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LES DISCOURS DU GÉOGRAPHE

286 pages
Cet ouvrage collectif porte sur la géographie en tant que discours d’une discipline savante. D’où le géographe parle-t-il ? De quoi parle-t-il ? Comment parle-t-il ? L’histoire de la géographie des trois derniers siècles comme la diversité actuelle des démarches conduisent des géographes à s’interroger sur le statut de ce discours, sur ses évolutions, sur les facteurs qui expliquent les différentes formes qu’il prend de nos jours, sur les problématiques qui l’orientent et les thèmes qu’il privilégie. Au-delà d’une mise au point sur l’histoire récente de la géographie et sur les courants qui l’animent en cette fin de siècle, ces contributions témoignent des questions épistémologiques qui préoccupent les géographes d’aujourd’hui.
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LES DISCOURS DU GEOGRAPHE

Composition et mise en page: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS, Laboratoire "Espace et Culture"

Photo de couverture: Diego Velasquez, Démocrite ou Le géographe, Rouen, Musée des Beaux-Arts.

Sous la direction de Jean-François STASZAK

LES DISCOURS DU GEOGRAPHE

Série "Histoire et épistémologie

de la géographie"

Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire "Espace et Culture"

Editions L'HARMA Tf AN 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5156-X

TABLE DES MA TIERES
LES DISCOURS DU GEOGRAPHE Table des matières: INTRODUCTION: Jean- François STASZAK PARTIE I : Réalité de la réalité Jean-François STASZAK, Dans quel monde vivons-nous? Géographie, phénoménologie et ethnométhodologie Sergio DALLA BERNARDINA, Pourquoi les informateurs se contredisent-ils sans arrêt? Les Corses, les Alpins et le déclin du substantialisme dans les sciences de l'homme PARTIE II : Perspectives Lionel QUESNE, L'hippocratisme comme matrice de la problématique environnementale en géographie Emmanuel SAADIA, Tableaux géographiques d'Alexandre de Humboldt Paul CLAVAL, L'évolution de quelques concepts de base de la géographie. Espace, milieu, région, paysage (1800-1990) Paul CLAVAL, La géographie culturelle et l'espace PARTIE III : L'Amérique Paul CLAVAL, Les orientations de la géographie anglo-saxonne depuis le début des années 1970. Analyse de quelques courants Paul CLAVAL, L'Amérique du Nord des géographes PARTIE IV : Modernité Paolo Cesar DA COSTA GOMES, Les deux pôles épistémologiques de la modernité. Une lecture des fondements de la géographie chez Kant et Herder Paolo Cesar DA COSTA GOMES, Le discours dualiste dans la géographie, de Humboldt à Ritter Paolo Cesar DA COSTA GOMES, Le mythe de la
Modern ité géo grap hi que. . ... .. .. .. .. ... . .... . .. .. .. ... ... ... .. .. ...

5 7

13 39

57 69 89 119

147 173

211 235
... . 255

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INTRODUCTION
Jean-François STASZAK
Laboratoire Université de Picardie (Amiens), "Espace et Culture" (Paris IV-CNRS)

Il Y a plusieurs manières de faire de la géographie. Plusieurs façons de voir le Monde, de le décrire, de l'expliquer. L'histoire de la géographie, la pluralité actuelle des approches au sein de la discipline en attestent. On peut analyser l'histoire de la géographie en termes de réussites et d'erreurs, c'est-à-dire en termes de progrès et de retours en arrière, car, dans cette perspective, c'est souvent à l'aune du présent qu'on présente le passé. On peut exposer les différents courants actuels en les évaluant, en dénonçant et en prenant parti. Il est difficile - et il n'est sans doute pas toujours utile - de procéder autrement, car le géographe doit bien se situer, faire des choix. Cette approche relève d'une logique militante; elle permet de justifier une pratique donnée, pas vraiment d'expliquer qu'il en existe d'autres. On pourrait croire que le géographe, qui n'est pas un historien des sciences ni un épistémologue, n'a d'autres raisons de se pencher sur le passé de sa discipline ou sur des écoles qui ne sont pas la sienne, et qu'en ce sens cette approche est suffisante. Il n'en va pas ainsi. D'abord, parce que ce type d'analyse est rarement efficace: son caractère partisan ne lui permet guère de convaincre que les adeptes de la démarche qu'elle cherche à légitimer. Ensuite - et surtout -, parce que l'intérêt du géographe pour l'histoire et l'épistémologie de sa discipline dépasse ces enjeux de justification. Le géographe n'est pas concerné par l'histoire et l'épistémologie de sa discipline de la même manière que le physicien, par exemple. Pour le premier, ces thèmes ne sont pas seulement des coquetteries d'auteur réservées aux introductions ou aux notes polémiques. La manière dont on voit et dit le Monde est en soi une question géographique. L'épistémologie d'une science humaine donnée n'est pas à l'extérieur de celle-ci, elle en constitue une composante essentielle. Un sociologue doit accorder une place à ce qu'on pense et dit des structures sociales dans la société sur laquelle il travaille; un historien ne peut faire l'économie d'un examen des conceptions et représentations historiques qui prévalent dans l'époque qu'il analyse. De même, le géographe doit dresser le tableau des idées en matière de milieu, d'espace, d'aménagement... des groupes qu'il étudie.

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En effet, à partir du moment où il accepte l'idée que le Monde auquel il s'intéresse n'est pas seulement donné mais résulte aussi des actions des hommes, et qu'à la base de ces actions se trouvent des représentations, il ne peut expliquer le Monde de manière satisfaisante sans se référer à celles-ci. Ainsi, comment rendre compte du plan des villes chinoises sans évoquer la géomancie? Les géographies (c'est-à-dire les discours, les représentations géographiques) dont il s'agit sont de divers types. La plupart sont vernaculaires. Lorsqu'elles sont savantes, c'est à la vérité rarement sous la forme d'un discours géographique constitué (une discipline). Les géographies savantes érigées en discours autonome institutionnalisé - qui constituent l'objet de cet ouvrage - n'en sont qu'une forme parmi beaucoup d'autres. Mais elles ont cependant une grande importance, au delà de leur attrait narcissique. D'une part, même si c'est un phénomène récent, le savoir du géographe professionnel est sollicité et directement pris en compte par les acteurs, notamment pour ce qui est de l'aménagement. La géographie de R. Brunet, avec sa "banane bleue"}, son "Nord des Suds" n'est pas sans

rapport avec les politiques d'aménagement du territoire pratiquées en

France dans les années 1980. La géographie savante participe parfois ainsi directement à la construction du Monde qu'elle étudie. D'autre part, elle est publiée dans des revues, elle passe à la télévision, elle est présente dans les manuels universitaires, enseignée dans les écoles et les collèges... Avec un certain retard, et aux prix de déformations notables liées aux processus de vulgarisation, elle participe à la construction des géographies vernaculaires. Pour reprendre le même exemple, la démarche chorématique de R. Brunet, aussi savante qu'elle soit, lui a pour une part échappé, pour être rapidement et largement diffusée à travers les manuels du secondaire, où pendant plus de dix ans se déployaient des hexagones; elle a. certainement modelé la représentation de la France de toute une génération. Est-ce sans conséquence sur les comportements géographiques de celle-ci, qui construisent l'espace français des années à venir? La Corse, la Bretagne ne vont-elles pas s'en ressentir, d'une manière ou d'une autre? Le but de cet ouvrage est de fournir des éclaircissements sur les discours géographiques savants. La multitude de ceux-ci, à travers le temps et l'espace, à travers les obédiences, interdit toute présentation exhaustive sous ce format. Il s'agira seulement de certains aspects des géograEhies savantes du monde occidental, de la fin du XVIIIèmcà la fin de Xxcmcsiècle. Ce sont des géographes qui les présentent. Il faut dire que l'histoire - surtout récente - et l'épistémologie de la discipline ne suscitent
1. Les termes ne sont pas de R. Brunet, ils sont précisément l'expression l'aménageur a retenu de la géographie de Brunet. de ce que

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encore guère d'intérêt en dehors de son champ. Des géographes de nationalités différentes, de générations différentes, de convictions différentes traitent donc ici de la diversité, dans le passé et dans le présent, des approches au sein de leur spécialité. Comme leur discours sur la géographie est aussi un discours de géographe, la pluralité qu'ils tentent de présenter se retrouve dans la variété de leurs approches. Les thèmes qu'ils retiennent, les perspectives qu'ils adoptent, le vocabulaire qu'ils emploient assurent des éclairages très différents dans leur couleur dominante, leur angle et leur polarisation. Le scialytique, cette lampe au dessus de la table d'opération, élimine les ombres portées par les mains des chirurgiens et fouille jusqu'aux recoins des organes. La diversité des études qui suivent permet, espère-t-on, de dépasser les points de vue en les multipliant, de ne pas laisser trop d'angles morts dans la pénombre. Ainsi n'a-t-on pas voulu ordonner les différents chapitres de cet ouvrage selon la stricte chronologie des discours géographiques qu'ils abordent. C'est que l'on a souhaité mettre en avant cette variété des regards; c'est aussi que l'enjeu relève au moins autant de l'épistémologie que de l'histoire des idées. La première partie ("Réalité de la réalité" : J.-F. Staszak, S. Dalla Bernardina) constitue une introduction à valeur générale. Elle soulève une interrogation théorique et pratique sur le statut de l'objet et du sujet dans la géographie, sur la nature de la réalité qu'elle analyse. La deuxième ("Perspectives" : E. Saadia, L. Quesne, P. Claval) met en place la multiplicité des regards. L'analyse des géographies est conduite à travers l'étude du style d'un auteur (Humboldt), la généalogie d'une approche (la problématique environnementale), le suivi dans le temps des concepts de base (l'espace, le milieu, la région, le paysage), la présentation d'une école (la géographie culturelle). La troisième ("L'Amérique": P. Claval) développe l'analyse épistémologique et historique d'un champ, celui de la géographie anglosaxonne du XX~mcsiècle, dont on sait combien elle a été influente. Il présente la nature et l'histoire de ses différents courants, ainsi que la manière dont ils abordent un objet pour eux privilégié: l'Amérique du Nord. La quatrième ("Modernité" : P.C. Da Costa Gomes) exploite une même piste de lecture au fil des trois derniers siècles de géographie: le thème de la modernité, et de la dualité épistémologique qui la caractérise. L'accent est mis successivement sur Kant et Herder, sur Humboldt et Ritter, puis sur la géographie classique et la Nouvelle Géographie.

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Première partie

REALITE DE LA REALITE

Jean-François STASZAK, Dans quel monde vivons-nous? ethnométhodologie. Géographie, phénoménologie et

Sergio DALLA BERNARDINA, Pourquoi les informateurs se contredisent-ils sans arrêt? Les Corses, les Alpins et le déclin du substantialisme dans les sciences de l'homme.

Il

DANS QUEL MONDE VIVONS-NOUS? Géographie, phénoménologie et ethnométhodologie
Jean-François STASZAK
Laboratoire Université de Picardie (Amiens), "Espace et Culture" (Paris IV-CNRS)

Deux problèmes philosophiques sont inextricablement mêlés: la nature de la réalité et la manière de la connaître. De l'antiquité grecque à nos jours, on n'a cessé de réfléchir à cette question. Les réponses que les philosophes ont fournies sont à la base des différentes démarches que la géographie a adoptées. Le débat contradictoire entre les courants de la géographie gagne à être éclairé à cette lumière. C'est une question épistémologique importante, qui mérite d'être posée, même si certains la considèrent comme un peu narcissique et bien abstraite. Je voudrais montrer ici que son intérêt est plus vaste. Il n'est pas seulement théorique: cette question se pose de manière pratique, pour tout un chacun, dans la vie de tous les jours, souvent explicitement; on en verra un exemple. Outre que les géographes ne peuvent être indifférents aux réponses fournies par les individus (dans la mesure où elles déterminent les comportements géographiques), il est frappant de noter que les réponses de Monsieur Tout-le-Monde sont superposables à celles des géographes et soulèvent autant de difficultés. Celles-ci tiennent aux apories auxquelles conduit la distinction sujet/objet. La remettre en question constitue un défi épistémologique: si je conteste la dichotomie entre le sujet connaissant (Monsieur Tout-IeMonde) et l'objet de cette connaissance (le Monde de Monsieur Tout-IeMonde), il me faut aussi contester la distinction entre le sujet-géographe et l'objet de sa recherche. Il n'y a alors pas de différence de nature entre la géographie du Monde de Monsieur Tout-le-Monde par Monsieur Tout-le-Monde et la géographie "scientifique". Le problème va même plus loin si l'on accepte que le Monde que le géographe cherche à connaître est celui de Monsieur Tout-le-Mandel, monde qui n'existe pas
I. Il est possible de soutenir que le géographe étudie un monde qui n'est pas celui de Monsieur Tout-le-Monde, à l'instar du physicien qui travaille sur des réalités qui n'ont guère cours dans le monde de Monsieur Tout-le-Monde. C'est sans doute vrai d'une certaine géographie physique: ses synclinaux perchés n'existent pas en tant que tels dans le monde de Monsieur Tout-le-Monde. C'est plus difficile si l'on considère que la géographie appartient au monde des sciences humaines ou sociales. On verra que c'est la position de la géographie rationaliste, qui peut par exemple travailler sur les hexagones christaIlériens, 13

indépendamment de l'idée (géographique) que s'en fait Monsieur Toutle-Monde. Les recherches sociologiques d'inspiration phénoménologique ont tenté de résoudre ce problème dans le champ restreint du monde social; les géographes peuvent sans doute y gagner. Géographies de parkings

Lors d'un voyage aux Etats-Unis avec des étudiants, nous avions loué deux minibus pour assurer les déplacements au sein de la mégalopole atlantique. Je conduisais l'un d'eux. Troublante expérience, car mon permis de conduire était récent, et c'était mon premier séjour dans ce pays. Il me fallut quelques jours pour intégrer les règles à suivre: par exemple, pour savoir qu'il est possible, à un carrefour, de tourner à droite alors que les feux sont au rouge, ou admettre que les grands parkings privés étaient une bonne solution aux problèmes de stationnement, alors que j'éprouve à leur encontre en France une franche averSIon. Je venais d'entrer dans ce parking, dont l'entrée s'ouvrait au rezde-chaussée d'un immeuble. Très concentré car je maîtrisais encore mal le format du minibus, je conduisais avec beaucoup de prudence. Un panneau à l'entrée signalait des places libres, et pourtant, après un premier tour, je n'en avais vu aucune. Comme le panneau lumineux répétait le signal, nous fîmes un deuxième tour, sans plus de succès. Le parking était assez grand: nous escomptions bien qu'une place se libère à un moment ou un autre. Après je ne sais combien de tours, nous finîmes par en trouver quelques unes. Je m'étonnai que plusieurs places jointives aient été dégagées simultanément, mais m'en félicitai intérieurement: les manœuvres me posaient quelques problèmes. Après avoir quitté notre véhicule en notant où nous l'avions garé, nous nous rendîmes vers la sortie pour piétons, généreusement signalée. Derrière la porte attendait un ascenseur, luxe bien inutile, pensais-je, puisqu'une dizaine de marches nous séparait de la surface. Il me sembla mieux comprendre au moment d'appuyer sur le bouton: en fait, ce parking comportait six niveaux. Voilà sans doute pourquoi j'avais eu tant de mal à trouver une place! Les places libres annoncées étaient sûrement aux étages inférieurs, auxquels, par je ne sais quel mystère, je n'avais pas eu accès. Comment avais-je pu systématiquement manquer les rampes qui descendaient vers les étages inférieurs, je n'en avais aucune idée. J'appuyai sur le bouton du rez-de-chaussée, les portes se fermèrent, l'ascenseur s'ébranla, et je vis alors s'allumer puis s'éteindre, les unes après les autres, les lampes-témoins, des cinquième, quatrième, troisième, deuxième et premier niveau.
dont la réalité dans le monde de Monsieur Tout-le-Monde est improbable. Ce géographe pense en effet qu'il a accès à une réalité qu'ignore Monsieur Tout-le-Monde; on verra que cela pose de gros problèmes. 14

Indubitablement, nous étions garés au sixième sous-sol. Pendant quelques secondes, je fus pris d'une sorte de vertige, presque panique. Comment pouvions nous être au sixième sous-sol alors que nous n'étions jamais descendus d'un étage? Précisément, je n'avais pas vu les rampes et nous avions tourné en rond au premier niveau. Mon état d'esprit était à peu près celui du héros d'un récit de science-fiction, à ce moment particulier où il prend conscience que le monde rationnel et stable dans lequel il croyait vivre n'est qu'illusion. Plus précisément, je pense au héros de Flatland: celui-ci vit dans un monde à deux dimensions, rêve d'un monde à une dimension (Lineland), puis rencontre un être venu d'un monde à trois dimensions (Spaceland) (Abbott, 1992 [1884]). Dans quelle autre dimension avais-je pénétré? La question se posait bien en ces termes. Je me croyais dans un espace à deux dimensions (le plan du niveau supérieur du parking) alors que j'étais descendu au sein d'un volume à trois dimensions. Il me fallut quelques minutes (très désagréables) pour comprendre. Les différents niveaux de nos parkings européens sont reliés par des rampes abruptes, qui forment des couloirs très coudés. Les niveaux eux-mêmes sont horizontaux. Dans ces parkings américains, il n'y a pas vraiment différents niveaux, mais une sorte de vaste spirale en trois dimensions, à la manière d'un cordon téléphonique. La voiture descend une pente douce, insensible, qui, après un circuit complet, l'amène deux mètres en dessous. Je n'avais pas vu de rampes parce qu'en fait je descendais une rampe continue. .
Parking européen
Parking américain

Bien sûr, eussè-je été plus attentif, aurais-je aperçu certains signaux. ,Les chiffres et les lettres identifiant chaque place mentionnaient l'étage. A ma décharge, les niveaux n'étaient pas clairement identifiés, comme ils le sont quelquefois par des jeux de couleur. Par ailleurs,

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j'aurais pu me rendre compte que ce n'était pas toujours le même étage que je parcourais: les voitures n'étaient pas les mêmes. Trouver plusieurs places libres à la fin aurait pu m'alerter. Rien de tout ceci ne m'avait perturbé, parce que j'étais concentré sur ma conduite et tout à la recherche d'une place libre. Au lieu de décrypter prudemment mon environnement en prenant garde à chaque détail (la pente douce), de tenter de comprendre le parking dans lequel je me trouvais effectivement, je m'étais contenté de faire appel à un schéma, une structure, un cadre de référence auquel j'étais habitué: le parking qu'on appellera "européen". Cette "erreur" ne posait pas de problème pratique. J'avais beau me croire dans un autre lieu que celui dans lequel j'étais, mon comportement restait efficace: je finis par trouver une place. Les règles de comportement dans mon parking imaginaire étaient -compatibles avec le parking réel. Rien de criant ne venait dénoncer ma méprise. C'est au moment de quitter le parking que le problème s'est posé. Je ne pouvais pas sortir de mon sixième sous-sol comme s'il était un premier sous-sol. Le parking dans lequel je croyais évoluer a alors perdu en quelques secondes sa réalité, et, à la vérité, moi aussi. N'étais-je pas dans celui-ci? De plus, si, après avoir fait un premier "tour" sans trouver de place, j'avais décidé d'aller me garer ailleurs... Je serais sorti du parking (peut-être avec quelques difficultés) et je n'aurais jamais su qu'il comportait plusieurs niveaux et possédait cette structure en spirale. Plus troublant: si le parking avait été plein, je me serais mis à chercher la sortie au sixième sous-sol, c'est-à-dire, à mon point de vue, au premier sous-sol après en avoir en avoir fait 6 fois le tour. Je n'aurais pas trouvé cette rampe de sortie. Il m'aurait fallu faire 6 fois le "tour" du parking, sans trouver la rampe de sortie, avant de voir enfin la lumière, aveuglante, évidente, consternante. Géographies du monde objectif et du monde subjectif Vis-à-vis du Monde et de ses parkings, on peut adopter deux attitudes contradictoires2.
Géographie rationaliste

Le réaliste considère que le monde existe en soi, de manière extérieure à l'homme, indépendamment de toute connaissance. Il s'agit d'un monde objectif. Ainsi, la loi de la gravitation universelle existe en soi, avant que Newton ne la découvre. De même, au delà des hommes petits ou grands, blonds ou bruns, gros ou minces, il existe l'Homme,
2. P.C. da Costa Gomes considère que ce dualisme épistémologique, qu'il présente sous une forme à peu près similaire, est constitutif de la modernité, et il s'en sert comme clef pour lire les trois derniers siècles de l'histoire de la géographie (voir ses chapitres dans cet ouvrage, quatrième partie). 16

indépendamment de l'idée que les hommes s'en font (querelle des universaux). L'accès à ce monde extérieur, qui possède son ordre propre, en dehors de toute inquisition du chercheur, s'opère par la seule raison (rationalisme). La déduction permet ainsi de trouver les lois qui régissent la nature. Le danger de la démarche réside dans la confiance dont elle fait preuve, qui peut conduire au dogmatisme et en tout cas à des réifications abusives. Cette position s'inscrit dans la filiation platonicienne. Dans cette optique, l'appel à l'observation, aux sens, est inutile, voire dangereux, dans la mesure où ceux-ci peuvent être trompeurs, responsables d'illusions. Ils participent à la construction des mondes subjectifs, intérieurs, qui ne sont que des reflets, des ombres du monde réel. La géographie de ce monde est fondamentalement nomothétique. Elle cherche la loi, la régularité derrière le voile des irrégularités. Elle construit des modèles théoriques, a recours aux formes géométriques et aux nombres, dont l'existence est incontestable. Les hommes et leurs activités obéissent aux lois de l'espace, qui a une existence en soi. Cette géographie peut ne pas faire appel à l'existence de mondes subjectifs, ontologiquement inférieurs3.
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....

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Il n'existe que deux Inodèles de parking: en spirale ou en étages. Pareille assertion est précieuse et efficace sur le plan pratique: elle aurait permis à Jean-François de mieux comprendre le parking de Washington. L'énoncé peut être considéré comme scientifique dans la mesure où il est réfutable. D'ailleurs

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(et n'est -ce pas un problème ?), il a toute les chances d'être faux: si je me fonde sur ~ lui, je me trouverai très embêté face à un troisième type de parking que la "loi" ne prévoit pas (un parking à ascenseur pour voitures, par exemple). Par ailleurs, cette loi ne permet pas de comprendre le comportement du
:
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conducteur français, qui ne connaît pas cette "loi", et donc ne la prend pas en compte. Cette loi permet - jusqu'à preuve du contraire - de comprendre la matérialité des parkings, et le comportement des conducteurs qui l'appliquent. Ce n'est pas rien. De plus, la loi ne me dit pas pourquoi il y a deux types de parkings, et quel est le but de chaque forme. Pour reprendre les termes aristotéliciens, elle ignore la: cause finale. .....
~

Géographies empiriques4 Le positiviste s'inscrit en faux par rapport à la perspective rationaliste. Selon lui, nos sens constituent notre seul accès à la réalité.
3. Cette géographie ne nie pas l'existence des mondes intérieurs, mais part du princi pe que le recours à la raison peut les court-circuiter, donnant à la conscience un accès direct au réel. 4. J'évite ici de qualifier cette géographie de positiviste, même si elle l'est dans le sens philosophique du terme, car ce que le géographe appelle "géographie positi viste" ou "néopositiviste" s'appuie fondamentalement sur des postulats réalistes et une démarche rationaliste. 17

Celle-ci se résume donc au monde subjectif intérieur, et l'accès à la réalité est empirique. Esse est percipi. En poussant le raisonnement à son terme, on peut aller jusqu'à nier la réalité du monde extérieur, que rien n'atteste, qui peut n'être qu'un rêve. Le solipsiste réfute ainsi toute existence en dehors de sa conscience, le nominaliste refuse toute réalité aux concepts. Sans nier l'existence du monde extérieur objectif, on peut se contenter d'évacuer la question en affirmant que, de toute manière, on n'y a pas d'accès direct, donc on ne peut en avoir de connaissance en soi. Nos connaissances décrivent le réel, rendent compte de celui-ci, mais ne peuvent prétendre à l'expliquer, à en épuiser la teneur. Elles sont construites par induction, ce qui laisse planer un doute définitif sur leur validité. Le danger qui menace est celui du relativisme absolu, du scepticisme destructeur. Cette position, aristotélicienne dans le principe, a été développée par Hume et Berkeley. Le constructivisme, selon lequel la "réalité" n'est qu'une interprétation, une construction, dans laquelle le langage joue un rôle premier, en est un récent avatar (Watzlawick, 1988). La géographie de ce monde peut suivre deux directions. D'un côté, le chercheur peut assumer sa subjectivité, et accepter que la région qu'il étudie renvoie d'abord à sa propre représentation. Il accepte cette singularité et tente de la décrire du mieux qu'il peut. Il propose une vision de la Bretagne, dont on peut débattre. Le but de l'exercice reste de connaître la "vraie" Bretagne, qui a une existence objective, laquelle sera mieux cernée à mesure que se multiplieront les monographies sur la base des partis-pris les plus variés. On ne pourra guère dire quelle est la plus exacte description de la Bretagne, faute d'accès direct au réel. Certaines peuvent toutefois être plus séduisantes que d'autres. Il est par ailleurs vide de sens de chercher les "lois" de la géographie régionale par un autre moyen que l'observation, et encore faut-il rester prudent sur le statut ontologique de ces "lois", qu'il ne faut pas réifier.
~ ..................
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Le parking de Washington ne comporte qu'un niveau. Ce n'est ni vrai, ni faux. On peut refuser à cet énoncé tout caractère scientifique, car il n'est pas réfutable. C'est une manière de décrire ce parking. Ce n'est peut-être pas la meilleure, si l'on veut savoir combien de voitures y sont garées. En revanche, partir de cette information n'a pas empêché Jean-François d'y trouver une place pour se garer. On pourrait dire que le concept de niveau n'est pas le plus adapté pour rendre .compte de ce parking-là. Mais pareille critique suppose que je sache quelle est la ! structure réelle de ce parking. Or, si j'ai pu me tromper une fois...

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~

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~

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Le parking de Washington est une spiraleen pente doucequi se déploie 6

~

Ejois sur elle-mêrne.

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Dans la perspective épistémologique retenue ici, cette assertion, a priori, a~ ~exactement la même valeur que la précédente. Il n'aurait d'ailleurs pas été possible de les départager avant que Jean-François se serve de l'ascenseur, et même - peut-on
~
~

~

, soutenir en droit - après cela.

~ ,

18

D'un autre côté, quitte à ne pas avoir accès au réel, pourquoi ne pas l'oublier, et se contenter de faire une géographie des mondes intérieurs? On examine, analyse, cartographie, explique les mondes subjectifs, les cartes mentales, les représentations du milieu...
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étages,

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il était tout à sa conduite,

il a imaginé

- par

habitude

et distraction

-

que le parking de Washington ne conlportait qu'un étage.

Pareille analyse pose quelques problèmes. Elle suppose que le géographe qui en est l'auteur connaît l'existence des deux types de parkings et sait que celui de Washington est en spirale (s'il ignorait que Jean-François commet une erreur, prendrait-il la peine d'analyser ses représentations ?). Par ailleurs, comment ce
géographe

- qui

refuse de parler du monde objectif parce qu'il n'y a pas accès - sait-il

qu"'en France les parkings sont à étages" ? Et comment a-t-il eu accès au monde intérieur de Jean-François s'il n'est pas Jean-François? Un peu malhonnête, ce géographe. Toutefois, il semble, dans ce cas (sans doute parce que Jean-François est le géographe en question), avoir raison. Certes, l'intérêt de sa remarque se limite à:
l'explication
"'

d'un comportement.

Il ne peut guère s'étendre

- au mieux - qu'aux

autres

~

Français qui useront de ce parking.

~

,

Aucune des deux positions - rationaliste ou empririque - n'est acceptable: chacune débouche sur des impasses épistémologiques. D'aucun de ces mondes - objectif ou subjectif - on ne peut faire une géographie satisfaisante. A l'évidence, ces deux mondes n'existent pas indépendamment l'un de l'autre, ne sont pas exclusifs l'un de l'autre. Si j'étais totalement dans le monde objectif, je ne pourrais m'y égarer, car mes actes y seraient en accord avec la réalité. Si j'étais totalement dans le monde subjectif, je ne pourrais davantage m'y perdre, car je n'y serais confronté à d'autre réalité que celle de mon imagination, qui ne me joue pas de mauvais tours. Si j'agis en fonction de mon monde subjectif dans le monde objectif, je peux certes m'y perdre. Mais comment m'en rendrais-je compte, sur la base de quelle vérité, de quel absolu, de quel terrain commun? Il faut bien un retour du monde objectif, une lampe-témoin qui m'avertisse du hiatus entre celui-ci et le monde subjectif. Je ne peux dire que je suis à la fois mais indépendamment dans les deux mondes, car en ce cas je serais perdu en permanence. La géographie béhavioriste, entre deux Les deux mondes ne peuvent pas être étudiés indépendamment l'un de l'autre. Ils ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Si ces deux mondes ne communiquaient pas, comment pourrait-on vivre, comment pourraiton agir? La géographie béhavioriste vise à rendre compte de l'action de l'homme dans le monde, à expliquer les comportements géographiques en prenant en compte le fait qu'ils participent des deux mondes. 19

La conceptualisation des rapports entre ces deux mondes, les théories de l'action (géographique) partent toutes du même schéma de base:
filtres perceptifs

/
"réalité" géographique comportements géographiques

~
représentations géographiques

/
Chacune de ces cases peut être considérée comIne une boîte noire, raison pour laquelle les chercheurs se sont efforcés de les ouvrir. Les principaux efforts ont porté sur la nature et le fonctionnement des filtres perceptifs d'une part, sur la structure et la teneur des représentations géographiques d'autre part. Les premiers modèles, trop déterministes, réduisaient les comportements au résultat de stimuli issus du monde réel: on a parlé de behaviorisme pavlovien. En réaction, l'accent a rapidement été mis sur le caractère actif de l'acte de perception: l'homme n'est pas une machine qui répond aux instructions de son environnement. On a montré que les informations reçues étaient biaisées par des filtres dont la composante culturelle est notable. Ce modèle, encore trop déterministe, oublie pourtant que l'homme sélectionne les informations qu'il reçoit, et qu'il est libre de ses choix. Les théories de la transaction insistent au contraire sur l'orientation de la perception et du comportement vers un but, sur la base d'une anticipation. Les études, malgré leur nombre, permettent mal de valider ces modèles, dont l'utilité laisse parfois perplexe. Toutefois, des travaux

expérimentaux en laboratoire, conduits avec des psychologues et des
spécialistes des sciences cognitives, des études de terrains, ont pu apporter des conclusions déterminantes sur certains points (Aitken, 1991, 1992; Aitken and Rushton, 1993; Portugali, 1996). De plus, à vouloir comprendre les comportements de l'extérieur, le plus "objectivement" possible, en faisant appel aux méthodes les plus "scientifiques" (i.e. positivistes), la démarche behavioriste passe sous silence la conscience, la vie de l'esprit. N'est-ce pourtant pas là un aspect essentiel, si ce n'est l'aspect essentiel? Le laisser de côté, peut-on dire, revient à nier ce qu'on étudie.

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Géographie,

phénoménologie,

herméneutique

Tous ces modèles béhavioristes maintiennent une dichotomie entre monde objectif et monde subjectif. Kitchin la mobilise explicitement comme deuxième hypothèse du modèle qu'il construit: "le comportement est fonction à la fois du monde réel et du monde subjectif" (Kitchin, 1996, p. 69). Ceci pose de gros problèmes'. On partira de deux difficultés, de natures différentes. Le monde est un : géographie et phénoménologie Penser le Monde sous la forme de cette dichotomie est réducteur et conduit à une schizophrénie ontologique et épistémologique, peu compatible avec l'expérience. La dichotomie des deux mondes ne permet apparemment pas de rendre compte de l'unité de l'être, et particulièrement, de l'être dans l'action. L'individu est à la fois dans le monde subjectif et le monde objectif, dit-on; pourtant l'un n'est pas contenu dans l'autre, et l'un et l'autre ne semblent pas superposables. Cette dichotomie ne rend pas justice à la nature de l'expérience que l'on a de la réalité. L'exercice reste abstrait, froid, peu convaincant, pour tout dire, quelque peu malhonnête et suspect. L'édification progressive de modèles' behavioristes de plus en plus complets, de plus en plus complexes, laisse perplexe: ainsi celui proposé par Kitchin (1996, p. 74, reproduit ciaprès), dont on note qu'il n'est pas sans rappeler les parkings dont il a été plus haut question. Il est nécessaire de dépasser la dualité sujet/objet6. Le monde n'est pas une réalité extérieure perçue, car c'est le sujet qui l'institue comme monde et comme extériorité. Tout objet est d'abord objet pour quelqu'un, de même que tout sujet se définit par opposition à un objet. Toute conscience est d'abord conscience de quelque chose, toute chose est d'abord telle pour une conscience. Il convient de délaisser ces catégories pour penser en termes de rapport, d'intentionnalité. Le monde est le

5. E. Kant a tenté de dépasser cette antinomie. Selon lui, l'accès au monde objectif (dont il ne met pas en cause la réalité) passe par les formes a priori de l'entendement et de la sensibilité. Ainsi, je ne peux observer ou concevoir le monde en dehors de l'espace, du temps et sans que la cause soit antérieure à l'effet. Ces formes sont des filtres dont je ne peux me débarrasser, et qui me séparent du monde réel, auquel je ne peux avoir directement accès, sans passer par les phénomènes. 6. La dualité sujet/objet, qui fonde le "retrait du sujet" d'un monde qu'il objective (et peut donc étudier scientifiquement et maîtriser techniquement), est à la base de la modernité (Berque, 1996 b).

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"A proposed conceptual schema of cognitive mapping"(Kitchin, 1996, p. 74)

rapport entre le sujet et l'objet, et toute séparation entre l'un et l'autre est vide de sens7. C'est là une des bases de la phénoménologie de Husserl8. Cette perspective permet d'écarter la question de la réalité du monde.
"Aussi bien le réalisme, qui pense accéder à la réalité 'telle qu'elle est en soi', que le constructivisme, qui rapporte la réalité 'pour nous' à une activité constructive, confondent monde et réalité, méconnaissent la nature intentionnelle du premier et le caractère médiatisé de la seconde." (Quéré, 1996, p. 227-228)

Le monde n'est pas la réalité, il est notre rapport à celle-ci. Le monde en question est le nôtre.
"Le monde ne peut être compris qu'en référence à l'homme, et seulement à travers ses intentions et ses attitudes." (Relph, 1970, p. 195)

C'est de ce monde et non de la réalité qu'il faut faire la géographie.
7. "Voir le monde comme pouvant être séparé entre le monde objectif des choses et le monde subjectif de l'esprit permet de caractériser le savoir de ce monde objectif comme savoir factuel, et d'en écarter les éléments subjectifs comme l'émotion, la valeur, le sens" (Entrikin, 1976, p. 625). Refuser de distinguer objet et sujet revient à refuser de distinguer connaissance objective et subjective, et à refuser toute supériorité épistémologique à la science. 8. Husserl s'attache aussi à saisir la chose-en-soi, l'essence. Ceci semble de peu d'implications en géographie, encore que la discipline gagnerait sûrement à interroger les catégories du réel, de l'apparent, de l'illusion, du virtuel. Ainsi, l'émergence d'une réalité virtuelle liée aux nouvelles technologies multimédia remet en cause notre rapport au monde en nous obligeant à nous interroger sur ce qu'est "le monde réel". Le nouveau point de vue issu de la virtualité doit aider à nous défaire de l'évidence avec laquelle nous prenons "le monde réel". Les mondes virtuels appellent par ailleurs des géographies virtuelles (des 'géographes virtuels ?). Le plus simple des jeux vidéo, grâce à des méthodes très complexes, fait défiler sur l'écran des paysages: ceux-ci défilent aussi, bien sûr, dans la tête du joueur, qui, comme dans la "vraie vie", les mobilise pour élaborer une image mentale (comprenant une carte mentale) de ce monde virtuel. Par exemple, dans un espace virtuel simulé par ordinateur comme dans l'espace réel, "on construit pour s'orienter des représentations cognitives similaires. Ce résultat est particulièrement intéressant car la navigation simulée par ordinateur diffère de la navigation réelle par certains points importants. Par exemple, dans la première, on ne dispose ni du sens kinesthésique, ni du retour du vestibule de l'oreille interne qui existent dans la seconde, et l'environnement simulé s'affiche sur un écran d'ordinateur à deux dimensions" (Tlauka and Wilson, 1996, p. 661-662; sur ce thème, voir aussi Golledge, Dougherty and Bell, 1995). On peut aussi s'interroger sur le rôle des jeux vidéo dans l'apprentissage de l'espace chez l'enfant: "que deviendront, du point de vue des aptitudes spatiales, des générations pour qui le simulateur de vol n'a plus de secret ?" (Pêcheux, 1990, p. 244). 23

Certains s'y sont essayés, spécialement aux Etats-Unis dans les années 19709, mais aussi en France dès 1952 (Dardel). Il s'agit d'un courant géographique qui s'est inscrit en faux contre les postulats et les méthodes de la géographie néopositiviste et qui a fait appel à la phénoménologie. Cette géographie phénoménologiquelO a été appelée géographie humaniste (humanistic geography; Tuan, 1976), sans doute pour ne pas effrayer, mais aussi pour souligner qu'il s'agissait de réhumaniser une géographie, dont les analyses spatiales et les modèles pouvaient aussi bien décrire la localisation des fourmilières que celle des villes (Cloke, Philo et Sadler, 1991, p. 57-92). Cette géographie s'est vite détachée de Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty pour n'en retenir qu'un recentrage sur l'Homme et son point de vue. La géographie humaniste se refuse à toute dualisation11, à toute réification et à toute démarche rationaliste: il n'est pas de réalité extérieure dont on puisse chercher un ordre. On ne peut analyser une région, un paysage... comme une chose en soi. Ce sont des modalités d'être-au-monde, des éléments du Monde-de-Ia-viel\ non d'une hypothétique réalité. Les valeurs - notamment affectives13 - dont ils sont chargés n'en sont pas des caractéristiques accessoires, le sens du lieu (sense of place) participe de sa constitution. Il faut interroger la polarisation, l'orientation du Monde-de-Ia-vie, le savoir géographique, la notion de territoire, le sacré, le social, les rythmes 14...
9. Parmi les textes les plus marquants: Buttimer, 1976, 1979; Entrikin, 1976; Ley, 1977; Ley and Samuels (eds.), 1978; Mercer and Powell, 1972; Relph, 1970; Tuan, 1971, 1976; Walmsley, 1974. I O. On a aussi parlé de géographie existentielle, terme plus adapté dans la mesure où elle a surtout adopté la phénoménologie existentialiste. Il. Il est à noter que géographie behavioriste et géographie phénoménologique, malgré le gouffre qui sépare leurs hypothèses de base, ont pu ne pas être exclusives l'une de l'autre, sans doute parce que ces dernières n'ont pas toujours été explicitées. 12. Les géographes humanistes anglo-saxons ont beaucoup usé du terme lifeworld (monde-de-Ia-vie), traduction du Lebenswelt d'Husserl. Je reprends ce terme dans l'acception - à vrai dire assez floue - de ces géographes, non dans le sens husserlien, assez différent semble-t-il. La géographie phénoménologique, si elle a emprunté à Husserl, l'a fait avec beaucoup (trop?) de liberté (Pickles, 1985; Gregory, 1994). 13. Les valeurs affectives d'un lieu peuvent être positives ou négatives: on parle de topophilie et de topophobie (Tuan, 1990, 1979). 14. Durant les années 1970 et 1980, la géographie phénoménologique a été à la mode. Malgré quelques beaux succès reconnus, le courant semble s'être essoufflé (Lévy, 1990) et le bilan est mitigé, quoique le livre d'A. Berque (Etre humains sur la terre, 1996 b), dont le titre dit assez l'inspiration phénoménologique, constitue un très beau contre-exemple. On peut expliquer ce revers par le fait que cette géographie était certes assez séduisante en tant que critique du néopositivisme dominant ou en tant que tentative de légitimation épistémologique, mais qu'elle se montrait peu efficace sur le plan pratique: elle n'a guère débouché sur des travaux précis, "concrets", géographiques au sens classique du terme. La géographie inspirée par la phénoménologie a donc délivré plus d'avertissements, énoncé plus de positions de principes qu'elle n'a produit de vraies études de cas. On doit faire le bilan d'une certaine stérilité. Il faut dire que cette géographie n'a jamais ni mis au point, ni proposé de méthode. Certes, on peut dire que la phénoménologie, précisément, se refuse à

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Au même moment, mais indépendamment de la géographie humaniste anglo-saxonne et sans partager sa référence à la phénoménologie, les recherches en France sur l'''espace vécu" se multiplient15. Frémont montre que la région n'existe pas indépendamment du sentiment qu'ont ses habitants d'y appartenir, ce qui souligne le danger qu'il y a à réifier ce concept, et l'intérêt de penser la région comme une relation. Les interrogations de Berque (1990, 1995, 1996 a et b) participent de la même démarche, dans la mesure où, en faisant appel aux concepts "trajectifs" de médiance et d'écoumène16, il montre que le milieu, le paysage et la terre ne sont ni l'en-soi de la chose, ni le pour-soi de l'idée, mais le mouvement, le lien entre le sujet et l'objet. Il dénonce les "chimères géographiques" qui consistent à séparer l'un et l'autre. L'ethnogéographie, qui s'intéresse à la manière dont les groupes pensent leur monde, délaisse le champ des "réalités" géographiques extérieures observables pour voir comment elles sont énoncées et donc construites, portées à l'existence par des savoirs géographiques (Staszak, 1996) . Le monde a du sens: géographie et herméneutique Dans les schémas béhavioristes, la séparation entre monde objectif et subjectif n'est pas totalement étanche: une boucle de rétroaction les lie toujours: le monde subjectif se construit à partir du monde objectif, et participe à la construction de celui-ci. Cette boucle apparaît dans ces schémas de manière marginale, accessoire, comme un flux mineur, une coquetterie. Il est vrai que tant que la détermination est secondaire, elle ne remet pas en cause la distinction entre les deux mondes. On imagine en revanche que si le lien est fort, intime, premier, c'est une raison suffisante pour mettre en cause la pertinence du schéma et celle de la distinction entre les deux mondes. C'est le cas. La boucle de rétroaction est centrale, essentielle. D'abord, fondamentalement, notre monde réel est construit et donc imaginaire. C'est un leurre de croire que le monde objectif, tel qu'il est,
édicter des méthodes, se refuse au dogmatisme des systèmes philosophiques et à la rigidité de la scientificité néopositi viste. Elle autorise tout... D'aucuns diraient qu'elle n'a rien autorisé, ou tout du moins pas grand chose. La géographie phénoménologique a joué un rôle critique: elle a déstabilisé les certitudes de la géographie positiviste. Le coup de pied dans la fourmilière a, de toute évidence, été une bonne chose: il a forcé les géographes à prendre en compte les représentations, les valeurs, les sentiments, l'art... Il a rappelé au géographe que la culture n'est pas un résidu, et l'a mis en garde contre le péril de la réification. Bref, il a dénoncé la dérive objectiviste et a abouti à un recentrage sur le sujet (même si la phénoménologie vise au dépassement de la distinction objet/sujet). Il reste que les méthodes de l'étude du sujet restent souvent celles de la science positiviste. 15. Bailly, 1977; Bertrand et Metton, 1974; numéro spécial de L'espace géographique, 1976; Frémont, 1974, 1976, 1980. 16. A. Berque propose de considérer l'écoumène comme "une réalité relative, ou, plus exactement dit, relationnelle; d'où [sa] définition: l'écoumène, c'est La relation de l'hulnanité à l'étendue terrestre" (Berque, 1996 b, p. 78). 25

existe indépendamment du monde subjectif, et qu'il peut lui servir de base, de source, de légitimité ontologique. Le monde objectif est un monde physique, matériel, non un monde naturel. Le monde objectif - dont on peut admettre ici l'existence par hypothèse - n'est pas donné. Ce parking a d'abord existé sur papier, et avant cela, dans la tête d'un architecte. Il tire son existence matérielle, dans le monde objectif, d'une existence immatérielle, dans le monde subjectif. Le parking (vs. un parking), peut-on dire, n'existe qu'en tant que représentation. En conséquence, le parking est chargé de significations, il fait sens, il possède un mode d'emploi incorporé. Le monde objectif, en tant qu'il inclut des artefacts, fruits de projets, issus de mondes intérieurs subjectifs, porte du sens. Il n'est pas seulement à connaître mais aussi à comprendre, à interpréter, à décrypter. La géographie a nécessairement une dimension herméneutique. Une difficulté apparaît: si je vis dans un monde intérieur subjectif, qui m'est propre, comment puis-je comprendre ce parking qui, conçu par un autre, fait sens à partir d'un autre monde intérieur? Comment d'autres conducteurs, aussi bien que moi-même, parviennent-ils - finalement assez facilement - à s'y garer? De toute évidence parce qu'ils comprennent - plus ou moins bien - le mode d'emploi du parking, parce que, de leur monde intérieur subjectif de conducteurs, ils ont accès, à travers le monde extérieur objectif du parking, au monde intérieur subjectif de son architecte. Le monde objectif est parcouru par une circulation du sens: issu des mondes intérieurs, il se fige dans des artefacts, des produits géographiques qui participent de la nature du monde objectif. Celui-ci est alors à décrypter: fruit partiel d'une intentionnalité ordonnée, il possède un sens propre qu'il faut restituer. Comment le sens s'inscrit-il dans les artefacts géographiques? Comment est-il appréhendé par les indi vidus ? Le succès des deux opérations dépend d'abord de l'aptitude du premier acteur à émettre un signal, à l'inclure dans le produit dont il est individuellement ou collectivement - responsable, ensuite de la capacité du second acteur à recevoir, à décrypter ce signal. Ainsi, l'urbaniste commande la pose de panneaux signalétiques qui énoncent le mode d'emploi du réseau routier qu'il fait construire; l'usager, qui connaît le code de la route, tire de leur observation la compréhension de la logique de ce réseau. Il va de soi que, dans le domaine de la géographie, cette circulation de sens est à la fois bien plus complexe et plus malaisée. Les géographes ont été nombreux à s'intéresser à la question herméneutique. La géographie historique et culturelle, que ce soit dans le passé ou dans le cadre de son renouveau (Claval, 1995), a toujours mis l'accent sur la c~rculation du sens, sur la signification des édifices, des plans urbains, sur la dimension symbolique des paysages. L'emprunt

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