LES ADIEUX D'UN SOCIOLOGUE HEUREUX

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L'auteur, au terme d'une quarantaine d'années de pratique de la sociologie, esquisse les traces de son passage dans les diverses fonctions et enseignements dont la charge lui a été confiée. Trois notions-clés au cœur du message de l'auteur : amour, reliance, bonheur. Message nourri par une triple passion : de la sociologie et du beau métier de sociologue ; de la vie dans le chef du promoteur d'une sociologie existentielle ; de la famille chez un grand-père écrivant pour ses petits-enfants…et leurs descendants.

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Date de parution 01 mai 1999
Nombre de visites sur la page 130
EAN13 9782296387010
Langue Français

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LES ADIEUX D'UN SOaOLOGUE HEUREUX
Traces d'un passageCollection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logique.f Sociales
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomi:nes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systi:mes
conceptuels classiques.
Dernières parutions
Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le .fida en phase
avancée, 1999.
Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le
sYlulicalisme autonome, 1999.
Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les
penseurs du social, 1999.
Maryse PER VANCHaN, Du monde de la voiture au monde
social,1999.
Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999.
Joëlle PLANTIER, COl1lmentenseigner? Les tiilemmes tie la culture
et de la pédagogie, 1999.
Christian RINAUDO, L 'ethnicité dans la cité, 1999.
Sung-Min HONG, Habitus, corps, domination, 1999.
Pascale de ROZARIO (sous la direction de), Passerelles pour les
jeunes,1999.
Jean-Rodrigue PARÉ, Les visages de l'engagement dans l'œuvre de
Max Weher, 1999.
Christine GAMBA-NASICA, Sociali,wtion,\', expériences et
tiynamique itientitaire, 1999.
Pascales BONNAMOUR, Le,I'nouveaux jouma/i.ftes russe.f, 1999.
Paul RASSE, Les musées à la lumière de l'espace public, 1999.
Jean-Claude DELAUNAY (ed), La mmufialisation en question, 1999.
(Ç)L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7811-5Marcel BOLLE DE BAL
LES ADIEUX
D'UN SOCIOLOGUE HEUREUX
TRACES D'UN PASSAGE
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris.. FRANCE Montréal (Qc) . CANADA H2Y IK9DU MÊME AUTEUR
Aux Editions L'Harmattan - Paris
- Voyages au coeur de sciences humaines, De la reliance (ed.), 2 tomes,
1996
Aux Editions de l'Institut de Sociologie - Bruxelles
- Relations humaines et relations industrielles, 1958 (traduit en espagnol)
-La structure des rémunérations en Belgique (en collaboration), 4 volumes,
1959-1963
- Le salaire à la production. Formes nouvelles et fonctions sociologiques
(en collaboration), 1965
- La vie de l'entreprise. Suppléments de rémunération et participation
ouvrière, 1967 (traduit en portugais)
- Problèmes de sociologie du travail, 1969 (traduit en espagnol)
- Image de l'homme et sociologie contemporaine (ed.), 1969
Aux Editions de l'Université de Bruxelles
- Accroissement de la productivité et psychologie du travail (ed.), 1976
- Formation, travail, travail de formation (ed.), 1978
- La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la
contreculture, 1985.
Chez d'autres éditeurs
- Mode de rémunération et collaboration dans l'entreprise, Bruxelles,
Fédération des Industries Belges, 1967
- Le salaire aux résultats dans les sociétés industrialisées. Tendances
évolutives et aspects psychosociologiques, Genève, BIT, 1972
- Les aspirations de reliance sociale. Reliance sociale, recherche sociale,
action sociale, Bruxelles, Programmation de la Politique Scientifique, 1978
- La participation. Revue des études sur la participation (en collaboration),
Dublin, Fondation Européenne pour l'Amélioration des Conditions de
Travail, 1987 (traduit en anglais)
- Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et
culture, Bruxelles, 1990, Presses Interuniversitaires Européennes (PIE),
(traduit en slovène et en anglais)
- La Franc-Maçonnerie, porte du devenir. Un laboratoire de reliances, Paris,
Detrad, 1998Pour Léna
Elsa
Rassa
Boris
MaxH
Nous n'avons pas besoin de certihJde mais de traces.
Seules les traces font rêver ".
René CHARTRACES DE RECONNAISSANCE
C'était un passage, il en reste quelques traces.
Les deux - le passage et les traces - n'ont été possibles et eu de
sens .que grâce au concours, à l'amitié de nombreuses personnes, trop
nombreuses pour être nommément citées ici.
Alors je me contenterai de mentionner, collectivement: mes
maîtres ès recherches, mes collègues enseignants, la trentaine de
générations d'étudiants qui m'ont écouté, contesté et souvent encouragé, mes
collaborateurs - parfois disciples, souvent amis - de mes divers services
d'enseignement ou unités de recherches, les secrétaires - gestionnaires ès
relations humaines - de ces mêmes services et unités.
La dactylographie de ces textes a été l'oeuvre initiale de Maria da
Cruz. Leur coordination et mise en forme définitive, celle de Jocelyne
Brahy.
A tous et toutes, j'exprime mes très vifs et sincères remerciements.
Une gratitude particulièrement profonde et affective me lie et relie
à Françoise, la "Mamou" de Léna, Elsa, Raïssa, Boris et Max (nos
petitsenfants), inspiratrice des multiples réflexions sur l'Amour éparpillées au
détour de ces pages.
M.B.D.B.
9POURQUOI?
Pourquoi un livre tel que celui-ci?
Pour plusieurs raisons, d'inspirations diverses.
D'abord l'envie de mettre à la disposition du lecteur - sociologue,
citoyen, "humaniste" en général- quelques textes inédits ou dont la
diffusion était jusqu'ici demeurée confidentielle.
Ensuite, le désir d'offiir à mes enfants et surtout à mes petits
enfants, voire à leurs futurs descendants, quelques échantillons des écrits,
et donc de la pensée, de leur ancêtre.
Bref, le besoin, vital, de laisser une "trace", un témoignage d'un
"passage" - par essence éphémère - sur cette terre, en particulier dans le
monde restreint de la sociologie, et dans celui, beaucoup plus vaste, d'une
société à l'effervescence infinie.
*
* *
Pourquoi ce titre: "Les adieux d'un sociologue heureux ?"
D'une part car il s'agit d'une réunion de leçons ou discours
prononcés lors de séances d'" adieux", marquant ma dé-liance d'avec les
diverses institutions auxquelles j'ai consacré l'essentiel de mon activité
professionnelle.
D'autre part car ces textes font en quelque sorte écho à l"'adresse
présidentielle" délivrée lors de ma sortie de charge en tant que président de
l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française et
intitulée 'Tai même rencontré un sociologue heureux", adresse dont le
texte figure en ouverture de ce livre.
La genèse de ce propos se situe en fait au cours d'un colloque de
sociologues belges, organisé à Louvain-la-Neuve dans les années 60, si mes
souvenirs sont bons. C'était donc à une époque d'intense croissance
économique, époque un peu plus tard qualifiée de "Golden Sixties" ou des
11"Trente Glorieuses". Nous ne connaissions pas alors notre (relative)
chance. Durant une longue journée d'échanges, le choeur des sociologues
présents n'a cessé d'exprimer de lancinantes lamentations sur le triste sort
que lui réservait une société peu compréhensive. Finalement, irrité par le
narcissique déballage de ces consciences malheureuses, j'ai éprouvé
l'irrésistible besoin de prendre le contre-pied de ces chercheurs en mal de
reconnaissance, d'affirmer haut et fort la chance que c'était à mes yeux de
pouvoir faire de la sociologie, d'y prendre chaque matin un plaisir
renouvelé, même si cela ne m'empêchait nullement - tout au contraire - de
compatir aux réelles souflTances de nos concitoyens. Cette profession de
foi, en ce temps-là, m'avait paru avoir été accueillie par quelques sourires
condescendants.. .
Quelle heureuse surprise, dès lors, de rencontrer à Mexico, en août
82, lors d'un congrès de l'Association Internationale de Sociologie, un jeune
collègue qui m'accoste en me remerciant de l'avoir, par cet ancien propos,
convaincu de s'engager dans la voie de la sociologie, champ de son actuel
épanouissement.
C'est pourquoi, trois ans plus tard, invité par l'AISFL à exposer ma
conception du travail de sociologue, j'ai terminé mon premier discours
d'adieu en évoquant cette anecdote à mes yeux significative, et en réitérant
ma foi en la sociologie, mon bonheur d'avoir été, de continuer à être,
jusqu'à la fin de mes jours, sociologue.
*
* *
Aujourd'hui, arrivé à ce stade de l'existence où l'expérience acquise
et le temps qui passe incitent à jeter un regard en arrière, à dresser le bilan
d'une vie, les sentiments qui m'animent sont marqués par une âcre
ambivalence. Heureux je suis de l'oeuvre accomplie, d'avoir eu la chance
d'exercer un métier passionnant, d'avoir tenté de contribuer à l'élaboration
d'une sociologie à la fois théorique et pratique, critique et clinique,
fondamentale et appliquée. Malheureux je suis d'être - sans que cela
corresponde à mon réel désir - "admis à faire valoir mes droits à la retraite",
de constater que, sans tarder, certains estiment devoir -telle est la dure loi
des humaines et académiques successions, paraît-il - effacer la plupart des
traces de mon passage au sein des programmes de mon Alma Mater.
12Gratifié du titre impressionnant de "professeur émérite" - alors
que, au mépris des droits acquis et des contrats de départ, les avantages
financiers de l'éméritat nous ont été ôtés en cours de carrière par un Etat
aux abois -j'ai tenu à prononcer, à l'intention de mes étudiants, une série
de "leçons terminales", contrepoint de ces "leçons inaugurales" dont la
tradition, hélas, tend à se perdre dans un système universitaire en panne de
rites initiatiques. Et cela pour chacun des enseignements dont la charge m'a
été confiée par mon université. Leçons d"'adieux", en quelque sorte, mais
que j'ai préféré concevoir comme autant d"'au revoir", d'ouvertures vers de
nouvelles aventures intellectuelles et affectives, personnelles et
institutionnelles : moins qu'un départ à la retraite, je considère la fin de mes charges
officielles comme l'occasion d'un redéploiement aux formes multiples et
aux potentialités innombrables.
*
* *
A la relecture, deux thèmes centraux, étroitement reliés, me
paraissent se situer au coeur de ces divers messages: d'une part, le lien
entre mes deux disciplines chéries, la sociologie et la psychologie, d'autre
part, celui entre deux notions qui me sont également chères, l'amour et la
reliance.
Le lien entre la sociologie et la psychologie: l'essentiel de mon
combat intellectuel et académique a consisté à tenter d'établir de solides
ponts entre ces deux disciplines séparées tant par les logiques
institutionnelles que par la persistance de méfiances réciproques, fondées sur des
préjugés tenaces. Ma première intégration universitaire s'est réalisée au
sein de l'Institut de Sociologie. Le premier cours dont la charge m'a été
confiée était celui de "Problème de Sociologie du Travail"". destiné aux
étudiants de la Faculté des Sciences Psychologiques et Pédagogiques: mon
dernier "discours d'adieu" a été celui prononcé dans le cadre de ce cours et
intitulé "Adiel/ au travail" ? Yy reprends l'essentiel de la matière initiale
de cet enseignement et tente de dégager à la fois ce qui dans les propos
d'alors demeure toujours valable aujourd'hui et ce qui depuis lors a
profondément changé: de la sorte j'entendais relativiser bien des discours
actuels et sensibiliser les étudiants à la dimension historique des
phénomènes sociaux. Par ailleurs partisan de l'élaboration d'une sociologie
existentielle, laquelle, selon moi, devrait accorder une place essentielle, dans
ses analyses et théories, aux apports de la psychologie et de la philosophie,
13à l'affecti( à l'ilTationnel, au subjectif dans la vie des systèmes sociaux, j'ai,
avec d'autres, créé et assumé un "service de psychologie sociale et de
sociopsychologie", institué une série d'enseignements de
psychosociologie : approche psychosociologique de la société contemporaine, séminaires
de psychosociologie et d'animation des groupes, psychosociologie des
organisations, etc. La "leçon d'adieu" de ce dernier cours figure dans ce
recueil sous le titre: "Intervention psychosociologique et stratégie de
changement" :j'y esquisse les grandes lignes d'une sociologie clinique ou
d'intervention clinique de type socianalytique. Sociologue, j'ai été appelé
par mes pairs à remplir la fonction de Président de la Faculté des Sciences
Psychologiques et Pédagogiques et à ce titre, été chargé de défendre les
intérêts des psychologues au sein du Conseil d'Administration et du Bureau
de l'Université. Par ailleurs, j'ai convaincu mes collègues de la Section des
Sciences Sociales et de l'Ecole de Commerce d'intégrer dans leurs
programmes des enseignements et séminaires d'inspiration psychosociologique.
Hélas je suis bien obligé de constater que, les restrictions financières aidant
ou servant de prétexte, de nouveaux fossés se creusent aujourd'hui entre les
deux mondes séparés des sociologues et des psychologues, fiileusement
repliés sur leurs territoires perçus comme autant de forteresses assiégées.
Le lien entre l'amour et la reliance: la reliance à laquelle - cela
commence à se savoir - j'ai consacré l'essentiel de mes réflexions au cours
de ces deux dernières décennies constitue, selon moi, une notion-clé, un
concept charnière entre la sociologie et la psychologie, ainsi qu'un enjeu
social, culturel et politique majeur; quant à l'amour, il a toujours été pour
moi, cela n'a rien de très original, un élément essentiel de ma vie, à la fois
professionnelle (je me suis promis de parler au moins une fois d'amour à
mes étudiants dans chacun de mes cours... et j'ai tenu cette promesse) et
familiale (j'ai le bonheur d'être marié depuis 43 ans... et d'en être heureux).
Rien d'étonnant, dès lors, à ce que le testament pédagogique et politique
que j'ai eu envie de livrer à mes étudiants du "séminaire de sensibilisation
aux relations humaines" ait été par moi intitulé "De la aux
reliances", et qu'il se termine par une référence à l'amour. Rien d'étonnant
non plus à ce que la leçon terminale de mon grand cours "Approche
psychosociologique de la société contemporaine" ait porté sur
"Totalitarisme, Amour, Bonheur: un triangle existentiel au coeur de la société
raisonnante", dont le titre exprime bien le projet sous-jacent. Plus étonnant
peut-être mais d'autant plus sympathique et significatif, ce colloque sur la
Sociologie de l'Amour organisé, avec le soutien de Jacques Nagels,
directeur de l'Institut de Sociologie, par mes assistants et - très autonomes -
14disciples en sociologie, Madeleine Moulin et Alain Eraly, au moment de
mon départ à la retraite: c'est à cette occasion que j'ai prononcé quelques
libres propos, repris ci-après sous le titre "Paroles d'amour, paroles sur
l'amour".
*
* *
"Traces d'un passage" : sous-titre à la fois nostalgique et
optimiste. TI invite à percevoir dans ces divers exposés, discours et
interventions - le coeur de l'ouvrage - les ultimes traces de mon passage
dans le monde de la recherche et de l'enseignement. Mais ce ne sont point
les seules traces de ce passage. Sur elles viennent se greffer d'autres traces,
institutionnelles et bibliographiques.
Des traces institutionnelles: d'une part des adieux d'un soci<r
logue, cette fois plutôt malheureux, aux institutions qu'il a créées,
développées et animées - le Centre de Sociologie du Travail, le Service de
Psychologie Sociale et de Sociopsychologie - et qui, dès son départ, ont été
profondément transformées, dans un sens opposé à celui pour lequel il
s'étaittant investi; d'autre part, les "adieux" des autorités académiques de
l'Université et de la Faculté de Droit au sociologue heureux admis à "faire
valoir ses droits à la retraite".
Des traces bibliographiques: la liste, aussi exhaustive que
possible, des ouvrages, parties d'ouvrages et articles publiés entre 1958 et
1998. Ceci devrait faciliter - tel est du moins mon souci - les recherches de
personnes éventuellement intéressées à approfondir l'un ou l'autre aspect
de ma production scientifique ou para-scientifique.
La publication de ces autres "traces" de mon passage tend à
répondre à l'un des objectifs de ce livre, à savoir offrir à mes descendants
l'image la plus complète possible de ce que fut un ancêtre entretemps
devenu pour eux, c'est plus que probable, un personnage mystérieux...
*
* *
Pour ne pas sombrer dans la sinistrose des adieux et de la
nostalgie,je préférerais que l'ensembledes textes réunis ci-après soient lus,
15entendus, compris comme l'expression de ce que chantent tant de jeunes et
de moins jeunes de par le monde: "Ce n'est qu'un au revoir".
Ma "retraite" institutionnelle n'est en effet pour moi, je l'ai dit, que
l'occasion rêvée d'un "redéploiement" vers de nouveaux horizons. Je
founnille de projets de voyages, de rencontres et surtout d'écriture... et ce,
,en leur état actuel, au moins jusqu'en l'an 2008
16LA SOCIOLOGIE... ET LA PERSONNE ?
Ou "J'ai même rencontré un sociologue heureux"
PROLOGUE
Mes Chers Collègues,
Si je m'adresse à vous en ce moment, c'est à la demande, expresse
et amicale, des membres du Bureaul.
Ceux-ci, suite à certaines expériences vécues lors de la Table
Ronde de Louisiane et à l'instigation de votre Vice-Président, Christian
Lalive d'Epinay, impressionné par un récent séjour aux Etats-Unis, ont
estimé qu'il serait utile, pour le rayonnement et la vitalité de notre
Association, d'adopter ou tout au moins d'adapter la coutume américaine
qui veut que le Président sortant d'une association scientifique délivre,
avant l'Assemblée générale de celle-ci, une "adresse présidentielle" dans
laquelleil présente sa vision, sa conception de la discipline, de l'état actuel
et des perspectives d'avenir de celle-ci.
Malgré le péril de la tâche, j'ai accepté d'ouvrir le feu de cette
nouvelle pratique car j'estime utile une telle présentation:
- d'une part, il devient évident, aux yeux de la majorité d'entre nous, qu'il
n'existe pas UNE sociologie, mais bien DES sociologies - et que cette
multiplicité de sociologies, que la diversité des approches est non pas un
signe de faiblesse, mais au contraire une preuve de vigueur, une source de
résistance à la grisaille de l'uniformité totalitaire ;
l
"Adresse présidentielle" prononcée le 23 mai 1985 à l'occasion du Xlle Colloque de
l'AlSLF (dontlethème était: "1984... et alors? L'individu et la machine sociale". Bruxelles
20-24 mai 1985), au moment de la sortie de charge de son auteur et avant l'Assemblée
générale de cette Association. Texte publié dans le Bulletin n° 3 de l'AISLF, Bruxelles,
1986, pp. 145-148.
17-d'autre part, une telle prise de position, à la fois officielle et personnelle,
devrait fournir de la substance pour de futurs débats épistémologiques,
heuristiques, méthodologiques et déontologiques.
Décidé à jouer fi-anchement le jeu, je parlerai donc à la première
personne, sans le prudent filet de la distance académique. Et, selon la
formule consacrée, mes paroles n'engagent que leur auteur, c'est-à-dire
moi, et non l'Association, c'est-à-dire vous, qui m'avez fait l'honneur, dont
je tiens à vous remercier, de m'en confier la présidence.
D'aucuns, bien intentionnés, se sont étonnés: l'emploi du mot
"adresse", en l'occurrence, n'est-il pas malvenu? Traduction littérale d'un
terme américain, ne vient-il pas déflorer le bon usage de cette langue
française, à la défense de laquelle notre Association a vocation de se
consacrer? Ainsi interpellé, pris d'un doute soudain, je me suis plongé
dans le dictionnaire. J'y ai trouvé la définition suivante: "Adresse:
expression des vœux et des sentiments d'une assemblée politique, adressée
au souverain". Immédiatement rassuré, j'ai compris la logique américaine
du recours à un terme d'ailleurs d'origine fi-ançaise : le monde, la société
ont changé; la démocratie a remplacé la monarchie, les rôles ont été
inversés; aujourd'hui le souverain,c'est le peuple; c'est à lui, donc à vous,
membres de cette assemblée, que va légitimement être confiée une
"adresse", que vont être exprimés des vœux et des sentiments, ceux de
celui qui pour quelques instants encore demeure votre président.
Parler à la première personne, face à un parterre de collègues
éminents, c'est évidemment une épreuve risquée. Mais, logique avec
moimême, je ne puis m'y soustraire, à peine d'être pris en flagrant délit de
contradiction théorique et pratique.
Car - et je tiens à le préciser d'entrée de jeu, pour mettre cartes sur
table -la sociologie à laquelle je suis attaché, celle qui m'a toujours attiré,
que je veux contribuer à défendre et à développer, est une sociologie qui
accorde toute la place qui lui revient à l'individu, à la personne, à l'affectif,
au subjectif: je suis en effet intimement convaincu que les structures
sociales ne sont rien sans les personnes qui les font vivre, sans les relations
qui lient, délient, relient ces entre elles.
Entendons-nous bien: je n'ai nullement l'intention de prétendre
plaiderpour une seuleformede sociologiepossible. J'accepte - dans l'esprit
18de tolérance libre-exaministe et pluraliste qui est celui de l'Université qui
nous accueille aujourd'hui -l'existence tout à fait légitime d'autres types
de sociologie. Je revendique seulement la même attitude de tolérance,
d'acceptation sinon d'empathie de la part de ceux qui ont préféré d'autres
voies sociologiques.
Parler à la première personne, c'est donc - pour moi - non
seulement me confonner à une règle du jeu institutionnelle, mais également
être fidèle à mon orientation scientifique de sociologue, c'est reconnaître
l'importance de la dimension personnelle, de la subjectivité dans
l'élaboration théorique: l'objectivité absolue, nous l'admettons de plus en plus
volontiers, ne peut jamais être atteinte; nous pouvons uniquement nous en
rapprocher dans la mesure où notre subjectivité est conçue, exprimée et
maîtrisée. Ce que je tente de faire en ce moment, devant vous et avec vous.
Parler à la première personne, cela implique un retour en arrière,
un bref regard jeté sur le chemin parcouru. Ce rapide voyage dans le passé
constituera le premier volet de mon propos. Les autres, selon le moule
classique, concerneront le présent et le futur. Le présent, c'est-à-dire nos
problèmes, la crise de la société et la crise de la sociologie. Le futur,
c'est-àdire la quête et l'esquisse de nouvelles voies pour la sociologie, mon projet
(ou mon utopie ?) de sociologue.
LE PASSÉ - Mon itinéraire en sociologie
A la réflexion, trois grandes étapes me paraissent avoir marqué
mon itinéraire en sociologie.
La première étape s'étend de 1953, dernière année de ma vie
étudiante, à 1960.
Les études de sociologie, à cette époque, n'existaient pas en mon
pays. TIy avait bien un diplôme en Sciences Sociales, mais très peu coté,
et réservé, dans la culture stéréotypée de ce temps, aux jeunes filles à
marier. Aussi me suis-je adonné à des études dites "sérieuses" : le droit et
les sciences économiques. En fait ni les unes ni les autres ne m'ont
enthousiasmé: à leur terme les législations, réglementations et procédures
judiciaires me paraissaient toujours aussi abstraites et désincarnées, tandis
19que l'inflation gardait tous ses mystères pour mon entendement rebelle
(apparemmentje ne suis pas le seul, même aujourd'hui, et même parmi les
experts éminents, à n'en point maîtriser les mécanismes complexes. ..).
Heureusement il y a eu un séminaire d'économie sociale, et la
participation à des enquêtes dites de "relations humaines", dans le cadre
des programmesdu Plan Marshall visant à l'accroissement de la
productivité: j'avais trouvé ma voie. J'allais pouvoir faire d'une pierre deux coups:
contribuer à améliorer la condition des travailleurs et accroître le savoir
scientifique dans le champ de la sociologie du travail. Un an d'études aux
Etats-Unis, puis un stage de six mois à l'Institut de Sociologie... j'y suis
toujours, trente ans plus tard.
Comme tout sociologue débutant, en particulier à cette époque là,
j'ai été transformé en enquêteur chargé de concevoir, tester, appliquer des
questionnaires dans le cadre d'études visant à cerner les opinions, attitudes
et "résistances" des travailleurs face (déjà !) au progrès technique. J'ai
surtout découvert les lacunes de ma formation : les qualités qui m'étaient
demandées - bâtir un questionnaire, mener un entretien, interpréter les
résultats - étaient des qualités de psychosociologue voire de psychologue
social, tant sur le plan technique que sur le plan humain et relationnel.
Découvrant la réalité sociale sur le terrain, et non plus dans les livres, je
n'ai pu oublier, depuis, ces hommes et ces femmes qui faisaient marcher les
usines, qui nourrissaient les syndicats, qui supportaient (dans les deux sens
du terme) l'administration, qui la subissaient et la faisaient subir.
La fin de cette première période - et donc le début de la deuxième -
a été marquée par la grande grève belge de l'hiver 60-61, grève qui a
paralysé la presque totalité de l'économie wallonne, et celle des grandes
villes de Flandre.
Ce fut pour moi un choc épistémologique. Figurez-vous que cette
grève historique -une des dernières de ce type et de cette ampleur, dans un
bassin de vieilles industries charbonnières et sidérurgiques en déclin, grève
générale à forte connotation politique menée par une classe ouvrière aux
traditions culturelles bien ancrées - a démarré "spontanément", après un
travail de préparation idéologique de syndicats vite dépassés, dans des
ateliers d'usines sidérurgiques liégeoises et carolorégiennes que nous
avions, par chance ou malchance, étudiées six mois auparavant. Or les
ouvriers de ces ateliers nous avaient affirmé avec force - en réponse à nos
20