//img.uscri.be/pth/18b5ee080433a2a2b3f1bc2ee9c6c7f68fe1747e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES ÉDUCATEURS SPÉCIALISÉS ENTRE L'INDIVIDUEL ET LE COLLECTIF

De
183 pages
L'auteur interroge le métier d'éducateur aujourd'hui. Qu'a-t-il encore de commun avec l'éducateur inspiré du scoutisme des années 30, l'éducateur " technicien de la relation " des années 60, plus près de nous le travailleur social des années 80, puis l'éducateur développeur des années 90 ? Est-ce toujours le même métier ? L'examen des offres d'emploi et l'avis des professionnels semblent nous montrer que l'éducateur occupe désormais de nouvelles fonctions. Aujourd'hui, plus proche du politique, son action vise à prévenir, à limiter ou à corriger les effets de l'exclusion sociale.
Voir plus Voir moins

LES EDUCATEURS SPECIALISES ENTRE L'INDIVIDUEL ET LE COLLECTIF

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à I'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Dernières parutions T. CARREIRA, A. TOMÉ, Éducation au Portugal et en France, 1998. Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998. J. Yves DARTIGUENA VE, J-François GARNIER (dir), Travail social: la reconquête d'un sens, 1998. René SIRVEN, De la clinique à l'éthique, 1999. Emmanuel JOVELIN, Devenir travailleur social aujourd'hui, vocation ou repli ?, 1999. Pierre NÈGRE, La quête du sens en éducation spécialisée, 1999. Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation Spécialisée, Elles ont épousé l'éducation spécialisée, 1999 Sophia ROSMAN, Sida et précarité: une double vulnérabilité, 1999. Mario PAQUET, Les professionnels et les familles dans le soutien aux personnes âgées dépendantes, 1999. Anne GUILLOU, Simone PENNEC (eds), Les parcours de vie des femmes, 1999. Gilles ALLIÈRES, Les sous-mariniers et leursfamilles, 2000. Jean LAVOUÉ, Éduquer avec les parents, 2000. Armelle MABON, L'action sociale coloniale. L'exemple de l'Afrique occidentale française du Front populaire à la veille des Indépendances, 2000. Alberto GODENZI, Laura MELLINI, Jacqueline De PUY, VIR / sida, lien de sang, lien de cœur, 2001. Maryline BARILLET-LEPLEY, Sexualité et handicap: le paradoxe des modèles, 2001.

Marie-Christine HELARI

LES EDUCATEURS L'INDIVIDUEL

SPECIALISES

ENTRE

ET LE COLLECTIF

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@

L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0855-2

« l'humanité n'est qu'un mot abstrait; on peut malgré leurs défauts qui sans doute contrebalancent les nôtres sympathiser avec les êtres qu'on rencontre ou penser tout au moins aux possibilités infinies qui existent dans chacun d'eux» (Les yeux ouverts. Entretien avec Mathieu Galey, Livre de poche, 1980, p.303)
Marguerite YOURCENAR.

Remerciements

A Jean-Pierre COIFFEY, Maître de conférences associé de sociologie à l'Université de Caen Basse-Normandie. Laboratoire d'Analyse Socio-Anthropologique du risque. Chargé de mission à l'Institut de Formation des Travailleurs Sociaux de Basse-Normandie. Aux éducateurs spécialisés de l'ïle de La Réunion qui ont bien voulu apporté leurs paroles.
A Maxime et Clément.

INTRODUCTION

Se pencher sur la question du métier d'éducateur spécialisé aujourd'hui n'est pas une tâche facile. Si l'on y regarde de trop près, cela pourrait même nous donner le vertige au vu de l'éclatement actuel de la profession et de la superposition des fonctions au fil du temps. Nous avons tenté dans cet ouvrage1 de rendre compte de l'évolution de ce métier comme d'autres ont pu s'en préoccuper avant nous: (Paul Fustier en 19722, Francine Muel-Dreyfus en 19833, Jean-Luc Martinet en 19934 Alain Vilbrod en 19955, et dernièrement Michel Autès en 19996). Outre les chercheurs et les travailleurs sociaux, la question de l'évolution des professions sociales intéresse également nos ministères au vu des rapports établis ces dernières années, notamment, le rapport du Conseil Supérieur en Travail Social sur l'adaptation du marché de l'offre et de l'emploi ainsi que celui sur l'image des travailleurs sociaux paru en 19957 puis plus récemment une
I

Tiré d'un travail de mémoire de DSTS «Les éducateurs spécialisés à

l'épreuve du territoire, opportunités de nouveaux espaces professionnels entre l'individuel et le collectif» soutenu à La Réunion en 1997. Université de Caen, Université de La Réunion, AFSTS de la Réunion. Ce travail a reçu le premier prix du Journal de l'Action Sociale, catégorie « professionnelle », en 1999. 2FUSTIER Paul. L'identité de l'éducateur spécialisé. Paris, Ed. Universitaires, 1972. 3MUEL-DREYFUS Francine. Le métier d'éducateur. Paris, Minuit, 1983. 4MARTINET Jean-Luc. Les éducateurs aujourd'hui. Toulouse, Privat, 1993. 5YILBROD Alain. Devenir éducateur une affaire de famille. Paris, L'Harmattan, 1995. 6AUTES Michel, Les paradoxes du travail social, Paris, Dunod, 1999. 7 Rapport du CSTS sur l'adaptation du marché de l'offre et de l'emploi des travailleurs sociaux, octobre 1995 puis rapport sur l'image des travailleurs sociaux, décembre 1995

synthèse des travaux de la MIRE sur l'évolution des professions sociales (en 1999)8. Pourquoi un tel intérêt pour les professionnels du social? qu'est ce qui pose question? Qu'y a t-il de « nouveau» chez les professionnels qui permette que l'on se préoccupe de ce qu'ils font et de ce qu'ils vont devenir? C'est en tant que formatrice mais aussi grâce à mon parcours professionnel antérieur en tant qu'éducatrice spécialisée que j'ai pu m'interroger sur ces changements: Changement dans l'orientation des stagiaires et dans le choix pour des emplois, une fois diplômés, offerts par les dispositifs liés à la Politique de la ville et à l'insertion. Changement dans les modes d'intervention face aux publics de plus en plus larges et marginalisés, changement dans la définition des missions, dans l'élargissement des champs d'intervention. Avec un social « inflationniste» qui ne cesse de générer de «nouvelles» urgences qui finissent par se pérenniser, accompagnées elles mêmes de nouveaux emplois, de nouveaux dispositifs qui viennent se superposer aux anciens systèmes et interrogent l'efficacité de ces derniers, voire des professionnels en place. Secteurs que l'on peut qualifier de "nouveaux" pour les éducateurs qui s'y investissent et qui vont sans aucun doute bousculer les professionnalités. S'ils ont l'avantage d'être porteurs d'emplois, et de permettre par la même occasion de raviver les interrogations et de requestionner le travail social et ses professionnels, ils sont en même temps entourés de flou quant aux qualifications, aux statuts, aux fonctions exercées. Au niveau national, le travail considérable de la MIRE effectué sur plusieurs départements a permis de lever ce flou, pour partie, et de repérer plus précisément quelles sont les fonctions exercées dans ces dispositifs. Nous avons pu faire ce travail de repérage à une moindre échelle sur le département de
8

Ce programme a été piloté par la MIRE de 1995 à 1998. Intitulé HObserver

les emplois et les qualifications des professions de l'intervention sociale ", il a réuni sept équipes de recherche dans sept départements. Les résultats globaux du programme sont parus en 1999.

8

La Réunion à partir des statistiques de la DASS9, d'une étude des offres d'emplois parues dans un quotidien au cours de ]0, l'année 1995 puis en questionnant les éducateurs investis dans ces dispositifs et les employeurs chargés d'embaucher ces professionnels sur l'année] 99611. Cette étude des offres d'emplois parues dans le journal Le Quotidien a fait ressortir les attentes, les exigences, les définitions de profils de recrutement des employeurs. L'analyse des discours recueillis auprès d'éducateurs spécialisés travaillant dans les dispositifs territoriaux ont permis de repérer les changements professionnels en cours à travers la perception que les éducateurs ont de leur métier. Il s'agissait également de repérer les compétences attestées ou supposées. Si nous avons choisi de nous intéresser en particulier aux éducateurs travaillant dans les dispositifs transversaux, c'est qu'ils nous paraissent représentatifs d'un changement ou peut-être d'un tournant dans la gestion des problèmes sociaux. Depuis une dizaine d'années, suite à la décentralisation, avec la mise en place des politiques territoriales, on assiste à l'apparition de nouveaux espaces professionnels. Ces nouveaux espaces viennent bousculer les identités, car les modes d'intervention semblent être littéralement différents. On passe d'une approche individuelle des problèmes à une approche collective, des politiques d'intégration à des politiques de lutte contre l'exclusion, de la politique sociale de l'état à des politiques sociales locales dites transversales impliquant fortement les collectivités publiques territoriales. Jacques Ion, dans son livre "Le social à l'épreuve du territoire" a bien relevé cette évolution. "Il s'agit de réunir autour d'un territoire (quartier sensible/D.S.Q),d'un problème social (échec scolaire/ZEP)ou d'une catégorie de population (missions locales/jeunes) les partenaires concernés par les problèmes à résoudre. L'approche séduisante d'une mobilisation de la société locale autour de sa population fragile motive des éducateurs mais
9

10 Il

Etude de la DDASS,Lesprofessionssocialesà la Réunion, octobre 1993.
cf.annexe. cf. annexe méthodologique en fin d'ouvrage.

9

aussi d'autres intervenants aux profils diversifiés qui portent involontairementen eux, du fait de la concurrence,une menace ressentie largement par les professions traditionnelles du
secteur social". 12

Cette évolution se traduit par l'apparition de "nouveaux emplois" : agent de développement local, chef de projet, technicien social, emplois de proximité et d'aide à domicile... avec des qualifications différentes pour un même emploi et des nouvelles compétences que semblent devoir développer des catégories professionnelles issues pour la plupart du secteur traditionnel du social (assistante sociale, éducateur spécialisé, animateur..) Ces professionnels issus du secteur social ou de l'animation côtoient également de "nouveaux entrants" qualifiés en urbanisme, en économie, en architecture, en aménagement du territoire, en sciences politiques qui, de par leur spécificité professionnelle, ne parlent pas le "même" langage et peuvent ainsi paraître à leurs yeux comme de véritables "corps étrangers" au monde du social. Le changement fondamental de ces nouveaux dispositifs se situe aussi dans les modes d'intervention. Il tient au fait qu'il est question ici de bâtir ensemble et de piloter des projets délimités dans l'espace et dans le temps plutôt que d'intervenir seuls, en ayant une vision nécessairement globale d'un problème, qu'il soit lié au territoire ou à une catégorie de population, construite autour de l'âge, des revenus, de la maladie, du niveau de formation... Ce "nouvel esprit" relève d'ailleurs plus souvent du discours, d'aspirations et non pas forcément des modifications réelles des pratiques. "Ce souci d'unicité de traitementà réserver aux populationsen butte à des difficultésapparemmentsemblables,porte en lui le
risque d'une négation de la singularité du sujet." 13

12

ION Jacques, Le travail social à l'épreuve du territoire, Toulouse, Privat,
Ibid.

1991.
13

10

Comment les éducateurs spécialisés "se retrouvent-ils" dans ces formes d'intervention, eux qui, traditionnellement ont toujours défendu cette singularité? Le risque que perçoit Jacques Ion est-il réel? Qu'est-ce qui fonde leur professionnalité ? Comment se positionnent-ils dans ces nouveaux espaces de travail? Assiste-t-on à l'apparition d'un nouveau modèle professionnel? Se considèrent-ils encore et toujours comme des éducateurs? Toutes ces questions posent le problème de l'évolution de la profession, mais également de l'identité professionnelle: assiste t-on à un éclatement ou à des recompositions ? On peut se demander ce que deviennent les identités alors que se développent de nouvelles formes de coopération avec des partenaires extérieurs. Dans cet ouvrage, nous avons tenté d'évaluer si les éducateurs se vivent désormais comme des "développeurs", "des acteurs de l'insertion", en rupture avec la culture professionnelle originelle (nous parlons de celle qui s'est ancrée autour de la prise en charge de la vie quotidienne des enfants et adolescents inadaptés et handicapés vivant en institution), ou bien, dans quelle mesure ils se situent en continuité avec les habitudes inhérentes au métier en s'efforçant avant tout de légitimer le mode d'action issu de 1'historicité de leur profession?
Une des difficultés majeures pour rendre compte de la professionnalisation serait de la penser de façon univoque. Nous rejoignons Bernard Ginisty lorsqu'il dit: "qu'il existe un schéma qui voudrait qu'une profession se définisse comme un champ précis, éclairée par un savoir a priori reconnu et pour lequel ne se poserait que des problèmes ]4 de pratique".

Il est évident que ce type d'analyse qui subordonne une pratique à l'application d'un savoir ne peut jouer lorsque la

14

GINISTY Bernard, « La professionnalisation des travailleurs sociaux» in la
Centres Sociaux, n° 173/174, mai-août 1981.

revue

Il

profession vise non pas la transformation de la matière, mais l'évolution des hommes. Nous proposons dans le premier chapitre d'éclairer la question du métier et de la profession au regard des théories développées par la sociologie des professions. Si ce métier est relativement récent, il n'en comporte pas moins une histoire, histoire qui a permis à celui-ci d'émerger, de se professionnaliser et de s'adapter aux évolutions sociales. La description des processus historiques qui la traversent peut permettre de comprendre ce qui se passe aujourd'hui: "un événement actuel se détache sur un socle de conditions préalables; il est l'effet d'un systèmede transformationdont il
hérite. Autrement dit, il Y a une histoire du présent".
15

L'étude du métier d'éducateur et des identités professionnelles ne peut être pensée seulement en terme de déterminisme. Nous avons choisi de mobiliser des aspects historiques qui ont construit la profession afin d'en avoir une lecture plus dynamique, plus interactive, prenant en considération les recompositions, les évolutions et les ruptures liées aux mutations sociales du terrain, des objets d'intervention, de nouveaux publics et des stratégies individuelles des acteurs. Ce premier chapitre fera également l'objet d'une discussion autour de la professionnalité des éducateurs spécialisés, ce qui nous permettra de dégager des lignes de force pour émettre quelques hypothèses que nous avons pu vérifier en interviewant les éducateurs mobilisés dans ces dispositifs et aussi les employeurs qui ont leurs représentations des professionnels « à embaucher ». Le deuxième chapitre fait ressortir les ruptures opérées dans la professionnalité avec notamment des changements liés à l'élargissement des champs d'intervention, des publics et des missions. Ces changements laissent présager des recompositions professionnelles constituées d'identités séparées, certains éléments qui la composent font partie de la
15

CASTEL Robert, "Autour du livre la métamorphose de la question

sociale 'Jin la revue Vie sociale, n03, 1995.

12

culture professionnelle fondatrice des éducateurs spécialisés et d'autres émergent. Nos conclusions, dans un troisième chapitre, après analyse des données issues de notre recherche, nous conduisent à avancer qu'il n'y aurait pas apparition de nouveaux métiers mais plutôt de nouvelles compétences. Plus proche du politique, l'éducateur spécialisé ne travaille plus seulement sur la relation éducative mais sur le collectif: il fait du diagnostic, gère des dispositifs, monte des projets. Curieusement, ce qui légitime son action aux yeux des employeurs c'est encore sa capacité à communiquer, à créer du lien, à être un médiateur, qualité qui, nous semble t-il, constitue le cœur même de ce "singulier" métier. C'est ici que se situe toute la difficulté: pouvoir agir sur les deux niveaux, l'un collectif qui en fait un spécialiste du changement social au niveau des organisations, l'autre individuel et relationnel qui implique une proximité avec les publics. Une des particularités que nous avons pu relever est que le statut et la qualification ont tendance à disparaître au profit de «missions» à assurer en fonction de compétences. Ce qui a pour effet, soit l'apparition de statuts précaires, soit la négociation de contrats dans une logique libérale. Enfin, dans un quatrième chapitre, en considérant le rôle stratégique de la formation dans les processus de professionnalisation, nous aménerons quelques propositions pour une nécessaire adaptation de la formation aux évolutions professionnelles, avec l'idée qu' iI faut préparer les futurs éducateurs aux mutations sociales et leur permettre ainsi de continuer leurs batailles pour tenter de maintenir les liens sociaux de plus en plus distendus. Il convient pour cela de s'appuyer sur la formation existante qui n'est somme toute pas si décalée qu'on veut bien le faire croire et qui constitue encore un socle solide. Si des modifications sont nécessaires, elles portent sur des problèmes de formation plus larges qu'un remaniement des programmes. Nous verrons que la formation doit s'ouvrir de façon plus nette sur les expériences de terrain, qu'elle doit intégrer chez les étudiants une véritable culture de la ville qui aujourd'hui 13

n'imprègne pas vraiment les référentiels de formation, qu'elle doit préparer les futurs professionnels à être aussi en capacité de faire un diagnostic sur un quartier, de s'appuyer sur un réseau pour mettre en œuvre des projets. La logique collective et la logique individuelle doivent faire à présent bon ménage si l'on veut donner un sens au leitmotiv qui revient sans cesse dans les discours: l'exercice de la citoyenneté. C'est en décloisonnant les formations, en permettant l'apprentissage des étudiants à de nouvelles méthodes, en stimulant chez eux la démarche de projet dans un système de formation qui est lui-même en synergie que nous faciliterons l'accès des éducateurs à ces nouveaux secteurs porteurs d'emplois. La formation doit tendre à mettre les situations de travail au cœur du processus d'évolution, en nous gardant toutefois de répondre trop rapidement aux injonctions de changement, si ce n'est que pour alimenter le marché de l'emploi en «professionnels prêts à porter» de lutte contre l'exclusion ou de gestion de dispositifs. Il s'agit bien aujourd'hui de renforcer leur professionnalité en ouvrant de nouveaux champs d'action spécifique tout en gardant un cadre commun fondé sur le respect et le droit des individus. Cadre qui aurait tendance ces dernières années à se fissurer en même temps que se transforment les missions des professionnels du social. C'est toutes ces réflexions sur une profession en mutation et un travail d'analyse sur les changements en cours que nous nous proposons de partager avec nos lecteurs.

14

CHAPITRE 1

La genèse d'un métier
A. Approches sociologiques professionnalisation des processus de

a- "Métier ou profession" : un enjeu de prestige Historiquement, le terme de profession désigne des emplois institués, enregistrés officiellement, reconnus juridiquement et figurant de droit dans les nomenclatures. Son origine étymologique ("profession", signifie "déclaration publique") met l'accent sur l'efficacité symbolique des rites sociaux de passage, d'autojustification, qui incitent les professionnels à s'organiser en groupes disposant du pouvoir souvent exclusif d'exercer une activité socialement valorisée, de la réglementer et d'en contrôler l'accès. La profession est ainsi une occupation qui est parvenue peu à peu à mettre en place les conditions de son institutionnalisation et de son monopole. Le terme "sociologie des professions" est une traduction de l'anglais: "sociology of the professions". En français, le terme "profession" a (au moins) deux sens principaux correspondant à deux termes anglais différents. II désigne à la fois: -l'ensemble des "emplois" (en anglais: "occupations") reconnus dans le langage administratif, notamment dans les classifications des recensements de l'Etat. -et les "professions" libérales et savantes c'est-à-dire les "learned professions" sur le modèle des médecins et des juristes notamment.

Les professions et les métiers se sont organisés et ont été réglementés dès le XIIIe siècle sous un même régime, le régime corporatiste, dans lequel les cérémonies rituelles d'initiation s'apparentaient à bien des égards au modèle religieux de la profession de foi. Métiers et professions ont ainsi évolué parallèlement. L'opposition la plus marquée entre profession et métier est celle qui oppose la tête et les mains, les activités nobles et les activités manuelles. On peut associer l'opposition entre "professions" et "métiers" à un ensemble de distinctions socialement structurantes et classantes qui se sont reproduites à travers les siècles: intellectuels/manuels, noble/vil, pur/impur... En France, l'intérêt actuel pour des analyses en terme de professions est lié au renouvellement de trois champs de la sociologie: -la sociologie du travail qui, après une période marquée par l'étude prioritaire du taylorisme dans le cadre de l'atelier, se préoccupe de plus en plus des problèmes de l'emploi, de l'entreprise et s'intéresse aux catégories de techniciens ou d'ingénieurs, ainsi qu'aux professions libérales, -la sociologie des organisations qui étend ses champs d'investigation à l'étude de systèmes d'action concrets de plus en plus diversifiés, -la sociologie de la formation qui élargit le champ de la sociologie de l'éducation aux problèmes de l'acquisition des compétences professionnelles dans les situations de travail à travers des processus formels et informels de construction des savoirs et des relations entre formation et qualification. Il est difficile d'aboutir à une définition sociologiquement univoque du terme "profession", car celle-ci donne lieu à de nombreuses controverses et privilégie des proximités ou des divergences avec des sociologies spécialisées. Cependant, si le développement de la sociologie des professions date du XXe siècle, les réflexions plus anciennes de Max Weber et de Emile Durkheim permettent de mieux situer les débats actuels sur les professions et les ambiguïtés de ceux-ci. Max Weber voit dans le processus de professionnalisation : 16

"le passage d'un ordre social traditionnel où le statut est principalement communautaire à un ordre social sociétaire où le statut de chacun dépend des tâches effectuées et des critères

rationnels de compétence et de spécialisation".

16

Cette opposition entre transmission héréditaire des statuts et des métiers et libre choix individuel des formations et des professions est une des justifications classiques de la différence entre métier et profession; et un des arguments les plus fréquents de la supériorité des professions. Mais cette opposition n'empêche pas une partie des sociologues concernés de transférer sur les professions d'aujourd'hui tout ou partie de leurs représentations des métiers d'hier. La profession acquiert ainsi un aspect communautaire structurant du système social tout entier. Dans une autre perspective, Emile Durkheim17 voit dans les associations professionnelles ou corporatives des instances susceptibles de lutter contre les risques d'anomie qui s'accroissent dans les sociétés à solidarité organique. Il précise: "qu'elles constituent de nouveaux "corps intermédiaires"
pourvus d'une autorité légale et assurant les bases concrètes de

l'intégration et de la régulationsociale". b- Institutionnalisation de la sociologie des professions aux Etats-Unis dans les années 1930 L'essor de la sociologie des professions aux Etats-Unis n'est pas directement issu de la tradition des pères fondateurs, mais d'une stratégie de professionalisation des sociologues soJIicités au moment de la crise de 1929, par le gouvernement Hoover qui cherchait à comprendre l'évolution de la société et à définir une politique adéquate. De nouvelles orientations furent prises, centrées davantage sur les fractions privilégiées

]

6

17 DURKHEIM 2e éd. , 1967.

WEBER Max (1920), Economie et société, Paris, Plon, 1971.
Emile, (1893), De la division du travail social, Paris, PUF,

17

de la société que sur les laissés pour compte de l'évolution sociale. Dans "The professions" de Carr-Saunders et Wilson, ouvrage publié en 1933, une définition devenue classique de la profession est donnée: "Nous disons qu'une profession émerge quand un nombre défini de personnes commence à pratiquer une technique
fondée sur une formation spécialisée".

Les professions incarnent, selon l'auteur, "l'idéal de service" fondé sur une compétence spécialisée et constitue un progrès de l'expertise au service de la démocratie. La théorie fonctionnaliste des professions constitue une théorisation ex post de cette tradition américaine.

c- La théorie fonctionnaliste des professions Talcott Parsons18 fait de la relation thérapeutique médecin-malade, le modèle de la relation entre un "professionnel" et un médecin fondée sur trois dimensions spécifiques: -un savoir pratique qui articule une double compétence, celle qui est fondée sur le savoir théorique acquis au cours d'une formation longue et sanctionnée et celle qui s'appuie sur la pratique - une compétence spécialisée ou "spécificité fonctionnelle" qui se présente comme une double capacité: celle qui repose sur la spécialisation technique de la compétence et qui limite l'autorité du professionnel au seul domaine légitime de son activité et celle qui fonde son pouvoir social de prescription et de diagnostic dans une relation plus ou moins réciproque; - un intérêt détaché, caractéristique de la double attitude du professionnel qui unit la norme de la neutralité affective avec la valeur d'orientation vers autrui.

18

PARSONS Talcott .( 1939), "Structure sociale et processus dynamique", in
in sociological theory, Glencoe, The Free press, 1958, pp. 34-50.

essays

18