Le sein

Livres
222 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

LE SEIN ~ L'Hannattan, 1996 ISBN: 2 - 7384 - 4099 - 1 Sous la direction de Viviane BRUlLLON Marc MAJESTÉ LE SEIN Images Représentations Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005Paris Collection "Sexualité Humaine" dirigée par CharJyne Vasseur-Fauconnet "Sexualité humaine" offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre filt-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Études Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny. Déjà paru: - Sexualité, mythes et culture, A. Durandeau, Ch. VasseurFauconnet. - L'intime civilisé,J.-M. Sztalryd (ed.). - Empreintes, sexualité et création, 1. Mignot (ed.). À paraître: - L'effraction, M. Broquen. - Art et sexualité, Ch. Vasseur-Fauconnet. - Sexualité et Ecriture, D.M. Lévy. - L'adolescence, P.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1996
Nombre de visites sur la page 208
EAN13 9782296316591
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

LE SEIN~ L'Hannattan, 1996
ISBN: 2 - 7384 - 4099 - 1Sous la direction de
Viviane BRUlLLON
Marc MAJESTÉ
LE SEIN
Images Représentations
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005ParisCollection "Sexualité Humaine"
dirigée par CharJyne Vasseur-Fauconnet
"Sexualité humaine" offre un tremplin pour une
réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et
masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel,
dans le temps et dans l'espace.
La sexualité ne peut être détachée de sa fonction
symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un
acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une
communication avec l'autre, cet autre filt-il soi-même.
Cette collection a pour objet de laisser la parole des
auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions
transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la
psychologie, la psychanalyse avec des ramifications
multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la
sociologie à l'anthropologie, etc.
Elle est directement issue de l'Enseignement d'Études
Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité
Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny.
Déjà paru:
- Sexualité, mythes et culture, A. Durandeau, Ch.
VasseurFauconnet.
- L'intime civilisé,J.-M. Sztalryd (ed.).
- Empreintes, sexualité et création, 1. Mignot (ed.).
À paraître:
- L'effraction, M. Broquen.
- Art et sexualité, Ch. Vasseur-Fauconnet.
- Sexualité et Ecriture, D.M. Lévy.
- L'adolescence, P. Benghozi.Nous tenons à remercier tout particulièrement Françoise
Majesté et Michel Bruillon pour leur active coopération ainsi
que le Docteur Frédéric Berthier (I.H-Toulouse) pour ses
recherches statistiques.Conception et réalisation de la maquette de couverture:
Martine CLÉRONprésentation
Viviane Bruillon
MarcMajesté
Laissant de coté la déclinaison polysémique du mot sein,
nous avons construit notre propos autour d'une question; le
sein concerne qui?
Hommes, femmes, et enfants ont répondu à l'appel.
L'écho favorable rencontré assez largement, nous a amenés à
une autre question: Doit-on dire le sein ou les seins? De
quoi parle-t-on à chaque fois? Vaste panorama autour d'une
question, qui va du pluriel au singulier, du corps au concept.
Les « images du sein» nous ont renvoyés avec B. Saliba, à
partir du champ de la sociologie, vers un domaine que les
femmes affectionnent, la beauté et la santé telles qu'elles sont
miroitées dans la presse féminine. Cosmétiques et
fanfreluches apparaissent comme un prétexte à nous montrer
ce que doivent être de beaux seins. Cette littérature a une
grande influence sur les jeunes à la recherche de modèles et
agit comme une injonction faite aux femmes à souscrire au
devoir de beauté, telle la prothèse idéale constamment
recherchée et renouvelée par les concepteurs de la lingerie
féminine. L'image n'a de frivole que l'apparence, elle
devient une référence persécutive sitôt que l'intégrité n'est
plus.
Après un geste chirurgical, les femmes en souffrance ont à
restaurer l'image de leur corps, car plus que leur schéma
corporel, leur identité sexuelle est atteinte.
D. Le Breton nous montre d'un point de vue
anthropologique, comment le doute s'installe dans leur vie,
vont-elle pouvoir vivre comme avant? Quel sera leur statut
désormais, lorsque leur attribut sexuel visible se trouve être
7atteint? De l'image perdue du corps entier à l'image
virtuelle que propose le chirurgien de la reconstruction, tel
qu'en témoigne le Dr. K. B. Clough de l'Institut Curie, la
femme a un chemin immense à parcourir: celui très balisé de
la chirurgie de pointe en rapport avec celui plus douloureux
de son histoire personnelle. Mais souvent la réflexion
personnelle est bousculée par l'efficacité médicale et les
impératifs thérapeutiques. Les succès, nombreux, sont à
verser à cette stratégie. Il faut cependant garder un œil
critique; doit-on considérer qu'en ce qui concerne la
reconstruction immédiate, reconstruction et traitement ne
font qu'un? De même, lorsque les statistiques montrent que
deux ans marquent le temps de la reconstruction différée, on
pourrait facilement penser que le deuil d'un sein a une durée
standard.
Les «histoires de sein» telles qu'elles sont racontées par
Ch. Morinet et quelques autres, nous amènent à interroger ce
qui fait signe sur le corps. A l'aide de 1. Genêt, elle trace une
cartographie différentielle du corps, les bosses des hommes
s'inscrivant dans les creux des femmes et vice versa, si bien
que les seins se dessinent comme un phallus porté plus haut.
L'érection du sein est un leitmotiv du texte: sein-forteresse
érigé pour continuer à nourrir l'enfant par-delà la
pétrification de la mère, à l'évocation d'une nouvelle de
M. Yourcenar; réveil durci du mamelon de Tia Tula lors du
biberon du neveu orphelin, du roman de M. De Unamuno.
La présence de ce sein fait consistance.
Du sein musclé au sein mercenaire il n'y a qu'un pas;
relatant cet instant de l'Histoire, F. Fay-Sallois nous introduit
dans le monde de la nourrice à domicile. Reine éphémère des
domestiques, son avènement se fait au prix de laisser son
propre enfant, dans sa lointaine campagne, faire l'expérience
de l'allaitement artificiel. Côté ville, les seins, apanage de la
féminité, restent à la bourgeoise qui peut retourner à ses
obligations mondaines, tandis qu'elle «s'offre» les seins
d'une mère pour remplir ce devoir biologique, jugé trop
animal.
Une autre histoire aurait été de parler du sein à travers la
peinture, sujet si vaste qu'il aurait pu constituer à lui tout seul
matière à ouvrage.
8Ici, la démarche est inverse, c'est au peintre que nous
avons demandé d'explorer l'objet-sein, a travers deux modes
d'expressions, le dessin et l'écriture. 1. Kermarrec en
acceptant notre proposition, nous livre un travail original, que
nous avons appelé « peintures cliniques ». Avec ses planches
et leurs commentaires, il nous introduit à une autre
dimension du sein sous la forme d'une anatomie en
continuelle évolution. Si, comme il nous le suggère, nous
laissons de coté la prégnance de la forme et prenons quelque
distance avec le signifiant, nous rêvons avec lui d'un
seinmachine à tourner en rond dans des fabrications
autoentretenues. Création condensée d'un sein-cœur palpitant,
tantôt ouvert, tantôt fermé sur une dynamique liquide, faisant
fi des lois de la gravitation universelle, plein-vide de sa
substance nutritive, rouage de l'amour enfin, puisque on fait
don de son cœur en donnant le sein. Pour tromper la forme,
nous sommes sans cesse invités à changer notre angle de
vision, clins d' œil, regard fixe, ou regard du dedans, le corps
organise les visions impossibles des objets de son érotisme:
sein-cœur, cœur-nez, nez-bouche, bouche-sein et toujours
recherche de l'équilibre, de la forme à la fonction, tel est le
« dessein» du peintre.
L'agir en rapport avec le penser est au cœur de cette
dernière partie intitulée «Cliniques» dans laquelle la
pratique médicale bute sur sa rencontre avec le psychisme.
J. C. Haddad dans un style bien à lui nous amène, au travers
d'une tentative d'interprétation de ce qui est entendu dans la
pratique obstétricale, vers la scène cachée où se joue
l'histoire secrète de toute future mère. La question de
l'allaitement ne se pose ici que d'un point de vue individuel
et ne relève que des possibilités psychiques des futures mères.
B. Lamarsaude lui, propose une réflexion générale sur
c€!l:tefonction dans un beau panorama sur l'univers du Bébé,
dont il montre aussi la fragilité du développement au regard
des facteurs psychiques et de leurs avatars en jeu. En tenant
compte de l'intime imbrication du pulsionnel et du
physiologique, il adopte une conduite qui rejoint une morale
presque épicurienne dans laquelle la reconnaissance du
plaisir vécu est à la base de la réussite de l'entreprise.
Ce lieu de l'allaitement, le sein, devient signe fondamental
chez A. Durandeau qui, sous une forme lyrique et poétique,
9porte les cas individuels à la dimension du mythe. Il
développe les vicissitudes affectives, qui, tissées de la mère à
la fille, d'un sein à l'autre, se signalisent en particulier à
l'apparition d'une tumeur, signe de mort, mais aussi signe de
vie, dès lors que le sujet atteint réussit la séparation nécessaire
d'avec le sein de la mère
A partir de ce «sein blessé» par la maladie et l'histoire
individuelle, l' équili bre intérieur se trouve bouleversé. Il y a
là un forçage et une effraction qui obligent ces femmes à se
tourner sur leur propre passé. Et si la souffrance n'est pas
simplement acceptée avec résignation, telle une fatalité
tragique, elle est à l'origine d'un nécessaire travail
d'élaboration lorsque ces femmes décident de s'y engager.
Il resterait des projets à mener, des constructions
surréalistes où B. Lamarsaude rencontrerait l Kermarrec
pour traduire l'un en images parlées, l'autre en mots imagés,
les sensations d'un Bébé impérialiste; celle qui peindrait la
rencontre de Ch. Morinet et de K.B. Clough à la recherche
d'une forme en trop ou en moins; puis celle de le. Haddad
et de A. Durandeau, pour nous écrire, dans une poétique
originale, une autre clinique. Il resterait... .
Enfin, les rédacteurs pourraient se demander quelles
autres combinaisons de textes sont encore possibles pour
éclairer, affiner et préciser ce que le sein recouvre; mais
reconnaissant l'entreprise comme une gageure, il leur semble
aujourd'hui raisonnable de quitter enfin ce sein pour se
tourner l'un et l'autre vers d'autres horizons!
10Pourquoi le sein?
Panorama d'une question
Viviane Bruillon
Le sein est partout jusque dans l'écriture. L'idée de
consacrer un ouvrage à cette question est née de la pratique
quotidienne de la psychanalyse et pas seulement du travail
avec les patientes atteintes de cancer du sein. Des rencontre~
d'amitié et de travail, issues de l'École de Psychosomatique,
ont fait le reste.
Cependant l'intérêt porté à cette question a modifié le
regard, le sein a paru surgir de toute part: images de la ville,
de la presse, des galeries, récits littéraires et rêves. Du secret
de l'alcôve à la «monstration» (Ch. Morinet) de la tétée
sacrée, sa découverte ouvre imperceptiblement un champ
culturel hautement érotisé. Tout le monde se sent concerné et
parle du sein de quelque lieu que ce soit car, en tant que
patrimoine ontogénétique commun, chacun a vécu
l'expérience de sa perte de manière singulière.
De par la multiplicité des points de vue, il convenait de
définir la spécificité de chaque champ d'investigation, et
l'approche pluridisciplinaire nous a paru la plus
enrichissante.
Le sein est appréhendé de prime abord dans sa réalité
corporelle, organe double, peu développé chez l 'homme, il
signe de sa marque le corps féminin. Nous avons d'ailleurs
rencontré une certaine réticence chez les hommes à parler du
sein de l 'homme, chez nos collègues psychanalystes comme
chez nos collègues médecins, le sein de l'homme n'a pas
1. BPS: 9 Rue Brantôme 75003 Paris.
11suscité d'inspiration. (Il est pourtant pourvu d'une sensibilité
et atteint de cancer parfois.)
Donc le sein va renvoyer essentiellement au sein de la
femme, organe sexuel secondaire et glande mammaire,
fonctions que l'on aborde séparément, mais comment
séparer l'érotisme (éréthisme) de la peau, de la glande
qu'elle soutient lorsque les expériences s'entremêlent et se
confondent?
De l'autre coté le sein nourricier, l'enfant et le monde de
l'oralité. Même si sa mère donne le biberon, elle donne au
bébé le « sein» des femmes (A. Durandeau).
Il y a la femme, la mère, l'enfant d'un coté, et le sein
(toujours exclusivement celui de la femme) quasi autonome,
de l'autre. Symbole de jeunesse, de beauté et d'abondance, il
orne nos panneaux publicitaires. Il est l'objet de
préoccupation d'une société affichant un souci de bonne
santé par ses exhortations à la prévention du cancer du sein.
C'est un thème récurent du discours sur les femmes (celles
de la plage aux seins nus, comme celles plus âgées), ce qui
permet aux médias, sous couvert d'un discours qui a reçu
l'accord de la médecine, de se donner bonne conscience sans
que rien ne soit mis en place pour aider les femmes à
retrouver une place dans la société lorsque la maladie s'est
accompagnée d'une réelle désinsertion.
Les seins de la femme, sein vécu: attendu, jamais atteint
Le vécu du sein procure à la femme une impression assez
composite. Petite fille, observant son corps sans aspérité, elle
fut rassurée à l'idée que plus tard ils pousseront, alors, elle
aurait enfin quelque chose à exhiber. Mais du même coup
c'est la poitrine de sa mère qui devient la référence, elle
garde la qualité de la relation précoce, à la fois forme
signalétique et symbole d'un type de relation. Le regard de
la petite fille enregistre et superpose l'image de cette poitrine
adulte en référence à un corps juvénile. Envie et répulsion
peuvent se trouver ainsi intimement mêlées. Les seins sont
alors une image, mal définie, mal ajustée et investie de
mouvements pulsionnels contradictoires.
12Cet investissement visuel et mental du sein sera la base de
la recherche d'une réponse à l'énigme de la féminité que
chaque femme porte en elle.
J. Lanouzière articule cette nption dans un article sur le
Sein et la dépressivité féminine. Elle montre comment, le
renvoi à son corps de petite fille, viendra réactiver des
reliquats pulsionnels sadiques oraux à l'égard d'une mère
aux appâts généreux qui en confisquant le sein ne lui. donnait
aucune compensation corporelle. Ressentiment mêlé
d'amour pour cette mère qui, la faisant fille, la privait deux
fois du sein. La qualité de la relation duelle va conditionner
le devenir de ces sentiments ambivalents et l'importance de
l'angoisse. Cependant, si les fantasmes sont dominés par
l'image d'une mère vengeresse, le corps de la petite fille
n'ayant rien d'extérieur à offrir comme fixation aux
pulsions sadiques, celles-ci peuvent alors investir l'intérieur
du corps et son fonctionnement organique. Nous pouvons
repérer ainsi un mode d'entrée dans l'économie
psychosomatique.
Il faut tout de même noter que la façon dont ces
mécanismes opèrent reste inconnue, cette question est à
l'origine de plusieurs thèmes d'études de l'École de
Psychosomatique.
On peut supposer également une fixation des
investissements plus locale: à la poussée pré-pubertaire, les
sensations de tensions mammaires deviennent inquiétantes
surtout si la poussée se fait de manière asymétrique. Elle
constitue une trace corporelle vraie qui appelle à être
symbolisée. Les représentations convoquées réactualisent la
promesse de voir apparaître sur son propre corps cette
poitrine maternelle désirée, redoutée ou haïe et procurer la
sensation que c'est un corps étranger que l'on sent poindre
là. Il existe dans ce vécu quelque chose de spécifique à la
fille; d'un bourgeonnement du corps qui est loin de se
passer dans le silence. Il y a dans ce processus un
cheminement qui peut renvoyer à l'expérience des premières
érections chez le garçon. Dans la découverte d'un nouveau
spectre de sensations, la poussée mammaire rend le corps
2. Topique 0043, « La Naissance-Regard anthropologique », Dunod
1989. p. 147.
13« inflammatoire» et renvoie comme pour tout ce qui nait et
pousse, à la crainte de la perte et au travail d'élaboration de
faire-soi ce qui dans un premier temps peut être ressenti
comme étranger. Le miroir, là aussi, est appelé à la rescousse.
La fille a à résoudre quelque chose de l'ordre de
l'encombrement, de l'intégration de cette chose qui pousse
là oft il n'y avait rien, avant d'assumer la fierté d'avoir des
seins.
Le sein de la quête ou la fonne du bonheur
Dans l'être femme, il y a une part qui consiste à s'occuper
de son corps, de son esthétique dans une société qui impose
fortement ses modèles et ses canons de beauté. Le sein des
magazines (B. Saliba) doit répondre à des formes très
précises, à une consistance particulière et est l'objet de soins
constants; il semble conditionner le droit au bonheur par son
pouvoir de séduction. Il est une image qui n'est présentée
comme accessible qu'à force de soins et de persévérance :
c'est une quête véritable.
Dans la réalité, le sein est sensible, variable selon le cycle
menstruel, donc dépendant des lois de la nature. Nous avons
vu comment son intégration à l'image du corps est marquée
par l'histoire personnelle et familiale. Entre tiraillement
social, tiraillement personnel et tiraillement corporel, est-il
possible de vivre son sein dans la quiétude?
Il faut de plus répondre à des impératifs de santé, le
cancer du sein, le plus fréquent chez la femme, est très
médiatisé et il y a un certain cynisme à montrer dans les
magazines des femmes montrant un sein superbe à la
palpation, pour rechercher le nodule suspect, dans un
glissement de sens beauté =santé. Cette information qui est
tout à fait louable et nécessaire ne peut empêcher de
véhiculer, de par la forme publicitaire qui lui est donnée, que
la prévention du cancer du sein est une préoccupation jeune,
moderne et dans le vent. Lorsque l'on sait que le pic
d'apparition du cancer du sein se situe vers 54 ans, on est en
droit de se demander si la communication est bien
appropriée, sinon à constater qu'il y a là toujours un prétexte
14à soutenir ou réactiver un discours érotisé déjà largement
diffusé.
Le sein-modèle est sans cesse montré voire exhibé à
travers une barrière «d'invisibilité» que peut constituer le
discours autorisé de la médecine, de la mode ou de
l'évolution des comportements sociaux. L'injonction est
toujours la même: «- Regardez, il n'y a rien à voir! ».
Double-bind. Ce qui est montré se doit d'être beau et
désirable, mais ce n'est pas à ce titre que l' a¥tre est
interpellé. Dans ce domaine, le livre de Kaufmann illustre
assez bien, les impératifs d'une société à adopter des
comportements implicant le corps tout en feignant de nier
l'impact sexuel des messages ou des injonctions implicites.
L'image dominante, médiatique, est celle d'une poitrine
ornée. de deux seins identiques, symétriques et doubles: il
n'y aurait rien à en dire! Mais lorsque les femmes parlent de
leurs seins, s'ils sont doubles pour elles, ils n'assurent qu'une
symétrie d'équilibre morphologique dans leur schéma
corporel. Elles devraient en parler comme des seins jumeaux
et il y aurait un consensus sur le semblable, alors que pour
elles il n'y a que des différences. Elles se plaignent. L'un est
plus volumineux, l'autre plus douloureux, placé moins haut
etc. Elles hésitent: quel sein donner au bébé ?
Le Sein: Don de la mère
«Ces pièces détachables et pourtant
foncièrement reliées aucorps... »
(1. Lacan)
Appréhendé au singulier, il est «le» sein et nous renvoie
peu ou prou au sein que donne la mère. L'enfant y trouve
outre une source de nourriture, la surface de contact intime
avec sa mère par laquelle s'échange l'amour. Et en tenant le
sein, c'est elle toute entière qu'il atteint de sa possession.
3. JC Kaufmann, Corps de femmes Regards d'hommes, Coll. Essais
et recherches, Nathan, Paris, 1995.
15De cette expérience de la tétée, carrefour où se résoud la
satisfaction du besoin et l'expression de l'amour, la
psychanalyse va avoir des approches spécifiques et le sein
occuper une place différente selon les théories.
Concept-clé dans la théorie kleinienne,
le sein est un tout contenant
Pour se familiariser avec ce cadre théorique, il est
nécessaire de considérer d'emblée un certain nombre de
présupposés, tout d'abord que le nourrisson soit capable de
produire des fantasmes et que cette activité occupe une
grande part de son état de veille et donc que ses instances
psychiques soient en activité très précocement.
Du fait de la construction imaginaire nécessaire à
expliquer la genèse de ces phénomène, nous passons à une
armature conceptuelle qui n'est pas dénuée d'une certaine
tonalité mythique. Il faut considérer que l'activité du surmoi
archaïque (précocissime), est tournée vers une injonction à
vivre, qui chez le nourrisson est polarisée sur le besoin de
nourriture et l'investissement de l'orifice buccal, cet ordre se
manifeste par une force si vive qu'elle saccage ce qu'elle
convoite.
Le monde de l'oralité apparaît dès lors, dominé par une
éthique de dévoration, de cannibalisme, où accomplir la
nécessité de vivre revient à jouir du sein de toutes les façons
et de redouter la conséquence de ses attaques selon la
réciprocité de la loi du Talion. Le sein, comme plus tard les
fèces, est pris dans un processus de phallicisation précoce,
comme objet oral (anal), objet de désir. 4
A ce stade, le corps de la mère « mamophore » , se conçoit
comme le lieu où se développent tous les conflits, «51ascène
de tous les processus et tous les événements sexuels» ,elle est
toute puissante, non castrée et recèle tous les trésors: le sein,
le pénis du père, les autres enfants.
4. M-C. Thomas, « Introduction à l'œuvre de M. Klein» in
Introduction aux œuvres de... dir par I-D. Nasio, ColI Rivages
Psychanalyse, Payot, Paris 1994.
5. M. Klein, « Les stades précoces du conflit œdipien» in Essais tE Payot, Paris, 1976, pp. 231-32.
16Cette mère archaïque est porteuse d'un sein mythique,
dont l'enfant aurait une connaissance innée, une sorte de
trace phylogénétique: «le nouveau-né sent inconsciemment
qu'il existe un objet d'une bonté sans pareille, duquel on
peut obtenir une6gratification maxima et que cet objet est le
sein de la mère» . La mère est donc parée des qualités de ce
Sein. Elle est appréhendée comme pleine d'une infinie bonté
qu'elle dispense par le sein de la satisfaction, mais c'est le
sein mythique qui est convoqué lors de l'expérience
hallucinatoire suscitée par activation de traces mnésiques. De
ce fait, elle constitue pour l'enfant la source d'excitation
majeure dont la satisfaction maximale ne peut être que
mortelle ou renvoyer au néant. Mais au fil du temps et des
expériences, elle est aussi la mère présente qui apaise et qui
permet de vivre tous ces à-coups de la vie pulsionnelle.
Le rapport du bébé au Sein (mythique) se déroule sous le
signe de l'excès et de la violence pulsionnelle, quand il en
jouit le,plus, il se fond dedans, il est le sein au risque de s'y
perdre. Lorsque sa satisfaction est hallucinatoire, il s'annule
en tant que sujet. Mais si le sein absent, vient à manquer, le
mode de défense est le clivage en bon et mauvais sein. Ces
expériences alternent, et conditionnent un mode d'existence
du bébé entre être le sein et avoir le sein.
Dans ce contexte, le sevrage apparaît comme un trauma
majeur, pouvant se situer de l'âge de 2-3 mois à 6-8 mois, la
frustration orale va déclencher chez l'enfant des sentiments
d'angoisse et de culpabilité en rapport avec sa capacité à
maîtriser ses pulsions destructrices. Mordre, dévorer,
déchiqueter, voler le sein et ce qu'il contient deviennent les
figures de ce sadisme oral.
M. Klein insiste sur l'importance de la présence constante
et l'écoute de la mère pour la résolution de cette phase. Elle
insiste également sur l'attention à porter aux différents
substituts de la succion, pouce, poing, sucette... Au terme du
sevrage, les conditions seront réunies pour que le bébé puisse
6. M. Klein, «En observant le comportement des nourrissons» in
Développement delapsychanalyse, PUF, 1980, p. 249.
7. P. Roth dans son roman, Le sein, Coll. Folio, Gallimard, Paris
1984 fait une description saisissante de l'univers d'une régression à
l'être-sein.
17appréhender sa mère comme 'une personne totale et aborder
dans de bonne condition la position dépressive.
Dans son article «Sevrage» qui est une contributiol\ à un
ouvrage collectif (On the bringing up of chidren), elle
exprime clairement sa préférence pour un allaitement
naturel. Ce texte, grand public, regorge de conseils pratiques
et on en retire l'impression qu'il faut donner le sein pour le
bien de l'enfant. Son attitude est plus nuancée dans «En
observant le comportement des nourrissons », elle s'écarte de
l'exhortation au bien-faire de «sevrage» pour insister sur
l'importance de la transmission du fantasme et du don.
Il est ainsi fait référence, de manière détournée, à
l'inconscient de la mère et du même coup, la décision
d'allaiter est rattachée à l'histoire familiale. Cette élaboration
concerne le sein fantasmatique aussi bien pour la mère que
pour l'enfant, peu importe si c'est le biberon qui est donné
puisqu'elle a le sein.
Le sein comme interface de l'environnement
Bien qu'ayant été un familier de M. Klein, D.W. Winnicott
nous parle de la relation mère nourrisson dans une ambiance
plus paisible. L'abord théorique est différent, nous ne
sommes pas plongés dans l'univers impitoyable des pulsions
partielles mais dans l'expérience des relations humaines qui
se tissent jour après jour. Ainsi ce que Winnicott va appeler la
première tétée est en réalité un petit nombre de tétées qui
auront cette fonction inaugurale.
Plus généralement, le nourrisson n'est jamais à envisager
seul, du fait de sa dépendance extrême, son existence est
constamment à ce stade référée à un environnement dans
lequel la mère occupe la fonction principale. Ici nous avons
affaire à une mère réelle, ordinaire avec une histoire et un
inconscient qui la fait agir et réagir, au contact de son bébé
en s'appuyant sur sa capacité à s'identifier à lui. Cet état que
toute mère normalement constituée traverse depuis les
derniers mois de la grossesse jusqu'à quelques mois après la
8. Cet article a fait l'objet d'une traduction et de commentaires dans la
revue Le Discours Psychanalytique, 1982, n04 et S, 1983, n'ry.
18naissance, a été théorisé comme « la préoccupation
maternelle primaire ».
A ce stade, la fonction maternelle se définit selon trois
axes: le maintien (holding) de la stabilité d' un
environnement adéquat à l'enfant, le maniement (handling)
qui à travers la façon dont le bébé est porté, fonde le
sentiment de sécurité, et la présentation des objets (objects
presenting) qui édifie l'expérience d'omnipotence.
Dans ce cadre, le sein ou le biberon, sont les objets
principaux présentés à l'enfant. La mère suffisamment
bonne présente le sein au moment adéquat où, l'enfant qui a
faim, hallucine l'objet de sa satisfaction. Cette synchronie
confortera le bébé dans l'idée que c'est lui qui a créé ce sein
puisqu'il le voit apparaître là où il l'attendait.
Ce qu'on pourrait appeler le « bon sein» est constitué de
l'ensemble des soins maternels et parentaux pris dans cette
ambiance de routine, où les soins répétés procurent au bébé
une continuité d'existence qui garde à distance les angoisses
d'anéantissement qui pourraient surgir lorsque cet
.
environnement fait défaut ou s'il devenait imprévisible.
Le sein ou le biberon peuvent procurer des expériences
toutes aussi satisfaisantes au bébé car le plus important dans
l'activité de nourrissage, restent l'odeur de la mère, la
pression de ses bras, l'ambiance de tranquillité qu'elle
dispense (holding et handling).
Cependant, on peut supposer que pour la mère, il y a une
certaine différence dans la satisfaction qu'elle retire de cette
expérience conjointe, quand une partie de son corps est
impliquée. Et pour le bébé, constater que sa mère survit et ne
nourrit pas de rancune quand il attaque (l1lord, arrache,
dévore) le sein, n'est pas tout à fait pareil que si ses
impulsions se déchaînaient sur une tétine en caoutchouc.
En théoricien de la santé, Winnicott envisage le sevrage
comme une étape naturelle qui devient envisageable au
momeJ1t où le bébé est capable de se séparer tout seul des
objets. Il fait référence à ce jeu rendu célèbre par Freud qui
consiste à lancer hors de son lit tous les objets à sa portée et
de crier pour les faire ramasser par quelqu'un d'autre ou de
9. D.W. Winnicott, «Sevrage» (1949) in L'enfant et sa famille,
PBP 182.
19tirer sur la ficelle pour les récupérer dans l'exemple de Freud
(Fort/Da). Les conclusions des deux auteurs se complètent: il
accepte de s'en éloigner pour Winnicott, et se rend maître de
leur absence pour Freud, dans les deux cas l'objet représente
la mère. Le pédiatre a remarqué que certains bébés initient
leur propre sevrage, mais c'est aussi le moment où la mère
devrait avoir envie de sevrer son enfant et se consacrer à
d'autre tâches plus périphériques.
Dans ce contexte l'allaitement au sein ne saurait être
conseillé, ni guidé par les professionnels de la santé ou de la
néonatologie, c'est à la mère de ressentir l'envie d'n)laiter
son bébé et de trouver les gestes adéquats pour le faire.
« Les premiers soins donnés à un nourrisson est une chose
qui dépasse la pensée consciente et l'intention délibérée.
C'est une IIchose qui n'est possible que par le biais de
l'amour. »
Winnicott met l'accent sur l'adéquation de la réponse de
la mère au désir de l'enfant, a\ysi va se créer chez l'enfant
l'illusion de la toute puissance. L'introduction progressive
de l'inadéquation concomitante de la capacité de l'enfant à
compenser les «ratés» de la mère va l'amener à remplacer le
sein par des objets qu'il va posséder et exercer sur eux une
maîtrise (objets transitionnels). Ils seront, eux aussi, voués à
tomber en désuétude. Avec cette première substitution
d'objets, premiers représentants du sein, s'instaure l'espace
potentiel, entre réalité psychique et réalité extérieure, et se
réalise la transition entre le contrôle omnipotent par le
fantasme et le contrôle par la manipulation. C'est la qualité
de l'environnement dont le bébé aura pu bénéficier qui
déterminera l'apparition et l'évolution des phénomènes
transitionnels; là aussi les parents doivent respecter et
protéger leur expression.
10. D.W. Wimùcott, «L'allaitement au sein et la communication»
(1968)in Le beôéet sa mère, Payot, Paris, 1992.
11. D.W. Wimùcott, L'enfant et le monde extérieur, PBP, Paris 1975.
12. D.W. Winnicott, « Le passagede la dépendanceà l'indépendance
dans le développement de l'individu (1963)>> in Processus œ
maturationcMZ l'enfant, PBP 245.
20Du sein réel à l'objet symbolique: le champ lacanien:
J. Lacan, F. Dolto, JD. Nasio
L'appareil conceptuel est déjà mis en place par
l'observation princeps du jeu de la bobine, jadis observé et
décrit par Freud, ainsi que ses conceptions concernant la
satisfaction des besoins et le processus de l'éclosion du désir.
1. Lacan y ajoute un repérage selon les catégories du
RéellSymboliquellmaginaire et précise que si la relation
mère-enfant peut paraître dueIle, elle se situe dans un monde
où rè~ye un ordre symbolique organisé par les «
Nom-duPère» . De même que si la relation d'objet est abordée par
le manque de l'objet, on y distingue trois sortes de manque:
frustration, privation, castration.
Partons de ce moment inaugural, de cette prime époque
où la mère va s'orienter dans les soins qu'elle prodigue à son
bébé en interprétant ses manifestations corporelles.
La relation à la mère va s'instituer à partir du manque
donc de son absence qui va déclencher l'appel. Le bébé va
réagir au manque de sa mère en l'appelant, ce qui va la faire
apparaître et lui faire prodiguer ses soins. Cette scansion
présence/absence sanctionnée par le cri, introduit déjà un
rythme, une organisation qui est une première entrée dans
l'ordre symbolique car elle recèle une signification. Cette
mère qui se manifeste par ses soins au cri de l'enfant et
disparaît, est une mère symbolique, mais dès que sa présence
manque à l'appel, elle déchoit et se transforme en mère réelle
détenant le pouvoir de priver le bébé de sa présence et par
extension du sein. Le sein que la mère est à même de donner
ou pas, au delà de la relation objectale devient alors un objet
de don ce qui lui confère le caractère symbolique d'être
donné ou non à l'appel. Il satisfait le besoin de nourriture et
symbolise une puissance favorable, la mère, qui apparaît
comme toute puissante.
Voyons comment reconstituer cette première tétée,
inaugurale de la relation. Nous avons vu la valeur privilégiée
du cri dans la mobilisation de la mère, elle va l'interpréter
assez couramment comme un besoin d'être nourri qui va
rejoindre son envie de le combler et d'être tétée. La vocalise
13. J. Lacan, Le Séminaire Livre IV, La relation d'objet, Seuil, Paris
1994.
21de l'enfant prend pour elle le sens d'une demande de
nourriture. Ainsi un cri dépourvu d'intentionnalité reçoit une
réponse précise et pour n'être qu'un signe est traité comme
un message selon le référentiel symbolique de la mère.
La satiété entraîne chez le bébé une détente organique,
son corps réagit. La mère va assez couramment interpréter
ces modifications toniques comme des manifestations de
bien-être qui vont la contenter et l'encourager à manifester à
son tour caresses et paroles douces qui comblent d'aise le
bébé et le font réagir, nouveaux signes que la mère peut
interpréter comme marques de reconnaissance. Une sorte de
communication s'instaure, oft la mère s'investit à mettre du
sens à des manifestations cOrPOrelles,elle est alors en position
d'Autre pour l'enfant.
Si sa faim est calmée, l'expérience de cette jouissance
jusque-là inconnue, constituera la source du désir. La
prochaine sensation de faim réveillera le désir de ce sein, don
d'amour, mais l'hallucination concernera le sein de la
première fois quand cette jouissance était encore inconnue.
Ainsi depuis la première interprétation du cri de l'enfant
par la mère qui en réponse lui donne le sein, l'enfant reçoit
cette réponse en trop, ce don ainsi qu'un bien-être qui n'a
été qu'une réponse orientée de la mère à son premier signe
émis.
L'enfant est désormais pris dans l'univers des signifiants
de la mère et déjà aliéné à continuer à halluciner l'objet du
désir lors de la satisfaction du besoin.
Mère et enfant procèdent de cette double méprise qui fait
que lorsque la mère fait don de son corps en lui présentant le
sein, ce que désire l'enfant c'est le sein halluciné. Elle
satisfait au besoin de nourriture un enfant qui voudrait être
comblé d'amour. Au terme de la tétée, bien que repu, son
désir ayant parcouru toute!\4les étapes commandées par la
pulsion, demeure insatisfait. A la prochaine sensation de
faim (privation), il ne pourra en transmettre quelque chose
que par le cri, déjà étiqueté: demande de nourriture.
Par le biais de la demande s'instaure une communication
symbolique avec la mère (en place d'Autre), le cri comme
14. J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse,
Séminaire, Livre XI. Seuil. Paris 1973.
22