Le quotidien dans les pratiques sociales

Le quotidien dans les pratiques sociales

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56 pages

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Parmi les travailleurs sociaux, les AMP ont cette spécificité d'être "spécialistes" du quotidien en institution. L'approche du quotidien, à travers les soins, l'accompagnement, les aides, est une technique de haut niveau dans le médico-social.

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EAN13 9782353716623
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Ouverture
Le pain quotidien n’est pas toujours tendre. Il y a parfois sous la croûte une certaine dureté. Et même depuis quelque temps, les travailleurs sociaux ont beau implorer le ciel («donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ! »), ce qui leur tombe sur la tête, c’est pas de la tarte. Métaphore boulangère mise à part, le quotidien est un de ces concepts mous, au sens où Salvador Dali peignait des montres molles, dans lequel baignent ceux que Jacques Ion appelle joliment « les rempailleurs du quotidien ».
Le quotidien est tramé de ces petits riens qui occupent chaque jour : dormir, se lever, se laver, faire le lit, les courses la vaisselle, le ménage, manger, bavarder, rigoler, bailler, regarder la télé, se balader, bouquiner, rêvasser…. Autant d’infinitifs qui désignent autant de territoires où les tra-vailleurs sociaux croisent et rencontrent des gens, petits et grands, qui vont mal dans leur corps, leur tête, leur être, qui sont mal dans leur quotidien. Le quotidien est peuplé de choses, de bricoles : assiettes, casseroles, vêtements, draps, moutons sous les lits, poussiè-re… qu’il faut ranger, d’« hommestiquer », humaniser. C’est pourtant à l’endroit de ces banalités, de ce terre-à-terre, de ce ras-des-pâquerettes, que se construit la clinique éducative, longtemp dévolue à une majorité de femmes. Le quotidien, c’est aussi la répétition, base à partir de laquelle le sujet prend son essor. Mais parfois cette répéti-
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tion lancinante lui coupe les ailes. Dans le quotidien, par-fois, ça tourne en rond ou ça tourne mal. Il est difficile de rendre compte des moments du quoti-dien, impalpables, éphémères, fragiles. Il n’en reste guère que quelques vagues impressions, « on a passé une bonne journée », « aujourd’hui il ne s’est rien passé ». Souvent le quotidien se donne à lire souvent dans les cahiers de liaison des établissements dans son expression la plus nue « R.A.S. » : rien à signaler… Comment dire l’indicible ? Comment recueillir dans les mots l’innommable ? Des auteurs récents nous invitent à prendre en compte la dimension de la vie quotidienne dans le travail social. Michel Lemay nous a mis la puce à l’oreille il y a beau temps en parlant de « média-1 tions de la vie quotidienne » . Quant à Paul Fustier, il a 2 ouvert tout grand « les corridors du quotidien » . En internat, en lieu d’accueil, dans des centres de post-cure, des hôpitaux de jour, en M. A. S., en M. E. C. S., en A. T. O., en C. A. T…. la dimension du quotidien est cen-trale, puisqu’on y travaille dans le quotidien, mais surtout avec le quotidien, dans toutes ses dimensions, de routine mais aussi de surprise. Le quotidien est un espace de répé-tition de l’archaïque et en même temps le lieu d’invention 3 et de création, le lieu de la rencontre entre les humains .
Les AMP ont cette spécificité d’être les spécialistes du quotidien en institution. L’approche du quotidien, à travers les soins, l’accompagnement, les aides, est une technique de haut niveau dans le médico-social. Il s’est trouvé que depuis quelques années, j’ai eu, dans le cadre de formations initiales et continues, à intervenir auprès d’aides-médico-psychologiques. Au début je ne connaissais que fort mal cette profession sociale. Profession trop souvent dévalorisée, prise qu’elle est dans l’imaginaire des représentations hiérarchiques. Les AMP, trop souvent
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considérées comme le bas de l’échelle des professions sociales ont rarement droit au chapitre dans les établisse-ments. Parfois elles (la profession est essentiellement fémini-ne), font de la garderie pendant que leurs collègues se réunis-sent pour parler des prises en charge et faire des projets.
Évidemment une telle relégation, qui ne fait que redu-pliquer dans le personnel, la stigmatisation qui frappe les personnes prises en charge (malades mentaux, handicapés lourds, déficients sensoriels…) est non seulement un gas-pillage de potentiel soignant et éducatif, mais aussi une pro-fonde erreur sur le plan technique. Sans compter le mépris dont témoigne une telle attitude. À se passer de la parole de celles qui vivent au quotidien auprès des malades, les insti-tutions se privent de l’essentiel. Quand passera-t-on dans le secteur médico-social, d’une hiérarchie de subordination, où la parole est étouffée, à une hiérarchie de coordination, où la parole de chacun est invitée à construire en perma-nence l’espace de vie institutionnel ? C’est sans doute cela une institution : un lieu de vie sans cesse modelé et construit par la prise en compte de la parole de chacun. Car là où l’homme parle, là est son seul lieu de vie. Là où le sujet naît à sa dimension d’être parlant, là émerge la vérité. C’est à partir de cette vérité subjective, portée par chaque sujet, énoncée et accueillie dans un collectif, que peut s’en-visager une institution démocratique.
J’ai appris à comprendre la richesse de ce métier. Il est fait d’un partage du quotidien de personnes en grande souf-france. Il est fait de suppléances vitales là où la maladie et l’accident, le sort et la nature, ont causé des dommages. Il est fait d’une attention permanente au bien-être, à la rela-tion vivifiante, à l’ambiance de vie.
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Les deux conférences que l’on trouvera ici réunies témoignent de ce que les AMP en formation m’ont ensei-gné. Si j’ai tenu à partager les mots qui sont les miens sur un métier qui est le leur, c’est pour souligner combien ce métier est précieux, et combien il est indispensable d’en parler. Mais comme dans beaucoup de professions, alors qu’elles témoignent en formation et sur le terrain d’un vécu foisonnant au quotidien, les AMP n’ont pas toujours les mots pour le dire. Elles redoutent aussi que l’on se moque d’elles, que l’on juge ce qu’elles disent comme banal ou sans importance. J’ai appris auprès des AMP en formation qu’elles avaient un savoir sur leur quotidien, un savoir qui ne se sait pas. À côtoyer tous les jours la misère humaine, elles ont acquis au fil des années un savoir qu’il leur reste à mettre en forme, à faire savoir, pour faire reconnaître au grand jour ce qu’elles accomplissent dans l’ombre. La première de ces deux conférences, et la plus récente dans le temps, a été prononcée à Saint Brieuc en mars 1997, dans le cadre de la commémoration des 25 ans de formation des AMP, à l’A. F. P. E., la seconde en mars 1996 au cours d’une journée régionale de travail des AMP à l’I. R.T. S. de Montpellier.
Ces deux interventions représentent la pierre modeste que je souhaite apporter à la reconnaissance de ce métier qui fait partie prenante des professions éducatives. Sans ces « techniciens du quotidien », qui assurent la base du travail, les autres professions du champ médico-social, dont la place est trop souvent jugée plus noble (psychologues, édu-cateurs, rééducateurs, médecins,...) ne pourraient pas exer-cer leur action. Ce métier méconnu gagne justement à l’être, connu.
Joseph Rouzel, Montpellier. Novembre 1997
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NOTES
1. LEMAYMichel,Les médiations de la vie quotidienne, Empan n° 4, Toulouse, fev. 1991 (Dir. Joseph ROUZEL)
2. FUSTIERPaul,Les corridors du quotidien, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1993.
3.Le quotidien, Empan, n°24, Toulouse, déc. 1996 (Dir. Joseph ROUZEL)
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