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Les Aborigènes d'Australie et les médias

De
224 pages
Peuple fier et noble, les indigènes d'Australie ont subi le contrecoup d'une civilisation industrielle galopante dont un des seuls objectifs a été de les déposséder de leurs biens ancestraux. Pour cela, tous les moyens ont été employés notamment une désinformation médiatique. Anne-Sophie Millet, dans cet ouvrage richement documenté et illustré, démontre les implications de ces archétypes journalistiques et la lutte, à partir de 1990 du peuple indigène australien pour le droit au respect et à la dignité.
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Anne-Sophie MilletLES ABORIGÈNES D’AUSTRALIE
ET LES MÉDIAS
Entre préjugés et bataille de l’image
(1990-2007) LES ABORIGÈNES D’AUSTRALIE
L’Australie… Une île aux confi ns de la planète, une terre lointaine pleine de ET LES MÉDIASpromesses pour le voyageur, située entre le modernisme citadin et des paysages
arides, voire désertiques.
Pourtant, qui connaît son histoire, sa culture, ses enjeux politiques et Entre préjugés et bataille de l’image
économiques, ses racines enfi n dont les Aborigènes font partie inté- (1990-2007)
grante ? Peuple fi er et noble, les Indigènes australiens, à l’instar des Indiens
d’Amérique, ont subi le contrecoup d’une civilisation industrielle galopante dont
un des seuls objectifs a été de les déposséder de leurs biens ancestraux. Pour
cela, tous les moyens ont été employés. À commencer par une désinformation
médiatique qui a nourri les images d’Épinal et les préjugés qui, aujourd’hui,
persistent encore.
Anne-Sophie Millet, dans cet ouvrage richement documenté et illustré,
démontre les implications de ces archétypes journalistiques et la lutte au
quotidien, à partir de 1990, du peuple aborigène pour le droit au respect et à
la dignité.
Si le propos peut sembler engagé, il n’est nullement idéologique, mais
plutôt le fruit d’une réfl exion très poussée, et se revendique un beau plaidoyer
en faveur du devoir d’humanité dû à chaque homme.
En cela, Anne-Sophie Millet a su se montrer extrêmement convaincante…
Xavier Riaud
Directeur de la collection « Médecine à travers les siècles » aux Éditions L’Harmattan
Anne-Sophie Millet, trente ans, est une jeune professeur
d’anglais qui a fait un mémoire pour l’obtention de son
Master 2 sur le monde anglophone et plus particulièrement sur
la culture australienne en 2007. Elle enseigne en Bretagne,
vit aujourd’hui à Rennes et poursuit ses recherches sur les
Aborigènes dans l’optique de faire son doctorat en Australie.
Illustration de couverture : « Un Aborigène lit un journal »
© Anne-Sophie Millet & Rémi Caillebot, 2012.
ISBN : 978-2-343-00176-0
23 €
LES ABORIGÈNES D’AUSTRALIE ET LES MÉDIAS
Anne-Sophie Millet
Entre préjugés et bataille de l’image (1990-2007)
















































LES ABORIGÈNES D’AUSTRALIE
ET LES MÉDIAS













































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00176-0
EAN : 9782343001760 Anne-Sophie MILLET






LES ABORIGÈNES D’AUSTRALIE
ET LES MÉDIAS
Entre préjugés et bataille de l’image
(1990-2007)






Préface du professeur Georges-Goulven Le Cam















Remerciements


Je souhaiterais, en premier lieu, remercier chaleureusement M.
GeorgesGoulven Le Cam sans qui je n’aurais jamais pu développer ma passion sur les
pays d’Océanie, et plus particulièrement sur le peuple aborigène. Je lui exprime
une fois de plus toute ma reconnaissance de m’avoir permis de passer une année
inoubliable en Australie en 2003-2004 et surtout, de m’avoir précieusement
guidé dans mes travaux de recherche pendant plus de deux ans. Je souhaite
également lui témoigner ma sincère gratitude d’avoir pris sur son temps libre
pour rédiger la préface de ce livre.
Je voudrais exprimer ma profonde reconnaissance à M. Xavier Riaud pour sa
bienveillance, son savoir-faire et ses conseils sans lesquels la conception de cet
ouvrage aurait été ô combien laborieuse.
Mes remerciements vont également à M. Ian Henderson du Menzies Center
for Australian Studies de King’s College à Londres pour son accueil
chaleureux, son enthousiasme à m’aider dans mes recherches et son indéniable
savoir sur les médias australiens.
Je tiens à adresser un remerciement spécial à Trish et Andrew Hendry, « ma
famille australienne » pour leur dévouement et leur aide précieuse dans la
collecte de sources primaires et secondaires, et ce même à l’autre bout du
monde.
Je souhaiterais aussi remercier mes amis fidèles Rémi Caillebot pour son
talent de dessinateur dans l’élaboration de la couverture de cet ouvrage ainsi
que Maryline Kautzmann qui a bien voulu s’acquitter du travail ingrat de
relecture du manuscrit. Un grand merci à mes collègues Eliane Staub et
MarieAude Bourgeois pour leur participation à la relecture finale.
Enfin, last but not least, j’adresse mes remerciements les plus sincères à mes
parents, à mon compagnon Guillaume et à mes proches pour m’avoir apporté le
soutien moral qui m’a été nécessaire tout au long de ce travail. Un grand merci
à ma sœur, Aurélie, pour m’avoir accueillie à Londres ce qui m’a permis de
passer de longues heures dans la bibliothèque de LSE à Londres.
Merci aussi à vous qui me lisez.











8





Préface


A n’en point douter, le blason fort terni des Aborigènes d’Australie a
retrouvé quelque éclat depuis cinquante ans. Rien d’étonnant à cela, dira-t-on.
Les fils du Rêve étaient, en effet, tombés bien bas. Décimés jadis par les
maladies venues d’Europe, dépossédés par des colons avides de terres fraîches,
massacrés à l’occasion par des fermiers peu scrupuleux ou par leurs sbires en
uniforme, les natifs de la grande île australe semblaient se diriger tout droit, à
el’aube du XX siècle, vers le grand gouffre de l’Histoire : 60 000 à peine avaient
survécu aux assauts coloniaux. Ceux qui restaient avaient été repoussés dans
des réserves éloignées des centres économiques, assujettis aux carcans des
politiques officielles de « protection », voire internés dans des camps dédiés à
l’ingestion forcée des us et des valeurs de l’Occident.
La seconde Guerre Mondiale sonna le glas de cette perverse utopie. Le
discrédit jeté sur l’eugénisme, sous sa forme hitlérienne dure ou australienne
douce, et le nouveau ferment contestataire des années 60, créèrent les conditions
propices à l’essor des revendications tribales, longtemps étouffées. La
dynamique du progrès s’enclencha, tant sur le front des droits civiques que sur
celui du regain territorial. Ainsi, l’apartheid de l’Australie rurale fut démantelé
dans le sillage du Freedom Ride de Charles Perkins (1965). Finies les zones
séparées dans les cinémas, les refus de service dans certains hôtels ou
l’interdiction de séjour dans des clubs obsédés par la blancheur de l’épiderme.
En 1967, un amendement fédéral à la Constitution conféra aux indigènes le
droit d’être recensés et, donc, de se rendre aux urnes comme tout le monde. Les
Premiers Australiens obtenaient, de la sorte, les mêmes privilèges que leurs
frères anglophones et, par là même, la pleine citoyenneté. Les horizons
s’ouvraient.
Avec l’arrivée au pouvoir des Travaillistes, en 1972, et la mise au rencart
des vieux préceptes racistes de l’Australie Blanche, le concept
d’autodétermination devint la clef de voûte de la politique officielle envers les
Aborigènes. Les tribus du centre et du nord aspirant à se réapproprier leurs
terres ancestrales, les revendiquèrent. En 1972, des bras courroucés érigèrent
une tente – baptisée avec ironie « ambassade » – sur la pelouse du parlement
fédéral à Canberra, et agitèrent au nez des élus de percutants slogans
(« envahisseurs blancs, vous vivez sur des terres volées »). Trois ans plus tard,
cette vague protestataire connut un premier franc succès lorsque le Premier
9 ministre Gough Whitlam restitua aux Gurindji (communauté autochtone du
Nord australien), lors d’une cérémonie au symbolisme appuyé, des terres
achetées grâce aux deniers publics. En 1985, les Pitjantjatjara, au beau milieu
du pays, retrouvèrent une partie de leurs domaines et obtinrent la gestion du
Parc National d’Ayers Rock, auquel fut restitué le nom traditionnel d’Uluru.
Ces heureux bénéficiaires contrôlaient désormais, avec leurs voisins les
Anangu, près de 20% de l’Australie Méridionale. Une nouvelle étape, décisive,
fut franchie en 1992. Au bout d’une décennie de procédure, le tribunal suprême
de la nation, la Haute Cour de justice, rendait enfin son verdict : Eddie Mabbo
et deux autres insulaires du Détroit de Torres obtenaient gain de cause et se
voyaient accorder, pour la première fois dans l’histoire australienne, un titre de
propriété tribal. La doctrine de terra nullius (terre de personne), qui, depuis
el’aube du XIX siècle, avait justifié l’expansion pionnière et dispensé les
autorités de signer tout traité avec les tribus, était enfin consignée au musée des
bizarreries coloniales.
Certes, cette nouvelle avancée donna des sueurs bien froides aux ténors de
l’exploitation des sous-sols. Les capitaines de l’industrie minière s’unirent
d’ailleurs aux grandes compagnies forestières et touristiques pour crier au
scandale, agitant le spectre d’un pays pris en otage par les communautés. Le
nouveau titre foncier, s’alarmait-on, allait donner à ces dernières un périlleux
droit de veto sur le développement d’une région et, par ricochet, sur la santé du
pays. Prise par un vent de panique, l’Australie Occidentale, dont un tiers de la
superficie pouvait, en principe, revenir aux tribus, introduisit sa propre
législation restrictive. L’hystérie collective fut attisée quatre ans plus tard par
une seconde décision de la Haute Cour, qui, après examen de la requête des
Wik, dans le nord-est du pays, statua cette fois que la propriété tribale n’avait
pas, ipso facto, été dissoute par les tenures à bail (leasehold titles) : 40% des
terres détenues par les fermiers tombaient ainsi sous le coup de potentielles
révisions, car exploitants et tribus pouvaient désormais être perçus comme
propriétaires conjoints des sols.
Les choses se sont bien calmées aujourd’hui. Dans les régions rurales ou les
plaines de l’outback, les Blancs ont appris, au fil du temps, à négocier avec les
tribus. Celles-ci reçoivent souvent, par exemple, une tranche des bénéfices
miniers. Elles peuvent aussi, dans bien des cas, s’adonner à leurs cérémonies
ancestrales avec la bénédiction des fermiers, avoir accès aux points d’eau et
partager certaines ressources, être consultées pour tout projet sur les terres en
cogestion et, même, siéger aux conseils d’administration des Parcs Nationaux.
Bref, malgré les freins mis naguère aux appétits indigènes par les poignes
conservatrices, environ 15% du continent était possédé, contrôlé ou géré par les
premiers Australiens à l’aube des années 2010. Très honnête score, somme
toute, pour une ethnie ne couvrant que 3% de la galette démographique de la
nation.
10 Ces progrès juridiques et territoriaux ont été accompagnés par une refonte
partielle des attitudes de l’Australie blanche. L’évolution de l’opinion publique
est indéniable, témoin les manifestations de solidarité impulsées par le
gouvernement Keating lors d’une décennie (1991-2001) placée sous le signe de
la Réconciliation : reconnaissance des exactions du passé, mea culpa collectif
pour la sinistre politique des « enfants volés » (la mise en tutelle obligatoire des
métis), signature de milliers de petits « Sorry books », traversée symbolique du
pont de Sydney, en 1998, par d’impressionnantes cohortes de citoyens peinés
par les dérapages coloniaux, sans oublier, bien sûr, les excuses officielles de la
nation, présentées un peu plus tard, en 2008, par le Premier ministre Kevin
Rudd.
Les médias ont, dans l’ensemble, suivi le mouvement et multiplié, dans le
sillage des Olympiades de Sydney (2000), les ouvertures positives sur le monde
du Rêve et ses avatars modernes. Cette grande fête sportive n’avait-elle pas, il
est vrai, propulsé au firmament de la nation une Cathy Freeman rayonnante,
symbole séduisant de l’Australie postcoloniale, fusion « idéale » de l’Aborigène
nouvelle formule et de la « dinkum Aussie » (authentique Australienne) alliant
combativité, fair-play et spontanéité enjouée ? Aujourd’hui, la presse écrite et
télévisuelle continue, dans une certaine mesure, d’amplifier ces bons sentiments
et de peindre des portraits souvent flatteurs de personnalités indigènes, Mick
Dodson et Noel Pearson en tête. Le petit écran, surtout, distille de réguliers
panégyriques sous la forme d’émissions hebdomadaires, comme Living Black
(SBS) ou Message Stick (ABC). L’objectif : brosser le tableau d’un
communautarisme digne, conscient des obstacles qui restent à surmonter mais
bien décidé à projeter un message d’espoir et de renouveau.
Malgré tout, la représentation des Aborigènes dans les médias mainstream
reste imparfaite. Certes, les sentiments ouvertement racistes et péjoratifs ne sont
plus de mise à l’ère du multiculturalisme officiel. Dans l’ensemble, on pointe un
doigt très critique contre les débordements verbaux encore trop fréquents, par
exemple, dans l’arène sportive (le fameux sledging), et l’on soutient les efforts
des associations pour juguler ces intempestifs phénomènes. Il n’empêche que
trop souvent, les fils du Rêve continuent à défrayer la chronique pour les
mauvaises raisons. L’image véhiculée reste, à bien des égards, trop négative,
accrochée telle une ventouse au « problème » aborigène.
Comme le démontrent fort bien les pages de ce livre, cette tendance
s’explique, en partie, par la rémanence des vieux réflexes nés à l’époque
coloniale. Mais elle tient aussi à des facteurs internes à l’appareil
journalistique : attirance quasi structurelle pour l’accident, l’infraction, le
glauque ou le sensationnel (le malheur se vend toujours mieux que son
contraire), coloration très citadine d’un regard peu entraîné à discerner les
nuances de l’outback, affiliations politiques des journaux, souvent pilotés par
les magnats de l’info (à l’image de The Australian et du Herald Sun, contrôlés
jusqu’à présent d’une main de fer par le notoire Rupert Murdoch).
11 Reconnaissons-le toutefois. Les portraits parfois grinçants du monde tribal
ne peuvent être imputés totalement aux carences de la presse, ni même aux
partis pris des chefs politiques (l’ancien Premier ministre John Howard déploya
toute sa science, naguère, pour étouffer le symbolisme réconciliateur et torpiller
la vision « endeuillée » du passé promue par une nouvelle génération
d’historiens). Leaders de droite comme de gauche, figures de proue indigènes et
anthropologues s’accordent à peu près tous aujourd’hui : tout ne tourne pas rond
dans les havres d’autogestion des campagnes, ni d’ailleurs dans les
communautés urbaines. Pire encore, les choses se sont souvent empirées à l’ère
de la self-determination, c’est-à-dire, depuis le retrait des hiérarchies
paternalistes, dans les années 60 et 70. Absentéisme affligeant à l’école,
chômage endémique, surreprésentation dans les prisons, santé chancelante,
alcoolisme galopant ou intoxication aux vapeurs d’essence, violences
conjugales et meurtres…
Les chiffres sont là, incontournables. Seuls, 45% des Aborigènes débutant
leurs études secondaires les terminent (contre 77% chez les compatriotes). 2%
seulement ont décroché un diplôme universitaire (11% chez les autres). En
2010, les Premiers Australiens accusaient un taux de chômage (18%) presque 4
fois plus élevé que la moyenne nationale (5%). Ils étaient 10 fois plus exposés
aux maladies du rein, trois fois plus sujets au diabète et deux fois plus touchés
par la surconsommation d’alcool. Dans le nord et l’ouest du pays, les indigènes
ont 8 fois, 18 fois et 20 fois plus de chances de contracter la chlamydia, la
gonorrhée et la syphilis que le reste de la population. Le Sida a pris, dans
certaines communautés, des proportions de fléau biblique comparables à
certaines régions d’Afrique. Et près de 15% de la population carcérale est
d’origine tribale : 14 fois plus de chances que les autres de séjourner derrière les
barreaux. Et 21 fois chez les ados ! En 2007, un rapport officiel sur la gravité
des sévices sexuels chez les jeunes (Little Children are sacred) fut la goutte de
trop : le Libéral John Howard lança une vaste action de « sauvetage » des
communautés les plus touchées – baptisée prosaïquement « l’Intervention »
(Northern Territory National Emergency Response). L’opération choc revenait
à reprendre, pour une durée temporaire mais indéfinie, le contrôle administratif
des villages aborigènes. L’opinion se divisa sur le sujet. Les porte-parole de
l’indigénéité urbaine dénoncèrent souvent dans ces mesures le retour du grand
méchant loup paternaliste. D’autres, au contraire, applaudirent une initiative
reprise d’ailleurs, sous une forme plus diluée, par les gouvernements
travaillistes de Kevin Rudd et de Julia Gillard.
Pour les grands organes de la presse australienne, le défi est donc là :
comment rendre compte fidèlement des dysfonctionnements des communautés
sans verser dans le sensationnalisme morbide et sans réaffirmer, sous une forme
modifiée, les vieux stéréotypes coloniaux ? L’exercice est d’autant plus
périlleux que les affres des Premiers Australiens ne s’enracinent pas tous, en
fait, dans le terreau des injustices historiques. Certains facteurs culturels, issus
12 des conduites typiques du semi-nomadisme, exacerbent en effet les dérives et
expliquent, pour une part, les misères tribales : toilette minimale née d’un style
de vie mobile mais peu adaptée au sédentarisme , résistance aux soins médicaux
encouragée par le conservatisme foncier du Rêve (l’ordre des choses est ainsi et
l’on doit accepter les tragédies de la vie), promiscuité sexuelle sanctionnée par
la tradition, impératif d’autoréparation (et propension à l’agression physique)
dans un société sans pouvoir politique central, primauté des loyautés familiales
sur l’idée de Bien commun (expliquant, en partie, le népotisme et la mauvaise
gestion financière qui affligent de nombreuses communautés).
La presse australienne saura-t-elle surmonter ses pesanteurs intrinsèques –
structurelles et politiques – pour brosser des Aborigènes une image honnête et
équilibrée, sans tomber dans les pièges duels du politiquement correct (tout est
la faute des colons) ou des simplifications propres au conservatisme de droite
(tout est la faute des Aborigènes, qui profitent du système) ? Saura-t-elle
amplifier, dans le sens d’une plus grande équité sociale, la dynamique encore
timide de coresponsabilité entre les Aborigènes et leurs compatriotes ?
Saura-telle se défaire des derniers filtres du passé colonial, des sirènes du
sensationnalisme comme des verres déformants qui cantonnent les fils du Rêve
dans le statut de victimes passives du colonialisme ? Certains signes sont là,
prometteurs. Gageons que ceux-ci fleuriront sur le sable de l’outback.
Tout cela et plus encore, Anne-Sophie Millet nous le montre à travers une
étude dense et très fournie, entreprise au cours d'un mémoire de Master 2 de
haute volée dont voici retranscrit, dans ces pages, l'essentiel. Qu'elle en soit
chaleureusement remerciée!




Georges-Goulven Le Cam
Professeur à l'université de Rennes II, détaché auprès de l'université de
Melbourne depuis 2009

Melbourne, juillet 2012
13

14





Avant-propos


Qu’est-ce qu’un stéréotype ethnique ? Si nous nous fions à notre premier
mouvement, nous pourrions le définir comme l’image supposée immuable de
caractéristiques régionales ou nationales. Lorsque nous pensons à un Aborigène, nous
imaginons d’emblée un homme noir vivant dans le désert du bush australien avec un
boomerang, un didgeridoo. De la même façon, nombreux sont ceux qui définissent le
Français moyen comme un homme blanc, accompagné de sa baguette, son béret et sa
bouteille de vin. Or ces représentations sont très réductrices. Nous sommes tous
conscients qu’un Français est bien plus qu’un bout de tissu ou qu’un mélange de
farine et de sel… bien autre chose que sa seule couleur de peau. Alors qu’en est-il de
l’Aborigène et de son image ? Au début des années 1990, les politiques de certains
gouvernements australiens présageaient l’amélioration de l’image médiatique des
Australiens d’origine indigène. En effet, en 1991, le processus de Réconciliation
instauré par le gouvernement travailliste de Bob Hawke (1983-1991), puis concrétisé
par la politique pro-aborigène de Paul Keating (1991-1996) avait pour but
d’améliorer les relations entre les Australiens indigènes et non indigènes. Une
réconciliation notamment garantie par la collaboration étroite entre le Council for
1Aboriginal Reconciliation (CAR) et les médias pour une meilleure promotion de la
culture des autochtones à l’échelle locale et nationale. Ce désir de considérer les
Aborigènes comme des Australiens à part entière fut repris par un mouvement
populaire à la fin des années 1990. Symbolisée en 1998 par des millions de signatures
2dans les Sorry Books , et en l’an 2000, par des marées humaines manifestant leur
repentir pour les erreurs du passé dans les métropoles australiennes, la Réconciliation
semblait être le leitmotiv d’une nation australienne nouvelle et fière de sa diversité
culturelle.

1 Le CAR soit le Conseil pour la Réconciliation Aborigène fut créé en 1991 par accord unanime du
Parlement Fédéral en vue d’encourager la coopération et d’améliorer l’harmonie entre les
Australiens indigènes et non indigènes. Il comprend des membres aborigènes et non aborigènes
représentant tous les milieux. Deux thèmes sont à la base de son travail : comment l’Histoire a formé
la relation entre Australiens indigènes et non indigènes et le respect réciproque des cultures.
2 En 1998, des milliers d’Australiens non indigènes ont écrit des messages ou signé les fameux
Sorry books (soit « les livres du pardon ») pour exprimer leur empathie, leur soutien et la
reconnaissance des injustices faites aux « Générations Volées ». Cette expression désigne les
enfants d’Aborigènes australiens et d’Indigènes du détroit de Torres enlevés de force à leurs
parents par le gouvernement australien de 1869 aux années 1970. En 2004, les Sorry books ont été
enregistrés comme documents historiques par le programme Mémoire du Monde de l’UNESCO.
15 Cet ouvrage a pour objectif d’évaluer et de comprendre les représentations
médiatiques des Aborigènes d’Australie dans le cadre de ce nouveau contexte
politique globalement plus favorable aux premiers Australiens, empreint d’une forte
dimension symbolique et célébrant le dialogue et l’entente entre deux peuples. Les
exhortations du corps politique à la réconciliation et l’engagement populaire suscité
par celles-ci, ont-ils eu un impact direct sur l’image des Indigènes dans la presse
nationale ? On s’apercevra au fil de ce livre que cela n’a pas toujours été le cas. Dès
lors, comment comprendre cette relative inertie des représentations des Aborigènes ?
Quels sont les obstacles structurels – dus à l’histoire et à la politique australiennes, et
plus particulièrement à l’industrie des médias – qui limitent ou rendent superficielles
les évolutions en matière d’image ? Et que font les communautés autochtones pour
tenter de surmonter ces obstacles ? Le monde tribal est-il effectivement en train de
perdre la bataille de l’image ?
Pour répondre à ces questions, nous serons amenés à examiner dans une première
partie les mécanismes de construction identitaire intrinsèques à l’outil médiatique, en
partant des bases historiques des stéréotypes sur les Aborigènes dans la presse
australienne et en analysant la nature de l’industrie des médias contemporains.
Quelles furent les premières représentations des Indigènes par la presse coloniale et
quel fut le rôle des médias dans la création et la promotion de ces images dès la fin de
la colonisation ? Comment peut-on mesurer et identifier l’impact du pouvoir de
construction identitaire dont les médias contemporains disposent ? Comment
construit-on une information aujourd’hui ?
Notre deuxième partie étudiera la résistance au changement des médias australiens
dominants, dits « mainstream ». Nous exposerons dans un premier temps leur
réticence à cautionner les politiques réconciliatrices en faveur des Indigènes, puis
nous analyserons leur attitude souvent complice de lobbys et de certains politiciens.
Ces comportements encouragent la persistance de l’image stéréotypée des
Aborigènes au sein de la société. Ainsi, quels sont les événements ou les raisons qui
trahissent les réserves des médias concernant l’intégration des autochtones
australiens ? Ont-ils participé au déclin des mesures pro-aborigènes ? Quelle est la
représentation des premiers Australiens dans les médias dominants actuels ?
Enfin, notre troisième et dernière partie portera sur la bataille engagée par les
Indigènes pour reprendre le contrôle de leur image et redéfinir leur identité, et ce par
la mise en place d’alternatives qui ont pour but d’améliorer leur représentation dans la
sphère publique et médiatique. Pour étayer ce point, nous serons donc amenés à
analyser les différentes manières dont les Aborigènes perçoivent leur propre image
dans les médias dominants et les mesures qu’ils mettent en œuvre pour faire face aux
pratiques souvent néfastes des industries journalistiques. Ensuite, nous définirons
l’origine, les fonctions mais aussi les limites des médias indigènes. Enfin, nous
énumérerons les alternatives potentiellement capables de permettre l’amélioration de
la représentation des autochtones australiens dans les médias. Dès lors, dans quelle
16 mesure les Aborigènes sont-ils capables de maîtriser l’image de leurs communautés
véhiculée par les médias ? Et comment arrivent-ils à s’imposer dans cette bataille de
l’image ?
17
18





Première partie

PARTICIPATION DES MEDIAS
AUSTRALIENS
A LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE
INDIGENE












19
20




1
BASE HISTORIQUE DE LA CONSTRUCTION
IDENTITAIRE DES ABORIGENES


Bien avant l’arrivée des colons de l’autre côté de la planète, les Européens
nourrissaient bien des fantasmes sur la Grande Terre australe, ce continent jadis
inconnu, mais aussi sur ses habitants. Or de ces premières représentations
fantasmagoriques, sorties tout droit de l’imaginaire européen, surgirent, dès la
colonisation, d’autres images primitives et progressivement dépréciatives en lien avec
la pensée scientifique et idéologique occidentale de l’époque. Ce leitmotiv
idéologique fut relayé sans complexe par la presse coloniale et légitimé par les
aspirations politiques et sociales qui sont à l’origine même de la nation australienne. Il
fut enfin repris par les médias contemporains, forts de leur pouvoir de construction
identitaire et d’information. Derrière l’image idyllique d’une société multiculturelle,
3les clichés réducteurs sur les Aborigènes se sont nichés sans vergogne dans les
fondements du folklore australien jusqu’au sein même de la société australienne
actuelle, non sans l’influence, le pouvoir de diffusion et les éventuelles limites de ce
que l’on surnomme « la fenêtre sur le monde ».


1. Premières représentations du peuple indigène et naissance du
journalisme colonial australien

e eReprésentations précoloniales et idéologies occidentales du XVIII et XIX siècles

Bien avant 1788 et l’arrivée des colons britanniques en Nouvelle Hollande, il
régnait en Occident une imagination débordante au sujet de la Grande Terre Australe
4 eet de ses habitants. D’après la théorie géocentriste de l’astronome grec Ptolémée (II

3 Ne seront pris en compte dans cette étude que les Aborigènes et non pas les Insulaires du Détroit
de Torres, puisque nos sources ne parlent que très rarement des Insulaires. Ceci permettra
également d’éviter des amalgames de termes.
4 Histoire de Ptolémée : http://astrosurf.com/toussaint/dossiers/ptoleme/ptolemee.htm, consulté le
7/02/11.
21