Le Sens De La Justice - Exploration Sociologique D'histoires D'injustice En Tunisie Et En France

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Le "sens de la justice" est-il universel ? Est-il indépendant de toute préférence ou attachement personnel ou est-il, au contraire, local, et de ce fait l'expression d'un certain nombre de valeurs particulières et de principes moraux communément partagés ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au coeur du présent ouvrage et auxquelles nous tenterons d'apporter, d'un point de vue socio-anthropologique, des éléments empiriques de réponse.

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Date de parution 10 avril 2017
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EAN13 9782359302196
Langue Français

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LE SENS DE LA JUSTICE
EXPLORATION SOCIOLOGIQUE D’HISTOIRES
D’INJUSTICES EN TUNISIE ET EN FRANCE
AVEC LE CONCOURS DE LA FONDATION HANNS SEIDELLE SENS DE LA JUSTICE
Droits réservés
ISBN : 978 – 2 – 35930 – 219 – 6
© Les points sur les i
16 Boulevard Saint-Germain
75005 Paris
www.i-editions.comMohamed NACHI
Professeur de sociologie
Faculté des Sciences Sociales
Université de Liège
LE SENS DE LA JUSTICE
EXPLORATION SOCIOLOGIQUE D’HISTOIRES
D’INJUSTICES EN TUNISIE ET EN FRANCEINTRODUCTIONNotre première entrée dans la région du droit n’a-t-elle
pas été marquée par le cri : C’est injuste ! Ce cri est
celui de l’indignation, dont la perspicacité est parfois
confondante, mesurée à l’aune de nos hésitations
d’adultes sommés de se prononcer sur le juste en
1termes positifs.
1 DE QUOI EST-IL QUESTION ?
Le « sens de la justice » est-il universel ? Est-il indépendant de toute préférence
ou attachement personnel ou est-il, au contraire, local, et de ce fait l’expression
d’un certain nombre de valeurs particulières et de principes moraux
communément partagés ? Peut-on concilier les conceptions, l’une procédurale et
l’autre substantielle, de la justice ? Autrement dit, comment reprendre la question
de la justice dans des sociétés différentes sans tomber dans le piège du
relativisme, en évitant de la réduire à de simples procédures valables en tout
temps et en tous lieux ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au
cœur du présent ouvrage et auxquelles nous tenterons d’apporter des éléments
2de réponse d’un point de vue socio-anthropologique.
De nombreux débats, notamment de philosophie politique et morale, tournent
aujourd’hui autour de ces questions fondamentales. Dans le monde anglo-saxon
plus particulièrement, la question de la justice n’a jamais été autant examinée et
discutée qu’au cours des deux dernières décennies. De nombreux ouvrages
spécialisés, articles de revues ou colloques en témoignent. Pendant ce temps,
on est frappé par l’insuffisance de travaux empiriques de nature sociologique ou
anthropologique permettant de mieux saisir les termes de ces discussions
souvent posées sur le plan des valeurs, catégories et principes abstraits. Les
travaux les plus répandus sont menés à partir d’une approche psychologique et
portent sur les normes d’équités au sein de groupes restreints.
Dès lors, se déployant sur un plan exclusivement théorique, indépendamment de
toute contingence, ces discussions sur la justice se révèlent, dans une certaine
mesure, biaisées et rarement éclaircies. On ne peut plus continuer à rester
obnubilé par un tel débat : on ne peut pas aujourd’hui s’interroger sur la justice,
d’une manière véritablement fructueuse, si on ne surmonte pas les impasses sur
lesquelles on débouche en continuant à faire toujours abstraction du monde
sensible.
C’est donc à ces questions d’une grande actualité, au cœur des sociétés
contemporaines, qu’il convient de répondre en renvoyant dos à dos les
conceptions qui exaltent le particularisme comme celles qui défendent un
prétendu universalisme formel et un supposé principe abstrait d’impartialité. Pour
sortir de l’impasse à laquelle conduit inéluctablement cette dichotomie et pour
essayer de se débarrasser du clivage fallacieux « universalisme versus
particularisme », il faut poser le problème autrement. Et d’abord situer le débat
sur un terrain résolument empirique. Cela, afin de lui donner, d’une part, une
formulation susceptible d’avoir des implications concrètes et de pouvoir
mesurer, d’autre part, en quoi la rigidité des arguments avancés par les uns et
par les autres est intenable, et en quoi une réflexion fondée sur un matériau
ethnographique peut contribuer à la résolution des aspects les plus litigieux de la
question. C’est là le mérite et l’un des principaux intérêts de notre perspectivequi consiste à associer une approche s’inscrivant dans le cadre des théories de
la justice à une démarche privilégiant l’enquête de terrain.
À cette perspective conjuguant deux types d’approches, théorique et
anthropologique, il convient d’associer deux registres de comparaison. Le
premier met en parallèle la problématisation anglo-saxonne contemporaine, avec
son clivage majeur libéraux versus communautaristes, et la pensée
théologicophilosophique de l’islam classique, se scindant également en deux écoles
opposées : mu‘tazilite et ash‘arite. Le second registre met à contribution deux
terrains d’enquête pour confronter les données empiriques qui en découlent.
Notre propos est de comparer les expressions du sens de la justice dans les
sociétés tunisienne et française. Cette approche socio-anthropologique qui
s’inscrit dans le débat sur le caractère universel ou local des principes de justice
est habituellement traitée, répétons-le, sur un mode foncièrement théorique et
sans véritable assise empirique. Entre les défenseurs d’un universalisme tout au
moins procédural et les partisans de la validité de positions locales traitées
comme irréductibles les unes aux autres l’opposition parait insurmontable et la
contradiction insoluble.
3Dans une étude publiée précédemment, nous avons présenté et discuté les
grandes lignes du débat sur la question de la justice, en dégageant l’économie
générale d’un dispositif théorique qui pourrait contribuer à mieux asseoir une
démarche propre à la sociologie et à l’anthropologie. A cette occasion, nous
avions privilégié la discussion de quelques auteurs (Rawls, MacIntyre, Sandel,
Walzer) dont les travaux sur la justice fournissent des éléments de réflexion
suffisamment élaborés pour nous permettre d’avoir une vue d’ensemble
susceptible d’être facilement mise en œuvre pour appréhender le sens ordinaire
de la justice dans un contexte socio-historique déterminé. Ce débat a eu depuis
une assez grande audience et il est désormais suffisamment connu pour qu’il ne
soit pas vraiment nécessaire de le présenter plus longuement. Le rappel que l’on
va faire n’a d’autre ambition que de remettre en mémoire quelques aspects
essentiels qui serviront à mieux alimenter la réflexion.
De nombreuses raisons objectives nous ont amené à retenir certaines positions
d’auteurs comme M. Walzer ou Ch. Taylor parce qu’elles permettent d’élucider le
rôle crucial que les notions de tradition et de communauté jouent dans la
construction sociale des significations du juste. Ceci est fondamental pour
mettre en œuvre une démarche satisfaisante et opératoire permettant de saisir
le sens de la justice dans deux pays de traditions et de cultures différentes.
Par ailleurs, il faut noter les limites intrinsèques d’une conception purement
procédurale comme celle de Rawls qui, de par son caractère abstrait et sa
prétention à l’universel, se coupe du monde sensible. Cette conception, que
défendent les auteurs dits « libéraux », ne permet pas de comprendre la question
de la justice dans un contexte spécifique comme, par exemple, celui de la culture
arabo-islamique dans la mesure où elle fait l’impasse sur tout ce qui relève du
local, du particulier, en un mot sur tout ce qui se rapporte à une culture différente
de celle de la modernité occidentale.
En outre, les principes de justice mis en œuvre dans une société
araboislamique ne peuvent pas être énoncés indépendamment de la référence à
l’islam, du recours à une éthique fondamentale issue de cette même religion et
plus généralement de l’ensemble de la culture arabo-islamique. Et, c’est
précisément là que réside le véritable enjeu.
A cet égard, l’intérêt de travaux comme ceux de M. Walzer ou de Ch. Taylor
tient, entre autres mérites, à leurs apports théoriques et au regard neuf qu’ils
permettent de poser sur les problèmes qui traversent actuellement la pensée
moderne et les sociétés occidentales en matière de réflexion sur la justice. Lesrésultats les plus convaincants de leurs travaux concernent la prise en compte
effective des traditions particulières et de leur construction historique mises au
centre de toute intelligibilité de la justice ou de l’éthique.
Cependant, disons d’emblée que l’adoption de ces positions n’implique nullement
de rejeter en bloc, à l’instar d’un auteur comme A. MacIntyre, toutes les
catégories et valeurs propres à la modernité occidentale. Elle constitue, tout au
plus, l’arrière-fond philosophique d’une investigation proprement anthropologique.
Autrement dit, elle nous procure un moyen pour appréhender des traditions
particulières en prenant en considération leurs propres logiques internes et leurs
modes spécifiques de justification et d’argumentation.
En ce sens on peut dire que les présupposés épistémologiques de la
perspective préconisée, entre autres, par M. Walzer et Ch. Taylor semblent, sur
certains points, très proches de nos préoccupations théoriques et de la façon
dont nous proposons d’aborder la question de la justice. L’importance affirmée
de la dimension éthico-politique des relations d’appartenance revêt une valeur
heuristique pour une telle investigation, dans la mesure où elle permet de situer
la question de la justice au sein d’une tradition et de lui conférer un contenu
social et historique. En d’autres termes, cette perspective offre la double
occasion d’enraciner la question de la justice dans les traditions arabo-islamique
et occidentale et de faire appel à des auteurs issus de ces mêmes traditions
pour mieux asseoir l’argumentation quant à la réflexion sur la justice.
Le sens de la justice s’avère indissociablement lié au contexte dans lequel il se
déploie mais, en même temps, transcende ce contexte et le surplombe. C’est
pourquoi, à notre avis, l’intelligibilité du sens ordinaire de la justice ne saurait
non seulement négliger son caractère local, contextualisé, mais présuppose ce
dernier. Une telle perspective, nous tenterons de le montrer, débouche sur une
conception pluraliste de la justice. C’est dire que la coexistence d’une pluralité
de sphères de justice et de catégories de biens à distribuer, ainsi que le
préconise un auteur comme Walzer, s’impose en tant que postulat majeur
soustendant la démarche qui se penche sur la question de la justice. A ce propos,
notons que c’est précisément le caractère complexe du modèle pluraliste qui lui
confère une capacité à intégrer les significations que les gens peuvent attribuer
à la justice dans des cultures différentes. En vertu de cette même complexité,
nous serons en mesure de prendre en compte les données empiriques et
d’opérer un vaste procès de redéfinition du sens de la justice permettant de
mettre celui-ci en connexion avec de nombreuses dimensions éthiques, ainsi
qu’un procès de redéfinition de la manière dont on peut déceler les différentes
significations à la lumière des situations invoquées.
Dès lors, la question cruciale, qui nous occupe au premier chef, nous paraît être
celle de savoir comment nous pouvons prendre en compte cette pluralité sans
succomber aux apories d’un relativisme réducteur et sans reléguer la diversité,
la différence, au domaine de l’impensé. En d’autres termes, comment éviter
cette fausse alternative entre la position des philosophes de la justice
d’inspiration libérale, partisans d’un universalisme formel et d’une conception
procédurale, et celle de certains anthropologues et de certains auteurs dits «
communautaristes », souvent attachés à défendre un relativisme radical ? Le
matériau de l’enquête s’avère immanquablement d’un grand intérêt.
La position défendue dans cet ouvrage consiste à dire que cette contradiction
n’est pas insoluble. Qu’il existe une troisième voie : c’est celle-là même que
nous voulons suivre en prenant pour principal support l’examen des arguments
suscités par les « affaires » que des Tunisiens et des Français sont amenés à
juger. Le choix d’une telle position amène à considérer les exigences qui sont en
œuvre dans le va-et-vient entre une construction théorique – à travers l’usagede certains présupposés épistémologiques et de certaines catégories propres à
un paradigme donné – et l’élaboration subséquente d’une démarche concrète
visant à appréhender des données empiriques.
C’est ce que nous permet, nous le verrons dans la première partie, une
démarche de type socio-anthropologique. C’est aussi l’un des soucis majeurs
des derniers travaux de L. Boltanski et L. Thévenot. Dans De la justification
(1991), ces auteurs proposent de construire un modèle théorique qui met
l’accent sur la coexistence d’une pluralité de « mondes », de « cités » et des
formes de justification, et dotent les acteurs de la possibilité de passer d’un «
4monde » à l’autre, d’une forme de justification à l’autre. Ce pluralisme conduit à
s’intéresser à l’étude du sens de la justice en situation, ce qui, à notre avis,
constitue un apport capital permettant d’appréhender la signification que donnent
les gens à la justice et à l’injustice en Tunisie et en France. En s’appuyant sur
ce modèle, l’enjeu de notre investigation est de repérer, dans deux contextes
socio-culturels distincts, les cas où les jugements portés par les acteurs sur le
caractère juste ou injuste d’une situation convergent et les cas où ils divergent,
et d’articuler ces résultats de terrain avec les données théoriques propres à la
philosophie politique et morale et à la théorie sociologique. Bien que notre
approche ne puisse être indifférente aux divers débats, propres à la philosophie
morale et à la théorie sociologique que l’on vient d’évoquer brièvement, il n’en
reste pas moins évident que son ambition se situe pour l’essentiel ailleurs, dans
l’élaboration d’une démarche socio-anthropologique privilégiant l’enquête in situ
et le « suivi des acteurs » et dans la mise en place d’une réflexion approfondie à
partir d’une « base empirique ». C’est une approche qui, par ses dimensions
comparative et pluridisciplinaire, cherche à dépasser aussi bien le recours à la
procédure – comme fondement ultime de toute prétention à l’universalité de la
justice – que le recours à des catégories culturelles spécifiques – comme unique
facteur dont l’intelligibilité rende explicitent les caractéristiques essentielles de la
pluralité des principes de justice.
La théorie de la justice, sous-tendant notre approche, a une portée plus large
que celle que préconisent certains auteurs, car c’est le seul moyen de tenir
compte des dimensions éthiques en tant que principe de légitimation de l’action.
Ce qui distingue une théorie large de la justice d’une théorie de la justice au
sens restreint c’est d’une part, sa capacité à couvrir des multiples aspects
essentiels de la vie ordinaire et de nombreuses composantes de l’action afin de
les rendre intelligibles, et, d’autre part, sa manière d’intégrer différentes
dimensions éthiques fondamentales permettant d’approfondir l’analyse et la
réflexion.
Aussi ne pouvons-nous appréhender véritablement le sens de la justice qu’en
passant par une analyse en profondeur des dimensions éthiques avec lesquelles
il est en étroite imbrication. L’existence et l’omniprésence de telles dimensions
dans le monde de la vie ordinaire, comme en témoignent l’ensemble des «
affaires » étudiées, se manifestent à travers la signification que les gens
donnent à certains actes, attitudes et comportements spécifiques, comme les
actes surérogatoires, la confiance, l’amitié, etc.
2 DE QUELQUES PRÉALABLES MÉTHODOLOGIQUES
Poser le problème de l’étude du sens ordinaire de la justice en ces termes exige
une « problématisation » spécifique et une démarche opératoire particulière
permettant d’appréhender les modalités de jugement et les formes de justification
dans une situation donnée. C’est dans cette perspective que nous avonsentrepris une série d’enquêtes de terrain, en Tunisie et en France, afin
d’accumuler un ensemble de récits qui mettent en jeu le sens de la justice.
Pour y parvenir, deux procédés analytiques ont été mis en œuvre. Le premier
nous a permis d’appliquer au corpus empirique dont nous disposons une analyse
pragmatique afin de déceler les énoncés moraux, les évaluations et jugements
développés dans les récits. Le second a consisté à soumettre un même récit à
des personnes ou groupes de personnes issus de milieux socioculturels divers,
des Tunisiens mais aussi des Français, pour leur faire juger ces récits ou
affaires. Il convient de relever l’hétérogénéité conceptuelle et la pluralité des
champs théoriques dans la perspective desquels se sont formés nos
questionnements et la formulation du problème. La diversité des approches
socio-anthropologique, historique et philosophique se conjugue avec la
prédilection que nous avons pour les dimensions pragmatique et cognitive dans
la construction d’une problématique à même de rendre compte du caractère
multidimensionnel de la justice ainsi que la pluralité de ses significations.
En reprenant la célèbre formule de Saint Augustin à propos du « temps » et en la
transposant à la notion de « justice » on pourrait alors dire ceci : Qu’est-ce donc
la justice ? Qui saurait l’expliquer avec aisance et brièveté ? Si personne ne me
le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je
ne le sais plus.
A l’évidence une réponse semblable nous a toujours été fournie, sous une forme
ou une autre, par nos interlocuteurs, sur le terrain, à chaque fois que nous
avons tenté de leur demander ce qu’est, pour eux, la justice.
A partir de là, il fallait trouver un moyen de contourner cet écueil, c’est-à-dire
élaborer un procédé qui soit véritablement révélateur de leur sens de la justice.
C’est ce que nous avons fait en élaborant une démarche socio-anthropologique
spécifique que nous nous proposons de résumer succinctement.
La démarche que nous avons adoptée pour mener à bien notre investigation
associe deux procédés méthodologiques complémentaires et distincts. Le
premier que l’on appelle volontiers qualitatif, vise à recueillir, dans la vie
ordinaire des individus, des récits exemplaires, des histoires singulières dont la
particularité essentielle est de décrire, de mettre en scène, des conflits ou
disputes mettant en jeu le sens de la justice. Pour mettre en œuvre ce procédé,
nous avons été amené à nous livrer à des enquêtes sur le terrain (en Tunisie et
en France) en utilisant la méthode anthropologique classique basée sur
l’observation participante ainsi que l’analyse de certains documents écrit
(requêtes judiciaires, lettres adressées au Procureur de la République, à des
journaux, etc.). Elle consiste à recueillir des cas ayant donné lieu à des
disputes, puis, à les consigner sous une forme narrative simple afin de pouvoir
les faire juger. Il en résulte un corpus constitué de dix cas de litige ou affaires
posant à chaque fois un problème spécifique de justice : un partage d’héritage,
un conflit de voisinage, une promesse non honorée, une dette impayée, etc.
Le second procédé, en revanche, s’apparente plutôt à une démarche de type
quantitatif. Il requiert l’utilisation d’un protocole de questions que nous avons
élaboré afin de pouvoir analyser – statistiquement – les jugements et procéder à
des croisements entre les jugements des Tunisiens et ceux des Français. Il
consiste à présenter à un groupe restreint de personnes un cas puis ensuite à
demander à chacune de ces personnes de porter des jugements et de remplir le
questionnaire de façon à pouvoir procéder à l’analyse statistique des réponses,
au classement des différentes prises de position et de pouvoir dresser un
tableau récapitulatif des arguments déployés.
Pour répondre aux questions du protocole, les enquêtés sont amenés à
procéder à la qualification du dénouement de l’affaire (juste, assez juste, assezinjuste, injuste), à la qualification de la nature du tort (grave, assez grave, pas
grave), à la qualification des actes de chacun des protagonistes (très bien,
assez bien, assez mal, très mal) et de procéder à l’imputation des
responsabilités (Qui est la principale victime, qui est l’offenseur ?). Après quoi
s’ouvre une discussion permettant à chacun d’exprimer oralement son
sentiment, de justifier son point de vue et de faire valoir les raisons
sousjacentes qui sont à l’origine de sa prise de position et de ses jugements. En
utilisant ce procédé interactif, l’un de nos soucis majeurs est de laisser se
manifester le plus spontanément possible les réactions des personnes
interrogées ainsi que les accords et désaccords entre leurs jugements.
On obtient ainsi pour chaque affaire une combinatoire de plusieurs positions
idéal-typiques reflétant les points d’accords et de désaccords entre les
Tunisiens et les Français mais aussi à l’intérieur de chacune des deux
populations.
Ainsi donc, cette étude s’appuie sur des données empiriques de deux sortes : il
y a d’une part des récits recueillis auprès de Tunisiens vivant en Tunisie et/ou
en France. Et il y a d’autre part, les réponses de Tunisiens et de Français aux
questionnaires ainsi que le corpus constitué d’argumentations issues des
discussions et conversations.
L’ouvrage est composé de trois grandes parties d’importance inégale.
L a première partie, plus courte, est consacrée à l’étude des questions de
nature épistémologique et méthodologique, à ce que nous avons appelé la
topique de la justification. Elle s’organise autour de deux axes principaux. A
travers le premier s’opère la mise en place d’une réflexion théorique sur la
nature du rapport entre modèle théorique et procédé méthodologique. Le
deuxième axe se concentre sur des préoccupations plus concrètes, liées à la
façon dont nous avons procédé pour mettre en œuvre notre démarche. Il s’agit
de combiner différents schèmes heuristiques d’intelligibilité permettant
d’appréhender le sens de la justice. En opérant un déplacement vers des
considérations d’ordre méthodologique nous circonscrivons davantage l’espace
théorique d’une sociologie pragmatique. Ainsi il convient d’envisager cette partie
comme une sorte de « prolégomènes méthodologiques », un préalable
nécessaire à une investigation empirique.
Dans la deuxième partie, nous nous attacherons à l’analyse proprement dite du
sens ordinaire de la justice à travers l’étude de l’ensemble du matériau
ethnographique et sociologique dont nous disposons, ce que nous avons nommé
les « lieux communs d’expression de la justice ». Selon une procédure
préétablie, chaque « affaire » est décryptée et passée au crible de l’analyse. Le
souci majeur et constant qui nous a habité était de donner, autant que possible,
la parole aux enquêtés et d’être fidèle à leurs arguments et justifications. Nous
avons regroupé les « affaires » d’après les thèmes, les principes de justice et
les sentences ou jugements les plus probables, en tenant compte de l’ensemble
de l’argumentation déployée à leur égard. Il en découle trois moments principaux
qui représentent les trois moments de cette partie. Dans le premier moment, il
s’agit d’analyser les affaires qui mettent en œuvre le sens de la justice
distributive, puisqu’il est question de répartition de biens fonciers, de partage
d’eau et d’échanges à l’intérieur d’un sûq. Le second moment traite du rapport
entre le sens de l’engagement et de l’obligation et le sens de la justice. Il y figure
des questions aussi essentielles que celle de la promesse et de la dette. Le
troisième moment concerne l’analyse des rapports d’argent imbriqués avec les
rapports de confiance, le sens moral et le sens de la justice.
Enfin, la troisième partie a pour principale ambition à la fois d’esquisser uneréflexion d’ensemble sur ce que nous nommons « l’articulation du sens de la
justice et des dimensions éthiques » dans la vie ordinaire et de tirer quelques
enseignements théoriques permettant de jeter les bases d’une anthropologie de
la justice. Nous commencerons par préciser ce qu’il faut entendre par «
dimension éthique ». Nous avons choisi de placer ce dernier volet de la réflexion
sous l’égide de la visée éthique de l’action. Ainsi y seront reprises les questions
de justice stricto sensu mais aussi celles du rapport aux normes, du rôle de
l’amitié et de la confiance ou encore du surérogatoire dans la détermination de
la nature juste ou injuste de l’action. En somme, cette partie, plus succincte,
vise, d’une part, à opérer, au terme d’une analyse casuistique, un retour rapide
sur la totalité des affaires afin d’en dégager quelques lignes directrices et
quelques figures idéal-typiques qui sous-tendent l’ensemble des convergences
et/ou divergences entre les jugements des Tunisiens et ceux des Français et,
d’autre part, à engager une réflexion théorique sur les éléments les plus
essentiels soulevés par ces affaires. Le sens de la justice y est analysé dans
ses rapports avec les normes et valeurs pratiques, avec certains actes
surérogatoires et avec le sens de l’amitié et de la confiance.PARTIE I
LES APPUIS THÉORIQUES ET
MÉTHODOLOGIQUES DE
L’ÉTUDE DU SENS DE LA
JUSTICE
LA SOCIOLOGIE PRAGMATIQUE MISE À
L’ÉPREUVE DU TERRAINLIMINAIRE
Studies of justice fall into three main categories :
descriptive, explanatory, and normative. The
descriptive study of justice aims to identify the
perceptions of justice held – or acted upon – by
social actors. The explanatory approach tries to
identify independent variables that can account
for the findings of such descriptive studies. The
normative study of justice aims at identifying valid
and defensible conceptions of justice. — JON
ELSTER
Avant de commencer l’analyse et la discussion des matériaux de l’enquête, il
convient de dégager une grille de lecture opératoire des données empiriques
recueillies. Il s’agit, dès lors, de répondre à la question suivante : comment
traiter l’ensemble des « affaires » dont nous disposons, de manière à la fois
rigoureuse et systématique, tout en préservant leur irréductible singularité, leur
diversité et leur richesse ?
Les données empiriques auxquelles nous avons affaire ont en effet pour
caractéristique essentielle d’être extrêmement hétérogènes et relatives à des
thématiques très variées : chaque « affaire » est exemplaire et typique d’une
situation d’injustice.
Pour y remédier à cet obstacle, le moyen opératoire que nous avons adopté
consiste à articuler trois procédés complémentaires, mais tout à fait distincts,
qui représentent trois moments de l’enquête : un moment qualitatif mettra
l’accent sur la singularité, la particularité, de chaque affaire ; un moment
quantitatif visera à sauvegarder la diversité et la cohérence de l’ensemble du
corpus et un moment comparatiste tendra à établir des ressemblances et
différences qui existent entre les formes d’évaluation et de jugement repérées
lors des deux premiers moments.
Le premier moment permet de se pencher sur la visée axiologique du récit, mise
en œuvre lors de la narration de chaque affaire. Il nous offre la possibilité de
mettre en relief la dimension évaluative qui accompagne le cheminement narratif
en analysant les propositions morales et les énoncés axiologiques. Cependant,
la simple analyse de l’évaluation voire du comportement moral des acteurs ne
saurait aborder l’ensemble des schèmes cognitifs propres au champ éthique.
D’où la nécessité de recourir à la catégorie du jugement.
Le second moment, parce qu’il est centré sur l’analyse des jugements émis par
les enquêtés, nous invite à appréhender en profondeur la manière dont les
acteurs exercent leur faculté de juger. D’abord, il nécessite un passage du récit,
c’est-à-dire de « l’affaire », à un scénario plus succinct. Ensuite, il nous permet
de faire appel à des personnes étrangères au procès narratif, et donc à «
l’affaire », pour saisir la manière dont ils jugent son dénouement. Il s’agit, dès
lors, de voir comment se distribuent (statistiquement, sociologiquement, etc.) les
jugements.
Enfin le troisième moment est l’occasion d’identifier des axiomes communs, de
déceler des points de convergence et divergence entre les jugements desTunisiens et ceux des Français. L’un des objectifs recherchés est de faire
apparaître les possibilités d’une convergence des jugements sur le caractère
juste ou injuste des situations étudiées.
Lors des trois moments, les évaluations, jugements et justifications sont
considérés à la lumière d’une argumentation et d’un raisonnement quotidiens,
c’est-à-dire du sens commun ou, pour utiliser des termes chers à Jean-Blaise
Grize, d’une « logique naturelle » que les personnes déploient pour faire valoir le
bien-fondé de leurs attitudes, c’est-à-dire en somme à la lumière d’un lieu
commun : le langage ordinaire. Notons à ce propos que la justification est
considérée ici en tant que donnée de l’activité ordinaire des acteurs dont on a
5par ailleurs rarement analysé les principes et la dynamique de fonctionnement.CHAPITRE 1
LES APPUIS THÉORIQUES
SOCIOLOGIE PRAGMATIQUE ET MODÈLES DE
JUSTIFICATION
Sociologie interprétative
et sociologie pragmatique
Au fondement de la sociologie pragmatique :
le modèle des Économies de la grandeur
Notre approche du sens de la justice suivra les méthodes habituellement
utilisées en sociologie et anthropologie, nécessitant une enquête de terrain
basée sur l’observation participante, le dialogue et la discussion directe avec
des personnes ordinaires. Nous accordons une attention particulière à
l’observation directe, in situ, des « situations tendues » et à l’examen des
jugements de personnes dans ces situations. Il s’agit aussi de « suivre les
acteurs », le discours des gens sur les « droits », les normes sociales et les
principes moraux en le confrontant à leur vie sociale et aux autres évaluations et
jugements qu’ils produisent.
A la différence de la démarche classique, qui ne livre que le résultat de
l’enquête, nous nous proposons de prendre en considération les dialogues et les
échanges liés à l’expérience de terrain. Cette approche est conforme à l’objet
choisi puisqu’elle permet d’étudier la construction microsociologique du sens de
la justice. Dans cette partie nous nous proposons de présenter, en premier lieu,
les grandes lignes de ce qu’on peut appeler, en s’inspirant des recherches
épistémologiques de David Bloor, le « programme fort » en sociologie de la
justice, pour préciser, ensuite, le cadre méthodologique et le contexte social
dans lequel on peut le situer.
1 SOCIOLOGIE INTERPRÉTATIVE ET SOCIOLOGIE
PRAGMATIQUE
1.1 Le tournant interprétatif : une herméneutique de l’action
Pour bien saisir le rôle et l’importance de l’approche interprétative dont nous
nous servons, nous en étudierons à la fois l’émergence et l’affirmation à travers
l’exemple de l’anthropologie interprétative. Gardons toutefois présent à l’esprit
l’idée que, depuis Dilthey, la question de l’interprétation n’a cessé d’être au6cœur de l’épistémologie des sciences sociales.
La fin des années soixante a été marquée plus particulièrement par un tournant
qui se révélera plus tard à l’origine d’une théorie sémantique de la culture et des
faits sociaux dont l’anthropologue américain Cl. Geertz s’est fait le principal
instigateur. L’anthropologie interprétative est née aux Etats-Unis dans les
années soixante sur un fond de crise des sciences sociales. En effet, ces
sciences se sont montrées, après le long règne du positivisme, incapables
d’élaborer les « lois » générales, par elles prônées depuis le XIXème siècle, à
l’image des sciences de la nature.
À la même période, les « grandes » théories sociologiques ont montré leurs
7limites et se sont avérées trop détachées du réel. Cette crise trouve ses
origines dans les fondements mêmes des « sciences » sociales et notamment
dans leur prétention à reproduire les schémas explicatifs des sciences
naturelles. On se souvient du grand projet de Durkheim et de sa vocation à bâtir
une « science » sociologique à l’image de certaines sciences dites « dures »,
telles que la biologie ou la physique. Comme l’ont noté, à juste titre, P. Rabinow
et W. Sullivan :
« Pour être précis, la crise des sciences humaines concerne la nature de la
recherche elle-même. La conception selon laquelle les sciences humaines
seraient fatalement destinées à suivre la voie de l’investigation moderne
8concernant la nature, est à la racine de cette crise ».
Sur ce fond de crise, donc, a eu lieu l’émergence de nouvelles approches qui,
dès le départ, se positionnent et s’affirment contre le règne du positivisme ainsi
que contre l’emprise du structuralisme et du marxisme. En fait, contre les trois
courants dominants de la période d’après-guerre.
Cependant, malgré leurs positions critiques vis-à-vis de ces trois courants, ces
nouvelles approches restent tributaires de l’héritage théorique de ces courants
et de bien d’autres. Parmi elles, on trouve l’ethnométhodologie, l’anthropologie
cognitive, l’anthropologie interprétative, etc. Cette dernière a eu un écho
considérable outre-Atlantique d’abord puis, plus récemment, sur le continent
européen. Les deux autres ne seront cependant pas passées totalement sous
9silence.
L’anthropologie interprétative peut être située à la confluence de plusieurs
courants de pensée, parmi lesquels on peut citer tout particulièrement : le
structuro-fonctionnalisme, la phénoménologie, le structuralisme, la linguistique
structurale et transformationnelle, la sémiotique, l’herméneutique et la théorie
critique de l’école de Francfort. Ces référents théoriques montrent bien
l’hétérogénéité d’une telle approche, mais aussi révèlent une certaine ambiguïté
quant à la spécificité de la perspective qu’elle tend à mettre en avant. Aussi, très
tôt, divers courants ont vu le jour au sein de l’approche interprétative et se sont
distingués en philosophie ou en sciences sociales, adoptant des orientations
sensiblement différentes.
Toute investigation de type interprétatif repose sur le refus catégorique de
réduire le monde complexe de significations à un produit de la « conscience de
soi », au sens de la philosophie classique, ou à des schémas explicatifs souvent
10réducteurs. Le projet interprétatif récuse également toute opposition
11rigoureuse entre subjectivisme et objectivisme. Les significations sont par
définition intersubjectives. En d’autres termes, elles ne sont ni entièrement
subjectives ni totalement objectives mais correspondent à ce qui se trouve aux
confins du subjectif et de l’objectif.
Partant de ces postulats essentiels de l’approche interprétative, nous pouvonsparler, à la suite de P. Rabinow et W. Sullivan, d’un « tournant interprétatif »
12dans l’histoire des sciences sociales. Ce tournant leur permet de prendre un
nouvel élan. Comme le soulignent les deux auteurs :
« Le tournant interprétatif ramène l’attention sur les variétés concrètes de
significations culturelles dans leurs particularités et leurs textures
complexes, mais sans tomber dans les pièges de l’historicisme ou du
relativisme culturel dans leurs formes classiques. Pour les sciences
humaines, l’objet de la recherche, le tissu linguistique, symbolique et
institutionnel, constitutif de la signification, et les outils de la recherche font
inévitablement partie d’un seul et même contexte incernable : le monde
humain. Il ne s’agit nullement ici d’exalter une conscience « subjective » au
détriment d’une objectivité scientifique présumée détachée, à la manière
eromantique du XIX siècle. Non, l’approche interprétative conteste et
dépasse l’opposition presque de rigueur entre la subjectivité et l’objectivité.
[…] L’approche interprétative réfute absolument la prétention de vouloir
réduire la complexité du monde sémiologique aux produits de la conscience
de soi, au sens philosophique traditionnel du terme. Au contraire,
l’interprétation part du postulat que le tissu des significations est à tel point
constitutif de l’existence humaine qu’il est irréductible à des actes
13constitutivement antérieurs à la parole, ou à des éléments prédéfinis ».
Dès lors, l’approche interprétative cherche moins à établir des « lois »
sociologiques ou des explications qu’à focaliser l’attention sur les aspects
concrets, contextuels, pragmatiques des phénomènes sociaux et culturels. Elle
s’intéresse au sens et aux significations du monde de la vie réelle (lebenswelt).
Il s’ensuit que c’est principalement la compréhension qui peut révéler les
significations d’un système d’actions propre à une culture donnée et cela en
partant du sens que les acteurs accordent à leurs actions.
Selon cette perspective, comprendre la signification des actions humaines
revient à les interpréter, à les traiter comme des actions dotées de sens. On
verra plus loin que l’intelligibilité de toute action fait référence au contexte de son
déploiement et doit, dès lors, être appréhendée comme inscrite dans l’histoire,
dans l’ordre social.
En conséquence, les sciences sociales ne doivent plus se préoccuper,
désormais, de rechercher l’exactitude, comme le font les sciences dites « dures
14», puisque leur dessein vise à comprendre et non à expliquer. La
compréhension est partie intégrante de la nature humaine, objet des sciences
sociales et l’interprétation scientifique n’est, en dernière analyse, qu’une
interprétation que les acteurs donnent à leurs interprétations, c’est-à-dire une «
construction du second degré » pour reprendre une expression bien connue
15d’Alfred Schutz. A cet égard, notent P. Rabinow et W. Sillivan :
« Notre capacité de compréhension est enracinée dans nos propres
définitions, donc dans ce que nous sommes. Et nous sommes un animal qui
s’interprète et se définit soi-même. Nous sommes toujours dans un monde
culturel, pris dans la « toile des significations que nous avons nous même
tissé ». Il n’y a pas de point de vue extérieur et détaché à partir duquel
réunir et présenter des données brutes. Lorsque nous nous efforçant de
comprendre le monde culturel, nous avons affaire à des interprétations et à
16des interprétations d’interprétations ».
Par cette démarche innovatrice, l’approche interprétative non seulement rompt
avec les courants classiques des sciences sociales mais aussi constitue unenouvelle alternative pour analyser et comprendre les phénomènes
socioculturels. En effet, après « la déconstruction de la conception positiviste des
sciences sociales », la perspective interprétative vise à « reconstruire » une
nouvelle problématique pour les sciences de l’homme.
Au centre de cette reconstruction, on trouve l’herméneutique ou science de
l’interprétation. Négligée voire ignorée par les conceptions classiques, malgré
les contributions pionnières de Wilhem Dilthey et de Schleiermacher, celle-ci
s’est récemment affirmée, notamment avec les travaux de Hans-Georg Gadamer
en Allemagne et de Paul Ricœur en France. L’herméneutique de P. Ricœur
traverse de part en part notre approche du récit et de la narration ainsi que notre
analyse de la signification éthique de certaines actions ; celle de Gadamer reste
17assez présente.
P. Rabinow et W. Sullivan ont réuni dans un ouvrage collectif les essais les plus
représentatifs et les plus influents de l’approche interprétative. On y trouve des
signatures aussi célèbres et distinguées que celles de H. G. Gadamer, Cl.
Geertz, T. S. Kuhn, P. Ricœur, Ch. Taylor, J. Habermas ou A. O. Hirschman. Cet
18ouvrage marque l’achèvement d’une période : celle des fondateurs. Les
années quatrevingt sont marquées par une réflexion profonde sur l’écriture et le
statut des textes ethnographiques en anthropologie, dont l’ouvrage de Geertz
19représente le point culminant. George E. Marcus et Michael Fischer parlent de
20« révision de l’anthropologie interprétative ». L’approche interprétative
présuppose, à différents égards, la diversité des cultures, la contextualisation
des systèmes d’actions et significations. En d’autres termes, elle a pour
21fondement certains présupposés du relativisme culturel.
A la différence du rationalisme qui prône l’universalité des cultures, le relativisme
culturel, en revanche, nie toute universalité et place les expressions
22symboliques à l’intérieur de leur univers culturel pour pouvoir les interpréter.
Cette perspective renoue avec une tradition anthropologique culturaliste
eaméricaine du début du XX siècle. Comme le notent G. Marcus et M. Fischer :
“In the context of the modern history of American anthropology, interpretive
anthropology might best be understood as the reinvigorated and
sophisticated heir of relativism, the perspective which cultural anthropology
23pioneered and on which it was founded in the 1920 s and 1930 s”
Ces approches interprétatives préconisées entre autres par Cl. Geertz, Ch.
Taylor ou P. Ricœur constituent l’une des sources de nos présupposés
théoriques. A l’instar de ces auteurs, A. Heller souligne bien l’intérêt pour les
24sciences sociales de s’appuyer sur une herméneutique de l’action.
1.2 Le tournant pragmatique : épreuves de qualification et
compétences des acteurs
L’acte de qualifier est au centre de toutes les activités humaines, des plus
élaborées aux plus banales. Il fait appel à un ensemble de représentations, de
classifications, de catégorisations sociales et de savoirs dont disposent les
acteurs sociaux. C’est en tant qu’opération fondamentale, absolument décisive
pour l’effectuation de l’action, que la qualification peut être révélatrice de la
manière dont les acteurs mobilisent et mettent en œuvre certains principes et
valeurs qui leur sont propres. En montrant comment les qualifications des
personnes et des choses présupposent des épreuves de grandeur et des
formes de généralité spécifiques, la sociologie pragmatique les traite comme
des compétences dont disposent les personnes. L. Boltanski et L. Thévenot fontremarquer qu’elles constituent : « Les opérations cognitives fondamentales des
activités sociales dont la coordination réclame un travail continu de
25rapprochement, de désignation commune, d’identification ».
Par ailleurs, l’importance de la notion de qualification peut être mesurée par la
place que celle-ci occupe, depuis plus d’un quart de siècle, dans les différents
domaines des sciences sociales. L’intérêt sans cesse grandissant que lui
accordent des disciplines aussi diverses que le droit, la psychologie cognitive ou
la sociologie montre combien elle est importante. Du même coup apparaît
clairement à quel point est nécessaire une réflexion approfondie qui confère à la
notion de qualification un rôle de premier plan.
L’anthropologie juridique constituant une des clefs de notre démarche, il n’est
pas sans intérêt de partir d’une « théorie de la qualification juridique ». Il s’agit
de montrer comment la méthode et le raisonnement qu’utilise un juriste pour
procéder à une qualification de faits, c’est-à-dire « pour donner un nom aux
26choses », ne sont pas totalement différents de ceux auxquels peut recourir
une personne ordinaire pour procéder à une évaluation, à une appréciation, ou
pour effectuer une opération de catégorisation sociale.
On peut à cet égard considérer que toute personne est dotée des compétentes
requises pour effectuer des opérations de qualification, non pas dans le domaine
du droit mais dans celui des activités ordinaires de la vie sociale. Le recours au
droit permet dès lors d’éclairer la manière dont on procède à des qualifications
aussi bien chez les juristes que chez les acteurs sociaux ordinaires. Il peut, en
outre, être d’un grand intérêt pour mieux saisir la démarche qu’adoptent des
répondants à qui nous avons demandé de procéder à la qualification du
dénouement de l’affaire et de juger l’action des différents protagonistes.
Sous l’influence d’auteurs comme Chaïm Perelman ou plus récemment Ronald
Dworkin, on constate chez les juristes l’amorce d’une réflexion approfondie sur
les rapports entre les faits et le droit et sur la manière dont le droit doit
appréhender les faits. Cette réflexion se démarque nettement de la conception
positiviste classique qui n’hésite pas à traiter la qualification comme une simple
opération technique, neutre et objective visant à appliquer la règle de droit à des
faits. Une telle conception ignore tout du travail herméneutique et la part de
subjectivité et d’investissement personnel que le juriste ne manque pas de
mobiliser pour comprendre les faits et « lire » le droit. Aujourd’hui, certains
juristes se détachent de cette vision réductrice en accordant à la qualification,
en tant que « processus par lequel à des « faits » l’on fait correspondre une
27 28catégorie du discours juridique », un nouveau statut épistémologique.
La qualification est désormais considérée comme une opération qui fait appel à
un savoir préconstruit, à des schémas et cadres d’expérience qui façonnent les
orientations du juriste et par conséquent le choix de certaines solutions au
détriment d’autres. Ainsi que le souligne F. Blanchard : « la qualification n’est
pas un mécanisme neutre, mais le résultat d’un acte intentionnel qui produit les
29faits et le droit ».
Le mode de production des faits et du droit nécessite un travail de sélection, de
comparaison et de distinction. Et c’est ce travail, note Ch. Atias qui révèle cette
« activité intellectuelle primordiale », ce « raisonnement qui permet de traduire
des circonstances de fait en conditions de droit », qu’est la qualification. Pour lui
le véritable raisonnement du juriste peut être cerné en trois moments distincts
mais inextricablement mêlés.
« En premier lieu, il [le juriste] ne peut guère étudier les faits sans les voir à
travers une pré-qualification. En deuxième lieu, l’incessant va-et-vient du
fait au droit qui lui permet de s’approcher progressivement de la meilleurequalification disponible n’est évidemment pas indépendant de l’opinion qu’il
a sur la solution juste en l’espèce. En troisième lieu, la fonction de
qualification n’est pas de décrire la réalité, mais de la soumettre au régime
30juridique le plus approprié ».
Ces trois aspects de la qualification, omniprésents dans le travail du juriste,
peuvent, à notre sens, être repérés, sous des formes sous-jacentes, plus
discrètes, dans des activités propres au monde de la vie sociale, bien qu’elles
soient moins apparentes que celles du juriste et, à certains égards, difficiles à
séparer des autres activités sociales.
Mais si l’on prend la peine de bien analyser des qualifications en situation,
opérées dans un contexte concret précis, on constate d’abord, qu’elles
renvoient à des catégorisations socio-culturellement déterminées, ensuite,
qu’elles ne sont pas indépendantes des catégories de pensée, des valeurs et
des opinions des gens, et enfin, qu’elles sont l’expression de jugements qui font
référence à des normes sociales et à des valeurs morales.
Il n’est plus possible, non plus, d’opposer la qualification juridique des faits à
l’appréciation subjective, en ce sens que les deux opérations s’avèrent
inextricablement mêlées. Ce qui différencie la qualification juridique, c’est, en
définitive, son caractère formel qui, de plus, lui confère une force juridique et la
rend incontestable. Dès lors, on peut ajouter avec O. Cayla que la qualification
juridique « revêt un intérêt pratique éminent : elle donne efficacité à toutes les
qualifications du discours ordinaire ». Et l’auteur d’ajouter :
« C’est le simple critère formel de la compétence institutionnelle de celui qui
procède à la qualification, qui fait d’elle une qualification juridique, bien
qu’elle ne diffère en rien, matériellement, d’une appréciation pouvant être
d’ordre moral, politique, religieux, esthétique, etc. ; autrement dit, est une
qualification juridique tout jugement apparemment de fait, mais qui est en
réalité commandé par une fondamentale et préalable évaluation de ce qui
est politiquement souhaitable ou socialement acceptable de dire quant aux
qualités de ce fait, pourvu qu’un tel jugement soit effectué par un organe
31étatique » .
Il y a donc des raisons de douter de la neutralité ou de l’objectivité de la
qualification juridique. Il faut ajouter à cela que le fait d’opter pour une
qualification conduit à renoncer à toutes les autres. En d’autres termes, qualifier
c’est aussi en quelque sorte disqualifier. Si l’emploi de telle ou telle qualification
se révèle plus pertinent que d’autres ce n’est pourtant pas pour des raisons
intrinsèques à l’opération de qualification mais parce que son contexte et sa
justification le permettent.
Il en découle que l’opposition entre qualification juridique et qualification
ordinaire est sans fondement véritable. On peut même étendre l’étude de la
32qualification du champ juridique à celui du monde de la vie ordinaire. Pour ce
faire, les acquis de la psychologie cognitive peuvent s’avérer utiles de même
que ceux de la théorie des jeux de langage.
Pour notre part, nous avons élaboré un questionnaire destiné à être présenté
aux gens pour recueillir leurs appréciations, évaluations et jugements. Nous leur
avons demandé de procéder à la qualification du « dénouement de l’affaire »
(juste, assez juste, assez injuste, injuste), de la nature du tort (grave, assez
grave, pas du tout grave) et de l’action de chacun des protagonistes (très bien,
assez bien, assez mal, très mal).
Toutes ces qualifications ne sont pas sans renvoyer au sens moral et au sens
de la justice de chacun. Les qualifications du dénouement de l’affaire, de lanature du tort et de l’action doivent dès lors être créditées d’une dimension
morale, d’une valeur axiologique, en ce sens qu’elles sont supposées donner
une appréciation, une évaluation, de la « nature » bonne ou mauvaise de leurs
raisons d’être. C’est, pour ainsi dire, leur teneur évaluative qui peut être
révélatrice du sens du juste.
Les qualifications ne sont pas indépendantes de l’opinion que chacun a de la
solution juste en l’espèce. Ceci dépend de « l’épaisseur culturelle » (Blanchard)
en jeu dans tout processus de qualification et dans tout jugement.
Notre enquête confirme cette analyse en ce sens qu’elle nous révèle une
pluralité de qualifications, c’est-à-dire un contraste entre les qualifications des
Tunisiens et des Français interrogés, mais aussi entre des positions
minoritaires/majoritaires indistinctement défendues par les Tunisiens et les
Français.
Dans ce sens, certains auteurs, à l’instar de François Dosse, ont parlé de «
tournant pragmatique » en sciences sociales dans la mesure où, sur le plan
méthodologique, il est désormais moins question de « structure » et de «
permanence », chères aux courants structuralistes, que de singularité, de
contingence et de devenir de l’action sur lesquels insistent les courants
post33structuralistes.
2 AU FONDEMENT DE LA SOCIOLOGIE
PRAGMATIQUE : LE MODÈLE DES ÉCONOMIES DE
LA GRANDEUR
2.1 Un « programme fort » en sociologie de la justice : le modèle des «
cités »
L’expression « programme fort » empruntée à David Bloor est utilisée dans une
double acception : d’abord dans le sens que lui donne son auteur pour la
construction d’une sociologie de la connaissance. Cette sociologie devrait,
selon D. Bloor, adhérer aux quatre principes constitutifs de ce programme fort
34qui sont : causalité, impartialité, symétrie et réflexivité. L’expression
programme fort est utilisée aussi dans un sens plus large qui nous permet de
parler d’une vocation heuristique et programmatrice du modèle théorique élaboré
par L. Boltanski et L. Thévenot.
Ces précisions terminologiques faites, il importe maintenant de montrer les
contours du modèle théorique qui est à la base de la démarche empirique.
Depuis deux décennies les recherches sur les formes et les conceptions de la
justice se sont multipliées, notamment dans le domaine de la philosophie morale
et politique anglo-saxonne. Le monde intellectuel français n’a été directement
mêlé à ce débat qu’à partir de 1987, date de la publication en français de
l’œuvre majeure de J. Rawls, Théorie de la justice. Depuis, colloques, numéros
35spéciaux de revues et ouvrages se sont multipliés.
Cependant ces réflexions restent, la plupart du temps, très abstraites et sans
investigations empiriques ou de terrain, c’est-à-dire sans données concrètes qui
alimenteraient les discussions et permettraient de placer les termes du débat
dans un cadre sociologique précis. Ainsi, les sciences sociales se sont
trouvées, de facto, exclues de ce débat théorique.
Jusqu’à une date récente, en effet, seule la psychologie sociale expérimentale
s’est intéressée de près à l’étude du rôle des normes de justice et du sentimentd’injustice dans les relations interpersonnelles au sein du groupe. Les études
existantes portent, de ce fait, moins sur les comparaisons macrosociales et
36transhistoriques que sur le niveau « mésosociologique ». Le cadre et l’objet
de ces études sont, par conséquent, très réduits comme le montrent les travaux
de J. Kellerahls et de son équipe. Ces derniers soulignent, à juste titre, que ces
recherches : « traitent des réactions à l’injustice, des images variées et
conflictuelles du juste, de l’impact de divers systèmes de répartition sur la
37dynamique des relations interpersonnelles ».
Sans méconnaître totalement l’apport de ces recherches, nous considérons que
leur démarche ne cadre pas tout à fait avec la perspective que nous avons
adoptée. Celle-ci vise, en effet, à dépasser à la fois le cadre réduit des groupes
restreints et la perspective réductrice de la théorie de l’équité.
Ce dépassement a été opéré, d’une façon originale, par le modèle théorique de
Boltanski et Thévenot dans leurs derniers travaux. L’architecture définitive de ce
modèle a été présentée dans De la justification (1991). Le cadre d’analyse
s’inscrit dans la perspective d’une théorie de l’action et il est orienté vers la
question de la justice. Comme le précise L. Boltanski :
« Construit au moyen d’une série d’aller-et-retour entre le travail de terrain
et la modélisation, il a pour vocation de servir les recherches empiriques sur
la façon dont les personnes mettent en œuvre leur sens de la justice pour
38se livrer à la critique, justifier leurs actions ou converger vers l’accord ».
C’est cette vocation (programmatrice) que nous nous proposons d’explorer à
travers des données empiriques différentes de celle sur laquelle le modèle a été
préalablement construit. Ce cadre d’analyse nous parait opératoire pour l’étude
de la mise en forme – car il s’agit d’un modèle de compétence – que les acteurs
mettent en œuvre lorsqu’ils agissent par référence à la justice dans un contexte
39culturel et historique précis (celui dont ils sont issus). Mais il est indispensable
de l’amender ou de le compléter pour mieux l’adapter aux exigences d’autres
contextes socio-historiques. Car, si la théorie de l’action reste suffisamment
heuristique aussi bien ici qu’ailleurs, les formes de compétence, l’impératif de
justification et la référence commune des acteurs – ce que les auteurs appellent
principe de compétence – changent selon les cultures et les époques.
D’ailleurs les auteurs ne prétendent nullement à la validité inconditionnelle,
supra-historique ou universelle de leur modèle. A cet égard, ils soulignent bien la
nécessité de (re)penser le modèle en fonction des contextes historiques ou
culturels. Ainsi il apparaît clairement que :
« Les cités sont constituées au cours de l’histoire. Leur nombre ne peut
être défini a priori. Les grandeurs mises en œuvres pour agencer
aujourd’hui des situations justes ont été stabilisées à des époques
40différentes ».
Le modèle construit par L. Boltanski et L. Thévenot tire, sans doute, son
originalité d’une volonté affirmée de leur part de toujours partir des données
empiriques et de garder au modèle formel une certaine souplesse et, en
conséquence, un caractère inachevé. Or, comme le fait remarquer S. Moscovici
non sans raison, « l’inachèvement des sciences de l’homme est moins
41préoccupant que leur rigidité ». Cette souplesse est donc plus un atout qu’une
entrave. Elle permet aux deux auteurs d’inciter les chercheurs de différents
horizons, intéressés par ce modèle, à le mettre à l’épreuve et à le confronter à la
diversité des contextes culturels et historiques.
Si on part de l’idée, chère aux deux auteurs, selon laquelle la mise en œuvre dusens de la justice passe nécessairement par la référence à une échelle de
valeur ou plus exactement à un ordre de grandeur dans la situation, on fera
référence, pour le contexte islamique, à des grandeurs spécifiques dont fort
probablement celles qui se réfèrent aux préceptes de l’islam en tant que
grandeur possible parmi d’autres. Les conceptions scripturaires et
théologicophilosophiques de la justice en contextes islamiques peuvent servir de repères
pour mieux saisir la portée de cette grandeur.
Pour définir ces grandeurs, les deux auteurs ont effectué des rapprochements
entre les données empiriques, recueillies par le travail de terrain sur les
disputes, et les constructions abstraites. Ainsi dans De la justification, ils
proposent de brosser le tableau de six modèles de justice ou « cités », propres
à la société contemporaine, qui correspondent à autant de manières de définir la
grandeur des personnes. Ces six « cités » harmonieuses, constituant chacune
la transposition d’un ouvrage majeur de philosophie politique, sont fondées sur
42six principes d’équivalence différents. Elles ont les caractéristiques suivantes
:
La cité inspirée a été construite en s’appuyant sur la Cité de Dieu de Saint
Augustin. La grandeur, dans cette cité, est conçue sous la forme d’une
relation immédiate à un principe extérieur, transcendant. Acquise par l’accès
à un état de grâce, cette grandeur se révèle dans le corps propre préparé
par l’ascèse dont les manifestations inspirées constituent la forme
privilégiée.
La cité domestique a été dégagée à partir de l’ouvrage de Bossuet La
politique tirée des propres paroles de l’écriture sainte. La grandeur dépend
ici de la position hiérarchique des personnes dans une chaîne de
dépendances personnelles. Le lien politique entre les êtres est conçu et
perçu comme une généralisation du lien de génération conjuguant la tradition
et la proximité.
La cité de l’opinion dans laquelle la grandeur d’une personne dépend
entièrement de l’opinion des autres a été établie à partir de l’ouvrage majeur
de Hobbes, Le Léviathan.
La cité civique ou collective a été conçue à partir de la principale œuvre de
Rousseau, Du contrat social. La grandeur civique s’établit à la fois contre la
dépendance personnelle (cité domestique) et contre l’opinion des autres (cité
de l’opinion). Les liens entre les personnes sont médiatisés par la volonté
générale.
La cité marchande est établie à partir de La richesse des nations d’A.
Smith. La grandeur y est liée à l’acquisition des richesses. Le lien marchand
unit les personnes par l’intermédiaire des biens rares circulant librement et
soumis aux appétits de tous.
La cité industrielle a été établie à partir de l’œuvre de Saint Simon. La
grandeur y est fondée sur l’efficacité et elle détermine une échelle des
capacités professionnelles. Associée à la production des biens matériels,
elle est orientée, par l’organisation, la programmation et l’investissement,
vers l’avenir.
Chaque « cité » possède son propre univers d’argumentation et de justification
et des formes de compétence spécifiques que les personnes déploient
généralement pour justifier leur position dans la situation dans laquelle elles se
trouvent afin de faire valoir leur sens de la justice.
L’intérêt de ces six modèles de justice est de mettre en évidence l’existence
d’une pluralité des mondes d’action et de discours. Aussi, ils véhiculent une «ouverture théorique » particulièrement intéressante pour l’étude des sociétés
différentes. Se pose alors la question de savoir si ces différentes « cités » sont
valables pour étudier d’autres sociétés, en l’occurrence dites arabo-islamiques,
ou si ce tableau nécessite, pour l’intelligibilité de cette société, d’être amendé
et/ou complété.
A priori on ne peut pas avancer de réponse définitive à cette interrogation car
toute tentative de réponse passe nécessairement par des rapprochements entre
données empiriques et constructions abstraites. Il faut donc, au préalable,
procéder à une enquête de terrain. Seuls les résultats empiriques de nos
enquêtes peuvent nous permettre d’apporter quelques amendements à ce
modèle ou de conforter son assise théorique. C’est ce que nous tenterons de
faire dans la deuxième partie.
On peut néanmoins avancer quelques idées qui feront l’objet d’un examen a
posteriori et seront mises à l’épreuve. Ainsi, le caractère hétéroclite de nos
affaires et donc des thèmes qui s’en dégagent. Parmi les thèmes majeurs et
récurrents, on trouve celui de la parole donnée, de la confiance ou de la
promesse qui peuvent appartenir à plusieurs cités à la fois. La parole donnée
est essentielle dans la cité domestique mais aussi dans les cités d’opinion,
civique et même marchande. Nous serons amenés dès lors à relativiser la
portée et le rôle des cités dans la compréhension du sens de la justice. Il s’agit,
avant tout, de repérer le procès de justification et le mode d’argumentation
opérés par les personnes pour faire valoir leur sens de la justice selon ces
grandeurs, mais dans ce contexte précis.
2.2 Une catégorie fondamentale de la sociologie pragmatique : la
notion de justification
La notion de justification a une origine théologique qu’on a intérêt à mettre au
43jour mais dont le traitement n’entre pas dans notre propos.
De manière générale, une justification est une forme d’argumentation utilisée
pour faire valoir un point de vue, défendre une assertion ou une action, pour en
44montrer le bien-fondé. C’est une activité discursive qui vise à « rendre raison
» et qui se rattache à l’idée de valorisation ou de dévalorisation. En tant que
telle, la justification est fondée en raison. La justification vient toujours après
une action, un jugement, une décision, etc., pour lui conférer un fondement
approprié.
En épistémologie, on fait souvent la distinction, rendue célèbre par
Reichenbach, entre le « contexte de découverte » et le « contexte de
45vérification » ou de justification. Le premier englobe les différentes étapes
propres à la démarche scientifique, de l’observation et l’hypothèse jusqu’à la
découverte éventuelle. Il concerne autant la psychologie et l’imagination du
savant que sa démarche et son véritable travail d’investigation. Le second, par
contre, est un effort a posteriori qui consiste à trouver les raisons, et donc les
arguments plausibles, qui donnent un fondement (rationnel) aux différents
aspects constitutifs du contexte de découverte. Le concept de justification, on le
voit, est au cœur de toute la réflexion épistémologique, de toute théorie de la
connaissance.
Mais ce concept ne se réduit pas au domaine de la science, loin s’en faut. Il
appartient plutôt ou surtout au domaine du droit et, d’une façon générale, à celui
de la « pratique », de la morale. C’est, si l’on peut dire, son domaine de
prédilection en tant qu’il renvoie à un effort visant à s’assurer du bien-fondé de
ce qu’on préconise et en conséquence à faire valoir certains principes juridiquesou, le cas échéant, certaines valeurs morales. Comme l’écrit Ch. Perelman :
« Toute justification relève de la pratique, car elle concerne essentiellement
une action ou une disposition à agir : on justifie un choix, une décision, une
prétention. Ceci est vrai même lorsque, apparemment, la justification
46s’applique à un agent ou à une proposition ».
Par ailleurs, la justification postule et présuppose l’existence d’une évaluation
préalable et concerne, comme le fait remarquer Perelman, ce qui est à la fois
discutable et discuté. Ainsi, motivé par le désir ou la nécessité de légitimer
(d’asseoir) ses actes, le sujet est amené à mobiliser les justifications
appropriées au contexte de leur déploiement. C’est l’exigence de légitimer un
comportement, une attitude ou une action qui pousse le sujet à rendre explicites
le pourquoi, les raisons, qui l’ont amené à procéder de la sorte et pas autrement.
Cette exigence ne saurait être mieux formulée que par des arguments étayés et
agencés d’une façon telle que l’interlocuteur se trouve devant l’alternative
suivante : ou bien adhérer à l’idée du locuteur et donc épouser ses convictions
ou bien, le cas échéant, reconnaître la validité (la vraisemblance) de ce dont il
s’agit sans y adhérer. Enfin, cas extrême, il peut réfuter les arguments du
locuteur en leur déniant toute vraisemblance, toute validité. Dans tous les cas de
figure, la justification est une argumentation persuasive, fondée rationnellement.
C’est pour cela qu’elle ne peut être envisagée que dans le contexte de son
déploiement.
Dans la justification se dévoilent certains aspects fondamentaux du devenir
humain et, pour ainsi dire, un mode d’être et d’agir, en tant qu’elle concerne,
comme le dit Perelman, « une attitude, une disposition à croire, une prétention à
savoir ». Il s’ensuit que les opinions, croyances et représentations vont trouver
dans la justification une modalité pratique permettant d’expliciter, de faire valoir
les raisons d’y adhérer.
Se révèle ainsi une dimension essentielle propre à toute justification : sa
réflexivité en tant qu’elle est un retour a posteriori sur l’opinion que le sujet se
donne le soin de défendre. La justification est au service de la raison, mais pas
seulement, car d’autres dimensions (affective, émotionnelle, etc.) du discours et
de l’agir humains ont parfois besoin de la justification pour accomplir leur visées.
En tant qu’elle vise à rapporter des actions déjà accomplies ou des attitudes
déjà exprimées à un système de règles ou de valeurs, la justification peut être
considérée, comme l’observe M. Oakeshott, comme « l’idiome du discours
persuasif ex post factum [fait après coup] ». L’auteur poursuit :
« Ainsi, justifier une action (c’est-à-dire invoquer des règles et des principes
semblables à des règles, comme des raisons du choix des actions), c’est
s’engager dans une entreprise de distinctions casuistiques, d’exceptions, et
d’écarts par rapport à des règles dans laquelle la validité d’un langage parlé
47d’échanges moraux est affaiblie et son intégrité compromise ».
Cependant, à la différence de Oakeshott qui pense que le recours à la
justification fait perdre aux réactions des agents leur caractère opératoire, leur
vitalité et leur sincérité, nous considérons, au contraire, que ce recours n’altère
en rien la nature des conduites humaines.
La théorie rawlsienne de la justification est, à plusieurs égards, plus
48satisfaisante. En outre, la justification n’est pas toujours synonyme de calcul
ou de rationalisation dans la mesure où elle peut revêtir des formes multiples :
rationnelles mais aussi émotionnelles, pratiques, etc. C’est ce que nous
montrent les travaux conduits par Boltanski et Thévenot.Par ailleurs, nous verrons, à travers nos enquêtes, que les formes de
justification que les acteurs déploient pour montrer le bien-fondé de ce qu’ils
pensent, reflètent différents aspects de leur mode d’être et différentes
dimensions de leurs principes moraux.