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le Sociographe n°26 : L'utopie, c'est par où ?

De

Le désir d’un monde meilleur se fait souvent dans la volonté, parfois dans la violence, de faire taire les pratiques ou les voies dissonantes. Utopie des réalités et réalité des utopies... L'utopie : ici, à la marge ou ailleurs ? Sciences et fictions ? Utopie des réalités et réalité des utopies ... Le travail social est-il l'expression d'une pluralité ou la mise en ordre d'un brouhaha social ?


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Le sociographe

Numéro vingt-six

 

L’utopie c’est par où ?

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Table des matières

 

Editorial Rompre avec l’utopie ?

Loin des chimères de l’utopie

1/ Quelques utopies

Jean-Bernard Paturet Utopie de Thomas More et la question du père

Catherine Bouve L’utopie des crèches au XIXème siècle

Elisa Terrier-Guiraud et Nicolas Amadio Travailleurs sociaux : coureurs d’utopies ?

II/ L’utopie, c’est ici

Un entretien avec Robert Castel « L’utopie n’est pas nécessairement dans le ciel »

Un entretien avec Guy Berger « Le travail social, c’est le contraire de l’utopie »

III/ L’utopie à l’épreuve de réalités

Guy Schmitt  De la lenteur pour apaiser la souffrance

Marie-José Auburtin L’être humain n’est pas réductible à un protocole

Gabriel Sciamma Travail social et sécurité : pour un partenariat apaisé

Des relations difficiles

Hossein Mockry Politique de la ville et participation démocratique

IV/ Ailleurs

Bernard Pourprix Une journée en 2037

 

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Editorial
Rompre avec l’utopie ?

 

Il y a 40 ans, le 2 mai 1968, la faculté de Nanterre ferme.

Celle-ci fut créée en 1964 pour désengorger la Sorbonne. En 1968, le « Mouvement du 22 mars » est créé. La revendication initiale est l’accès pour les étudiants aux bâtiments des étudiantes. Le système éducatif peine à se réformer et à dépasser son modèle traditionnel. Cependant, les premières revendications en amènent d’autres, plus politiques, notamment après l’arrestation d’étudiants manifestant contre la guerre du Vietnam. Le mouvement occupe la salle du conseil de la faculté de lettres. Avec la multiplication des arrestations, le durcissement de la répression du mouvement, le conflit se durcit également. Le face-à-face avec les forces de l’ordre est alors très tendu. La police intervient dans l’enceinte des universités, chose toute nouvelle depuis le Moyen-Âge. L’évacuation de la faculté provoque le 3 mai des actions de solidarité à la Sorbonne. En quelques heures, les troubles gagnent le Quartier latin et tournent à l’émeute. Les forces de l’ordre sont sans concession : près de 600 personnes sont arrêtées.

À quelques mois près, nous pourrions croire qu’il s’agit de l’actualité. Il s’agirait de remplacer ici Nanterre par Rennes par exemple, le Vietnam par l’Irak, et nous retrouverions un système éducatif qui n’en finit pas d’être à bout de souffle, une frange de la jeunesse qui se montre toujours aussi dure, allant jusqu’aux émeutes, et une police sans doute moins nombreuse, mais qui entre toujours dans l’enceinte des universités et trouve des relais dans les techniques de surveillances. Ce comparatisme ferait fi du sens même de ce mouvement social et des mouvements sociaux en général. Opérer cette comparaison, c’est sans doute oublier la durée, le temps et l’histoire comme ruptures et continuités. Un mouvement social est d’abord une temporalité-durée, et non un topos, un lieu. Si le mouvement de mai 68 eu quelques velléités à se prendre pour une utopie, c’est en réclamant de « faire table rase du passé », comme si le temps, la durée, était le frein pour « la société nouvelle » de « l’homme nouveau ».

Aujourd’hui, avec l’histoire de mai 68, certains pourraient avoir les mêmes tentations de vouloir remettre ce passé au rayon des moments qu’il faut oublier, qui est démodé, ringard, et n’a plus rien à voir avec notre actualité, comme si notre époque avait rompu avec ces temps-là. Et ceux qui prêchent pour rompre avec 68 sont ses opposants qui utilisent les mêmes logiques qui avaient cours en mai 68.  Il y a comme un contre-transfert qui fait que les anti-68 sont presque ceux qui reprennent le plus le sens du mouvement de 68. Les discours sur la rupture sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité, presque comme en 68, et l’idéologie de rompre avec le passé fait toujours des adeptes. Certes, le contenu à changé ! Il ne s’agit plus d’affirmer qu’« il est interdit d’interdire ». On serait plutôt du côté de l’idée qu’« il est interdit de ne pas interdire ». Pour autant, si le slogan change, reste bien cette idée que le monde meilleur est celui qui est en rupture.

Aujourd’hui comme hier, « sous les pavés, la mer » avec son lot d’exotisme qui laisse à penser qu’ailleurs, en d’autres temps, en d’autres lieux, c’est mieux. Il faut quitter ce monde, rompre avec celui-ci pour mettre en œuvre un monde sans souffrance, sans malheur, ne retenir que la comédie humaine et la débarrasser de sa tragédie. Un monde transparent, facile, circulaire comme un disque, plat, où il n’y a plus de zones d’ombres, de double, de trouble, de maladie, de mort, de pesanteur, de lourdeur. Un monde où il n’y a plus de travail social parce que ce monde merveilleux a éliminé le handicap où a enfermé les déviants comme des récalcitrants qui s’opposent à ce nouveau monde. Cette tentation de supprimer le travail social a existé dans l’histoire, notamment dans les pays de l’ex-URSS qui, après la chute, réapprennent que les déviants ne sont pas que des contre-révolutionnaires… Pour autant, cette tentation de supprimer le travail social n’est pas que l’apanage des révolutions. Des pays beaucoup plus consensuels ont donné également dans les pratiques de stérilisation systématique des femmes handicapées pour essayer d’éradiquer le handicap, qu’il ne se reproduise plus. Et que dire aujourd’hui de ces merveilleuses techniques d’examens anténatales qui permettent de déceler les anomalies congénitales pour ne rendre viable que les embryons normaux ? Entendons ici que ce qu’on appelle rupture n’est au fond qu’une rupture avec ce qui apparaît comme discontinuité, comme si la rupture était toujours une rupture avec l’autre. Rompre, ce serait dès lors entrer dans un monde sans rupture. Cette idée de rupture déplace la figure de la tragédie humaine sur le tragique de certaines existences. Vouloir rompre avec un monde qui contient encore des individus indésirables, c’est faire l’hypothèse qu’après cela, le monde sera débarrassé de toute tragédie.

 

Le Sociographe, en multipliant les approches et en ouvrant aux écritures plurielles, souhaite contribuer à proposer l’œuvre humaine non dans la rupture, mais bien dans la continuité de ses discontinuités. Le trait d’enfant, dans ses dessins, n’est au fond qu’une matérialisation que le monde, dans sa continuité, ne saurait exister sans des découpes qui font figures et dessinent un destin. La volonté de rompre, c’est sans doute la volonté de rompre avec « l’humain trop humain » disait Nietzsche. Un modèle social qui voudrait vraiment rompre serait celui qui voudrait rompre avec la rupture. En finir avec la volonté de rompre pour vivre ce qui est à vivre dans toute sa complexité, dans la continuité discontinue de la durée. Puisse, Le sociographe, être dans cette continuité du discontinu...

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Loin des chimères de l’utopie

 

> Dossier coordonné par Guy Scmitt,

Formateur à l’ESTES de Strabourg (vigneauschmitt@free.fr)

 

Faire allusion à l’utopie pour mener une réflexion concernant le devenir du travail social peut-être perçue comme immature par le sens commun.

La société du pragmatisme et de la gestion n’aurait rien à voir avec l’utopie, trop chimérique, trop loin de la réalité, trop adolescente... Dès lors, pourquoi proposer un numéro du Sociographe qui aborde la question du devenir du travail social en évoquant l’utopie ? N’y a t-il pas un risque de confirmer les représentations que l’on peut avoir des travailleurs sociaux, à savoir des personnes « hors des réalités de la vie sociale », ou des provocateurs irresponsables ?

Sans vouloir discuter de l’intérêt d’aborder l’utopie dans un débat démocratique, elle nous parait être une démarche d’esprit permettant de poursuivre une réflexion, largement entamée, mais quelquefois soumise à l’épreuve de la réalité sociale. Aujourd’hui, oser dire qu’il ne doit pas y avoir une fatalité à la gestion et au pragmatisme, semble tenir de l’utopie. Pourtant, la réalité sociale est bien plus complexe que cet affrontement entre des « utopistes » et des « réalistes ».

 

Que peut apporter ce numéro du Sociographe au lecteur ? D’abord un questionnement qui cherche à être légitimé dans le débat sur le devenir du travail social. Mais aussi, l’idée que l’on peut continuer à réfléchir, à imaginer et à inventer du travail social en préservant des valeurs humaines et diversifiées.

Les articles de ce dossier s’organise en trois parties.

La première partie, intitulée « Quelques utopies » propose trois articles. Jean Bernard Paturet (Utopie de Thomas More et la question du père) présente une lecture de Thomas More fondateur de l’utopie. Il déconstruit la représentation d’un retour au sein maternel dans une société harmonieuse et bienheureuse. Son analyse met en avant le sentiment de la nostalgie du « père d’amour ». Le texte de Catherine Bouve (L’utopie des crèches au XIXème siècle) propose une analyse des motivations qui ont permis la création des crèches. La protection de l’enfant, mais aussi le choix d’une éducation pour changer le monde incarnent une utopie qui questionne encore le présent. Le troisième texte de Nicolas Amadio et Elisa Terrier-Guiraud (Travailleurs sociaux : coureurs d’utopies ?) développe l’idée que le travail social à l’épreuve de la marchand-administration a réduit les initiatives communautaires et les intérêts d’utopies concrètes à la marge des politiques sociales, là où est le creuset de toute utopie !

 

La deuxième partie (« L’utopie, c’est ici ») propose deux entretiens. Robert Castel (L’utopie n’est pas nécessairement dans le ciel), après nous avoir expliqué les raisons des orientations de ses recherches affirme que s’il existe un monde utopique, c’est de pouvoir vivre le notre. Il réfute l’idée que le meilleur des mondes puisse résider dans la folie, un programme ou encore un slogan.

Guy Berger (Le travail social c’est le contraire de l’utopie) rappelle que l’utopie du travail social serait de ne plus avoir besoin des professionnels du social et de l’éducatif. La misère du monde ne pouvant se résoudre à disparaître, il faut donc pouvoir la vivre et l’assumer.

 

La troisième partie (« L’utopie à l’épreuve de réalités ») propose quatre textes qui interrogent des réalités professionnelles au regard de sujets comme : la souffrance, les dispositifs , la sécurité ou encore la participation.

Le premier texte (De la lenteur pour apaiser la souffrance) nous dit que les hommes et les femmes qui souffrent ont souvent un comportement irrationnel au regard des normes de la société. Pour accompagner ces personnes, la lenteur est un contre-pouvoir qui permet de prendre en compte cette différence.

Marie-José Auburtin (L’être humain n’est pas réductible à un protocole) soutien l’idée que l’être humain ne saurait se laisser enfermer dans des protocoles, quand bien même ceux-ci traduiraient une volonté de planification, de contrôle et d’efficacité. L’intrus déjoue toujours les organisations, y compris dans les meilleures intentions. Travail social et sécurité est un couple aux allures conflictuelles.

Gabriel Sciamma (Travail social et sécurité : pour un partenariat apaisé) développe l’idée que trop de sécurité défait le travail social, mais également l’unique travail social ne saurait faire l’impasse sur le besoin de sécurité. Sa réflexion se construit à partir d’une expérience strasbourgeoise de partenariat entre sécurité et travail social.

Pour clore cette partie, Hossein Mockry (Politique de la ville et participation démocratique) fort de son expérience de syndicaliste dans la mise en œuvre d’une politique de la ville depuis plus de vingt ans, nous rappelle que la participation démocratique, si elle doit être utopique, doit accepter le conflit, la remise en cause, les divergences, les altérités...

 

Enfin, ailleurs « en 2037 », Bernard Pourprix, nous donne le récit d’une journée ordinaire sans doute, qui pourrait se dérouler dans 30 ans ! Et si la science-fiction n’était au fond pas si loin de la science académique ?

 

Le thème de l’utopie en travail social est inépuisable et d’une actualité permanente. On est d’accord pour reconnaître que le travail social et éducatif s’inscrit dans une longue mutation. Assailli par une pléthore d’exigences qui pourraient technocratiser le travail, ce numéro du Sociographe plaide pour la mise en valeur des expériences et du quotidien des travailleurs sociaux. Il affirme la nécessité de continuer à inventer, dans un cadre donné et avec l’apport de réflexions théoriques, le travail d’accompagnement des personnes en difficultés .

Guy Schmitt

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1/ Quelques utopies

 

JEAN-BERNARD PATURET
UTOPIEDE THOMAS MOREETLAQUESTIONDUPÈRE

 

> JB. Paturet est Professeur des Université (Montpellier III).