts de la nature, soit (page 581) sous l'influence d'autres médications employées concurremment, on peut, non sans raison, se demander si véritablement il restera quelque chose au compte du fameux fluide. Le doute est au moins permis. D'ailleurs, la façon dont Mesmer entendait faire contrôler ses guérisons ne laissera pas de paraître singulière. Il voulait qu'on le crût sur parole. Il ne se prêtait pas volontiers à laisser examiner par des médecins compétents, avant et après le traitement, les sujets qu'il prétendait guérir; et ce fut la cause de la rupture de ses premières relations avec la Société royale de médecine. Deslon ne partageait pas sur ce point l'avis de Mesmer, qui lui tenait alors le langage suivant: XXXIV

« Lorsqu'un voleur est convaincu de vol, on le pend; lorsqu'un assassin est convaincu d'assassinat, on le roue; mais pour infliger ces terribles peines, on n'exige pas du voleur qu'il vole afin de prouver qu'il sait voler; on n'exige pas de l'assassin qu'il assassine une seconde fois pour prouver de nouveau qu'il sait assassiner; on se contente de prouver, par des preuves testimoniales et le corps du délit, que le vol ou l'assassinat ont été commis, et puis l'on pend et l'on roue en sûreté de conscience. » « Eh bien, il en est de même de moi. Je demande à être traité comme un homme à rouer ou à pendre, et que l'on cherche sérieusement à établir que j'ai guéri, sans me demander à guérir de nouveau, pour prouver que je sais, dans l'occasion, comment m'y prendre pour guérir. » On voit que nous sommes loin de la rigueur scientifique. Mais le magnétisme animal n'avait-il pas d'autres moyens de faire admettre la réalité de son existence? Ne pouvait-il fournir d'autres preuves que des guérisons ou des témoignages? Enfin la discussion, au lieu d'être laissée au public toujours partial et pour le moins ignorant, ne pouvait-elle être portée devant les sociétés savantes qui, seules, offraient les garanties d'un jugement éclairé? Mesmer se souciait fort peu de l'opinion des savants. Il n'avait pas besoin de l'approbation de la science officielle pour faire ses affaires et tirer bon parti de sa découverte. Deslon, au (page 582) contraire, paraît avoir recherché sincèrement l'avis de ses collègues de la Faculté sur la doctrine nouvelle, mais il se heurta à un mauvais vouloir et à un esprit de parti pris peu dignes d'hommes distingués et de savants. La discussion fut refusée. Là Faculté, considérant comme une honte qu'un de ses membres se fit le défenseur du magnétisme animal, prononça contre lui une peine disciplinaire. D'abord suspendu de ses fonctions pour un an, il fut rayé ensuite de la liste des docteurs régents, et le magnétisme animal condamné sans avoir été entendu. Ce n'est que quatre ans plus tard que, sur l'initiative du gouvernement, le magnétisme animal fut enfin soumis à l'épreuve d'un examen véritablement scientifique, conduit par des hommes dont le savoir était apprécié de tous et le caractère au-dessus de tout soupçon de partialité. Le 12 mars 1784, Louis XVI nomma une commission d'examen, composée d'abord de quatre membres de la Faculté de médecine, auxquels on adjoignit, sur leur demande, cinq membres de l'Académie des sciences,

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