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LE NOUVEAU CONTRÔLE SOCIAL

De
256 pages
Contrôle et liberté sont souvent vus comme des concepts opposés. Est-il possible que cette opposition soit aujourd'hui abolie, que les deux conditions soient fusionnées dans un alliage formé par la participation des organisations et des institutions à chaque moment de notre vie ? En introduisant la théorie de l'institutionnalité, Michalis LIANOS offre une nouvelle voie pour l'analyse de la société contemporaine.
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LE NOUVEAU CONTRÔLE SOCIAL

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Vincent VLES, Service public touristique local et aménagement du territoire, 2001. Sophie MAURER, Les chômeurs en action (décembre 1997-mars 1998),2001. G. Dominique BAILLET, Militantisme et intégration des jeunes d'origine maghrébine,2001. Frédéric ABECASSIS et Pierre ROCHE (coordonné par), Précarisation du travail et lien social, 2001. Gérard FABRE, Pour une sociologie du procès littéraire, 2001. Anne-Marie COSTALAT-FOUNEAU, Identité sociale et langage: la construction du sens, 2001. Cédric FRÉTIGNÉ (en collaboration avec Thierry PANEL), Sociologie de classe, 2001. Sandrine MARÉ-GlRAULT, L'organisation qualifiante, 200l. Amparo LASEN, Le temps des jeunes: rythmes, durée et virtualités, 2001. Pierre HEINZ, L'espace régional Alsacien, 2001. Zhenhua XU, Le néologisme et ses implications sociales, 2001.

Michalis LlANOS

LE NOUVEAU CONTRÔLE SOCIAL
Toile institutionnelle, normative et lien social

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0464-6

Préface

Quand j'écrivais la dernière partie de cet essai en décembre 1999, les médias s'étonnaient devant un paradoxe: les gens qui protestaient contre l'assemblée de l'Organisation Mondiale du Commerce à Seattle étaient hétérogènes, avec des fins et des priorités différentes variant de la protection des tortues sud-américaines au commerce équitable; ils protestaient contre le capitalisme libéral, immergés dans ses produits phares: les chaussures de sports griffées, les téléphones mobiles, les baladeurs, les ordinateurs portables... Les médias mondiaux avaient une fois de plus raté la nouvelle importante. Ces protestataires construisaient un fil directeur entre tout problème sur la planète et une organisation qui est censée produire et imposer des règles d'interaction entre les grandes institutions du monde actuel. Pour eux, il n'existait rien entre l'événement individuel et l'institution planétaire, du moins rien d'assez puissant pour annuler le rapport étroit entre les deux. La protestation de Seattle devrait se lire comme le cachet officiel que le mouvement social pose sur l'acte de mort de la socialité de proximité, et des formes collectives qui la

sous-tendaient. C'est maintenant l'organisation institutionnelle qui détient presque toutes les clefs de la vie postindustrielle. Elle en assure le contrôle et les bénéfices qu'elle distribue selon ses propres règles et intérêts. La question que je pose dans ce livre aborde la mécanique de cette transition des pratiques et de conscience qui aboutit à l'imprégnation totale des rapports sociaux par la médiation des institutions privées et publiques. Qu'est-ce qui nous a appris à abandonner si rapidement le vieux monde des rapports étroits contrôlés par des valeurs morales, déterminées à leur tour par l'équilibre de pouvoir entre les classes et les expressions politiques de cet équilibre? Comment ce nouveau monde à socialité indirecte constitue sa normalité, sa conformité et donc, sa déviance? Pourquoi au lieu d'exiger des comportements légaux par tous, on cherche tout simplement à identifier et à éviter ceux qui peuvent s'avérer dangereux? Pourquoi nous sentons-nous de plus en plus vulnérables tandis que la toile institutionnelle sur laquelle on évolue se densifie continuellement en rendant notre environnement toujours plus sûr et prévisible? Ces questions sont assez difficiles à aborder séparément mais le grand défi qu'elles posent porte à mon sens sur l'exposition de leur interdépendance invisible. C'est pour cela que j'ai choisi de commencer mon exploration de la socialité et de l'organisation postindustrielle par l'axe du contrôle; cela m'a permis d'aborder un grand spectre de questions contemporaines, s'étendant du rapport entre le changement social et la technologie aux rapports de proximité traditionnelle entre êtres humains socialisés. Le contrôle est un concept qui permet de rassembler plusieurs problématiques dans une démarche synthétisante, précisément parce que la maîtrise des rapports et des grandes structures qui organisent et canalisent le comportement humain, est au coeur des sociétés de la modernité récente. J'espère x

compléter dans les deux prochaines années un ouvrage sur la fluidité en tant que fin prioritaire et principe ultime des formes de maîtrise que je décris ici, et sur les nouveaux modes de pouvoir et de stratification que comporte la société d'institutionnalité intense dans laquelle on commence à s'immerger. L'élaboration des thèses présentées dans ce livre a commencé à Paris, à la suite de mon travail doctoral que j'ai eu la chance de mener seul, ma directrice de thèse étant occupée par d'autres intérêts. J'ai profité de cette autonomie forcée pour théoriser la socialité postindustrielle à travers ses contextes empiriques d'action quotidienne et ses expressions concrètes. Pendant les années qui ont suivi ce premier travail, je me suis retrouvé dans des espaces sociaux aussi différents que la Grèce et la Grande Bretagne, où je remarquais souvent que la ligne d'analyse que je présente ici expliquait, et parfois anticipait, les tendances des évolutions majeures dans les rapports des citoyens postindustriels. Récemment, mes collègues dans les conférences scientifiques où je présentais ma vision du nouveau contrôle, commençaient à me donner des premiers signes d'approbation. Cela m'a encouragé à arrêter de retravailler mes arguments, ce qui est un processus par définition interminable, et de les livrer ici à leur étape actuelle. Je tiens à remercier Sylvie Perrin pour son aide pendant la préparation de cet ouvrage; elle m'a soutenu pendant les longues périodes de doute et d'angoisse que ce travail m'a occasionnés. J'aimerais remercier également Mary Douglas pour son encouragement critique, et certains de mes étudiants au Goldsmiths College de l'Université de Londres pour les échanges intéressants de points de vue que l'on a partagés.

septembre 2000 Xl

l

INTRODUCTION

Le nouveau contrôle

Cet ouvrage est la première partie d'une analyse de la modernité récente en tant que société des institutions. Mon intention est de proposer ici, et non pas de démontrer, quelques idées fondamentales, appuyées par l'expérience sociale quotidienne à laquelle nous participons tous. Je ne cherche ni à accumuler le plus grand nombre de preuves possibles pour défendre ces idées, ni à développer une critique des analyses existantes ; il me paraît suffisant d'articuler le fil directeur d'un argument théorique qui ordonne la compréhension de la modernité récente selon des catégories qui me paraissent utiles et efficaces. Je recommande aux lecteurs qui ne s'intéressent pas à la théorisation de la condition contemporaine de passer directement à la dernière partie de cette introduction, où ils trouveront le préambule traditionnel pour les chapitres qui suivent. Mon objectif est d'explorer la production et la maîtrise des contextes qui intègrent le comportement humain dans des finalités

Introduction

organisationnelles, les prémisses de ces finalités et les conséquences auxquelles elles aboutissent. Cet ensemble de causes et de conséquences évolue sur la toile institutionnelle, qui se densifie considérablement chaque jour. La notion de l'institution que j'applique à l'analyse des sociétés capitalistes contemporaines est propre à mon argument et plus large que les sens admis du terme en politologie, en droit ou en sociologie. J'entends par institution toute structure qui centralise le comportement humain autour de sa propre existence et de ses propres projets, et dans ce sens, configure inévitablement les fragments d'action et de pensée qui lui sont consacrés, avec un impact sur la vie interne, intime et sociale des sujets de ces fragments. Une entreprise, un service public ou un centre commercial sont des institutions, comme le sont aussi un logiciel d'exploitation et un réseau de téléphonie ou de transport. Ce qui crée l'institution dans la modernité récente est sa fonction de jonction, sa concentration des actions et des pensées autour d'elle, et donc sa capacité inhérente de réguler ces actions et pensées, du fait qu'elle les génère. La densité et la minutie de la maîtrise des comportements, effectuées par la séduction et la coordination utile, plutôt que par la force, font que la société des institutions 1nous propulse dans une' grande régularisation' dont le sujet contrôlé est principalement un usager et consommateur actif et sélectif. Une des suggestions principales de ce livre est donc que notre façon de penser le contrôle social est obsolète et inadaptée à la réalité postindustrielle. Il est nécessaire de revoir plusieurs idées tenues pour acquises, telles que l'association évidente du contrôle avec la coercition, la formation et la prescription des valeurs, ou l'interaction sociale collective. Le monde postindustriel, hautement institutionnalisé et médiatisé, dispose de sa propre façon de faire converger et coordonner la pensée et l'action de ses sujets; au lieu de se focaliser sur les supports d'une conscience

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Le nouveau contrôle

socialement filtrée qui soutient l'action, il s'organise autour de l'action elle-même. Le citoyen postindustriel n'est plus conduit à remplir son contrat social par l'induction de croyances ou par la génération de règles comportementales surgissant de l'interaction spontanée. Il ou elle réalise plutôt une obligation de résultat qui lui est imposée par les institutions et les systèmes qui l'entourent et auxquelles sa vie appartient par tranches. Seule importe la compatibilité de son action avec l'énorme toile d'interaction médiée par les institutions privées et publiques. L'interprétation de cette compatibilité et son rapport avec des prescriptions déontologiques, ou plus généralement éthiques, n'est qu'un recours accessoire pour fonder la critique de ceux qui s'avèrent déviants ou inefficaces. La culture cesse d'émaner de la création directe des normes et se transforme en un ensemble 'sociocognitif2, guidé de plus en plus par les paramètres des environnements socio-techniques véhiculant l'interaction sociale, et composé par des pensées individuelles enchâssées dans des contraintes structurelles. La canalisation de l'activité postindustrielle pose ainsi le problème d'un nouveau contrôle, non intentionnel et non coercitif, dont la norme consiste simplement en la dextérité du sujet pour extraire ce qu'il désire obtenir à chaque instant des institutions privées et publiques et des systèmes socio-techniques qui les servent. Sur un péage d'autoroute, il n'existe qu'une façon d'agir efficacement: payer au plus vite et continuer son chemin. Bien en amont de la coercition ou de la prescription axiologique, la norme s'identifie ici au sens même. Le nouveau contrôle est précisément un contrôle par configuration des contextes d'action, d'interaction ou d'observation, qui établit les termes dans lesquels son sujet, c'est-à-dire son usager, perçoit et comprend ces contextes. Il se fonde ainsi sur la collaboration obtenue par le consensus, sur la génération d'un sens commun aux contrôlants et aux contrôlés, et non pas sur la gestion de la divergence ou de la résistance que ces derniers pourraient 17

Introduction

développer. Il existe comme un paramètre des rapports avec les institutions et se constitue de façon neutre par des procédures formalisées, par des protocoles d'interaction qui régularisent les comportements semblables et parallèles des participants. Le pouvoir extraordinaire de ce contrôle neutre et collaboratif se trouve dans le déroulement programmé des processus qui 'traitent' l'individu en enchâssant ses choix dans un contexte de coordination et d'options prédéterminées qui l'écrase. L'adhésion à ce contexte se transforme actuellement en condition préalable à la participation sociale. Le sujet joue ses rôles multiples en s'inscrivant inévitablement dans des options compartimentées: l'usager des médias choisit à chaque instant le contenu donné d'une chaîne de télévision ou d'une page sur la Toile mondiale, l'employé réserve une salle de réunion en choisissant entre des créneaux temporels vides, l'étudiant fait sa propre carte des cours pour arriver à la somme exigée des unités de valeur, l'usager d'une machine à laver choisit parmi une série de programmes. Le contrôle forme ainsi un des composants de la liberté postindustrielle. Il s'exprime dans les règles de production et d'utilisation des systèmes, des processus et des objets qui sont désirables comme moyens consacrés à la construction autonome de la biographie individuelle et de l'action collective. Comme la contribution institutionnelle aux rapports entre individus et entre groupes, ce contrôle est ubiquiste, profond et croissant. La précision avec laquelle les processus régulateurs insèrent leurs règles dans la conscience de leur usager véhicule les préceptes en vigueur de la vie sociale et détermine les critères des comportements acceptables. C'est pour cela que nous proposons volontairement notre billet au contrôleur qui s'approche: on reconnaît notre rôle dans un jeu préétabli. En indiquant le contenu chaque fois précis de la 'normalité', les processus et procédures qui composent le nouveau contrôle produisent de nouveaux seuils

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Le nouveau contrôle

perceptuels, sociaux et légaux pour établir ce qu'est la déviance. Refuser la liberté des choix qui sont offerts pour actionner des réponses institutionnelles préfabriquées, constitue en soi un comportement socialement rejeté. Les adolescents qui s'amusent en prenant l'escalier mécanique du centre commercial en sens inverse, les femmes enceintes qui ne font pas leurs échographies aux dates prescrites, les jeunes hommes qui entrent dans le parc sur leur mobiletle ont une chose en commun: ils ne profitent pas d'un environnement pensé pour les servir et établi, du fait de ses apports bénéfiques, en tant qu'objet d'une conformité aussi répandue qu'inconsciente. Le seul refus de ces offres sans contrepartie suffit pour identifier ceux qui refusent en tant que contrevenants à la socialité établie; car l' éthos social postindustriel émane précisément de l'utilisation optimale des règles constamment réaffirmées par les sources institutionnelles, même si chacun choisit sa propre combinaison à partir de ces sources. La régularisation des comportements à grande échelle produit ainsi une définition minutieuse et radicale de la marginalité puisqu'elle aboutit à l'identification immédiate d'un 'prolétariat normatif composé par tous ceux qui ne savent ou ne peuvent extraire du contact avec les institutions quelque chose qui vaut un effort soutenu. Ce prolétariat comprend évidemment ceux dont la socialisation n'a pas été assez ample et intense pour les amener à une position raisonnable par rapport à la concurrence et à leurs aspirations, ceux qui souffrent d'un handicap hérité dans le développement de leurs dextérités d'interaction avec une multitude d'environnements sociaux et techniques, et encore ceux qui essaient de regagner de l'influence en misant sur la vieille méthode d'imposition des systèmes de valeurs au lieu d'adhérer à la fluidité non axiologique, credo ultime d'une société gérée par des systèmes de gestion focalisés sur leur terrain d'action. Les enfants de l'ancienne' classe ouvrière', héritiers de façons d'agir et de penser trop rigides pour être modelés selon les contraintes de chaque 19

Introduction

moment; les enfants des immigrés, héritiers d'aspirations inadaptées et d'outils culturels limités; les défendeurs du retour à une normativité dépassée, dérivée de l'imposition de visions socio-éthiques ; ces sont eux, les hommes durs, les étrangers, les intégristes et les néo-totalitaristes que la normativité postindustrielle expose comme réfractaires à la modernisation des rapports médiés, à la fluidité indifférente et efficace. Chaque paradigme de normalité établit naturellement son antipode déviant mais la particularité du contrôle postindustriel est qu'il exige de l'autonomie en tant que conformité. Ceux qui ne peuvent se constituer en tant que sujets individués et autonomes sont les nouveaux délinquants. Condamnés à s'inventer des conflits collectifs entre eux-mêmes - comme le font les jeunes des quartiers pauvres - pour reconstituer des formations groupales, les délinquants hantent le quotidien de leurs voisins et motivent tous ceux qui peuvent les fuir. Il n'y a rien comme l'image télévisée d'une révolte dans des banlieues ou d'une réunion raciste du Front National pour convaincre le citoyen postindustriel que son ultime devoir civique et social est aujourd'hui de mener une existence de plus en plus isolée en collaborant parfaitement avec les institutions qui l'entourent. Cela devrait créer des doutes chez ceux qui pensent à la société postindustrielle comme ensemble hétéroclite et ingouvernable, car le conflit entre diversité et ordre, chose évidente pour des sociétés pré-modernes, est aujourd'hui dépassé dans la fusion de la contrainte et de la liberté que constitue le nouveau contrôle. Chaque forme de contrôle social est soit efficace soit en déclin, et l'efficacité du contrôle postindustriel consiste précisément en l'actualisation de la finalité immuable de toute régulation sociale: faire apparaître les rapports existants comme évidents. L'ascension des institutions de grande échelle, opérant sur les mêmes principes à travers le globe, ne serait ni possible ni 20

Le nouveau contrôle

durable sans une normativité régissant les cauchemars des participants. La violence dans "les banlieues" lève le coin du voile sur ce que serait une société où les institutions privées et publiques auraient peu d'influence. Sur cette peur se fonde le nouveau contrôle consensuel, dont les sujets oublient naturellement qu'à l'origine du déclin des formes de contrôle précédentes, se trouve l'emprise formidable des institutions elles-mêmes. En somme, comme toute autre contrôle, le contrôle postindustriel rend les puissants indispensables.

1.1. La structuration

du nouveau contrôle

La quintessence régulative du sujet postindustriel se loge dans la mise en place et la mise en scène de systèmes, de conditions et situations qui colonisent de plus en plus la vie quotidienne et l'espace vécu. Cela me paraît avoir une importance qui traverse le domaine du contrôle social et porte sur la re-conceptualisation de la socialité elle-même. Il existe aujourd'hui une série de dispositifs et de structures qui, du point de vue de l'organisation de la coexistence sociale, ne semblent pas avoir un rôle autre que celui de réaliser de manière 'neutre' une fonction gestionnaire et administrative. En faisant cela, ces dispositifs deviennent aussi des composants centraux d'un modèle hégémonique sociocognitif émergeant, sous-jacent, et imposé en dehors de toute critique. Le corollaire analytique immédiat de ces considérations est de repenser à travers l'évident le contrôle social et son reflet dans les formes contemporaines de pouvoir. Implicitement, cela constitue une exploration du paradigme

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Introduction

postindustriel qui aborde directement l'essence distinctive du contemporain, au lieu de se soucier des projections et des continuités de la modernité. Foucault n'apparaît donc ici qu'en arrière-plan, principalement par l'idée qu'un ensemble coordonné d'actions est par définition régi par des pouvoirs. Dans l'univers foucaldien, cette idée donne naissance à plusieurs déductions que l'on pourrait résumer en quatre propositions: a) qu'un tel ensemble coordonné d'actions colporte le plus souvent des conséquences coercitives beaucoup plus importantes que celles qu'on lui attribue ; b) il impose aussi des contraintes prescriptives qui dépassent largement les buts visés par sa raison d'être originelle; c) et il contribue ainsi fondamentalement à la génération d'un sujet qui lui est propre, car compatible; d) dès lors, le contrôle du comportement humain est plus diffus, plus élargi et profond qu'on ne le pensait. Ces propositions n'ont pas été acceptées en totalité par tous les historiens du contrôle social. De façon indicative, je me réfère au portrait de l'évolution pénale en Grande Bretagne dressé par Garland3, ou à celui de Spierenburg4 pour un angle alternatif sur le contrôle pré-moderne. Ces critiques ne réduisent en rien la grande influence de la vision foucaldienne sur le passé moderne de la normalisation et de la punition. Ce qui est peu encourageant de l'autre côté est qu'après cette mise à jour du passé, on n'a pas avancé dans la direction d'une mise à jour du présent. Depuis la perspective dominatrice de Marx et Weber d'un côté, fondée davantage sur la dimension coercitive du contrôle social que sur sa médiation symbolique, et la perspective fonctionnaliste Durkheimienne de l'autre, la "discipline" qui assujettit le "corps" reste en grande partie le seul renouvellement des outils théoriques dans le domaine de la normalisation. Mais le corps, et l'âme qu'il était censé contenir, ne font plus l'objet de normalisation dans les sociétés postindustrielles parce qu'ils n'occupent plus une place

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Le nouveau contrôle

centrale dans les interactions dont dépend largement le mode d'organisation sociale5. Le corps ne demeure plus ni le porteur triomphant du pouvoir ni son champ ou son outil d'application. L'association de la force physique avec un certain pouvoir est complètement rompu et survit seulement clandestinement comme un facteur marginalisé dans les rapports entre sexes et âges et dans une petite partie du crime violent non organisé. Le corps ne dispose pas non plus de son importance physique dans la production industrielle; quand la machine ne fait pas tout par elle-même, ce qui est exigé n'est pas de la force mais de l'efficacité intellectuelle pour la concevoir et la manipuler à sa capacité maximale. En même temps, le corps se trouve en déclin comme porteur du politique. Les manifestations de présence ou de violence physique en tant qu'actes politiques collectifs deviennent largement superflues sous la précision froide des sondages d'opinion. En outre, le rôle du corps comme porteur de pouvoir étatique dans sa dimension militaire est également radicalement marginalisé; l'automatisation écarte de plus en plus l'importance de cette dimension qui perd son dernier bastion avec l'arrivée de la guerre télécommandée. En somme, dans la modernité récente, le corps est une machine imparfaite à laquelle le vrai et compétent acteur, l'intellect, est attaché de manière insécable. Bien que mon objectif soit de proposer un modèle post-foucaldien pour la conception du contrôle postindustriel, je tire aussi les deux bénéfices que "Surveiller et punir" peut apporter à l'étude de la normativité contemporaine et de sa fonction sociale: d'une part, une perspective reconstituant l'acte dressant et disciplinaire comme une articulation praxique du pouvoir6 et d'autre part, une analyse du micro-social qui attribue un caractère de fait aux rapports de contrôle. Plus encore, je place l'analyse du nouveau contrôle dans la problématique plus générale et plus complexe des modes

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Introduction

d'existence, dont le grand maître est indiscutablement Norbert Elias. Son opus magnum sur le processus de civilisation7 révèle le pouvoir que l'on connaissait par les analyses de la stratification sociale, dans sa dimension créatrice des comportements et des sensibilités; il associe la domination à l'exercice du pouvoir à travers l'hégémonie d'un paradigme autour du développement du soi. Contrôle et domination ne sont ni identiques ni distincts; ils fusionnent dans la conscience induite par les nouvelles contraintes socio-économiques que chaque ère introduit. Si la pacification sociale substitua le courtisan au chevalier et la fourchette au sabre, la fluidité gestionnaire mondialisée appelle des sensibilités qui favorisent la production des sujets stratégiques sur toute la ligne de leur existence: de la conscience de soi à l'action la plus formelle. Les sensibilités postindustrielles se concentrent sur la stabilisation d'un monde globalement prévisible mais individuellement instable, dont elles sont les produits. Elles se construisent en tant que réponses aux garanties institutionnelles, en tant qu'attentes des expériences contrôlées par des fournisseurs externes à la personne et son cercle immédiat. Elles font retentir les exigences d'un consommateur puissant, immergé dans la sécurité et la régularité de ses services préférés, et pour cela, consterné ou terrorisé par le moindre signe de perte de contrôle. Elles correspondent à un pouvoir diffus, dispersé dans les choses et les rapports, qui s'affirme par son efficacité et alimente constamment l'attente d'un déroulement rapide, fluide et ordonné de toute sorte d'évolution. Comme les bits glissent par milliards dans les fibres optiques avec une précision infaillible, et atteignent immanquablement leurs cibles aussi bien à l'autre bout du monde qu'au bureau d'à côté, les voitures doivent rouler sur les autoroutes, les trains sur leurs rails et les personnes dans les hypermarchés et les rues avec la même confiance en la configuration dont ils font partie. L' 'incident' , l'accident, la menace ou l'agression se sont ainsi transformés: des événements traités par une normativité 24

Le nouveau contrôle

émotionnelle ou morale, comme le deuil et le blâme, sont devenus simplement des 'événements interdits' par l'implication efficace des institutions dans toutes les sphères d'activité. Pour l'être postindustriel, les morts d'un accident ferroviaire sont des gens qui 'normalement' auraient dû être en vie; les enfants maltraités, les sans abris, les vieux isolés auraient dû être pris en charge par les services sociaux; les agresseurs auraient déjà dû être confinés. Le problème du contrôle social ne se présente donc plus comme partie d'un rapport entre êtres humains mais comme une référence aux institutions qui régissent chaque aspect de ce rapport. La normativité s'identifie à la sensibilité extrême aux ruptures du contrôle institutionnel et à la préparation stratégique qu'une telle sensibilité occasionne. La collaboration dans la vie quotidienne avec les services, les dispositifs et les systèmes qui s'allient à cette demande de sécurité, et l'éloignement le plus grand de ceux qui paraissent assez différents pour la mettre en péril, sont les deux principaux pôles de la normativité postindustrielle. Comme la prison et l'asile dépassent largement les limites des exigences qui les ont fait naître pour satisfaire les besoins d'un nouveau monde et pour révéler - autant aux incarcérés qu'aux personnes libres - les nouveaux outils de pouvoir, la régularisation de soi et la peur d'autrui nous introduisent dans l'ère du contrôle extra-moral, implicite et non intentionnel, du contrôle involontaire. Ce contrôle est privatisé et fragmenté. Il signale le passage d'un univers axiologique et collectif, surveillé et renforcé par l'Etat, au territoire géré et protégé par l'institution privée: le métro, le restaurant rapide, le grand magasin, la piscine municipale, l'immeuble de bureaux, ou même le petit commerce surveillé par une caméra. En dehors de ces territoires, il n'existe que deux autres pôles: les espaces vulnérables, nominalement sous contrôle étatique mais en vérité considérés comme sûrs seulement en cas d'affluence relative, et les espaces intimes de repli personnel et

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