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Les débats télévisuels dans les télévisions européennes

De
273 pages
Les débats télévisuels ouverts à une large expression publique se sont multipliés depuis une quinzaine d'années sur les chaînes des pays européens. Que nous apprennent ces programmes sur les représentations et les normes du droit à la parole médiatique dans les différentes sociétés concernées ? Voici une analyse méthodique et comparative d'une large palette d'émissions.
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Les débats publics dans les télévisions européennes

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Déjà parus
Stéphane OLIVESI, la communication selon Bourdieu, 2005 Serge AGOSTINELLI (sous la dir.), L'éthique des situations de communication numérique, 2005. P. MOEGLIN et G. TREMBLAY, L'avenir de la télévision généraliste, 2005. Michèle GELLEREAU, Les mises en scène de la visite guidée, 2005. Philippe MAAREK, La communication politique française après le tournant de 2002, 2004. Mélusine HARLÉ, École et télévision: le choc des cultures. Réalité, mythe, imaginaire, 2004. Stéphane OLNESI, Questions de méthode: Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication, 2004. Jean-Paul METZGER (dir.), Partage des savoirs. Logiques, contraintes et crises, 2004. Jean-Paul METZGER (dir.), Médiation et représentation des savoirs,2004. Serge AGOSTINELLI, Les nouveaux outils de communication des savoirs, 2003. Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, 2003.

Sous la direction de

Guy LOCHARD

Les débats publics dans les télévisions européennes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 10 124 Torino IT ALlE 1200 logements 12B2260 Ouagadougou 12 villa 96

1053 Budapest

Université

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00009-6 EAN : 9782296000094

Auteurs Jocelyne Arquembourg, maître de conférences, université de Paris 2, IFP. Camelia Beciu, maître de conférences à l'université de Bucarest (Département de sociologie). Claude Chabrol, professeur à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle (UFR Communication). François Demers, professeur à l'université Laval à Québec (Département d'infonnation et de communication). loan Dragan, professeur à l'université de Bucarest (Département de sociologie). Isabelle Durousseau, maître de conférences à l'université de Copenhague (Institut d'études romanes). José Luis Fecé, enseignant à l'université Carlos III de Madrid. Jane Freedman, Senior Lecturer in Politics, université de Southampton. Henrik Boedker, professeur associé à l'École des hautes études commerciales d'Aarhus. Soeren Kolstrup, professeur à l'université d'Aarhus (Department Infonnation and Media Studies). Charo Lacalle, professeur à l'Universidad Autonoma de Barcelona (Faculté des sciences de la communication).

Guy Lochard, professeurà l'universitéParis III - Sorbonne nouvelle
(UFR Communication). Lucy Mazdon, Senior Lecturer in Film Studies à l'université de Southampton. Nicolas Pélissier, maître de conférences à l'université de Nice (IUT Sophia-Antipolis ). Nicolae Perpelea, maître de conférences à l'Institut de sociologie (Académie Roumaine). Jean-Claude Soulages, maître de conférences à l'université de Strasbourg (CUEJ). Lorenzo Vilches, professeur à l'Universidad Autonoma de Barcelona (Faculté des sciences de la communication). -7 -

SOMMAIRE

Présentation

p. Il p. 13
Soulages

Guy Lochard Introduction

I. France
Jocelyne Arquembourg, Guy Lochard, Jean-Claude La permanence d'un idéal de service public

p.41 p. 75

Claude Chabrol De l'analyse des dispositifs télévisuels à celle de leur réception II. Espagne José Luis Fecé, Charo Lacalle, Lorenzo Vilches Un modèle loquace et personnalisé III. Grande-Bretagne Jane Freedman et Lucy Mazdon Un repli sur lui-même du débat public IV. Danemark Isabelle Durousseau, Soeren Kolstrup et Henrik Boedker Un modèle retenu et unifiant V. Roumanie loan Dragan Un nouvel ethos médiatique Calnelia Beciu Entre paternalisme ludique et confession gratifiante Nicolae Perpelea Un Roumain devant ses talk-shows VI. Québec: François Demers Enracinement territorial etfragmentation culturelle VII. Ouverture transmédiatique Nicolas Pélissier Le débat public à l'épreuve des sites Internet. Le cas d'une eurorégion : le Banat
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p.83

p. 101

p. 133

p. 151 p. 171 p. 185

p.207

p.225

PRESENTATION

Que nous apprennent les émissions télévisuelles de débat sur la possible émergence d'une identité, voire d'une citoyenneté européenne? Que nous enseignent-elles sur le partage, présupposé dans cette hypothèse, de référents communs aux populations concernées? En d'autres termes, ces formats d'émissions (et plus généralement l'information télévisée) œuvrent-ils, dans leur état actuel, à la formation, au sein de l'Union européenne, d'une « conscience cosmopolitique », pour emprunter à Jürgen Habermas (Habermas, 2000) ? Enfin, quelles réflexions leur examen suggère-t-il sur la problématique mise en place d'un espace public commun, soustendant l'existence, proprement politique, de cette entité supranationale? Telles sont les interrogations liées à l'origine du projet collectif de recherche présenté ici. Fondée sur un credo dans la fécondité des approches comparatives et interdisciplinaires, cette action de recherche a associé des équipes de chercheurs de différents pays de l'Union européenne (déjà membres ou appelés à le devenir) et de pays non-européens, dans le cadre du programme CNRS « L'identité européenne en question» et du laboratoire CNRS « Communication et politique» (UPR 36). Débutant en 2000, elle s'est développée en effet, sur une double toile de fond. Celle d'une relance du débat sur les enjeux des assises institutionnelles dont l'Union européenne devait se doter pour assurer son avenir. Celle d'une réactivation des projets d'élargissement à de nouveaux pays candidats. C'est ce contexte qui explique, outre la mise à contribution d'équipes anglaise, danoise, espagnole, française, l'association avec une équipe québécoise. Inscrit dans un ensemble fédéral, cet espace francophone semblait en effet offrir, pour nos objectifs d'analyse, un support de comparaison particulièrement productif. En premier lieu, parce que cette province de l'État fédéral canadien témoigne bien de processus contradictoires d'intégration et de différenciation socioculturelle et sociopolitique dans un contexte de plus en plus ouvert par la mise en place de l' ALENA (Accord de Libre Échange Nord Américain). En second lieu, parce que radio et télévision ont joué pour le Québec un rôle identitaire non négligeable. Enfin, parce

Les débats publics dans les télévisions

européennes

que cette entité territoriale nous mettait en présence d'un paysage télévisuel dont la densification par la proximité étasunienne, dessine dans certaines limites le visage du futur système européen. Association, d'autre part, avec une équipe roumaine. Du fait de la brutalité de la dérégulation de son système télévisuel et de ses effets déjà observables dans son espace politique, ce pays semblait en effet offrir un terrain d'observation très fécond pour comprendre le mode d'organisation du débat public télévisé dans des pays inscrits, il y a peu de temps encore, dans le bloc de l'Est. Et cet État postcommuniste apparaissait d'autant plus intéressant à examiner sous cet angle qu'il était, dans la période étudiée, le cadre d'élections locales, législatives et présidentielles à l'origine d'une multiplicité de débats publics dans lesquels les questions européennes occupaient une place de choix. L'hypothèse théorique présidant à cette étude questionne la perception, prédominante aujourd'hui, du caractère inéluctable du processus de standardisation et d'homogénéisation des programmes d'information sous la poussée du mouvement d'internationalisation du marché des programmes. Une telle insistance sur les enracinements énonciatifs des productions télévisuelles ne doit pas laisser supposer que, pour autant, nous cédions au déterminisme culturaliste imprégnant certaines analyses sur les effets identitaires des discours médiatiques. Les programmes spécifiques à résonance nationale, trans ou infra nationale interviennent-ils de façon décisive sur la construction d'identités collectives ou ne peuvent-ils en être, au mieux, que les révélateurs? En d'autres termes, faut-il se rallier à la position des politiques, des professionnels et de certains chercheurs acquis à la première thèse? Ou bien à celle de chercheurs comme Peter Dahlgren (Dahlgren, 1995) qui avance qu'un discours télévisuel sur un territoire ne saurait faire sens que s'il bénéficie a priori « de la reconnaissance par une collectivité d'un lieu visible et symboliquement important» (Esquenazi, 1997) ? C'est vers ce deuxième type de position théorique, bien formalisée pour l'Europe par Philip Schlesinger (Schlesinger, 1991) et par Dominique Wolton (Wolton, 1993) que penchent sans ambiguïté les analyses présentées
ICI.

Toutes les références volume.

bibliographiques

sont renvoyées

en fin

de

12 -

Guy Lochard
INTRODUCTION

En dépit de l'importance des recherches engagées sur les médias et la construction européenne, surprenante est la faible part laissée dans ces travaux aux émissions à base de paroles, qu'on les dénomme magazines de plateaux, débats ou encore talk-shows. Pris en compte dans les explorations des propriétés des différents fonnats et genres télévisuels, ces programmes ont été rarement analysés dans une perspective internationale qui pennettrait de s'interroger sur les liens entre, d'une part, les nonnes du droit à la parole sociale et politique mis en scène par ces productions médiatiques et, d'autre part, les modes d'intégration à ce territoire politique en projet qu'est l'Europe. C'est là un manque flagrant si l'on considère avec Patrick Charaudeau et Rodolphe Ghiglione, qui sont parmi les rares chercheurs à s'être penchés sur ces émissions conversationnelles au plan européen (Charaudeau, Ghiglione, 1997), qu'avec ce type d'émissions la télévision « nous joue la pièce de la démocratie» (ibidem, p. 171). Et ce, même si l'on partage a priori le pessimisme conclusif de ces deux auteurs avançant qu'il ne s'agit là que d'un « simulacre» (ibidem, p. 171). Initiée en France, cette recherche a, au départ, pris appui sur un constat, apparemment contradictoire, avec celui avancé récemment par Jean Mouchon soulignant que la construction de l'Europe cumule en France un « déficit démocratique» et un « déficit infonnationnel », particulièrement sensibles pour les émissions de débat marquées par la prégnance d'un modèle « impositif » et asymétrique (Mouchon, 2003). Le texte initiateur de ce projet pointait en effet la multiplication, dans les grilles de programmes hexagonaux de la fin des années 90, d'un nouveau type de dispositif 1 rompant avec le modèle dénoncé par ce chercheur puisqu'il semblait vouloir donner corps à une représentation idéalisée d'un espace public élargi à l'ensemble des membres de la société civile. Considérant la situation française antérieure qui se caractérisait par la rareté de ce type de fonnats, il s'agissait donc, pour nous, de vérifier si cette nouvelle
1. Significative de ce mouvement est la publication à cette époque d'un dossier consacré par Le Monde (1 et 2 décembre 1996) « au succès des forums cathodiques ».

Les débats publics dans les télévisions

européennes

orientation de programmes était également présente dans les autres contextes retenus pour l'étude afin de tenter d'en évaluer l'importance, le sens et les enjeux. Un tel choix empirique ne s'explique cependant que par son adossement à une option à caractère plus théorique. Celle-ci rejoint la position défendue par Bernard Miège suivant laquelle, on ne peut réduire « l'espace public au seul noyau dur de sa composante politique» (Miège, 1995, p. 52). Elle vient s'articuler sur l'hypothèse d'une recomposition de cet espace langagier et symbolique autour de « jeux de glissement entre le monde du politique et le monde du civil, le monde du politique et le monde du privé, le monde du politico-civil et le monde du privé» pour reprendre les termes employés par Charaudeau et Ghiglione. C'est donc cette problématique initiale qui nous a conduit à porter notre regard, non pas sur les seuls magazines politiques mais sur des ensembles assez larges de programmes parfois très éloignés de la sphère du politique. Et ceci, au nom de la tenue en leur sein de « débats politiques implicites» et sur la base d'un critère d'ordre situationnel et identitaire : la présence dans ces arènes médiatiques, de représentants anonymes de la société civile, seuls ou mêlés à d'autres types d'individus dotés d'autres statuts (experts, décideurs). Comment se configuraient les offres de ce type de programlnes dans les différents pays retenus? Et par quels types d'opérateurs étaient-ils pris en charge prioritairement ? Telles sont les premières interrogations auxquelles les différentes équipes se proposaient d'apporter des éléments de réponse. Sur quels types de dispositifs effectifs se réalisaient ces programmes au plan des identités sociales et des rôles communicationnels des participants, ainsi que du point de vue complémentaire de la gestion de la parole et de la mise en scène visuelle? Les différentes équipes ont égaletnent et nécessairement orienté leurs analyses dans ces directions, dites plus « qualitatives », pour cerner ces normes de l'accès, postulé variable, à l'expression publique dans les différents contextes. Quels univers thématiques mettaient-ils en scène et quelle place occupait l'Union européenne dans les sujets abordés ? Voilà la troisième question soulevée conjointement, qui se doublait nécessairement d'une analyse du mode de traitement informatif de ce processus politique. Les réponses à ces trois questionnetnents n'avaient de sens à nos yeux que si elles permettaient de développer des interprétations des -14-

Introduction

écarts et similitudes repérables suivant différents axes de comparaison, puis de déboucher sur une réflexion relative aux possibles effets de ces productions télévisuelles sur les représentations d'un espace public reliant les différentes populations européennes.

I. Des écarts chronologiques dans les offres de programmes
Si les émissions de paroles (débats, talk-shows, etc.) prolifèrent aujourd'hui dans les grilles de programmes de la majorité des États, cette banalisation ne doit pas faire oublier le saut qualitatif qu'a constitué historiquement, pour l'expression démocratique, l'option dialogique dans les médias informatifs. Le parti pris monologique qui continue à présider à l'information écrite et audiovisuelle dans certains pays aux régimes autoritaires est là pour rappeler que la présence de ces genres télévisuels dans les grilles de programmes ne doit pas être simplement considérée comme une manifestation d'une idéologie communicationnelle (Beaud, 1984) mais bien (du moins dans un premier temps), comme un indice de démocratisation de l'espace social et politique. C'est la raison pour laquelle, et pour ne point céder à l' occidentalocentrisme qui innerve parfois certaines analyses désenchantées observables aujourd'hui, il nous est apparu important, avant toute analyse des dispositifs des programmes, de réunir des données sur les niveaux de présence de ces émissions conversationnelles dans les différents contextes étudiés. L'observation des grilles de programmes atteste bien une généralisation, dans tous les pays étudiés, de ces émissions de plateau. Cependant, un tel processus n'obéit pas à une chronologie identique, ce qui vérifie les logiques d'ordre politique énoncées ci-dessus. Et il ne fait pas intervenir le même type d'opérateurs. On peut le vérifier, historiquement avec l'exemple britannique où la BBC, réputée pour sa tradition d'indépendance, apparaît comme pionnière en la matière. Et on en a une confirmation à l'autre extrémité de cette chaîne chronologique, avec l'exemple roumain qui offre une forme concentrée de ces tensions politico-médiatiques. Comme le relève loan Dragan en ouverture du rapport sur ce pays, dans les années qui suivent la révolution roumaine: « Le modèle informationnel de la télévision d'État (médiatisation partisane, argumentation persuasive, visibilité excessive du discours officiel, institutionnel) se reproduit sous la forme d'un "partisanat" rénové et édulcoré autant dans les télévisions publiques que privées. » La contestation de cette logique -15 -

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informationelle devant être analysée, durant cette période, comme la traduction « du processus d'émergence de l'espace public en Roumanie». Il est significatif en ce sens que ce soit la première chaîne privée de ce pays, Antena 1, qui inaugure en 1996 la première émission de débat, appelée à connaître un énorme succès. Annonçant une prolifération des genres télévisuels à base de paroles, la Roumanie atteste ainsi le rôle déterminant qu'a pu jouer dans certains contextes le secteur commercial et ses logiques d'audience dans la démocratisation de la parole publique. Ce phénomène semble infirmé par les exemples danois, anglais puis catalan, où ce sont bien des télévisions de statut public qui ont initié et promu ce type de format. Il faut cependant le garder présent à l'esprit car il apparaît que, dans d'autres contextes (arabes et asiatiques notamment), c'est bien sous l'égide du secteur privé que s'amorcent des processus, parfois douloureux, de démocratisation de l'information audiovisuelle. Le constat de cette omniprésence en Europe des programmes fondés sur des échanges verbaux ne doit pas pour autant masquer des différences sensibles selon les contextes. Tout d'abord par la proportion qu'ils représentent dans les grilles de programmes. Mais également par les horaires de diffusion qui révèlent des formes de « ciblages » assez différenciées ainsi que des types d'usages présentant des écarts sensibles. Ainsi peut-on opposer, parmi les pays observés dans notre étude, d'une part, un modèle loquace et segmentant, fondé sur une multiplication d'émissions à base de paroles, disséminées sur l'ensemble de la grille des programmes et s'adressant à des publics plus spécialisés (retraités, femmes à la maison) qu'elles acompagnent tout au long de la journée. Emblématique de la télévision nordaméricaine placée sous l'égide du privé, on peut l'observer en Espagne et en Catalogne ainsi que, quoique à un degré moindre, en Grande-Bretagne et au Québec. Et, d'autre part, un modèle réservé et unifiant, qui tend à concentrer les émissions de débats dans des créneaux plus fédérateurs (prime time ou fin de soirée). Caractéristique de la situation française, mais présent aussi au Danemark, il tend, en se référant parfois à des idéaux de service public, à conférer à ces émissions une portée civique et culturelle plus importante, tout en postulant la réunion de publics plus hétérogènes et donnés comme représentatifs des collectivités nationales et locales concernées. -16

Introduction

La Roumanie correspond en ce sens à un mixte de ces deux idéaux-types puisqu'on peut y observer la dimension volubile du premier modèle, la concentration dans les créneaux de soirée, et une prééminence du secteur privé dans la promotion de ces genres télévisuels. Cette combinaison réaffirmerait donc l'importance de la variable socio-politique dans ce type de processus, tout en invitant à questionner les théorisations survalorisant le rôle du secteur public dans la démocratisation politique et culturelle des espaces médiatiques.

II. Des logiques de privatisation et de trivialisation des thématiques
La prise en considération des orientations thématiques de ces programmes confirme à certains égards la tension entre les deux modèles évoqués précédemment. On peut relever en effet dans les pays relevant du modèle loquace (y compris pour le contexte espagnol, la télévision publique catalane portée par son projet politicoidentitaire) une incontestable logique de privatisation et de trivia/isation des thématiques qui contraste avec le maintien, dans le modèle réservé, d'une relative affirmation d'orientations plus citoyennes. Particulièrement manifeste pour le cas français, avec ces diffusions dans la période étudiée d'émissions de débats sur des problèmes publics à des heures de grande écoute (Ce qui fait débat), cette politique de programmation se vérifierait encore aujourd'hui en Grande-Bretagne, avec le maintien par la BBC, à une heure de grande écoute, d'un programme « historique» comme Question time. En France, la relégation de ce type de productions dans la période consécutive à notre étude (Lochard, Soulages, 2003) semblerait certes invalider ce principe. Elle inviterait même à conclure à une homogénéisation des chaînes généralistes françaises, de même qu'à celui du système britannique, au vu de l'évolution de l' émissionmonument évoquée. Le débat plus général qui a fait retour en 2002 en France à propos des « errements» de la télévision généraliste et, plus spécialement des « dérives» du secteur publie, tend cependant à lui redonner toute sa validité, en soulignant la prégnance, dans certains pays européens, d'idéaux normatifs concernant les missions des télévisions généralistes. L'opposition public/privé n'épuisant pas la question, comment expliquer en conséquence les situations roumaine, espagnole et, plus spécialement, catalane? D'autres facteurs peuvent être évoqués.
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Ainsi, pour la Roumanie, l'influence soulignée, dans ce pays, d'une presse écrite au discours sensationnaliste et « providentialiste » dont les effets sur l'information télévisée sont sensibles. De même pour l'Espagne, la forte présence dans ce contexte d'une presse du cœur qui aurait contribué à imprégner le divertissement et l'information télévisuels de formes de « sentimentalisme» plus accentuées que dans d'autres contextes. Cette hypothèse ne peut cependant être retenue pour la Catalogne que si on vient la compléter par la mention d'un autre facteur, c'est-à-dire la primauté accordée par les décideurs politico-médiatiques au paramètre linguistique. Considéré comme prioritaire et essentiel pour la construction d'une identité catalane, cet impératif aurait donc progressivement prévalu sur la question des orientations de programmes en contribuant à une forme d'alignement 1 progressif de la programmation de cette télévision « autonomique » sur celles des télévisions étatiques.

III. Des logiques de hiérarchisation des statuts et des rôles
Par-delà ces écarts observables au niveau des orientations thématiques de ces programmes, quelle vision ceux-ci dessinent-ils des conditions d'accès au débat public dans les différents pays concernés? Pour répondre à ces questions qui touchent aux imaginaires démocratiques sous-jacents aux différents contextes étudiés, plusieurs critères devaient être pris en compte. Priorité a été donnée ici à celui des statuts et des rôles des participants. La tendance observable partout en la matière est à la promotion des anonymes, que ceux-ci soient convoqués à titre d'acteurs, de témoins ou encore, d'« experts d'expérience», pour reprendre une expression des auteurs danois. En réponse au projet (qui semble aujourd'hui fédérer l'ensemble des professionnels européens), de restitution à « son public» de l'ensemble de l'espace d'expression télévisuel, les producteurs semblent vouloir garantir systématiquement aux téléspectateurs un support de proj ection identificatoire prenant corps à travers les voix et les visages d'individus campés comme représentatifs de comportements, d'affects, et de croyances
1. L'observation des programmes de cette chaîne dans la période antérieure conforterait cette thèse. Ainsi, la programmation au début des années 90 d'une émission aux ambitions plus citoyennes comme La vida en un xip. Voir à ce propos l'étude publiée par le Cercle d'analisi deI diseurs qui comporte un entretien révélateur avec l'animateur de cette émission, Joaquim Puyal (Cercle d'analisi deI diseurs, 1997).

18 -

Introduction

individuels ou encore, et plus collectivement, des « Opinions publiques» des pays concernés. Et cette loi se confirme depuis les émissions touchant aux dimensions les plus intimes jusqu'aux débats politiques les plus classiques. À preuve le cas français longtemps en décalage où, de l'émission « compassionnelle » C'est mon choix au magazine politique France Europe Express, la parole profane et testimoniale est systématiquement exhibée. Ce peuplement des plateaux par ces « individus ordinaires» ne doit pas faire illusion pour autant, même s'il est renforcé par des mises en scène visuelles valorisant leur présence et leur rôle, car il est corrigé par une tendance contradictoire, observable là aussi dans tous les contextes, qui tend à restituer aux décideurs et experts, des temps de parole d'autant plus forts que l'on s'approche de la sphère du politique. On se centrera pour asseoir cette proposition sur l'émission française Prise directe, très intéressante à cet égard puisqu'elle incarne plus que tout autre ces tentatives 1 de désintermédiation des journalistes s'effaçant au profit de paroles d'interpellation, directement ou indirectement adressées à des autorités convoquées explicitement ou implicitement. Comme nous le remarquons dans l'analyse consacrée à ce programme, « un ensemble d'éléments convergents donnerait ainsi à penser qu'on est là dans un espace de parole totalement ouvert, agi par la seule logique des prises de paroles auto-initiées de participants s'auto-sélectionnant ». Mais ceci est infirmé par l'examen des pratiques, réellement attestées, de distribution de la parole, celle-ci permettant en effet de voir dans cette émission « se dessiner une logique de hiérarchisation des statuts» au détriment des acteurs et témoins non-légitimés. Ce paradoxe d'une parole reprise aussitôt qu'accordée apparaît d'autant plus pernicieux qu'il tente de se crédibiliser par un recours assez généralisé à des adjuvants technologiques (téléphone, Minitel, Internet) qui semblent souvent ne jouer, dans les émissions étudiées que comme un alibi masquant l'inégalité de fait des statuts de parole entre les participants. De telles observations tendraient donc à rejoindre les remarques à caractère plus théorique de Bastien François et Erik Neveu (François, Neveu, 1998) sur les modalités d'accès légitime au débat public et le rôle stratégique que joue, au sein de celles-ci, l'aptitude chez les acteurs à la « montée en généralité »,
1. Repérables par ailleurs en Italie (durant la période de Mani pufile (Mains propres) et à un moindre degré en Catalogne dans les années 80 avec La vida en un xip (Charaudeau, Ghiglione, 1997).

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c'est-à-dire, et pour reprendre les tennes de ces auteurs, la capacité à partager et à faire partager « des principes de vision et de division du monde social dont la validité dépasse l'expérience immédiate ». François et Neveu soulignent bien à cet égard la multiplication et la diversification dans les débats médiatiques de formes de paroles publiques (ou, du moins, publicisées). Un phénomène « vécu (ou subi), remarquent-ils, comme un élargissement de l'espace public, voire une vraie révolution démocratique ». Ils notent toutefois « combien même les fonnes en apparence les plus démocratiques» de forums télévisuels ou radiophoniques reproduisent, dans leur stéréotypisation même, des modes de ségrégation sociale classiques, « la parole du "profane" [restant] très largement instrumentalisée par les médiateurs 1.». Au fur et à mesure de l'avancée de notre analyse sur notre corpus, nos observations, convergentes avec celles de François et Neveu, invitent donc à considérer qu'il ne faut pas s'arrêter en la matière aux signes extérieurs des dispositifs d'émissions, pas plus qu'aux déclarations d'intention des producteurs. Car celles-ci masquent le plus souvent l' effectivité des modes de gestion des échanges qui répondent par ailleurs à une exigence de spectacularité polémique portée aujourd'hui par les responsables des unités de programmes. Cette logique est particulièrement manifeste au Danemark pour lequel Isabelle Durousseau, Soeren Kolstrup et Henrik Boedker relèvent un parti pris de « dichotomisation » des échanges qui semble vouloir avant tout satisfaire une visée de polémicité, gage dans les imaginaires des producteurs d' attractivité des programmes. On ne doit certes pas exclure que certains facteurs renforcent cette tendance, comme la prépondérance chez les animateurs roumains de journalistes issus d'une presse écrite d'opinion. Pour les émissions à prétention civique, on doit pourtant conclure, qu'en vertu de lois plus générales de la télévision commerciale contemporaine, on se retrouve le plus souvent dans tous les pays étudiés, d'une part en face de simulacres de démocratie de parole au sein desquelles subsiste, pardelà les discours d'escorte, une hiérarchie assez affinnée de rôles communicationnels (questionnants/questionnés) entre anonymes et élites, les premiers se voyant cantonnés dans le registre des émotions,
1. Ce qui leur permet de conclure à propos de ces productions médiatiques « qu'on peut s'interroger sur leur capacité à permettre une meilleure intelligibilité du monde social ou à sous-tendre un programme d'action, voire sur le caractère pervers d'un rapport au monde social qui masque dans la singularité des "cas" exposés ses déterminants structurels ».

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Introduction

les seconds parlant au nom de la rationalité et, d'autre part, de spectacles polémiques renonçant à toute pensée dialectique et projet d'intercompréhension dialogique au profit d'un relativisme généralisé 1.

IV. D'autres facteurs explicatifs
Est-ce à dire que d'autres types de facteurs (socio-cul turels principalement) ne peuvent pas intervenir pour tempérer ces logiques transversales de configuration des programmes? Les chercheurs danois soulèvent cette interrogation lorsqu'ils notent la référence à une pratique socio-communicative locale 2 ainsi que le parti pris de « proximité» (tutoiement généralisé, refus de hiérarchisation des statuts) qui caractérise les émissions de débat dans cette télévision, une particularité qu'ils renvoient à une géographie et une histoire socio-politique 3 et, au-delà, à une influence religieuse luthérienne. Il en va de même des collègues catalans qui suggèrent l'hypothèse de réappropriations concertées d'héritages socio-culturels lorsqu'ils notent, pour l'émission espagnole Dia a dia (Tele 5), la référence au plan scénographique, aux décors du marché et du salon comme espaces d'échanges entre « femmes à la maison» dans les dispositifs analysés. Et François Demers renforce de son côté ce questionnement lorsqu'il évoque, à propos de l'organisation de la parole dans les programmes québécois analysés, la possibilité d'une prégnance durable de la « verticalité du discours clérical ».
1. C'est cette logique générale que met bien en lumière François Demers à propos du Québec lorsqu'il remarque que « Dans le cas de Droit de parole, cela se traduit dans le déroulement de l'émission par les traits suivants: chacun a le droit de parler, y compris par la fenêtre des courriels ; chaque opinion reçoit autant de droit de parole, l'animatrice y veille même si le jeu des caméras avantage les participants connus, typiques ou pittoresques; la majorité statistique l'emporte; l'autorité (l'animatrice) ne peut ni ne veut établir le vrai. 2. Plus précisément dans le titre de l'émission Hojlunds forsamlingshu (<<La maison de 1995), le renvoi explicite « aux débats tenus dans les réunion de Hoejlund », 1988 maisons communales ou syndicales du temps du triomphe du parlementarisme et de la participation politique des campagnes danoises entre 1880 et 1910 » et pour reprendre encore les termes de l'analyse consacrée à ce contexte, celle « à la tradition de l'enseignement des hautes écoles populaires, caractérisé par "la parole vivante", voire par "la parole vive", en référence à la Bible ». 3. « En effet, notent ici même Isabelle Durousseau, Soeren Koelstrup et Henrik Boedker, la petite superficie du Danemark et le fait que les inégalités sociales soient moins nettes, même si elles sont bien réelles, ont pour résultat que tout débat a une certaine tendance à éliminer le statut d'expert légitime. Les autorités ont du mal à s'imposer. »

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Pour l'Europe et sur la base de plusieurs indices, on pourrait ainsi opposer, à la tendance nordique au gommage des hiérarchies: - une logique de marquage des statuts qui peut être observée en France, avec des émissions comme France Europe Express (et à un degré moindre Ce qui fait débat) et, y compris, comme on l'a vu, avec des émissions comme Prise direct. - une tendance personnalisante et vedettarisante qui peut être notée en Espagne et en Catalogne 1 ainsi qu'en Roumanie dont les liens avec le précédent contexte pour les échanges de programmes sont notifiés par les auteurs du rapport. On serait ainsi conduit à tenir pour valide, au vu des pays étudiés: - un mode nord européen d'organisation de la parole publique qui serait marqué par une recherche d'anonymat et d'autodiscipline collectivement assumés; - un mode méditerranéen plus personnalisé, quotidien et ouvert, les cas anglais et français oscillant entre les deux modèles et le cas roumain se démarquant de tous les autres par un esprit de dérision et un imaginaire de dérision (bien mis en lumière dans son étude par Nicolae Perpelea) ainsi que par un rôle attesté de « joumalistebouffon» . Mais n'est-ce pas céder là à un travers culturaliste induit par le choix des pays mis en comparaison? Cette interrogation mérite d'être soulevée dans la mesure où les processus de conformation des dispositifs télévisuels font intervenir une multiplicité de facteurs qui engagent à la prudence interprétative. Les chercheurs roumains le mettent en lumière en soulignant, comme on l'a déjà remarqué, l'influence sur la télévision de la presse écrite populaire, tant au plan des orientations thématiques (privilège aux faits divers) que des stratégies discursives.

v. Une double impasse
Ces considérations engagent d'évidence à raisonner ici (comme à notre sens pour toutes les études transculturelles) en termes d'hypothèses interprétatives (et non d'« explications») sans perdre de
1. L'auteur de l'analyse sur les émissions catalanes note ainsi que: « Dans un tel contexte, les émissions de débat public que produit et diffuse Televisio de Catalunya (TV -3) peuvent s'analyser comme le produit de politiques de l'audiovisuel, de normalisation linguistique, d'encouragement au développement du tissu de la production audiovisuelle et d'un star-system propre (que certains talk-shows contribuent à construire).

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vue le centre de gravité des investigations entreprises. C'est la raison pour laquelle, et pour mieux nous recentrer sur nos propres interrogations, nous avons été conduits, à nous doter d'un outil commun (voir sa présentation en annexe) permettant de dégager quelques enseignements plus spécifiques et plus synthétiques sur les normes d'accès à l'espace public sous-tendant les émissions mises en comparaIson. Cet outil de classification a été volontairement soumis à une forme de validation à travers une étude expérimentale menée par Claude Chabrol qui donne un certain crédit aux catégories mises en œuvre pour cerner les orientations générales de ces productions. Il a été questionné par certains contributaires (François Demers notamment), regrettant un aspect réductionniste qui dénierait le phénomène croissant d'hybridation générique des programmes. Que répondre, sinon que pour des objets aussi composites que les magazines de télévision, c'est le lot de tout instrument catégorisant que de proposer un mode de raisonnement privilégiant les dominantes pour chacun des programmes étudiés? On a conservé cet instrument méthodologique en considérant qu'il permettait de dégager des tendances éclairantes sur chacun des contextes et, au-delà, sur l'ensemble des pays étudiés. Il faut toutefois rendre justice à cette objection en notant que l'emploi de cet instrument d'analyse fait apparaître des tensions internes aux dispositifs tout aussi instructives 1. Si l'on revient maintenant aux résultats plus généraux sur les politiques nationales de programmes, que constate-t-on ? Tout d'abord pour la France, qui a agi comme un point d'impulsion et d'ancrage pour cette étude, une resymétrisation relative 2, déjà remarquée, des dispositifs par rapport à la période antérieure, tendance qui s'accompagne d'une reconnaissance des émotions comme registre d'expression légitime. L'observation des résultats pour les autres pays invite à des conclusions similaires confirmées par les différentes équipes relevant
1. C'est le cas de l'émission privilégiée dans leur étude par les collègues danois qui relèvent que Le Débat poursuit finalement deux buts et essaie de se conformer à un idéal double: l'idéal de l'espace public classique dans un premier temps, et le rêve de donner la parole aux gens, de faire parler « monsieur tout le monde », avant de conclure que: «Le Débat se présente finalement comme un miroir de l'espace public ou mieux comme un symbole de l'espace public, tout en étant en même temps un espace concret de divertissement». 2. Dans la mesure où ce diagnostic doit être un peu corrigé par le constat de la disparition ultérieure dans le service public de ces modèles rééquilibrants observés entre 1997 et 2001.

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que, dans la programmation des chaînes généralistes, les émissions consacrant une discussion rationalisante et maîtrisée des problèmes collectifs ne subsistent au mieux que comme un relief résiduel. La Grande-Bretagne présente d'étranges analogies avec la situation française, du fait de la présence simultanée, d'émissions consacrant les autorités institutionnelles (Dimbley et surtout Question time), de programmes fondés sur des paroles testimoniales (Kilroy) ainsi que de débats incluant des personnalités qui rappellent à certains égards la tendance également observable en France. Le Danemark, qui se singularise par son maintien tardif Gusqu'à la fin des années 80) d'un fort service public, a connu dans les années 90 une forme de normalisation avec une multiplication de talk-shows intimistes aujourd'hui supplantés par des jeux et des reality shows. Mais le maintien d'une émission comme Debatten atteste la persistance d'un projet télévisuel de mise en représentation d'un espace public ouvert et unifiant. C'est là un incontestable point de démarcation avec l'Espagne qui se différencie quant à elle de ces trois pays par son affirmation de deux tendances de programmation. D'une part, une densité d'émissions à base d'histoires de vie. D'autre part, une absence sensible de débats mettant en co-présence responsables et anonymes, les explications avancées par Charo Lacalle étant que « la représentation des personnalités institutionnelles se réalise majoritairement dans les journaux télévisés» ainsi que dans les informations matinales des chaînes, qu'elles soient d'État ou « autonomiques ». Il est, à cet égard, remarquable que dans l'espace télévisé catalan, la reconnaissance de la parole sociale et citoyenne se réalise principalement à travers le principe des appels téléphoniques et l'usage de procédés (enquêtes, fax, courriels) qui semblent consacrer l'opinion publique mais qui, de par leur unilatéralité, construisent une représentation fondamentalment asymétrique du débat public 1. Le paysage télévisuel roumain du début du nouveau millénaire attesterait enfin certains traits similaires avec la France des années 80 et 90 du fait de la prépondérance, relevée là aussi dans son analyse terminale par Camelia Beciu, de « dispositifs asymétriques relevant la
1. Les collègues catalans notent ainsi à cet égard qu'« À la différence de la logique d'autoreprésentation qui caractérisait le reste des programmes analysés, dans lesquels le public ou les téléspectateurs jouissaient de ce privilège du direct télévisé que détiennent les acteurs télévisés, la participation différée du téléspectateur dans Bon dia catalunya constitue un dispositif asymétrique qui détermine un principe d 'hétéroreprésentation à partir duquel se structure ce programme».

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forte différence statutaire entre, d'une part, les "individus" et, d'autre part, des "personnalités" et des "décideurs" ». Et ce, malgré l'intervention d'un « registre qui caractérise souvent la parole de débat de la classe politico-médiatique [et qui] atténue les différences statutaires entre les participants, en élargissant l'espace potentiel de la citoyenneté ». Car souligne fort opportunément ce chercheur, ce « paternalisme ludique» doit bien être pensé comme « une stratégie hybride d'autorité et de connivence qui sur-réglemente les échanges entre les participants au débat, tout en rappelant les limites de la citoyenneté ». En dépit des variations observables nationalement, de telles observations invitent ainsi à conclure, définitivement cette fois, à une relégation générale d'un modèle rationnel et délibératif de la parole télévisuelle au profit d'un modèle émotionnel et participatif, de plus en plus privilégié par les programmateurs en vertu de ses réputés effets empathiques sur les publics. Dans la lignée de l'analyse de François Demers (Demers, 2001), ce constat vérifierait donc bien un investissement général du média télévisuel par un phénomène culturel de « perte de la transcendance qui interdit de considérer quelque point de vue que ce soit comme une vérité absolue à partir de laquelle il serait possible de condamner et de réprimer d'autres points de vue 1.» Mais il nous placerait du coup face à une situation paradoxale. Autrement dit, nous voilà confrontés à la double impasse que représenteraient, d'une part, les dispositifs de parole argumentative, mais élitiste et abstraite, et, d'autre part, des dispositifs de parole publique élargie et concrète, mais émotionnelle et relativiste bien représentés en France par Ça se discute. Un tel dilemme ne donnerait en conséquence que plus de relief et de prix à un programme comme Ce qui fait débat (France 3, 2000) qui s'est progressivement imposé à nous nous comme un modèle normatif dans la mesure où il semblait suggérer des moyens d'articulation entre l'espace des préoccupations immédiates du grand public populaire et l'espace médiatique de délibération et de décision politique. Jocelyne Arquembourg montre bien dans son analyse en quoi cette émission éphémère a constitué un lieu provisoire de mise à jour et de traitement de « problèmes publics ». Après avoir, à la suite de Joseph Gusfield

1. Demers poursuit en relevant que « La table est (donc) mise tant du côté politique que du côté culturel pour que chacun s'affirme dans son idiosyncrasie, dans ses croyances et ses vérités, comme l'égal de chacun des autres ».

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(Gusfield, 1981), avancé de ceux-ci une définition théorique \ elle atteste que « c'est sur cette dimension du dévoilement et de la limite entre sphère privée et sphère publique que joue particulièrement l'émission» et qu'« elle se propose d'être le lieu d'une mise en présence d'acteurs sociaux qui déborde le cadre de la formation d'une opinion (ce qui peut se limiter au "quant à soi") pour déboucher sur une demande d'action». On peut ainsi très légitimement se demander si l'activation de représentations et de dispositions sociales favorisant des modes de participation citoyenne ne trouve pas dans ce type de dispositif, un support exemplaire plutôt que dans ceux, chers aux nostalgiques de l'espace public restreint, des traditionnels magazines politiques ou dans ceux, chers aux tenants post-modemistes d'un espace public ouvert illimité, des magazines consacrant la seule expérience concrète. C'est dans cette direction que s'oriente Camelia Beciu lorsqu'elle regrette qu'en Roumanie « ces débats mobilisent soit un espace transcendantal du politique et du social, soit un espace de la dérision et de l'individuel ». Et lorsqu'elle avance, au terme d'un examen des positions néo-classique et post-moderniste que « dégager les particularités des émissions de débat nous ramène à la question de l'espace public et, en particulier, à la manière dont les médias signalent d'une façon ou d'une autre - au niveau de la performance
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"le passage" du "public" au "privé" et la réciproque ».

VI. Un « chauvinisme » de l'information télévisée
Formulées pour le niveau national, de telles interrogations se devaient, pour ce qui nous concerne, d'être reportées à un niveau transnational. Quelle part laissaient, en effet, les programmes étudiés à la dimension européenne qui constitue aujourd'hui, non pas la toile de fond, mais I'horizon indépassable des différents « problèmes publics» émergeant au plan national? Et quel que soit son degré d'intervention, comment s'opérait sa mise en débat? Voilà les deux questions auxquellesnous nous devionsde répondrepour mieux affronter in fine celle, des possibles effets de ces spectacles médiatiques sur la mise en représentation d'un espace public commun à l'ensemble des populations européennes.
1. « Des problèmes qui semblaient auparavant se dérober à l'attention publique et ne relever que de la sphère privée accèdent à la visibilité et relèvent d'un traitement par des politiques publiques ».

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Des observations convergentes dans tous les rapports attestent que les logiques d'audience évoquées plus haut ne sont pas sans conséquences sur la présence de la thématique européenne dans les programmes étudiés et, plus largement, dans l'information télévisée des pays concernés. Car, en se couplant avec la logique plus ancienne de « nationalisation» de l'information télévisée, la tendance à la privatisation des thématiques dans les magazines a abouti à une raréfaction de ce type de sujets dans la plupart des contextes observés. Il est ainsi significatif que ce soit en Roumanie (où la politique reste encore très présente dans l' information télévisée) que sont programmées plusieurs émissions consacrées à l'Europe, y compris dans la principale chaîne privée (Pro-Ouest, Pro-Tv), à un horaire non résiduel (22h30 - 24h00). Et, parmi les pays de l'Ouest, c'est en France seulement que l'on observe l'existence d'un magazine de débat spécialisé dans cette thématique (France Europe Express). Et encore peut-on le considérer comme un épiphénomène s'expliquant en partie par le volontarisme 1 du service public pour lequel ce d'une journaliste prestigieuse programme se présente comme un alibi permettant un repli domestique dans les autres programmes informatifs. Cette remarque ne doit pas pour autant faire écran à la pluralité, dans les différents contextes, des modes d'approche de cet enjeu politique pour lequel les débats télévisés se présentent comme d'intéressants révélateurs. Leur étude entreprise sous cet angle dans ce travail collectif en dit long sur les situations des pays concernés par rapport à l'intégration européenne et sur la gestion des positionnements des publics nationaux par les institutions télévisuelles. Ainsi peut-on relever que c'est dans la Roumanie candidate à l'intégration que cette thématique est la plus présente, mais sous un angle expert et institutionnel progressivement mis en recul à l'Ouest de l'Europe. Formulées à propos d'émissions contraintes par un agenda politique, de telles remarques pointent donc également la dépendance des professionnels de télévision à l'égard des attentes supposées de leur public majoritaire. Celle-ci se voit confirmée plus encore pour le Danemark à propos duquel Isabelle Durousseau, Henrik Boedker et Soeren Koelstrup remarquent, qu'en écho avec une opinion donnée
1. Christine Ockrent en l'occurrence qui constitue une figure centrale du journalisme d'élite télévisuel. Elle s'est personnellement investie dans plusieurs projets médiatiques à dimension européenne dont le quotidien L'Européen.

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