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Le viol du féminin

De

Etayé sur une longue pratique clinique et thérapeutique hospitalière et libérale, l'auteur rend compte d'une recherche innovante sur les psychopatologies traumatiques d'origine sexuelle. Accompagné de nombreux cas cliniques illustrant ses propositions théoriques, l'ouvrage témoigne d'un travail rigoureux et éthique. A partir du paradigme de l'emprise, l'auteur analyse les figures du traumatisme sexuel individuel et collectif tel l'inceste, le viol en réunion, les tortures sexuelles.

Avec le soutien du CNL.


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Le viol du féminin

Trauma sexuel

et figures de l’emprise

 

Philippe Bessoles

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation de l'ouvrage :La victimologie se définit comme le champ de recherche fondamentale et appliquée du traumatisme individuel ou collectif d’origine naturelle ou provoquée. La psychocriminologie circonscrit les mêmes champs de recherche au sujet des comportements violents, délictueux et criminels. L’approche clinique de ces deux disciplines évalue les enjeux psychiques à l’œuvre sur le plan sémiologique, diagnostic, pronostic et thérapeutique. La victimologie et la psychocriminologie entretiennent des liens de recherche avec la médecine légale clinique et le droit pénal. Le suivi post-pénal, l’injonction thérapeutique, la clinique expertale sont des lieux où le psychologue clinicien, le médecin légiste et le magistrat illustrent cette convergence de travail. Auteur : Philippe Bessoles, Docteur en psychopathologie clinique, Maître de conférences des universités, habilité à diriger des recherches, est responsable de l’option victimologie et psychocriminologie clinique du Master clinique de l’Université Pierre Mendés-France-Grenoble II. Spécialiste des thérapies des états traumatiques d’origine sexuelle et du traitement des agresseurs sexuels, ses travaux portent sur la clinique du lien à l’épreuve traumatique et criminelle.

Auteurs :Christian Mormont, Professeur ordinaire à la Faculté de psychologie de Liège (Belgique), Directeur du Service de psychologie clinique, Président de l’Association européenne pour le Rorschach (système intégré), Vice-Président de l’Académie internationale de Droit et Santé mentale, dirige des recherches sur les pathologies traumatiques, la sexologie et les troubles de l’identité sexuelle. Ses travaux sur l’expertise psychologique font autorité sur la scène internationale. Ont participé à l’ouvrage : C. Aiguesvives, L. Barret, P. Bessoles, C. Blatier, A. Ciavaldini, L. Crocq, L. Daligand, C. Damiani, A. d’Hauteville, S. Jougla, C. Miollan, C. Mormont, X. Pin, G. Poussin.

 

Table des matières

Avertissement

PREMIÈREPARTIEEnjeux cliniques et psychopathologiques

Problématique générale

Territoire du corps

Sémiologie et processus post-traumatique

Porosités somatopsychiques

Les sidérations péritraumatiques

DEUXIÈMEPARTIEEnjeux théoriques

Hémorragie du féminin

L’irreprésentable traumatique

TROISIÈMEPARTIESpécificité traumatique chez le mineur

Viol / inceste / abus sexuels

Repères d’une victimogenèse

Les enveloppements psychiques primaires

QUATRIÈMEPARTIEPsychose post-traumatique

Figures de l’emprise traumatique

Le traumatisme extrême

Cinquième partie Thérapeutiques

Paradigme thérapeutique

Le vulgaire

Conclusion

Bibliographie

 

Avertissement

 

Les vignettes cliniques sont toutes anonymes. Les prénoms, lieux ou professions ont été changés. Les illustrations cliniques sont certifiées conformes à l’original y compris quand il s’agit d’écrits. Elles émargent au champ clinique et n’engagent aucune responsabilité de l’auteur et du patient d’un point de vue juridique.

PREMIÈREPARTIE
Enjeux cliniques
et psychopathologiques

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PROBLÉMATIQUEGÉNÉRALE

Le pénis du diable

Le pénis du diable est celui de toutes les violences faîtes aux êtres humains par le biais du sexe. En aucun cas, et contrairement aux qualifications juridiques, cela n’accorde un statut de sexuel au crime. Ni au viol, ni aux abus et agressions, ni aux mutilations ! Au contraire. L’échec du sexuel est en filigrane de la problématique psychopathologique de toute criminalité sexuelle. Cet échec en est même à l’origine. Notre postulat central réside dans cette affirmation paradoxale et dérangeante. Elle est pourtant au centre de la clinique et des méthodologies thérapeutiques. Notre hypothèse, travaillée aujourd’hui depuis vingt cinq ans, en regard du traitement des victimes en situation traumatique sévère s’avère efficiente. Elle trouve une résonnance d’efficacité psychothérapique face aux des logiques psychiques des criminels sexuels y compris récidivistes. La criminalité sexuelle versus victime comme versus criminel reste une criminalité identitaire. Si elle concerne le lieu anatomique de la sexuation humaine, elle symptomatise, sans avoir une qualité de symptôme, l’échec du sexuel. Le sexe est un moyen privilégié de l’emprise. La cruauté solde les enjeux de néantisation victimaire. Cette néantisation est aux marges de la psychose. Le crime sexuel est une traversée de dépersonnalisation, de morcellement, de désidentisation. La métaphore du pénis du diable circonscrit les effondrements identitaires des victimes. Elles sont assignées à cet enfer psychopathologique de vécus agoniques, de troubles majeurs psychosomatiques et de l’image du corps, de reviviscences traumatogènes, de phobies paranoïdes, de fissurations des enveloppements psychiques primaires, de désétayage des sécurités basales, etc. En cela, le crime sexuel est un crime génocidaire individuel (P. Bessoles, 2008).

Horreur de la sexualité humaine quand elle avance masquée de ses composantes d’emprise, de domination, d’instrumentalisation, d’assujettissement, d’esclavage, de barbarie ! Dans ses conjugaisons groupales pour dire le viol collectif (les tournantes), guerrières pour dire les tortures (esclavage sexuels des femmes des ennemies), culturelles pour dire la corruption des us et coutumes (tourisme sexuel), d’agrégation sectaire pour dire les rites d’allégeance au gourou (rites sexuels d’affiliation), internationales pour dire la cybercriminalité, perverses pour dire la pédophilie, institutionnalisées pour dire la prostitution infantile, mafieuses pour dire la vente des êtres humains, professionnelles pour dire le harcèlement sexuel (promotion canapé), etc., le sexe du diable est celui de toutes les souillures faîtes à la dignité humaine. Le sexe et ses équivalents émargent à ces emprises de destructivité. La cruauté corrobore les non dits familiaux des incestes répétés, des hontes dissimulées, des pudeurs outragées ou des tortures infligées. Croire que le lieu anatomique de notre sexuation est un seul lieu génital promeut ces confusions coupables d’approximations sémiologiques et d’arrogances diagnostiques. Le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder) ou l’ASD (Acute Stress Disorder) ne peuvent rendre compte des qualités processuelles de destructivité de l’emprise sexuelle. Le sexe boucle en féminin/masculin notre identité. L’enjeu de la criminalité sexuelle reste identitaire. Preuve a contrario du pénis du diable ; la langue des diablesses, au travers des allégations mensongères, produit les mêmes effets cataclysmiques. Il n’y a pas plus destructeur que la calomnie sexuelle pour hypothéquer cette identité sociale qu’est l’honneur d’une personne.

Entre Outreau (A. Marécaux, D. Weil) ou Toulouse (D. Baudis) d’un côté et M. Fourniret ou M. Dutroux de l’autre, y a-t-il un juste milieu pour faire du sexe une esthétisation ? La complémentarité des sexes est-elle une vue de l’esprit freudien ou un mythe inaccessible anthropologique ? Le sexe de la femme est-il si énigmatique et porteur du secret de l’origine du monde qu’il fascine tous les diables ? Son acte est-il une tentative désespérée pour qu’il délivre le secret du féminin ? Secret des origines, du plaisir, de la transmission, du dedans et du dehors du corps, du don et de la dette ! Qu’elle est donc la mère du diable pour faire de son fils ce prédateur, ce monstre, cet animal que souligne, non sans magnétisme, les manchettes racoleuses des quotidiens ? Qui est véritablement le monstre de l’est parisien (G. Georges), le prédateur de l’Yonne (E. Louis), le monstre de Liège (M. Dutroux), le père incestueux et séquestrateur du village autrichien (J. Fritzl) ! Impensable des diablesses, non pourvues de phallus, quand elles abusent leurs progénitures, leurs fratries, dans le silence complice de leur forfaiture ? Vous n’y pensez pas ? Une femme ne peut abuser un homme ! Une mère son enfant ! Une grande sœur son petit frère ! Personnage hybride, mi animal mi humain, le pénis du diable reste celui de toutes les transgressions : horrible et fascinant.

J’avais vingt ans

Le plus bel âge, dit-on !

Moi ce fut l’horreur

Je faisais mes études d’infirmière à Paris.

Avec une amie, c’était la première fois que nous allions danser à Saint Germain des Près

Les trois garçons nous ont raccompagnées

Ce n’était pas le chemin

Béatrice a pu sauter de la voiture

Moi, j’ai dû subir

Ils m’ont pris à tour de rôle

Quand ils se sont aperçus que je n’étais plus vierge

Ils ont voulu avoir ma virginité du derrière

Ils l’ont eue

Je vis avec ça depuis 57 ans

Comme je vais bientôt mourir, je veux me débarrasser de cette ordure

Pour partir en paix

Et qu’ils aillent en enfers

Mais le pire, c’est ce qu’ils m’ont dit

On te laisse le choix pour le premier

Grand silence

Et j’ai dû choisir mon premier violeur

[Germaine, 77 ans]

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J’ai honte à vous le dire mais je suis allée trop loin

Je ne peux pas revenir en arrière

Même mon avocat me dit que c’est trop tard

Je risque une condamnation pour dénonciations mensongères

Je suis piégée

Aidez-moi s’il vous plaît

Karine a accusé son compagnon d’un viol

Le constat médicolégal accrédite la version par l’analyse ADN spermatique

La présence de dermabrasions vulvaires, de microhémorragies vaginales accrédite la thèse d’un viol

Son compagnon est incarcéré

En fait, il y a bien eu un rapport intime très tonique entre les deux partenaires

C’était la dernière fois car il me quittait avec ma meilleure copine

Je n’ai pas supporté

Je l’ai piégé pour le punir parce que je l’aime

Quelques temps après, elle adresse un courrier au procureur de la république

Pour retirer sa plainte

 Libéré au bout de trois semaines sous contrôle judiciaire

Avec interdiction de rencontrer sa compagne

Karine va systématiquement revoir son ex compagnon tous les soirs

Pour se faire pardonner

Il accepte

Ils ont repris une vie sexuelle plus pacifiée

Son compagnon présente tous les signes cliniques

D’une décompensation dépressive majeure

Il est sous anxiolytiques, antidépresseurs et hypnotiques

Il a été licencié par son employeur

Il est rejeté par sa famille

Il refuse de porter plainte pour fausses allégations

[Karine, 32 ans]

Elle me prenait dans son lit tous les soirs

J’avais 6 ans à peu près

Je passais toujours mes vacances chez elle en bord de mer

C’était tata Yoyo, ma marraine

Elle était femme libérée comme dit la chanson

Elle… libérée

Et moi… enchaînée

Elle jouait au toboggan

A part que le toboggan était son propre corps

C’était sa façon de se masturber

Je voyais bien que sa chemise de nuit remontait au fur et à mesure

J’avais peur de sa toison pubienne

Tous ces poils tout noirs

Gazon maudit

Et ses seins qui devenaient tout durs

J’en garde encore des frissons

Je ne supporte pas un essayage de robe

Quand la vendeuse me touche pour marquer un ourlet

Aujourd’hui, tata Yoyo a un cancer du col de l’utérus

Elle a été punie par là où elle a fauté

Et moi, je trimbale une frigidité et une stérilité

[Claudine, 38 ans]

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Raté magistral de la sexualité quand elle mute en instrument de torture. De sa sordide érection, le pénis du violeur condamne la victime aux enfers du pathos. Il éradique le long processus d’ontogenèse et de phylogenèse bâti lentement depuis notre préhistoire. Il renvoie la femme aux temps ancestraux de la Pangée. Il condamne aux reviviscences traumatogènes, aux agonies envahissantes, aux réveils en sursaut d’un sommeil précaire, aux évitements contraphobiques, à la honte et la culpabilité… « Après tout, elle l’a bien cherché ! »

Le sperme du diable inonde de sa salissure le sacré du féminin. Il le transforme en cloaque et en lieu d’aisance. Les compulsions de lavage ne peuvent purifier l’infamante blessure. La violence sexuelle instaure un éternel face à face immonde envahi de relent pestilentiel, de sueur âcre, d’eau de toilette du supermarché, de sous-vêtements douteux, d’haleine fétide, de bave à la commissure des lèvres, de goût d’urine sur la langue, de poils entremêlés sur la poitrine. Le pénis du diable se déguise en monstre des banlieues. Dans les sordides caves des HLM, le démon se fait tournante. Sur la misère humaine version cocotier, il se fait pédophile. Sur la naïveté adolescente, il surfe sur Internet. Sur la plage de sable blanc, tantôt Thaïlande tantôt République dominicaine, il promène son bermuda. Il paie cash la vierge aux yeux bridés et le gamin bronzé. Entre la rue des petites fleurs de Phnom Penh, les bordels de Manille ou de Bangkok, les plages d’Haïti, l’emprise sexuelle est à la mesure des infamies. Garçon (Gambie) ou fille (Thaïlande) ! Peu importe le sexe pourvu qu’on ait l’ivresse ! Glauque, sordide, visqueux, il empale et perfore l’humanité à laquelle le sexe ouvre de passibilité (H. Maldiney, 1994). Mâle contre femelle, il qualifie de génisse les solitudes en recherche de rencontres contra abandonniques. Il y a quelques avocats du Malin pour leur donner circonstances atténuantes ! Il n’y a pas de victime innocente !

Le sexe entretient de si étroits rapports avec les énigmes de l’humanité qu’entre paradis et enfer, il reste le lieu clivé du pire comme du meilleur. Paradoxe du traitement, il faut sexualiser le viol, la violée et le violeur pour ébaucher l’insoutenable légèreté du sexe pour l’en éloigner de sordideshistoires de cul. À croire que les inversions corporelles sont à l’origine de cette criminalité ! Les mères des violeurs n’ont-elles pas accouché par voie basse ? Est-ce là que git la fécalisation de leur victime ? Histoire de déchets ? N’ont-elles pas appris à leur graine de violence que la scène primitive de notre enfance est source de pudeur et de plaisir ? Le diabolique du criminel sexuel réside dans son assignation d’une peine à perpétuité. Les flammes de l’enfer métaphorisent cette aliénation au lieu qui brûle comme autant de griffures aux enveloppements psychiques primaires et à la confiance basale. Le démon assigne le sexe à une béance, une viduité sans fond, une agonie primitive, un démantèlement permanent. Il confisque le plaisir des femmes et la maternité des mères. Il désertifie l’intimité. Il vulgarise la pudeur. Frigidités et anorgasmies rebelles rythment les stérilités psychogènes, les cystites répétitives, les colopathies idiopathiques, les aménorrhées persistantes, etc., démoniaque !

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Paradoxe du pénis du diable, il déguise en sexuel son emprise criminelle. L’emprise n’est pas sexuelle. Elle est cruelle. À confondre génital et sexuel, accorder aux humanités de nos sexes la validité de lieux de vidage biologique ou de soulagement instinctuel accrédite une imposture. Valider comme le fait la justice au crime une qualification sexuelle revient à accorder au criminel sexuel un statut qu’il n’a pas. C’est l’échec du sexuel qui gouverne cette criminalité. Pas l’inverse. Notre hypothèse n’invalide aucunement la peine judiciaire. Elle l’a soutient d’un lieu clinique pour en éviter la récidive. Elle lui en donne son soubassement éthique, certes paradoxal pour le néophyte et la plupart des victimes et leurs familles. Elle répond au soigner plutôt qu’au punir sans minorer les efforts, y compris les nôtres, pour penser le crime sexuel dans ses variables cliniques et psychopathologiques. Le punir n’invalide pas le soin. Le soin donne du sens au punir. Il en double la peine ; pas carcérale ; symboligène car porteuse d’une peine psychique véhiculée par la signification.

LESIMPOSTEURSDUSEXE

La sexualité humaine est rencontre trop esthétique pour l’abandonner aux imposteurs du sexe. Le pénis du diable éradique de son Malin les questionnements du féminin. Profanation du sacré, jouissance du mortifère, salissure de la beauté, l’empreinte du viol ou de l’inceste révèle combien notre sexuation entretient des liens primitifs avec la cruauté, la mort, l’énigme originaire, la domination, l’assujettissement, la perversité, etc. Nouveau totem érigé en lieu et place des exogamies structurantes, le violeur perpétue la horde primitive du temps de la violence fondamentale, du totem et du cannibalisme. Tel le pal des tortures moyenâgeuses, il perce et transperce les images du corps, déchiquette le féminin en mille morceaux pour n’en faire qu’un ragoût immonde. Femme cannibalisée, femme sur qui le diable a déféqué, enfance souillée ou dévorée, la victime garde les stigmates des enfers dans lesquels elle a été précipitée. « Il a fait de moi son champ d’ordure », écrivait C. Thomas.

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Cyril m’embrasse sur le canapé où je me détends un moment après le travail

Progressivement, il commence à me caresser et me pénétrer

C’est agréable… mais il veut ensuite planter son sexe dans mon anus

À mon âge (23 ans), je ne connais pas

Je n’ai jamais fait ça

Je peux comprendre qu’on puisse faire ça de ce côté

Mais ça ne suscite chez moi aucun intérêt

Je suis trop romantique

Alors, il me force à aller dans la cuisine, ouvre le frigo et prend du beurre

Il graisse son sexe et mon anus… et essaye de me pénétrer debout

Il n’y arrive pas et s’énerve

Il me pousse dans la chambre et me pénètre analement

C’est très pénible et je ressens de très vives douleurs

Mon anus se rétracte et la douleur devient insupportable

Je me rappelle ensuite avoir ressenti mon anus toujours ouvert

Je m’inquiétais car j’avais des fuites anales

[Annick, 25 ans]

Qualifier de sexuelles toutes agressions de la sphère génitale entretient le leurre d’une problématique sexualisée du comportement criminel. Cette qualification essentiellement sociojuridique repose sur un artéfact majeur. Elle accorde au lieu dit anatomique du sexe ou ses équivalents une dimension sexuelle. Le génital n’est en aucun cas le sexuel. D’un point de vue réel, le lieu anatomique de notre sexuation est incontournable. Notre sexe est d’abord psychique. Notre identité sexuelle est étayée de notre identité culturelle, sociale, confessionnelle, familiale, etc. (R. Kaës, 2005). L’identité est polyréférencée. Le préalable à une représentation du masculin et du féminin s’étaye sur une construction de l’image du corps contenante et différenciée des altérités. Le réel, le symbolique et l’imaginaire nouent des relations complexes pour faire de notre identité sexuelle bien plus qu’un lieu anatomophysiologique de notre corporéité.

L’ABRASIONDUSEXUEL

La criminalité sexuelle dans sa dénomination médicolégale ou juridique ne correspond en rien aux enjeux cliniques, psychopathologiques et psychothérapiques tant du criminel que de la victime. Notre thèse est diamétralement opposée. L’échec du sexuel promeut la criminalité sexuelle. Dès 1995 (P. Bessoles), nous avons posé les premiers jalons clinicothéoriques de nos hypothèses. Relayé en 2008 (P. Bessoles) par un autre ouvrage et étayé par une praxis thérapeutique beaucoup plus conséquente des pathologies posttraumatiques d’origine sexuelle comme des comportements criminels sexuels, nous confirmons ces hypothèses aux conséquences thérapeutiques majeures. Ces hypothèses, que nous allons développer, peuvent s’énoncer ainsi en prolégomènes :

Le viol est asexuel. Il se déroule au lieu anatomique du sexe mais ne constitue en rien une rencontre sexualisée au sens de la complémentarité des sexes. Au contraire, la criminalité sexuelle évite le sexuel. Cet évitement porte sur la séduction, la castration, l’érotisation. Cette asexualisation circonscrit l’enjeu majeur d’emprise sur la victime. Elle doit rester anonyme et indifférenciée. La récidive se nourrit de cet anonymat dans la mesure où elle incarne un enjeu essentiellement perceptuel. La notion de recours à l’acte ou de comportement autocalmant proposé par C. Balier (1999) ou celle de conduite autoapaisante (P. Bessoles, 2005) répond à ce premier point.

Le viol disloque le processus identitaire. Cet anéantissement concerne l’étayage des enveloppements psychiques primaires, la confiance basale et les contenants psychiques. En référence aux travaux de W.R. Bion (1974), l’appareil à penser les pensées est détruit. Il ne peut assumer sa fonction de détoxification des éléments bêta toxiques en éléments alpha assimilables par le psychisme. La souffrance posttraumatique porte sur les contenants psychiques et non sur les contenus traumatogènes. Les contenants psychiques s’étiolent en regard des virulences pathogènes des contenus traumatiques qu’ils ne peuvent circonscrire et métaboliser.

Le viol désubjectivise la victime. En l’assujettissant à un espace agglutiné (J. Bléger, 1981) avec le criminel, il assigne la victime à une temporalité adhésive de répétition traumatique. Ce sont les reviviscences. Cette désubjectivation génère une psychose post-traumatique (P. Bessoles, 2005) particulièrement invalidante. Cette sémiologie, aujourd’hui admise par la communauté scientifique, reconsidère la nosographie de névrose traumatique, d’Acute Stress Disorder ou de Post Traumatic Stress Disorder du référentiel anglo-saxon du DSM.

La réaction physiologique de stress ne peut être assimilée à la notion psychique de trauma (L. Crocq, 1999). Les confusions entretenues entre ces deux notions très différentes génèrent des logiques contradictoires. La question traumatique ne peut s’appréhender en dehors du tryptique sémiologique, structurel et processuel.

La criminalité sexuelle incarne la forme aboutie du meurtre sans cadavre. L’enjeu temporel relaye l’enjeu corporel. Le corps et le temps constituent les trames protoreprésentatives défaillantes aux inscriptions traumatiques. Les champs disciplinaires de la psychosomatique et de la phénoménologie clinique apparaissent heuristiques en ce domaine. Accorder sur le plan thérapique une attention immédiate à la disparition symptomatique (thérapies brèves) des affects de douleur revient à ignorer les logiques processuelles et structurelles du traitement du trauma. Y compris dans une approche psychodynamique, la confusion entre mécanisme de défense et mécanisme de dégagement fait courir le risque au patient d’un retour flamboyant qu’attestent les formes répétitives du trauma (les terreurs traumatiques notamment les formes paranoïdes) ou du crime (la réitération délictueuse ou criminelle).

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Accorder au viol un traitement des idées et des pensées en lecture cognitive et comportementale constitue une erreur grave de conséquences. La pathologie traumatique sexuelle n’est en aucun cas une distorsion cognitive, un trouble perceptif ou un trouble du comportement. Le viol n’est pas impensable et irreprésentable. Au contraire, il sature les espaces de représentabilité de morbidité. Il irradie, à l’image d’une pellicule photographique surexposée, les espaces psychiques de représentation. Les saturations traumatogènes n’intègrent pas le spectre de représentabilité (P. Aulagnier, 1975) du fait de l’extraterritorialité psychique du trauma. La question clinique porte sur les contenants de pensées et leurs inefficacités de contention et non les contenus. La reconstruction d’un appareil psychique capable de penser l’impensable des contenus du viol reste le préalable technique de toute méthodologie thérapeutique.

L’emprise constitue une notion heuristique pour une compréhension possible des variables cliniques, psychopathologiques et thérapeutiques de la criminalité sexuelle. Les victimes de torture, d’actes de barbarie, de harcèlement sexuel, de prise d’otage, d’instrumentalisation sectaire, etc. plaident pour une pertinence du concept relativement peu travaillé jusqu’alors par les cliniciens (P. Denis, 2005, A. Ferrant 2007, S. de Mijolla Mellor, 2005, P. Bessoles, 2009). Cet outil notionnel ne constitue pas non plus une efficience à l’épreuve du traumatisme sexuel. Il a cependant l’avantage de définir les trois enjeux princeps de la criminalité sexuelle à savoir la cruauté, la fécalisation et le sadisme.

La distinction apportée par R. Roussillon (1999) sur le trauma primaire et secondaire renforce nos hypothèses de seuil de représentabilité traumatique. La sidération psychique, la dissociation péritraumatique, la commotion psychique, etc. peuvent se lire en logique d’extraterritorialité représentative. Cette lecture clinique permet d’appréhender les quanta d’affects comme des préalables d’expressions perceptuelles (viscérales, cénesthésiques, kinétiques, sensorielles, sensitives, proprioceptives) à toutes visées de symbolisation. Les métonymies psychosomatiques supportent les constructions métaphorisantes du processus thérapeutique. Dans le cadre du viol, de l’inceste et toutes formes d’agressions sexuelles, ces étayages ne tiennent pas (facteurs de vulnérabilités) et constituent un risque de décompensation important (effondrement de type névrotique comme les états anxiodépressifs posttraumatiques ou de type psychotique comme les bouffées délirantes aigues).

Le sexuel dans son acception de processus de liaison promeut les réparations des chaînes signifiantes individuelles. Sans reconstitution d’un lieu où penser la pensée, sans rétablissement du liant de la mosaïque du morcellement posttraumatique, le risque autolytique est grand. Ces composantes suicidaires concernent aussi le lien social, familial, professionnel ou culturel. Les réponses orthopédiques d’adaptabilité s’avèrent inefficaces à terme.

Dans sa composante criminelle, notre thèse implique des méthodologies thérapeutiques singulières. Promouvoir le sexuel chez le criminel sexuel est la première singularité. La défaillance des représentations, la pauvreté fantasmatique sexuelle, l’évitement de la séduction et de la castration initient l’agir criminel (P. Raoult, 2008). La défaillance criminelle porte majoritairement sur la confusion des espaces du réel, de l’imaginaire et du symbolique. Plusieurs recherches universitaires (non publiées à ce jour) en milieu carcéral démontrent la pauvreté des fantasmes sexuels chez le criminel sexuel. L’image du corps est sommaire, le dessin de la famille est indifférencié, les menaces identitaires sont prévalentes, la prégnance du perceptuel est omniprésente, etc.

Dans sa polarité victimaire, promouvoir érotisation et séduction (J. Laplanche, 1985) de la victime nécessite des explications techniques difficilement recevables par un milieu autre que clinique. Le paradigme de la boucle thérapeutique (P. Bessoles, 2008) modélise cette conception. Au même titre, érotiser le viol n’est pas un libertinage de la pensée mais, dans son étymologie d’Eros (pulsion de vie) réinscrire la dynamique de vie en regard du trauma subi. Cet Eros concerne d’abord la reconstruction des enveloppements psychiques primaires avant toute autre considération sexuelle.

La géopolitique clinique interculturelle (P. Bessoles, 2010) abonde également dans le sens de notre thèse. Le viol systématique des femmes en contexte génocidaire (Rwanda, Centrafrique), de guerre civile (Irak, Birmanie, Erythrée), d’épuration ethnique où la femme est soumise à l’esclavage sexuel des vainqueurs (Kosovo, Darfour), des enfants soldats et leurs exactions criminelles sexuelles (Sierra Léone, Libéria, Zimbabwe), du trafic des êtres humains à des fins prostitutionnelles (Thaïlande, Cambodge, Mexique), de la cybercriminalité sexuelle (pédophilie, pornographie infantile) et du tourisme sexuel masculin (République dominicaine, Haïti) ou féminin (Gambie), etc., apportent les preuves d’une problème identitaire à l’origine de toutes criminalités sexuelles.