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Le Socialisme intégral

De
464 pages

I. La coopération en Angleterre et en France. — II. La coopération en Allemagne, en Italie et en Belgique. — III. Les sociétés de consommation. — IV. Sociétés de production et de participation aux bénéfices. — V. Sociétés de prévoyance. — VI. Coalitions ouvrières. — VII. Conclusions.

Avant d’énumérer d’une plume sincère les réformes sociales que nous croyons de nature à amener la pacifique transformation sociale imposée aux hommes de ce temps par les maturations historiques et les nécessités économiques, nous avons à répondre à une objection préjudicielle nette et précise de l’école libérale.

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Benoît Malon

Le Socialisme intégral

DÉDICACE

 

 

A la chère et honorée mémoire
de mon savant et regretté ami,
Le Dr CÉSAR DE PAEPE
décédé à Cannes, le 19 décembre 1980,
à l’âge de 49 ans,
épuisé par une noble vie,
toute d’étude,
de travail et de dévouement à autrui,
je dédie fraternellement ce livre,
qui aurait tant gagné à être écrit par lui.

B. MALON.

Bruxelles, le 16 août 1891, de la Maison du Peuple, séance inaugurale du Congrès socialiste international.

PRÉFACE

Que de fois faite aux socialistes cette critique qui prend des allures de défi :

Vous foudroyez assez bien en périodes suffisamment enflammées la société actuelle ; vous savez même, d’une main experte, édifier des cités idéales qui brillent, sur le papier, de toutes les perfections ; mais

Le moindre grain de mil ferait mieux notre affaire.

Nous voudrions vous voir vous placer sur le terrain solide du présent, dans le cœur même des réalités économiques et ne bâtir la Société qui selon vous doit, resplendir au terme des transformations sociales contemporaines qu’avec les éléments sociaux actuels, en comprenant dans le nombre tout ce qui a été fait ou se fait dans le sens progressiste.

Comme nous, vous n’aimez guère les constructions de toutes pièces ; vous prétendez même que le collectivisme est l’aboutissant fatal de l’évolution économique moderne ; montrez-nous la transition. En d’autres termes, si les socialistes étaient à même d’agir, non pas demain, mais aujourd’hui, que devraient-ils faire selon vous ?

Étant donné les hommes et les choses du présent et surtout le lourd amoncellement de préjugés et d’habitudes invétérées sous, lequel nous ployons ; l’entassement d’institutions et d’organisations iniques que nous subissons, comment s’y prendraient les novateurs réformistes, si hardis en critique, pour, sans trop heurter les intérêts en lutte, sans trop effaroucher la masse des panurgiens, sans cesser d’être équitables et pratiques, supprimer immédiatement l’extrême misère, améliorer de suite les conditions du travail et orienter la Société régénérée vers les justices nouvelles que promet le socialisme collectiviste.

I

De cette mise en demeure cent fois renouvelée, j’ai osé faire le programme du présent ouvrage. La tâche était lourde, et si j’ai failli, peut-être me sera-t-il au moins permis de croire que, si défectueuses que puissent être les pages suivantes, elles auront leur utilité, en tant qu’elles constituent le premier développement méthodique et systématique un peu étendu des propositions pratiques du socialisme contemporain.

Ne voulant esquiver aucune difficulté et désireux de rester dans le domaine du tout à fait possible, j’ai supposé non pas un parlement collectiviste, mais un parlement sur lequel agirait une forte minorité socialiste qui, avec l’appoint de progressistes clairvoyants, serait arrivée à constituer une majorité sérieusement réformiste. J’espère ainsi avoir évité les errements utopiques.

On ne manquera pas de me trouver d’autres défauts.

Tout d’abord les libéraux me reprocheront de sacrifier la liberté économique au fonctionnarisme universel.

Ma réponse sera brève.

Dans le système de production capitaliste qui, de plus en plus envahit tous les compartiments de la vie sociale, dont il évince rapidement la petite industrie, le petit commence et la petite propriété, il n’y a plus de place pour la liberté. Ce qui domine déjà aujourd’hui, ce qui sera le fait général demain, c’est l’asservissement de tous les travailleurs à des exploiteurs anonymes aussi puissants qu’irresponsables, aussi avides qu’impitoyables. Demandez aux employés des chemins de fer, aux ouvriers des mines, aux prolétaires des hauts-fourneaux et des grandes fabriques, aux salariés des deux sexes, à cette masse dolente si durement commandée pendant le travail et qui s’exténue pour un salaire insuffisant et incertain, n’ayant en perspective que le lamentable dénuement d’une vieillesse abandonnée ; demandez à tous les exploités s’ils se sentent bien libres sous l’anonyme tyrannie ploutocratique qui les opprime, les pressure et les dévore.

Il ne s’agit plus de se payer de mots. Au point où nous en sommes de l’évolution économique, la liberté du travail n’est plus qu’une légende, et le peuple travailleur doit choisir entre l’asservissement aux grandes compagnies (ou à des collectivités patronales quelconques) et le travail socialement organisé et s’effectuant sous le haut contrôle soit de l’État, soit de la Commune.

Parce motif il serait temps de se défaire de cette peur enfantine de l’État qu’affectent surtout les bénéficiaires du système capitaliste.

Je sais bien que les gaspillages administratifs de l’État actuel ne sont pas faits pour encourager les socialistes dans les voies de l’étatisation, mais on ne doit pas oublier que la direction de l’État est livrée à ses pires ennemis : aux classes parasitaires et aux bourgeois libéraux. Pour ces gens-là, l’employé d’administration est pourvu d’un bénéfice obtenu par faveur, d’une sorte de privilège, non d’une fonction. De là ce malhonnête parasitisme administratif que le député Charles Bauquier dénonce si méritoirement en France.

Le premier article de notre programme comporte l’épuration de cette tourbe paresseuse et gaspilleuse, véritable stratification de sinécuraires laissés là par tous les régimes, et à laquelle chaque ministère ajoute une couche nouvelle. Cette réforme de plus en plus nécessaire viendra : L’universalisation de l’instruction publique, la continuelle pratique de l’électorat, le développement des institutions libres, la complète liberté de réunion, de paroles et de presse sont autant de facteurs d’une prochaine et radicale transformation administrative.

Ainsi tombe la plus spécieuse des objections libérales contre le collectivisme réformiste.

II

Au total, il ne s’agit pas dans ce système d’enrégimenter autoritairement les travailleurs, la liberté des vocations y sera autrement respectée que dans le système actuel où le prolétaire est de plus en plus réduit à s’humilier pour être admis aux labeurs les plus exténuants, les plus répugnants, les plus meurtriers et les plus insuffisamment payés.

Peut-on parler de choix à celui que la grande, industrie a dépouillé de son habileté professionnelle et qui a constamment devant les yeux le spectre du chômage et de la faim ?

Je m’arrête à ce mot de chômage. Les douleurs des sans-travail ! ceux qui les ont connues savent ce que vaut, dans la Société capitaliste, cette sinistre plaisanterie de la liberté du travail, qui est le grand argument des économistes de la vieille école.

Non, il n’y a plus de liberté du travail pour le salarié, pas plus que de liberté de vocation, il n’y a pour lui que des labeurs arbitrairement dirigés, insuffisamment rétribués et qui bien loin de lui donner la sécurité du lendemain ne lui assurent même pas toujours le pain quotidien. Car de plus en plus les progrès mécaniques avilissent la main d’œuvre et créent la surabondance de bras sur les marchés du travail ; c’est-à-dire l’oppression et la misère pour les travailleurs. De la sorte, en effet, se forment ces armées industrielles de réserve qui sont la honte de l’industrialisme contemporain et la grande douleur du prolétariat. Or cette situation ne peut qu’empirer, la démonstration qu’en fournit l’analyse des facteurs économiques n’est que trop probante.

« Les valeurs produites par les ouvriers, dit F. Engels, n’appartiennent pas aux ouvriers. Elles appartiennent aux propriétaires des matières premières, des machines et instruments de travail et des capitaux de réserve qui permettent à ces propriétaires d’acheter la force de travail de la classe travailleuse. Celle-ci donc ne reçoit qu’une partie de la masse des produits qu’elle crée. L’autre partie, qui, comme nous l’avons vu, est retenue par la classe capitaliste et partagée tout au plus par elle avec la classe des propriétaires fonciers, augmente à chaque nouvelle invention et découverte, pendant que la partie attribuée à la classe travailleuse (dans l’ensemble de ses membres) ou n’augmente que très lentement et d’une façon insignifiante, ou n’augmente pas du tout et, dans certaines circonstances, peut même diminuer.

Mais ces inventions et découvertes qui se multiplient toujours plus rapidement, cette productivité du travail humain croissant de jour en jour dans des proportions inouïes, créent finalement un conflit dans lequel doit s’effondrer la présente économie capitaliste. D’un côté des richesses démesurées et une surabondance de produits qui ne peuvent trouver d’acheteurs. De l’autre, la grande masse de la société prolétariarisée, transformée en travailleurs salariés et pour ce incapable de s’approprier cette masse de produits. La division de la société en une petite classe extraordinairement riche et en une grande classe de salariés ne possédant rien, aboutit à une société qui étouffe dans sa propre abondance, pendant que l’immense majorité de ses membres est à peine protégée — ou ne l’est pas du tout — contre l’extrême indigence. »

Il y a là une situation aussi absurde qu’inique ; elle doit disparaître et faire place à une organisation économique dans laquelle « les immenses forces productives déjà existantes seront utilisées, selon un plan rationnel et ultérieurement perfectionné et où la masse toujours croissante de tout ce qui sert à la vie, au bien-être, à l’éducation et à l’exercice de toutes les facultés physiques et psychiques de l’homme sera mise proportionnellement à la disposition de tous les membres de la société, tous également tenus au tribut du travail. »

III

Deux voies peuvent conduire à cette terre promise des justices économiques, des splendeurs sociales et du bonheur commun.

La voie révolutionnaire est plus rapide, mais combien plus incertaine et plus douloureuse !

Outre les irréparables sacrifices de vies humaines qui ensanglantent les jours de lutte, il faut toujours compter, en révolution, avec la longue, l’inévitable et terrible crise de transition et de misère générale, pendant laquelle tout le monde souffre et que suivent, le plus souvent, les moments de découragement et de doute si favorables aux réactions inexorables. Il y a là un grand danger qu’on évite en suivant la politique, qui consiste à arracher aux pouvoirs publics toujours le plus de réformes possible.

D’aucuns visant plus spécialement les idées et les propositions formulées dans le présent ouvrage objectent que la socialisation des monopoles serait dangereuse, en ce qu’elle mettrait une formidable puissance économique entre les mains de la classe bourgeoise, qui déjà exerce le pouvoir politique au détriment des intérêts populaires.

L’objection serait fondée, si les directeurs actuels des compagnies financières et des grandes concentrations capitalistes étaient, contre l’État bourgeois, les champions de la liberté humaine et de la justice économique.

Il nous semble qu’il n’en est rien et qu’entre la bourgeoisie dirigeante et la bourgeoisie exploitante, il n’y a divergence que lorsque, sous la pression du suffrage universel, les gouvernants veulent défendre la pensée moderne contre les empiètements d’un cléricalisme agressif ou garantir aux travailleurs le droit d’association qu’on a pu introduire dans nos lois, mais que les capitalistes ne veulent pas laisser entrer dans les moeurs.

Dans ces cas seulement (et autres analogues), l’opposition des exploitants contre l’État (selon eux trop démocratique) se manifeste ; l’on conviendra que ce n’est ni pour le progrès intellectuel ni pour le progrès social et que l’évincement par l’État démocratisé des parasites ploutocratiques, ne mettrait pas la civilisation en péril.

A quelque point de vue qu’on l’envisage, la mainmise de l’État ou de la Commune sur les monopoles serait profitable à la dignité, à l’indépendance, à la sécurité, au bien-être des travailleurs et nulle liberté ne serait par là mise en péril.

L’organisation des actuels monopoles d’État est des plus défectueuse ; cependant il faut bien reconnaître que les travailleurs qui en dépendent sont moins maltraités que les salariés des grandes compagnies et patronats collectifs quelconques. C’est là une vérité de fait qui se passe de démonstration. Et combien serait améliorée la situation, dans le système ici proposé ?

Tout d’abord il saute aux yeux que dans une nation où, aux oppressifs et onéreux monopoles actuels serait substituée une rationnelle organisation des services publics nationaux et communaux, l’État capitaliste aurait fait place à l’État socialiste et qu’à la nouvelle ordonnation économique correspondrait une ordonnation politique adéquate. Ce serait la République fédérative, d’abord nationale, puis internationale, s’étayant sur de puissantes communes sociales aux attributions étendues. Tous les citoyens seraient, par l’organisation collectiviste du travail, délivrés des servitudes, des insécurités et des dénuements du salariat. Comment pourraient-ils dès lors être opprimés ou exploités par leurs délégués, professionnels dans l’atelier, administratifs dans la commune, politiques ou économiques dans l’Etat ?

Nous pouvons hardiment dire que la socialisation graduelle des monopoles et des grandes concentrations capitalistes, au lieu de consolider la domination politique bourgeoise, comme le prétendent à tort quelques socialistes, la détruirait en fait, parce qu’alors serait réalisée cette magnifique et géniale indication de Saint-Simon : Substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes.

Encore un mot.

Ceux qui préfèrent la méthode révolutionnaire à la méthode réformiste allèguent les lenteurs de cette dernière.

L’argument est singulier. Les explosions révolutionnaires, qui : ne sont en somme que des crises d’évolution, sont, surtout depuis la transformation scientifique des ornements, hors de l’intervention des partis ; elles éclatent à leur heure et tout ce que nous pouvons faire c’est de nous y préparer. En attendant l’engrenage capitaliste broie ses victimes, sans autrement se soucier de ceux qui protestent par des malédictions impuissantes et des menaces vaines.

Que faire en l’occurrence ? Devait-on attendre patiemment que le développement fatal du système capitaliste produise les excès qui en amèneront la destruction, en poussant à leurs dernières limites la spoliation de la bourgeoisie et l’affamement du prolétariat ?

Ce serait un peu long et les victimes des iniquités sociales ont peut-être le droit de se retourner sur le gril de leurs tourments et de se demander si l’intervention sociale, sans préjudice des intégrales transformations futures, ne pourrait pas hâter quelque peu la marche trop lente des maturations historiques et des fatalités, économiques.

Or (nous le disons, nous qu’on a vu l’arme au poing aux jours tragiques et qui saurions encore faire notre devoir), intervenir révolutionnairement n’est possible qu’à certains moments de crises assez rares dans l’histoire des peuples et les tentatives intempestives peuvent empirer douloureusement le présent et compromettre gravement l’avenir, tandis que l’intervention réformiste est toujours de saison.

Cette distinction nous trace notre devoir : Soyons révolutionnaires quand les circonstances l’exigent et réformistes toujours.

Quant à l’attente fataliste que d’aucuns prêchent, elle est trop voisine de l’inaction pour n’être pas déprimante.

« Au commencement était l’action », a dit Faust ; l’action est encore la source de tout progrès, la loi de l’éternel devenir et le perpétuel devoir de ceux qui aiment et qui pensent, cela est vrai en particulier comme en général. Pour en revenir à notre argument, ne vaut-il pas mieux, tout en se tenant prêt toujours pour les grandes et décisives luttes plus ou moins prochaines, combattre les abus pied à pied et travailler aux améliorations successives qui, en mettant fin à bien des souffrances, sont un acheminement vers la justice sociale ?

Nous le pensons et nous l’avons dit ; nous avons même tenté une sériation rationnelle des réformes à poursuivre, dans la situation présente.

Au lecteur de juger maintenant si notre travail a été à la hauteur de notre bonne volonté.

Paris, le 4 août 1891.

 

B. MALON.

CHAPITRE PREMIER

LES COOPÉRATIONS OUVRIÈRES

I. La coopération en Angleterre et en France. — II. La coopération en Allemagne, en Italie et en Belgique. — III. Les sociétés de consommation. — IV. Sociétés de production et de participation aux bénéfices. — V. Sociétés de prévoyance. — VI. Coalitions ouvrières. — VII. Conclusions.

Avant d’énumérer d’une plume sincère les réformes sociales que nous croyons de nature à amener la pacifique transformation sociale imposée aux hommes de ce temps par les maturations historiques et les nécessités économiques, nous avons à répondre à une objection préjudicielle nette et précise de l’école libérale.

Les adversaires de l’interventionnisme sont de deux sortes.

Pour les uns, le laisser faire, laisser passer de Gournay suffit à tout. Il n’y a évidemment rien à objecter à des gens qui raisonnent comme si le travail subissait encore les réglementations royales de l’ancien régime et qui ne paraissent pas se douter qu’une révolution industrielle s’est opérée depuis un siècle. Mais nous devons davantage à ceux qui, ne différant de nous que par le choix des moyens, croient que, sans le concours dé la Commune et de l’État, par la seule association des libres efforts, les travailleurs, les opprimés et les exploités de toutes catégories, pourront briser leur chaîne de servitude et de misère, rénover le monde social et mettre à la portée de toutes les lèvres la coupe symbolique où fermente le vin des justices nouvelles.

Nous estimons qu’ils se trompent, que la coopération ne saurait donner tout ce qu’ils en espèrent et qu’il y a impossibilité pour les prolétaires à améliorer leur destinée collective par leurs seuls efforts.

Est-ce à dire cependant que fatalement stériles soient les tentatives de coopération ? Le prétendre serait manquer aussi gravement à la vérité et à la justice que le font les partisans outranciers de l”Aide-toi. L’un et l’autre de ces exclusivismes sont condamnables, mais ils s’expliquent par l’âpreté des luttes politiques et la multiplicité des intérêts en cause.

Par l’esprit de conciliation, on échappe à l’écueil. Entre le Tout par les pouvoirs publics et l’exclusif Aide-toi, il y a place pour une politique dont cet arrangement d’un vieux proverbe : Aide-toi, les pouvoirs publics t’aideront, donnerait la formule assez exacte.

Cela reviendrait à dire que les efforts coopératifs et corporatifs, en même temps que la recherche d’améliorations immédiates, doivent avoir pour but l’éducation administrative et l’organisation du prolétariat, dans le but d’arriver à l’abolition du salariat, avec le concours des pouvoirs publics, d’abord influencés, puis conquis.

Tel était bien le programme du père de la coopération, de l’illustre Robert Owen ; mais telle ne fut pas la politique des successeurs, surtout anglais. Ils mutilèrent l’idée du maître, en faisant un but de la coopération, qui ne saurait être qu’un moyen. On revient maintenant à plus de relativisme.

Du côté des socialistes, comme du côté des coopérateurs, il s’est trouvé de bons esprits pour admettre qu’il-fallait, vis-à-vis des deux théories, s’en tenir au procédé que Platon a ainsi formulé : « Quand on me propose de choisir entre deux choses bonnes, je fais comme les enfants, qui prennent les deux à la fois. »

Mais avant de célébrer la réconciliation imminente de ces deux frères hier ennemis : le Coopératisme et le Socialisme, nous avons à suivre le premier dans les voies diverses qu’il a parcourues au cours de ce siècle. Seulement, si innombrables sont les efforts et les essais, que nous devons forcément nous borner à quelques constats principaux. Nous en dégagerons ensuite la signification, sans parti pris d’école, nous souvenant, avec le philosophe Fouillée, que, dans l’étude d’un système, il faut moins chercher à critiquer qu’à réunir, à combiner tout ce que ledit système contient de positif dans ses principes, de logique dans ses conséquences, et qu’il n’en faut rejeter que les négations injustifiées et les exclusions sectaires.

En l’espèce, l’exclusivisme à rejeter a sa source dans la prétention déjà signalée qu’affichent certains coopérateurs que, seule et sans le concours des pouvoirs publics, la coopération peut aboutir à la suppression de la misère.

Tout en rendant aux efforts coopératifs la justice qui leur est due, nous nous efforcerons de montrer combien illusoire est cette prétention.

I

LA COOPÉRATION EN ANGLETERRE ET EN FRANCE

La coopération a une origine nettement socialiste, puisque, comme nous l’avons indiqué, son premier apôtre ne fut autre que Robert Owen. Le patriarche de la raison ne se contenta pas d’inventer le mot et de propager la théorie, on lui doit les premiers essais de coopération qu’un écrivain rétrogradé a ainsi caractérisés : « Robert Owen, l’inventeur et l’apôtre des sociétés coopératives, prétendait les réaliser dans un établissement où le travail collectif embrasserait à la fois l’agriculture et l’industrie, où l’esprit aurait sa part de satisfaction légitime comme le corps, où le travail serait volontaire, où nulle infraction ne serait punie, nulle privation obligatoire, où le respect des droits deviendrait Ie résultat d’un mutuel et bienveillant intérêt1. »

La qualité dominante du peuple anglais étant l’aptitude aux réalisations pratiques, l’idée d’Owen était trop synthétique et trop idéaliste pour être bien comprise du prolétariat d’Angleterre, mais ce dernier en dégagea vite les côtés immédiatement avantageux : ainsi naquirent les sociétés de consommation. Après quelques tâtonnements le mouvement fut accéléré par quelques réussites éclatantes, dont la plus célèbre est celle des Pionniers de Rochdale. On connaît l’histoire cent fois écrite de cette société.

C’était en novembre 1843. L’industrie anglaise traversait une crise intense. Quelques tisserands, dans le but d’améliorer leur triste condition présente, se cotisèrent et s’associèrent pour acheter en gros leurs denrées d’alimentation. Ils furent d’abord au nombre de 28, versant chacun 20 centimes par semaine ; dès qu’ils eurent réuni 700 francs, ils louèrent un réduit dans une rue obscure et y détaillèrent quelques denrées de première nécessité. La petite entreprise coopérative prospéra si bien que trente-six ans plus tard, en 1880, les adhérents étaient au nombre de 10,613, possédant un capital-actions de 7,314,250 francs, faisant un chiffre d’affaires de 7,091,975 fr. et réalisant un bénéfice de 1,213,625 francs, c’est-à-dire d’environ 17 0/0 du fonds social2.

Nous devons malheureusement ajouter qu’il n’y a là qu’une brillante opération commerciale collective ; les Pionniers n’ayant jamais, que nous sachions, participé aux grandes luttes pour l’émancipation humaine3.

Tout naturellement on les a imités aussi dans leur étroitesse de conception qui, de la sorte, a prédominé dans la coopération anglaise. L’impulsion n’en fut pas moins puissante, surtout à partir de 1848, grâce au puissant concours de ces vaillants apôtres de la coopération qui sont le professeur Maurice, l’avocat Ludlow, le pasteur Kingsley et les publicistes Vansittart Neale, A. Vansittart, Furniral, Holyoake, Slaney, Bailey, Thomson, Mitchell, pour ne parler que des plus connus4.

Dans sa brochure sur l’Histoire de l’organisation de la coopérationen Angleterre, M. de Boyve relève que presque tous ces initiateurs s’inspiraient d’un esprit mystico-religieux bien britannique qui aida singulièrement aux progrès des premières réalisations coopératives5.

Quoi qu’il en soit, le développement des coopératives de consommation fut si rapide, surtout à partir de 1860, qu’en 1882 il y avait, d’après le rapport du Central Coopérative Board, en Angleterre et dans le pays de Galles, 1,053 sociétés coopératives : membres, 573,000 ; produit des ventes, 575 millions ; bénéfice net, 41 millions 500,000 francs. — En Écosse, il y avait 282 sociétés, comptant 87,700 membres.

Le capital-actions, pour l’Angleterre et l’Écosse, s’élevait à 150 millions, et les fonds en comptes courants, à 40 millions.

Le tableau ci-dessous, dressé par M. Bailey, de Newcastle-upon Tyne, et que nous empruntons au Devoir, de Guise, donne une grande idée de la progression année par année :

Illustration

Il résulte de ces chiffres que les sociétés coopératives ont fait, en 18 ans, pour 4,472,913,000 francs d’affaires et réalisé, c’est-à-dire fait réaliser à leurs membres, un bénéfice total de 346,900,770 fr.

Dès le principe, sur l’initiative de Vansittart Neale, les coopérateurs anglais se préoccupèrent d’organiser des sociétés d’achat en commun ; c’est dans cette vue qu’on décida au congrès coopératif d’Oldham, en 1862, la fondation dans chaque grande ville d’un Wholesale (magasin en gros) pour l’alimentation des sociétés adhérentes. Le premier Wholesale fut établi à Manchester ; il échoua. Néanmoins d’autres suivirent à Newcastle, à Leeds, à Londres, à Bristol, à Liverpool, cette fois avec succès. A tous les points de vue, l’idée était heureuse, car, outre que les sociétés adhérentes retirèrent de très réels avantages des Wholesales, ceux-ci, en favorisant les rapports des sociétés entre elles, furent le point de départ de cette Fédération coopérative nationale qui est devenue en Angleterre une puissante organisation économique à laquelle participent plus ou moins directement deux millions de personnes.

Moins pratiques, mais plus synthétiques que les Anglais, les Français envisagèrent surtout la coopération comme un instrument d’émancipation universelle, ce qui les amena à se tourner de préférence vers les sociétés de production.

Lorsque, pour la première fois en France, l’ancien saint-simonnien Buchez, devenu socialiste chrétien, recommanda dans l’Européen (en 1831) la coopération, il insista sur ce point que « l’association ouvrière de production n’a aucun des inconvénients de l’ancienne corporation, qu’elle seule peut soustraire la population ouvrière à la prépondérance tyrannique du capital, et lui permettre d’entrer en concurrence avec la grande industrie ».

C’est d’après cet appel que fut fondée, en 1832, l’Association des ouvriers bijoutiers, la première des sociétés coopératives françaises.

On voit de suite que trop grande était la disproportion entre le but et les moyens indiqués par Bûchez pour qu’il n’y eût pas mécompte.

Louis Blanc fut plus pratique en même temps que plus socialiste en faisant appel au crédit de l’État en faveur des associations ouvrières dans la célèbre brochure qu’il publia en 1845 sur l’Organisation du travail.

Adoptée avec enthousiasme par le prolétariat parisien victorieux de 1848, l’idée de Louis Blanc eut les honneurs de la contrefaçon. L’Assemblée qui venait de livrer les prolétaires parisiens à l’impitoyable Cavaignac, le sanglant dictateur de Juin, voulut paraître s’intéresser aux misères ouvrières et vota trois millions de subventions aux sociétés ouvrières. Évidemment c’était insuffisant, et mieux eût valu, en tout cas, avec pareille somme, fonder une société, de crédit. Sur cette somme 856,000 francs furent attribués à vingt-huit sociétés ouvrières parisiennes de production6, dont neuf seulement7 existaient encore en 1855.

. Cet échec si immédiat et si complet ne doit pas être invoqué sans atténuation contre la coopération de production en elle-même, car il y eut bien des causes contingentes8 ; mais il n’en confirme pas moins que les sociétés de production ne peuvent réussir que si, fondées sur de vastes proportions, elle sont reliées entre elles sous le contrôle de l’État commanditaire.

Quant aux sociétés de consommation de cette époque, elles prospéraient pour la plupart ; mais elles étaient d’origne républicaine, crime irrémissible pour l’homme du Deux-Décembre, qui les fit dissoudre9.

Mise sous la pierre sépulcrale par la néfaste dictature bonapartiste, la coopération ressuscita le troisième lustre, c’est-à-dire vers 1864. Ce fut pendant quatre années un véritable revival de l’association sous toutes ses formes, dont, à partir de 1867, la Coopération, d’Abel Davaud, fut en quelque sorte l’organe officiel10.

A l’encontre de ce qui s’était passé en 1848, on posa en principe que tout concours de l’État ne pourrait qu’être funeste. La coopération farà da se, disaient les nouveaux docteurs du coopératisme individualiste. Pour l’aider, cependant, on créa des sociétés de crédit aux associations ouvrières, qui, naturellement, furent impuissantes. La première sombra pour avoir été trop généreuse11 ; la seconde12 vit qu’il était plus prudent de ne pas assumer une tâche trop lourde pour elle.

On ne se découragea pourtant pas si vite, car si tenaces sont les illusions qu’elles persistent même après la leçon cruelle des faits ; l’ère des échecs était déjà pleinement ouverte, que les délégués ouvriers à t’Exposition universelle de 1867 n’en chantaient pas moins encore sur le mode majeur la coopération envisagée comme une panacée sociale :

« Par les sociétés de production, nous récolterons nous-mêmes les fruits de notre travail ;

Par les sociétés de consommation, nous assurerons à nos familles une vie meilleure, en dépensant moins ;