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Les enjeux stratégiques en méditerranée

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 février 1992
Lecture(s) : 154
EAN13 : 9782296257764
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LES ENJEUX STRATEGIQUES EN MEDITERRANEE

Samir AMIN

LES ENJEUX STRATEGIQUES EN MEDITERRANEE

Avec des contributions de : Roberto AUBONI Benjamin BElT HALLAHMI Fahima CHARAFEL DINE Hassan NAFAA Mohamed Sm AHMED

Forum du Tiers Monde (Dakar) Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection FORUM DU TIERS MONDE - AIT AMARA H., FOUNOU-TCHUIGOUA B. : (sous la direction de) : Agriculture africaine en crise dans ses rapports avec l'Etat, l'industrialisation et la paysannerie, L'Harmattan, 1989, préface de S. Amin.

- AIT AMARA H. : L'Agriculture rapports Nord-Sud, L'Harmattan, 1992.

méditerranéenne

dans les

- AMIN S., FAIRE A., MALKIN D. : Avenir industriel de l'Mrique, L'Harmattan, 1981. - AMIN S. : La Faillite du développement en Afrique et dans le Tiers Monde, une analyse politique, L'Harmattan, 1989. - AMIN S. : Les Enjeux stratégiques en Méditerranée, L'Harmattan,1992. - CAPRON M. : L'Europe face au Sud, les relations avec le monde arabe et africain, L'Harmattan, 1991. - FOUNOU-TCHUIGOUA B. : Fondements de l'économie de traite au Sénégal, Silex, 1981, préface de S. Amin. - KHENASS I. : Le Défi énergétique en Méditerranée, L'Harmattan,1992. - LAMINE GAKOU M. : Crise de l'agriculture africaine, Silex, 1984. - YACHIR F. : Crise des théories et des idéologies de développement. - YACHIR F. : Crise et redéploiement dans la sidérurgie, Silex, 1984, préface de S. Amin. - YACHlR F. : L'Europe du Sud et le Monde arabe, au défi des technologies nouvelles, L'Harmattan, 1992.

- ZAROUR C. : La Coopération arabo-africaine, bilan d'une décennie 1975-1985, L'Harmattan, 1989, préface de S. Amin.
- ZAROUR C. : La Coopération arabo-sénégalaise, L'Harmattan, 1989, préface S. Amin.

@ L'Harmattan,

1992 ISBN: 2-7384-1199-1

PRESENTATION

Cet ouvrage, qui a été produit dans le cadre du programme du Forum du Tiers Monde intitulé « la Méditerranée dans le Système Mondial », traite des aspects politico-stratégiques des problèmes locaux, régionaux et mondiaux ayant un écho direct sur les équilibres et les développements des pays de la région Méditerranée-Golfe (pays de l'Europe du Sud, monde arabe, Corne de l'Afrique, Iran). Il complète donc d'une manière heureuse un autre ouvrage, produit dans le cadre du même programme, sous la direction de Michel Capron (L'Europe face au Sud, L'Harmattan, 1991), où l'accent était mis sur les
aspects économiques des rapports Europe (CEE et URSS) -

monde arabe-Afrique subsaharienne. D'autres livres ont également été publiés dans ce même cadre (ou le seront prochainement), les uns portant sur quelques problèmes économiques spécifiques (les enjeux énergétiques, l'agriculture méditerranéenne, le défi technologique), les autres sur les questions de fond du monde arabe (Fawzy Mansour, L'impasse du monde arabe, les racines historiques, L'Harmattan, 1991 ; Bourhane Ghalioune, Le malaise arabe, l'Etat contre la nation, La Découverte, 1991 ; Fahima Charaffeddine, Culture et idéologies arabes, en cours de publication). 5

Au total, la collection est destinée à alimenter le débat politique entre tous ceux qui, au Nord et au Sud de la Méditerranée et du Sahara, souhaitent faire évoluer les rapports entre les différentes parties constitutives de cette région dans un sens à la fois à la hauteur des défis de notre époque et favorable à un développement véritable dont les peuples seraient les bénéficiaires. Ces textes sont donc tous critiques du passé et du présent et ne sont pas tendres à l'endroit de l'ensemble des pouvoirs en place. Mais il le faut, si l'on prend au sérieux la tâche difficile de mobiliser les forces démocratiques dans une période dangereuse comme celle que nous vivons. Selon la tradition du Forum du Tiers Monde, un groupe de travail avait été constitué pour débattre des « enjeux stratégiques en Méditerranée ». Ce groupe s'est réuni plusieurs fois, au Caire, à Rome et à Paris (au cours des années 1989 et 1990) et a été animé par Samir Amin et Pierre Metge, autour desquels ont travaillé principalement des collègues portugais (Alberto Santos), espagnols (Mariano Aguirre et Roberto Montoya) ; italiens (Salvatore Palidda et Roberto Aliboni) ; égyptiens (Hassan Nafaa, Mohamed Sid Ahmed, Fawzy Mansour, Mahmoud Azmi) ; libanais (Fahima Charaffeddine) ; syrien (Bourhane Gha-lioune); palestinien (Samir Kassir) et algérien (payçal Yachir). Le groupe de travail avait été constitué bien avant que n'éclatent la crise puis la guerre du Golfe (août 1990février 1991) ; ses réflexions anticipaient d'ailleurs les évolutions ultérieures, qui ont été intégrées dans le texte final que nous présentons. L'ouvrage comporte deux parties. La première, écrite par Samir Amin, propose une synthèse des questions relatives à la géopolitique de la région Méditerranée-Golfe. L'auteur a bénéficié de l'importante documentation réunie à cet effet par Pierre Metge (cf. bibliographie) et des analyses préliminaires du groupe de travail. La seconde propose six études d'aspects majeurs de cellesci (on n'a pas cherché ici à assurer nécessairement la concordance des vues) : 1) le problème israélo-palestinien (B. Beit Hallahmi et M. Sid Ahmed) ; 2) les guerres du Liban (p. Charaf 6

El Dine) ; 3) la géopolitique de l'Egypte (H. Nafaa) ; 4) la question de la défense arabe (S. Amin) ; 5) une vision européenne des problèmes (R. Aliboni).
Samir AMIN

Le groupe de travail a bénéficié, comme tout le programme en question, d'un soutien financier généreux de la Coopération italienne, à laquelle nous adressons ici nos remerciements. Le Forum du Tiers Monde est par ailleurs associé à l'Institut des Nations unies pour la Recherche Sociale (UNRIsD-Genève) et bénéficie du soutien continu et généreux de l'Agence Suédoise SAREC. Cependant, selon laformule usuelle, les opinions exprimées dans le livre sont celles des auteurs et n'engagent pas les institutions mentionnées.

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Première partie La géopolitique de la région Méditerranée-Golfe
par Samir AMIN

I

-

La région Méditerranée-Golfe

1 - La géotopologie invite d'emblée à souligner la spécificité de la « région méditerranéenne ». Par opposition aux océans ouverts (Atlantique, Pacifique, océan Indien), la Méditerranée est une mer intérieure presque fermée par les verrous de Gilbraltar, des Dardanelles et de Suez qui, de surcroît, constitue la frontière moderne entre le Nord développé - ici européen - et le Sud qui ne l'est pas, ici arabe et turc. L'histoire est, elle, responsable de la coupure Nord-Sud passant par le travers de la mer. TIs'agit là d'une coupure relativement récente, qui ne remonte pas au-delà du xvI" siècle. Comme j'ai essayé de le montrer dans des écrits antérieurs (La Méditerranée dans le monde, 1988 ; l'Eurocentrisme, 1989) la coupure centres avancés/périphéries retardataires avait été pendant les millénaires qui précèdent 1500 Est -Ouest, le bassin oriental de la mer - avec son prolongement en Asie occidentale intérieure jusqu'aux rives du golfe Persique, de l'océan Indien, de la Caspienne et des déserts d'Asie centrale - ayant constitué le « Proche-Orient» avancé (des anciennes civilisations de l'Egypte, de la Mésopotamie, de l'Iran, de la Phénicie, de l'Anatolie et de la Grèce aux Etats impériaux byzantin et khalifal), tandis que son bassin occidental était longtemps demeuré périphérique. La romanisation (en profondeur en 11

Italie, plus sommaire en Gaule, Ibérie et Afrique du Nord), puis l'islamisation du Maghreb et la conquête arabe de l'Andalousie avaient certes fait « rattraper le retard» aux régions riveraines de ce bassin occidental. Mais au-delà, l'Europe continentale demeurait largement semi-barbare et devait le devenir davantage avec les invasions des premiers siècles de l'ère chrétienne. Il faudra donc attendre plusieurs siècles avant que, sous l'impulsion du renouveau des villes italiennes, l'arrière-pays européen entre à son tour dans le développement civilisationnel. Mais c'est seulement lorsque simultanément l'Orient islamique se sera assoupi (avant même d'être conquis par les Ottomans qui réunifient le Proche-Orient jusqu'à l'Iran et s'emparent de Byzance à l'aube de l'époque moderne) et que l'Occident chrétien aura fait le saut qualitatif que constitue la Renaissance et sera parti à la conquête des Amériques, que la coupure Nord-Sud se substituera à celle Est-Ouest en région méditerranéenne. Cette substitution n'apparaîtra néanmoins dans tous ses effets que beaucoup plus tardivement. Pendant trois siècles et demi, de 1500 à l'ouverture du canal de Suez (1869), la Méditerranée perdra l'importance qu'elle avait eue jusqu'alors, le centre mondial européen en formation et en développement étendant ses conquêtes dans les Amériques, et jetant des antennes en direction de l'Asie du Sud et de l'Est et des côtes de l'Afrique à partir des voies maritimes ouvertes. La région méditerranéenne tombe alors dans un long sommeil qui frappe tout autant ses rivages italiens et espagnols que la péninsule balkanique et le monde musulman arabo-turc. La rive nord de la mer ne reprendra sa marche en avant que tardivement, dans le cadre de l'équilibre européen nouveau du XIX. siècle, renforcé par l'uIÙté italienne puis la libération des Balkans, et finalement la révolution d' Ataturk (qui proclamera ostentatoirement 1'« européanité » de la Turquie nouvelle). L'ouverture du canal de Suez ranimera certes la vie économique en Méditerranée, devenue « la route des Indes» pour les Britanniques. Mais cette réanimation laissera le monde arabe (et turc) dans un état de sous-développement qui approfondira 12

sa dépendance, d'autant que Français en Afrique du Nord puis en Syrie-Liban, Italiens en Libye, Anglais en Egypte et au Soudan puis dans l'ensemble du Machrek établiront leur domination politique sur la région. La découverte du pétrole en Irak, en Iran et dans la péninsule arabique (et plus tard en Libye et en Algérie), et surtout son exploitation massive après la Seconde Guerre mondiale, ont certainement donné une nouvelle dimension stratégique capitale à la région, devenue un appendice vital de l'expansion européenne et japonaise. Mais cette dépendance nouvelle ne pouvait qu'accentuer la coupure Nord-Sud et non l'atténuer en dépit des retombées financières locales - qui n'auront d'importance qu'à partir de 1973 et peut-être pour un temps limité qui tire à sa fin maintenant. D'autant que l'intégration européenne de l'autre côté de la mer permettra le miracle italien et le réveil espagnol des années 60 et 70. Mais en même temps le pétrole amènera les stratégies occidentales à considérer la région Méditerranée-Asie occidentale (Iran, Golfe et péninsule arabique inclus, voire même Corne de l'Afrique incluse) comme une seule région. La géotopologie de la guerre froide renforcera ce point de vue, puisque la région constitue une seule unité dans la perspective de l'encerclement de l'URSSen prolongement de l'Europe occidentale. L'histoire antérieure avait d'ailleurs donné - à travers l'Islam - une certaine unité à la région en dépit de son éclatement politique en Etats rivaux, non nécessairement « nationaux» d'ailleurs au sens que le terme prendra dans l'idéologie européenne avant de devenir un quasi dogme universel.

Notre réflexion portera donc sur la « grande région» qui
englobe, autour de la Méditerranée, deux Nord (l'Occident européen, l'URSS) et un vaste Sud arabe, turc (en dépit de la proclamation d'européanité des pouvoirs d'Ankara) et iranien. Car il n'est pas possible de séparer, dans les visions stratégiques des acteurs modernes principaux (les Etats-Unis, l'Europe occidentale, l'uRSS) comme dans les ripostes et ajustements des Etats du Sud concerné, l'Europe méditerranéenne de ses autres partenaires de la CEE,les Etats constitutifs du monde arabe et les riverains du Golfe les uns des autres. 13

2 - L'analyse des choix politico-stratégiques de tous ces partenaires doit nécessairement s'ouvrir par la discussion de la stratégie des Etats-Unis, bien qu'il ne s'agisse pas d'un pays riverain de la Méditerranée! La raison en est simplement que les Etats-Unis sont le seul Etat qui ait effectivement une stratégie politique et militaire aux dimensions mondiales. Il en était ainsi pendant toute la période des guerres froides (1945-1989 ?) mais il en est encore ainsi aujourd'hui, comme la guerre du Golfe (janvier/février 1991) le prouve, et, à mon avis, cela le restera dans l'avenir visible. Pour les Etats-Unis la région considérée est une région du monde comme les autres, et est traitée en tant que telle du point de vue des objectifs de leur hégémonie mondiale. Ce point de vue singularise la portée de la région dans le conflit Est-Ouest définissant précisément la période des guerres
.

froides. Car les Etats-Unis ont défini leurs stratégies politiques
et militaires pour cette région comme pour toutes les autres en se situant dans ce cadre, au demeurant défini par eux-mêmes. Il reste, évidemment, que ce point de vue ne doit pas nous amener à négliger les autres problèmes de la région, comme il ne doit pas nous obscurcir la vue en ce qui concerne l'avenir de la confrontation Etats-Unis-uRsS, remis en question de fond en comble par l'accélération des évolutions dans l'Est à partir de 1989. Je ferai donc ici dix observations méthodologiques liminaires : Premièrement: la guerre froide est peut-être en voie de trouver sa conclusion définitive. Tout au moins 1'habillement idéologique de la confrontation, présentée comme la croisade de la liberté contre la puissance satanesque des Soviets, n'a désormais plus de crédibilité. Il reste que l'URSS demeure à court terme la seule puissance militaire à la mesure des EtatsUnis et que l'avenir à plus long terme de l'URSS- ou de la Russie - demeure inconnu. Si sa dégradation - et l'érosion de sa puissance militaire qui devrait l'accompagner - n'est pas impossible, la résurrection d'une nouvelle puissance russe, fûtelle capitaliste, n'est pas davantage exclue. Il reste aussi que les 14

Etats- Unis doivent compter avec une puissance européenne potentielle, comme avec le Japon, qui sont désormais des concurrents économiques réels. Une nouvelle géométrie variable de la géopolitique finira par se dessiner et, dans cette perspective, nous verrons que les Etats-Unis pourraient être amenés à poursuivre une politique hostile à Moscou, en dépit de la conclusion de la guerre froide. En tout état de cause, à moyen terme, la domination des Etats-Unis sur la région sud considérée constitue un moyen excellent et efficace de pression sur l'Europe et sur l'URSS.La guerre du Golfe avait cet objectif stratégique. Deuxièmement: le Sud arabo-iranien constitue la « première » région de la périphérie du système capitaliste. «Première» en ce sens d'abord qu'elle est géographiquement la seule région en contact direct avec le Nord dans l'hémisphère oriental (seuls le Mexique et les Caraïbes sont dans une position similaire dans l'hémisphère occidental vis-à-vis du bloc Etats-Unis-Canada) ; le Japon, insulaire, se situe au contraire, comme l'Australie, dans une région où c'est lui qui fait figure d'isolé. Notre région côtoie l'Europe, à une distance de moins de vingt kilomètres à Gibraltar, à moins d'une heure d'avion à partir de Tunis; elle longe l'URSS - où elle se prolonge d'ailleurs au Caucase et en Asie centrale. « Première» également dans ce sens que son pétrole est vital pour l'Europe et le Japon. « Première» enfin dans le sens que le façonnement historique en a fait l'adversaire de l'Occident par excellence. J'ai développé cette observation ailleurs (Le système capitaliste mondial et les systèmes antérieurs, 1991). La région araboirano-turque islamisée constituait en effet non seulement l'un des trois centres du monde précapitaliste tributaire (les deux autres étant la Chine et l'Inde), mais de surcroît la voie de passage obligé pour la périphérie européenne. Pour se constituer en centre nouveau l'Europe fut contrainte de contourner la région islamique, en s'ouvrant sur la domination des mers, et de détruire le monopole de transit des Musulmans. L'hostilité que je qualifie de névrotique - qui oppose les Européens aux Arabes et aux Musulmans provient de ces circonstances plus que de prétendues incompatibilités religieuses. Dans la 15

confrontation pennanente Nord-Sud la région occupe le devant de la scène. Troisièmement: les « intérêts» européens ne sont pas nécessairement automatiquement et intégralement ceux que les Etats-Unis considèrent être les leurs. Sans doute aux temps de la confrontation dure Est-Ouest l'Europe occidentale a-t-elle partagé avec les Etats-Unis la crainte des Soviétiques (et de leur système social), encore qu'il faudrait nuancer la portée réelle que représentait ce « danger ». Mais même à l'époque, dans les relations Nord-Sud, les intérêts des Etats-Unis et ceux de l'Europe pouvaient ne pas nécessairement converger. Aujourd'hui il paraît presque facile de dresser la longue liste des divergences d'intérêts que l'on pourrait qualifier d' « objectives », soit dans le cadre des règles du système en vigueur (le capitalisme bien entendu), soit a fortiori dans une perspective d'évolution sociale à plus long tenne. Il reste que les perceptions de ces convergences et divergences d'intérêts dans les classes politiques et les opinions peuvent constituer des entraves à l'expression d'une autonomie des choix politiques des Etats européens et de l'Europe communautaire en tant que telle. On devra consacrer à l'analyse de ces problèmes une attention non moindre que celle portée à l'analyse des positions américaines. Quatrièmement: les différents pays européens sont confrontés à des problèmes particuliers à chacun d'eux, dans leurs relations mutuelles et dans celles qui les rapprochent ou les séparent des différents Etats arabes. Par exemple il existe encore pour l'Espagne un problème de Gibraltar, de Ceuta et de Melilla, pour la Grèce et Chypre un conflit avec la Turquie, comme la France et la Grande-Bretagne avaient encore une présence coloniale active jusqu'à l'aventure de Suez (1956), la fin de la guerre d'Algérie (1962) et la décolonisation d' Aden et du Golfe (1968-1970), et ont encore peut-être des positions à défendre (ou à reconquérir ?). Il est évident que ces « intérêts» - et leur perception - sont intégrés dans les postures politiques et militaires des partenaires en question. Cinquièmement: si le monde arabe et iranien est confronté au Nord dans sa globalité par son sous-développement et sa 16

dépendance économiques, les enjeux sociaux de cette confrontation sont d'évidence différents pour les différentes classes sociales arabes et iraniennes. Les options politiques des pouvoirs refléteront évidemment ces contrastes. La vulnérabilité, voire la fragilité, des pouvoirs dans cette région du monde comme dans tout le tiers monde interdisent de raisonner pour ces Etats comme pour ceux de l'Occident en termes de « stabilité ». Les difficultés de la gestion d'une société compradorisée resteront, à mon avis, insurmontables (l'effondrement du régime du Shah en plein essor du développement capitaliste iranien est à cet égard exemplaire). Sixièmement : le conflit palestinien est l'un des axes centraux de toute réflexion sérieuse sur la région. Car il ne s'agit pas là d'un conflit régional parmi d'autres, mais de la menace d'une colonisation de peuplement européen expansionniste remettant en question l'existence même du peuple arabe de Palestine et des régions avoisinantes « du Nil à l'Euphrate ». Il y a là un aspect de la confrontation Nord-Sud sans pareil ailleurs. Septièmement : le monde arabe est confronté à un défi historique majeur: sera-t-il ou non capable de réaliser son unité? Dans l 'horizon court les pouvoirs en place dans les différents Etats arabes ne perçoivent pas cette unité ni comme une exigence vitale (au-delà de la rhétorique qui est toujours unitaire), ni même comme souhaitable, digne d'y sacrifier certains intérêts locaux. Au contraire ceux-ci occupent le devant de la scène, au point d'entraîner des conflits inter-arabes fréquents (Maroc-Algérie à propos des frontières et du Sahara occidental, Syrie-Irak sur la base des divergences de vue des fractions du Baas, Yémen-Arabie Saoudite, Irak-Koweit, etc.). A ces problèmes s'ajoutent ceux particuliers à chacune des sociétés arabes, dont certains ont une ampleur si dramatique qu'il est légitime de parler de guerre civile (le Liban en est l'exemple le plus évident). Il n'empêche que l'unité arabe est sans doute une exigence objective à long terme que l'évolution mondiale impose, et que cette unité, par les racines culturelles et historiques profondes qu'elle a, n'est pas une «utopie» : elle l'est même moins de ce point de vue que la construction euro17

péenne. La société arabe, comme toutes les sociétés du monde, est traversée par des courants d'opinion et d'aspirations profondes divergentes, les uns centrifuges (les « intérêts locaux» et spécifiques), les autres centripètes. il est nécessaire d'analyser ces courants, de mesurer leurs forces et leurs chances, notamment au sein du courant unitaire partagé entre des visions « bismarckiennes » et celles respectueuses du rapprochement graduel et démocratique. Comme il est nécessaire d'analyser les raisons de l'hostilité des Puissances particulièrement de l'Europe - à leur endroit. Huitièmement : le monde arabe n'est pas confronté à son seul voisin européen. Il entretient également des rapports avec ses voisins du tiers monde, que les acteurs (puissances extérieures, Etats arabes, Etats africains, Turquie, Iran, Afghanistan Pakistan) intègrent naturellement dans leur vision stratégique globale. Relations de « coopération" Sud-Sud" » (à cet endroit la coopération arabo-africaine est exemplaire), rapports conflictuels (Mauritanie-Sénégal, problèmes des Touaregs, LibyeTchad), rapports historiques vitaux de la vallée du Nil (Egypte-Soudan-Ethiopie-Ouganda), rapports arabo-iraniens fluctuants et conflits autour du Golfe, problèmes à la fois intérieurs et extérieurs en rapport avec la question de certaines minorités (Sud Soudan, Kurdes), le tableau est complexe à l'extrême. Il l'est d'autant plus que le monde arabe fait partie de l'ensemble islamique plus vaste et est traversé de ce fait par les perceptions de ces problèmes particulières aux courants islamiques contemporains. Neuvièmement : l'analyse de la géopolitique doit nécessairement se situer dans la perspective dynamique d'un monde en évolution accélérée, tant au plan de ses structures économiques (passage de l'économie internationale à une économie mondiale - voir ['Empire du Chaos -, défis technologiques nouveaux, etc.) qu'à celui de la conscience émergente des problèmes nouveaux d'une dimension écologique planétaire. L'évolution accélérée des armements constitue également pour tous les acteurs de la scène mondiale une donnée incontournable. 18

Dixièmement: comme on l'a déjà dit, le repérage éventuel des intérêts en jeu ne suffit pas. Il n'est pas moins important de discerner comment ces intérêts sont perçus par les acteurs politiques, sociaux et militaires, comment ces acteurs voient «l'autre» ou « les autres ». Les perçoivent-ils en « ennemis fondamentaux» (ou potentiellement tels) ou en « adversaires conjoncturels» ? Il faudrait ici évidemment distinguer parmi ces acteurs les représentants des pouvoirs (la classe politique au gouvernement ou dans l'opposition conjoncturelle), et parmi ceux-ci donner une place particulière à l'establishment militaire qui, dans certains cas, pèse d'un poids spécifique, non seulement dans les Etats du tiers monde gouvernés par des militaires, mais également dans les pays à « tradition militaire» Espagne par exemple - et même dans les démocraties parlementaires où l'establishment militaire peut être en collusion avec des intérêts économiques particuliers et puissants comme c'est le cas pour le complexe militaro-industriel des Etats-Unis. Mais il faudrait aussi mieux connaître les courants de l'opinion publique, même si celle-ci peut être façonnée par le moyen des media contrôlés par les pouvoirs (en Occident tout autant qu'ailleurs et même peut-être davantage, car avec plus d'efficacité).

II La stratégie politique et militaire d'hégémonie des Etats Unis
Comme on l'a dit, l'analyse de la géopolitique de la région Méditerranée-Golfe impose un examen préalable et privilégié des conceptions stratégiques des Etats-Unis à l'endroit de cette partie du monde. La raison en est que l'hégémonie américaine est la première dans l'histoire à avoir développé une ambition planétaire totale et à en avoir mis en place systématîquement les moyens. 1 - Sans doute a-t-on connu dans l'histoire d'autres hégémonies avant celle des Etats-Unis. Encore faudrait-il préciser 19

-

que le concept d'hégémonie lui-même mériterait d'être défini d'une manière plus rigoureuse qu'on ne le fait souvent. Systématisé entre autres dans les analyses inspirées du para-

digme du « système monde », l'usage du terme risque, comme
tout ce qui subit la loi du succès de mode, de perdre tout sens précis pour devenir l'équivalent banal de « puissance ». Pour ma part je crois qu'il faut distinguer les époques antérieures au capitalisme de celle de notre monde capitaliste moderne, et, en conséquence, éviter la généralisation transhistorique qui se situe nécessairement, par définition même, à un niveau d'abstraction si élevé qu'il gomme les spécificités essentielles et par là même devient impuissant à expliquer les évolutions réelles. Dans les époques antérieures au capitalisme il n'y a pas de système économique (ou politique ou culturel), mondial. Ce que j'appelle les sociétés tributaires, qui constituent la forme générale des sociétés avancées pendant les deux mille ans qui précèdent la Renaissance européenne (l'an 1500), ce sont des sociétés gérées autrement que par les principes de l'aliénation économique propre au capitalisme. Les sociétés tributaires constituent de ce fait des ensembles régionaux, dont l'unité trouve son fondement principal dans l'organisation du pouvoir politique et dans la forme de sa légitimation idéologique. Dans ces constellations on reconnaît certes des noyaux de puissance marquée et des régions plus faibles qu'on peut appeler « centres» et « périphéries ». Par exemple Byzance, le Khalifat musulman, la Chine impériale, l'Etat Gupta constituent des puissances « centrales» évidentes, l'Europe féodale, l'Asie centrale, celle du Sud-Est, l'Afrique subsaharienne des aires « périphériques », à la fois moins avancées, moins puissantes et surtout plus émiettées au plan de l'exercice des pouvoirs. Dans les premiers la centralisation du pouvoir permet celle du surplus tributaire qui, de ce fait, prend une variété riche de formes, devient l'objet d'échanges marchands évolués et étendus, et fonde un développement civilisationnel plus avancé. Chez les autres - dans les périphéries - le surplus tributaire reste émietté et, de ce fait, relativement pauvre. Mais les rapports entre les centres tributaires et leurs périphéries ne sont 20

pas avant tout des rapports d'exploitation économique, comme il en sera dans le monde capitaliste moderne (même si des éléments d'exploitation économique ont existé ici et là dans les époques antérieures). J'ai défini les concepts de centre et de périphérie pour ces époques par le degré de centralisation étatique et la forme - achevée ou non - de l'expression idéologique tributaire. C'est pourquoi les « puissances» de ce monde ancien cherchent à étendre l'aire de leur domination politique sous la forme d'aspiration à créer des Empires. Dans ce sens on peut qualifier le centre khalifal ou celui des dynasties impériales chinoises «d'hégémons ». Mais il s'agit d'hégémonies politiques et culturelles régionales, non d'une hégémonie économique mondiale. Que les centres en question aient été en rapport plus étroits qu'on ne le croit souvent, par le moyen du commerce à longue distance, et que, de ce fait, on puisse proposer d'envisager l'existence d'un « système mondial », sous certains aspects tout au moins, ne modifie pas notre thèse. Tout autre est I'hégémonie exercée dans le système capitaliste mondial moderne. Mais ici encore il faut nuancer et préciser les concepts. Le capitalisme a dès l'origine une vocation à conquérir le monde. La raison en est tout simplement que le transfert de la dominance de l'instance politique-idéologique propre au système tributaire à la dominance économique spécifique au capitalisme inaugure un développement prodigieux et prodigieusement rapide - des forces productives (et donc des moyens militaires) sans commune mesure avec celui des époques antérieures. On observe ici que l'explosion exponentielle de la « croissance économique» est le fait du capitalisme; mais c'est aussi son cancer dans ce sens que si la civilisation humaine ne sait pas se libérer de ce totalitarisme économiciste (qui se déploie à travers le consensus monolithique de l'opinion en Occident et dévoie par là même la démocratie de son sens humain), le capitalisme ne peut conduire qu'à la barbarie, voire au suicide planétaire. La prise de conscience de cette « supériorité» du système nouveau donne aux Européens la certitude qu'ils vont pouvoir conquérir le monde; et c'est la raison pour laquelle je donne à cette prise de 21

conscience le statut d'un changement qualitatif dans l 'histoire universelle. Mais la conquête du monde par le capitalisme ne se fera pas en un jour. L'unification effective de la planète sous sa houlette est récente et, à peine réalisée, immédiatement menacée. Il n'est guère possible en effet de parler d'un système capitaliste mondial avant la seconde moitié du XIX' siècle, c'est-à-dire après que l'ouverture de la Chine par la guerre de l'opium (1840), et celle de l'Empire Ottoman à la même date, la maîtrise de l'Inde après l'écrasement de la révolte des Cipayes (1857) et même plus tardivement encore la conquête de l'Afrique subsaharienne (après la Conférence de Berlin de 1885) eurent effectivement assuré un champ planétaire à l'action de la loi de la valeur mondialisée. Or à peine constitué le système capitaliste mondial éclate, avec la révolution russe de 1917 qui déconnecte. Même si cette déconnexion, étendue à l'Europe de l'Est et à la Chine après la Seconde Guerre mondiale, est en passe d'être abandonnée, elle aura tout de même duré quatre-vingts ans, plus que l'unification du marché mondial qui n'a duré qu'une trentaine d'années, elles-mêmes traversées par le conflit des puissances impérialistes (GrandeBretagne, Allemagne, France, Etats-Unis). Et si la perestroika et la politique de Deng doivent conduire à reconstruire un système mondial relativement intégré, il n'est pas dit ni que celui-ci ne soit pas à nouveau immédiatement menacé d'éclatement, ni qu'il ne soit pas à nouveau traversé par le conflit entre ses centres économiques concurrents. La question des hégémonies doit donc être replacée dans ce cadre qui en nuance la portée. L'économie-monde (capitaliste) des trois siècles du mercantilisme (xvr, XVIr et xvnr siècles) n'intègre pas les vastes régions d'Asie et d'Afrique qui lui restent extérieures. Les hégémonies dont on relève la succession n'ont de sens que dans l'aire de l'économie-monde, et n'ont pas de portée planétaire. Mais même dans ce cadre je nuance fortement le sens de ces « hégémonies ». Celle des Provinces-Unies (la Hollande) à laquelle font référence de nombreux écrits inspirés du paradigme du système-monde n'a 22

pas la portée qu'on lui attribue. Il s'agit d'un avantage certain mais modeste, dont la Hollande bénéficie sur le plan maritime et financier. Le traité de Westphalie (1648) rappelle vite que les principales puissances européennes sont toujours l'Angleterre, la France, les Habsbourg (Espagne-Allemagne), associées aux puissances déclinantes (les villes italiennes) et aux nouvelles forces montantes (Suède, Prusse, Russie). La première hégémonie anglaise - celle du XVII~siècle - est plus sérieuse mais encore limitée en fait à la domination - par des moyens maritimes - des rapports avec les périphéries de l'époque (1'Amérique et le commerce levantin et indien). L'Europe reste hors du champ de cette hégémonie. Même après la défaite napoléonienne, le Congrès de Vienne (1815) rappelle que l'ordre européen est fondé sur l'équilibre des puissances continentales (France, Prusse, Autriche, Russie). Même après que l'Angleterre eut affinné sa supériorité industrielle et financière nouvelle et se fut érigée effectivement en maîtresse des mers, dominant par là même l'ensemble du système qui commence seulement à devenir mondial, il reste que cette puissance est limitée sur le continent européen par l'autonomie des capitalismes nationaux et leur puissance militaire, limitée même outre-mer par la constitution d'autres Empires ou zones d'influence, et rapidement contestée sur la mer elle-même par la constitution d'autres flottes modernes. La seconde hégémonie britannique que l'on étend souvent au long XIXC siècle 1815-1914 (prolongé jusqu'en 1945) n'a pas la nature qu'on lui attribue. Car elle ne dépasse pas ce que les spécialistes des questions militaires appellent dans leur jargon le « Sea Power» (pouvoir sur les mers). L'Angleterre ne dispose pas d'une année capable d'intervenir sur le continent européen; elle ne peut prolonger son « Sea Power» que dans les régions d'outremer faibles (non capitalistes centrales) où le corps expéditionnaire colonial (composé d'Indiens d'ailleurs) suffit (un peu comme la Rapid Deployment Force d'aujourd'hui). Inutile d'ajouter qu'à partir de 1880 et pendant toute la période des Deux Guerres mondiales (1914-1945) l'Angleterre n 'exerce aucune hégémonie politique et militaire, et perd graduellement son avance industrielle et financière. 23

Pour l'époque même du capitalisme moderne, les hégémonies restent donc à mon avis l'exception -la règle est la rivalité des centres - , et demeurent fragiles et imparfaites, comme l'unité du système économique mondial reste elle aussi l'exception, et son éclatement la règle. La raison en est le caractère polarisant que le capitalisme porte en lui et qu'il ne peut dépasser. Cette thèse essentielle dans mes propositions théoriques concernant le capitalisme explique l'éclatement - à partir du refus des peuples périphérisés de se soumettre à la logique de l'expansion capitaliste - qui s'est manifesté par les « révolutions socialistes» et qui, demain - si le système mondial venait à être reconstitué -, ne manquera pas de se manifester à nouveau (dans le Sud et l'Est). 2 - L'hégémonie nouvelle des Etats-Unis à partir de 1945 est-elle différente? Je fais d'abord observer qu'elle n'est pas planétaire: elle encerclait le bloc eurasiatique « communiste », lequel d'ailleurs s'était proclamé système alternatif (du « socialisme »), et elle n'a pas (ou pas encore) reconquis l'URSSet la Chine. Y parviendrait-elle (ce qui ne me paraît pas du tout certain) qu'elle se heurterait immédiatement à une nouvelle vague de forces centrifuges (nouvelles révoltes de la périphérie Sud et Est) et à une compétition inter-centres renforcée. Il reste qu'à l'échelle du monde réduit que les Américains dominaient
(<< le

monde libre» dans le jargon idéologique de la guerre

froide) leur hégémonie était (et est encore) considérablement plus réelle que celle de leur (seul) prédécesseur britannique. Cette supériorité n'a pas sa source principale dans l'économie. Certes la supériorité américaine en 1945 était écrasante, du fait même que la guerre qui avait ruiné l'Europe, l'URss, la Chine et le Japon, avait été au contraire l'occasion d'un développement technologique prodigieux aux Etats-Unis. Mais en deux décennies le Japon et l'Europe rétablis sont devenus à nouveau des concurrents économiques et financiers sérieux. La supériorité des Etats-Unis n'a duré, dans ces domaines, que moins de temps encore que celle de l'Angleterre au XIX" siècle. L'élément véritablement nouveau dans l'exercice de l'hégémonie se situe au plan militaire. Depuis l'arme 24