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Le pouvoir d'un média : TF1 et son discours

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 292
EAN13 : 9782296314740
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LE POUVOIR D'UN MÉDIA

:

TF1

ET SON DISCOURS

« On ne demande pas "qu'est-ce que

le pouvoir? et d'où vient-il ?", mais: "comment s'exerce-t-il ?"»

Gilles Deleuze

Collection Champs Visuels
dirigée par Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire du cinéma (acteurs, metteurs en scène, thèmes, techniques, public, etc.) et de son environnen1ent. Cette collection est ouverte à toutes les dén1arches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixée ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Philippe 0110li, Clint Eastwood, la.figure du guerrier, 1994. Philippe 0110li, Sergio Leone, une Amérique de légendes, 1994. Georges Foveau, Merlin l'Enchanteur, scénariste et scénographe d'Excalibur, 1995. Alain Weber, Ces.films que nous ne verrons janzais, 1995. Jean-PieITe Esquenazi (e.d), La télévision et les télespectateurs, 1995.

Jean-Pierre ESQUENAZI

~

LE POUVOIR D'UN MEDIA:
TF1 ET SON DISCOURS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN, 1996 ISBN: 2-7384-4000-2

Remerciements: Je voudrais d'abord remercier Jean-Louis Leutrat qui, en pointant certaines ignorances lors de la soutenance de ma thèse, a déclenché mon étude des ouvrages de Michel Foucault, dont la problématique habite ce travail. Je sais gré à mes collègues de «Médialogies» de leurs remarques, qui m'ont obligé à préciser certains points de ce travail. Je dis particulièrement ma gratitude à Pierre Sorlin, dont la rigueur et la précision se sont exercées sur le texte et ses concepts, contribuant notablement à les clarifier. Mes collègues du Centre de Recherche sur les Médias de Metz, Jacques Walter et surtout Noël Nel, qui ont bien voulu relire le manuscrit et ont contribué par là à en gommer certains défauts: je leur exprime ici toute ma reconnaissance. Bruno Péquignot, par la confiance qu'il m'a témoigné, m'a permis de travailler dans une certaine sérénité: qu'il sache ma gratitude. Je remercie vivement Anne et Julie, dont la patience a été longuement mise à l'épreuve..

Introd ucti on

Comment étudier la télévision?
Commençant à travailler sur la télévision, j'enregistrai quelques émissions, et me livrai à un travail d'analyse sémiotique proche de celui auquel je savais me livrer à propos d'une oeuvre cinématographique. Mais l'étude des systèmes signifiants que je supposais à l'oeuvre dans les émissions de télévision se révéla immédiatement décevante. D'abord, je découvrais dans l'émission ce que tout le monde savait déjà. Ensuite, la validité de mon travail était parfaitement singulière: au nom de quoi est-il possible d'étendre à d'autres émissions, ou même à une autre émission du même type les résultats obtenus? Enfin, la question du téléspectateur n'était absolument pas résolue: les attitudes des téléspectateurs sont tellement variées et disparates, que l'analyse, faite au nom d'un pseudo-téléspectateur attentif, ne pouvait prétendre à représenter qui que ce soit. Une première certitude ici: le télévisuel ne peut pas être confondu avec le filmique, et le savoir de l'analyste du film apporte peu de choses au sémioticien du télévisuel. Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, qu'il faille éviter de poser des questions concernant la perception. Fallait-il parler de la télévision en général, comme on fait le plus souvent, pour formuler des jugements universels, récusables par n'importe quel sociologue attentif aux différences de réception? Ou ne travailler que sur des émi~sions suffisamment exceptionnelles pour être considérées, peu ou prou, comme des oeuvres, quitte à laisser de côté l'énorme masse du banal télévisuel? Fallait-il caractériser une essence technique de la télévision qui transcende publics et évolutions, en renonçant à expliquer la multiplicité des s.ens ? Ou ne chercher son salut que dans un travail d'enquête sur les télépublics, et se borner à constater les usages sociaux de la télévision? Les principaux travaux sur la télévision et le sens de ses

LE POUVOIR

D'UN MÉDIA

discours entrent, me semble-t-il, dans l'une ou l'autre de ces catégories, y compris les premiers essais mentionnés plus haut. Il m'a semblé alors nécessaire de poser un certain nombre de principes, d'abord pour prendre actes de contraintes spécifiques qu'impose l'analyse de la télévision. Ces principes orientent le travail dans la définition de l'objet autant que dans la définition de la méthode suivie. Enumérons ces principes: (i) Principe de multiplicité: d'abord, la télévision apparaît multiple. Les chaînes sont innombrables, les programmes également, les conditions de réception encore plus. Reconnaissons cette multiplicité et ne l'aplatissons pas sous un discours unique. Il est possible que les analyses se rejoignent dans un élément singulier: mais l'analyste n'a pas à le présupposer. (ii) Principe de banalité: la répétition de programmes calibrés, qui se ressemblent remarquablement, fait l'ordinaire de la programmation. Une sémiotique de la télévision qui reconnaît ce fait doit se soucier de la masse immense du discours télévisuel ordinaire. Ne pas supposer que l'exceptionnel permet le régulier; mais penser que le régulier construit les fondements, qui rendent possible l'exceptionnel. Ce qui implique de choisir un corpus autorisant une analyse du sens généré par cette masse elle-même. (iii) Principe d'accoutumance: le savoir social sur la télévision est considérable. Chacun croit savoir ce qu'est la télévision. Il est impossible à l'analyste de passer outre à ce savoir commun, car il détermine en partie l'interprétation du discours. De plus, l'analyste ne peut, décemment, faire semblant de ne pas posséder ce savoir. Il doit donc viser, non seulement ce savoir partagé, mais ses significations sociales. (iv) Principe d'interférence: le discours télévisuel est d'abord un fait de société. Il appartient, de façons très diverses, à la vie des gens; le sémioticien ne peut pas l'ignorer et abandonner dédaigneusement ces problèmes au sociologue: son travail se doit de proposer une articulation entre l'analyse discursive et les usages sociaux du discours. Mais ceci engage l'analyste à viser le problème épineux du pouvoir de la télévision, en des termes qui puissent affronter l'épreuve de l'en,quête.

8

INTRODUCTION

Principes de multiplicité et de banalité: le «discours» Reconnaître la multiplicité télévisuelle, c'est admettre que l'on ne parlera que d'une part déterminée de la télévision; il faut à la fois choisir une fraction des programmes, et concéder que l'analyse que l'on peut en faire est singulière. Par hypothèse, elle ne se rapporte qu'à la fraction choisie. Bien entendu, il ne s'agit pas non plus d'exclure la possibilité que les résultats de l'analyse puissent être étendus: mais ceci serait l'objet d'un autre travail. Viser la banalité télévisuelle, c'est chercher à comprendre le fonctionnement quotidien d'un ensemble de programmes. C'est exactement le considérer comme un « discours », au sens où Michel Foucault entend ce mot: «On appellera discours un ensemble d'énoncés en tant qu'ils appartiennent à la même formation discursive» 1, écrit-il dans L'archéologie du savoir. Un ensemble d'énoncés se constitue en discours quand il est soumis à un même système de règles, que Foucault nomme «système de formation» du discours. Ces règles constituent l'architecture qui soutient la particularité de chaque énoncé: si tous les énoncés se ressemblent, c'est parce qu'ils recèlent des règles identiques qui ordonnent l'évidence de leur fonctionnement. Ce qui apparaît d'abord de l'énoncé, c'est son caractère singulier, ce qui en fait un événen1ent spécifique. Mais, pour montrer l'appartenance de l'énoncé au discours, il faut au contraire le comprendre comme le produit de règles communes; celles-ci ne sont pas immédiatement apparentes, uniquement parce l'énoncé présente d'abord sa face brillante, ce qui le rend remarquable. Mais il ne faut pas en déduire que les règles se dissimulent: responsables de l'organisation de l'énoncé, elles ne sont pas moins visibles. Mais il faut accommoder la vue, il faut s'astreindre à considérer le familier aux dépens du remarquable, la grammaire aux dépens du contenu. Il faut « rendre visible, et analysable, cette si proche transparence qui constitue l'élément de leur possibilité [celle des énoncés] » 2. Le travail de Michel Foucault servira de guide à notre analyse du discours télévisuel. Même s'il ne sera pas constamment invoqué, la référence en sera continuellement présente.

1 Michel Foucault, L'archéologie du savoir, Gallimard, 1969, page 153 2 L'archéologie du savoir, page 147. 9

LE POUVOIR D'UN MÉDIA

Principe d'accoutumance: TF1 et son téléspectateur Le discours choisi est celui produit par la chaîne TF1, examiné pendant une période de quatre mois, de février à juin 1993. Choix arbitraire, justifié d'une part par l'espoir de rencontrer un ensemble cohérent de discours; et d'autre part par le fait que TF1 est la chaîne la plus regardée en France: en fonction du principe d'interférence, ce fait ne pouvait pas être ignoré. Ainsi, selon le premier principe fixé, notre analyse s'avoue singulière, elle ne prétend viser que cette chaîne, à cette époque. Évidemment, il était impossible de regarder tous les programmes, ou même de les enregistrer. Nous nous sommes contenté de nous en imprégner le plus possible, en en suivant le plus grand nombre. Cette immersion était nécessaire, pour satisfaire les principes de banalité et d'accoutumance. D'où les deux temps du travail: d'abord, voir la masse des programmes, pour comprendre comment le discours construit la compétence de ses téléspectateurs, compétence qui lui permettréi d'interpréter convenablement les énoncés. Puis enregistrer des émissions au hasard, une par série (un seul Sacrée soirée, etc.), parce que l'analyse doit se satisfaire de l'ordinaire des programmes 3. Ces émissions ont été examinées plus particulièrement: aucune n'a fait l'objet d'une étude très détaillée, à la façon des analyses de film. Cependant, on a voulu à chaque fois comprendre le jeu de langage dont elles avaient l'usage. C'est l'ordinaire de ces émissions que nous avons visé, ce que nous connaissons trop bien, au point de ne plus lui prêter attention. Le footballeur rentrant sur le terrain ne s'interroge pas sur la présence du point de penalty: nous avons, au contraire, recherché le trop connu, le trop évident, ce qu'on ne mentionne même plus. Ce que l'analyse de n'importe quel spécimen d'une série d'émissions peut révéler. Il n'y a pas, en particulier, d'étude de contenus: on aurait dû alors envisager la particularité de l'émission retenue. En revanche, on a pu montrer quels genres de contenus étaient possibles en fonction du dispositif usuel de l'émission. On a privilégié les émissions propres à la chaîne, dont on espérait qu'elles se montreraient plus éloquentes.

3 Quelques emegistrements

étudiés datent de l'année précédente. 10

INfRODUcrION

Les pages qui suivent passent en revue une trentaine d'émissions de toutes sortes (jeux, informations, variétés, reality-shows, sports, séries, émissions omnibus, vie quotidienne). L'exhaustivité était impossible, mais le corpus retenu reflète convenablement la totalité des programmes. Les études présentées sont courtes, et s'insèrent dans une réflexion plus générale. Il était nécessaire de montrer qu'on ne parlait pas de la télévision, mais que l'on fondait une étude sur un discours télévisuel précis. Une hypothèse fondamentale de ces analyses est la conséquence directe du principe d'accoutumance: si le savoir social sur la télévision est aussi substantiel, si les grandes chaînes de télévision sont devenues des institutions de notre paysage social, c'est qu'il existe un point nodal où convergent les différents regards sur le discours télévisuel. Nous appellerons Téléspectateur-de- TF 1 ce point nodal, et nous le considérerons comme le cœur de notre analyse. Tout discours interprète par avance son interlocuteur: il lui suppose un ensemble de désirs, de savoirs, de préjugés. Quand il s'agit d'un discours public, particulièrement le monologue d'une institution publique, cet interlocuteur se concrétise dans l'espace public comme un être à la fois virtuel et idéal: virtuel, parce qu'il n'a d'existence que dans le discours ~et idéal, parce que le discours de l'institution lui suppose une parfaite connaissance des règles qui constituent son discours. Nous dirons plus précisément que le discours institutionnalise son interlocuteur, et nous parlerons du Téléspectateur-de-TF 1 comme de l'interlocuteur symbolique du discours de TF1, le sujet virtuel, dont celui-ci suppose qu'il a intériorisé ses désirs, ses savoirs, ses préjugés. Le Téléspectateur-de-TFI constituera pour nous la fonction réceptrice du discours, qu'il faut associer à sa fonction énonciative, dont Michel Foucault disait qu'elle «est une place déterminée et vide qui peut être effectivement remplie par des individus différents» 4. Le Téléspectateur-de-TFl ne doit donc pas être confondu avec un téléspectateur particulier, ou même avec un ensemble de téléspectateurs particuliers. Mais il est une structure discursive que chaque téléspectateur particulier, chaque individu
4 L'archéologie du savoir, page 125. Il

LE POUVOIR

D'UN MÉDIA

regardant TF1, doit traverser discours de TF1.

pour avoir accès à la signification

du

Principe d'interférence: l'écart pragmatique Nous ne dirons donc pas qu'il y a identification, quel que soit le sens qu'on donne à ce terme, entre le discours et l'individu qui l'écoute, entre le programme et celui ou celle qui se trouve devant son poste. Il s'agit au contraire d'évaluer un écart entre le téléspectateur idéal postulé par le discours, et les individus particuliers que sont les téléspectateurs effectifs. Un tel écart peut être qualifié de pragmatique, puisqu'il dépend de l'espace de réception du discours. Ainsi, nous proposons, non de considérer les effets du discours télévisuel sur la masse des téléspectateurs, mais bien les interférences entre discours télévisuel et espace social. Ces interférences n'entrent pas directement dans le cadre du présent ouvrage: celui-ci se présente comme un travail de sémiotique, et non de sociologie de la communication. Cependant nous n'avons pas voulu nous dérober au principe d'interférence. Et nous proposons une hypothèse sémiotique sur le type d'écart pragmatique qu'implique la constitution du discours de TF1. Il ne s'agira pas de comprendre TF1 comme un reflet de notre société; ni de supposer à la télévision une indépendance particulière. Mais d'estimer l'ensemble des attitudes que peut provoquer ce discoursci. La question du «pouvoir» de la télévision se pose alors, inéluctablement. Mais les guillemets ici sont nécessaires, car ce que l'on appelle «pouvoir» de la télévision est loin d'être clairement déterminé; un des objectifs de ce travail est de contribuer à éclaircir la question.

Un tel travail a-t-il un sens?
Il faut le reconnaître: aucun téléspectateur n'a regardé TF1 comme nous l'avons fait. D'ailleurs il n'est pas sûr qu'il existe un téléspectateur qui ne regarde que TF1. Nous avons analysé un ensemble discursif qui, d'une certaine manière, n'existe pas, puisque personne n'en a été l'interlocuteur. Quel sens donner à l'entreprise qui est la nôtre? Nous pouvons répondre de trois façons, qui nous sem blent complémentaires. 12

INTRODUCTION

1- D'abord toute étude sémiotique de la télévision est confrontée à un problème de clôture impossible. La télévision ne cesse pas; chaque émission possède son contexte, qui en modifie l'interprétation. Il faut bien se décider à poser, selon une décision arbitraire, un corpus comme celui que l'on veut étudier. Nous introduisons l'idée que la télévision ne peut être étudiée que par paquets, et non plus selon une logique de l'œuvre, ou de l'événement: le discours télévisuel est un discours continu, dont il faut examiner les modes particuliers. Le choix que nous avons fait est celui d'un paquet particulier, dont on pouvait espérer mesurer le degré de cohérence. D'une certaine façon, il s'agit d'une expérience de pensée: si un ascenseur accélère continûment dans l'espace vide, se demandait Einstein, que se passe-t-il? Si l'on regarde continûment et exclusivement TF1, nous demandons-nous, quel discours émerge? Et quels sont les modes de cette émergence? Par ailleurs, sans prétendre que TF1 est toute la télévision, elle est la chaîne la plus regardée. Les résultats obtenus sur le paquet expérimenté peuvent servir d'hypothèses pour l'étude d'autres paquets télévisuels. 2- Une expérience permet l'élaboration d'hypothèses: nous proposerons, à partir de l'analyse du discours, un ensemble de conjectures concernant sa réception. Celles-ci concerneront essentiellement les contraintes - le pouvoir - qu'exerce un tel discours institutionnel sur ceux à qui il s'adresse. A partir de la définition du Téléspectateur-de- TF1, sujet virtuel construit par l'institution, nous pouvons dessiner le jeu de situations auquel est soumis l'individu quand il regarde TF1. Marquons clairement le statut de ces conjectures: si l'examen du discours est fondé sur une méthodologie analytique précise, si ses, résultats peuvent être considérés comme des propositions synthétiques, la figure de l'individu téléspectateur que nous dessinerons le sera à titre hypothétique: si le téléspectateur que nous avons été (en tant qu' analyste) n'existe pas, il en existe beaucoup d'autres, dont nous tenterons de définir un plus petit commun dénominateur, en répondant à la question: Quelles interférences peut produire la télévision de TF1 sur les individus qui la regardent? 3- Notre entreprise peut être interprétée comme une entreprise de reconstitution d'une énonciation collective propre à notre société: le discours de TF1 est un discours social, en ce qu'il s'adresse à la 13

LE POUVOIR D'UN MÉDIA

société tout entière. Il ne s'agit ni de comprendre TF1 comme un reflet de cette dernière; ni de supposer à la télévision une indépendance particulière. Mais nous pouvons nous demander si certaines règles, que nous découvrons dans le discours de TF1, n'apparaissent pas comme des cas particuliers, ou comme des extensions de normes mises en évidence par Richard Sennett (l'intimité), Paul Virilio (la dissipation), Jean-François Lyotard (la performativité), etc. Ces rapprochements ne prétendent pas expliquer le processus de transformation de normes sociales en règles discursives par l'institution télévisuelle: nous nous contentons de les constater. Mais ils peuvent éclairer la fonction de ces règles au sein du discours institutionnel. Réciproquement, nous envisagerons les déplacements que subissent les notions d'événement, de témoignage et d'histoire quand le discours de TF1 utilise effectivement ces notions; nous verrons que ces déplacements affectent jusqu'à l'idée commune de la démocratie. Thèses Nous défendrons ici trois idées principales; et chacune d'entre elles a un statut différent de celui des autres. 1- La première est essentiellement une proposition méthodologique: nous proposons de considérer qu'une formation discursive, c'est-à-dire l'ensemble structuré des règles d'un discours, procède d'une architecture formelle. Celle-ci constitue le fondement de celui-là; elle présente l'image d'un monde que le discours suppose, sans cesser de le mettre en scène. Elle est une image, mais une image génératrice: elle détermine le développement du discours, tout en étant progressivement structurée par lui. Quand elle émerge dans le discours, elle apparaît comme une représentation de la technique propre au média: elle situe la place que donne le discours à ses « n10yens techniques ». En ce sens, elle est aussi une techno-Iogie. On ne peut pas dire que les règles se déduisent de l'architecture formelle, ou que cette dernière ne fait que représenter les premières. Le dispositif entier suppose l'agencement des règles et de l'architecture formelle: les règles permettent la manipulation discursive de l'architecture formelle; et celle-ci délimite le rapport des règles entre elles, et spécifie la cohérence de l'ensemble 14

INTRODUCTION

qu'elles constituent. De l'étude du discours, nous voulons donc induire à la fois les règles du discours et la forme particulière que prend l'architecture formelle constitutive du monde de TF1: nous appellerons celle-ci chambre holographique . Mais cette proposition méthodologique, associée au principe d'accoutumance, est aussi une réponse à la question de la définition du pouvoir médiatique. Aussi, le développement de cette première thèse occupera-t-il toute notre première partie ~ nous prendrons le temps d' y articuler nos quatre principes, de fonder notre méthode, et d'orienter notre étude à partir d'une certaine définition du pouvoir. 2- Notre seconde thèse est un ensemble de propositions synthétiques concernant notre objet, le discours de TF 1. En quelques mots, nous décrirons l'architecture formelle propre au discours de TF1 comme un espace public (par définition), mais présenté comme un lieu d'intimité - une chambre - ; il résulte de cette ambiguïté que tous les objets qui se retrouvent dans ce lieu (événements d'actualité, personnalités, récits, etc.) apparaissent comme réels et imaginaires: ils ont la forme d'objets virtuels, d' hologrammes. C'est-à-dire que cette ambiguilé est constitutive des propriétés de la chambre holographique. L'aplatissement de l'imaginaire sur le réel, et vice-versa, implique l'impossibilité de fonder une place symbolique acceptable, qui recueillerait le discours lui-même, et pourrait en définir les modes d'appropriation. A ce diagnostic, porté très généralement il y a presque vingt ans par Jean Baudrillard, nous ajoutons ceci: la constitution d'un tel lieu n'est possible que parce que le discours apparaît à la fois: - radicalement subjectif, personnel (c'est ce que nous appellerons la présentation) ; - et aussi radicalement objectif, neutre (c'est ce que nous appellerons l'impartialité). C'est la commutation immédiate et continuelle du personnel en neutre, du neutre en personnel, qui produit la ch am b r e holographique comme lieu virtuel. D'où vient que tout sujet y apparaît comme infiniment proche et définitivement lointain, que toute information est profondément émouvante et absolument indifférente, que tout partage est évident et impossible: d'où vient, enfin, qu'une définition, même provisoire, du partage entre réel et imaginaire s'y révèle utopique. 15

LE POUVOIR D'UN MÉDIA

3- Notre troisième thèse n'a qu'un statut purement hypothétique: elle concerne les interférences que le discours étudié est susceptible de produire. On pourrait considérer cette dernière idée comme une hypothèse pour un autre travail, qui concernerait les individus qui passent du temps devant la télévision. Répétons-le: nous n'avons interrogé personne, et notre proposition n'est pas une analyse de la réception. La question que nous posons est celle-ci: la définition du Téléspectateur idéal, le Téléspectateur-de- TF 1, effectuée par le discours lui-même, n' a-t-elle pas des effets structuraux sur la réception? L'ensemble des attitudes téléspectatorielles, y compris des attitudes critiques, ne doit-il pas être compris comme l'ensemble des réponses à cette définition? Si on répond par l'affirmative à cette question - ce qui sera le cas -, ce que nous avons appelé écart pragmatique fournit une unité de mesure de la réception. Cette idée nous conduira à proposer une hypothèse, concernant le type d'interaction généré par le discours télévisuel étudié. La particularité de ce dernier serait de feindre d'abolir la distance symbolique qui existe entre tout discours institutionnel et son interlocuteur: le Téléspectateur-de-TFl appartiendrait à la chambre holographique, il participerait à l'émission du discours. Ainsi la place proposée au téléspectateur empirique, donc à chacun d'entre nous, se trouverait à llintérieur de ce lieu virtuel esquissé plus haut. Mais, bien entendu, cette proposition contredit la situation usuelle de l'individu devenu téléspectateur. Devenant téléspectateur, l'individu se couperait de lui-même; il admettrait des règles, un fonctionnement, des valeurs, qui ne sont pas compatibles avec sa propre vie sociale. Nous proposons de comprendre l'individu-téléspectateur comme un sujet « schizophrénique»: regardant TF1, il admet une série de jugements inconciliables avec ceux qui organisent sa vie. Bien sûr, cette «schizophrénie» se manifesterait différemment selon les diverses catégories de téléspectateur. Nous dirions que le téléspectateur navigue entre un attachement profond envers le discours télévisuel, qui lui propose de participer à un monde merveilleux, jamais lui-même touché par les difficultés; et un détachement envers ce monde, tangible dès que les complications de la vie sociale emportent les individus. Ou encore, 16

INTRODUCTION

que la représentation du lien social que donne le discours contredit les axiomes de toute logique sociale. L'ensemble de ces thèses offre une problématisation de la question du pouvoir d'un discours institutionnel, à travers l'étude de celui de TF1. Et à travers cette problématique, se dégage un critère pour départager les discours, en fonction du type de pouvoir qu'ils exercent sur leurs interlocuteurs. En l'occurrence, nous dirons que le pouvoir de TF1 est un pouvoir de « déconnexion ». Son emprise ne se mesurerait pas à son influence, mais à ses effets de neutralisation. Le monde de TF1 ne serait pas un monde dans le monde, mais un monde à côté du monde. Par ces expressions très approximatives, nous espérons donner au lecteur un premier point de vue, à partir duquel il pourra lire le début de ce travail. Point de vue qui sera largement précisé dans les prochains chapitres.

17

Premi ère Parti e

LA QUESTION DU POUVOIR

Chapitre 1 Qu'est-ce que le pouvoir d'un média ?

Le pouvoir de la télévision n'est pas domination
Une entreprise médiatique comme TF1 possède-t-elle un ou du pouvoir? On voit immédiatement qu'une telle question reste incompréhensible si on ne précise pas ce que l'on entend par « pouvoir ». Car on ne peut pas comparer le pouvoir d'un média avec celui d'un état, ou celui de la justice. Pouvoir ne peut pas ici signifier coercition, assujettissement, domination. Un média ne peut pas s'imposer à son interlocuteur~ Il ne l'enferme pas, ne lui impose pas silence, ne l'oblige à rien. Cet interlocuteur ne peut avoir accès à ce média qu'à travers un acte volontaire - du moins par ce que nous entendons généralement par acte volontaire. On a pu également penser que la télévision, en tant qu'organe de presse, appartenait au quatrième pouvoir: celui-ci réside dans l'acte de commenter ou de contredire les affirmations des autres pouvoirs. Il s'agit d'un pouvoir réactif, celui d'élever une parole résistante visà-vis d'autorités admises par des institutions sociales. Mais, outre le fait qu'un tel contre-pouvoir ne se définit que par rapport au pouvoir compris comme domination, la télévision, et particulièrement TF1, ne s'est jamais fait remarquer par ses efforts en ce sens. Aucune chaîne de télévision n'est devenue quelque chose comme Le Canard enchaîné du petit écran. N'en concluons pas trop vite à une impossibilité en quelque sorte ontologique, mais constatons que les normes implicites qui conduisent nos habitudes de pensée ne contiennent pas l'idée d'une chaîne conçue comme contre-pouvoir. De plus, en admettant que TF1 se conduise, à l'image du Canard enchaîné, comme un agent de propagation de contre-nouvelles, elle ne le ferait que dans ses plages informatives. Le problème posé par la majeure partie des programmes demeurerait entier.

LE POUVOIR

D'UN MÉDIA

Il est vrai que certaines autorités ont cru (parmi elles, de nombreux gouvernants) que la télévision permettait d'imposer des idées ou des messages. Cette idée a également donné lieu à de nombreuses théorisations, qui décrivaient les effets des médias en des termes apocalyptiques. Mais, devant l'impossibilité de prouver de telles théories, devant l'accumulation de contre-exemples, l'accord aujourd'hui semble à peu près unanime sur le sujet: la télévision, dans son emploi majoritaire, n'est pas une machine à imposer la véracité de messages. Nous nous permettrons ici de considérer la discussion comme close: le pouvoir d'un média, dans notre société, n'est pas celui d'imposer par la force ou la contrainte, même quelque chose comme une contre-vérité. Cependant le raisonnement qui a conduit à cette idée est éclairant: on a assimilé la puissance technique de la télévision, qui est essentiellement une puissance de diffusion, avec celle des discours diffusés par cette technique. On a confondu la possibilité de diffusion d'un message dans une population avec son effet sur cette population. On a pensé qu'il suffisait de regarder la caméra avec une force suffisante, pour que l'image, parvenue sur les écrans des téléviseurs, contraigne les téléspectateurs à accepter les messages véhiculés par cette image: - d'une part, on fait l'hypothèse que le téléspectateur ne peut refuser d'écouter et éteindre son poste; - et d'autre part, on suppose que l'intentionnalité du discours sera entendue telle quelle par le téléspectateur; ce dernier ne possédant alors aucune autonomie d'écoute. En d'autres termes, on suppose qu'il n'y a qu'une seule réception possible d'un message. On voit que cette «erreur» comporte deux types de présupposés: - d'abord, on pense le sens d'un message comme indépendant de son contexte, particulièrement de son contexte de réception; - ensuite on accorde à la technique ubiquitaire du média l'autorité d'une institution sociale capable de contraindre. Le second de ces deux présupposés relève de la fascination exercée par les techniques modernes. Ces techniques imposent à notre société leurs savoir-faire comme des évidences, parce qu'elles fournissent les formes de jugement qui leur sont caractéristiques, en 22

QU'EST-CE QUE LE POUVOIR D'UN MÉDIA ?

même temps que les outils qu'elles ne cessent pas d'être: ainsi les techniques comme outils sont approuvées et adoptées par les techniques comme discours. Ce point ne peut pas être négligé quand il s'agit de la télévision et de son pouvoir: c'est la question du rapport entre technique et discours de la technique, entre technique et technologie qui est en jeu ici. Quant au premier présupposé, il identifie ce que la théorie de l'information appelle le récepteur de la communication avec son émetteur. Dans cette théorie, le récepteur s'identifie idéalement à l'émetteur, et tout ce qui s'oppose à cette identification est nommé bruit. Mais la diversité des récepteurs d'émissions de télévision, la diversité des contextes où ces récepteurs se situent, rendent impossible l'assimilation d'un ensemble de récepteurs à un unique émetteur. On voit qu'ici se pose la question de la définition du (ou des) téléspectateur(s) en tant que concept. La réponse à une telle question, qui ne peut pas être simple, doit rendre possible la notion d'un éventuel pouvoir exercé par une chaîne comme TF1. Ce que l'on peut conclure de cette très rapide discussion, c'est que ce n'est pas en identifiant « pouvoir» à « domination» qu'on pourra faire une théorie du pouvoir exercé par la télévision. Encore une fois, la télévision ne contraint personne - sauf à la penser en des cas d'école extrêmes. Cette situation, qui n'est pas particulière à la télévision, oblige à penser le concept de pouvoir selon des modalités qui ne sont plus celles par lesquelles on a pu comprendre le pouvoir féodal, le pouvoir royal, le pouvoir de l!entreprise capitaliste sur ses ouvriers jusqu'à une époque récente. Néanmoins on ne peut pas conclure non plus que tout concept de pouvoir n'a plus lieu d'être pour rendre compte de nos médias ou de nos sociétés. Admettons pour l'instant, et par hypothèse, que le pouvoir qui s'y exerce a seulement changé de forme et de contenu.

Le pouvoir de la relation
Cependant on ne peut pas produire un concept de pouvoir uniquement construit pour s'appliquer au pouvoir médiatique, sans prendre le risque d'une élaboration gratuite: une telle élaboration apparaissant ad hoc, sans qu'aucun lien avec d'autres pouvoirs puisse être compris. Il nous faut donc donner une forme générale à ce concept. 23

LE POUVOIR D'UN MÉDIA

Michel Foucault, dans Deux essais sur le sujet et le pouvoir 1, propose de désigner par le terme de pouvoir « des relations entre "partenaires" » 2. Il distingue ces «relations de pouvoir» des « rapports de communication» qui «transmettent une information à travers un système de signes », et des « capacités objectives» qui caractérisent le pouvoir exercé sur les choses. Mais ces trois domaines, s'ils doivent être distingués, ne doivent pas être séparés: « Ces blocs où la mise en œuvre de capacités techniques, le jeu des communications et les relations de pouvoir sont ajustés les uns aux autres, selon des formules réfléchies, constituent ce qu'on peut appeler, en élargissant un peu le sens du mot, des "disciplines" » 3. A une telle définition, on peut reprocher, non sa généralité, mais sa terminologie. Car, pourquoi nommer disciplines de tels blocs? Toute activité humaine requiert des capacités techniques, une circulation de l'information et un ensemble de contraintes. Par exemple, Habermas se sert de cette distinction (capacités objectives, pouvoir, communication) pour poser son concept de 1'« agir communicationnel » . Distinguant les mondes objectif, social et subjectif, il veut rendre compte des différentes formes d'action, en supposant l'existence d'un «médium langagier dans lequel les rapports de l'acteur au monde se reflètent comme tels» 4. Son objectif est de déterminer les conditions d'une entente réfléchie des partenaires sur l'action à tenir. Si on admet ses hypothèses, c'est l'action elle-même qui est le véritable sujet de l'agir communicationnel: sujet construit au fur et à mesure d'une action non prédéterminée. Mais Foucault s'intéresse à ces blocs quand ils se figent, quand les relations qu'ils mettent en œuvre se stabilisent en ce qu'il appelle ailleurs des dispositifs. Ces dispositifs sont des agencements qui conditionnent l'utilisation des techniques, règlent la communication,
1 in Hubert Dreyfus et Paul Rabinow, Michel Foucault Un parcours philosophique, Gallimard Folio, 1984 (82-83), pages 297 à 321. 2 Deux essais sur le sujet et le pouvoir, page 309. 3 Deux essais sur le sujet et le pouvoir, page 311. Foucault fait bien entendu allusion à son propre travail dans Surveiller et punir sur la montée des « disciplines» au dix-neuvième siècle. Il emploie ici ce terme, en un sens élargi, pour désigner tout agencement de capacités, de communications et de pouvoirs. 4 Jürgen Habermas, Théorie de l'agir communicationnel 1, Fayard, 1987 (81), page 110. 24

QU'EST-CE QUE LE POUVOIR D'UN MÉDIA ?

déterminent les rapports de force. Et donc, les dispositifs agissent sur les actions: plus exactement, le dispositif détermine les actions où se prennent les individus. D'où l'idée que «le pouvoir, comme

l'écrit Alessandro Pizzorno,fabrique, produit l'individu» 5.
Si Habermas s'intéresse à la genèse des relations, au moment où leur devenir n'est pas fixé, Foucault se préoccupe de comprendre comment leur cristallisation en institutions, en lois, en discours..., commande les actions des individus, et ce que sont ces individus concernés par ces actions. Dans le cas de média comme TF1, on peut sans doute faire l'hypothèse que les relations entre les « partenaires» (l'institution TF1 d'une part, l'ensemble des téléspectateurs d'autre part) se sont coagulées de manière assez stricte. Ainsi, le pouvoir exercé par TF1, ce serait l'ensemble d'actions à quoi s'obligent ces partenaires. Et rendre compte de ce pouvoir, ce serait décrire cet ensemble d'actions. Alors, comme l'écrit Michel Foucault, « il faut sans doute être nominaliste: le pouvoir, ce n'est pas une institution, ce n'est pas une structure, ce n'est pas une certaine puissance dont certains seraient dotés: c'est le nom qu'on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée» 6. Et dans la suite de ce travail, nous nommerons par l'expression «TF1 », plutôt qu'une certaine entreprise, dont les rouages ne nous intéresseront pas ici, un complexe de fonctions et de liaisons entre des partenaires, qui déterminent une relation de pouvoir exercé par l'un des partenaires (TF1) sur l'autre (les téléspectateurs). D'une certaine façon, la considération des relations dépend du point de vue qu'on prend sur elle: on le voit clairement avec l'antinomie entre Habermas et Foucault. Considérant TF1 comme un dispositif de pouvoir, nous manifestons notre point de vue à l'égard de ce travail: il nous semble impossible de décrire une telle entreprise médiatique sans examiner les contraintes qu'elle exerce.

La relation médiatique
Ainsi nous définissons, à la suite de Michel Foucault, le pouvoir comme un bloc de relations qu'une situation stabilisée induit. Il faut

5 Alessandro Pizzorno, Foucault et la conception libérale de l'individu, in A-fichel Foucault philosophe, Seuil, 1989, page 237. 6 Michel Foucault, La volonté de savoir, Gallimard, 1976, page 123. 25