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Les biotechnologies au feu de l'éthique

De
237 pages
Les biotechnologies sont depuis plusieurs décennies l'objet de progrès spectaculaires. Ceux-ci suscitent des espoirs thérapeutiques et des ambitions économiques susceptibles de bouleverser les pratiques médicales et le développement industriel de ce nouveau secteur d'activité. Cet ouvrage aborde la question de la légitimité éthique des recherches en examinant la position des chercheurs, les procédures de contrôle législatives et réglementaires et leurs incidences sur les pratiques scientifiques, notamment dans le domaine agricole (INRA) et le secteur médical (AFM).
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Les biotechnologies au feu de l'éthique@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03670-3
EAN : 9782296036703Claude Durand
Les biotechnologies au feu de l'éthique
L'Harm.attanSciences et Société
fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
Déjà parus
Bruno PINEL, Vieillir, 2007.
Régis MACRE, La personne dans les sociétés techniciennes,
2007.
Alain GUlLLON, Une mathématique de la personne, 2005.
Marie-Thérèse COUSIN, L'anesthésie-réanimation en France,
des origines à 1965. Tome I: Anesthésie. Tome II:
Réanimation. Les nouveaux professionnels, 2005.
Fernand CRI QUI, Les clefs du nouveau millénaire, 2004.
Karine ALEDO REMILLET, Malades, médecins et épilepsies,
une approche anthropologique, 2004.
Claude DURAND (sous la dir.), Regards sur les
biotechnologies, 2003.
Pierre- Yves MORVAN, Dieu est-il un gaucher qui joue aux
dés?, 2002.
yJacques ARSAC, a-t-il une vérité hors de la science? Un
scientifique s'aventure en philosophie, 2002.
Jean-Georges RENROTTE, Entre Dieu et Hasard: un
scientifique en quête de l'Esprit, 2001.
René GROUSSARD, Pierre MARSAL, Monde du vivant,
agriculture et société, 1998.
Alessandro MONGILI, La chute de l'U.R.S.S. et la recherche
scientifique, 1998.
Godefroy BEAUV ALLET, Un voyage d'exploration en
sciences cognitives, 1996.Remerciements
Je me dois d'exprimer ma gratitude à tous ceux qui m'ont aidé
dans ce travail et, notamment à Jean-Paul Renard et Olivier Danos
qui m'ont introduit dans le réseau de leurs laboratoires, aux
chercheurs en biologie moléculaire qui m'ont accueilli et donné
leur témoignage sur ces questions délicates, aux membres de
l'Equipe biotech du Centre Pierre Naville qui m'ont soutenu dans
ce travail, à Alain Pichon, à Evelyne Fabre et à Tiphaine Le Mao
qui m'ont épaulé techniquement. Mes remerciements vont tout
particulièrement à Yannick Jack pour la mise au point et les
rectifications des références scientifiques ainsi qu'à Michelle
Durand pour sa relecture sourcilleuse.Table des matières
INTRODUCTION: L'encadrement normatif de l'innovation 11
Partie 1
LES DEBATS
SUR LES BIOTECHNOLOGIES
I LES CONTROVERSES SCIENTIFIQUES 17
1. Evolutionnisme et génétique .17
2. La technicisation de la science ...18
3. Complexité et réductionnisme .20
4. Les applications des biotechnologies... .22
5. Les sujets controversés ... ... ... ...25
II LES ENJEUX DES BIOTECHNOLOGIES 31
1. Les applications utiles ..31
2. Ri s que s et ré s e rv es. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 5
3. Les enjeux économiques ..38
4. Les politiques .44
III LA CRITIQUE MORALE ET PHILOSOPHIQUE 47
1. Les enjeux éthiques des biotechnologies 47
2. L'eugénisme ... ... 50
3. La crise du progrès .53
IV LA LEGISLATION BIOETHIQUE ET SES REFERENTS..55
1. Les structures d'intervention 56
2. Le contenu des mesures législatives et réglementaires 59
3 . L a lé gi tim i té du contrô le. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .64
4. Référents et principes éthiques .67
CONCLUSION: La validation sociologique de la bioéthique 72Partie 2
ETHIQUE ET CLONAGE ANIMAL
INTROD UCTI ON 77
I CLONAGE ET TRANSGENESE À L'INRA
INTERROGATIONS ET JUSTIFICATIONS 78
1. Débats et controverses sur le clonage animal 78
2. L'intérêt scientifique et thérapeutique du clonage animal 81
3. Les inconvénients du clonage 85
4. L'amélioration de l'espèce humaine ... .88
5. Recherche fondamentale et recherche appliquée: les risques du
financement privé. 92
II L'ACCUEIL DE LA RÉGLEMENTATION 96
1. Le contrôle réglementaire 97
2. Les réactions à la prolifération des règles 99
3. Légitimité de l'Etat à réglementer ... 103
4. La variabilité des lois de bioéthique 106
III LES COMITES D'ETHIQUE 109
1. Le COMEPRA 109
2. Les Comités régionaux d'éthique 113
3. L'accueil des comités 115
4. La légitimité des comités d'éthique 120
5. Sensibiliser à 1'éthique ..123
IV ETHIQUE ET SOCIETE 126
1. Ethique et innovation ..127
2. Les enjeux sociaux, économiques et politiques
des biotechnologies. 132
3. Recherche et opinion publique 137
8Partie 3
LA THÉRAPIE GÉNIQUE
INTR 0 DUCTI ON 149
I LES AVANTAGES ET LES RISQUES
DES BIOTECHN 0 LOG .lES 152
1. Thérapie génique somatique et thérapie génique germinale 153
2. L'utilisation des cellules embryonnaires
et des cellules souches somatiques 156
3. Le diagnostic prénatal .162
4. L'utilité du clonage et de la transgenèse animale 163
5. Les xénogreffes .165
II LE CONTROLE REGLEMENTAIRE 166
1. Les institutions de contrôle .167
2. L'accueil de la réglementation .169
3. La légitimité du contrôle 174
4. La variabilité des lois 176
5. Les pressions sur la législation 179
III L'ETHIQUE DE LA RECHERCHE 182
1. La critique philosophique 182
2. La place de l'éthique dans la recherche 188
3. L'éthique de la pratique scientifique 192
4. Les limites des manipulations génétiques 197
5. Ethique et connaissance 200
6. La représentation du vivant. .202
IV SCIENCE ET SOCIETE 203
1. La relation au public 203
2. Les enjeux sociaux, économiques et politiques de la recherche ..209
3. L'application du principe de précaution .212
9CONCLUSION GENERALE 217
1. L'éthique de la recherche ..217
2. Le clonage humain .220
3. L'eugénisme .222
4. Le contrôle citoyen... ... ...... ...... .225
5. L'encadrement normatif de l'innovation 228
Bibliogra phie. ...231
10INTRODUCTION
L'encadrement normatif de l'innovation
Les biotechnologies sont depuis plusieurs décennies l'objet de
progrès spectaculaires. Ceux-ci suscitent des espoirs thérapeutiques
et des ambitions économiques susceptibles de bouleverser les
pratiques médicales et le développement industriel de ce nouveau
secteur d'activité. Mettant en cause notre conception de la vie, les
applications de ces découvertes soulèvent des appréhensions de
l'opinion publique qui se sont manifestées dans sa résistance à la
consommation des OGM et qui légitiment également une vigilance
dans le domaine de la bioéthique. Cette recherche abordera cette
question de la légitimité éthique des recherches en biotechnologie
en examinant les formes et la portée des procédures de contrôle
engagées dans le cadre de la bioéthique et leurs éventuelles
incidences sur les pratiques scientifiques. Cet examen s'appliquera
à deux domaines de recherche: le clonage animal, les recherches
sur la thérapie génique.
Il s'agit de mesurer l'impact des normes éthiques et pour cela
d'étudier, d'une part, le processus d'élaboration des normes
éthiques, d'autre part, leur réception par leurs destinataires, c' est-à-
dire, de façon privilégiée, le milieu scientifique.
Les acteurs privilégiés sont donc - d'un côté, ceux qui
« produisent» les normes éthiques (recommandations, avis, etc.),
en particulier les comités d'éthique (Comité consultatif national
d'éthique et comités des différentes institutions
représentées localement; - d'un autre côté, les praticiens qui
interviennent dans le cadre des biotechnologies, ceux dont
l'activité suscite la mise en œuvre de ces normes éthiques.
La délimitation entre l'élaboration de la norme éthique et sa
mise en œuvre n'est qu'une facilité de méthode qui ne peut être
systématisée. En effet, il y a sans aucun doute un phénomène
d'interaction entre ceux qui théorisent l'éthique et ceux qui la
mettent en pratique. La pratique suscite questions et réponses,
lesquelles sont interprétées par les instances éthiques avant
d'inspirer, en retour, l'activité des praticiens. Cette interaction sera
elle-même étudiée et approfondie.Le secteur de la biologie a, de longue date, été soumis à des
procédures de contrôle. Actuellement en France les manipulations
génétiques sont soumises à l'avis de la Commission du Génie
Génétique et les risques de dissémination des transgènes sont
examinés par la Commission du Génie Biomoléculaire. Ces
commissions inspirent et interprètent la législation en vigueur.
Les brevets sont l'un des enjeux de contrôle de la production
scientifique et de ses applications industrielles. Les controverses
juridiques se sont insérées dans le cadre du débat éthique sur le
brevetage du vivant. La bioéthique s'efforce de répondre à cette
difficile question.
Différents systèmes normatifs ont été élaborés en vue de
modérer et de contrôler les applications du pouvoir technique que
conféraient à la technoscience ses nouvelles connaissances sur le
vivant. Ces procédures de contrôle ont pour objectif de faire
prévaloir un principe de responsabilité et de précaution.
Des comités d'éthique se sont constitués au niveau national et
international. L'UNESCO a créé un Comité international en
matière de bioéthique. L'Union Européenne a édicté la
Convention européenne de bioéthique dans le but d'engager les
Etats membres dans un processus législatif réglementant les
pratiques des biotechnologies et contrôlant l'octroi des brevets. La
réglementation concernant la brevetabilité du vivant est l'un des
sujets des discussions et des controverses.
Les controverses éthiques s'appliquent aux questions de la
transgenèse et de la manipulation des embryons, du clonage et des
cellules souches sous leurs différents modes d'utilisation
« reproductifs» ou « thérapeutiques », faisant selon les cas, l'objet
de réticences ou d'encouragements.
Les réticences éthiques au clonage humain reproductif sont
quasi unanimes. Il est criminalisé par nombre législations. La
thérapie génique somatique est plus généralement admise, mais les
débats restent vifs sur les risques d'eugénisme, ainsi que sur
l'expérimentation sur l'embryon, le clonage thérapeutique et
l'utilisation des cellules souches.
Les arguments avancés dénotent un affrontement mettant en
cause normes et valeurs qui demande une analyse des références
éthiques mises en jeu: références des utilisateurs des thérapies
géniques (associations de malades), pression des industriels pour
valoriser les innovations, défense déontologique de la liberté de la
12recherche, résistances morales, philosophiques et religieuses à
cette instrumentalisation du corps humain.
Indépendamment du rappel des interventions des différents
organismes de contrôle sur les activités des chercheurs les
réactions des scientifiques à ces contrôles seront un élément
original de cette recherche. La recherche a pour objet d'évaluer
cette incidence de l'éthique, telle que formulée par ses différentes
instances, sur ses destinataires. Les normes éthiques sont-elles
connues par leurs destinataires? Comment sont-elles reçues,
perçues? Est-ce que les chercheurs tiennent compte dans leurs
activités des normes éthiques? Le font-ils avec reconnaissance ou
par résignation? L'éthique est-elle perçue comme une entrave ou
une aide? La réflexion éthique sur le terrain est-elle préalable à la
réception de la norme ou suscitée par elle?
Comment est perçue chez les scientifiques la contestation
éthique? A-t-elle une influence sur les projets, sur les façons de
travailler? Est-elle considérée comme partiale et inopportune,
comme une entrave au développement de la science et de ses
applications? La perception des risques a-t-elle fait surgir, comme
c'est le cas à l'INRA dans le secteur agronomique, des projets de
recherche spécifiques (recherche sur la traçabilité des ~OM, sur
les attitudes des consommateurs) ?
Y-a-t-il chez les chercheurs et chez les industriels un souci de
débattre avec l'opinion, de légitimer leurs idées et leurs positions,
ou trouve-t-on au contraire un repli sur un milieu « confiné»?
Quels sont les soucis et les efforts de vulgarisation scientifique?
Les débats éthiques influencent probablement les milieux
scientifiques, mais réciproquement les découvertes scientifiques et
leurs possibilités d'exploitation modifient la perception qu'ont
l'opinion publique et les moralistes des questions posées. Les
réalisations scientifiques peuvent créer des effets d'entraînement,
de persuasion ou de résignation sur des pratiques qui apparaissaient
au préalable litigieuses et qui se normalisent sous l'effet de leur
généralisation. Quel type de vigilance peut-on opposer à ces effets
d'entraînement? L'enquête sur le rôle des comités d'éthique
devrait répondre à ces questions. Ne participent-ils pas eux-mêmes
au processus de légitimation des innovations?
Cette recherche présente les résultats de l'enquête de terrain
effectuée auprès de deux groupes de chercheurs: le laboratoire de
l'INRA travaillant sur le clonage et la transgenèse animale et
Oénéthon, laboratoire d'Evry de recherche sur les thérapies
13géniques. Cette présentation sera précédée d'une première partie
synthétisant les idées et les questions que le milieu des
biotechnologies et de ceux qui les critiquent émettent sur ce sujet.
Elles se structurent en plusieurs points:
1. les controverses scientifiques sur les biotechnologies,
2. les enjeux des nouvelles pratiques,
3. la critique morale et philosophique,
4. la réglementation et la législation bioéthique: structures de
contrôle et principes de référence.
14ère PARTIE1
LES DEBATS
SUR LES BIOTECHNOLOGIES.
* Cette partie a été corrigée et complétée, dans les références aux biotechnologies,
par Annick Jacq, biologiste à l'Université Paris-Sud.I
LES CONTROVERSES SCIENTIFIQUES
Avant d'aborder la mise en question morale et philosophique
des biotechnologies nous présenterons un aperçu des controverses
scientifiques suscitées par l'émergence de ces nouvelles sciences.
1. Evolutionnisme et génétique
L'avènement de la biologie moléculaire et des biotechnologies
se situe dans la lignée du darwinisme. Pour Darwin l'évolution
procède de l'action cumulative de la sélection naturelle sur de
petites mutations produites de manière aléatoire: « L'évolution par
sélection naturelle dépend de ces évènements rarissimes que sont
les erreurs qui se révèlent bénéfiques» 1. La nature se contente
d'éliminer les organismes les moins aptes à survivre et à se
reproduire dans leur environnement, laissant la place aux mieux
adaptés. L'hérédité conserve et accumule ces acquis et les transmet
à la descendance.
Les généticiens vont expliquer cette transmission des caractères
ainsi fixés par l'action des gènes déterminant ces caractères. Les
gènes sont portés par une macromolécule, l'ADN. La duplication
fidèle de l'ADN et sa transmission à la descendance va permettre
une reproduction fidèle des caractères. Les mutations qui peuvent
survenir pendant la duplication de l'ADN vont introduire la
variabilité dont dépend l'évolution.
Le gène a pour fonction de conserver les instructions
nécessaires au bon fonctionnement d'une cellule ou d'un
organisme. L'instruction contenue dans un gène s'exprime, entre
autre, sous la forme de protéines. Le code génétique, dans le cadre
de la sélection naturelle, est mémoire et projet2.
La génétique va s'intéresser aux lois qui régissent la
transmission des caractéristiques biologiques entre les parents et
1 Evelyne Fox Keller, Le siècle du gène, Gallimard,2003.
2 C. Larrère, R. Larrère, Du bon usage de la nature, Alto-Aubierleur descendance (Mendel). Elle cherche à définir les bases
moléculaires (physico-chimiques) de I'hérédité, de la transmission
et de la conservation des caractères héréditaires.
Le génome est l'ensemble du matériel génétique d'une cellule,
d'un organisme. Avec le déchiffrage des génomes des bactéries,
des plantes et des animaux ainsi que du génome humain, se
développe une nouvelle discipline, la génomique. La génomique
s'intéresse au fonctionnement global des génomes et vise infine à
en avoir une vision intégrée. Elle étudie I'histoire des génomes,
leur évolution. Le séquençage permet d'identifier les composants
individuels du génome, les gènes et les séquences qui régulent leur
expression. A partir de ces données est étudiée la fonction de ces
gènes et des protéines pour lesquels ils codent, leur rôle dans la
cellule et les organismes. C'est ce qu'on appelle la génomique
fonctionnelle. La génétique humaine est l'étude du rôle des gènes
individuels, ou des groupes de gènes, dans la production des
caractères humains.
La biologie moléculaire a ainsi permis d'apporter de nouvelles
méthodes d'observation du fonctionnement des gènes:
identification et localisation dans les chromosomes, diagnostic
génétique, rôle du gène dans le développement, effets des
modifications de gènes3. La transgenèse a pour but de modifier le
patrimoine génétique d'un individu, voire d'une espèce.
2. La technicisation de la science
Avec le génie génétique, à la fin des années 70, la biologie
moléculaire s'accompagne d'une technicisation de la science et du
développement de ses applications. Cette tendance s'accélère à
partir des années 90. Du fait du coût de l'instrumentation
informatique et robotique nécessaire au décryptage des génomes
les pratiques scientifiques sont connectées à des espaces productifs
à valorisation économique. Ceci intègre les infrastructures de
production des savoirs dans des systèmes d'innovation qui
modifient les relations entre la recherche fondamentale et la
recherche appliquée: « Le rôle de l'industrie est de plus en plus
3
Michel Veuille, Génétique et eugénisme », in Bioéthique et culture, Journées
d'étude de l'UNESCO, oct. 89.
18prégnant dans la production et la diffusion des connaissances sur
l'insertion du matériel génétique dans les organismes vivants» 4.
Cette évolution se traduit par des formes de partenariat entre
biotechnologies et industries pharmaceutiques et par des méthodes
de recherche semi-industrielles privilégiant l'instrumentation
informatique. Les séquences d'ADN annotées dans GenBank
incluaient en 2001 plus d'un milliard de séquences, travail qui
implique un recours massif aux supercalculateurs5.
La bioinformatique est reconnue comme l'une des branches
essentielles de la biologie. Dans les trois dernières décennies,
l'avènement d'outils et de dispositifs techniques nouveaux conduit
à une redéfinition de l'organisation des recherches, de la définition
de leurs objets et de leur validation. La mise au point de ces
nouveaux outils est tout autant le rôle de mathématiciens et
d'informaticiens que de biologistes.La révolution informatique fait
émerger de nouveaux types de questionnements et
d'interprétations. Or certains chercheurs, même parmi les
biologistes moléculaires, doutent de l'aptitude de l'information de
séquence à expliquer la fonction biologique6.La controverse sur la
signification métaphorique des notions de « programme» et de
« code génétique» est un exemple de ces divergences:
- « Les notions de programme et de code génétique laissent à
penser qu'il y aurait comme un projet enfermé dans des
macromolécules» 7.
- « La métaphore du programme va faire sombrer les biologistes
moléculaires dans un déterminisme irrationnel: l'analogie
informatique prête à l'ADN le pouvoir de diriger, selon un plan
préétabli, les interactions entre les protéines et le milieu cellulaire.
Le gène détermine les fonctions et les caractéristiques de
l'organisme »8.L'auteur montre que la physiologie des organismes
invalide ces hypothèses.
4
cf. Anne Branciard, «L'articulation science innovation en France: 10 ans
d'action publique pour le développement de la génomique et des
biotechnologies », Les Cahiers de l'innovation, cahier n° 5.
5
Gérard Lambert, La légende du gène, Dunod, 2003.
6
Evelyne Fox Keller, op. cité.
7
Philippe Descamps, « Penser la finalité », Science et avenir, oct.-nov. 2000.
8
Gérard Lambert, op. cité.
19Henri Atlan9 développe une argumentation distinguant finalité
et intentionnalité: un comportement qui a une signification, en ce
sens qu'il constitue l'accomplissement d'une fonction, tend à nous
faire associer l'origine de cette signification à une finalité
intentionnelle, celle qui détermine à l'avance l'objectif à atteindre
par cette fonction... Mais la réalisation est celle d'un programme
dont le but n'est pas intentionnel.
3. Complexité et réductionnisme
Le déterminisme génétique est critiqué par les scientifiques déjà
au niveau du fonctionnement de l'expression des gènes.
Les ARN messagers de l'ADN contiennent les informations
capables de diriger la synthèse des protéines selon la règle définie
par le code génétique. Mais l'analyse du transfert des gènes dans
les cellules montre que chaque gène exerce des fonctions de plus
en plus complexes au fur et à mesure que les organismes
deviennent eux-mêmes plus complexes. Un gène peut donner
plusieurs ARN messagers pour plusieurs protéines. De leur côté,
les protéines peuvent avoir de multiples fonctions qu'elles exercent
en s'associant de manière variée avec d'autres protéineslo . Les
conséquences d'une fonction génique donnée sur la physiologie de
la cellule dépendent des interactions entre le gène et d'autres
composants cellulaires, en particulier les protéines elles-mêmes. La
conclusion de ces observations est la multiplicité des fonctions des
gènes, de leurs interactions et de la régulation de leur expression
par les protéines: « une complexe machinerie cellulaire contrôle
Il.l'expression génique» Il existe une rétroactivité entre l'activité
des gènes et le réseau biochimique du fonctionnement cellulaire: il
y a réaction du récepteur au message reçu et retour vers l'émetteur
avec un effet de stimulation ou d'inhibition: les protéines peuvent
agir en retour sur l'expression des gènes. Tout ceci a des
conséquences pour la transgenèse : « les organismes vivants sont
trop complexes pour que l'on puisse prévoir tous les effets de
l'introduction d'un transgène ».
9
Henri A dan, La fin du « tout génétique» '? INRA Editions, 1999.
10
Louis-Marie Houdebine, Transgenèse animale et clonage, Dunod, 2002.
Il
Gérard Lambert, op. cité.
20Ces découvertes invalident les attentes surestimées d'un
déterminisme génétique strict. Elles permettent même de formuler
des hypothèses inverses, notamment que «les organismes ne
constituent pas seulement les substrats passifs de l'évolution, mais
qu'ils représentent aussi les moteurs de leur propre
changement. ..qu'ils ont été dotés de capacité d'intervention sur
12.leur propre évolution»
A ces arguments internes, invalidant les thèses du déterminisme
génétique, s'ajoutent des considérations extérieures au
fonctionnement de l'organisme, principalement les effets de
l'environnement: les conditions environnementales modulent
l'expression du génome.
- «Tout caractère est produit par la conjonction d'un
déterminisme génétique et d'un déterminisme externe enchevêtrés
13.d'une manière inextricable» Ainsi à la génétique physiologique
(ou moléculaire) qui étudie les mécanismes physico-chimiques de
la transmission des caractères par les gènes se confronte la
génétique des populations qui étudie la répartition des gènes au
sein des dans la perspective d'une explication
historique de I'hérédité.
L'environnement serait en effet l'une des clés de l'expression
des gènes. On constate une désactivation des gènes avec l'âge, les
maladies. La prise en considération des interactions entre le
génotype et l'environnement relativise l'hypothèse des effets du
programme génétique et prête à « l'idéologie génétique»
14.l'accusation de «réductionnisme» Le réductionnisme des
biologies moléculaires est accusé de relever d'un« esprit trop
étriqué» sous-évaluant l'impact des forces extérieures sur la façon
dont les organismes progressent et dont les changements se
déroulent: «les organismes, les espèces sont façonnés par leur
15.environnement avec lequel ils interagissent »
Le postulat génétique relèverait d'une mauvaise
conceptualisation de I'hérédité, réduisant 1'histoire de l'évolution à
une «mémoire inscrite dans une substance (l'ADN)) qui est
ainsi « matérialisée, physicalisée»: c'est réduire le vivant à un
12
Evelyne Fox Keller, op. cité.
13
André Pichot, « La génétique est une science sans objet », Esprit, Mai 2002.
14
Forum « Limites du réductionnisme, in Biologie moderne, De Boeck, 2004.
15
Forum « Limites du réductionnisme », in Biologie moderne, De Boeck, 2004.
21fonctionnement physico-chimique16. L'hérédité est une
construction historique. « Le génie génétique, présenté comme de
la haute technologie, n'est qu'un bricolage empirique ».
La biologie évolutionniste étudie les comportements des
organismes, les relations qu'ils entretiennent entre eux et avec leur
milieu. La biologie doit intégrer la physiologie, l'éthologie et
l'écologie. Ces courants de biologie « intégriste» dénoncent les
projets d'intervention sur le vivant prêtés aux biologies
moléculaires. On met en garde contre l'appropriation de la biologie
par la techno-science médicale. Ces mises en garde posent la
question, fondamentale dans notre recherche, des utilisations des
biotechnologies.
4. Les applications des biotechnologies
Cette thématique sera largement développée par la suite sous
l'angle des enjeux du clonage et de la transgenèse et de
l'appréhension éthique et normative de leur usage. Nous nous
contenterons dans cette section d'évoquer les attentes et les
promesses de la science. Aux attentes des malades s'opposent les
appréhensions des philosophes et leur insistance sur l'urgence d'un
débat éthique sur ces questions difficiles.
Le séquençage du génome humain avait pour but de déchiffrer
sa signification biologique. Cette cartographie du génome permet
de localiser les gènes impliqués dans les maladies. Ce dépistage
des prédispositions peut, dans certains cas, faciliter la mise en
place d'actions préventives. Ces découvertes suscitent les espoirs
et les encouragements des associations de malades.
Mais d'autres applications sont possibles. Par exemple, la
thérapie génique repose sur l'utilisation de la transgenèse. On peut,
dans ce cadre, envisager une intervention sur les seules cellules
somatiques (celles de l'organe malade par exemple) ou sur les
cellules germinales (l'ovule ou le spermatozoïde, ou l' œuf fécondé
au stade une cellule). Dans le premier cas, on a des interventions
thérapeutiques individuelles, dans le deuxième cas, on a
transmission inter-générations et donc potentiellement
modification de l'espèce. Cette dernière application ouvre la
16
André Pichot, op. cité.
22controverse sur ses utilisations eugénistes. Nous y reviendrons en
détail dans les sections III et IV de cette partie.
Dans la perspective d'une thérapie génique somatique, la
définition de la structure et de la fonction de la protéine anormale à
partir des banques de données permet d'identifier des cibles
susceptibles de devenir des « médicaments» (le gène correcteur est
utilisé comme médicament) et met en jeu les liens de cause à effet
entre l'expression d'un gène anormal et une pathologie. Mais la
prédisposition génétique à des maladies est complexe,
multifactorielle, les liens entre facteurs génétiques et
environnementaux restent obscurs et le rôle des facteurs génétiques
dans une multitude de maladies reste à expliquer ou à préciser.
Les recherches en ce domaine restent potentiellement
dangereuses et la réunion d' Asilomar de 1974 entre scientifiques,
sans parvenir à un moratoire, a suscité la promotion de règles de
sécurité plus rigoureuses. Mais le débat reste entier entre
défenseurs d'une liberté scientifique inconditionnelle et tenants
d'une responsabilité collective qui en appellent à un débat public
sur la poursuite de ces travaux.
Les réserves sur les recherches biogénétiques et leurs
applications sont plus importantes chez les philosophes que dans
les milieux scientifiques. Elles concernent essentiellement les
interventions génétiques et l'eugénisme. Pour les critiques
philosophiques des nouvelles orientations scientifiques, les
technosciences sont devenues une nouvelle idéologie: «C'est à
elles qu'on a confié toutes les attentes et utopies qui habitent
l'esprit des hommes: la connaissance parfaite, la divination
(prédictibilité génétique), la transformation prométhéenne du
monde »17.Avec la thérapie génique (ou l'aide aux PVD par les
OGM) on promet beaucoup plus qu'on ne pourra tenir.
Jürgen Habermas dénonce dans ces nouvelles orientations
scientifiques une technicisation de la nature et une
instrumentalisation de la vie humaine, « l'espoir de tirer profit (et
bénéfices) d'un progrès sur lequel on ne peut même pas établir un
18.pronostic scientifique sûr»
Selon certains chercheurs les manipulations de cellules,
d'embryons, les OGM et le clonage représentent pour notre
17
Jean-Claude Guillebaud, Le principe d 'humanité, Seuil, 2001.
18
Jurgen Habel111as, L'avenir de la nature humaine, trad. Gallimard, 2002.
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