Le petit Hans

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272 pages

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Dans ce texte précurseur, très littéraire, il est question des relations entre un enfant et ses parents, des relations dont l'enfant va faire une maladie.

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Date de parution 01 juin 2013
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EAN13 9782228909440
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Langue Français

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Présentation

Le Petit Hans. Analyse de la phobie d’un petit garçon de cinq ans suivi de Sur l’éducation sexuelle des enfants, Sigmund Freud

Traduit de l’allemand par Cédric Cohen Skalli

Préface de Sébastien Smirou

Traduction inédite

Éditions Payot

 

Dans ce texte précurseur, très littéraire, il est question des relations entre un enfant et ses parents, des relations dont l’enfant va faire une maladie. Les parents du petit Hans sont pourtant soucieux de leurs enfants. Ils s’occupent d’eux, leur parlent, prennent même la liberté d’une analyse pour leur garçon. Mais voilà que se déclare chez Hans, en cours d’analyse, une peur panique des chevaux, une phobie telle que, bien vite, il refuse de sortir de chez lui…

En publiant en 1909 le cas du petit Hans, Freud veut prouver la fameuse thèse qu’il a énoncée quatre ans plus tôt : l’activité psychique des enfants est traversée de problématiques sexuelles dont l’élaboration conditionne la vie adulte. Mais il pose aussi une autre question : peut-on, en analysant les enfants, sinon fixer des règles idéales d’éducation sexuelle, du moins être averti d’erreurs à ne pas commettre ?

Sigmund Freud

Le petit Hans

Analyse de la phobie
d’un garçon de cinq ans

suivi de

Sur l’éducation sexuelle des enfants

Traduction inédite de l’allemand
par Cédric Cohen Skalli

Préface de Sébastien Smirou

Petite Bibliothèque Payot

Préface

Freud, metteur en scène
de la maladie

par Sébastien Smirou

C’est un lieu commun que nous trouvons pourtant chaque fois exceptionnel : les grands textes – les grandes proses narratives, surtout – agissent comme des miroirs. Avec Le Petit Hans, chacun se demandera ainsi, dans un moment de réflexion, s’il se souvient encore aussi précisément du temps où il examinait le monde avec les yeux d’un enfant de quatre ans ; et chacun constatera ses lacunes. C’est du reste l’une des premières découvertes freudiennes : nous « refoulons » les pensées qui nous gênent, nous les enfouissons profondément en nous. À tel point que Le Petit Hans lui-même a beau exister depuis plus de cent ans, il n’est pas collectivement acquis : on ne sait pas – on veut surtout ne pas savoir – que la vie psychique des enfants est pétrie de sexe et que c’est pourquoi nous la recouvrons d’un voile.

C’est en tenant précisément compte de la permanence de ce réflexe qu’on peut peut-être proposer une lecture parallèle aux approches traditionnelles de ce texte célèbre. Une approche qui adopte en quelque sorte la même hauteur de vue que Max Graf et Olga Hoenig, les parents de l’enfant. On pourrait même revendiquer pour Le Petit Hans une certaine candeur d’approche : la même que celle avec laquelle nous tentons de nous représenter ce que pense tel ou tel de nos propres enfants quand nous le regardons. Car la grande singularité de ce texte aujourd’hui, c’est justement la façon dont il vient toucher notre rapport actuel au « petit d’homme » et dont, par retour, nous touchons ce qui est si vivant en lui. Il semble en effet que cet enfant – Hans – et ses parents soient nos contemporains les plus parfaits.

Nous sommes à Vienne en 1908, bien sûr ; mais ce que nous voyons vivre là, sous nos yeux, est une sorte de prototype de la famille bourgeoise du XXe siècle, installée dans une maison qui ressemble aux nôtres, avec des parents soucieux de la vie de leurs enfants, qui leur donnent le bain, qui leur parlent, qui prennent la liberté d’une analyse pour leur petit garçon, et qui prendront même par la suite celle de divorcer. La famille Graf, à Vienne, en 1908, est une famille rare et d’un nouveau type : elle vit sur un mode libéral, en tenant compte du principe freudien selon lequel la répression trop brutale des pulsions sexuelles de l’enfant favoriserait l’apparition ultérieure des névroses. Vingt ans plus tôt, les conditions n’auraient tout simplement pas été réunies pour qu’une telle famille émerge. La mortalité infantile était encore relativement importante et diluait nécessairement l’attention portée à la vie psychique des plus jeunes ; et la salle de bains, pour prendre un autre exemple, comme temple domestique de l’intimité, n’existait tout bonnement pas1.

Pour ces raisons et pour d’autres, « les Graf » – comme on parle d’amis chez qui on irait dîner – préfigurent en quelque sorte « la famille moderne ». Celle qui a mis plusieurs décennies à s’imposer dans ce que nous appelons l’Occident et que « la famille recomposée », la « monoparentalité » ou « l’homoparentalité », entre autres, ont fait ou feront évoluer à leur tour.

Une preuve par l’exemple

Publié pour la première fois en février 1909 dans le Jahrbuch (la première revue de psychanalyse), Le Petit Hans a accompagné le travail de Freud durant de nombreuses années : complété à plusieurs reprises au gré de ses rééditions, il a ensuite été rediscuté en 1926 dans Inhibition, symptôme et angoisse2 pour un important développement autour du conflit d’ambivalence. Il illustre une thèse générale qu’on pourrait grossièrement résumer ainsi : l’activité psychique des enfants est traversée de problématiques sexuelles dont l’élaboration conditionne la vie adulte3. Cette thèse, les Trois essais sur la théorie sexuelle4, parus en 1905, l’ont amplement détaillée. Pour être précis, Freud y a posé l’existence d’une sexualité infantile qu’il qualifie de « perverse polymorphe » en ceci qu’elle obéit à des tendances pulsionnelles multiples et non encore réprimées : seule la censure morale que nous développons en grandissant permet de les domestiquer. Avec Hans, Freud l’indique d’emblée5, il s’agit de faire la preuve, grandeur nature, de cette sexualité infantile ; d’en apporter un témoignage vivant. Cette première ambition se double d’une seconde : si les symptômes névrotiques dont se plaignent les adultes sont le fruit de désirs refoulés dès l’enfance, imagine Freud, pourquoi ne pas chercher à la source le moyen de prévenir certaines difficultés futures ? Autrement dit : peut-on, à partir d’un matériel prélevé et analysé directement auprès d’enfants, sinon fixer des règles idéales d’éducation sexuelle, du moins être averti d’erreurs à ne pas commettre ? Cette préoccupation éducative guidera les travaux des premiers analystes d’enfants, et notamment ceux d’Anna Freud, mais elle est déjà très présente au moment du Petit Hans. La « lettre ouverte au Dr M. Fürst » que l’on trouvera ici en annexe sous le titre « Sur l’éducation sexuelle des enfants », et qui date de 1907, en témoigne directement.

Pour explorer ces questions, Freud encourage ses amis à lui faire part de leurs observations sur la vie sexuelle des enfants. Max Graf, le père de Hans, fait partie de son entourage – sa femme et lui sont même considérés dans le texte comme « des disciples ». Il va noter aussi scrupuleusement que possible durant plusieurs mois (de janvier à mai 1908) ce qui se joue avec son propre fils. La phobie animale du garçon – il a une peur panique des chevaux – ne se déclare véritablement qu’au cours de la cure : elle n’en est pas le facteur déclenchant. Mais elle devient très vite assez sévère pour l’empêcher de sortir de chez lui, et cristallise ainsi sur elle bon nombre de questions. Freud lui-même ne recevra qu’une fois « ce drôle de petit bonhomme » durant l’analyse ; c’est donc Max Graf qui en assure la conduite quotidienne, sous la supervision de celui que l’enfant identifie transférentiellement à « Dieu6 » – le « Professeur Freud ».

Roman policier ou mise en scène de la maladie ?

« Cela ne cesse de me faire à moi-même une impression singulière de voir que les histoires de malades que j’écris se lisent comme des nouvelles et sont pour ainsi dire privées de l’empreinte de sérieux de la scientificité. Je dois m’en consoler en me disant que c’est évidemment la nature de l’objet qui doit être rendue responsable de ce résultat, bien plus que mes prédilections7. » Ces mots célèbres, assortis de leur petite dénégation finale, ont été publiés en 1895 dans les Études sur l’hystérie et ils résonnent rétrospectivement comme une sorte de programme malgré lui. Malgré lui pour Freud, qu’on sait tellement attaché à prouver la valeur scientifique de ses découvertes ; mais heureusement pour le lecteur de ses « cas », et notamment pour celui du Petit Hans. Car pour qui ne baigne pas dans le corpus psychanalytique, c’est d’abord comme objet littéraire que ce texte fondateur peut sauter aux yeux. L’énigme est dense, la tension palpable et les indices s’accumulent à un point tel qu’on jurerait parfois avoir affaire à une sorte de roman policier8. Les meilleurs titres du genre ne sont-ils pas ceux dans lesquels le lecteur a tout sous les yeux sans pour autant parvenir à percer le mystère qui le tient en haleine ? Il suffit alors à l’auteur de faire basculer la scène, d’éclairer différemment tel ou tel indice pour qu’un faisceau entier d’éléments prenne un sens inédit et que le dénouement, en cascade, apparaisse.

La première grande définition connue en France du roman policier appartient à l’écrivain Régis Messac et elle date de 1929. Il s’agit pour lui d’« un récit consacré avant tout à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d’un événement mystérieux9 ». Or c’est effectivement ce à quoi nous invite Freud. L’« événement mystérieux », ici, c’est le déclenchement de sa phobie des chevaux chez Hans ; la « découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels », c’est celle que permettent les outils du psychanalyste tels que Freud les invente progressivement. L’historien Carlo Ginzburg permet de les préciser en poursuivant l’analogie détective, lui qui regroupe sous le concept de « paradigme indiciaire » les techniques utilisées à la fois par Freud et par… Sherlock Holmes10. Selon Ginzburg, l’un et l’autre s’inspirent directement de Giovanni Morelli, un historien d’art du XIXe siècle qui a révolutionné les méthodes d’attribution des œuvres. Un homme au procédé suffisamment marquant pour que Freud lui-même le présente au début de son Moïse : « [Morelli réussit] en commençant par détourner le regard de l’impression d’ensemble ou des grands traits du tableau et en mettant en relief l’importance caractéristique des détails secondaires, des vétilles telles que la représentation des ongles des mains, des lobes des oreilles, des auréoles et autres choses qu’on ne remarque pas, que les copistes négligent d’imiter et que surtout chaque artiste exécute d’une manière qui le caractérise11. » Et d’ajouter quelques lignes plus loin : « Je crois que son procédé est étroitement apparenté à la technique de la psychanalyse médicale. Celle-ci aussi est habilitée à deviner les choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés ou dont on ne tient pas compte, à partir du rebut – des déchets – de l’observation12. »

Aussi tentante qu’elle soit, la comparaison avec le roman policier ne semble pourtant pas complètement satisfaisante : il n’est jamais question de crime dans Le Petit Hans, mais de relations entre un enfant et ses parents, de relations dont l’enfant fait une maladie pour des raisons à déterminer. L’énigme que pose Freud est donc la suivante : pourquoi le jeune Hans se rend-il malade-des-chevaux ? Et elle n’est pas simple à résoudre. Les détails rapportés de l’analyse pullulent au point que la pensée du lecteur est souvent contrainte à opérer des choix pour ne pas se noyer dans le texte. En fonction de ses propres refoulements, elle « oublie » certains indices ; en favorise d’autres ; échafaude des conclusions provisoires pour poursuivre ses recherches. Et Freud soutient fondamentalement la continuité de cette recherche – c’est ce qui nous importe ici. Il la soutient par son travail d’auteur.

On a beaucoup vanté le style de Freud-l’écrivain13 en général ; mais pour l’exposé de ses cas, et en particulier pour Le Petit Hans, son travail n’est pas un travail de styliste au sens classique du terme. C’est d’abord un travail de metteur en scène, et de metteur en scène de la maladie. On trouve trace de cette nuance dans un petit texte que Freud avait justement confié de son vivant à Max Graf, le père de Hans, et que celui-ci n’a rendu public qu’en 1942. Dans cet article intitulé « Personnages psychopathiques à la scène », probablement daté de la toute fin 1905 ou du début de 1906, Freud écrit : « Le névrosé malade est pour nous un homme dans le conflit duquel nous ne pouvons arriver à voir clair, dès qu’il l’apporte déjà constitué. Inversement, si nous connaissons ce conflit, nous oublions qu’il est un malade, tout comme lui, quand il a connaissance de ce conflit, cesse lui-même d’être un malade. Ce serait la tâche de l’auteur de nous placer dans la même maladie14, ce qui se fait au mieux si nous prenons part au même développement que lui15. » Autrement dit, celui qui rapporte la cure d’un patient, s’il veut que son lecteur ou son auditeur en perçoive la trame intime, doit faire en sorte non pas de le rendre malade, bien sûr, mais de le faire progresser dans la découverte du nœud de la maladie en respectant les étapes par lesquelles le patient lui-même est passé. Et c’est selon cette technique de mise en scène (qui préserve, de fait, tout suspense) que Freud rédige trois ans plus tard Le Petit Hans. Il se laisse porter par ce petit garçon – et il nous porte à son rythme. C’est cette façon d’appareiller son écriture aux mouvements psychiques de Hans et de son père qui la rend si captivante pour nous. Cela ne signifie pas que Freud se contente d’agir comme le simple secrétaire du patient : il sait qu’une construction s’impose pour rendre compte de la vérité – ses didascalies jouent ce rôle, entre autres, de même que le réagencement de ses notes. Et si sa mise en scène fonctionne avec tant d’efficacité sur le plan littéraire, on l’a dit, c’est parce qu’elle provoque des identifications presque immédiates. Surtout lorsqu’il est question de situations « mythiques » – en l’occurrence, c’est le complexe d’Œdipe (et donc la castration) qui se trouve (re)mis en scène dans Le Petit Hans.

Si vous êtes un homme, vous éprouverez ainsi beaucoup de sympathie pour Hans – ses troubles toucheront mécaniquement « l’enfant qui est en vous », selon l’image de Sándor Ferenczi16 – ; mais vous jouerez aussi parfois le rôle du père et, à défaut d’être vous-même celui d’un petit garçon, vous l’imaginerez sans peine. Si vous êtes une femme, vous pourrez bien sûr vous désoler de ce qu’il n’existe pas chez Freud de pendant féminin à Hans ; mais vous vous serez d’abord reconnue sous les traits de sa mère. Freud la dépeint à peine, mais les mères d’aujourd’hui n’ont absolument rien à envier à celle du jeune Hans pour ce qui concerne le quotidien de la relation avec leur fils. Comme elles, elles frôlent le sexe de leur enfant lorsqu’elles lui donnent le bain ; comme elles, il leur arrive de se laisser voir du « petit ange » par la porte entrebâillée des toilettes ; comme elles, elles l’acceptent parfois au lit ; et comme elles, elles s’inquiètent lorsqu’elles voient qu’elles excitent sexuellement leur enfant.

Pourquoi une phobie ? Et pourquoi le cheval ?

Freud suit donc pas à pas les pérégrinations de la famille Graf et nous entraîne à notre tour dans les siens. À Vienne – dans la chambre de Hans, dans celle de ses parents, dans la salle de bains, aux toilettes, sur le perron de la maison, au parc – ; mais aussi à Gmunden, lieu de vacances apparemment marqué par l’absence du père. Et à chaque page, le matériel s’accumule. Citons ici les principaux indices présentés par Freud, ou les principaux acteurs de la scène : le petit « machin qui fait wiwi17 » de Hans (son pénis), celui de son père, celui de sa mère (nous allons y revenir) ; la blessure au pied du cousin Fritzl, une nourrice qui fait le cheval, un cocher invisible ; des crottes, des culottes de différentes couleurs, du sang, des moustaches, des girafes, des cigognes ; et, bien sûr, des chevaux – quantité de chevaux. Comme le texte de Freud l’est lui-même, il faut se représenter la Vienne de 1908 envahie de chevaux. Fiacres, voitures de place, de déménagement, de marchands en tous genres, tramways : ils sont partout, exactement comme le sont aujourd’hui voitures, camions et bus dans nos grandes villes. Comme à leur bord, nous parcourons l’intense bricolage réflexif d’un bambin de quatre ans qui tente de saisir les subtilités du monde à partir d’une certitude : tous les êtres vivants ont un « truc qui fait wiwi ». Oui, tous, y compris sa mère. Et si d’aventure un petit bout de femme, comme sa toute jeune sœur Hannah, n’en possède apparemment pas, c’est simplement qu’il est en train de pousser.

De tels appuis intellectuels, même aujourd’hui, font naturellement sourire les adultes (qui les ont oubliés). Mais la propriété axiomatique par laquelle tout être vivant possède un pénis est d’abord inattaquable chez les petits garçons. Elle tient par nécessité : imaginer un être vivant sans pénis, c’est imaginer qu’on le lui a arraché et c’est une représentation absolument insupportable parce qu’elle fait craindre le pire pour soi-même. C’est ce qu’on appelle l’angoisse de castration. Inconsciemment, dit Freud, les garçons redoutent en effet que, pour les punir du désir qu’ils nourrissent pour leur mère, leur père ne les châtre. Max Graf a d’ailleurs beau tenter d’expliquer à Herbert/Hans la différence des sexes, le chérubin répond qu’il connaît cette version des faits, naturellement, mais qu’il préfère quand même croire à la sienne propre. Et avec cet équipement pour tout bagage, notre petit héros se pose les questions que nous nous sommes tous posées : que font papa et maman lorsqu’ils sont au lit ? comment fait-on les enfants ? par où sortent-ils ? etc., etc.

Le lecteur, ici, peut s’en poser d’autres. Quel rapport entre ces théories sexuelles infantiles et la phobie qu’a Hans des chevaux ? Pourquoi une phobie, d’abord ? Et pourquoi des chevaux ? Tous les petits garçons ont beau se raconter des histoires, ils ne se trouvent pas systématiquement dans l’incapacité de sortir de chez eux.

Prenons donc les choses par étapes.

L’économie type de la phobie animale se trouve résumée dans la Métapsychologie de Freud : « La motion pulsionnelle qui a succombé au refoulement est une position libidinale envers le père, couplée avec l’angoisse dont celui-ci est l’objet. Après le refoulement, cette motion s’est effacée de la conscience : le père n’y apparaît plus comme objet de la libido. Comme substitut, on trouve […] un animal plus ou moins propre à servir d’objet d’angoisse. Le résultat est une angoisse à l’égard du loup [par exemple], à la place d’une revendication d’amour adressée au père18. » Dans le cas de Hans, c’est le cheval qui joue ce rôle de substitut au père, et « il ne s’agit nullement […] d’une angoisse indéterminée du cheval, précisera Freud en reprenant le cas en 1926, mais de l’attente anxieuse de cet événement précis : le cheval va le mordre ». Sa terreur des chevaux déplace ainsi pour Hans à l’extérieur de la maison une angoisse encore plus insupportable tant qu’elle restait localisée à l’intérieur : celle de se faire émasculer par son père – en réponse, nous l’avons vu, à son souhait inconscient de faire l’amour avec sa mère19. Simplement, si la phobie apparaît, si elle a besoin de faire obstacle, c’est que l’interdit classique de l’inceste – celui qu’incarne précisément le père – n’a pas suffi. Le fantasme des girafes est à cet égard extrêmement parlant : Hans y explique à son père qu’il s’assoit littéralement sur sa parole, qu’il peut toujours causer ou menacer, maman est d’accord, elle, pour que son fils lui rende visite au lit… « Dans ses rêves », comme on dit dans les cours de récréation, il peut donc très bien et très librement faire l’amour avec elle. Pourquoi ? Parce que la parole de Max Graf n’a probablement pas suffisamment de valeur aux yeux de la mère de Hans pour qu’elle puisse être entendue par leur fils. De ce défaut d’« interprétation symbolique », pour reprendre le concept de Jacques Lacan, Freud ne dit pas un mot. Parce qu’il n’a pas pu lire Lacan, naturellement ; mais peut-être aussi parce qu’il se trouve un peu coincé par le dispositif qu’il a lui-même installé.

Ce qu’il faut bien comprendre quant au choix de l’objet sur lequel se polarise la phobie, c’est qu’il ne vaut pas tant pour l’objet lui-même que pour tout ce qui se rattache à la façon dont on le nomme. Le mot qui sert à désigner un objet possède une consistance sonore (une « empreinte acoustique ») qui le rapproche d’autres mots et donc de significations a priori étrangères. Dans l’épisode des girafes que je viens de mentionner, on peut par exemple s’étonner de la proximité sonore, en allemand, du mot giraffe avec le nom de famille de Hans, Graf. Pour résoudre l’énigme du symptôme de Hans, pour retracer l’histoire de sa phobie des chevaux, on peut ainsi tenter de suivre les empreintes inconscientes qu’a laissées en lui le mot « cheval ». C’est l’exercice auquel se livre par exemple le psychanalyste Jean-Claude Razavet20.

Examinons par exemple la piste du jeune « Fritzl », qui s’est blessé au pied en jouant au cheval avec Hans. Il est également son rival dans les jeux amoureux auprès des filles, et cette rivalité renvoie Hans à celle qu’il nourrit pour son père. Or ce père porte des moustaches qui correspondent, remarque Freud, à la « tache noire » tant redoutée par le petit garçon lorsqu’il l’aperçoit… au museau des chevaux. Ici, donc : cheval = papa.

Autre piste : celle de l’accouchement. Hans a vu du sang sur les draps du lit des parents, à la maison, lorsque sa petite sœur est née. Il y a associé le pot rouge de la cheminée sur lequel la cigogne (qui apporte, lui dit-on, les bébés) installe son nid. Ce pot est lié à la voiture – tirée par des chevaux – dans laquelle sont placés les enfants qu’apporte ladite cigogne. Et cette voiture renvoie elle-même à deux ventres chargés : celui de sa mère enceinte, et le sien lorsqu’il n’a pas fait caca depuis longtemps. Une fois aux toilettes, la chute de la crotte peut se lier à celle d’un cheval, et coïncide pour Hans avec la théorie de la naissance des enfants par l’anus. « D’autant, précise Jean-Claude Razavet, que le verbe allemand niederkommen signifie aussi bien “tomber par terre”, comme le cheval, que “mettre bas, accoucher”. » D’où l’équation : chute d’un cheval = naissance d’un enfant.

Autre filon encore : celui du « tapage ». Hans désigne par ce mot le mouvement et le bruit des membres d’un cheval qui s’effondre – d’un cheval qu’on retrouve les quatre fers en l’air. Mais il renvoie évidemment inconsciemment au jeu de jambes des parents qui font l’amour. Ainsi : cheval = effroi devant la scène primitive.

Ces pistes, parfois longues, ne sont surtout pas exclusives les unes des autres. Elles se croisent, se font écho, se contaminent. Et Hans dote inconsciemment le mot « cheval » (Pferd, en allemand) de tout ce complexe de significations à la fois. Il concentre sur lui toutes les angoisses et abrite un paradoxe essentiel : l’existence d’un père à la fois adoré comme idéal et haï parce qu’il représente la menace de la castration. C’est l’analyse détaillée de ce complexe d’Œdipe et de ses théories sexuelles infantiles (autrement dit, de tout ce qui se cache sous le déguisement du cheval, personnage principal de la pièce) qui permettra progressivement à Hans de se débarrasser de sa phobie.

La controverse

À la suite du Petit Hans, et comme en abyme, d’autres psychanalystes ont mené l’enquête sur ce travail de Freud.

Du vivant de « Dieu », le scandale vient ainsi d’abord de ce que dit le texte, des vérités qu’il énonce et qui, au début du XXe siècle, apparaissent comme sacrilèges. Dans un monde où les enfants sont officiellement perçus comme des modèles d’innocence, avancer qu’un petit garçon peut être amoureux de sa mère, qu’il peut en vouloir un enfant et qu’elle n’est d’ailleurs pas nécessairement étrangère à ces désirs, vient heurter la sensibilité de tout un chacun. Les représentations sociales de l’amour ont beaucoup changé en cent ans21, serait-on tenté de dire, laissant ce scandale-là n’opérer qu’en sourdine (encore que, n’est-ce pas ?). Mais depuis l’après-guerre, et donc une fois Freud mort, les reproches faits au texte se sont eux aussi modifiés, en se concentrant sur ce qu’il aurait négligé, passé sous silence, ou même travesti.

En France comme aux États-Unis, plusieurs commentateurs ont ainsi déploré des manquements de Freud à la règle analytique. Avec une naïveté qui le dédouane presque instantanément, Freud explique lui-même qu’il avait par exemple offert un jouet au petit Herbert/Hans pour son troisième anniversaire. (Et pas n’importe quel jouet puisqu’il s’agissait, dira plus tard Max Graf, d’un… cheval de bois !) A contrario, il n’indique pas qu’Olga Hoenig (la mère de Hans) a été sa patiente quelques années plus tôt. Sans détailler ces bizarreries de façon exhaustive, c’est chaque fois un trop-plein d’intimité qui est jugé néfaste à la prise en charge du garçon, les transferts croisés qu’il occasionne menaçant effectivement de parasiter l’analyse. La promiscuité dans les échanges analytiques n’est pourtant pas rare à l’époque, loin de là ; on prend des proches ou des parents de proches en séance, voire des parents tout court, et on s’autorise également à suivre plusieurs patients de la même famille. Freud le fait, Ferenczi le fait, et d’autres encore, bien sûr. Ne serait-ce que parce que, dans les années 1900, le cercle d’influence de la psychanalyse est encore restreint22. C’est cette même étroitesse qui explique d’ailleurs que tout ne soit pas directement rapportable dans la relation d’un cas : écrire dans Le Petit Hans que le couple Graf bat de l’aile, par exemple, ou que Mme Graf a pu avoir une liaison avec un domestique, n’aurait tout bonnement pas été tenable, ni pour Freud ni pour aucun des deux parents. Car dans le petit cercle des amis de Freud, tout le monde sait de quelle famille il est question dans ce cas.

Le dispositif mis en place n’est donc évidemment pas idéal – on ne l’accepterait plus aujourd’hui –, mais c’est précisément cette recherche d’un idéal qui est marquante dans les reproches que j’examine ici. Car il me semble que le dispositif analytique lui-même ne peut pas être idéal. La génération suivant Freud a du reste immédiatement répété la promiscuité connue dans les premiers échanges. Pour citer un exemple marquant, en 1920, Alice et Michael Balint, jeunes mariés, ont débuté une analyse à Berlin le même jour chez le même Hans Nacht ! De façon moins saillante, mais pas moins réelle, la psychanalyse contient toujours aujourd’hui cette part d’« impureté ». On choisit en effet rarement un analyste en s’appuyant sur les seules Pages Jaunes : on vient davantage par ouï-dire, par lu-dire, ou par vu-dire – rarement, en tout cas, par pur hasard23.