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le Sociographe n°27 : Sexualités inavouables

De

La sexualité dans le travail social demeure pour le moins un sujet sensible. Quelle que soit l'institution (prison, CER, MECS, crèche, ITEP...), quelle que soit la manière d'en parler ; l'intimité, le désir, la violence, la frustration se télescopent. La question déroute tous les acteurs du travail social, du professionnel à "l'usager", des parents aux enfants. Analyses et témoignages sur des sexualités si difficiles à reconnaître.


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Le sociographe

Numéro vingt-sept

 

Sexualités inavouables

Sexe, handicaps et travail social

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Table des matières

 

Editorial Le sexe aux aguets

La sexualité peut-elle être morale ?

1/ Trouble des mots et mots troubles

Annick Belzeaux Des mots pour le dire Témoignage d’une mère sur sa fille

Ludovic Varichon « Nique ta mère ! » Analyse d’insultes à caractère sexuel

Delphine Aguilera Sexualité et voix

2/ Sexualité en institution

Gwénola Ricordeau Les prisonniers ont-ils (encore) une sexualité ?

Jean-Christophe Panas A l’épreuve des assauts pulsionnels L’éducateur face aux mineurs délinquants

Marie-Anne Gaudin Handicap mental et parentalité La sexualité au risque de l’enfantement

Sandra Mas Quand Simon rencontre Julie Comment une relation amoureuse bouleverse l’institution

Laurence Hardy Jusqu’où accompagner ? Quand la sexualité trouble les représentations

3/ Quand le droit s’en mêle

Dominique Besson Droit et intimité  Comment concilier protection et droits fondamentaux des mineurs et majeurs protégés

Aline Leriche Petite histoire du viol conjugal et de la honte

IV/ Ailleurs

Sébastien Long Pères en crèches : ces sympathiques inconnus

 

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Editorial
Le sexe aux aguets

 

Dans notre univers judéo-chrétien, Adam trompa Eve, son épouse, pendant trente ans avec la féroce et sanguinaire Lilith.

Elle « hante les ruines » comme il est dit dans la Bible de Jérusalem. « Les chats sauvages rencontreront les hyènes et les satyres s’appelleront. Là aussi se tapira Lilith » (Isaïe, XXXIV, 14). Le nom même de Lilith représenterait les ténèbres, l’obscurité : Leila ou Lavlah c’est la nuit, en conséquence le noir, pareillement à ces nombreuses Vierges Noires, parentes de Lilith, telles Isis, Kali, Sarah la noire, Marie l’Égyptienne. A l’aube de la civilisation, dès Sumer, la démone Lilitû est déjà celle qui n’a pas d’époux, vierge inassouvie à la recherche d’un mâle à séduire ou d’un enfant à ravir et c’est déjà une puissance de la Nuit.

La relation avec Lilith représente le péché, la fornication, ce plaisir ne se souciant que de lui-même, pour lui-même. Un plaisir autonome, indépendant qui romprait avec toute forme de filiation. Un plaisir qui, s’il devait être reproducteur, serait nécessairement un accident, une erreur, faisant de la progéniture un être venu de nulle part si ce n’est de l’obscurité lointaine des profondeurs. Le témoin gênant qui porte en lui et sur lui les stigmates d’une relation illégitime.

Ce détour par la mythologie doit nous rappeler que la vie-même se transmet par accouplement, par échange corporel (c’est pourquoi le nu conserve sa dimension érotique comme nous le montre notre photographe) dans lequel peut s’immiscer le meilleur et le pire, la colombe annonciatrice ou les faunes ; les succubes ou les incubes. C’est d’abord le baiser comme échange de tendresse et d’amour, mais qui peut également contenir des microbes d’une maladie qui se transmet ; c’est également la relation sexuelle dans laquelle peuvent se tapir les maladies sexuellement transmissibles. Et si la relation débouche sur la procréation, c’est la peur de cet être enfoui dans les entrailles de la mère, inconnu, malléable, fragile, qui peut subir toutes les influences durant tout le temps de la gestation. Aussi, la pensée peut-elle agir sur l’embryon : la peur, l’angoisse, la terreur, le traumatisme peuvent laisser des traces indélébiles sur et dans le corps du petit d’homme. Dès lors, si celui-ci présente des difformités, le couple livré à lui-même s’effondre, recherchant la faute chez l’un et chez l’autre sans pouvoir trouver d’appui, de sens autre qu’une tentative de rationalisation par le corps médical. Ceux qui vivent l’expérience de la mise au monde d’un enfant différent, savent que la rationalité ne tient pas la durée. La culpabilité est là, qui rôde comme une ombre, un fantôme, une Sexualité inavouable.

Si la sexualité des personnes en situation de handicap est toujours délicate, ce n’est pas tant par le statut particulier de ces personnes que par ce que cette sexualité suppose dans la sexualité ordinaire. Quelles sont les limites de la sexualité ? Depuis l’accouplement d’un homme et d’une femme, jusqu’à la zoophilie, la nécrophilie, en passant par l’homosexualité, le sado-masochisme, la scatologie, la partouze, la prostitution, qu’elle est la sexualité admise et celle a partir de laquelle le tabou et l’horreur apparaissent ? Cette limite est sans doute en correspondance avec ce qui peut être admis comme progéniture issue d’une relation. La catégorisation des formes du handicap a certainement partie liée avec la catégorisation des pratiques sexuelles dans la sexualité.

Il est vain de vouloir opposer ou confondre pratiques sexuelles et sexualité, parce que la première est la forme, la matérialisation de la seconde (voir nos pictogrammes qui matérialisent la pluralités des pratiques sexuelles). On ne peut ni séparer, ni confondre le sexe et la sexualité, même si ces deux réalités sont distinctes. Il n’y a pas le sexe d’un côté, dépourvu de sentiment, et la sexualité de l’autre où les sentiments transcenderaient les corps. Si aujourd’hui, la sexualité semble plus ouverte au monde du handicap, c’est souvent hélas dans une rationalisation d’un corps ayant besoin d’exulter. Une sexualité privée de toute procréation, de tout engendrement, supposant qu’une erreur, un défaut, une malformation ne doit pas se transmettre. C’est là encore une conception de la sexualité, celle autorisée à transmettre, celle suspectée qui doit rester sur elle-même.

Puisse, le Sociographe, donner dans ces coins blancs que sont ses pages, toutes les questions qui peuvent se poser dans ces autres coins blancs que sont les lits des scènes de la sexualité .

GNP

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La sexualité peut-elle être morale ?

 

Les personnes en situations de fragilité ont vu leur statut, leur visibilité, leur prise en compte depuis plusieurs années améliorées, même si la qualité de cette dernière reste trouble dans sa définition et sa reconnaissance. Considérant les évolutions juridiques, on observe qu'entre la loi de juin 1975 déclinée comme « loi d'orientation en faveur des handicapés » et celle du 11 février 2005 déclamée comme « loi pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », une requalification de ces publics semble les inviter à rejoindre les « normaux »{1} dans leurs pratiques, aspirations et usages du quotidien.

Dans ce processus de normalisation, la question du sexe, de la sexualité et de l'intimité ne pouvait que resurgir. Certaines personnes ont tellement épousé cette dynamique qu'elles souhaitent aujourd'hui accéder « comme les autres » à la parentalité, bousculant entre autres des professionnels de l'intervention sociale pris au piège de ce que Michel Autès désignait par « paradoxes du travail social »{2}. En effet, et particulièrement au travers des thèmes évoqués, on perçoit la manière dont le travail social obéit à une structure double, en produisant à la fois assignation à un ordre social et émancipation démocratique des individus ou groupes.

Rappelons simplement que les conventions européennes interdisent de « priver un individu de sa capacité à exprimer sa sexualité ». Pour l'Organisation mondiale de la santé (Oms), toute personne a droit à une sexualité libre et respectée.

Evidemment, ces questions de genre, de sexualité, d'intimité ne sont pas nouvelles. Emile Durkheim{3} le soulignait déjà, la sexualité a un caractère double : elle heurte la morale et elle est, en même temps, constitutive de la morale (1911). Par ailleurs, la sexualité fait l'objet d'un contrôle social dont Michel Foucault en a décrypté les mécanismes{4}.

Comme le soulignent dans leur ouvrage Catherine Agthe Diserens et Françoise Vatré{5}, il ne s'agit plus aujourd'hui de dénier les pulsions et les besoins érotiques et sexuels des personnes en situation de faiblesse. Même si l'on observe ça et là quelques expériences sur ces questions (en Suisse notamment), il n'en demeurent pas moins un « trouble » : tant dans les choix institutionnels, les effets que produisent ces dernières chez les professionnels de l'intervention sociale, que dans les textes du Législateur.

Alors que la loi du 2 janvier 2002 octroie la possibilité aux usagers d'être à la fois centraux et acteurs de leur pris en charge, notre société et nos institutions ont pris l'habitude de décider qui avait droit aux pratiques sexuelles, ne permettant pas aux populations jugées diminuées ou supposées « incompétentes » tant psychiquement que physiquement d'y accéder.

Dans son ouvrage Le scaphandre et le papillon, Jean-Dominique Bauby (1997) ne témoigne-t-il pas du fait que, même dans un état de handicap particulièrement « verrouillé » (locked-in syndrome), la force du désir se constitue comme ressort essentiel pour rester en vie.

C'est donc à l'aune de ces questionnements et tâtonnements que s'est construit ce numéro. Nous avons pris le parti d'aborder un certain nombre d'items par le prisme de problématiques et de publics pluriels.

Parce que les mots sur le sexe, la sexualité, ou tout simplement le corps ont du mal à se dire naturellement, il nous a semblé pertinent d'introduire cette exploration par des « mots troubles » (I), que trois textes viennent nourrir : le témoignage sensible d'une mère sur sa fille dont le corps exprime une métamorphose qui la dépasse (Belzeaux), une approche des insultes où les mots du sexe prennent un caractère particulier (Varichon), et un texte qui met l'accent grave et aigu sur la voix, « de tête, de gorge, de cul », témoignant de sa place privilégiée dans la relation (Aguilera).

Une seconde partie saisit l'institution dans ce qu'elle a de complexe, ou tout simplement de lâche dans l'appréhension des « questions de sexualité ». De la sexualité en milieu carcéral (Ricordeau) au désir chez les mineurs délinquants (Panas), de la relation amoureuse en institution (Mas) au désir de parentalité chez les personnes handicapées mentales (Gaudin), en terminant par les questions de représentations (Hardy), voilà cinq textes qui invitent à la déconstruction d'un certain nombre de figures et à réfléchir les modalités de gestion de ces questions dans des univers et avec des publics singuliers.

Deux textes alimentent un troisième volet consacré à la notion de limite et de frontière. En effet, « quand le droit s'en mêle » (III) propose un éclairage juridique avec une première mise en perspective du droit et de l'intimité (Besson), et un regard sur ce qui se constitue comme violences au sein du couple (Leriche). Comment ne pas aborder les questions de genre dans un milieu hautement féminisé ; petit passage donc par notre rubrique « Ailleurs » qui se propose de réfléchir la relation entre pères et professionnels de la petite enfance (Long).

 

Sans être exhaustif, ce numéro se veut sans tabou et tente d'aborder avec pudeur et respect des problématiques diverses. Cette contribution vise modestement à nourrir le débat et la connaissance sur des questions encore sensibles dans notre société et dans les institutions du médico-social. Et si finalement il ne s'agissait que d'humaniser nos regards et nos pratiques professionnelles .

Ahmed Nordine Touil

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1/ Trouble des mots et mots troubles

 

ANNICK BELZEAUX
DESMOTSPOURLEDIRE
TÉMOIGNAGEDUNEMÈRESURSAFILLE

 

> A. Belzeaux est responsable VAE à l’IRTS de Basse Normandie (14). Mail : abelzeaux@irts-bn.asso.fr