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Les Aquatiques

De
336 pages
Les Aquatiques en appellent à l’eau sous ses aspects les plus troublants. Eau qui dessèche, qui brûle ou qui console et protège. Sa vraie nature échappe, mais elle semble s’infiltrer dans la vie des protagonistes et parfois en modifier le cours.



Touchant tantôt à l’Histoire ou à l’imaginaire, ces douze nouvelles tentent l’illustration exemplaire de l’homme confronté à une force primordiale qu’il n’a toujours pas maîtrisée...

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05447-8

 

© Edilivre, 2016

La Mule de velours vert
à talon rouge

Que Dieu nous protège de l’équité des parlements.

Adage parisien

– Marie-Catherine, pour l’amour de Dieu, ouvrez ! C’est moi, votre tante.

La porte de la chambre fut enfoncée. Personne. Elle avait disparu. On ne retrouva près de son fauteuil favori qu’une de ses pantoufles, une mule de velours vert à talon rouge. C’est tout.

C’est la nuit encore en ce petit matin de janvier au château de Lux. Pas un bruit, pas un souffle ; rien que le murmure de la Tille au milieu du grand parc enneigé.

Des rives sablonneuses de la rivière, poudrées de blanc, à un arpent à l’est, on distingue, prise dans une sorte de carcan végétal, presque une forêt, une bâtisse fort étrange. Imaginons une façade moderne et élégante flanquée d’antiques tourelles, se traînant tant bien que mal sur la gauche vers un fouillis de bâtiments disgracieux, que scellerait un gros donjon médiéval, fierté de toute la famille. Et pour faire bonne figure, jetons ici et là sur le terrain, devant le monstre, une ou deux grosses tours rescapées de l’enceinte disparue.

Voilà pour le château de madame la comtesse de Saulx, dont l’architecture était aussi embrouillée que la tête de sa propriétaire ; c’est du moins ce que l’on pensait de cette pauvre veuve dans cette région reculée de Bourgogne, ainsi que me le rapportait encore récemment mon excellente amie, la marquise de Créquy.

Personnage étrange aux allures ténébreuses, auxpasse-temps occultes et mystérieux, la comtesse avait des habitudes farouches. On n’aurait pu lui prêter de liaisons suspectes, certes, mais le pays s’étonnait qu’elle n’eût aucune amitié connue ; pis encore, qu’elle fût en froid depuis si longtemps avec toute sa famille, négligeant jusqu’à ses enfants et petits-enfants. Surtout, ce qui épouvantait les paysans du village, c’est qu’elle disparaissait de chez elle des semaines entières, à l’insu de ses gens, sans que personne ne l’eût vue sortir, et sans qu’on pût s’imaginer ce qu’elle était devenue ! Pour réapparaître soudain comme par enchantement dans ses appartements, l’air naturel, avec les mêmes habits qu’on lui avait connus huit jours plus tôt ! On entendait alors, rapportaient avec effroi ses domestiques, retentir la sonnette impatiente de sa chambre, que l’on savait pourtant vide. Aussi les villageois ne manquaient-ils pas de se signer les rares fois qu’ils la croisaient sur le grand chemin menant à l’église, lorsqu’elle daignait se souvenir qu’elle était à la tête d’une baronnie.

Six heures ce matin-là donc, quand les premières lueurs des bougies s’activent derrière les grandes fenêtres couvertes de givre. Point d’angoisse dans toute la maison, car l’on sait Madame chez elle. La veille au soir, un samedi, elle s’est retirée tôt dans sa chambre après avoir renvoyé ses femmes, ne souhaitant point encore se déshabiller : elle y pourvoirait toute seule, pour peu qu’on lui laissât deux bougies sur la table près du grand fauteuil.

Sept heures maintenant : un serviteur monte à sa chambre pour y porter des braises et redescend tout aussitôt terrorisé :

– Un malheur, un malheur est arrivé !

On n’en tire rien d’autre, si ce n’est que mademoiselle d’Aguesseau gît morte dans l’antichambre de Madame.

Les deux femmes de la comtesse, plus dégourdies, se précipitent en haut de la tour pour retrouver la morte… ressuscitée ; de corps du moins, l’esprit s’étant quelque peu attardé là-haut :

– Oh, mon Dieu, mon Dieu, le diable, c’est le diable ! hurle la vieille fille, le visage tuméfié.

Les deux femmes se regardent étonnées. Il n’y a rien à attendre de cette espèce de demi-folle que Madame loge par compassion, sinon par intérêt. Étendue sur le parquet, tenant fortement serré dans la main droite un cordon de sonnette qu’elle a arraché, ainsi que le procès-verbal l’établira plus tard, la pauvre femme n’arrive plus à se redresser.

Elles ont bien ri intérieurement tout d’abord de voir une demoiselle d’Aguesseau, la propre tante de Madame, vautrée ainsi sur le sol, en camisole de lit, coiffée de nuit et les jambes à l’air ! Elles s’inquiètent bientôt pourtant, non pas de ses propos incohérents, on y est habitués, sa réputation d’idiote étant alors tout à fait établie, mais de la véhémence qu’elle y met :

– Mon Dieu, j’ai eu si peur, si peur !

Et s’il était arrivé malheur à madame la comtesse ?

La plus jeune des femmes se met à gratter doucement à la porte de la chambre. Rien. Pas un bruit. Elle gratte une nouvelle fois. Toujours rien. Aussi, comme l’heure avance et que Madame va être en retard à la messe, il faut agir. La clef étant dans la serrure de leur côté, elles se hasardent à tourner doucement le bouton. Peine perdue ! La veille, leur maîtresse a fermé de l’intérieur la lourde porte aux verrous, elles ne s’en ressouviennent que trop bien !

– Madame, veuillez ouvrir s’il vous plaît ! risquent-elles. Vous allez être en retard à la chapelle. Madame ?

La comtesse de Saulx s’opiniâtre dans son silence. Alors la peur l’emporte. On frappe, et rudement, on tambourine même, et des pieds et des mains, on crie, on hurle : la pièce reste silencieuse, quand notre demeurée s’arrache une partie des cheveux qui lui restent, roule des yeux à faire peur, tout en tordant ses mains jaunâtres :

– C’est le diable, le diable, je vous dis !

Il faut aller chercher de l’aide à l’extérieur, car on ne peut décidément compter sur les gens de la maison. Le curé, le bailli seigneurial et les gens d’importance sont tôt rassemblés dans l’antichambre de Madame et tout ce beau monde, après avoir dûment constaté que la porte de la comtesse est bien verrouillée, résout de recourir à la force, non sans une ultime tentative de la demi-folle :

– Marie-Catherine, pour l’amour de Dieu, ouvrez. C’est moi, votre tante !

Toujours rien.

On écarte la tante sans ménagement et ces messieurs, s’encourageant tous ensemble, enfoncent la porte…

– Et vous prétendez, mon cher abbé, qu’on ne l’a jamais revue depuis ! Voyons, voyons ! interrompit madame de Tencin qui s’était levée pour servir elle-même le chocolat à ses invités, elle aura dérogé et rejoint tout simplement quelque amant en province !

L’abbé Trublet ne se laissa pas… troubler. Il connaissait les saillies de la maîtresse de maison, plus caustique que véritablement malveillante. Son salon était célèbre dans l’Europe entière et l’on aurait tué pour être invité à l’un de ses fameux mardis. Tout Paris aspirait à faire partie de sa Ménagerie, car ses Bêtes, ainsi qu’elle appelait ses habitués, étaient toujours assurées de son amitié fidèle. Et quand on est sœur d’un ministre d’État…

– À son âge, vraiment, vraiment, Alexandrine !

Il s’arrêta net, il avait failli être grossier. Son hôtesse aussi avait plus de soixante ans et, bien que cernée par la graisse et les rhumatismes, elle gardait ce charme, cet attrait qu’on lui avait toujours connu. Il paraissait même qu’elle était restée très verte…

Il se rattrapa de justesse :

– C’est son frère, le chancelier d’Aguesseau lui-même qui l’a affirmé un jour à madame de Créquy : disparue ! Et il y a plus de dix ans de cela.

– Et qui a hérité de sa fortune, puisqu’elle était veuve ? demanda une demi-ruine à la face lunaire, engoncée dans un fauteuil près de la cheminée.

Le vieux Fontenelle, presque un siècle à lui tout seul et distrait jusqu’ici, comme toujours quand il ne s’agissait pas de son intérêt, reposa le magot de porcelaine avec lequel il jouait sur la petite table en laque de Chine, prit sa tasse et enchaîna :

– Elle avait des enfants, voire des petits-enfants, non ?

– Je me suis renseigné, répondit Trublet, charmé que son histoire captivât son auditoire. L’aîné étant mort à vingt ans, il lui restait trois fils : une nullité de lieutenant général, mais bon au déduit – cinq enfants déjà et peut-être d’autres en route ! –, un marquis célibataire qui compte pour beurre et surtout l’archevêque de Rouen, bientôt cardinal si l’on en croit les rumeurs. Fort heureusement, le pape Benoît est en bonne santé, sinon…

– Nicolas, ne raillez point Sa Sainteté. Vous savez qu’il est pour moi comme un second père. Je lui écris chaque semaine et j’ai l’orgueil de prétendre qu’il me répond. Vous reprendrez bien une tasse de chocolat, mon cher académicien ! ajouta-t-elle pour marquer une pause.

Fontenelle, qui ne perdait jamais contenance, tendit sa tasse. « Que ne ferait-elle pour son frère ? » songeait-il en examinant un tableau de Boucher sur le trumeau blanc et or de la cheminée. N’était-il pas essentiel pour un ministre d’État, et de surcroît cardinal, d’avoir le soutien du pape quand, pour s’élever, on voulait pourfendre les déviances de toutes sortes, et la pire de toutes, le jansénisme ? « Avec Alexandrine, rien n’est jamais simple. Comme son tableau. Le Foyer pastoral, rien que cela ! Une jeune paysanne, légèrement vêtue, qui vient proposer des œufs à un berger assoupi près d’un moulin abandonné ; le tout chaperonné d’un cupidon joufflu et des conques de Vénus. La friponne ! »

L’abbé Trublet lui aussi connaissait bien la dame et ses frasques. Il ne se laissa pas non plus abuser par le nouveau rôle qu’elle interprétait : mère de l’Église, elle, qui avait abandonné autrefois son enfant sur le bas-côté de Notre-Dame ! Pas de chance, le bébé avait survécu, grandi en force et venait de publier le Traité de Dynamique que l’Europe entière nous enviait ! Mais peu étaient au courant des origines quasi romanesques du grand d’Alembert ! Et surtout pas eux deux, du moins officiellement.

– Très bon ce chocolat, reprit Trublet. En fait, les fils de la comtesse de Saulx n’ont eu droit à rien !

– Et pour quelle raison ?

– Je ne sais s’il vous en souvient, Alexandrine, mais l’année suivant la mort de la comtesse, son frère, le chancelier d’Aguesseau, fit passer quelque amendement au Parlement, qui modifiait dans tout le Royaume les lois en vigueur sur les testaments et les donations. Ce fut une pure coïncidence bien sûr, mais il se trouva qu’il hérita de tous ses biens.

– Comme il avait déjà hérité vingt ans auparavant de toute la fortune de leur mère, car il avait fait signer à sa sœur un document où elle renonçait à tout, même à sa légitime, ajouta madame de Tencin avec un grand sourire. Ce n’était pas très difficile pour lui, il était alors procureur général au Parlement de Paris. Je le tiens de feu le cardinal Dubois, qui le renvoya finalement à sa province. Il ne l’aimait pas beaucoup.

« Contrairement à elle », pensèrent en même temps ses deux Bêtes, dont les amours avec le principal ministre de l’époque étaient parfaitement connues. Décidément, il était dit que cette diablesse aurait toujours une information d’avance sur le commun. Mais elle ne connaissait certainement pas le détail de l’affaire…

La porte avait cédé avec fracas. Sur le chambranle, on distinguait nettement les blessures du bois, dues aux gonds arrachés, à la gâche de la serrure éclatée ; seul restait intact le crampon du loquet intérieur, marque dérisoire d’une protection avortée.

Sur le parquet de la chambre de la comtesse, en ce petit matin, les bottes crottées du bailli, du curé et de tout un monde alléché à l’idée de pénétrer la sphère intime d’une dame. La déception fut vive. Point de cadavre, point de table de toilette ni de siège percé, point de vêtements affriolants, point de livres grivois, point de livres du tout d’ailleurs ni d’écritoire, excepté un vieux numéro des Nouvelles ecclésiastiques sur la table de chevet. Pis ! Sur un côté de la muraille nue, un grand crucifix, horrible avec son christ grimaçant, les deux bras levés vers le ciel. Il faisait face à deux portraits sévères : les parents d’Aguesseau. Ajoutons un grand fauteuil enfin, près d’une petite table, devant un lit à baldaquin dont le drapé fatigué avait été rapiécé. Voilà pour la curiosité.

– Et vous dites que vous l’avez entendue fermer aux verrous la porte de sa chambre ? demanda soudain le bailli dont la raison refusait l’évidence.

– Oui, répondit l’une des femmes de la comtesse, juste après qu’elle nous a renvoyées, car elle ne voulait pas se déshabiller encore.

– Elle voulait le faire elle-même plus tard, renchérit l’autre, qu’on s’est demandé comment que Madame allait faire pour délacer son corps piqué et surtout qu’est-ce que Madame allait faire toute seule dans sa chambre à coucher où qu’y a aucun livre, ni rien de ce qui faudrait pour écrire ! Madame ne lisait et n’écrivait presque jamais d’ailleurs, ni ne recevait personne et…

– C’est bien, cela ira. Et vous, Mademoiselle, n’avez-vous rien remarqué ?

La tante d’Aguesseau eut un sursaut. Elle ne s’attendait pas à ce qu’on lui adressât la parole. Elle ne répondait rien. Aussi le bailli insista-t-il :

– Vous vivez là, dans l’antichambre de votre nièce. Pourquoi avez-vous tiré le cordon de la sonnette durant la nuit ou peut-être ce matin ?

– Je ne sais pas, je n’ai rien entendu, je n’ai vu personne. Je dormais et puis après j’ai eu si peur, si peur. Je ne sais plus, du rouge, du rouge partout, je crois, le diable, c’était le diable, je vous dis.

À la mine perplexe du bailli, le curé de Lux se hâta d’intervenir :

– Mademoiselle d’Aguesseau a dû faire un cauchemar, elle s’est blessée à la tête en tombant sur le sol. Il lui faut du repos pour recouvrer ses sens… qu’elle ne recouvrera pas, si vous voyez ce que je veux dire, ajouta-t-il à voix basse à l’intention du bailli.

– Je vois, je vois, fit ce dernier. Il convient d’examiner la chambre maintenant. Il doit y avoir une autre issue. Cette disparition est impossible.

Mais la pièce ne présentait aucune autre issue ou passage secret, ainsi qu’on l’attesta dans le procès-verbal :

… C’étaitune tourelle du château qui formait les parois de cette chambre. Elle était éclairée par une seule croisée garnie de barreaux très solides et très serrés. La cheminée, suivant l’ancien usage, était barrée dans le tuyau par une double croix en fer. Cette même chambre était sans cabinets, sans issue et sans aucune autre ouverture que la fenêtre grillée, la cheminée barrée et la porte d’entrée dont cette étrange personne avait eu soin de pousser les verrous…

« Comment une si grande femme de cinq pieds quatre pouces avait-elle pu s’évaporer sans qu’il en restât rien ? », voilà la question que tous se posèrent et que l’on se posa encore longtemps dans le pays.

L’état de la chambre intriguait tout autant. Rien n’était dérangé. Le lit n’avait pas même été défait : la courtepointe était en place, les coussins bien disposés et les courtines de serge verte soigneusement attachées aux quenouilles.

– Les bougies ! s’exclama soudain l’une des deux femmes de la comtesse.

– Eh bien, qu’ont-elles de si particulier, ces bougies ? interrogea le curé, surpris qu’on pût porter tant d’intérêt à un objet si commun.

– On les a placées hier soir sur la petite table près du fauteuil avant de souhaiter la bonne nuit à Madame. Quelqu’un les a soufflées au milieu de la nuit !

– Comment le savez-vous ?

– Elles étaient neuves et regardez les mèches, on voit qu’elles n’ont pas dû brûler plus de trois heures.

– Regardez ce que j’ai trouvé près du fauteuil !

L’un des notables du bourg exhiba fièrement sa trouvaille, comme une sainte relique :

– Une des mules de la comtesse…

– Ce dôme est vraiment laid, beaucoup trop massif par rapport à l’église et en plus il vous bouche la vue, Alexandrine. Sans lui, vous apercevriez peut-être le jardin des Tuileries.

– C’est vrai, mais savez-vous, mon cher abbé, comment les Parisiens surnomment le dôme du couvent des Filles de l’Assomption ?

– Savent-ils encore ce qu’est un couvent ?

– Le Sot Dôme, répondit à sa place Fontenelle, à qui on n’avait plus rien à apprendre, ou l’erreur d’Érard !

Madame de Tencin eut un petit rire étouffé, comme chaque fois que l’abbé était un peu en difficulté. Elle l’aimait beaucoup au reste, ne serait-ce qu’il était la main dont elle se servait parfois avec son collègue Poissonneau pour ses lettres anonymes, mais elle ne pouvait s’empêcher de railler ces institutions où on l’avait trop longtemps enfermée.

Trublet ne réagissait pas. Il s’était un peu penché par la fenêtre pour regarder les carrosses passer sous la porte Saint-Honoré :

– Quatre chevaux pour un carrosse ! Jusqu’où ira-t-on ?

– Je viens d’en acheter six, moi, tous plus noirs que l’enfer, ajouta la dame qui avait beaucoup d’esprit et encore plus de caractère.

– Est-ce bien raisonnable, Alexandrine, pour quelqu’un qui tient salon depuis plus de vingt ans dans un appartement du couvent des Filles de La Conception ?

Et tous trois de rire de bon cœur. On se demandait vraiment où l’on allait chercher les noms de ces institutions pour jeunes filles. C’était, dans le cas présent, à vraiment subodorer quelque malice de la part du fondateur.

Fontenelle, cependant, se reprit bien vite et demanda à l’abbé Trublet si l’on avait quelque autre détail au sujet de l’affaire d’Aguesseau.

– Fort peu de chose. Madame de Créquy, chez qui j’ai entendu raconter cette histoire…

– Ha ! vous m’avez manqué, mon cher Nicolas !

– Si peu, si peu, Alexandrine. Eh bien, Madame de Créquy n’en savait guère plus. Si ce n’est que l’on a longtemps parlé en Bourgogne à ce sujet de sortilèges et d’affinité suspecte avec les bohémiens, coupables éternels de tout crime, allant jusqu’à discourir sur les vampires !

– Vampire ? Qu’est-ce ? fit Alexandrine en levant un sourcil.

– Un revenant en corps et linceul, pudeur oblige, qui visite la nuit ses proches et en profite pour semer mort et désolation. Le jour, il rejoint son tombeau pour se reposer de son dur labeur nocturne.

– Si seulement il pouvait se reposer tout court, pour nous laisser nous, en repos !

– Comme si l’on n’avait pas assez de soucis avec les vivants, ajouta Alexandrine. En tout cas, j’avoue que les ombres et les caves m’ont toujours fascinée.

– Depuis votre séjour à la Bastille, peut-être ? osa Fontenelle.

– On le saura. Comme si les railleries de Voltaire ne suffisaient pas…

– Enfin, continua Trublet, qui fit mine de n’avoir rien entendu, le fils préféré de la comtesse, l’archevêque de Rouen – il n’était qu’évêque, si j’ose dire, de Châlons à l’époque –, le seul membre de sa famille qu’elle voyait encore, accourut au château de Lux pour y diriger une information judiciaire. Il n’y resta que peu de temps. On le vit abandonner subitement son projet d’enquête et s’en retourner précipitamment dans son diocèse. Il semblerait, si l’on en croit les bruits qui coururent, que le procureur général de Bourgogne en personne intervînt pour lui faire comprendre que l’honneur de sa maison pouvait s’en trouver compromis.

– Par quoi ? La vérité ? En tout cas, si cela est vrai, l’on devine assez d’où venaient les ordres ! commenta Fontenelle que l’affaire commençait à intéresser vraiment.

– Du chancelier d’Aguesseau, le frère de la victime ? risqua l’abbé Trublet.

– Personne n’oserait l’affirmer publiquement, ajouta songeuse madame de Tencin. Vous savez mieux que moi qu’il est toujours à la tête de l’administration de la justice et de tous les Conseils. Irrévocable, éternel. L’incarnation même d’une image pieuse pour la multitude. Mais, j’ai moi aussi un frère ministre d’État qui siège au Conseil du roi et je vous promets que, d’ici à une semaine, je saurai toutes les circonstances de cette affaire. Mieux encore, je parie un fromage de Sassenage que j’aurai trouvé le fin mot de l’énigme !

– Eh bien, à mardi prochain pour le dîner, fit Fontenelle qui, péniblement, se levait déjà. Je suis curieux de savoir si vous tiendrez votre pari. En tout cas, voilà un beau sujet pour vos romans.

Et devant le déni de la dame :

– Ah oui, j’oubliais que vos ouvrages ne doivent être le fait que de vos chiffes de neveux. Si ce n’est pas malheureux !

Et sur ce mot, il s’en alla, selon sa coutume en ces premiers jours d’été, porter sans état d’âme le poids de son âge et son appétit chez madame Geoffrin leur voisine.

Le château de Lux à nouveau, deux jours avant la disparition. Peu de lumière encore sur le plancher nu, la muraille grise. Il fait froid, car la grande cheminée n’est jamais allumée quand Madame n’est pas là. Personne ne l’a vue sortir, il y a plus d’une semaine. Personne ne s’est étonné, personne ne s’étonne jamais : Madame paraît, Madame disparaît. C’est ainsi depuis toujours, comme le cycle des saisons. Pourtant, si l’on avait interrogé plus avant la vieille d’Aguesseau, sa tante, qui avait l’intelligence d’être bête, bête à ne rien voir, bête à ne rien comprendre même, du moins en public, comme il sied aux nobles désargentés dont la survie dépend des fantaisies de leurs riches parents, on eût été surpris de certaines gênes, de certains soupirs à l’évocation des mystérieuses disparitions de sa nièce. C’est qu’elle la voyait, elle, la nuit, la lueur qui filtrait de dessous la porte de la chambre de la comtesse ; elle les entendait, elle, les sourds claquements de la discipline sur la chair meurtrie ; l’odeur surtout quand les macérations et l’abus du cilice, le manque d’hygiène, en venaient à souiller l’air de sa propre chambre. Mais les ordres étaient stricts : je ne suis pas là était à prendre au propre et au figuré ; absence officielle donc, mais aussi absence de la raison bridée par la mortification.

– Elle exagère cette fois, murmura mademoiselle d’Aguesseau ; je ne l’ai jamais entendue autant gémir !

Soudain, un grand choc dans la chambre de sa nièce la fit se redresser dans son lit. Elle écouta. Plus rien. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’elle osât se lever et coller son oreille au panneau de la porte. Toujours rien. Pas un son. Elle n’avait rien entendu d’ailleurs, elle devait n’avoir rien entendu. Respecter les consignes afin de pouvoir rester ici jusqu’à la fin. Manquer du nécessaire l’effrayait tant. Où dormirait-elle ? Qui la recevrait ? Elle hésitait à franchir le pas. Elle regardait la clef qu’elle avait rangée sur l’entablement. Oui, mais… Elle ne devait pas la libérer avant qu’elle le lui signifiât. Pour éviter toute tentation, pas de visites, pas de nourriture, juste un peu d’eau et toute à Dieu dans la douleur. Oui, mais cela faisait quand même une semaine qu’elle était partie ! Et si elle s’était trouvée mal ? Et puis Dieu nous aime-t-Il mieux lorsque l’on souffre ? Nettoyer son âme pour accueillir Sa grâce, souffrir pour la rédemption, comme Christ, disait-elle ! Il était à peine pensable que ces sophismes eussent fourni pâture à une femme auquel l’esprit ne faisait pas entièrement défaut.

– Tant pis, j’ouvre. Que Dieu m’assiste, prononça-t-elle à mi-voix en tournant la clef dans la serrure.

D’abord elle ne vit rien. La peur ou la pénombre, bien difficile à dire. Seule l’odeur s’imposait toujours comme la plus sûre des présences. Elle ouvrit les volets et les fenêtres. La lumière blanche du jour s’engouffra dans les ténèbres. À la désolation de la forêt et des prés, figés sous la neige et la glace, répondait le murmure de la Tille, vive, libre dans la fraîcheur de ce petit matin de janvier. « Ces fleurs de neige singent la nature, elles ne la sont point », songea-t-elle avant d’oser examiner la pièce.

Sur le plancher, gisait nue la comtesse de Saulx dans toute l’étendue de son heureuse pénitence. La tête en sang, le corps couvert de plaies, du moins celles que les bienséances laissaient voir à la vieille fille. Seule une petite croix en or et améthystes sur sa nuque disait encore de son humanité.

Mademoiselle d’Aguesseau connut le martyre pour transporter seule sa nièce sur le lit. Puis, après avoir tiré le verrou, elle se mit en devoir de la panser. Elle profita qu’elle fût inconsciente pour jeter un peu de sel sur les blessures, qu’elle nettoya ensuite au vinaigre. Puis les bandages. Les sels enfin et quelques claques pour qu’elle revînt à elle, et peut-être à la raison :

– Tu m’as fait si peur, Marie-Catherine. Ce n’est plus de mon âge.

– Je t’avais dit de ne pas entrer. Est-ce que quelqu’un d’autre m’a vue dans cet état ?

– Non. J’ai tout de suite verrouillé la porte.

– Bien. Cela ne regarde que moi et Lui ! Tu n’en parleras à personne ?

– Tu sais que tu peux compter sur moi. Tu es la seule parente qui m’a prise en pitié et tu sais que je t’aime sincèrement. Mais cela me désespère de te voir ainsi.

– Et Lui, fit-elle en regardant le crucifix, quand Il a souffert sur la croix, cela ne te désespère pas ? Penses-tu que j’aie moins de courage ?

– Mais c’était Dieu, Marie-Catherine. Tu n’es qu’une femme qui manque cruellement au monde et aux siens, risqua mademoiselle d’Aguesseau. Tu ne les vois ni ne les reçois jamais.

– Au diable tous, ils n’attendent que ma mort pour me dépouiller. Où étaient-ils, ces bons amis, quand à vingt ans l’on m’a mariée de force à ce bougre de Charles-Marie ? Ce vieux birbe puant ! Et que sept mois plus tard, j’ai perdu ma sœur préférée ? Elle me manque tant. Catherine-Françoise, tu me manques, si tu savais comme tu me manques, hurla-t-elle au crucifix. Personne pour te remplacer. Ah oui, quels cadeaux j’ai reçus pour mes vingt ans ! Quelle entrée dans la vie ! Je leur en ai tant voulu, à eux et à Dieu, de leur froideur et de leur indifférence.

– Ne blasphème pas, Marie-Catherine. Dieu n’est qu’amour. Il n’est nullement responsable de nos malheurs. Le hasard, la fatalité ou plutôt la liberté, voilà les vrais coupables.

– Comme si Dieu ne savait pas tout, n’ordonnait pas tout. La liberté, dis-tu ? Mais c’est un leurre, voyons, pour nous masquer notre insignifiance. On ne peut rien sans Sa grâce.

– Et l’as-tu obtenue après toutes ces années ?

– Qui sait ? Qui le saurait ? J’essaie au moins de purger mon âme pour en être digne, car j’ai tant péché jusqu’à ma conversion. Le plus grave peut-être : tu ne peux imaginer comme j’ai haï l’époux que Dieu m’avait destiné, me refusant les premiers mois de notre mariage, cédant de temps en temps ensuite par devoir, la nuit et l’hypocrisie voilant mon dégoût. Et ma mère en chien de garde, si froide, si cassante comme la glace, que je rêvais morte à mes pieds. Oh, j’en ai été bien punie, allez !

– Je sais. La mort de ton fils l’année de ses vingt ans ! Ce fut une terrible épreuve pour nous aussi. Mais tu ne dois pas oublier tes trois autres fils qui t’aiment, tes petits-enfants qui ont besoin de leur grand-maman.

– Quand Léon-Charles est mort, deux jours après Pâques, alors que tout était à la fête, que tout renaissait, il y eut soudain comme un affaissement dans mon cœur, une indifférence que rien ne combla jamais. De mauvaises pensées me vinrent à l’esprit…

– Ces pensées ne sont pas dignes d’une chrétienne et tu le sais. Seul Dieu choisit l’instant suprême, et décider à sa place est une abomination, répondit mademoiselle d’Aguesseau dont la religion, comme les rois, semblait parfois se réduire à la peur de l’enfer.

– Ce sont les mots mêmes du père Quesnel, chez qui j’ai trouvé réconfort après l’enterrement à Saint-Sulpice. Mon frère le chancelier me l’avait vivement conseillé autrefois, avant de tourner casaque. J’ai ouvert alors mon cœur à ce prêtre, je lui ai montré mon désespoir. Lui seul m’a comprise, lui seul m’a montré la voie, quand bien même il était persécuté de tous, obligé de se cacher dans Paris avant de s’enfuir pour Amsterdam. La lecture de ses Réflexions morales m’a amenée à la lumière que je cherchais depuis si longtemps. Leur lecture devrait être universelle.

Mademoiselle d’Aguesseau ne répondait rien. Elle avait toujours préféré Bossuet à Quesnel, l’archevêque de Tencin au cardinal de Noailles, bref à l’excès, une religion souple à la grâce suffisante. Mais discute-t-on avec sa protectrice ? Une femme bonne et excellente par ailleurs, de cœur et de tête. La vieille fille détourna simplement son regard. Tout son être se récriait. « Sottise vraiment que la prédestination », songeait-elle à nouveau ; « le salut est l’enfant naturel de nos choix et de nos bonnes œuvres. Comment faire entendre cela à cette tête de mule ? On ne change plus à cet âge. » Elle s’éloigna, nerveuse, vers la fenêtre.

La neige recommençait à tomber, si douce, si attirante, si sèche pourtant dans sa pureté. Où étaient passés le foisonnement des couleurs de la belle saison, l’exubérance des sons et des parfums ? En lieu, ce décor de glace pour une autre scène de la même pièce. La nature de Dieu en somme, multiple en son unicité. Marie-Catherine le comprendrait-elle jamais ? Ne saurait-elle un jour quitter son chemin d’obscurité ? Ses yeux se posèrent alors sur sa main chiffonnée aux veines saillantes. L’imminence de la fin est pourtant la meilleure des lanternes. Tous, même les plus grands finissent alors par revenir à la raison. Ainsi en allait-il probablement de cette girouette de Noailles. À l’approche de la mort, le cardinal ne venait-il pas de se rétracter et d’obéir au Saint-Père ? N’avait-il pas enfin accepté la bulle Unigenitus qui défendait le libre arbitre, après l’avoir tant combattu ? Quel mal cet homme-là n’aura-t-il pas causé à l’Église ! Faible, incertain, accoutumé à se battre en fuyant, héros plus digne de belles retraites que de belles défenses, avait-elle entendu dire un jour à Marie-Catherine par son frère le chancelier, lors de l’une de leurs nombreuses disputes. Ce n’était pas le seul serpent que le temps aura terrassé. Le diacre Pâris et ses folies venaient d’avoir le bon goût de mourir. Bon débarras. Restait l’évêque janséniste de Senez, cette vieille mule de Soanen, que l’archevêque de Tencin venait de faire enfermer dans l’éternité de La Chaise-Dieu pour qu’il y méditât ses hérésies.

– Sa voix y sera étouffée. La sérénité reviendra, comme le printemps après l’hiver, gronda-t-elle satisfaite.

– Que dites-vous ? Vous êtes trop éloignée. Je ne puis vous entendre, fit Marie-Catherine qui était repassée au voussoiement, signe impérieux chez elle du retour des bienséances et de l’autorité.

– Que pour moi, le regret sincère de nos péchés suffit pour être sauvé. La grâce divine, que Dieu accorde à tous, la peur de l’enfer sont de puissants vecteurs, certes, mais ils le cèdent devant notre volonté et Son amour. Nous sommes libres, ajouta-t-elle enfin dans un murmure.

– Quel orgueil ! L’orgueil des jésuites, n’est-ce pas ?

– Je n’apprécie pas particulièrement cet ordre.

– Pourtant vous défendez leurs thèses.

– Je ne sais pas, je ne suis pas aussi savante que vous, déclara prudemment la vieille femme que l’emportement de sa nièce faisait trembler. Mais il me semble que c’est la voie de la raison.

– La raison, la raison, on n’a que ce mot à la bouche de nos jours, alors que c’est le cœur qui voit ! C’est lui qui connaît Dieu. La raison, elle, devrait pourtant reconnaître que l’on ne peut recevoir Sa grâce – et Dieu l’accorde à qui Il veut et non pas à la cantonade ! – que dans un corps digne de Lui ; comme la Vierge qui n’a pu porter Christ qu’en son sein immaculé. Il faut se renouveler, ma tante, se convertir à la pureté pour ne pas déchoir si l’on a été choisi. Substituer un cœur nouveau, Son cœur, à ce cœur de chair corrompu.

– C’est donc pour cela, ma nièce, que vous ne voyez plus personne et que vous, elle hésita… êtes si sévère avec vous-même ?

– Il est nécessaire de faire fructifier les grâces reçues par le recueillement et la contrition. Comment pourrait-on élever des agneaux dans une porcherie ? Mais laissons cela. De toute évidence, vous ne m’entendez pas. Et puis il me faut reposer. J’attends une visite importante demain. Faites accroire à mes gens que je suis rentrée hier jeudi dans la nuit et donnez l’ordre de faire monter mon repas à une heure cette après-midi. Je ne veux plus être dérangée ensuite. N’oubliez pas ça avant de sortir.

– Il sera fait comme vous le souhaitez, répliqua tristement mademoiselle d’Aguesseau en quittant la pièce, un seau nauséabond sous le bras.

– Je suis en retard, mon cher académicien. Vous me pardonnerez j’espère, mais je n’ai su résister à la beauté des jardins du Palais-Royal, fit Piron en s’asseyant à la table de Fontenelle.

En ce début d’après-midi de juin, le café La Régence était déjà bondé et les nombreuses glaces qui décoraient les murs en multipliaient l’image à l’envi, coupant curieusement ici et là des têtes au hasard de leur disposition.

– À la beauté des jardins ou des dames qui s’y promènent ? lui lança le vieillard en clignant d’un œil. En punition, et eu égard à mon âge, mon cher poète, c’est vous qui régalerez.

– Cela va de soi.

Piron appela le père Rey et commanda un autre café pour son ami et une eau clairette pour lui.

– Vous n’aimez pas le café ? Moi, je ne saurais plus vivre sans. Avec le chocolat ! Surtout celui de notre amie commune, cette chère Tencin, qu’elle fait venir de chez Cheradame, le fameux apothicaire du Faubourg Saint-Honoré. La gourmande !

– J’ai été malade pendant près de deux mois, coupa Piron. Je me remets lentement. La follette, a déclaré le brave docteur Astruc. J’ai eu droit à tout l’arsenal : saignées, bains, purges et médecines diverses. Je vous épargne les détails. C’est presque miracle que je sois encore là. J’ai bien cru perdre la bataille.

– Allons, allons, vous exagérez, répliqua Fontenelle dont la santé de fer était connue de tous. À propos de bataille, vous avez su sans doute que notre nouveau ministre d’État, le duc de Noailles, aussi médiocre que son défunt oncle le cardinal, pour rester aimable, vient de connaître une défaite cuisante à Dettingen.

– Oui, je l’ai lu dans Le Mercure.

La conversation s’arrêta un instant. Une jeune servante appétissante déposait les boissons sur la petite table de marbre, sous l’œil intéressé de Piron. Celle-ci partie, Fontenelle reprit d’un air moqueur :

– Cette charmante enfant aurait pu être l’une des victimes de…, comment s’appelle déjà ce poème fameux, l’Odeà Priape, je crois ?

– L’ironie vous est facile, comme toujours. Vous savez pourtant comme cette erreur de jeunesse m’empêche de vous rejoindre à l’Académie.

– Je le sais, comme vous savez aussi que vous aurez toujours mon soutien indéfectible. Mais ce n’est pas de cela dont je souhaitais vous parler aujourd’hui, se hâta d’ajouter Fontenelle, qui voyait que le sujet était toujours aussi sensible chez son ami, dont la gaîté et la bonne humeur étaient pourtant proverbiales. Comme je vous l’ai expliqué dans ma lettre, il s’agit du chancelier.

– D’Aguesseau ? Vous savez que je ne l’aime guère, comme tous les pisse-froid de son espèce qui ne vont jamais au théâtre ou au café. Le public songe pourtant à lui élever des autels ou à le nicher au calendrier, selon les modes. Il passe pour onctueux, juste, modéré, éminemment pieux et modeste en tout. On le proclame juriste intègre et dévoué, père parfait, orateur reconnu et poète délicat. Il ne lui manque que la résurrection pour devenir Dieu.

– Et votre avis à vous ?

– C’est un méchant coquin hypocrite. Élevé dans l’erreur janséniste, ainsi que toute sa famille, par une mère folle à lier, la trop fameuse d’Ormesson. Il commença sa carrière comme magistrat, puis procureur général du Parlement où il propagea ses hérésies. Il s’opposa de toutes ses forces au début à l’enregistrement de la bulle Unigenitus condamnant le jansénisme. Puis, le Régent lui ayant fait miroiter la chancellerie et la garde des Sceaux, il connut soudain qu’il avait tort, persécuta ses anciens amis et exila tous les parlementaires rebelles à sa volonté. On le renvoya quelque temps plus tard, comme l’on renvoie toujours les traîtres, pour le rappeler sous le cardinal Fleury qui n’a jamais été à une inconséquence près. Le voilà définitivement chancelier depuis, puisque la charge, comme la mort, est à perpétuité.

– Il a quand même apporté au pays des réformes judicieuses au niveau des procédures judiciaires et de l’application des lois, non ?

– Il est vrai. Mais je serais curieux de connaître ce que ça...