Le transsexualisme, une manière d'être au monde

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Français
308 pages
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Description

Cette étude de trois cas cliniques s'inscrit dans un courant psychosocial actuel, promouvant le droit à la multiplicité des identités sexuelles. L'auteur soutient la possibilité d'entreprendre des psychothérapies avec les transsexuels et formule l'idée que l'origine du transsexualisme est pluritraumatique, fondée sur un trauma originel : le "déni du sexe de l'enfant" orchestré par les parents. Ce travail s'oppose à deux autres conceptions : celle qui identifie transsexualisme et psychose et celle d'une origine non conflictuelle du transsexualisme.

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Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 206
EAN13 9782296226333
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Préambule

« D’ailleurs, je considère comme un abus de déformer les traits d’une histoire
de malade, lors de sa communication, pour quelque motif que ce soit, fût-il le
meilleur, parce qu’il est impossible de savoir quel aspect du cas retiendra un
lecteur jugeant par lui-même, et qu’on court ainsi le danger d’induire ce
dernier en erreur. »
1
Sigmund Freud,Névrose, psychose et perversion

La longue et précise étude de trois cas cliniques place ce travail dans
un courant psychosocial actuel promouvant le droit à la multiplicité des
identités sexuelles. Il estpossible d’entreprendre des psychothérapies
avec destranssexuels adultes etce sontcesthérapies qui, précisément,
permettentde s’aventurer dansun champ qui marque la limite entre ce
que l’on connaîtdéjà etce que l’on ne connaîtpas encore, à savoir des
hypothèses sur les origines du transsexualisme.
Ce qui soutientcette démarche estanimé parun souci d’honnêteté,
quantà ce qui s’estditetpassé pendantles entretiens
psychothérapeutiques, ce qui en faitdevéritables histoires devie, laissant une
large partà la reconstitution de l’histoire familiale dusujetetde sa
généalogie, offrantdes éclairages sur letransgénérationnel. Une
éventuelle conséquence de ce choixde présenter des histoires devie
réside dans la longueur de ces récits. Jevoudrais signaler que c’estparce
qu’on prend letemps de se pencher à fond sur des histoires devie qu’on
peutespérer en comprendre quelque chose, etnon en se contentantde
parsemer sontravail devignettes cliniques.
Le lecteur aura ainsi le loisir de se faire sa propre idée sur la
question,ycompris de discuter les conclusions auxquelles je suis
parvenue.
Cette interrogation sur les origines est une élaboration
clinicothéorique. Elle estle refletfidèle de ma recherche, entre clinique et
théories, eta comportétrois phases. La première a porté sur l’observation
de patients, illustrée par la présentation detrois cas cliniques détaillés (un
travesti,unetranssexuelle hommevers femme et untranssexuel femme

1
Freud S., 1973,Névrose, psychose et perversion,Paris, PUF, p.209.

vers homme). Cette observation, accompagnée de commentaires, s’est
faite avec les outils simples et opérants des théoriciens anglo-saxons de la
genralité RobertJ. Stoller etClaude Crépault, dontj’ai choisi les
conceptsthéoriques pour leur concordance avpropresec mes
observations,un choixsur lequel je m’explique dans la première partie.
Toutefois, les outils des genralistes sur la recherche des origines s’étant
révélés insuffisants, il devintnécessaire, dansune deuxième phase où
l’interrogation s’avéra prépondérante, de faire appel à d’autres concepts
théoriques, en particulier lathéorisation sur la symbiose,
séparationindividuation de MargaretMahler, le
conceptd’assujettissementsoumission de Judith Butler qu’ellethéorise à partir de Louis Althusser et
Michel Foucault, l’identification à l’agresseur de Sandor Ferenczi et
Anna Freud, etenfin l’empreinte de John Bowlbyqui faitsuite aux
travauxde Konrad LorenzetNikolaas Tinbergen.
Cette interrogation a généré deux types de réponses. Toutd’abord,
une réponse ouverte concernantla classification nosologique du
transsexualisme dansune structure précise, psychose ouétats-limites, et
une réponse plus franche concernantlestroubles dunarcissisme
constatés,vérifiés par le rapportclinique. Lestroubles dunarcissisme
étantrepérables de façontransgénérationnelle. Latroisième phase fut
élaborée à partir des constats qui ontsuivi la discussion etontpermis de
formuler l’hypothèse d’une originetraumatique du transsexualisme. Cette
hypothèse me place en position contradictoire avec RobertJ. Stoller, qui
a, aucontraire, postuléune origine nontraumatique dans sa fameuse
formulation d’une« symbiose merveilleuse et aconflictuelle ».
Enfin, concernantlathérapie, la rencontre avec des patients
présentantdestroubles dunarcissisme associés à destraumas fait
obligation d’une prise en chargetrès soutenante, qui ne doitsurtoutpas
réactiver letraumatisme parune confrontation brutale à la réalité, cela en
référence aux thérapies menées par HeinzKohutavec des patients
narcissiques etWillyApollon avec des patients psychotiques.
Cette prise en charge comporte deuxchamps parallèles. D’une part,
l’approchethérapeutique par le soin, élaboration d’une mise en sens par
le patientlui-même de son histoire. La mise en sens n’étantpas
synonyme de normalisation ausens sociétal du terme. Lorsque les
patientstranssexuels mettenten sens leurtranssexualisme, c’est-à-dire
lorsqu’ils s’approchentde façontangentielle du« pourqueoi »tdu
« comment» de leur histoire, cela ne signifie pas qu’ils souhaitent
changer, mais plus simplementqu’ils se sontapproprié cette histoire.

6

D’autre part, la poursuite de l’investigation, la recherche dans le
champ théorique n’est possible que si la relation thérapeutique se
poursuit et n’est pas interrompue brutalement ainsi qu’il est souvent
constaté dans les thérapies visant, elles, à la normalisation, c’est-à-dire à
un retour au sexe biologique ou une acceptation de ce dernier.
Plusieurs aspects dudiscoursthéorique élaborés dans cetravail sont
consensuels avec certains auteurstels que Jean-Marc Alby, Colette
Chiland etAgnès Oppenheimer. Cependant, sur le pointparticulier de
l’originetraumatique du transsexualisme etbien que ces auteurs aient
repéré la présence detraumas chezles patients etles parents, ce constat
n’a pas faitl’objetd’un questionnementplus approfondi. Pour ma part,
j’en ai faitla pierre d’angle de ma recherche. Ainsi, je pose l’hypothèse
d’une originetraumatique du transsexualisme etje me propose devérifier
cette hypothèse àtravers cetravail, qui ne peutprétendre àune
exhaustivité de la problématiquetranssexuelle. En effet, il estcirconscrit
dufaitque mes patients étaientissus, pour la plupart, dumilieu
prostitutionnel. Néanmoins, ayantaujourd’hui enthérapie des patients
non issus de ce milieu, il estpossible devérifier auprès d’euxlavalidité
de l’hypothèse concernantletrauma originel.
Ma méthodologie de recherches estla démarche clinique. Elle
comporte intrinsèquement une partd’inachevé.

7

Introduction

« Par ces offrandes, Iphis, devenu garçon, s’est acquitté du vœu qu’il avait fait
étant femme. […] Iphis, désormais garçon, possède sa chère Ianthé. »
2
Ovide,Les Métamorphoses

« Mon souhait sera d’importance, dit Caenis, en raison de l’affront que tu m’as
fait :c’est de ne plus pouvoir subir pareille violence. Accorde-moi de ne plus
être femme, et tu m’auras tout donné. »
3
Ovide,Les Métamorphoses

« Passant à Vitry-le-François, je pus voir un homme que l’évêque de Soissons
avait nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitants de là ont
connu et vu fille, jusqu’à l’âge de 22 ans, nommé Marie. Il était à cette
heurelà fort barbu, et vieux, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en sautant,
ses membresvirils se produisirent (apparurent). »
4
Montaigne,Les Essais

5
1 - UNE«MANIÈRE D’ÊTRE AU MONDE»SINGULIÈRE:DE L’ANTIQUITÉ
À NOS JOURS
Connudepuis la plus haute Antiquité, letranssexualisme, qui ne
e
porte pas encore ce nom, ne sera reconnuetisolé qu’auXIX siècle,

2
Ovide, 1966,LesÉétamorphoses,Garnier Frères, Flammarion, Paris, p.252.
3
Ovide, ibid., pp.304 et 305.
4
Montaigne M.,2002,Les Essais,chapitre2la force de l’imagina1 :« DetArléa,ion »,
Condé-sur-Noiseau, p. 80.
5
AlbyJ.-M., 1956, Thèse pour le doctoraten médecine:Contribution à l’étude du
transsexualisme,Faculté de Médecine de Paris, p. 190. Terme qu’il emprunte au
phénoménologiste M. Boss. Ce concepta faitl’objetd’une réflexion philosophique
approfondie par M. Heidegger (1967,Introduction à la métaphysique, Paris, Tel Gallimard)
sur l’être, oùl’essence de l’homme estformulée dans le Dasein, l’« être-là », l’« être-étant»
(« Être etTemps », 1927) etdans lequel il« rendra patent la connexion intime entre l’être et
l’apparence », p. 110. Cette réflexion philosophique a été égalementdéveloppée par J.-P.
Sartre (1943,L’řtre et le Néant - Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Tel Gallimard)
oùl’apparence ne cache pas l’essence, elle la révèle, elle estl’essence :« C’estentant
qu’apparence»,que le phénomène estp. 16. Oùla manière d’être aumonde révèleune
« conscience non-thétique », « non-réflexive », « irréfléchie », « conscience non-réflexive qui
rend la réflexion possible »,p. 19.

époque des grandes classifications des maladies, puis baptisé au début du
e
XX siècle,où il entrera dans la catégorie des maladies psychiatriques.
Revisiter l’histoire permetd’appréhender la façon dontestperçue
cette manière d’être aumonde, dans son contexte historique etculturel,
moins dans le butde mettre aujourun fil conducteur que celui d’y
déceler des ruptures dans son appréciation.Etoùl’onverra qu’il existe
égalementdestransversales qui se révélerontà partir des discours
successifs relatifs à cette manière d’être aumonde.

Les légendes de la mythopée grecquetelles que les rapporte le poète
latin Ovide montrentque la métamorphose d’un sexe à l’autre estcontée,
par conséquentrepérée. Il n’estpas encore question de changementde
sexe. Si les récits ne mentionnentni appréciation, ni jugement, ni
sanction concernantladite métamorphose, en revanche la réalité sociale,
culturelle est toutautre. Le mythe coexiste avec sa négation. Les
hermaphrodites etles individus qui se métamorphosentsontsévèrement
sanctionnés par la société. Dans l’Antiquité grecque etromaine,un enfant
qui naissaitavec des organes sexuels ambigus (cas particuliers d’enfants
considérés comme difformes, donc maléfiques) ou un adulte qui se
métamorphosaitétaitexposé, mis à mort, car source d’écart trop
menaçantpar rapportà la norme basée surune différenciation claire des
genres, des rôles respectifs dans les relations sexuelles, etdestâches.
Marie Delcourtciteun cas d’exposition consécutif aurefus parun parent
dusexe de l’enfant. Ainsi, le père d’Atalante« l’expose parce qu’elle est
6
une fille et qu’il désirait un garçon ». Le mythe estécho, souvenir d’un
temps oùla métamorphose n’estréellementpas sanctionnée et, s’il est
parfois difficile à déchiffrer, ce qui reste d’institutions oubliées. Pour
Marie Delcourt:« Lescoutumes anciennes sont inscrites dans les
7
mythes »etmême si elles ne sontplus déchiffrables qu’à seconde
8
lecture, elles« représententdéjà un glissementv»ers l’historicisation.
Georges Dumézil, historien des origines, s’interroge quantà lui sur le
rapportentre la réalité etles légendes etconclutqu’il ne s’agitpas
« d’événements survenus une seule fois, mais d’institutions qui ont
.9
duré ».

6
DelcourtM.,Œdipe ou la légende du conquérant, Paris, Les Belles Lettres, Confluents
psychanalytiques, p.28.
7
DelcourtM., 1981, op. cit., p.227.
8
DelcourtM., ibid., p.XXXVI (Introduction).
9
DumézilG., 1995,Mythe et épopée,I ; II ; III, Paris, Quarto Gallimard, p. 460.

10

Delcourt et Dumézil montrentque les mythes ne sontpas de la pure
fiction, mais qu’ils ontquelque chose àvoir avecune réalité historique
ancienne, oubliée, dontontrouve latrace précisémentdans les mythes.
Par conséquent, il convientde se pencher précisémentsur les
quelques mythes se rapportantauxmétamorphoses qui concernentle sexe
etqui représentent untoutpetitnombre auregard des centaines d’autres
métamorphoses animalières,végétales ouautres. Telles qu’elles nous
sontparvenues, elles ne fontl’objetd’aucun commentaire. Ce qui est
relaté, c’estle contexte dans lequel elles se sontproduites.
Tirésias estchangé en femme par l’intervention divine de Gaïa,
déesse de la Terre mère etnourricièreuniverselle, pour avoir, dansune
version dumythe,tué la femelle d’un couple de serpents, etredeviendra
homme égalementpar intervention divine pour avoirtué cette fois le
mâle. Puis il sera frappé de cécité par Junon, protectrice des femmes,
pour avoir affirmé que la jouissance féminine étaitsupérieure à celle des
hommes. Jupiter adoucitla punition de sa femme en donnantà Tirésias le
don de prophétie.
Iphis, née fille, estélevée en garçon par sa mère pour la protéger du
père qui avaitprévenucette dernière que si elle accouchaitd’une fille il la
tuerait. Elle deviendra homme par l’intervention divine d’Isis.
Caenis, jeune fille célèbre pour sa beauté, est violée par Neptune qui,
lavoyantdésespérée, lui octroie d’exaucerunvœu, quel qu’il soit. Caenis
lui demande de ne plus jamais avoir à subir detellesviolences, de ne plus
être femme. Neptune la change enun homme invincible, Caenus, qui finit
par périr dansune bataille contre les Centaures, enseveli sousune
montagne d’arbres, d’oùsortit un oiseauauxailes fauves, le Phénix.

1.1 - Le changement de sexe fait toujours suite à un acte
de violence
Latoute première remarque, concernantces mythes, porte sur le fait
que la métamorphose estactivée parune puissance divine etfaitsuite à
un oudes actes perpétrés parune entité masculine. C’estTirésias,un
homme, qui en estl’auteur dans le premier cas – iltue le serpent
femelle –,le père qui prometsa fille à la mortdans le cas d’Iphis et
Neptune quiviole Caenis. Le changementde sexe n’émane jamais d’une
demande directe dusujetà la divinité, il estperpétré parune divinité
masculine ouféminine, etfait toujours suite àun acte deviolence.
Tirésias estpuni par Gaïa,Iphis est transformée par Isis, Caenis par
Neptune.

11

Les penseurs de l’Antiquité ontpensé l’homme etla raison. Dans les
contes ci-dessus, le changementde sexe estrapporté dansun contexte
causal etnon dansune optique de jugementquantaufaitlui-même. Le
changementde sexe n’apparaîtpas plus extraordinaire que le changement
en pierre, constellation, animal, alors que dans la réalité les sujets dontle
sexe estdouteuxouporteurs de quelque autre anomalie sontconsidérés
comme des monstres, des sujets anormaux.À ce stade, le sujetqui
change de sexe n’estpas repéré comme ayant un malaise dans son sexe
d’origine mais comme ayantsubiuneviolence à l’encontre de son sexe,
menace de mortou viol, etdontil se protège.

1.2 - Les métamorphoses s’opèrent majoritairement du féminin
vers le masculin
La deuxième remarque concerne les métamorphoses qui s’opèrent
majoritairementdufémininvers le masculin,ycompris la double
métamorphose de Tirésias qui le ramène à son étatpremier d’homme.
La premièretransversale que nous repérons montre que la
métamorphose de femme en homme estla conséquence d’un acte
antérieur,violences émanantd’untiers à l’encontre d’un sexe, ce que l’on
retrouve dans la clinique avec destranssexuels etque la description de
cas cliniques dévoilera à l’évidence. La deuxièmetransversale montre
une inversion de latendance dans lestransformations : dufémininvers le
masculin dans l’Antiquité, dumasculinvers le féminin de nos jours.
Les représentations concernantle sexe rapportentque dans
l’Antiquité la métamorphose femmevers homme estplus fréquente que
la métamorphose hommevers femme, qui n’estpas concevable, le statut
d’homme se situantdansune hiérarchie àun échelon supérieur. Thomas
Laqueur, historien américain etprofesseur d’histoire à l’université de
Berkeley, convoquantla littérature médicale etphilosophique, rappelle
e
quelles étaientces représentations de l’Antiquité jusqu’auXVIII siècle
en Occident, période marquée parune hégémonie dureligieux. Il dégage
deuxmodèles de représentations, le modèleunisexe qui nous intéresse ici
etle modèle des deuxsexes, que nousverrons plus loin. Le modèle «un
e
seul sexe » prévautjusqu’auenXVIII siècleviron etestpensé selonun
continuum hiérarchiquelequel hommes et femmes étaient rangés« dans
suivant leur degré de perfection métaphysique, leur chaleur vitale, le
10
long d’un axe dont le télos était mâle […] »se. Unul sexe estreconnu

10
Laqueur T., 1990,trad. franç. 1992,La Fabrique du sexe - Essai sur le corps et le genre en
Occident,Paris, Gallimard, p. 19.

12

pour deuxgenres. Le sexe mâle, formé à l’extérieur, auquel correspond le
genre masculin ; le sexe femelle, entoutpointidentique aumâle, mais à
l’intérieur, etauquel correspond le genre féminin, l’utérus étaitle
scrotules om ;vaires, lestesticules ;lavulve, le prépulece ;vagin, le
pénis. De l’intériorité de ces organes, les femmes étaientconsidérées
comme inverties et, selonune logique qui nous échappe, moins parfaites.
Dans cette représentationunisexe, l’utilisation du terme
« métaamorphose »ulieuchangemende «tde sexe »montre que la
différence des sexes n’estpas encore posée de façon biologique, bien
qu’elle le soitdéjà de façon idéologique.
En parallèle à cette représentationunisexe, des changements
s’opèrentdans l’ordre religieux. Les religions polythéistes, qui ne
mentionnaientpas de sanction sur les métamorphoses de femme en
homme dans la loi bien qu’inscrite dans la coutume, cèdentla place aux
religions monothéistes judaïque etchrétienne oùapparaîtla première
sanction nettementnotifiée dans l’Ancien Testament. La Bible fournitde
précieuxindices sur la reconnaissance de cette manière d’être aumonde :
« Une femme ne portera pas un costume d’homme et l’homme ne revêtira
pas un vêtement de femme, car celui qui fait cela est une abomination
11
pour Iahvé, ton Dieu. »En bas de page, nous apprenons que la citation
littérale, audébut, était:« Il n’y aura pasde costume d’homme sur une
femme, allusion auxtravestissements qui se pratiquaient dans des
cérémonies païennes. »
e
Cette interdiction inaugurale faitécho jusqu’auqXVIII siècle,ui
verra letriomphe dudogmatisme religieux, son déclin, puis la montée de
la médecine laïque.
Jusqu’à la Révolution, les conduites sexuelles sontréglementées
dansun cadre religieux. L’Eglise condamne les pratiques sexuelles qui ne
visentpas à la procréation,toutparticulièrementla sodomie, surtoutentre
12
deuxhommes. Les sodomites sontbrûlésvLeifs en France.
travestissement, censé bouleverser l’ordre social, estégalementinterdit.
De nombreuses condamnations sontrapportées oùdes sujets ontréussi à
se faire passer pourune personne de l’autre sexe et, plus précisément, des
femmes se faisantpasser pour des hommes. Ils sonten général exécutés
après avoir été reconnus etdénoncés. Ainsi, HenryEstienne rapporte
qu’en 1520 une femme qui s’estfaitpasser pourun homme estbrûlée

11
La Bible, 1956,tome 1,L’Ancien Testament, Deutéronome XXII, paragraphe 5, Paris,
Gallimard, La Pléiade, p. 573.
12e
ReyMichel, 1987,Justice, police et sodomie à Paris au XVIIIsiècle,cité par Mercader P.,
1994,L’Illusion transsexuelle,Paris, L’Harmattan, p.21.

13

13
vive. Montaigne, en 1581, dans sonJournal de voyage en Italie, expose
le cas d’une jeune fillevêtue en homme. Dénoncée parune personne qui
l’a reconnue, elle futpendue« pour des inventions illicites à suppléer au
14
défaut de son sexe ». D’aprèsMontaigne,disait aimer mieu« ellex
15
souffrir que de se mettre en état de fille ».En 1601, Marie Le Marcis est
condamnée à être« pendue et étranglée en une potence... son corps brûlé
et réduit en cendres »,parce qu’elle avait, dès l’âge de 15 ans, manifesté
des caractères dusexe masculin. Elle estsauvée parun médecin qui
déclare après l’avoir examinée :« J’aieu connaissance par
l’attouchement que, nonobstant que les signes extérieurs donnassent
grande occasion de le juger fille, toutefois il était homme, muni de
membreviril, suffisant pour la génération et propagation de son espèce
16
[...]).1765,» EnGrand-Jean,un individud’abord déclaré comme fille,
est visité parun prêtre à l’adolescence à la demande de la famille, et
déclaré homme.Il épouse plustardune femme, qui ignore son état.
Apprenantson hermaphrodisme quelques années plustard, elle demande
conseil àun autre prêtre, qui lui interdit toutes relations conjugales.
Considéré comme impur, il estjugé etcondamné aucarcan, aufouetetau
bannissementpour avoir profané le sacrementdumariage. Néanmoins,
comptetenude la bonne foi de Grand-Jean, convaincud’êtreun homme,
la condamnation estlevée mais son mariage estannulé. Le Parlementde
Paris lui ordonne de reprendre les habits féminins etlui interdit« de
17
hanter les personnes du même sexe ».
Une même remarque que dans la période précédente montre qu’ilya
à nouveau une prépondérance de cas rapportés detransformation de
femme en homme, ce qui pourraitcorroborer l’idée, dans les
représentationsvéhiculées par des récits profanes, qu’il estinconcevable
qu’un homme puisse souhaiter setransformer en femme.
Les dogmes religieuxontappréhendé cette manière d’être aumonde,
toujours rapportée commetransformation, c’est-à-dire changement
d’homme en femme ouinversement, contraire à la religion etpar

13
Estienne Henry, 1956,L’Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes ou
traité préparatif à l’apologie pour Hérodote,Genève, cité par Mercader P.,L’Illusion
transsexuelle,p.21.
14
Montaigne M., 1962,Journal devoyage en Italie,Paris, Pléiade, p. 1118, cité par
Mercader P. p.21.
15
Montaigne M., 1962, ibid.
16
Lagrange J., avr. 1992,Psychanalyse à l’Université :« Le"Vrai Sexe" du transsexuel »,
vol. 17, n° 66, pp. 97 à 116.
17
Vissière I.,Procès de femmes au temps des philosophes,Paris, Des femmes, 1985,
p.341359, cité par Mercader P.,L’Illusion transsexuelle,p.22-23.

14

conséquent condamnable et condamnée par des sanctions lourdes comme
la peine de mort.
Le mouvement de sécularisation, opéré dès Galilée, de l’Eglise à
l’Etaten matière scientifiquetoutd’abord, puis entermes de pouvoir,
permetà la société de conquérir son autonomie.À la Renaissance, les
esprits se libèrent, commencentà refuser le dogmatisme religieux, les
humanistes poussentà connaître l’homme soustous ses aspects. Ce
mouvementauraune influence décisive sur le développementde la
e
médecine. AuXVII siècle,les dissections deviennentchose courante et
permettentde préciser la structure interne ducorps humain, indispensable
e
àtoute compréhension future. À partir dule presXVIII siècle,tige des
religions s’effrite etla société se laïcise, conduisantàun déclin etàune
18
sécularisation dudogmatisme religieux. Les interrogations humaines se
radicalisent, le recul global des religions apparaîtavec la montée d’une
civilisation dominée par latechnique. Des découvertes majeurestelles
que l’anatomie, la physiologie moderne, la circulation sanguine, la
respiration, l’électricité, le fonctionnementneuro-musculaire, l’optique,
l’histologie, la cardiologie permettentà la médecine d’achever sa
libération de l’Eglise etd’affirmer son autonomie.

1.3 - L’incommensurable différence
Dans la continuation des représentations dusexe àtravers les siècles,
e
Thomas Laqueur dégage, à partir dule modèle des deuxXVIII siècle,
sexes. Pour des raisons idéologiques, politiques etsociales etmalgré les
découvertes anatomiques etles avancées médicales, les médecins etles
philosophes commencentà distinguer deux sexes, dans une
« incommensurable »différence :« Uneanatomie et une physiologie de
l’incommensurabilité remplacèrent une métaphysique de la hiérarchie
19
dans la représentation de la femme par rapport à l’homme. »
Parallèlementà cette sécularisation,un autre mouvements’opère,
l’autonomisation etle phénoménal essor de la médecine. Audébutdu
e20
XIX siècle,la médecine laïque développe des moyens objectifs
d’examen, ce qui lui permetde confronter les résultats avec les
constatations anatomiques déjà faites. C’étaitle débutde l’ère des
grandes classifications. Audéclin dupouvoir religieux, avec le

18
Encyclopaedia Universalis, 1975,vol. 14,religion et idéologie; l’étude desReligion :
religions; la sécularisation,pp.27 à37.
19
Laqueur T., 1992, op. cit., p. 19.
20
Encyclopaedia Universalis, 1975,vol. 10,Médecine : histoire,pp. 683à 689.

15

21
développement de la médecine laïque et la naissance de la psychiatrie, a
succédé le pouvoir médical. Cette manière particulière d’être aumonde
trouve peuà peusa place dans la nosographie psychiatrique etprend rang
dans les maladies mentales.
Jusqu’à la Régence, les phénomènes qui étaientdispersés entre la
religion, la sorcellerie, la pratiquqe de la «uest», lesion préalable
établissements de l’Hôtel-Dieudirigés par des sœurs, etceuxde la
Salpêtrière, lieud’enfermement, asile d’aliénés dirigé par des laïcs pour
les plus pauvres, sontpeuà peupris en compte par la médecine.
En 1802, leterme «psychiatre » apparaît. L’exaliénapression «tion
mentale » cédera progressivementle pas à celle de « maladies mentales »,
e
attestantbien, aucours duXIX siècle,le caractère foncièrementmédical
de la psychiatrie. En 1842, le mot« psychiatrie » estreconnuen français,
etdésigneune branche particulière de la médecine, la première des
spécialités, la chirurgie mise à part.
En réponse aucaractère mal délimité de la psychiatrie naissante, la
nosographie apparaît. En effet,toutce qui n’étaitpas compris à l’époque
et tenupour condamnable étaitpris en charge par la psychiatrie. Les
22
médecins Pinel, Esquirol, Krafft-Ebing, Kraepelin, pour ne citer qu’eux,
e
se sontattachés, aucours duà classifier les maladies deXIX siècle,
manièretrès précise, à l’exception près qu’ils n’ontpas, dansun premier
temps, différencié nettementde l’homosexualité letravestisme ni le
transsexualisme.
La grande famille des médecins psychiatres faitentrer
l’homosexualité, principalementmasculine, dans le contexte causal de la
e
théorie de la dégénérescence en cours auXIX siècle.Ainsi, Westphal
23
(1870), Krafftd-Ebing, LegranduSaulle (1883), Magnan (1885), Moll
(1891), Havelock Ellis etBall (1893) considèrentl’homosexualité
comme héréditaire, sur la base d’un substratanatomophysiologique, et
les homosexuels sontassimilés à des pervers sexuels, des dégénérés et
24
des névropathes, par conséquentconvaincus de folie avec conscience.
25
Quelques nuances apparaissent: Esquirol (1838) relate deuxcas de
transsexualisme,un masculin particulièrementdétaillé et un féminin, et
range le sentimentd’appartenir ausexe opposé sous leterme de

21
Encyclopaedia Universalis, 1975,vol. 13,Psychiatrie : origines et évolution,pp.750et751.
22
Bercherie P., 1980,Les Fondements de la clinique,Paris, Navarin.
23
Krafft-Ebing R., 1990,Psychopathia Sexualis,Paris, Editions Climats etLibrairie Thierry
Garnier, Reproduction desEditions Payot, p. 626.
24
AlbyJ-M., 1956, op. cit., p. 16.
25
Esquirol, 1838,Des maladies mentales,Paris, Baillère,cité par AlbyJ.-M.,Contribution à
l’étude du transsexualisme, 1956, p.26.

16

26
« monomanie »,ainsi que Marc (1840). Ulrichs(1864), juriste et
travesti lui-même, crée leterme d’«uranisme »etenvisage comme
congénitale la perversion d’avoirune âme de femme incluse dansun
corps d’homme. Westphal (1870) décrit un cas detravestisme etcrée
l’expressionDie Konträre Sexualempfindung(façon de sentir
sexuellementcontraire).
Un cas inaugural detranssexualisme relaté par Krafft-Ebing
(Observation n° 129) montre déjà qu’une autretendance apparaît.
KrafftEbing avaitrangé ce cas dansune catégorie spéciale d’homosexualité
27
acquise,« transitionvers la métamorphose sexuelle paranoïaque ».
Binetestle premier, en 1887, à introduire la notion d’une
participation psychologique en faisantétatchocs forde «tuits »dans la
28
prime enfance, c’est-à-direune séduction. Uneremarque importante
attesteune rupture avec Binet, qui introduitle psychologique dans la
dynamique de l’homosexualité. Une deuxième remarque montre que la
description de cas s’opère maintenantdumasculinvers le féminin, ce qui
constitueune rupture par rapportauxpériodes précédentes, où,
majoritairement, les cas rapportés concernaientdes changements de
femme en homme :« D’un côté, une abondance de discours concernant
les hommes qui se travestissent (Krafft-Ebing, Havelock Ellis pour les
plus connus et les plus influents), de l’autre, un silence construit
concernant les femmes, une non-existence ou plutôt une inscription en
29
creux. »
e
À partir dulesXX siècle,troubles des conduites sexuelles ou
considérés commetels sontrépertoriés. Dans l’ordre, sontapparuesune
classification de l’homosexualité,une du travestisme, puisune du
transsexualisme. Parallèlementà ces classifications médicales, la
psychiatrie commence sa longue cohabitation avec la psychanalyse
naissante, cohabitation parfois houleuse et toujours d’actualité.

26
KennedyH., 1980The "-1981, «third sex"theoryof Karl Heinrich Ulrichs »,Journal of
homosexuality,vol. 6 (1/2),Fall-Winter, pp. 103-111, cité par Mercader P.,L’Illusion
transsexuelle,p.26.
27er
FrignetH. cite Krafft-Ebing etMoll,Journal Français de Psychiatrie,n° 5, 1trimestre
1997,Le Transsexualisme :R.von Krafft-Ebing,Psychopathia Sexualis(Edition 1931
refondue par le Dr AlbertMoll, Observation n° 129,Ramonville, Editions Eres, p. 9).
28
AlbyJ.-M., 1956, op.cit.,p. 16.
29
Bourcier M.-H., 1999, RevueClio - Histoire, Femmes et Sociétés :« Femmestravesties :
un "mauvais" genre » n° 10, « Des "femmestravesties" auxpratiquestransgenres : repenser et
queeriser letravestissement», Toulouse, Clio etPresses Universitaires duMirail, pp. 118 et
119.

17

1.4 - Du côté de la psychiatrie : approche inaugurale de cette
manière d’être au monde
En 1910, Magnus Hirschfeld isole de façon nette letravestisme et
crée letermeeine Untersuchung über denTransvestiten :« Die
erotischen Verkleidungstrieb »(transvestis :une recherche sur la pulsion
30
érotique à setravestir). Cetype de comportementsexuel estdifférentde
l’homosexualité, les sujets setravestissentetpeuventmême demander
leurtransformation chirurgicale pour obtenir l’anatomie de l’autre sexe.
La cause provientselon lui d’un dysfonctionnementglandulaire surune
tare constitutionnelle. En 1923, Steckel affirme qu’il n’ya pas de
travestissementsans homosexualité,toutaumoins latente, etHavelock
Ellis pense qu’il ne s’agitpas d’instinctdetravestissement. Le malade
choisit unvêtementcorrespondantà sa façon de sentir. Pour ces cas, Ellis
choisitl’expression de« Sexoästhetishe Inversion »(inversion
sexo31
esthétique). Enfin,c’estHirschfeld qui mentionne le premier leterme
32
transsexualisme sous la formetransse« seelicherxualismus »,
(transsexualisme psychique, de l’âme) sans lui donner la définition qu’il
a aujourd’hui.
À la demande de Hirschfeld, la première chirurgie de « réassignation
de sexe » esteffectuée en 1931. D’autres chirurgies de réassignation de
sexe non complètes ontététentées, l’une en 1912, pouruntranssexuel
femmevers homme, l’autre en 1920, pourunetranssexuelle hommevers
femme. En 1943, Cawadias considère ces sujets comme devéritables
hermaphrodites, individus à sexe indifférencié, dontl’indifférenciation
porte sur les caractères psychologiques, etnon sur les caractères génitaux
comme chezles sujets présentant un étatintersexuel biologique
(hermaphroditesvrais etpseudo-hermaphrodites). Il conclutcependantà
une même base biologique etles appelle des «transvestis mâles
33
primaires ».
Il estcommunémentadmis partoute la communauté scientifique que
c’estauxEtats-Unis, en 1949, que le psychiatre Donald O. Cauldwell
invente leterme «transsexuen décrialisme »vantle cas d’une fille
désirantdevenirun garçon de manière obsessionnelle etqu’il range sous

30
Chiland C., 1997,Changer de sexe,Paris, Odile Jacob, p.27.
31
Krafft-Ebing, 1990, op. cit., p. 629.
32
Chiland C., ibid., p.26.
33
AlbyJ.-M., 1956, op. cit., p. 19.

18

34
la dénomination« Psychopathia Transsexualis ». Ceterme estconsacré
en 1953par le docteur HarryBenjamin (endocrinologue, sexologue).
La chirurgie etl’endocrinologievontdevenir des partenaires
interventionnistes dans le cas princeps de Christine Jorgensen.En 1950,
George William Jorgensen, jeune photographe de24 ans, ex-G.I.,
bénéficie d’untraitementde changementde sexe à Copenhague grâce à
l’endocrinologue Christian Hamburger etauchirurgien Erling
DahlIversen, qui associent traitementhormonal etinterventions chirurgicales
(plastie d’augmentation mammaire, ablation destesticules etdupénis,
vaginoplastie en 1954). Ces interventions bénéficientd’une énorme
couverture médiatique qui faitdu transsexualismeun événementpublic
mondial etprovoqueunvéritable scandale. Le public doute de la réalité
de l’opération, de savaleurthérapeutique etéthique. L’équipe de
Christian Hamburger publie alorsun article explicatif auxEtats-Unis,
intituléTransvestism, dans lequel letranssexualisme estconsidéré
commeunvéritable hermaphrodisme psychique, isolé de
35
l’homosexualité.
Le corps médical estle premier à avoir isolé etdécritle
transsexualisme, ce qui n’estpas sans conséquences sur les soins
proposés à cette manière d’être aumonde. Le fil conducteur estque la
médecine (psychiatrie, chirurgie, endocrinologie), depuis le
e
XVIII siècle,prend en charge les corps quand le religieuxs’occupe des
âmes, jusqu’à la prise en charge du transsexualisme, surunversant
médical, avec l’hypothèse d’un substratanatomo-physiologique
autorisantainsi l’opération de réassignation de sexe.
De nos jours en France, des psychiatres reconnus etfaisantpartie
d’équipes officielles pour la prise en charge detranssexuels envue d’une
réassignation de sexe, représentés principalementpar les docteurs
Jacques Breton, aujourd’hui en retraite, Bernard Cordier, Thierry
Gallarda, Michel-Pierre Haroche et tous ceuxqui pratiquentmais n’ont
pas faitde rapportécrit, envisagentl’opération à la condition que le sujet
ne soitpas psychotique. Dans cette optique, le psychiatre évalue la
demande, dirige des entretiensvisantà établir avec certitude que le sujet
estbientranssexuel,vérifie l’antériorité dusymptôme à l’aide
d’entretiens auprès de membres de la famille, demande auxpsychologues

34
Cauldwell D. O., 1949, « Psychopathia Transsexualis »,in : Sexology,tome XVI, pp.274 à
280, N.Y.
35
Mercader P., 1994, op. cit., p. 44, cite C. Hamburger, G. Sturup,E. Dahl-Iversen,
Transvestism,J.A.M.A., 1953, 152,391-396, et une lettre de C. HamburgerinChristine
Jorgensen,A personal autobiography,N. Y. Bantam Book, p. 189-190.

19

de faire passer destests aupatientdans le but«d’écarter toute
36
psychopathologie associée »,afin devérifier que le patientne soitpas
délirant.

1.5 - Du côté de la psychanalyse : rupture avec la psychiatrie,
bataille autour du phallus symbolique
Rappelons que Binetintroduitla notion d’un choc fortuit(séduction)
dans la dynamique de l’homosexualité. Puis, avec Freud, la rupture
épistémologique radicale entre la psychiatrie etla psychanalyse, dufait
de la découverte de l’inconscient, s’opère. Freud considère
l’homosexualité non commeune dégénérescence mais faisantsuite àun
événementde la petite enfance, relevantd’un arrêtdans le
développementpsychosexuel, etprésentant un caractère acquis.
Dans la démarche psychiatrique, le psychiatre développeune série de
questions à poser aupatient, dans le butde repérer des symptômes, des
faits marquants, qu’il pourra ordonner, organiser à partir de son regard,
dansune nosologie. C’estlui qui constitue la maladie, qui la nomme etla
définit. C’estbien ce que nousvenons devoir ducôté de la psychiatrie.
Dans la démarche psychanalytique, l’activitéthérapeutique est
centrée surune relation entreunthérapeute et un patient, qui estalors
sujet. Toutestorganisé autour de cette relation pour permettre aupatient
de déployer son discours, de l’organiser subjectivement, de l’analyser
avec lethérapeute, qui lui laissera déployer ce discours. C’estle sujetqui
définit, nomme sa manière d’être aumonde, pour finalementmettre du
sens sur son passé.
Le développementde la psychanalyse amèneun nouveauregard sur
cette manière d’être aumonde etgénère des prises de position
diversifiées, parfois contradictoires. D’un côté, la psychanalyse
freudienne orthodoxe, qui se divise elle-même en deuxgroupes. Le
premier groupe considère ces sujets comme des psychotiques, par
conséquentnon opérables. Nous avons remarqué que ce sontdes
psychiatres-psychanalystes qui formentla majorité de ce premier groupe,
dontles principauxchefs de file sontle docteur Marcel Czermak etle
docteur HenryFrignet. La problématiquetranssexuelle s’organise autour
duphallus, letranssexuel devenantdu signifiant, de la« malade
37
jouissance phallique». Uneautre remarque concerne la pratique

36
Propos qui m’ontété directementrapportés par des psychiatres en activité.
37 er
Czermak M., 1996, Actes des journées du 30novembre et1 décembre1996,Sur l’identité
sexà propos du transseuelle :xualisme, Paris, Editions de l’association freudienne
internationale, p.397.

20

thérapeutique de ces cliniciensthéoriciens, qui, à notre grand
étonnement, se focalisentsur le symptôme en confrontantle patientà la
réalité etce, de manière frontale, brutale, ce qui relève plus dujuge
d’instruction que dupsychanalyste.
Le deuxième groupe range ces individus dans la catégorie des
étatslimites etprésentant une pathologie grave dunarcissisme. Le docteur
Colette Chiland etAgnès Oppenheimer en sontles principales
représentantes. Leur approchethérapeutique permet, de mon pointde
vue,un meilleur déploiementdudiscours dupatientpuisqu’il n’ya pas
de confrontation immédiate. Toutefois, ces bonnes résolutions netiennent
pas. Très rapidement, des jugements dépréciatifs interviennentdans leurs
discoursthéoriques, montrant, comme pour le premier groupe,un
contretransfertmassif peuanalysé,voire pas du tout.
La question que nous pourrions poser, pour les deuxgroupes, est
celle-ci : pourquoi ces psychanalystes ne peuvent-ils s’empêcher de faire
admettre àtoutprixà leur patientce qu’il en estde sa réalité
anatomique ? On pourraitémettreune première réponse en constatantque
la psychanalyse qu’ils pratiquentrelève plus d’une inspiration
psychiatrique quevéritablementpsychanalytique. Restes de leur
formation psychiatrique initiale ?
J’exposerai plus en détail lesthéories (troisième partie) etpratiques
(quatrième partie) de ces cliniciens (premier etdeuxième groupe) etplus
précisémentles contre-transferts négatifs qui apparaissent.

1.6 - La psychanalyse anglo-saxonne : les genralistes
D’un autre côté, la psychanalyse anglo-saxonne, qui, en plus des
deuxgroupes précédemmentcités, proposeraunetroisièmevoie, celle
des genralistes. De même que chezles psychanalystes européens, on
retrouve chezles psychanalystes anglo-saxons les mêmestendances,
c’est-à-dire rangeantces individus sous la catégorie psychose
ouétatslimites.À côté de ces deuxgroupesviennentse poser en rupture les
théoriciens de la genralité. RobertJ. Stoller en estle chef de file. À la
suite de Karen Horneyetd’ErnstJones, il récuse le conceptde libido
unique etpar conséquentcelui ducaractère fondateur etcentral du
phallus pour les deuxsexes. Cette position l’amène à poser le
transsexualisme commeune structure particulière antérieure à la
problématique œdipienne, par conséquentni névrotique, ni perverse ni
psychotique.
Stoller faitl’objetde nombreuses critiques etattaques chezles
psychanalystes français contemporains, même si certains lui

21

reconnaissent une partimportante dans l’exploration du transsexualisme.
Pour ma part, la clinique etlathéorisation de Stoller sur cette manière
d’être aumonde ontétéun outil opérantdans mes propres observations
dufaitd’une approche bienveillante, dépourvue de préjugés
dépréciateurs, à l’inverse desthéoriciens psychanalystes orthodoxes dont
l’approche estsi inquisitoriale qu’elle esten contradiction avec l’éthique
professionnelle dontils sontsupposés être les garants. Je m’en
expliquerai dans le premier chapitre de cetouvLes référenrage, «ts
théoriques ».
En résumé, les regards sur cette manière d’être aumonde ont varié
aufil du temps, selon les dogmes de chaque époque. Les mythes du
paganisme, seule période oùle faitestrapporté dansun contexte causal
sans sanction, ontcoexisté avecune réalité qui, elle, ne se souciaitplus
de causalité, mais sanctionnait toutce qui s’écartaitde la norme. Puis, de
e
l’Antiquité jusqu’à la fin duoXVIII siècleùla causalité està l’écart,
mais la sanctiontoujours présente, le christianisme s’estopposé aux
mythes antiques etloi religiea posé la «u». L’esprise de la normet
encyclopédique etla sécularisation sont venus à leurtour supplanter le
e
dogme religieuxav», qec la «loi médicaleui réintroduitauXIX siècle
un contexte de causalité (théorie de la dégénérescence). La loi médicale
installée perdure de nos jours, avec les multiples apports de la science. En
effet, malgré l’irruption marquante de la psychanalyse etdevantle
caractère incommensurable de latransgression, certains psychanalystes
ontdes difficultés à entrer dansune relationthérapeutique intersubjective
où, à défautd’un minimum de bienveillance qui permettraitque se
nouentdes relations detransfert, etil s’avère qu’il n’yen a pas, ce sont
des mouvements de contre-transfertqui sontà l’œuvre.
Cette succession de lois qui se relaientlesunes après les autres nous
montre, aumodèle de latectonique des plaques, qu’une «tectonique des
lois »està l’œuvre, la dernière cherchantà évincer la précédente.
e
Aujourd’hui, la loi médicale, relayée depusiècle par lesis le XIX
institutions civiles (police, justice), estla loi sécularisée de la norme
religieuse. La psychothérapie, la psychanalyse comme possibles
approches de cette manière d’être aumonde sontmuselées parune haute
technicité en accord avec les revendications de la personne privée,
technicité qui permetde satisfaire rapidementlesdites revendications.
Lathérapie par la parole est, on le saitdepuis longtemps, longue,
coûteuse (pas plus,toutefois, que les sommes à investir dans les
traitements hormonauxetchirurgicaux) mais surtoutdifficile, dufaitde
l’investissementpersonnel qu’elle exige, porteur d’un mouvement

22

d’autonomisation, aucontraire dumédical qui installeune dynamique où
le sujetdemeure passif.Elle ne doitpasviser le symptôme, dans le butde
faire opérer par le patient un changementdans sa manière d’être au
monde, mais plutôtapporterune aide aupatientqui le souhaite, envue de
s’approprier sa singularité. Les approches des psychiatres-psychanalystes
sontsemblables à celles de leurs collègues psychiatres, en ce sens qu’ils
se focalisentsur le symptôme, etdésertentdumême coup le champ qui
estle leur, celui dontils se réclament, la psychanalyse.Àyregarder de
près, les psychiatres ontaumoins le mérite d’accepter d’entendre le
discourstenupar leurs patients. Dumême coup, ils sontaccusés par les
psychiatres-psychanalystes d’être dans le registre ducompassionnel, qui
n’estpas la meilleure position, revendiquant, quantà eux,« d’avoir une
démarche plutôt antipathique: nous ne pouvons que souhaiter que les
38
praticiens aient la tête froide ». Lespsychiatrestentent, en donnantleur
caution auxchirurgiens envue de la réassignation de sexe, de remédier à
la souffrance, même si leurs réponses sontdiscutables. Alors que les
psychiatres-psychanalystes, en s’opposantpour certains, aulibre discours
de leurs patients, mettent un pointd’arrêtà leur pratique. Les
psychanalystes oupsychothérapeutes n’ontpas à se positionner dansune
éthique concernantl’hormonothérapie etla chirurgie. C’estl’affaire des
médecins.Face à la psychiatrie bien installée etqui possèdeune bonne
longueur d’avance,une lutte de pouvoir a commencé qui risque de
tourner audésavantage de la psychanalyse. Celle-ci peutetdoit,
lorsqu’on la sollicite dans son champ, intervenir à la condition que ce soit
avec satechnique propre aulieude s’emparer des outils de la psychiatrie.
Toujours dans cette même perspective historique, après les
mouvements féministes, gays etlesbiens qui les ontinitiés, les
39
mouvements queers, dont une desthéoriciennes majeures estJudith
Butler, professeur à l’université de Berkeley, émergentde nos jours pour
définirune nouvelle approche de l’identité sexuelle. Dans son ouvrageLa
Vie psychique du pouvoir, elle meten perspective, etles faits’éclairer les
uns les autres, lesthéoriciens dupouvoir (Hegel, Nietzsche, Althusser,
Foucault) etlesthéoriciens de la psyché (principalementFreud etLacan).
Sa culture philosophique etpsychanalytique lui permetde montrer les
effets de la loi (il s’agitici de la loi familiale, etnousverrons que les
principales difficultés auxquelles lestranssexuel-les sontconfronté-es
résidentprécisémentdans la confrontation entre la loi familiale etla loi

38 er
Czermak M., Actes des journées du 30novembre etdu1 décembre1996,Sur l’identité
sexuelle : à propos du transsexualisme, Paris, Editions de l’association freudienne, p. 78.
39
Queer : bizarre, peuts’utiliser comme synonyme de gay.

23

culturelle) sur le processus d’auto-construction dusujet, aucœur duquel
elle replace le conceptfoucaldien d’assujettissement-soumission ainsi
que le conceptalthussérien de soumission fondatrice par le langage qui
subordonne le sujetmais aussi le forme. Pour elle, le sujetne peutse
constituerun genre qu’une fois soumis à la loi, celle des parents.
L’identité sexuelle estpar conséquentde nature culturelle etnon
biologique.
En France, face à certaines positions psychanalytiques contestées,
des représentants dumouvementqueer leG.A.T. (Groupe Activiste
Trans), opposentdes positions radicales. Ainsi, Patricia Mercader, maître
de conférences à l’Institutde Psychologie de l’Université
LumièreLyon II, sevoitinterdite de parole aucours d’une conférence. Catherine
Millot, psychanalyste, est violemmentprise à partie aucours de la
conférence-débatdu 23novembre2003suLer «tporansgenre »ur sa
théorisation psychanalytique lacanienne du transsexualisme féminin dans
son ouvrageHors-sexeetaccusée d’être «transphobe » etréactionnaire.
Lors de cette même conférence, Colette Chiland, non présente, est
égalementmise en cause à partir de propostirés de son livreChanger de
sexe, propos déformés par la sociologue Marie-Hélène Bourcier qui les
rapporte. Les propos en question sontles suivants :et je n’ai pas« […]
peur de me faire piéger dans mavie privée par un transsexuel FM parce
40
que le critère de surface en costume d’Adam est parlant »,que
MarieHélène Bourciertraduitpar :« etje n’ai pas peur de me faire piéger –
entendez violer –, etc. », interprétationvolontairementfausse etqui, dans
sa radicalité, empêchetoute discussion. C’estpourtantde la discussion
que peuventadvenir échanges etprogression dans la compréhension du
sujeten question. Laviolence qui se manifeste dans la radicalité des
propos etactes engagés par leG.A.T. estprobablement une réponse aux
violences exercées par le discours psychanalytique orthodoxe.

2 - UNE MANIÈRE THÉRAPEUTIQUE VIGILANTE QUANT AU
CONTRETRANSFERT
Lorsque je rencontrai Madame Camille Cabral, directrice du
P.A.S.T.T. (Prévention Action Santé Travail pour les Transgenres),
association communautaire de lutte etde prévention contre le sida auprès
de la populationtransgenre prostituée, celle-ci me proposaun poste de
psychologue clinicienne ausein de cette association. Mon parcours
professionnel avec destravestis etdestranssexuel-les débuta à ce

40
Chiland C., 1997,Changer de sexe,Paris, Odile Jacob, p. 80.

24

moment. Dans ma pratique professionnelle ausein duP.A.S.T.T.,un
pointparticulier mériteune précision, celui de l’usage du tutoiement.Il
m’estapparucomme allantde soi aucours des séances avec mes patients,
comptetenuducontexte communautaire dans lequel j’exerçais etoùle
tutoiementétaitgénéralisé etréciproque. Letutoiementpose problème
pour nombre de mes confrères etconsœurs, je l’ai constaté lors de
groupes detravail, réunions institutionnelles etgroupes Balint, en raison
de la supposée non-distance qu’il impliqueraitpar rapportauxpatients
dans le cadre d’un rapportpatient-thérapeute oùlevouvoiementserait
indispensable. Pour ma part, je n’ai nul besoin de cetoutil, car c’estbien
d’un outil qu’il s’agit, quivise à mettre à distance l’autre. Je précise que
letutoiementque je pratique n’a jamais engendré de familiarités de la
partd’un patientoude la mienne. Bien aucontraire, je revendique le
tutoiement, dans la mesure oùil estaccepté par le patient, comme ne
visantpas l’abandon de la distance mais permettantl’entrée dansune
relation égalitaire etde confiance.
Par ailleurs, jevoudrais énoncer avec clarté quelques aspects de ma
méthodologie d’observation. Je netravaille qu’avec le matériel apporté,
ce qui estle postulatde base detout thérapeute. Par conséquent, il ne
m’appartientpas de «traquce qer »u’on appelle habituellement
« déviation » parun questionnementsubtil ounon, de façon à orienter le
patient vers sontravestisme ousontranssexualisme. En effet, les
problématiques qui sontapparues de façon manifeste aucours des
thérapies que j’ai menées,tantauprès de patientstravestis que
transsexuel-les, ne portaientpas sur la problématique de la genralité,tout
aumoins dansun long premiertemps, mais plutôtsur les difficultés
rencontrées par ces patients face auregard de l’autre.
Il fautdire deuxmots sur les positionsthérapeutiques possibles face
à ces patients. Soitlethérapeute se positionne dansun refus de leur
parole, considérée comme délirante, le sujetest un mâle, ou une femelle,
etdoitle reconnaître, ce qui provoque instantanémentleur méfiance,
voire leur fuite.« Il n’arrive pas souvent qu’un travesti cesse de l’être...
Bien qu’il puisse demander au psychiatre de l’aider à se guérir de son
travestisme, en réalité, c’est d’être guéri de sa souffrance... c’est ce
qu’éveille son travestisme chezles autres qui le conduit à la souffrance.
Donc, quand le travesti découvre que le butvéritable du médecin est la
41
suppression du syndrome, généralement, il le quitte. »

41
Stoller R. J., 1978,Recherches sur l’identité sexuelle,Paris,Gallimard, pp.278-279.

25

Le refus de sa parole oblige le patientà batailler pourtenter de se
faire accepter, etla séance estalors envahie par cette question obsédante
dusujet, ce qui ne laisse pas de place pourtoutautre questionnement.
42
Pour preuve, ce qu’en dit:Agnès Oppenheimerdébut du« Le
traitement se caractérise par l’obsession envahissante qui le préoccupe
et son intense désir de me convaincre de son "bon droit" de vivre en
femme, et d’obtenir l’autorisation de se faire "opérer". Le récit de son
enfance m’apparaît comme une construction destinée à obtenir mon
43
approbation. »Ici, Agnès Oppenheimer se positionne dans le refus de
la parole de son patient. Dansunevignette clinique, elle parle d’une
transsexuelle (hommevers femme) dontelle dit:« Ilest grand, blond,
44
peut passer pour une femme… »
Soitlethérapeute accepte levécudes patients, position que j’adopte,
seule façon d’entrer en relation avec eux. Il s’agitde les acceptertels
qu’ils se revendiquent, ce qui amèneune confiance etpermet une parole
plus libre, par conséquent une possibilité d’entrer enthérapie. Une autre
donnée surgitdans la relationthérapeutique selon que le patienta subi
une intervention chirurgicale de réassignation de sexe oupas. Dans le
premier cas, l’opération avaleur, pour le patient, de protection, de
bouclier face àtoute éventuelle intention de la partdu thérapeute
(médecin, psychologue, ou toute autre personne) quiviseraità le ramener
àun étatantérieur, c’est-à-dire à son sexe biologique d’origine. Le
changementanatomique rend le retour en arrière impossible et, de ce fait,
l’aide à entrer plus facilementdans la relationthérapeutique. De plus, le
patient, face àunthérapeute non hostile à ses choix, ne se croitpas obligé
de le convaincre dubien-fondé de sa démarche. Dans le cas oùle patient
n’a pas subi de pénectomie – il s’agitbien sûr dans ce cas de patients
MTF,transsexuelles hommevers femme –, soitil estalors dans le projet
de l’intervention, soitil ne l’envisage pas mais atoutde même fait
intervenirune hormonothérapie et une mammoplastie de façon à modifier
son aspectphysique extérieur. Pour les FTM (patients femmevers
homme), les opérations consistentenune hystérectomie, ovariectomie et
mammectomie, la phalloplastie étantplus rare dufaitde la difficulté de
l’opération etdes risques importants de nécroses.
Danstous les cas, lethérapeute doit veiller, êtrevigilantquantà ses
mouvements contre-transférentiels d’incompréhension, de résistance, de

42
Oppenheimer A., 1992,Le Désir d’un changement de sexe : un défi pour la psychanalyse ?,
Psa. Univ., 17, 66, pp. 117-134.
43
Oppenheimer A., 1992, ibid., p. 123.
44
Oppenheimer A., 1992, op. cit., p. 122.

26

frayeur,voire de déni du vécudupatientqui, aufinal, aboutissentaurejet
duchoixouduprojetde choixdupatient, soit, en définitive, aurejetdu
patientlui-même. Belle relationthérapeutique en perspective ! Toutefois,
ma position n’estpas ambiguë. Si j’entends son discours, je n’en perds
pour autantpas devue qu’il est transsexuel, c’est-à-dire pour les MTF,
une femme qui s’estconstruite, selon les propres paroles d’une de mes
patientes, pour les FTM,un homme qui s’estconstruit.
Enfin, dans leur façon de se présenter,une différence apparaîtentre
lestravestis etlestranssexuels. Lestravestis, hommes adoptantle
vêtementféminin, se présententde façon spontanée en hommes etlivrent
volontiers leurs deuxprénoms, prénom d’origine etprénom féminin
choisi par eux. Lestranssexuel-les, quantà eux, ontbeaucoup de
difficultés à donner leur prénom féminin oumasculin, etdisent«se
sentir homme dans un corps de femme – ou femme dans un corps
d’homme », ouencore qu’il s’agit« d’une erreur de la nature ». Ce n’est
qu’auboutd’un certain nombre de séances, quand ils se sententen
confiance, qu’ils évoquentleurtranssexualisme etparlentde la gêne
ressentie face auregard de l’autre qui peutles identifier commeune
femme ou un homme. Je n’ai jamais rencontré, auP.A.S.T.T., de
travesties, femmes adoptant unvêtementmasculin, ce qui ne signifie pas
qu’il n’en existe pas.
En l’étatactuel de nos connaissances, lestranssexuel-les sontdes
individus « normaux» d’un pointdevue biologique,« mais chezlesquels
est intervenu un changement dans lesvariables psychologiques qui
45
jouent un rôle dans la création de l’identité de genre »conséq. Paruent,
s’ils deviennent transsexuels, il estpossible de supposer que l’origine du
trouble s’enracine dans le psychologique, c’est-à-dire dansune
construction qui s’estfaite au travers d’identifications croisées et
traversées danstous les cas deviolences detoutes sortes, dumoins en ce
qui concerne les patients que j’ai eus enthérapie. Lestranssexuel-les qui
viennentme consulter etqui, pour certain-es, ressemblentà s’y
méprendre à des hommes – oudes femmes –, n’en sontquand même pas
moins des femelles – oudes mâles –, mais ils ne peuventreconnaître
cette réalité. Il s’agitlà d’une première manifestation évidente de déni,
que l’on retrouvera à l’œuvre comme défense importante chezles
transsexuels aucours de lathérapie.

45
Stoller R. J., 1978, op. cit., p. 113.

27

3 - PLAN GÉNÉRAL
Cetouvrage poursuitla recherche d’une mise aujour de l’origine
traumatique du transsexualisme. Pouryparvenir, j’ai, de façon
méthodique etcohérente dansune première partie, fait un rapide balayage
historique, puis j’ai exposé brièvementles conceptsthéoriques dontje me
suis séparée dufaitduconceptfreudien de phallus oùla libido est
essentiellementmasculine, même pour la fille, ainsi que les raisons pour
lesquelles je l’ai fait. Je me suis appuyée sur les critiques féministes de
Simone de Beauvoir concernantl’envie de pénis chezles femmes qu’elle
réfute auprofitd’un possible mais non obligatoire manque de
reconnaissance, conséquence de la« valorisationpréalable de la
virilité », etsur son approche dusymbolisme freudien, système qui
s’inscritdansun processus historique. Participentégalementà ces
critiques Thomas Laqueur qui confirme le caractère historique duprimat
duphallus, Michel Tortqui s’interroge sur le symbolisme lacanien etsa
volonté d’être anhistorique, ainsi que Michel Foucaultqui pose la
problématique des rapports de pouvoir et, entre autres, le rapport
hommes/femmes. Je faisun simple rappel des auteurs Karen Horney,
Melanie Klein etErnstJones qui s’inscriventen fauxface aupostulat
freudien de la non-connaissance des filles de leurvagin. Enfin, je
mentionne les recherches en génétique dugroupe duBritannique Peter
Goodfellowsur le gène de la masculinité qui perpétue lathéorie selon
laquelle les femmes se construisentpar défaut, face auxrecherches de
l’équipe de Giovanna Camerino qui, s’intéressantà l’ovaire, a découvert
l’existence d’un gène propre à sa formation.
Puis je développerai plus largementles concepts desthéoriciens
anglo-saxons de la genralité eten particulier ceuxde RobertJ. Stoller
qui, entoutdébutdetravail d’observation, ontfonctionné comme
références pour ma propre clinique etqui, à l’inverse de Freud, suppose
une féminité primaire inhérente àtoutindividu, ce qui favorisera la fille
dans le développementde sa féminité etmettra le garçon en plus grande
difficulté dans l’acquisition de son identité sexuelle.
Dansune deuxième partie, à la lumière des cas detravestisme etde
transsexualisme que j’ai puétudier aucours dethérapies menées ausein
duP.A.S.T.T. etdontje rapporteraitrois d’entre eux,un cas de
travestisme, deuxcas detranssexualisme, je montrerai que les
symptômestantdu travesti que du transsexuel prennentnaissance
pendantla phase précoce de fusion-séparation-individuation dupetit
enfantavec sa mère. Aucours de cette période, l’enfant, future
transsexuelle (hommevers femme) par imprégnations parentales,

28

développeune peur des hommes et, par défense, feraune identification
massive à l’élémentféminin. Lestranssexuels (femmevers homme),
quantà eux,vontdévelopperune peur des femmes et, par défense, feront
une identification massive à l’élémentmasculin.
C’estde l’effetconjugué – peur des hommes oupeur des femmes et
identification massive à l’élémentde sexe opposé – quetravestisme et
transsexualisme se construisent.Il apparaît trèsvite, dans les cas
rapportés, que la symbiose stollerienne n’està l’évidence ni merveilleuse
ni aconflictuelle. Ce qui émergera de cesthérapies, c’estaucontraireun
stade symbiotique gravementcarencé.
Latroisième partie sera consacrée àune discussion à partir des cas
cliniques présentés. Je montrerai que la référence stollerienne, bien que
très opérante, m’a paruinsuffisante auxregards des processus psychiques
observés. Je ferai alors appel à MargaretMahler pour ses observations
d’enfants psychotiques etsathéorisation de l’origine symbiotique de la
psychose ainsi qu’à Judith Butler etson
conceptd’assujettissementsoumission qui participe de la structuration dumoi. Puis, dansun souci
de me repérer dans la nosologie foisonnante desthéories concernantle
transsexualisme, je ferai étatde la grande diversité des positions
théoriques, de l’approche anatomo-biologique etde sathérapeutique
médico-chirurgicale auxapproches psychopathologiques diversifiées –
psychose, états-limites,troubles dunarcissisme.États-limites ou
psychose, s’il m’estaujourd’hui difficile de me positionner avec certitude
en faveur de l’un oude l’autre, lestroubles graves dunarcissisme sont,
quantà eux,toujours repérables, etde façon non équivoque. Cestroubles
dunarcissisme sontconsécutifs à destraumas de latoute petite enfance et
letrouble identitaire estprésentde façontransgénérationnelle. Traumas
et trouble identitairetransgénérationnel sontles deuxhypothèses
centrales de ma recherche, hypothèses que je questionnerai à l’aide de
mon activité clinique.
Enfin, la quatrième partie sera consacrée à lathérapie. J’examinerai
les différentes pratiquesthérapeutiques, le diagnostic comme approche
thérapeutique etles positions desthérapeutes, dontcertaines, dufaitd’un
questionnementabusif,tantpar la forme que par le moment, sont, de mon
pointdevue, inappropriées etnuisentà la mise en place d’une relation
thérapeutique quelle qu’elle soit. J’exposerai le cadrethérapeutique dans
lequel je fonctionne etla pratique privilégiantl’écoute etl’acceptation de
la parole des patients dans l’optique de leur permettreune appropriation
de leur histoire. Cela avaleur de restauration, réparation dumoi

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gravementendommagé par les carences,voire les maltraitances
parentales.
Je conclurai sur le faitque jusqu’à ce jour etd’après ma pratique
actuelle, contrairementà ce que disentcertains, HarryBenjamin par
exemple, mais égalementdes psychiatres que j’ai rencontrés aucours de
cetravail, la psychothérapie avec destranssexuels adultes estpossible,
non pas pour guérir du transsexualisme, mais pourune élaboration et
appropriation de la dynamique quiyparticipe.Il est toutaussi possible de
mieux vivre, parfois detrès bienvivre, avec cette particularité, qui, si elle
fascine certains, en irrite beaucoup d’autres. Il n’appartienten dernier
ressortqu’auseul sujetetà savolonté de savoir oune pas savoir quelque
chose concernantcette manière d’être aumonde.

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