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Le "petit patrimoine" des Européens

De
301 pages
Le "petit patrimoine" que ce volume interroge est celui des objets dont la valeur n'est pas la valeur marchande mais la valeur affective, subjective, symbolique. Ce petit patrimoine, composé de jouets, outils, ustensiles, séries de verroteries ou de ferblanteries, souvenirs de voyage, correspondances, etc., mobilise les groupes dans lesquels il circule : famille, cercles d'amis, corps de métier, associations... Non institutionnalisé, il constitue cependant une source de documentation originale.
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Le

«

petit patrimoine»

des Européens:

objets et valeurs du quotidien

Ethnologie de l'Europe Collection dirigée par Jocelyne Bonnet-Carbonell

La collection a pour but de porter témoignage sur le vécu culturel des Européens, à partir de faits collectés, de documents croisés et de comparaisons révélant continuité et transformations. Collaborent à cette collection des universitaires et des chercheurs francophones associés aux recherches en ethnologie et en historiographie européennes, menées par le Réseau Eurethno, membre de la Fédération Européenne des Réseaux de coopération scientifique du Conseil de l'Europe. Déj à parus: Inventions européennes du temps - Temps des mythes, temps de l'histoire. Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell - 2004 Fêtes et rites agraires en Europe: métamorphoses? Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell et L. S. Fournier 2004 Malmorts, revenants et vampires en Europe Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell - 2005 Peurs et risque au cœur de la fête Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell et L. S. Fournier 2007

Sous la direction
Laurent Sébastien

de

Fournier

Le « petit patrimoine» des Européens: objets et valeurs du quotidien

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paul Valéry (Montpellier

III)

L' Harll1a ttan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05184-3 EAN: 9782296051843

Sommaire
J. Bonnet-Carbonell, J. Bonnet-Carbonell, Avant-Propos Préface polysémie et potentiel d'évocation ... du 13 7 9

L. S. Fournier, Introduction: petit patrimoine.

I : Petit patrimoine, rites et croyances J. Da Silva Lima, Le petit patrimoine festif et religieux au Portugal.

17 19

A. Bellio, Au-delà du silence. La parole des femmes voyantes, petit patrimo ine calabrais 27 E. Haland, Les icônes, petit patrimoine religieux grec G. Iacovazzi, Le petit patrimoine festif des banda maltaises 41 55

A. Manevy, Circulation et polysémie des objets de N.-D. de Lourdes comm e petit patrimo ine 67

II : Petit patrimoine, mémoires et identités

77

K. Kotlarska, Petit patrimoine et identité: les costumes traditionnels féminins en Bulgarie 79 R. Ouritskaïa, Rôle et place du petit patrimoine dit «soviétique»
Russ i e postco mm uniste

en

.. .. . . . . . .. . . . .. .. . . ... . . .. . . .. . . .. .. . . . .. . . .. . . . . . ... .. . .. .. . . . . . .. .. .. . . . . . . .. 93

E. Rizopoulou- Egouménidou, Le petit patrimoine: un lien communication et de rapprochement entre Chypriotes grecs et turcs V. Perlès, Petit patrimoine des touristes: les souvenirs de vacances R. Latouche, Petit patrimoine: les souvenirs de Verdun F. Kuramochi, Patrimonialisation de la mémoire: l'exemple de Paris

de 101 III 123 139

III : Petit patrimoine, famille et éducation A. M. Rivas Rivas, Mémoire familiale et petit patrimoine en Espagne T. Totszegi, Costume et petit patrimoine familial en Transylvanie

149 151 157

V. Keszeg, Elaboration et transmission du petit patrimoine des album amie 0rum r0umains 163 S. Carrausse, Le petit patrimoine de l'étudiant de l'Université Coimbra: « Capa e batina}) de 173

S. Ferez, Petit patrimoine, construction du genre et situations éducatives dans les activités physiques artistiques 183 C. Angelopoulos, Petit patrimoine et héritage moral dans une famille grecque .. 193 M. Simonsen, Les lettres-devinettes et le petit patrimoine enfantin au
Dan e m ar k . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 203

IV : Petit patrimoine, sport et santé L. S. Fournier, Le petit patrimoine des clubs sportifs: patrimoine ethno 10gique un nouveau

215

217 225 235 247 251

R. Recours, Petit patrimoine sportif et imagination symbolique J.-F. Brun, La conservation du petit patrimoine des sportifs S. Kovac, Petit patrimoine des basketteurs en Serbie J. Poisat, Patrimonialiser le quotidien hospitalier: pour qui, pourquoi?

F. Balard, Un petit patrimoine pour continuer à vivre: les photos et les objets des personnes très âgées: 265 M. Gueydan, La Poupée-Chose: petit patrimoine J.-P. Martineau et A.-V. Mazoyer, Les grains de soi : petit patrimo ine
(p sych 0 ) c 1ini q ue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 289

277

6

En hommage à Madame Bronislawa Kopzynczka-Jaworska, professeur d'ethnologie à l'université de Lodz, qui accompagne fidèlement et efficacement les travaux d'Eurethno depuis sa création en 1988.

Avaut-propos

Jocelyne BONNET- CARBONELL Université Montpellier III

Ce volume rassemble un ensemble de textes initialement présentés à l'occasion du colloque européen francophone organisé en 2005 par le réseau « Eurethno » de coopération scientifique et technique en ethnologie et historiographie européennes (Fédération Européenne des Réseaux du Conseil de l'Europe). Ce colloque, XIXème Atelier Eurethno, a été co-organisé à l'Université de Montpellier III (France) et à la Maison de l'Europe de Montpellier par l'Equipe d'Accueil n° 3024 «Mentalités et croyances contemporaines» (Université Montpellier III) et par la Jeune Equipe n° 2416 «Génie des procédés symboliques pour la santé et le sport » (Université Montpellier I) sous la direction conjointe des professeurs Jocelyne Bonnet, professeur d'ethnologie européenne à l'Université Montpellier III, et Jacques Birouste, professeur de psychologie à l'Université Montpellier I, du 9 au Il septembre 2005. Les communications étaient consacrées au « Petit patrimoine des Européens: patrimoine pour l'être et non pour l'avoir ». Le réseau Eurethno a été créé en 1988 par Jocelyne Bonnet, professeur d'ethnologie européenne à l'Université Montpellier III. Réseau francophone de coopération scientifique en ethnologie et historiographie européennes, il a pour but de favoriser les rencontres scientifiques et les échanges entre universitaires et chercheurs de l'Europe entière.

Comité de lecture:

J. Bonnet (Univ. Montpellier III), Ch.-O. Carbonell (Univ. Montpellier III), L. S. Fournier (Univ. Nantes), B. Jaworska (Univ. Lodz), C. Rivière (Univ. Paris V Sorbonne), M. Simonsen (Univ. Copenhague), K. Verebelyi (Univ. Eotvos Lorand, Budapest).

Le manque de signes diacritiques a empêché les translittérations nécessaires dans certains articles. Le lecteur voudra bien nous en excuser. Les textes publiés le sont sous l'unique responsabilité de leurs auteurs. La mise au point définitive a été réalisée en 2007 par Sébastien Fournier dans le cadre de l'équipe de recherche «Mentalités et croyances contemporaines» (Université Montpellier III). 8

Préface

Jocelyne BONNET- CARBONELL Université Montpellier III

Le petit patrimoine à valeur affective est une documentation neuve qu'il importe de présenter en quelques lignes avant d'en étudier plus loin quelques éléments, quelques caractères. L'invention de nouveaux territoires, leur découverte puis leur exploration, scandent les progrès que connaissent depuis un siècle les sciences sociales. L'ethnologie a participé à ce mouvement d'élargissement de la connaissance. C'est ainsi que le patrimoine est devenu, pour elle, objet d'étude. Un objet dont les ethnologues sondent la richesse et dans lequel, aujourd 'hui, ils découvrent l'existence d'une source privilégiée: le «petit patrimoine ». C'est dire si le sujet de cet ouvrage est neuf; ce dont nous tirons quelque fierté La naissance du concept de « petit patrimoine» est liée à un élargissement du champ de la connaissance que d'aucuns, après Pierre Nora, ont appelé « l'explosion patrimoniale».« Le patrimoine a explosé dans tous les sens », constatait il y a une dizaine d'années l'inventeur des lieux de mémoire, qui poursuivait: «Il a quitté le bas de laine et le «monument historique », l'église et le château pour se réfugier au lavoir du village et dans un refrain populaire. Il s'est échappé du notariat et de l'artistique pour envahir tous les domaines dont il était précisément exclu: le vécu traditionnel, le contemporain encore en usage et, même, la nature ». Cette évolution fut sanctionnée en France par la création, en 1980, d'un Conseil du Patrimoine ethnologique - patrimoine ethnologique de biens transmis par les générations précédentes, constitué de monuments mais aussi d'objets matériels et immatériels, pouvant être classé en quatre catégories: patrimoine rural, patrimoine scientifique, patrimoine urbain, patrimoine industriel. Ce Conseil a pour fonction de proposer au Ministre de la Culture des programmes de recherche et d'intervention sur les

questions relatives au patrimoine ethnologique: sa reconnaissance, sa préservation, sa mise en valeur. Cette évolution est inséparable de l'éveil d'une conscience patrimoniale dans une opinion jusque-là indifférente à ces « choses» du patrimoine qui n'intéressaient qu'une élite cultivée d'érudits, de patriotes et d'esthètes, car le patrimoine s'ouvrant à l'objet ethnologique est passé de l'exceptionnel au typique, du chef-d'œuvre au sériel. Dès lors les objets appartenant au patrimoine ethnologique furent collectés, conservés, exposés, institutionnalisés. Les musées locaux se multiplièrent, donnant une place croissante aux objets ethnologiques et au petit patrimoine d'objets de la vie quotidienne: outils de métiers disparus, ustensiles ménagers, vêtements anciens, chansons... Ce

mouvement répond à une profonde évolution de la société - de la
société française mais aussi, notre colloque le prouve, de la société européenne. Cette évolution est due à trois facteurs: - l'éveil des consciences régionales ou locales, des régionalismes - en France, occitan, breton, basque, alsacien, catalan... - qui crée ou recrée, à côté de la mémoire unitaire, nationale, les mémoires des anciennes provinces et celles des petits pays; - le développement de l'industrie touristique, du « tourisme vert» en particulier, qui valorise, pour les rendre attractives, les richesses patrimoniales; - le formidable essor de l'écologie et de l'écologisme: tandis que ses tenants défendent la conservation de la nature, ethnologues et militants régionalistes défendent la conservation d'une culture. À côté du patrimoine dont la valeur se mesure à l'aune de l'estimation marchande ou de l'intérêt scientifique - et, à ce titre, sauvegardé, exposé - un autre patrimoine, le «petit patrimoine» est aujourd'hui reconnu, nous l'avons découvert lors de nos enquêtes ethnologiques, comme nouvelle documentation. Ce petit patrimoine échappe aux critères qui définissent les autres types de patrimoines, sanctionnant une véritable révolution qui voit la substitution de l'être à l'avoir. «Petit », si l'on se réfère à son prix, mais doté d'une valeur inestimable par ceux-là mêmes - et ceux-là seuls - qui lui donnent une place dans leur mémoire comme dans leurs cœurs: ses propriétaires. Ce petit patrimoine non institutionnalisé n'a pas de valeur marchande, 10

du moins n'est-ce pas sous cet angle que ses possesseurs le considèrent. Il est constitué pour l'essentiel d'objets quotidiens, humbles, prosaïques mais transmis. Le petit patrimoine est identitaire, le plus fréquemment familial; mais il peut appartenir à d'autres groupes très unis dont les membres se sentent, selon leur expression, «membres d'une même famille ». Ainsi les cercles d'enfants qui écrivent et échangent des livres de poésie où ils se déclarent une amitié éternelle; ainsi les bannières et des statues des saints patrons des con(réries; ainsi les trophées et le répertoire chanté d'un club sportif; ainsi les photos d'un groupement politique... Le petit patrimoine est de l'ordre de l'intime, non seulement à cause de la nature des objets matériels et immatériels le composant mais aussi par son rapport subjectif au monde. En effet, à la différence du petit patrimoine ethnographique des musées, collecté, conservé, géré réglementairement pour être exposé et vu par le plus grand nombre, le petit patrimoine non collecté, est précautionneusement conservé dans les lieux de vie, dans l'intimité des familles ou des groupes qui le conservent « chez eux », loin des regards étrangers - sauf lorsqu'on lui demande d'évoquer les succès d'un club sportif ou d'une troupe de théâtre. Quant un visiteur en aperçoit quelque élément, il prête attention à sa valeur esthétique ou repère une possible valeur marchande; et par là le visiteur s'exclut du cercle de ceux qui savent, grâce au pouvoir d'évocation du petit patrimoine, qui ils sont. Les objets qui constituent le petit patrimoine ont, en effet, un grand pouvoir d'évocation et de création d'identité. Les voir ou les entendre - lorsqu'il s'agit, par exemple, de lettres ou de

chansons - ou les toucher, c'est pour certains, et pour eux seuls,
raviver un souvenir. Pas besoin d'une étiquette, d'une légende, d'un texte pour les faire parler. Dans le silence de leur contemplation solitaire, c'est la voix de sa mémoire qu'entend celui qui les possède, qui, par un étrange retour, est, d'une certaine façon, possédé par eux. Si, par hasard, d'autres, qui appartiennent au cercle des intimes, ajoutent leur regard au sien, ils communient tous dans une re-connaissance partagée, dans une con-naissance au sens claudélien du mot, c'est-à-dire - en serrant au plus prés l'étymologie latine - une «naissance avec ». Alors se crée une intimité assez profonde pour que naisse, chez ceux qui la vivent, la Il

claire conscience d'appartenir à une communauté, à une famille, à un groupe, et d'avoir ainsi une identité. Sa grande valeur vient de son pouvoir d'évocation transcendant la mort, transmettant une continuité de vie. Les objets du petit patrimoine, passeurs de vie tissent entre les hommes un réseau affectif, chaleureux, émouvant, du ressort de l'être et non de l'avoir, «fabriquant un corps qui ne meurt jamais », selon l'expression de Gotman parlant de l'héritage. Faisant passer chez les vivants le souvenir des morts qu'ils évoquent, ils symbolisent la continuité de la vie et participent à la création d'une mémoire. La vraie révolution patrimoniale de notre temps substitue l'être à l'avoir. Le petit patrimoine en témoigne comme il est témoin de la proximité des êtres, garant de leur identité, transmetteur de leur être et de l'enracinement dans le futur. Il révèle des liens d'élection où le donataire et le donateur se rencontrent par choix. Hors institution, hors lien juridique, sans valeur marchande et le plus souvent sans valeur affective, ce patrimoine vraiment petit a pour seule valeur celle que lui confère le lien entre individus et les rites qui lui donnent «efficacité symbolique» La pratique d'enquêtes ethnologiques sur cet objet d'étude a permis de constater: - que le petit patrimoine, non muséographié, non institutionnalisé, est conservé dans des lieux dont l'étude répond à une géographie patrimoniale de l'être qui privilégie des lieux de vie symboliques: au dessus de la cheminée, les murs de la chambre, l'armoire de famille, l'autel familial, les vitrines des clubs... - que le petit patrimoine, reflet de la société dans laquelle il est constitué, est transmis suivant une partition sexuelle: aux femmes « un petit patrimoine d'objets féminins» : parure, linge, photos, objets religieux, ustensiles de cuisine, outils de couture, recettes; aux hommes, montres et horloges, livres et correspondances, objets relatifs à la guerre, à la chasse, au sport, outils professionnels. Il constitue bien, une documentation originale, qui mesure« par l'intérieur» la réalité culturelle d'une société et qui dit ce qu'elle est autrement qu'avec des mots. 12

Introduction
Polysémie et potentiel d'évocation du petit patrimoine

Laurent Sébastien FOURNIER Secrétaire-adjoint du réseau Eurethno Université de Nantes

Si la notion classique de patrimoine a été longtemps associée à la haute culture et à l'élite, à travers les collections de beaux-arts ou les monuments historiques, ses développements récents ont montré que tout pouvait potentiellement être considéré comme patrimoine, pour autant qu'un collectif s'en réclamât. Certains ethnologues ont parlé à ce propos d'une distinction fondamentale entre une acception «externe» et une acception « interne» du patrimoine. Dans son acception interne, le patrimoine se rapporte tout simplement à l'ensemble des biens auxquels les dépositaires accordent eux-mêmes une valeur. Dans ces conditions, le patrimoine n'est plus réductible à une liste de biens matériels objectivable, mais intègre aussi de la subjectivité, du ressenti, du vécu, de la mémoire, et des aspects que la terminologie de l'UNESCO désigne, non sans raison, comme « immatériels ». Dès lors, le patrimoine vient se loger dans notre environnement le plus intime, le plus banal, le plus « petit ». Le «petit patrimoine» que ce volume interroge est celui qui a été exploré les 9-10-11 septembre 2005 lors du 1ge Atelier du réseau F.E.R.-Eurethno. Au moyen d'études comparées à l'échelle de l'Europe, il s'agissait alors de s'intéresser, dans le cadre de l'invention du patrimoine ethnologique, aux représentations associées au petit patrimoine vernaculaire, celui des objets dont la valeur n'est pas la valeur marchande mais la valeur affective, subjective, symbolique. Riche d'un fort potentiel d'évocation pour les populations ou les groupes sociaux qui le manipulent, ce petit patrimoine, s'il n'est pas en relation avec l'avoir au sens des économistes, illustre en effet des styles pour être.

Ce petit patrimoine, composé de jouets, outils, ustensiles, séries de verroteries ou de ferblanteries, souvenirs de voyage, correspondances, articles de presse, albums, portraits, photos, parures, tenues, médailles, insignes, trophées, fanions, fétiches, mascottes, etc., mobilise également les groupes dans lesquels il circule: famille, cercles d'amis, corps de métier, associations culturelles, clubs sportifs, groupements politiques. En rassemblant des universitaires européens francophones, historiens et ethnologues de 20 pays européens du Réseau Eurethno, des universitaires et des chercheurs des laboratoires « Mentalités et croyances contemporaines» (EA 3024, Université Montpellier III) et « Génie des procédés symboliques pour la santé et le sport» (JE 2416, Université Montpellier I) ainsi que des spécialistes européens d'autres disciplines (sociologie, psychologie, économie), il s'agissait de produire une analyse portant sur les modes de transmission, les représentations, la dynamique des rites qui instituent la valeur du petit patrimoine. Le présent volume, organisé autour de quatre parties thématiques, essaie de rendre compte des principaux enjeux qui ont été dégagés par cette analyse. Un premier ensemble de textes est consacré aux rites et aux croyances que le petit patrimoine aide à faire fonctionner. Les analyses présentées dans cette partie, en modélisant et en inventoriant le patrimoine des petits objets cultuels (Da Silva Lima), témoignent du fait que la foi et les rites ont toujours besoin d'un ancrage matériel qui les justifie et en même temps les renforce. Cet ancrage matériel peut prendre diverses formes: paroles, savoirs et situations de mise en confiance avec les spécialistes de l'au-delà (Bellio), icônes, ex-voto ou autres objets de piété mis en circulation (Haland, Manevy), mais aussi objets directement utiles à la réalisation des rituels festifs (Iacovazzi). Un deuxième ensemble de textes concerne les liens du petit patrimoine aux processus de construction des mémoires et des identités: ici, le petit patrimoine apparaît comme un support efficace de construction des liens sociaux dans le contexte d'identités manipulées (Kotlarska), en transition (Ouritskaïa), ou recomposées (Egouménidou). Cette efficacité repose sur les relations entre objets commémoratifs et histoire nationale (Latouche) ou sur l'opération sémiologique de la construction des souvenirs (Perlès). Elle est renforcée lorsque le petit patrimoine 14

structure, par exemple, la mémoire d'une ville autour d'un ensemble de dispositifs qui en évoquent l'histoire (Kuramochi). Ces liens forts du petit patrimoine à la mémoire expliquent son rôle moteur dans la construction des liens familiaux et dans l'éducation. Les textes de la troisième partie du recueil montrent en quoi les biens hérités (Rivas), les costumes familiaux par exemple (Totszegi), renforcent la prise de conscience des liens d'appartenance à la famille. Le petit patrimoine permet aussi d'insister sur l'importance de certains objets-symboles dans la formation de l'individu au cours de ses études (Keszeg, Carrausse), ce qui constitue le petit patrimoine en enjeu proprement didactique (Ferez). De manière générale, le petit patrimoine se donne ainsi à comprendre comme héritage moral (Angélopoulos); c'est pourquoi il figure en bonne place dans la transmission des cultures enfantines (Simonsen). Cette force du petit patrimoine dans l'élaboration des processus d'identification, qui joue aussi bien dans le domaine du religieux que dans celui du politique ou à l'échelle des parcours de vie individuels, interdit d'associer comme ce fut trop longtemps le cas le patrimoine à la seule dimension du passé. Le patrimoine est plus que jamais une construction tournée vers le futur, ce qui suppose d'interroger de manière prospective les domaines originaux où il est revendiqué aujourd'hui. Les textes de la dernière partie du volume jouent ce rôle d'ouverture d'une part en prenant en compte les petits objets du patrimoine sportif (Fournier, Recours, Brun, Kovac), d'autre part en interrogeant le domaine de la santé: le petit patrimoine des musées hospitaliers (Poisat) et celui des personnes très âgées (Balard) sont analysés comme des ressources sociales et symboliques pour ceux qui s'en réclament. Pour les psychologues cliniciens, ils jouent alors un rôle fondamental du point de vue de la construction des identités individuelles (Gueydan, Martineau et Mazoyer). Le volume donne finalement un aperçu de la polysémie et du potentiel d'évocation de la catégorie du petit patrimoine. Par son foisonnement et sa richesse mêmes, le petit patrimoine, lié à la vie quotidienne mais non encore institutionnalisé, témoigne de représentations et de modes d'être singuliers, fondés sur l'affect et le symbole, qui font sens malgré la faible valeur marchande des objets qui l'incarnent. 15

I : Petit patrimoine, rites et croyances

Le petit patrimoine festif et religieux au Portugal

J osé DA SILVA LIMA Université Catholique Portugaise (Braga)

Résumé: Cette communication commence par un bref éclaircissement des concepts (1), pour élaborer ensuite une approche typologique du « petit patrimoine» au Portugal, essentiellement à partir d'une enquête dans la région du Minho (2). Elle se termine par quelques considérations sur le patrimoine et sur les gens qui, avec lui, tissent leur histoire (3).

Les concepts

Quand nous parlons du « petit patrimoine », nous sommes face à un objet de grande amplitude et difficile à quantifier de façon exacte. Il s'agit d'objets, de dimension réduite, qui font partie intégrante de I'histoire vécue par les individus, les familles, les groupes d'amis et toute une population qui s'y réfère et vit avec, écrivant la trajectoire de la vie, individuelle, de groupe et collective. Ce que nous désignons par « petit» ne l'est pas seulement par la taille, mais aussi, et peut-être de façon plus intense, par la relation qui se crée avec ce patrimoine. La dénomination « petit» ou « tout petit» donne une connotation d'intimité extrêmement liée à la sphère affective de la vie des personnes et des groupes, ce qui se traduit dans la manière même de traiter, de toucher et de montrer le patrimoine en question. Nous ne sommes pas face à un monument que l'on admire et qui crée un souvenir; nous sommes surtout face à un document possédant une forte intensité émotionnelle. Il convient de mentionner que, dans ce patrimoine, la visibilité est moins importante que l'intimité, le descriptif moins important que l'émotif, la «chose» moins importante que l'émotion, l'appréciation intellectuelle moins importante que l'investissement affectif. 19

De plus, on doit avoir en considération le fait que, dans le genre d'objets dont nous parlons, il y a une espèce de protection secrète, un secret de sauvegarde, une discrétion. Ils concernent la personne ou le groupe en tant que tel; on en parle comme s'ils étaient partie intégrante de la personne ou de l'histoire du groupe; on garde avec eux une relation essentiellement de l'ordre du « vivre» et moins de l'ordre de « l'usage », plus de l'ordre du senti et moins de l'ordre de la possession, plus du type valorisant et moins du type quantitatif. Dans une grande partie de ce patrimoine, on touche à un environnement rempli de religiosité, comme s'il existait une transition vers la sphère du sacré, comme si son acquisition ne relevait pas seulement de la sphère commerciale, mais surtout de la sphère dévotionnelle liée au mystérieux de la vie, constituant pour cela un patrimoine plus riche qu'il ne paraît au premier regard. Un tel patrimoine met en exergue le symbolique plus que le prix; il est de l'ordre de l'ouverture à une autre dimension du réel, non moins importante que la valeur monétaire qui peut être réduite ou nulle. Une partie de ce patrimoine est gardée comme «offrande », ce qui lui donne une valeur inépuisable dans la mesure où elle renvoie au fil secret et peu formalisable des relations religieuses et de la trame générationnelle dont elle est le signe d'une mémoire perdue. On l'appelle, avec raison, patrimoine, bien qu'il puisse être caché dans les tiroirs ou les coffrets à bijoux d'une confidentialité irrésistible, protégé des regards qui pourraient lui retirer la noblesse ou des mains étrangères qui pourraient mettre en danger sa qualité émotive. En tant que patrimoine, ces objets jouent avec la mémoire et reconstituent des histoires de vie qui intègrent une forme d'être aujourd'hui dans le monde, définissent le visage singulier de la personne et du groupe, permettent de rappeler l'itinéraire parcouru, en constituant les archives d'une identité toujours sociale. D'ailleurs, un tel patrimoine rappelle souvent les pas les plus structurants d'un processus de socialisation, gardant les moments singuliers d'engagement, d'alliance, de décisions irréversibles, de difficultés dépassées, au fond, les «nœuds» d'une trajectoire qui construit chaque personne avec le poids de son histoire. Ce sont les marques de moments-clés de la vie personnelle ou de groupe qui certifient les événements de socialisation. 20

Un tel patrimoine vaut par ce qu'il marque et, pour cela, par ce qu'il évoque, constituant un signe de transition permanente. Ainsi, le « petit patrimoine» revêt une certaine sacralité, car on y écoute et on y touche l'autre face qui lui donne sens ou plutôt l'autre dimension de l'objet réel qui donne du sens à la trajectoire de la vie. De nombreuses personnes ne manipulent pas ces objets, mais «les regardent », «les touchent» et «les adorent ». Ils appartiennent plus à l'univers du sacré et même au domaine du festif. Les moments qu'ils évoquent ont très souvent à voir avec les pauses du quotidien effectuées en temps festif dans une certaine durée qui rendent la vie possible. S'ils se présentent comme des espèces de «niches sacrées» qui embellissent les maisons et parent les personnes, ils évoquent aussi des rites de passage, des événements décisifs, de brefs moments de bonheur ou de résolution d'impasses. Ils peuvent remettre en mémoire un voyage, un pèlerinage, un lieu visité. Ils peuvent évoquer une promesse, un accomplissement, un désir satisfait, une découverte insolite, une intuition dans un lieu exotique, un baiser, un don inespéré, une personne marquante, une amitié prolongée, un simple regard de transformation, un silence dont le son a résonné à l'intérieur et n'a jamais été dit, une émotion mystique cachée pour toujours dans l'âme. Pour cela, la recherche sur ce champ ethnographique très riche présuppose beaucoup plus une observation contemplative dans le respect de la sacralité et des résonances de type festif qui l'entourent. Dans ce domaine, observer, pour l'anthropologue, est surtout admirer. Quand il en est ainsi, l'histoire de celui que l'on visite est un conte, un récit de vie à partir de cette archive patrimoniale secrète qui détient en elle-même une voix authentique, parce qu'elle seule est capable de rendre le secret de l'âme qui est unique. Essai de classification Ce patrimoine est très vaste dans le nord du Portugal, aussi vaste qu'universel. Toute personne possède un objet de grande valeur affective et crée à la maison une vitrine: un bibelot acheté à Fatima, un saint ramené d'un pèlerinage à Saint Benoît, un objet de dévotion offert dans le Sanctuaire, une photographie du baptême des enfants ou un album du jour précieux du mariage, le chapelet 21

offert par la grand-mère, l'anneau des fiançailles, le drapeau du dernier championnat européen, un morceau du mur de Berlin, l'amphore ramenée de la visite d'un site romain, un papyrus d' Egypte, une croix en or autour du cou, une estampe de Sainte Rita pour les moments les plus difficiles, un porte-clefs de Montserrat à Barcelone, une crèche de Rosa Ramalho, un cœur en filigrane du premier baiser, le bracelet en or de la montre de gousset, un cadre en argent avec la photo de ses parents, un Christ des douleurs baroque, une pièce en porcelaine de Limoges ou de Vista Alegre, un pot d'huile de San Miguel des Açores, une céramique de bienvenue à l'entrée de la porte, une statue de NotreDarne de Fatima, un oratoire néo-classique, une collection de lettres de la grand-mère, un livre précieux des dévotions de la famille, un plateau en argent avec une inscription, un mouchoir d'amour, une nappe en lin brodée par la grand-mère, un napperon. .. Un tel patrimoine, où qu'il soit, est très vaste, très riche, universel et hétérogène. Il ne s'agit pas seulement d'un patrimoine typiquement « religieux », bien que l'on puisse y découvrir, comme je l'ai déjà dit, un aspect religieux parfois latent, parfois plus explicite. Etant donnée la complexité de ce petit patrimoine dans la région étudiée, nous présentons un essai de classification, non exhaustif et surtout exploratoire:
Origine Mode Secret Acquis Festif Offert Touristique Amical Occasionnel (loisir)

Usage Espace Matériel Organisation

Décoratif Domestique

Dévotionnel

Mobile (automobile) Or, argent, Porcelaine, argile cuivre Singulière (un seul matériau)

Transmis: -donné en vie -laissé par testament Atours Réflexif Mural Personnel Bois, verre, Peau, Terre, papier acrylique pierre.. . Composite (plusieurs matériaux)

Il est certain que plusieurs des objets patrimoniaux dont nous parlons peuvent avoir plusieurs usages, telle crucifix qui peut décorer l'intérieur d'une salle, être dévotionnel quand il est utilisé pour prier, servir de bijou, surtout quand il est en filigrane d'or comme bijou de femme et souvenir de quelque événement pendu au collier en or. Plusieurs peuvent aussi être dans des lieux variés, 22

telle la pièce de céramique (azulejo) appliquée sur la façade d'une maison, ou constituer un simple cadeau commémoratif d'un événement familial, paroissial ou civil. L'organisation de l'objet patrimonial est de type singulier, surtout quand le matériau est noble, tel l'or, l'argent ou même la porcelaine; dans les autres objets, l'organisation est surtout combinée, telle bois et le cuivre, ou le verre et l'acrylique (par exemple, avec le papier). Entre l'Etre et l'Avoir. Réflexions Quand on fait des recherches sur tout ce petit patrimoine dans le nord du Portugal, apparaît tout de suite un lien très fort des objets à une tradition historique du pays, très catholique, qui imprime une marque indélébile au patrimoine, et qui, assurant une continuité, ne possède aucune espèce de contrôle, laissant la reproduction miniaturisée au critère et au statut culturel de chaque artisan ou de chaque entreprise. D'où l'on peut dire que le patrimoine dont on parle a un berceau catholique et ses exemplaires ou moules s'inscrivent dans le patrimoine monumental qui caractérise la région, surtout dans les domaines de l'ornement intérieur des édifices et de la sculpture. Ce « musée dispersé» ne peut se comprendre sans ce contexte catholique de plusieurs siècles. D'ailleurs, cette première note de réflexion s'articule au domaine dévotionnel qui a été prolixe au Portugal au cours des deux derniers siècles (1ge et 20e siècles), d'une part à cause de l'influence des apparitions mariales à l'étranger et d'autre part à cause de l'importance culturelle que le phénomène Fatima (à partir de 1917) a développé dans tout le pays. Les statues de Notre-Dame de Fatima sont peut-être l'icône la plus reproduite en miniature et présente dans toute maison portugaise du nord, à côté du chapelet et parfois de la médaille miraculeuse de la Rue du Bac (Paris). Disons encore que la célèbre école des « azuleijaria » qui a laissé des traces de grandeur sur tant d'édifices du ISe siècle, dans tant de décorations intérieures - école de Lisbonne, puis de Coimbra, mais qui a diffusé dans tout le pays - explique aussi du point de vue historique la présence abondante des « azulejos» (de plusieurs dimensions) sur les façades des maisons ou comme « souvenirs» à l'intérieur des appartements. D'ailleurs, l'usine « Alléluia» d'Aveiro qui continue la tradition de cette technique de décoration 23

est très célèbre. Faisons encore mention de l'impulsion dévotionnelle populaire organisée par les missions franciscaines qui ont sillonné presque tous les villages du nord de 1930 à 1960, insistant sur la Passion douloureuse du Christ et sur l'exemple de la souffrance et de l'obéissance de plusieurs saints, ce qui aide à comprendre la quantité de tableaux représentant le Sacré Cœur de Jésus et le Sacré Cœur de Marie qui intègrent l'ensemble de ce « petit patrimoine» domestique. Une seconde note de réflexion est conséquence du contexte historique dont nous avons parlé. Un tel patrimoine, abondant, dispersé et répétitif, apparaît surtout comme un reflet, c'est-à-dire qu'on y visualise les étapes de la vie, les convictions, les relations sociales, les idéologies dominantes, le pouvoir institué avec une forte capacité de symbolisation, les rites structurants de la vie personnelle et de groupe, les appuis de transcendance et, pour cela, les formes religieuses les plus structurantes, les légendes, et même les discours. Un tel patrimoine miniaturisé n'est ni aveugle ni flou, mais possède une luminosité propre qui, aujourd'hui encore, permet de détecter la vie des personnes, dans leurs pratiques, leurs croyances et même dans leur comportement éthique. En tant que vitrine muséologique vivante, dispersée dans une région, il permet de déterminer des schémas fondamentaux de la culture. Dans la logique du reflet, on pourra dire que cet ensemble d'objets, étudié et contextualisé, permet aussi l'accès à des transitions culturelles, vu que les matériaux se transforment, ainsi que la qualité de reproduction et les usages des objets, permettant ainsi une espèce de voyage à travers la culture, de façon diachronique, comme si le petit patrimoine était l'itinéraire du touriste avide de connaître. Un tel patrimoine reflète aussi les modèles de chaque époque, la transition commerciale et les transformations au niveau de la production des entreprises. On en trouve un bon exemple aujourd'hui dans l'usage du verre et de l'acrylique pour la production d'objets de souvenir, marquant ainsi la transition du millénaire. De plus, nous vivons à une époque où le « petit patrimoine» est enrichi de matériel sonore qui reflète le panorama virtuel dans lequel nous entrons, le CD et la vidéo étant des objets intégrant cette grande vitrine patrimoniale. Une autre réflexion est liée à ce que nous voudrions appeler la « voix» discrète de tout ce matériel. Les « albums» de 24

photographies ou les bibelots ne sont pas des réalités muettes. Eloquents dans le cadre qu'ils nous dévoilent, ils racontent des récits de vie non moins importants, en tant que patrimoine anthropologique. Pour celui qui a été formé après « le Club des Poètes Disparus », époque où le personnage du Professeur Keating incarne une autre lucidité en relation avec l'éducation, le petit patrimoine est le lieu de leçons interminables de l'histoire où les personnages et les matériaux ont une voix. Il s'agit ainsi d'un lieu fondamental de mémoire historique, qui exige de la culture pour la compréhension des codes dans lesquels a été institué le temps dont il parle, mais qui développe le tissu culturel en lui rendant cette élasticité et ce dynamisme qui lui sont propres comme réalité en mouvement. On ne contemple pas le petit patrimoine de façon indifférente, car on n'est pas face à une réalité hermétique. C'est la voix qu'il produit qui suscite l'élément contemplatif et c'est le discours que l'objet lui-même rend qui crée des attitudes porteuses de sens, car il n'y a pas de sens sans son, ni d'espérance sans dialogue. C'est ici que l'affectivité se trouve très compromise, car il s'agit du futur, et c'est à partir de celui-ci que la vie reprend de nouveaux sens. L'affectivité est investie et éveillée dans la mesure où le son de la voix, même dans le silence, ouvre la fenêtre du sens de la vie. C'est pour cela aussi que le « petit patrimoine» constitue un lieu de message ou, si l'on veut, la plate-forme entre l'être et l'avoir sur laquelle « la chose» et « le sens» sont inséparables. Je crois que tout le patrimoine constitue cette plate-forme d'articulation, ce lieu où l'expérience devient plus humaine (avec du sens) et plus expérience (avec des objets en mouvement). Entre l'être et l'avoir se joue la trajectoire de tout homme et toute femme, ce qui nous conduit à mentionner que le «petit patrimoine» éveille, au-delà du sens, cette paix du cœur qui régénère et purifie l'identité. C'est dans ce sens, en réflexion philosophique, que je rappelle le titre de Gabriel Marcel, Etre et Avoir (Paris, 1957). Peut-être est-il intéressant pour notre échange.

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Au-delà du silence. La parole des femmes voyantes, petit patrimoine calabrais

Alfonsina BELLIO Université de Cosenza (Italie)

Résumé: En Calabre, le monde des intermédiaires avec l'au-delà ou, mieux, avec les sphères spirituelles de l'existence, est constellé d'objets matériels et immatériels qui tracent dans son ensemble le contour de ce petit patrimoine parmi lequel on peut déchiffrer les dynamiques identitaires des groupes sociaux, les spécificités du genre, les formes de transmission des savoirs et des éléments qui fondent chaque réalité culturelle distinguée dans son ensemble.

Les femmes qui parlent aux morts La possibilité de communiquer avec l'au-delà sous différentes formes, provoquées ou spontanées, est un trait culturel du Sud de l'Italie, pour le passé comme pour le présent, même si il existe des fonctions et une phénoménologie très variées. Il y a des figures qui ont en commun d'être des intermédiaires avec l'au-delà, dont les portraits évoquent à chaque fois l'identification avec différentes catégories de spécialistes du surnaturel1. Je présente ici en synthèse trois typologies différentes d'intermédiation avec les sphères spirituelles de l'existence, caractérisées par un monde d'objets matériels et immatériels qui nous donnent la possibilité de réfléchir sur une notion de patrimoine qui dérive directement de la culture d'origine du phénomène. Premier exemple, les intermédiaires qui sont appelées « les femmes qui vont avec les morts », c'est-à-dire qui parlent aux morts en participant en même temps en esprit aux cortèges processionnels des morts, qui parcourent les rues pendant la nuit. 27

Ces femmes, de façon soudaine, la nuit pendant le sommeil, ou le jour, étaient censées tomber dans un état léthargique qui se manifestait avec des tremblements du corps et des murmures et, à leur réveil, racontaient aux présents où elles s'étaient rendues en bilocation, ce qu'elles avaient vu et les messages des morts pour les vivants. Il s'agit donc de spécialistes de la médiation, qui, suite à une forme initiale de possession, ont la faculté de voyager en esprit dans les cortèges processionnels des défunts, reçoivent les messages de danger pour les vivants, mais n'ont aucune possibilité de maîtriser ou transmettre ce phénomène qui se manifeste à chaque fois sans aucun contrôle. Les messages constituent une forme de prévoyance, les âmes bienveillantes annoncent aux vivants qu'ils doivent éviter des situations déterminées, afin d'esquiver des dangers terribles. Des défunts, en puissance dangereux dans cet horizon culturel, arrivaient, par cette forme de méta-communication, à transmettre des signes de danger. Natuzza Evolo Natuzza Evolo est une intermédiaire avec le surnaturel, qui encore aujourd'hui opère à Paravati, dans la province de Vibo Valentia, dans un contexte très marqué de références religieuses; elle est connue hors de la région pour son attrait médiatique et pour l'intérêt qu'elle suscite parmi les spécialistes. Son histoire de vie est très intéressante pour comprendre les mécanismes culturels autour de la voyance en Calabre, en particulier la perception de ces facultés dans le temps et dans des milieux différents et aussi pour avoir une idée de l'action de l'Eglise qui a tenté de s'approprier le phénomène, qui est devenu en même temps une question patrimoniale et pas seulement dans le domaine du petit patrimoine2. Fortunata Evolo, appelée Natuzza, naît à Paravati, en 1924. Son père ayant émigré en Argentine après sa naissance, elle vécut son enfance avec sa mère dans une condition d'indigence; la petite ne fut jamais scolarisée et elle resta toujours analphabète. Un jour qu'elle était toute seule à la maison, un moine vint lui rendre visite, qui, après une conversation dans laquelle la petite lui dit n'avoir rien à lui donner car sa mère et elle étaient très pauvres, lui révéla qu'il était San Francesco di Paola, saint patron de la Calabre, dont 28

le culte est très répandu dans la région et parmi les calabrais émigrés. Le jour de sa première communion, après avoir reçu l'hostie consacrée, sa bouche se remplit de sang. Elle eut peur mais n'en parla à personne. A quatorze ans, elle fut envoyée comme bonne chez la famille de l'avocat Colloca. Un an plus tard, parfois la jeune fille pressentait des absences: elle montrait des moments d'altération de la conscience, semblables à des évanouissements, et à son réveil se mettait à genoux en regardant en haut et en disant voir la Vierge ou Jésus ou les anges. Les visions et les états d'évanouissement se terminèrent un mois après, comme la Vierge l'avait annoncé. Les phénomènes de Natuzza à cette époque sont les suivants: visions de la Vierge, de Jésus, des saints et des anges, visions des morts, bilocation et, très important pour nous, l'hémographie. Un jour, Natuzza, après avoir reçu sa communion, avait transsudé du sang de son visage, dont une goutte tombée par terre, essuyée avec un mouchoir, avait formé l'inscription « Gloria al Sacro Cuore di Gesù »3. Le jour de sa confirmation, le phénomène de l'hémographie devint public. Pendant la messe, après avoir reçu le sacrement, elle sentit ses épaules mouillées; une fois rentrée à la maison, sa chemise à l'intérieur était toute imprégnée de sang et le sang avait formé une grande croix. Cette chemise fut prélevée par le prêtre et montrée à l'évêque; l'attention de l'Eglise augmenta de plus en plus. Les hémographies continuèrent encore: Natuzza, qui aujourd'hui est en plus stigmatisée, en cinquante ans environ a donné à ses fidèles et amis en Calabre ou ailleurs, des milliers de mouchoirs sur lesquels, en essuyant ses transsudations hématiques, se sont formées des inscriptions à thème religieux en italien, français, anglais, latin, allemand, grec, et des images sacrées telles que des croix, des Cœurs de Jésus transpercés d'épines, des ostensoirs, des scènes de prière, des représentations de Jésus, de la Vierge, des saints ou des anges. Les images inscrites avec le sang restent imprimées sur les mouchoirs avec lesquels les gens touchent Natuzza, mais aussi sur le linge qu'on peut trouver dans les maisons des fidèles qui demandent son aide et où elle apparaît en bilocation. Beaucoup de témoins dans mon enquête m'ont confirmé que, dans des moments de vraie difficulté, pour communiquer avec 29

Natuzza, ils lui ont envoyé l'ange gardien: le fidèle dit sa prière à son ange gardien puis la même prière adressée à l'ange gardien de Natuzza4. Après ça, il parle directement avec la mystique de Paravati, avec la certitude que l'ange lui portera ses paroles. Dans certains cas, l'aide de Natuzza arrive immédiatement, autrement, il faut attendre un peu, mais une réponse arrive. Parfois, on sait que Natuzza a aidé le requérant car on la voit en rêve. Un signe de son aide est représenté aussi par le chapelet: si on en trouve les grains noués, c'est interprété comme une réponse de Natuzza et le nœud qui se défait est censé être un signe de grâce reçu par l'intercession de la femme. La communication par l'ange gardien, en tant que caractéristique du culte de Padre Pia, était déjà connue en Italie du Sud5. A propos encore des hémographies, cette écriture incontrôlée avec le sang, nous abordons un autre terrain de réflexion: l'hémographie évoque cette forme d'écriture des absents dont parle Angelo Petrucci6. Dans des sociétés fortement ségrégationnistes, hiérarchisées, comme la société paysanne calabraise, il faut lire la présence des absents, des analphabètes, en poursuivant l'écriture jusqu'au dernier degré de sa diffusion sociale: le cas de Natuzza, une analphabète dont le corps produit une écriture de sang sur ses vêtements ou sur le linge, me semble à lire aussi, au niveau social, comme une forme de communication du silence. Les exclus de l'écriture communiquent par écrit d'une façon surnaturelle, par moyen d'une écriture exceptionnelle. Ce qu'Ernesto De Martino défmit comme « irruption des masses dans l'histoire» passe par la route de l'exceptionnel, du surnaturel; il faut de toute façon considérer qu'une interprétation basée seulement sur les données sociales serait limitée pour la compréhension d'un phénomène si complexe. Avant de focaliser notre attention sur l'analyse des phénomènes qui ont un caractère patrimonial, nous allons parler d'une autre intermédiaire. La dame des anges Gina est enseignante dans une école primaire mais hors de Verzino, son petit village pas très loin de Crotone, elle est connue comme « la sainte », ou bien « la dame des anges », ou encore « la sœur des séraphins ». 30